Les Pleurs de la Saint Jean - Sylvie Liber - E-Book

Les Pleurs de la Saint Jean E-Book

Sylvie Liber

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Beschreibung

Dans les années 80, Martine est une institutrice dans un village picard, à Dhuizel exactement. Elle rencontre Raymond, l'homme à tout faire dans le village. Leur amour caché persistera au-delà de la maladie et de la mort.

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Seitenzahl: 175

Veröffentlichungsjahr: 2024

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À B, à qui je dois beaucoup.

Sommaire

Première partie : Le village

Chapitre 1.

Chapitre 2.

Chapitre 3.

Chapitre 4.

Chapitre 5.

Chapitre 6.

Chapitre 7.

Chapitre 8.

Chapitre 9.

Chapitre 10.

Chapitre 11.

Chapitre 12.

Chapitre 13.

Deuxième partie : La fête au village

Chapitre 14.

Chapitre 15.

Chapitre 16.

Chapitre 17.

Chapitre 18.

Chapitre 19.

Chapitre 20.

Chapitre 21.

Chapitre 22.

Chapitre 23.

Troisième partie : Des collines de sable

Chapitre 24.

Chapitre 25.

Chapitre 26.

Chapitre 27.

Silhouette voûtée, pas saccadés, sous les éclairs et sous la pluie, Raymond, las du bal, retourne au village. Ses bras écartent violemment les arbustes trempés.

« La flotte, j’aime pas ça. Surtout la nuit quand je dois marcher à tâtons et que ça glisse à chaque pas ! Ça circule pas beaucoup sur cette route de campagne, je serai quand même plus tranquille sur le chemin de traverse pour retourner au village. Plus de voitures, rien que ces feuilles qui dégoulinent sur moi !

Je vais lui dire : Martine, tu arrêtes ton cinéma ! Ou je ne te vois plus. Elle arrive à me faire douter de moi.

Pourquoi toujours se cacher n’importe où, au village et même aux étangs. Elle a peur de quoi ? Des feuilles, des canards, des gens, la nuit comme le jour !

Faut dire que Madame, c’est l’institutrice et moi, peu de choses ! »

Raymond rumine en allongeant le pas.

Sur la place du village, assise sur l’un des bancs pour les danseurs fatigués, l’institutrice attend. Elle éparpille de la pointe du pied des gravillons qui recouvrent le sol.

« C’est si long ! », Murmure-t-elle.

Elle lève une fesse, l’autre pour se remettre d’aplomb sur le banc, tend une jambe et trace un demi-cercle sur le sol. Tournant la tête vers son voisin de banc :

« Je n’ai plus peur, Pierrot, plus peur. »

Pierrot, étonné, ne comprend pas les mots balbutiés.

Dans le bois, Raymond épuisé...

« J’ai de la flotte plein ma veste, ça fait pas semblant de tomber, j’ai froid et je n’ai ni mangé ni dansé. Je n’en avais pas le cœur. Mon cœur, il était ailleurs. Tu me gâches tout, Martine, parce que tu le sais bien qu’il y a une fête un peu plus bas sur une place avec une musique comme t’aimes pas. Une musique pour la populace comme t’aimes le répéter d’un ton dédaigneux. Mais la populace, elle t’emmerde ! Pas la peine de laisser la lumière chez toi. Oh ! On ne sait jamais si ce con de Raymond venait pour te baiser ! »

Non, Martine non !

Sur la place, les couples enlacés pour de tendres accords se désunissent l’instant d’allumer une cigarette puis retournent danser. « Où es-tu Raymond ? On me dit t’avoir vu sur la place ». Martine regarde les danseurs s’embrasser les yeux mi-clos. Pour la première fois, elle a conscience de sa stupidité.

« Raymond, je voudrais que le village entier soit le témoin de notre amour, je ne veux plus me cacher ». Alors, regardant Pierrot, elle marmonne :« je n’ai plus peur Pierrot, plus peur ».

De dépit, Raymond arrache les feuilles maltraitées par l’orage.

« Je suis pas une bête que l’on vient chercher quand on en a envie. Pas une bête, Martine, pas une bête ! » Peut-être en prononçant ces mots songe-t-il à la tâche qui lui incombe à nettoyer le village.

