I
—On peut entrer?... Ah! Elle est
encore couchée, la petite loche ... Bonjour, mon amour, bonjour ma
vieille Lucette ...Zonzon—un diminutif de Suzon—se penchait à la porte
entr’ouverte. En longue chemise, la gorge épanouie crevant la
dentelle, la face brillante parmi ses cheveux qui la coiffaient
d’un gros bonnet de fourrure châtain, les pieds nus dans des
sandales rouges, la jeune femme courut au lit de sa
sœur.Elle était royale et claire, la chambre de Lucette. Royale
par ses dimensions, par ses lignes, par le style de ses meubles et
de ses panneaux, d’un Louis XVI fleuri, laqué blanc. Claire de
toutes ces neigeuses sculptures, des miroirs à biseaux, des
tentures délicates et tendres, des bibelots de Saxe et d’argent,
toute une fraîcheur scintillante qu’exagérait encore la folle
lumière du matin de juin. Lucette, qui s’apercevait dans les
glaces, semblait perdue, parmi ses cheveux noirs répandus sur
l’oreiller, dans le vaste lit de milieu exhaussé de deux marches, à
la façon d’un trône.Quand les deux sœurs se furent câlinement
embrassées.
—J’ouvre une fenêtre, n’est-ce pas? dit Zonzon.Et, sans plus attendre, elle se dirigea, dans son léger
costume, vers l’une des deux croisées. Craintive, un peu choquée,
Lucette reprocha:
—Oh!... Si on te voyait ...Zonzon répliqua, en ouvrant tout grand:
—Eh bien, «on» ne s’embêterait pas.Puis, accoudée à la barre:
—Bon Dieu que c’est beau ...Prolongeant la terrasse du château, un parterre géant
s’ouvrait une trouée à travers le parc, déroulait en pente douce sa
tapisserie de fleurs jusqu’aux peupliers de la vallée. Les
lointains, les bois, les ombres étaient baignés d’une brume bleue
et dorée, à croire qu’il pleuvait de l’azur en même temps que de la
lumière. Un de ces matins où il semble vraiment que le ciel soit
descendu sur la terre.Quittant la fenêtre, Zonzon s’assit au bord du lit, en
amazone.
—Tout à l’heure, quand j’ai découvert cette vue, de ma
chambre, ça m’a fichu un coup. J’ai failli crier toute seule. Voilà
ce qu’il y a d’épatant dans l’arrivée de nuit: c’est la surprise du
matin. Oh, déjà, rien que le temps de passer de l’auto dans
l’ascenseur, d’entrevoir aux lumières le vestibule en cathédrale,
vieux chêne et marbre blanc, j’avais reconnu la main de papa ...
fichtre!C’était, en effet, leur père, l’architecte René Savourette,
qui avait restauré le château des Barres pour le compte du
propriétaire actuel, le gros entrepreneur Duclos, un de ses
camarades d’enfance, récemment retrouvé. Les travaux touchant à
leur fin, Duclos avait invité l’architecte et sa famille à passer
quelques semaines sous son toit. Mais Zonzon, qui exerçait depuis
peu la médecine à Paris, n’avait pu s’échapper que la veille, et
pour un seul jour.
—Figure-toi, reprit-elle, que j’ai failli ne pas venir du
tout. A neuf heures, hier soir, j’étais encore chez des clients—un
petit ménage d’officiers—dont le gosse faisait de la diphtérie. Les
pauvres gens! Ils n’en menaient pas large ... Mais quand le sérum a
commencé d’agir—j’en avais pris du tout frais à l’Institut
Pasteur—quand leur mioche s’est mis à respirer, à renaître ... Ah!
Si tu les avais vus! Sur le pas de la porte, le lieutenant me
serrait les mains à me coller les doigts. Et il bafouillait:
«Merci, monsieur ... Merci, monsieur ...»Zonzon, le menton à la gorge, les paupières baissées,
s’examina avec une malicieuse complaisance:
—Hein? Tout de même, fallait-il qu’il soit ému, pour s’y
tromper!
