Les Quatre Filles du docteur Marsch - Louisa May Alcott - E-Book

Les Quatre Filles du docteur Marsch E-Book

Louisa May Alcott

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Beschreibung

Les Quatre Filles du docteur March (Little Women) est un roman de la femme de lettres américaine Louisa May Alcott, publié en France en 1880.
| Aux États-Unis, pendant la Guerre de Sécession. En l’absence de leur père Pascal, pasteur nordiste engagé comme aumônier dans le conflit, quatre jeunes sœurs issues de la classe moyenne de la société font face aux difficultés de la vie quotidienne en ce temps de guerre : la raisonnable Margaret (surnommée Meg), l’intrépide Joséphine (surnommée Jo), la charitable Elisabeth (surnommée Beth) et l’orgueilleuse Amy. Elles vivent à Concord dans l’État du Massachusetts avec leur mère et leur fidèle domestique, Hannah. Autrefois riche, la famille March a été ruinée lorsque Mr. March avait aidé un ami dans ses affaires, ce qui avait entraîné la faillite. Malgré cela, la famille est heureuse et n’oublie pas d’aider plus pauvre qu’elle…|
|Wikipedia|
Extrait
| CHAPITRE I
OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC LA FAMILLE AMÉRICAINE
« Noël ne sera pas Noël si l’on ne nous fait pas de cadeaux, grommela miss Jo en se couchant sur le tapis.
— C’est cependant terrible de n’être plus riche, soupira Meg en regardant sa vieille robe.
— Ce n’est peut-être pas juste non plus que certaines petites filles aient beaucoup de jolies choses et d’autres rien du tout, » ajouta la petite Amy en se mouchant d’un air offensé.
Alors, Beth, du coin où elle était assise, leur dit gaiement :
« Si nous ne sommes plus riches, nous avons en encore un bon père et une chère maman et nous sommes quatre sœurs bien unies. »
La figure des trois sœurs s’éclaircit à ces paroles. Elle s’assombrit de nouveau quand Jo ajouta tristement :
« Mais papa n’est pas près de nous et n’y sera pas de longtemps. »
Elle n’avait pas dit : « Nous ne le reverrons peut-être jamais ; » mais toutes l’avaient pensé et s’étaient représenté leur père bien loin, au milieu des terribles combats qui mettaient alors aux prises le Nord et le Sud de l’Amérique.
Après quelques moments de silence, Meg reprit d’une voix altérée :
« Vous savez bien que maman a pensé que nous ferions mieux de donner l’argent de nos étrennes aux pauvres soldats qui vont tant souffrir du froid. Nous ne pouvons pas faire beaucoup, c’est vrai, mais nos petits sacrifices doivent être faits de bon cœur. Je crains pourtant de ne pas pouvoir m’y résigner, ajouta-t-elle en songeant avec regret à toutes les jolies choses qu’elle désirait...|
 

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SOMMMAIRE

CHAPITRE I OÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC LA FAMILLE AMÉRICAINE

CHAPITRE II UN JOYEUX NOËL

CHAPITRE III LE PETIT LAURENTZ

CHAPITRE IV UNE FAMILLE DE MAUVAISE HUMEUR OU LES INCONVÉNIENTS DES FÊTES ET DES VACANCES

CHAPITRE V JO-VOISINE

CHAPITRE VI BETH ENTRE DANS LE BEAU PALAIS

CHAPITRE VII AMY PASSE DANS LA VALLÉE DE L’HUMILIATION

CHAPITRE VIII DOUBLE CHOC

CHAPITRE IX MEG VA À LA FOIRE AUX VANITÉS

CHAPITRE X LE « PICKWICK CLUB »

CHAPITRE XI UNE EXPÉRIENCE

CHAPITRE XII LE CAMP DE LAURENTZ

CHAPITRE XIII LA SOCIÉTÉ DES ABEILLES ET LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE

CHAPITRE XIV DEUX SECRETS

CHAPITRE XV UNE DÉPÊCHE ET SES SUITES

CHAPITRE XVI UN PAQUET DE LETTRES

CHAPITRE XVII BETH

CHAPITRE XVIII DES JOURS SOMBRES

CHAPITRE XIX LE TESTAMENT D’AMY

CHAPITRE XX CONFIDENCES

CHAPITRE XXI LAURIE FAIT DES BÊTISES ET JO RÉTABLIT LA PAIX

CHAPITRE XXII DES JOURS DE BONHEUR

CHAPITRE XXIII TANTE MARSCH

LOUISA MAY ALCOTT

LES QUATRE FILLES

DU DOCTEUR MARSCH

roman

Traduction par P.-J. Stahl . Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie, 1880 (pp. 331-348).

Raanan Edition

Livre 181 | édition 1

CHAPITRE IOÙ LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC LA FAMILLE AMÉRICAINE

« Noël ne sera pas Noël si l’on ne nous fait pas de cadeaux, grommela miss Jo en se couchant sur le tapis.

— C’est cependant terrible de n’être plus riche, soupira Meg en regardant sa vieille robe.

— Ce n’est peut-être pas juste non plus que certaines petites filles aient beaucoup de jolies choses et d’autres rien du tout, » ajouta la petite Amy en se mouchant d’un air offensé.

Alors, Beth, du coin où elle était assise, leur dit gaiement :

« Si nous ne sommes plus riches, nous avons en encore un bon père et une chère maman et nous sommes quatre sœurs bien unies. »

La figure des trois sœurs s’éclaircit à ces paroles. Elle s’assombrit de nouveau quand Jo ajouta tristement :

« Mais papa n’est pas près de nous et n’y sera pas de longtemps. »

Elle n’avait pas dit : « Nous ne le reverrons peut-être jamais ; » mais toutes l’avaient pensé et s’étaient représenté leur père bien loin, au milieu des terribles combats qui mettaient alors aux prises le Nord et le Sud de l’Amérique.

Après quelques moments de silence, Meg reprit d’une voix altérée :

« Vous savez bien que maman a pensé que nous ferions mieux de donner l’argent de nos étrennes aux pauvres soldats qui vont tant souffrir du froid. Nous ne pouvons pas faire beaucoup, c’est vrai, mais nos petits sacrifices doivent être faits de bon cœur. Je crains pourtant de ne pas pouvoir m’y résigner, ajouta-t-elle en songeant avec regret à toutes les jolies choses qu’elle désirait.

— Mais nous n’avons chacune qu’un dollar, dit Jo ; quel bien cela ferait-il à l’année d’avoir nos quatre dollars ? Je veux bien ne rien recevoir ni de maman ni de vous, mais je voudrais acheter les dernières œuvres de Jules Verne, qu’on vient de traduire ; il y a longtemps que je le désire. Le capitaine Grant est, lui aussi, séparé de ses enfants, — mais ses enfants le cherchent, — tandis que nous… nous restons là. »

Jo aimait passionnément les aventures.

« Je désirais tant de la musique nouvelle ! murmura Beth avec un soupir si discret que la pelle et les pincettes seules l’entendirent.

— Moi, j’achèterai une jolie boîte de couleurs, dit Amy d’un ton décidé.

— Maman n’a pas parlé de notre argent et elle ne peut pas vouloir que nous n’ayons rien du tout. Achetons chacune ce que nous désirons et amusons-nous un peu ; nous avons assez travaillé toute l’année pour qu’on nous le permette ! s’écria Jo en examinant les talons de ses bottines d’une manière tout à fait masculine.