«ça dégringole de plus belle, merde, que de boue, ça glisse ! Après le gros chêne, je rattraperais la route, j’ai de la boue jusqu’aux chevilles, il faut sauter cette flaque. »

Martine, enfin libérée, sourit à Pierrot. Elle entend Raymond lui dire qu’au village, tout se devine, tout se sent, peut-être les collines, les autres, autrement…. Martine, malgré l’absence de Raymond, est heureuse. « Un être fruste ne tiendrait pas de tels propos ! Il est riche de connaissances que je n’aurai jamais. Et vas-y Mimile, dis-moi que tu me le diras encore cette phrase qui m’agace tant ! Demain ? Toujours ?Et vas-y Mimile, vas-y ! »

Ne distinguant plus les feuilles noires de pluie et de terre des larges flaques, Raymond, un pied au bord de l’une d’elles, prend son élan. « Je saute cette flaque, hop ! Martine je… je…ça glisse !!

Ah ! MERR…. Le cri s’élance… DE, puis s’évanouit dans la nuit.

Première partie

Le village

Chapitre 1.

Le bois commence une autre vie de silence et de cris, d’ombre et de clarté au hasard des feuilles sur la lune. Le petit bois se rassure de rires. Des chiens peureux effraient le silence, le hibou veille. Indifférente, la cloche marque ses heures. Une à une, les lumières s’éteignent. Le village, englouti par les collines, disparaît dans le sommeil.

La première étoile s’installe au-dessus de la maison haute. On désigne ainsi par maison haute, la maison de Martine parce qu’elle est la dernière du village, en haut d’un chemin que tout le village appelle la sente, comme si toute vie ne devait plus exister ailleurs.

Depuis sa maladie, Martine refusait toute normalité, ne supportait pas que l’on puisse marcher, se déplacer sans effort. Elle se sentait vieille et laide avant l’âge. Elle souffrait moralement et physiquement. Jeune encore, à qui pouvait-elle plaire? Pourquoi accepter l’inacceptable? Elle qui parcourait la terre entière avec son sac à dos et son chien, avant que cette saloperie de sclérose en plaques ne la contraignît à se traîner d’une chaise à l’autre. Elle se sentait si désemparée qu’ elle avait préféré fuir ses amis, tout ce qui lui rappelait le temps d’avant, quand elle plaisait aux hommes et, preuve irréfutable, que les femmes la détaillaient, l’inspectaient, la redoutaient, de peur que leur petit mari ne s’débine comme le chante une certaine Gréco !

L’évolution de cette maladie étant imprévisible, elle avait préféré fuir là où ne la connaissait pas, dans ce village perdu nommé Dhuizel dans le Soissonnais et où aucune âme ne s’y risquait, où elle assumait bon gré mal gré sa dégradation physique.

Lorsque les quelques lumières ne plaquent plus dans le virage que l’ombre de la grosse église en ruine, sait-on, dans le village, qu’une longue silhouette se dirige vers la maison haute et qu’alors une porte s’ouvre et qu’un homme entre ? La lumière s’éteint dans le couloir et éclaire une autre pièce dans le silence apparent d’une nuit tranquille. Alors le soir, qui s’interroge ? Même les collines ne s’y trompent pas. Le bois veille, les chauves-souris se cognent aux volets, les quelques lumières trompent la nuit, laissant le marronnier mêler ses branches d’encre au ciel. La porte alors se referme sur la longue silhouette et une mystérieuse phrase : « on ne doit jamais savoir, jamais ! »

Dans la maison haute de Martine, la porte laisse filtrer une faible lumière. Sur le lit en désordre, Raymond pétrit de ses mains avides les seins, les fesses, le corps entier de Martine dans un bonheur puissant, une jouissance absolue, un abandon quasi mortel. Sur le tapis aux longs poils blancs, le chien somnole. Au hasard des pièces, le témoignage d’amour que Raymond y a laissé : un bouquet de pissenlits, et sur le dossier d’une chaise, sa veste lancée en hâte. Pourtant tout respire l’ordre dans ce décor immuable : bouquet de fleurs séchées, fleurs sans temps, oiseaux de dentelle prisonniers des rideaux, horloge régulière, buffet reluisant sur lequel trône un médaillon aux photos jaunies.

Raymond verra poindre le jour par les fentes des volets, se lèvera sans bruit, recouvrira tendrement les épaules de Martine, sortira. Le chien de Martine déjà l’attend au bas de l’escalier.

Raymond va par le sentier herbeux couvert de rosée respirer l’haleine de ce nouveau matin. Il regarde la lune disparaître, s’assied au pied du vieil arbre pour mieux revivre la nuit d’amour avec Martine, mais, harcelé par le chien, décide de se mettre à l’ouvrage. Il décroche avec beaucoup de soin le fil de fer qui maintient la porte branlante au grillage, le pose près d’une pierre. Toby file se coucher dans sa niche. Raymond entre dans la remise en baissant légèrement la tête puis sort, avec à la main une bêche, pour préparer la terre à son travail. Un vent léger lui picote les joues, lui donne du courage, l’oiseau siffle, le coq harcèle la basse-cour et les alentours.