—Oh! Zonzon ... soupira Lucette.Mais déjà la jeune femme poursuivait:
—Enfin, je me décolle les doigts, je me sauve, je touche chez
moi, j’arrive à la gare, j’avale un sandwich, un bock, je saute
dans le train, je trouve l’auto à Sens, et me voilà ...Le torse cambré, les bras étendus en croix, la tête en
arrière et la face heureuse, elle s’étira:
—Ah! C’est amusant, la vie pleine, la vie bien tassée, où
l’on empile tant qu’on peut de l’utile et de l’agréable.Puis, se rapprochant, les mains enlacées à celles de
Lucette:
—Mais toi, toi ... C’est à toi de raconter. Depuis quinze
jours ... Cette nuit, tu dormais si bien. Je n’ai pas voulu te
réveiller. Et tes petits bouts de lettres, tes petits coups de
téléphone ne m’ont pas appris grand’chose. Je trouve même qu’elles
devenaient de plus en plus courtes, tes communications. Pas
d’anicroche? Tu ne me caches rien?Lucette s’était à demi soulevée, un coude dans l’oreiller. Et
posant une main sur le bras de sa sœur, elle dit,
résolue:
—Si, Zonzon. Je t’attendais. Moi aussi, j’ai voulu te laisser
dormir. Mais j’ai un service à te demander. Tu pars toujours ce
soir?
—Faut bien.
—Eh bien, emmène-moi.D’un élan, Zonzon fut contre Lucette:
—T’emmener? Mais qu’est-ce qu’il y a? Rien de grave,
j’espère?Les paupières closes, la jeune fille agita la
tête:
—Non, non, rien de grave.
—Alors, quoi? Tu te rases, dans ce castel?
—Ne me demande rien, supplia Lucette. Emmène-moi, voilà
tout.Et de son bras, à hauteur de ses yeux, elle se barrait la
face. Zonzon s’était reculée légèrement:
—Je veux bien, moi. Pardi, ce ne serait pas la première fois
que tu passerais quelques jours chez moi. Mais je ne serais tout de
même pas fâchée de savoir pourquoi je t’enlève. Je veux bien
marcher, mais je n’aime pas marcher sans savoir où je vais. Allons,
explique. Pourquoi veux-tu partir?Lucette s’entêtait, confuse et farouche:
—Parce que ...Zonzon haussa ses rondes épaules sous leur étroite épaulette
de dentelle:
—Ah! Toujours la même! Toujours fermée, toujours bouclée ...
Dire qu’il m’a fallu chaque fois te cambrioler tes petits secrets!
Tiens, tu me fais bouillir. Mais tu ne devrais pas en avoir pour
moi, des secrets. Tu as beau aller sur tes vingt-deux ans, j’en ai
toujours huit de plus que toi. Tu es toujours un peu ma petite, ma
mioche. Tu sais bien que si je te presse, ce n’est pas par
curiosité. C’est par intérêt, par tendresse. Voyons, voyons,
Lucette. Personne ne t’écoutera mieux. Personne ne jasera moins. Et
puis, c’est si bon de se débrider, de s’ouvrir. Allons, va
...Inclinée sur Lucette, elle la dominait, essayait de la
pénétrer. Ainsi rapprochées, elles apparaissaient à la fois
pareilles et différentes. Et la lumineuse figure de Zonzon semblait
penchée sur une eau profonde, qui lui eût renvoyé en reflet sa
propre image, assombrie et mystérieuse.A demi vaincue, Lucette murmura:
—J’ai peur que tu te moques ...
—Allons donc! Tu sais bien que non.
—Eh bien, je veux partir avant de ... m’attacher à quelqu’un
... A quelqu’un que je ne peux pas épouser.
—Qui? qui?
—Paul Duclos.Zonzon la pressait, avide:
—Tu t’es emballée sur le fils Duclos? Et lui, de son
côté?Mais Lucette s’était refermée. Elle roulait lentement sa tête
sur l’oreiller:
—Qu’est-ce que ça peut faire? Qu’importe?