— Oh ! oui, moi je l’ai bien mérité en m’occupant tous les jours de l’éducation de ces méchants enfants, quand j’aurais tant aimé rester à la maison, dit Meg qui avait repris son ton plaintif.

— Vous n’avez pas eu la moitié autant de peine que moi, reprit Jo. Comment feriez-vous s’il vous fallait rester, ainsi que moi, enfermée des heures entières avec une vieille personne capricieuse et grognon, qui n’a pas plus l’air de se rappeler que je suis sa nièce, que si je lui arrivais tous les jours de la lune ; qui vous fait trotter toute la journée, qui n’est jamais contente de rien, qui enfin vous ennuie à tel point qu’on est toujours tenté de s’en aller, de peur de la battre ?

— C’est mal de se plaindre ; cependant je pense que la chose la plus désagréable qui se puisse faire ici, c’est de laver la vaisselle et de faire les chambres, comme je le fais tous les jours. Je sais bien qu’il faut que cela se fasse, mais cela me rend les mains si dures que je ne peux plus étudier mon piano, » dit Beth avec un soupir que cette fois tout le monde entendit.

Ce fut alors le tour d’Amy :

« Je ne pense pas qu’aucune de vous souffre autant que moi ; vous n’avez pas à aller en classe avec d’impertinentes petites filles qui se moquent de vous quand vous ne savez pas vos leçons, critiquent vos vêtements, vous insultent parce que vous avez votre nez et pas le leur et dédaignent votre père parce qu’il a, par trop de bonté, perdu sa fortune subitement !

— La vérité est, répondit Meg, qu’il vaudrait mieux que nous eussions encore la fortune que papa a perdue il y a plusieurs années. Nous serions, je l’espère, plus heureuses et bien plus sages si nous étions riches comme autrefois.

— Vous disiez l’autre jour que nous étions plus heureuses que des reines.

— Oui, Beth, et je le pense encore, car nous sommes gaies, et, quoique nous soyons obligées de travailler, nous avons souvent du bon temps, comme dit Jo.

— Jo emploie de si vilains mots ! » dit Amy.

Jo se leva tranquillement, sans paraître le moins du monde offensée, et, jetant les mains dans les poches de son tablier, se mit à siffloter gaiement.

« Oh ! ne sifflez pas, Jo ! on dirait un garçon, s’écria Amy, et même un vilain garçon.

— C’est pourtant dans l’espoir d’en devenir un, mais un bon, que j’essaye de siffler, répliqua Jo.

— Je déteste les jeunes personnes mal élevées…, dit Amy.

— Je hais les bambines affectées et prétentieuses…, répliqua Jo.

— Les oiseaux sont d’accord dans leurs petits nids, chanta Beth d’un air si drôle que ses sœurs se mirent à rire et que la paix fut rétablie.

— Vous êtes réellement toutes les deux à blâmer, dit Meg, usant de son droit d’aînesse pour réprimander ses sœurs. Joséphine, vous êtes assez âgée pour abandonner vos jeux de garçon et vous conduire mieux ; cela pouvait passer quand vous étiez petite ; mais maintenant que vous êtes si grande et que vous ne laissez plus tomber vos cheveux sur vos épaules, vous devriez vous souvenir que vous êtes une demoiselle.

— Je n’en suis pas une, et si mes cheveux relevés m’en donnent l’air, je me ferai deux queues jusqu’à ce que j’aie vingt ans, s’écria Jo en arrachant sa résille et secouant ses longs cheveux bruns. Je déteste penser que je deviens grande, que bientôt on m’appellera miss Marsch, qu’il me faudra porter des robes longues et avoir l’air aussi raide qu’une rose trémière ! C’est déjà bien assez désagréable d’être une fille quand j’aime les jeux, le travail et les habitudes des garçons. Je ne me résignerai jamais à n’être pas un homme. Maintenant c’est pire que jamais, car je meurs d’envie d’aller à la guerre pour vaincre ou mourir avec papa, et je ne puis que rester au coin du feu à tricoter comme une vieille femme ! »

Et Jo secoua tellement fort le chausson de laine bleue qu’elle était en train de tricoter, que les aiguilles firent entendre comme un cliquetis d’épées, et que sa pelote roula jusqu’au milieu de la chambre.

« Pauvre Jo ! c’est vraiment bien désagréable ; mais, comme cela ne peut pas être autrement, vous devez tâcher de vous contenter d’avoir rendu votre nom masculin et d’être pour nous comme un frère, » dit Beth en caressant la tête de sa sœur Joséphine d’une main que tous les lavages de vaisselle du monde n’avaient pu empêcher d’être blanche et douce.

« Quant à vous, Amy, dit Meg continuant sa réprimande, vous êtes à la fois prétentieuse et raide ; c’est quelquefois drôle, mais, si vous n’y faites pas attention, vous deviendrez une petite créature remplie d’affectations. Vous êtes gentille quand vous êtes naturelle ; mais vos grands mots, que vous écorchez et que vous ne comprenez pas toujours, sont aussi mauvais dans leur genre que les mots trop familiers que vous reprochez à Jo.

— Si Jo est un garçon habillé en fille, et Amy une petite sotte, qu’est-ce que je suis donc ? demanda Beth, toute prête à partager la gronderie.

— Vous êtes notre petite chérie et rien d’autre, » répondit chaudement Meg.

Et personne ne la contredit.

Comme les jeunes lecteurs aiment à se représenter, même au physique, les personnes dont on parle, nous allons leur donner un aperçu des quatre jeunes filles, qui, pendant que la neige tourbillonnait au dehors et présageait une nuit glaciale, tricotaient activement à la lueur incertaine du feu. La chambre dans laquelle nous les trouvons, quoique meublée très simplement, avait un aspect agréable. Plusieurs belles gravures garnissaient les murs ; des livres remplissaient tous les recoins ; des chrysanthèmes et des roses de Noël fleurissaient entre les fenêtres ; enfin on sentait partout comme une douce atmosphère de bonheur et de paix.

Marguerite, l’aînée des quatre, allait avoir quinze ans ; elle était belle et fraîche avec de grands yeux bleus, des cheveux châtains, abondants et soyeux, une petite bouche et des mains blanches dont elle avait quelque tendance à s’enorgueillir. La seconde, Jo, qui avait quatorze ans, était grande, mince et brune et semblait ne jamais savoir que faire de ses longs membres. Elle avait une grande bouche et un nez passablement retroussé ; ses grands yeux gris ne laissaient rien passer inaperçu et étaient tour à tour fins, gais ou pensifs. Ses cheveux longs, épais, magnifiques, constituaient pour le moment toute sa beauté ; mais elle les roulait généralement dans sa résille afin de ne pas en être gênée. Elle avait de grands pieds, de grandes mains, des mouvements anguleux ; ses vêtements avaient toujours un air de désordre ; toute sa personne donnait l’idée d’une fille qui va grandir vite, qui va devenir rapidement une demoiselle et qui n’en est pas satisfaite du tout. Élisabeth ou Beth, comme chacun l’appelait, était une petite fille entre douze et treize ans, rose et blonde, avec des yeux brillants, des manières timides, une voix douce et une expression de paix qui était rarement troublée. Son père l’appelait : « miss Paisible. » et ce nom lui convenait parfaitement, car elle semblait vivre dans un heureux monde dont elle ne sortait que pour voir les quelques personnes qu’elle aimait et ne craignait pas. Amy, quoique la plus jeune, était, à son avis du moins, une personne importante : c’était une fillette aux traits réguliers, au teint de neige, avec des yeux bleus et des cheveux blonds bouclés tombant sur ses épaules ; elle était pâle et mince et faisait tous ses efforts pour être une jeune fille distinguée.