«Pourquoi encore cette nuit m’as-tu donné tant d’amour?» Il ne cesse de penser à Martine. Il entend le merle, l’écoute, appuyé sur le manche de son outil. La lune se repose un peu encore au creux de gros marronnier. Le pic vert martèle de ses coups de bec réguliers le petit bois. Raymond observe, le contour des maisons se précise. Il fait jour à présent.

Une autre lumière, souvenirs... Il distingue la ruelle cachée par l’église, ne la quitte plus des yeux, souvenirs, mémoires retrouvée entre deux battements de cils, souvenirs. Il galopait dans les ruelles, il courait très vite et gagnait les courses qu’il faisait avec les garnements du village. Il sourit, oui, à 10 ans, c’est une question d’honneur. Le plus rapide ne pouvait pas faiblir, mais aujourd’hui, où est-il son honneur ? Il traîne dans une maison haute à l’abri des regards, on ne doit jamais savoir, pourquoi ? Toutes ces mauvaises pensées cassent la quiétude de cette matinée. Raymond perd la mémoire, il quitte ses courses folles quand le temps s’allongeait et que l’insecte s’affolait. La terre redevient terre, le village abandonne l’homme, et Raymond ses souvenirs.

Il doit, ce matin, réparer la fontaine qui ne laisse filtrer qu’un trop mince filet d’eau. Il prépare quelques outils, se dirige vers la place où la voiture épicière appelle, comme chaque matin, des femmes mal réveillées, elles gardent sur leur visage bouffi l’empreinte de l’oreiller. Le battant de la voiture s’ouvre et dégueule gâteaux et saucissons, balance et chiffons. Des silhouettes s’y agglutinent, les cheveux emprisonnés dans une résille ou maintenus par des pinces, les pieds dans de larges savates. Elles soupèsent les tomates, tâtent les poires en causant. L’épicier, la bouille épanouie, répond à leurs questions tout en étalant une vieille feuille de journal pour emballer une salade et remplir une barquette de fraises. Les paroles se renvoient de lèvres en lèvres, de hameau en hameau, grâce à l’épicier. Les nouvelles se colportent, se cognent aux collines puis meurent dans le ciel clair, si clair au-dessus du village. Raymond observe les femmes. « Et dire que c’est à cause d’elles qu’on se cache ! »

Le car scolaire se gare sur la place, l’institutrice accueille les quelques enfants qui en descendent et animent de leurs cris chaque récréation, de leur cavalcade chaque sortie. Raymond ne les regarde pas pour ne pas déplaire à Martine qui remonte, sans même un regard à son encontre, vers sa classe.

Raymond croise Claude Jauset, installé récemment à Dhuizel.

- Ça donne ? demande Raymond.

- Pas vraiment, répond Jauset qui avait quitté son HLM avec enthousiasme.

- Faut pas se décourager !

Jauset rêvait terre quand il habitait la ville mais depuis qu’il côtoyait la terre, il s’en mordait les doigts, il regrettait presque son logement en ville.

- Ça, faut pas le dire à ma femme, ça été assez difficile de la faire venir ici !

- Oh ! Ça ne se laisse pas faire, la terre.

- Peut-être il faut y être né pour la comprendre, toujours ce que me dit Tardieu, la terre ça ne se voit pas qu’en touriste, c’est pas que les petits oiseaux et les jolies fleurs. La terre, c’est capricieux comme une femme, plus on lui donne, plus elle réclame.

Ils aperçoivent le père Bolin : « oh, père Bolin, on court encore après le lapin ? » Bolin lève le bras : « on verra bien.» Parlant bas à Jauset, Raymond remarque que ça fait bien cinq fois sinon plus qu’il le rate, son lapin. Ça en devient même dangereux.

- C’est qu’il chasse n’importe quand et n’importe où, je l’ai même vu rôder autour du savart près de l’école même si les gamins sont en récréation.

- Bon, je m’ennuie pas avec toi, mais quand faut y aller, faut y aller.

Arrive la voiture de Tardieu qui se gare sur la place.

- Prêt, Jauset, alors c’est parti.

Raymond suit la voiture des yeux. Il se tourne vers le jardin de Jauset. Malgré toute sa bonne volonté, c’est vrai qu’il n’est pas beau son jardin ! En effet, carottes et salades font grise mine et même n’en n’ont aucune et s’affalent, flétries sur le sol tandis que chez les voisins, resplendissent de belles et grosses salades ou d’imposantes carottes qu’un novice, genre Jauset, n’est pas loin de confondre encore avec des betteraves à sucre. Les quelques femmes du village se rassemblent aussi sur la place pour attendre le tracteur d’Émile qui les emmènera au lieu-dit « terres levées » pour y démarier les betteraves.