—Enfin, que s’est-il passé entre vous?Tout de suite la jeune fille se révolta:
—Mais rien!
—Alors, comme il est fils unique, comme le père Duclos a je
ne sais combien de millions, comme nous n’avons pas un fifrelin de
dot, tu ne veux pas courir la chance? Dis, dis, c’est
ça.Lucette avait conscience de cette réserve, de cette pudeur
ombrageuse qui la retenaient de dévoiler sa vie la plus intime, les
mouvements de son cœur. Mais sa sœur était sa grande amie, son
guide. Cette fois, elle se libéra. Et, avec une violence
concentrée:
—Oui, c’est cela. Je ne veux pas courir le risque d’un refus.
D’abord parce que je ne veux pas passer pour une coquette, pour une
intrigante. Si M. Paul s’avisait de vouloir m’épouser,—et vraiment
j’ignore tout de ses intentions,—il se heurterait sans doute à son
père. Et je les aurais, malgré moi, dressés l’un contre l’autre
...
—Mais, remarqua Zonzon, le papa Duclos aime son fils. Il n’a
plus que lui au monde.
—Raison de plus pour qu’il lui souhaite un mariage éclatant.
D’ailleurs, il me fait peur, ce M. Duclos. Il est si âpre, si rude
d’aspect et d’esprit. Il n’envisage rien qu’au point de vue des
affaires. Il n’a qu’une phrase à la bouche: «Est-ce une bonne
affaire?» Et marier son «garçon», comme il dit, à la fille de son
architecte, tu penses si ce serait la bonne affaire!
—Il n’est peut-être pas si terrible qu’il en a
l’air.Mais Lucette n’écoutait plus:
—Et puis, vois-tu, Zonzon, j’ai peur de souffrir. Ce que je
veux éviter surtout, c’est le risque d’une déconvenue. Je veux fuir
pendant qu’il en est temps encore, avant de m’attacher, avant
d’avoir trop mal ... Tu vois, ce n’est plus du scrupule, c’est de
la prudence.
—Ne te fais donc pas moins chic que tu n’es.Très émue, la riante Zonzon. Ses larges yeux bruns
s’attendrissaient. Elle avait un sens trop exact de la vie et de
son temps pour ne point sentir l’étroite servitude de l’argent et
pour ne point admirer l’élégance et la grâce des sentiments qui
s’en affranchissent.Elle reprit:
—Papa, maman ne savent pas que tu veux partir?
—Je n’aurais jamais osé leur avouer mes raisons. Et puis, à
quoi bon? Papa partagerait mes scrupules. Il s’affolerait à l’idée
d’être soupçonné d’une arrière-pensée d’intérêt. Et quant à maman,
elle se retrancherait derrière lui, comme toujours.
—Oui, dit Zonzon, je connais la phrase: «En as-tu parlé à ton
père?»
—Mieux vaut les laisser tranquilles, en sécurité. Je n’ai pas
besoin d’eux. Tu es là.Et elle se pressa contre sa grande, qui lui rendit sa
caresse. Zonzon couvrait Lucette d’une tendresse vigilante. Non
point seulement parce qu’elles étaient sœurs. Que de sœurs se
supportent sans se chérir! Mais parce qu’elle la protégeait, la
savait plus fragile, plus complexe, plus flexible qu’elle-même. Si
les fleurs pensent et sentent, le beau rosier épanoui doit aimer de
la sorte le liseron qui s’enroule à sa tige.
—Alors, conclut Lucette, c’est convenu, n’est-ce pas, tu
m’emmènes? Je n’annonce pas un départ définitif. Nous devions
rester ici encore une huitaine. Une fois partie, j’ajournerai mon
retour. Nous prendrons un prétexte quelconque. Tu as besoin de moi
pour ton dispensaire. Ou bien un essayage pressant.Zonzon sourit:
—Je choisis l’essayage. C’est plus sérieux.