Quant aux caractères des quatre sœurs, nous laissons aux lecteurs le soin d’en juger.

La pendule sonna six heures, et Beth, ayant balayé le devant de la cheminée, mit à chauffer devant la flamme une paire de pantoufles.

D’une façon ou d’une autre, la vue des pantoufles eut un bon effet sur les jeunes filles ; leur mère allait rentrer, et chacune d’elles s’apprêta à la bien recevoir. Meg cessa de gronder et alluma la lampe, Amy sortit du fauteuil sans qu’on le lui eût demandé, et Jo oublia combien elle était fatiguée en relayant Beth dans le soin qu’elle prenait de tenir le plus près possible du feu les pantoufles qui attendaient leur mère.

« Elles sont complètement usées, ces pantoufles, il faut que maman en achète une nouvelle paire, dit Jo.

— J’avais pensé que je lui en achèterais une avec mon dollar…, dit Beth.

— Non, ce sera moi, s’écria Amy.

— Je suis l’aînée, » répliqua Meg.

Mais Jo l’interrompit d’un air décidé.

« Maintenant que papa est parti, je suis l’homme de la famille et je donnerai les pantoufles, car papa m’a dit de prendre généralement soin de maman pendant son absence.

— Savez-vous ce qu’il faut faire ? dit Beth ; chacune de nous achètera quelque chose pour maman, au lieu de penser à elle-même.

— C’est bien là une de vos bonnes idées, chérie. Qu’achèterons-nous ? » s’écria Jo.

Elles réfléchirent pendant une minute ; puis Meg dit, comme si l’idée lui était suggérée par ses jolies mains :

« Je lui donnerai une belle paire de gants.

— Moi, les plus chaudes pantoufles que je pourrai trouver, s’écria Jo.

— Et moi des mouchoirs de poche tout ourlés, dit Beth.

— J’achèterai une petite bouteille d’eau de Cologne ; elle l’aime bien, et cela ne coûte pas très cher. Ainsi il me restera un peu d’argent pour moi, ajouta Amy.

— Comment donnerons-nous tout cela ? demanda Meg.

— Nous disposerons nos présents sur la table ; puis nous prierons maman de venir et nous la regarderons ouvrir l’un après l’autre les paquets, répondit Jo. Vous rappelez-vous comment nous faisions le jour de notre fête ?

— J’avais toujours si peur quand c’était mon tour de m’asseoir dans le grand fauteuil avec une couronne sur la tête et de vous voir venir me donner vos cadeaux avec un baiser ! J’aimais bien les présents et les baisers ; mais c’était terrible de vous voir me regarder pendant que je défaisais les paquets, dit Beth, qui, pour le moment, rôtissait, sa figure en même temps que le pain destiné au thé.

— Il faut laisser maman croire que nous achetons quelque chose pour nous, afin de la bien surprendre. Nous nous occuperons de nos achats demain après-midi, en allant faire nos emplettes pour notre comédie du soir de Noël, dit Jo à Meg, en se promenant de long en large les mains derrière le dos et le nez en l’air.

— C’est la dernière fois que je jouerai ; je deviens trop vieille, fit observer Meg, qui était aussi enfant que ses sœurs sous ce rapport-là.

— Vous continuerez de jouer la comédie aussi longtemps que vous mettrez avec plaisir une robe blanche à queue et des bijoux de papier doré. Vous êtes notre meilleure actrice, Meg, et tout sera fini si vous nous abandonnez, dit Jo. Nous devrions répéter ce soir quelques passages de notre pièce. Allons, Amy, venez reprendre la scène de l’évanouissement ; vous ferez bien de l’étudier, car vous êtes raide comme un piquet.

— Je ne peux pas faire autrement ; je n’ai jamais vu personne s’évanouir. Je ne suis pas venue au monde pour jouer des rôles pathétiques dans les grands drames qui amusent tant Mlle Jo, et je n’ai pas envie de me faire des noirs en tombant tout de mon long par terre, comme vous le voulez. Si je peux facilement me laisser glisser, je le ferai ; mais si je ne peux pas, je tomberai gracieusement sur une chaise. Cela m’est égal que le tyran vienne me menacer avec son pistolet, répliqua Amy, qui n’était pas douée de talents dramatiques, mais qui avait dû être choisie pour remplir ce rôle, parce qu’elle était assez petite pour être emportée tout en pleurs hors de la pièce.

— Allons, je vais vous montrer. Joignez les mains comme cela et parcourez la chambre en criant avec désespoir : « Oh ! sauvez-moi ! sauvez-moi ! »

Et Jo lui donna l’exemple en poussant un cri perçant qui était vraiment tragique.

Amy essaya de l’imiter ; mais elle leva les mains avec raideur et se secoua comme une marionnette. Quant à son oh ! au lieu d’être l’expression de l’angoisse et de la crainte, il faisait plutôt penser qu’elle venait de se piquer le doigt en cueillant une rose. Jo gémit, d’un air découragé, et Meg se mit à rire, tandis que Beth s’apercevait que, dans sa préoccupation de regarder les acteurs, elle avait laissé brûler une rôtie.

« C’est inutile ! faites le mieux possible quand le moment sera arrivé, dit Jo à Amy ; mais, si l’on vous siffle, ne m’en accusez pas. Allons, à vous, Meg. »

Le drame, intitulé par Jo, son auteur : la Caverne de la Sorcière, continua d’une manière splendide. Le tyran, don Pedro, défia le monde dans un monologue de deux pages sans une seule interruption ; Hagar, la sorcière, penchée sur une chaudière où des crapauds et des serpents étaient supposés en train de cuire, chanta une invocation terrible.

« C’est certainement la meilleure pièce que nous ayons jamais eu à jouer, dit Meg très satisfaite.

— Je ne comprends pas comment vous pouvez composer et jouer des choses aussi étonnantes, Jo ; vous êtes un vrai Shakespeare ! s’écria Beth, qui croyait fermement, que ses sœurs étaient douées d’un génie étonnant pour toutes choses.

— Pas encore, répondit modestement Jo. Je pense que la Caverne de la Sorcière est assez réussie ; mais il n’y a pas assez de meurtres : j’adore en commettre avec des couteaux de bois. Est-ce un poignard que jevois devant moi ? murmura Jo en roulant les yeux et attrapant quelque chose d’invisible, comme elle l’avait vu faire à un célèbre tragédien.

— Non, Jo ! Jo, rendez-moi ma fourchette, ce n’est pas un poignard, et ne piquez pas la pantoufle de maman à la place d’une rôtie, » s’écria Beth.

La répétition finit par un éclat de rire général.

« Je suis bien aise de vous trouver si gaies, mes enfants, » dit une admirable voix sur le seuil de la porte.

Et les acteurs et l’auditoire se retournèrent pour accueillir avec bonheur une dame dont l’air était extrêmement sympathique.