- J’espère qu’il va pas flotter comme hier, lance Raymond.

- Nous aussi, c’est pas marrant de patauger dans la flotte et que ça nous dégouline dans le cou ! Et puis, le plateau devient vite une serpillière, enfin à la télé, ils n’ont pas annoncé de pluie pour la Picardie, espérons !

- Vous êtes drôlement courageuses ! confirme Raymond.

- C’est gentil, mais ce que tu fais n’est pas non plus de tout repos.

Emile est le maire actuel du village. Il succède à Leclerc. Ces deux-là semblent être nés ici pour avoir une ferme et embaucher les gens du village pour les travaux saisonniers. La mairie n’intéresse pas les autres.

À part le lieu-dit ‘‘terres levées’’ qui appartient à Emile, le plus gros des hectares autour de Dhuizel sont à Leclerc. Celui-ci possède plus de biens, de terres et ses deux ouvriers agricoles et ses machines performantes lui suffisent pour le classer dans la catégorie des gros agriculteurs de la région du Soissonnais. Emile, lui, n’a que dettes et emprunts sur le dos. Il embauche quelquefois les gens du village au moment des patates ou des betteraves. On ne se plaint pas alors de gagner sa peine.

« Les lèvres me brûlent de tes baisers, tu es belle Martine, mais tu me viens la nuit et je ne veux pas que tu sois un rêve qui ne se nourrirait que de noir, d’ombres, de fuites et de départs. Aime-moi à la lumière, aime-moi en plein jour. » Raymond songe à Martine en voyant les femmes et les enfants sur la place. « Je n’accompagnerai pas ces enfants qui vont vers toi, j’en suis jaloux. Tu te rends compte être jaloux d’enfants ! Je veux te serrer très fort dans mes bras, très fort contre moi, si fort que je te briserai, si fort que je te ferai autant mal que toi tu peux m’en faire. »

Grille coincée par les gravillons, cris perçants, courses, jeux…

« Je veux te sentir, je veux que tu me regardes. Je suis là, au milieu de la sente, regarde-moi, regarde-moi! Martine! » crie-t-il en lui-même, désespéré, pensant à cette foutue journée qui lui vole des instants d’amour quand la nuit fuit si vite.

L’institutrice s’assure que les enfants sont tous là. Elle aperçoit la voiture qui emmène chaque matin ceux qui travaillent au bourg. Elle entend les voix modulées qui montent de la place et attend, du haut de la sente, les retardataires qui n’ont guère envie de s’enfermer dans une salle de classe. Une petite fille apporte un aquarium pour y plonger les têtards du bassin du vieux lavoir. Martine n’aperçoit rien que des silhouettes familières, s’interdit de remarquer aucune autre.

Les gamins en rang montent l’escalier. Silence. Elle entre dans sa classe, Raymond chez lui.

Chapitre 2

« Ouf ! Encore une journée passée ! Je suis exténuée, les enfants ont pourtant été calmes, mais je ne me sens pas bien. Ah ! Cette fatigue, je n’en viens pas à bout, c’est comme si j’avais couru un 2000 mètres ou encore préparé et dit un discours pour des milliers de personnes, alors que je n’ai fait la classe que pour 16 enfants dociles et calmes. Ce n’est pas la banlieue Dhuizel ! Comment expliquer ça à Raymond ? Je ne pourrais pas me lever de ma chaise ni même lui proposer de lui faire un café, ce qui serait la moindre des choses. Je préférerais ne voir personne, me cacher, tapie dans un coin, seule avec mon chien qui, lui, me parle avec les yeux. On n’a qu’à se regarder et on se comprend. Je n’ai pas courage de retourner chez moi. »

Pourtant des paroles, des rires, des pas, la grille que l’on force. Martine reconnaît l’arrivée de Madame Bolin et de sa fille Denise, les dames cochon comme les nomment les enfants de la classe parce qu’elles y font le ménage. L’étrange balancier sans âge qu’elles forment toutes deux, s’approche d’elle. Imaginer la fille sans la mère relèverait du domaine de l’absurde. Souvent bras-dessus, bras-dessous, l’éternel même sourire au coin des lèvres, elles déambulent ainsi les ruelles du village. Avec son gilet de laine enfilé à la hâte sur une blouse à gros ramages et un fichu qui enserre des cheveux mal frisés, Denise ressemble à sa mère. Elles organisent leur vie autour du Pater comme elles le nomment et qui n’existe à leurs yeux que pour faire ce qu’elles ne peuvent faire : « un homme, ça sert à ça ! » Rarement à la maison, toujours à la poursuite de son lapin, le Pater leur fiche une paix royale. Denise et sa mère aiment à rester ensemble à la maison. Elles s’entendent à merveille et c’est sans doute pour ça qu’à 30 ans bien tassés, Denise ne se décide pas à quitter le giron maternel.