Elle n’était plus ce qu’on peut appeler belle, car, sans être vieille, elle n’était plus jeune, et son aimable et doux visage portait l’empreinte de plus d’une souffrance. Mais les quatre jeunes filles pensaient que le châle gris et le chapeau passé de leur chère maman recouvrait la plus charmante personne du monde.

« Eh bien, mes chéries, qu’avez-vous fait toute la journée ? J’ai eu tant de courses à faire aujourd’hui, que je n’ai pu revenir pour l’heure du dîner. Y a-t-il eu des visites, Beth ? Comment va votre rhume, Meg ? Jo, vous avez l’air horriblement fatigué. Venez m’embrasser, Amy. »

Pendant que Mme Marsch faisait ces questions maternelles, elle se débarrassait de ses vêtements mouillés, mettait ses pantoufles chaudes, et, s’asseyant dans son fauteuil avec Amy sur ses genoux, se préparait à jouir du meilleur moment de sa journée. Ses enfants essayaient, chacune à sa manière, de rendre chaque chose confortable : Meg disposa les tasses à thé, Jo apporta du bois et mit les chaises autour de la table, en renversant et frappant l’une contre l’autre les choses qu’elle tenait ; Beth, tranquillement active, allait et venait de la cuisine au parloir, tandis qu’Amy, pelotonnée dans les bras de sa mère, donnait ses avis à tout le monde.

Comme elles se mettaient à table, Mme Marsch dit avec un sourire qui trahissait une grande joie intérieure :

« Mes enfants, je vous garde, pour après le souper, quelque chose qui vous rendra très heureuses. »

Aussitôt une vive curiosité illumina toutes les figures ; un rayon de soleil n’eût pas mieux éclairé tous les yeux, Beth frappa ses mains l’une contre l’autre sans faire attention au pain brûlant qu’elle tenait, et Jo, jetant sa serviette en l’air, s’écria :

« Je devine : une lettre de papa ! Trois hourrahs pour papa !

— Oui, une bonne et longue lettre. Votre père se porte bien et pense qu’il passera l’hiver mieux que nous ne le supposions. Il vous envoie toutes sortes d’affectueux souhaits de Noël ; et il y a dans sa lettre un passage spécial pour ses enfants, dit Mme Marsch, frappant plus respectueusement sa poche que si elle eût contenu un trésor.

— Dépêchons-nous de finir de manger. Amy, ne perdez pas votre temps à mettre vos doigts en ailes de pigeon et à choisir vos morceaux, » s’écria Jo, qui, dans sa précipitation, se brûlait en buvant son thé trop chaud et laissait rouler son pain beurré sur le tapis.

Beth ne finit pas de souper, mais s’en alla dans un coin habituel rêver au bonheur qu’elle aurait quand ses sœurs auraient fini.

« Comme c’est beau à papa d’être parti pour l’armée comme médecin, puisqu’il a passé l’âge et qu’il n’aurait plus la force d’être soldat ! dit Meg avec enthousiasme.

— Quel dommage que je ne puisse pas aller tout au moins comme vivan… vivandi… ah ! vivandière ! où même comme infirmière à l’armée, pour l’aider ! s’écria Jo.

— Cela doit être très désagréable de dormir sous une tente, de manger toutes sortes de mauvaises choses et de boire dans un gobelet d’étain, dit Amy.

— Quand reviendra-t-il, maman ? demanda Beth, dont la voix tremblait un peu.

— Pas avant plusieurs mois. À moins qu’il ne soit malade, votre père remplira fidèlement sa part de devoir, et nous ne devons pas lui demander de revenir une minute plus tôt qu’il ne le doit. Maintenant, je vais vous lire sa lettre. »

Elles se groupèrent toutes autour du feu. Meg et Amy se placèrent sur les bras du grand fauteuil de leur mère, Beth à ses pieds, et Jo s’appuya sur le dos du fauteuil, afin que, si la lettre était émouvante, personne ne pût la voir pleurer.

Dans ces temps de guerre, toutes les lettres étaient touchantes, et surtout celles des pères à leurs enfants. Celle-ci était non pas gaie, mais pleine d’espoir ; elle contenait des descriptions animées de la vie des camps et quelques nouvelles militaires. Il pensait que cette guerre plus funeste qu’aucune autre, puisqu’elle avait le malheur d’être une guerre civile, prendrait fin plus tôt qu’on n’avait osé l’espérer. À la dernière page seulement, le cœur de l’écrivain se desserrait tout à fait, et le désir de revoir sa femme et ses petites filles y débordait.

« Donnez-leur à toutes de bons baisers, dites-leur que je pense à elles tous les jours et que chaque soir je prie pour elles. De tout temps, leur affection à été ma plus grande joie, et un an de séparation c’est bien cruel ; mais rappelez-leur que nous devons tous travailler et faire profit même de ces jours de tristesse. J’espère qu’elles se souviennent de tout ce que je leur ai dit. Elles sont de bonnes filles pour vous ; elles remplissent fidèlement leurs devoirs ; elles n’oublient pas de combattre leurs ennemis intérieurs, et auront remporté de telles victoires sur elles-mêmes, que, quand je reviendrai, je serai plus fier encore de « mes petites femmes » et que je leur devrai de les aimer encore plus si c’est possible. »

Elles se mouchaient toutes pour cacher leurs larmes lorsque leur mère lut ce passage. Jo ne fut pas honteuse de la grosse larme qui avait élu domicile au bout de son nez, et Amy ne craignit pas de défriser ses cheveux lorsque, tout en pleurs, elle se cacha sur l’épaule de sa mère, en s’écriant :

« Je suis très égoïste ; mais je tâcherai réellement d’être meilleure, pour que notre père ne soit pas désappointé en me revoyant.

— Nous tâcherons toutes, s’écria Meg ; je ne penserai plus autant à ma toilette, et, si je peux, j’aimerai le travail. »

— Et moi j’essayerai d’être ce qu’il aime à m’appeler : une petite femme ; je ne serai pas brusque et impatiente, et je ferai mon devoir ici au lieu de désirer être ailleurs, » dit Jo, qui pensait que ne pas se mettre en colère était bien plus difficile que de combattre une douzaine de rebelles.

Beth ne dit rien ; mais elle essuya ses larmes et se mit à tricoter de toutes ses forces, faisant tout de suite son devoir le plus proche, et prenant, dans sa tranquille petite âme, la résolution d’être, lorsque arriverait le jour tant désiré du retour de son père, tout ce qu’il désirait qu’elle fût.

Mme Marsch rompit la première le silence qui avait suivi les paroles de Jo, en disant de sa voix joyeuse.

« Vous rappelez-vous comment vous jouiez aux « Pèlerins en route pour le paradis », lorsque vous étiez toutes petites ? Rien ne vous faisait tant de plaisir que quand je vous mettais sur le dos des sacs remplis de vos péchés ; que je vous donnais de grands chapeaux, des bâtons et des rouleaux de papier et que je vous permettais de voyager dans la maison, depuis la cave, qui était le séjour des coupables, jusqu’au grenier, où vous aviez mis tout ce que vous aviez pu trouver de plus joli et que vous appeliez la cité céleste.

— J’aimais bien quand nos sacs, pleins de choses lourdes comme nos fautes, tombaient par terre et dégringolaient tout seuls jusqu’au bas des escaliers, dit Meg, on n’avait plus besoin de les porter.

— Si je n’étais pas trop âgée pour jouer encore à tous ces jeux-là, cela m’amuserait de recommencer, dit Amy, qui, à l’âge mûr de onze ans, commençait à parler de renoncer aux choses enfantines.

— On n’est jamais trop âgé pour ce jeu-là, mon enfant, car on y joue toute sa vie, d’une manière ou d’une autre. Nous avons toujours nos fardeaux qu’il faut porter, nos fautes qu’il faut réparer.

— Où sont donc nos fardeaux, maman ? demanda Amy, qui ne saisissait pas facilement les allégories.

— Toutes, vous les avez désignés tout à l’heure, excepté Beth, ce qui me fait croire qu’elle n’en a pas, répondit Mme Marsch.

— Oh ! si, j’en ai ; c’est d’avoir des assiettes à essuyer, de la poussière à ôter, d’être jalouse des petites filles qui ont de beaux pianos, et d’avoir peur de tout le monde. »

Le fardeau de Beth était si drôle qu’elles eurent toutes envie de rire ; mais elles se retinrent, car leur gaieté aurait fait de la peine à leur très timide petite sœur.

« Il faudrait, dit Meg d’un air très réfléchi, être si sage, qu’on n’ait plus rien à porter. Mais comment faire ? Je vois trop que, malgré notre désir, nous oublions toujours nos bonnes résolutions.

— Regardez sous votre oreiller, le jour de Noël, en vous éveillant ; vous y trouverez chacune un livre qui vous aidera à reconnaîtra votre chemin. »

En ce moment, la vieille servante Hannah annonça qu’elle avait débarrassé la table. Les quatre sœurs prirent alors leurs quatre petits paniers à ouvrage et se mirent à coudre des draps pour la tante Marsch. C’était un ouvrage peu intéressant ; mais, ce soir-là, personne ne murmura, et Jo ayant proposé de partager les longs surjets en quatre parties, qu’elles nommèrent : Europe, Asie, Afrique et Amérique, elles s’amusèrent beaucoup à parler des pays au milieu desquels elles passaient en cousant.

À neuf heures, elles plièrent leur ouvrage, et, comme c’était leur habitude, avant d’aller se coucher, elles chantèrent un cantique. C’était leur prière du soir. La soirée se terminait toujours ainsi.

CHAPITRE IIUN JOYEUX NOËL

Ce fut Jo qui s’éveilla la première le jour de Noël ; elle n’aperçut ni bas ni souliers sur la cheminée, et, pendant un instant, elle se sentit aussi désappointée que lorsque, bien des années auparavant, elle avait cru que son bon petit bas s’était envolé, parce que, surchargé de bonbons et de jouets, il était tombé à terre. Mais bientôt elle se rappela la promesse de sa mère, et, glissant sa main sous son oreiller, elle découvrit un petit livre rouge. C’était un livre où une mère très intelligente avait rassemblé tous les conseils de sagesse, de ceux qu’on a désignés sous le nom de Morale familière, qui pouvaient être utiles à ses enfants. Jo sentit que c’était là le vrai guide dont elle avait besoin. Elle éveilla Meg en lui donnant un coup de coude, et, lui souhaitant un joyeux Noël, l’avertit de regarder sous son oreiller. Meg y trouva un petit lire vert, ayant au commencement la même gravure que celui de sa sœur, et, sur la première page de chacun des deux livres, leur mère avait écrit de sa main quelques mots, qui rendaient leurs cadeaux très précieux à leurs yeux.

Bientôt Beth et Amy s’éveillèrent et découvrirent aussi leurs petits livres, dont, l’un était relié en bleu et l’autre en brun ; les premiers rayons du jour les trouvèrent assises sur leur lit, occupées à examiner leurs livres et à en parler.

Marguerite avait, malgré ses petites vanités, une nature douce et pieuse qui lui donnait une grande influence sur ses sœurs et particulièrement sur Jo, qui l’aimait tendrement et lui obéissait toujours, tant ses avis étaient donnés gentiment.

« Mesdemoiselles, leur dit-elle sérieusement, maman désire que nous lisions ces livres, que nous les aimions et que nous nous souvenions de nos lectures ; il faut commencer tout de suite. Autrefois nous ne manquions jamais à notre lecture du matin ; mais, depuis que papa est parti et que la guerre nous occupe, nous avons négligé beaucoup de bonnes habitudes. Nous ferez comme vous voudrez ; mais, quant à moi, je placerai mon livre sur la table près de mon lit, et, tous les matins, en m’éveillant, j’en lirai un chapitre ; je sais que cela me fera du bien pour toute la journée. »

Puis elle ouvrit son livre neuf et se mit à lire ; Jo, mettant son bras autour d’elle et sa joue contre la sienne, lut aussi, et sa figure mobile prit une expression tranquille qu’on y voyait rarement.

« Comme Meg est bonne ! Faisons comme elle et Jo, voulez-vous, Amy ? Je vous aiderai pour les mots difficiles, et elles nous expliqueront ce que nous ne comprendrons pas, murmura Beth, que les jolis livres et les paroles de sa sœur impressionnaient vivement.

— Je suis bien contente que mon livre soit bleu, » dit Amy.

Et on n’entendit plus dans les deux chambres que le bruit des pages lentement tournées.

« Où est maman ? demanda Meg à Hannah, une demi-heure après, lorsqu’elle et Jo descendirent pour remercier leur mère.

— Les petits Hummel, tout en larmes, sont venus ce matin la demander, et elle est tout de suite partie pour aller voir de quoi on pouvait avoir besoin chez eux. Elle est presque trop bonne, votre maman ; elle donne tout ce qu’elle a : du pain, du vin, des habits, du bois. Il n’y a personne comme elle au monde ! »

La vieille servante était au service de Mme Marsch depuis la naissance de Meg, et tous dans la maison la considéraient comme une amie plutôt que comme une domestique.

« Hannah, maman va bientôt revenir ; ainsi faites vite les gâteaux, afin que tout soit prêt, dit Meg, en rangeant dans un panier les objets destinés à Mme Marsch. Où est donc le flacon d’eau de Cologne d’Amy ? s’écria-t-elle en ne le voyant pas.

— Elle l’a repris il y a deux minutes, pour y mettre un ruban on je ne sais quoi, répondit Jo, qui dansait au milieu de la chambre avec les pantoufles neuves à ses pieds, dans la louable pensée de les briser et de les rendre plus souples pour sa mère.

— Comme mes mouchoirs de poche sont jolis ! n’est-ce pas ? Hannah les a lavés et repassés, et je les ai marqués moi-même, dit Beth, en regardant avec satisfaction les lettres quelque peu irrégulières qui lui avaient donné tant de peine à faire.

— Oh ! que c’est drôle ! s’écria Jo, qui venait de prendre un des chefs-d’œuvre de Beth ; elle a mis Mère au lieu de M. Marsch.

— Ce n’est donc pas bien ? J’avais pensé qu’il valait mieux faire comme cela, parce que Meg a les mêmes initiales, et que je ne veux pas que personne d’autre que maman se serve de ses mouchoirs, » dit Beth d’un air malheureux.

Meg lança à Jo un regard d’avertissement et sourit à Beth, en lui disant : « C’est très bien comme cela, ma chérie. Votre idée est très bonne, car personne ne pourra se tromper maintenant, et je suis sûre que cela fera beaucoup de plaisir à maman. »

Au même moment la porte d’entrée s’ouvrit, et en entendit des pas dans le corridor.