- Merci, elles sont très jolies, l’institutrice se lève maladroitement de sa chaise en renversant la boîte de craies.

- Cueillies dans mon jardin, précise Denise, non sans fierté. Elle plonge les fleurs dans un vase tout en causant de la journée qu’on n’a pas encore vu passer, et dépose le vase sur le bureau.

- Oh ! Attention au cahier, que je ne renverse pas d’eau dessus, je suis parfois maladroite, c’est qu’il ne serait pas trop content, le gamin, de voir son cahier déteint par l’eau.

Denise balaie, ramasse les gommes tombées des cases à cause d’élèves trop pressés de quitter la classe, et admire, attendrie, leurs dessins. « On faisait pas de telles choses de notre temps, dommage, j’aurais bien aimé ». Les dessins reproduits sur la toile de jute et que brodent les élèves pour faire des coussins ou des sacs, plaisent aux femmes. Elles reposent leurs grosses fesses sur les tables trop petites et parlent de cette classe où, il n’y a pas si longtemps que ça, Denise apprenait à lire et à compter.

- Tu me diras, Denise, le préau n’était pas encore rénové, ça fait au moins 20 ans !

- Plus, maman, le petit de Madame Louis n’était pas né et…

… Elles tâtonnent dans leur mémoire, hésitantes, s’y égarent. Attendries par leurs souvenirs, elles racontent et les mots prennent une sonorité étrange et lourde où le ‘A’ dégringole vers le ‘O’ comme pour fuir l’espace, creuser la terre, pour s’enterrer à leurs pieds, comme les betteraves sur le plateau. Natives de l’Aisne, elles en ont l’accent Picard, fuyant et lourd. Perdues dans leur passé, elles se taisent. Denise se lève, frotte ses fesses endolories, s’approche de la table où, gamine, elle avait gravé l’initiale de son amoureux avec la pointe de son compas. Son ongle s’incruste dans la rainure, suit le contour de la lettre, descend, se lève, redescend, elle sourit à l’idée que la lettre ‘R’ désignât Raymond.

Le soleil pénètre encore un peu dans la classe. L’énorme marronnier explose de ses fruits naissants, ses feuilles noircissent déjà le mur de l’allée.

Engourdie par le bavardage des femmes et par le soleil, Martine s’amollit sur sa chaise.

- Faudrait mettre une pierre ici pour renforcer le côté du puits. Il ne manquerait plus que ça s’éboule !

Denise frissonne à la voix de Raymond, elle ne l’a pas oublié, son amoureux d’enfance. Depuis toujours, elle pense qu’il sera, un jour, à elle. Devant le visage défait de l’institutrice, elle s’étonne.

«Mais qu’est-ce qu’elle s’imagine celle-là ? » pense-t-elle. « On a beau être une institutrice, elle n’est pas normale, toujours assise, toujours fatiguée, on dirait qu’elle se traîne partout. Alors, mon Raymond avec elle, mais qu’est-ce qu’il ferait ?»

Denise ne peut s’empêcher de l’observer et de la dévisager. Martine pianote nerveusement sur le cahier qu’elle corrige, elle souligne, barre, déchire la page, sanctionne, écrit en rouge ‘à refaire’.

Denise s’aperçoit dans une glace accrochée au-dessus du meuble dans lequel laine, feutrine, raphia, fils s’emmêlent. « Elle pourrait ranger un peu, elles seraient contentes les mères, de voir à quoi sert tout ce qu’elle demande ». Elle se regarde, ses cheveux blonds encadrent un visage avenant, ses cheveux blonds et ses yeux bleus pourraient la faire passer pour une Allemande. « Maman me dit toujours que je suis belle et que mes quelques kilos superflus donnent plus envie que pitié. C’est vrai qu’elle est maigre, l’institutrice, et que ce n’est pas beau ! »

L’Emile qui revient des ‘terres levées’ propose son tracteur à Raymond, penché sur le trou provoqué par l’éboulis. Ce dernier se redresse, s’empare de grosses pierres et bloque le tout avec le mortier préparé.