« Cachez vite le panier. Voici maman ! » s’écria Jo.

Mais c’était seulement Amy qui se dépêchait d’entrer, et fut toute déconcertée de trouver là ses sœurs.

« D’où venez-vous ? et que cachez-vous derrière votre dos ? lui demanda Meg, surprise de voir que la paresseuse Amy était déjà sortie, puisqu’elle avait son manteau et son capuchon.

— Ne vous moquez pas trop de moi, Jo. Je voulais seulement changer ma trop petite bouteille d’eau de Cologne contre une grande ; cette fois j’ai donné tout mon argent pour l’avoir, et je vais vraiment essayer de ne plus être égoïste. Je l’avais été hier, en pensant à n’en acheter qu’une petite. »

Et Amy montra le beau flacon qui avait remplacé le premier. Elle avait l’air si humble et si sérieuse dans son petit essai de ne penser qu’aux autres, que Meg l’embrassa sur-le-champ et que Jo dit qu’elle était un bijou, tandis que Beth, courant à la fenêtre, cueillit sa plus belle rose pour orner la bouteille d’Amy.

Un coup de sonnette leur fit vivement cacher le panier, et les petites filles étaient à table quand leur mère entra.

« Un joyeux Noël ! chère maman, Beaucoup de joyeux Noëls ! crièrent-elles en chœur. Nous vous remercions de vos livres ; nous en avons lu chacune un chapitre ce matin et nous continuerons tous les jours.

— Je vous souhaite un joyeux Noël, moi aussi, mes enfants ! Je suis content que vous ayez commencé tout de suite la lecture de vos livres, et j’espère que vous conserverez cette bonne habitude. Mais j’ai une proposition à vous faire avant que nous nous mettions à déjeuner. Il y a tout près d’ici une pauvre femme qui a maintenant sept enfants. Le dernier n’a que quelques jours, et les six autres sont couchés les uns contre les autres dans un seul lit, afin de ne pas geler, car ils n’ont pas de feu. Ils n’ont rien à manger, et l’aîné des petits garçons est venu me dire ce matin qu’ils mouraient de froid et de faim. Voulez-vous, pour cadeau de Noël, donner votre déjeuner à cette malheureuse famille, mes enfants ? C’est une proposition que je vous fais, pas même une prière, encore moins un ordre. Vous êtes libres de dire oui ou non. »

Les quatre sœurs avaient très faim, car elles attendaient leur mère depuis près d’une heure ; aussi furent-elles tout d’abord silencieuses. Leur hésitation dura une minute, mais seulement une minute, et Jo s’écria :

« Quelle chance pour vos protégés, maman, que vous soyez venue avant que nous avons commencé ; le déjeuner aurait disparu !

— Pourrai-je vous aider à porter tout cela à ces pauvres petits enfants ? demanda Beth.

— C’est moi qui porterai la crème et les galettes, dit Amy, » abandonnant héroïquement ce qu’elle aimait le mieux.

Quant à Meg, elle couvrait les crêpes chaudes et empilait les rôties dans une grande assiette.

« Votre décision ne m’étonne pas, dit Mme Marsch en souriant d’un air satisfait. Vous viendrez toutes avec moi, et, en revenant, nous nous contenterons de pain et de lait pour notre déjeuner.

— Bravo ! dit Jo, le jeûne ne sera pas complet. »

Elles furent bientôt prêtes et partirent en procession. La matinée n’était pas avancée ; elles prirent une rue peu fréquentée et ne rencontrèrent personne qui eût pu rire du drôle d’air qu’elles avaient en portant chacune des plats et des paniers.

Elles arrivèrent bientôt dans une pauvre chambre délabrée. Les vitres des fenêtres étaient cassées ; il n’y avait pas de feu ; on avait couvert les lits tant bien que mal. La mère était malade, le plus petit enfant pleurait, et les autres, pâles et affamés, étaient pelotonnés sous une vieille couverture afin d’avoir moins froid. Les yeux s’ouvrirent tout grands, et les lèvres bleuies par le froid se mirent à sourire quand les petites filles entrèrent.

« Ah ! Seigneur, ce sont les anges qui viennent nous visiter ! s’écria la pauvre femme en les voyant entrer.

— De drôles d’anges, des anges gelés, en capuchons et en mitaines ! » murmura Jo.

Cette observation égaya jusqu’à la malade. Quelques moments après, on aurait dit que de bons esprits avaient réellement passé là. Hannah avait fait du feu avec le bois qu’elle avait apporté, et était parvenue à fermer au froid l’entrée de la chambre, en collant du papier devant les carreaux cassés. Mme Marsch avait donné du thé et du gruau à la pauvre femme, et tout en soignant le petit enfant aussi tendrement que s’il eût été sien, elle consolait sa mère, lui promettant des secours de toute sorte. Pendant ce temps-là les quatre jeunes filles avaient fait asseoir les petits enfants autour du feu et leur donnaient la becquée comme à de petits oiseaux affamés, tout en riant et en babillant.

« C’est bon des anges ! » disaient les petits en mangeant et en présentant au feu leurs mains rougies par le froid. Les quatre sœurs n’avaient jamais été appelées des anges, et cela leur paraissait très agréable à toutes, mais surtout à Jo, qui, dans son enfance, avait souvent reçu le sobriquet de petit diable ; aussi, quoiqu’elles n’eussent rien gardé pour elles d’un seul de leurs mets favoris, je suis sûr que, lorsqu’elles partirent en laissant la pauvre famille consolée, il n’y avait pas, dans toute la ville, un seul enfant aussi gai qu’elles. La perspective de se contenter de pain et de lait pour le jour de Noël ne les attristait nullement.

« C’est là ce qui s’appelle aimer mieux son prochain que soi-même ! dit Meg ; je suis contente que maman nous ait donné l’occasion d’appliquer ce beau précepte. »

Mais déjà elles arrivaient à la maison, et personne ne lui répondit, parce que tout le monde était de son avis.

Pendant que Mme Marsch était occupée à chercher des habits pour la famille Hummel, ses enfants se hâtèrent de poser sur la table les présents qu’elles lui destinaient. C’était bien peu de chose ; mais il y avait beaucoup d’affection et d’abnégation dans ces quelques petits paquets-là, et le gros bouquet de roses rouges et de chrysanthèmes blancs qu’elle mirent au milieu de la table, donnait à la chambre tout entière un air de fête.

« J’entends maman. Commencez, Beth ! Amy, ouvrez la porte ! Vite, Meg ! s’écria Jo ; allons, trois hourrahs pour maman ! »

Amy ouvrit la porte ; Beth joua, en guise de marche, un ravissant morceau de Mozart, et Meg conduisit sa mère à la place d’honneur. Mme Marsch fut surprise et touchée, et des larmes brillèrent dans ses yeux lorsqu’elle examina ses cadeaux et lut les petits billets qui les accompagnaient. Elle mit immédiatement ses pantoufles, versa quelques gouttes d’eau de Cologne sur un des mouchoirs de Beth, attacha la rose à sa ceinture et dit que ses jolis gants lui allaient parfaitement. Puis vinrent beaucoup de baisers, de rires, avec accompagnement de toutes ces explications qui rendent les fêtes de famille si agréables dans le moment et si douces à se rappeler plus tard.

L’expédition charitable du matin et leur déjeuner retardé leur prirent tant de temps, que le reste de la journée fut donné aux préparatifs du drame de Jo, qui devait être joué le soir. Elles étaient trop jeunes pour aller au spectacle et pas assez riches pour dépenser beaucoup d’argent à leurs amusements ; mais, comme la nécessité est mère de l’industrie, elles pourvoyaient elles-mêmes à tout ce qui leur manquait et y réussissaient souvent fort bien.

Ce jour-là, elles avaient, pour leur représentation, des guitares en carton, des lampes antiques, faites avec de vieux pots à beurre recouverts de papier d’argent, de vieilles robes étincelantes de paillettes d’or et des boucliers en papier imitant l’acier.

Aucun gentleman n’était admis dans la troupe ; aussi Jo, à son grand plaisir, jouait les rôles d’homme. Elle éprouvait un plaisir immense à mettre les bottes de peau roussâtre que lui avait données une de ses amies, laquelle les tenait d’une dame qui connaissait un peintre qui avait de tout dans son atelier. Ces bottes, un vieux fleuret et un pourpoint déchiré étaient les principaux trésors de Jo, qui ne s’en servait que dans les grandes occasions. Le nombre des acteurs étant très limité, Meg et Jo jouaient à la fois les rôles de plusieurs personnages, et elles méritaient certainement l’indulgence du public, tant pour le travail que leur avait donné l’arrangement du théâtre que pour la peine qu’elles prenaient de remplir trois ou quatre rôles où il fallait changer de costume à tout instant. C’était un excellent exercice de mémoire et un amusement innocent. Il remplissait un certain nombre d’heures qui, sans cela, auraient été inoccupées ou employées moins utilement.

Le soir dont nous parlons, un public de choix, composé de plus d’une douzaine de petites filles du voisinage, dans un état d’impatience très flatteur pour les artistes, était assis devant le rideau d’indienne bleue et jaune qui cachait la scène. On entendait beaucoup de chuchotements et de frôlements de robes derrière le rideau ; tout à coup on sentit fortement la fumée, et on entendit Amy pousser des éclats de rire nerveux ; puis succédèrent les trois coups traditionnels. Le rideau fut tiré et le spectacle commença.

L’unique programme qui avait été distribué apprenait aux spectateurs que les quelques pots de fleurs qui étaient éparpillés sur le théâtre et la serge verte qui couvrait le parquet représentaient une sombre forêt. Dans le lointain, on apercevait une caverne formée par des tréteaux, sur lesquels on avait posé une planche et dans laquelle était un petit fourneau tout rouge, qui faisait le plus bel effet au milieu de l’obscurité du théâtre. Une vieille sorcière était penchée sur une marmite noire posée sur le fourneau, et l’admiration des spectateurs fut à son comble lorsque la sorcière ayant levé le couvercle du pot, un nuage de vapeur emplit la caverne.

Il y eut un intervalle de quelques minutes pour laisser aux spectateurs le soin de se calmer et à la sorcière celui de tousser et même d’éternuer ; puis, Hugo, le scélérat de la pièce, parut enveloppé d’un grand manteau, chaussé des fameuses bottes, et ayant un chapeau rabattu sur les yeux, de manière à ne presque rien laisser voir de sa figure qu’une épaisse barbe noire.

Meg sortit alors de la caverne. Elle avait une longue robe rouge et noire et un manteau couvert de signes cabalistiques ; de longs cheveux gris tombaient sur sa figure et elle tenait à la main une baguette qui pouvait passer pour un bâton.

On entendit alors une douce musique, et on vit apparaître derrière la caverne une jolie jeune fée enveloppée d’un nuage de mousseline ; elle avait des ailes de papillon, et une guirlande de roses était posée sur ses cheveux dorés. Elle chanta, en remuant sa baguette, un couplet dont, voici le sens, adressé à Hugo :

« Et, jetant aux pieds de la sorcière un petit flacon doré, l’esprit disparut. »

Nous ne raconterons pas l’étonnant drame de Jo ; il défie l’analyse, et nous nous bornerons à dire que le tyran, le traître et la sorcière sont rudement punis à la fin des méfaits qu’ils ont commis pendant les quatre premiers actes, et qu’au cinquième, les deux jeunes personnages les plus intéressants de la pièce, après avoir, grâce à la fée, renversé tous les obstacles qui s’opposaient à leur union, finissent par se marier.

Le rideau tomba sur les fiancés agenouillés dans les poses les plus gracieuses pour remercier Dieu de leur bonheur.

De tumultueux applaudissements se firent entendre, qui récompensèrent à bon droit Jo, l’auteur, et les artistes qui avaient si puissamment aidé au succès de la Caverne de la Sorcière ; mais ils furent arrêtés d’une manière complètement imprévue, car les draperies qui formaient les loges tombèrent tout à coup sur l’auditoire, qui disparut subitement à tous les yeux. Les acteurs volèrent au secours des spectateurs. Tous furent retirés sains et saufs du filet qui les enveloppait ; mais ils riaient tellement qu’ils ne pouvaient plus parler. L’agitation était à peine calmée lorsque parut Hannah disant : Mme Marsch envoie ses félicitations à ces dames et leur demande si elles veulent descendre pour souper. »

Lorsqu’elles arrivèrent dans la salle à manger, elles se regardèrent étonnées et ravies. C’était bien l’habitude de leur mère de leur procurer des plaisirs ; mais, depuis qu’elles n’étaient plus riches, elles n’avaient rien vu d’aussi beau que ce qui était devant elles. Il y avait des sandwichs en abondance, deux fromages glacés, un blanc et l’autre rose, des gâteaux de toutes dimensions, des fruits, de charmants bonbons, et, au milieu de la table, quatre gros bouquets de fleurs de serre. Évidemment très intriguées de ces raffinements inaccoutumés, les quatre sœurs, tout interdites, ne pouvaient en croire leurs yeux. Elles regardaient leur mère, puis la table, d’un air qui paraissait amuser beaucoup Mme Marsch.

« Est-ce qu’il y a encore des fées ? demanda Amy.

— C’est le petit Noël, dit Beth.

— Le petit Noël pourrait bien être mère elle-même ! » dit Meg.

Et Meg sourit à sa maman de la manière la plus charmante, malgré sa barbe grise et ses cheveux blancs.

« Tante Marsch aura eu un bon mouvement et nous aura envoyé tout cela ! s’écria Jo, subitement inspirée.

— Rien de tout cela ; c’est le vieux monsieur Laurentz, répondit Mme Marsch.

— Le grand-père du petit Laurentz ! s’écria Meg. Qui est-ce qui a pu lui mettre cette idée-là dans la tête ? Nous ne le connaissons pas.

— Hannah a raconté notre course de ce matin à un de ses domestiques ; cela a plu au vieux monsieur, qui est très original. Ayant connu mon mari autrefois, il m’a envoyé, cette après-midi, un billet très poli pour me dire qu’il espérait que je lui permettrais d’exprimer son amitié pour mes enfants, en leur envoyant quelques bagatelles en l’honneur de Noël. Je n’ai pas cru devoir refuser, et c’est ainsi que vous avez une si jolie fête ce soir, pour compenser le pain et le lait de votre déjeuner.

— C’est son petit-fils qui le lui a mis dans la tête, j’en suis sûre, dit Jo, comme la glace commençait à disparaître dans la bouche des convives avec des oh ! et des ah ! de satisfaction. Il paraît très gentil, et je voudrais bien le connaître ; il a l’air d’en avoir bien envie aussi ; mais il est, ou timide ou fier, et Meg ne veut pas nous permettre d’entrer en conversation avec lui quand nous le rencontrons.

— Vous parlez des personnes qui habitent la grande maison voisine de la vôtre, n’est-ce pas ? demanda une des petites invitées. Maman connaît le vieux monsieur ; mais elle dit qu’il est très hautain et ne veut voir personne. Il ne laisse sortir son petit-fils que pour se promener avec son précepteur, ou monter à cheval ; on le fait horriblement travailler. Nous l’avons invité une fois, mais il n’est pas venu. Maman dit qu’il est très aimable, quoiqu’il ne parle jamais aux jeunes filles.

— Un jour, notre chat s’est sauvé, c’est lui qui nous l’a ramené, et nous avons causé ensemble par-dessus la haie ; nous nous amusions beaucoup à parler de jeux et de toutes sortes de choses, lorsque Meg est arrivée, et il est parti. Je veux arriver à le connaître, car il a besoin de gaieté, j’en suis sûre ! dit Jo d’un ton décidé.

— Il a de très bonnes manières et semble, en effet, être un vrai gentleman, répondit Mme Marsch ; je n’ai aucune objection à ce que vous fassiez connaissance avec lui si vous en trouvez l’occasion. Il a apporté lui même les fleurs, et je lui aurais demandé de rester si j’avais été sûre de la manière dont vous vous tiriez d’affaire là-haut ; il avait l’air si triste en s’en allant d’entendre votre tapage sans y participer, qu’il était évident qu’il n’avait en réserve aucun amusement pour lui.

— C’est bien heureux que vous ne l’ayez pas invité, mère, dit Jo en regardant ses bottes ; mais, une autre fois, nous jouerons quelque chose qu’il puisse voir, et peut-être voudra-t-il se charger d’un rôle. Nous aurions ainsi un vrai homme, et ce serait très amusant. »

Mme Marsch ne put se retenir de rire. Jo avait, du reste, la spécialité de dérider tout le monde.

« Voilà la première fois que j’ai un bouquet à moi sans l’avoir cueilli, dit Meg en examinant ses fleurs roses avec grand intérêt ; il faut convenir qu’il est très joli.

— Il est charmant, mais les roses de Beth me font encore plus de plaisir, dit Mme Marsch en regardant la rose posée à sa ceinture.

Beth se rapprocha alors de sa mère et murmura :

« Je voudrais pouvoir envoyer le mien à papa ; je crains bien qu’il n’ait pas eu un aussi joyeux Noël que nous. »

CHAPITRE III LE PETIT LAURENTZ

« Jo, Jo ! où êtes-vous ? criait Meg au bas de l’escalier qui montait au grenier.

— Ici, » répondit une voix, tout en haut. 

Et Meg, grimpant l’escalier, trouva sa sœur occupée à croquer une pomme, tout on pleurant sur un livre qu’elle lisait. Elle était enveloppée dans sa pèlerine et étendue au soleil, près de la fenêtre, sur un vieux sofa veuf d’un de ses pieds. C’était là le refuge favori de Jo, là qu’elle aimait à se retirer avec ses livres favoris, pour jouir pleinement de sa lecture, et de quelques biscuits qu’elle partageait avec un ami fort singulier, qu’elle était parvenue à apprivoiser et qui vivait volontiers dans sa compagnie. Il n’avait aucunement peur d’elle, et tournait, tant qu’elle était là, autour du canapé avec une familiarité sans exemple dans un rat, car, oui vraiment, c’était bien un rat. À la vue du singulier ami de sa sœur, Meg s’arrêta tout interdite ; mais à la vue de Meg, Raton, c’était le nom du petit animal, Raton s’enfuit dans son trou, et Meg reprit courage. Jo essuya ses larmes et mit son livre de côté.

« Quel plaisir, Jo ! Lui dit Meg, voyez ! une invitation en règle de Mme Gardiner pour demain soir. Et lui montrant le précieux papier, elle le lui lut avec un plaisir que les jeunes filles qui ont de rares occasions de plaisir comprendront sans effort :

« Madame Gardiner prie miss Marsh et miss Joséphine d’assister « à la soirée dansante qu’elle donnera la veille du jour de l’an. »

« Maman veut bien que noua y allions, Jo ! Mais quelles robes allons-nous mettre ?

— À quoi bon le demander ? Vous savez bien que nous mettrons nos robes de popeline, puisque nous n’en avons pas d’autre, répondit Jo, achevant à elle toute seule la provision de biscuit, à laquelle, par son brusque départ, Raton avait perdu tous ses droits. 

— Si j’avais seulement une robe de soie ! Maman a dit que j’en aurai peut-être une quand j’aurai dix-huit ans, mais trois ans d’attente c’est une éternité ! 

— Nos robes ont tout à fait l’air d’être de soie, et elles sont bien assez jolies pour nous. La vôtre est aussi belle que si elle était neuve, mais la mienne est brûlée et déchirée. Qu’est-ce que je vais faire ? La brûlure se voit horriblement, et je ne peux pas l’enlever. 

— Vous resterez aussi immobile que possible ; comme le devant est bien, tout ira, si vous ne vous montrez pas de dos. Moi, j’aurai un ruban neuf dans les cheveux, maman me prêtera sa petite broche qui a une perle fine ; mes nouveaux souliers de bal sont charmants, et mes gants peuvent aller, quoiqu’ils ne soient pas aussi frais que je le voudrais. 

— Les miens ont des taches de limonade, et je ne peux pas en avoir de neufs. J’irai sans gants ! dit Jo, qui ne se tourmentait jamais beaucoup pour des questions de toilette. 

— Il faut que vous ayez des gants, ou bien je n’irai pas ! s’écria Meg d’un ton décidé. Les gants sont plus importants que tout le reste ; vous ne pouvez pas danser sans gants, et si vous ne dansiez pas, je serais si fâchée ! 

— Mais, Meg, si je ne dois pas montrer mon dos, je ne puis pas bouger, et par conséquent je ne puis ni valser ni même danser ; mais ne vous en inquiétez pas, je n’y tiens pas du tout. Ce n’est déjà pas si amusant de tourner en mesure dans une chambre ; j’aime mieux courir et sauter. 

— Vous ne pouvez pas demander des gants neufs à maman, c’est trop cher, et vous êtes si peu soigneuse !… Notre mère a été obligée de vous dire, quand vous avez sali les autres, qu’elle ne vous en donnerait pas de nouveaux de tout l’hiver ; mais ne pourriez-vous trouver un moyen de rendre les vôtres possibles ? 

— Je peux fermer les mains de manière à ce que personne ne voie qu’ils sont tachés en dedans ; c’est tout ce que je peux faire ! Cependant il y a peut-être un moyen ; je vais vous dire comment nous pouvons nous arranger : mettons chacune un gant propre et un gant sale. 

— Vos mains sont plus grandes que les miennes, Jo, cela est sûr ; vous déchireriez mon gant sans utilité, repartit Meg, qui avait un faible pour les jolis gants. 

— Alors, c’est décidé, j’irai sans gants ; je m’inquiète fort peu de ce que l’on dira, répondit Jo en reprenant son livre.