—Il ne faut pas rire, Zonzon, dit Lucette. J’ai du
chagrin.L’aînée la pressa:
—Ah ça! voyons, tu l’aimes donc déjà? Et lui?Mais elle se déroba encore:
—Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même.
Je ne veux pas savoir. Je veux partir.Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix
passionnée:
—Ah! Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement
... Emmène-moi, Zonzon, emmène-moi ...Que faire, au mieux du bonheur de Lucette? Car cela seul
importait. Zonzon réfléchit. Par nature et par métier, elle avait
le jugement prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée!
Partir. Pourquoi pas? Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il
l’oubliait sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en
détachât au plus vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de
l’absence achèverait de l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le
jetterait à la poursuite de la fugitive par-dessus tous les
obstacles. Et si, en dehors de son énorme fortune, il était
réellement digne d’épouser Lucette, il lui apporterait alors la
plus grande chance de bonheur au monde: un mutuel amour sans
entrave, ni souci.Et Zonzon prononça délibérément:
—Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. Je
t’enlève.En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction.
Lucette voudrait que cette dernière journée au château des Barres
fût déjà achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui
souhaite éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle
voudrait arrêter la fuite des heures, isoler, déguster chaque
minute, chaque seconde, comme on tâche de garder au palais la
saveur d’un sorbet qu’on sent fondre dans sa bouche. Ce royal
domaine qu’elle ne reverra plus, elle voudrait l’inscrire, le fixer
dans sa mémoire, l’emporter en elle-même. Et toute la matinée, en
guidant sa sœur à travers les salles et les jardins, parmi la folle
fête de lumière, elle butine, par tous ses sens éveillés et tendus,
les souvenirs.Quinze jours! A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château?
Tour à tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et
qu’elle ne l’ait jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis
quinze jours à cette table, dans cette salle à manger d’une
solennité d’église, habillée de bois anciens, noirs et luisants,
trouée d’une cheminée féodale dont la hotte se heurte aux caissons
du plafond? Quinze jours qu’à chaque repas elle contemple en coin,
sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable voisin M. Duclos, sa
solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face de granit, ses
yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours qu’elle
l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée sur
les chantiers:
—Revenez-y donc, M’ame Savourette.Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux
roulis des épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le
regard gourmand:
—Oh! M. Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu
...Et lui, lui ... Il est assis face à son père, devant elle.
Oh! Elle voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins.
N’a-t-il pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure—deux ans
de fouilles au dur soleil—un petit air levantin? On s’imprègne des
pays qu’on habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire,
on dirait un personnage desMille et une
Nuits, habillé chez le bon tailleur. Et quelle
singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au plafond.
Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant de
parler? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop
bossué ... Allons donc! Elle ment. Il est parfait. Et maudissant
son blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et
courir lui demander pardon.L’après-midi. Que d’heures légères—si légères qu’elles ne
laissaient pas de traces dans le souvenir—passées dans le parc,
autour de ce petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les
matériaux et d’après les plans rapportés par M. Paul. Chaque jour
on en suivait les progrès. On tirait de leurs caisses les briques
vernissées, les faïences, les mosaïques dont devait se revêtir
cette reconstitution charmante. Hélas! Lucette ne la verrait pas
achevée ...Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour
d’une allée. Les Turquois. Car le village de Brûlon ne
s’enorgueillit pas seulement de son royal château des Barres. Il
possède aussi son homme célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui
s’y retire pendant les mois d’été. Les gens du pays ne connaissent
guère ses pièces, libres et violentes. Mais ils voient son portrait
dans les feuilles et les magazines, sa face de joyeux vivant,
crépue et lippue. M. Duclos fait grand accueil à son voisin. Mais
Lucette n’aime ni son jovial sans-gêne, ni sa réputation libertine.
Et à chaque visite, elle s’étonne de ce regard tendre, admiratif,
fidèle, dont le suit sa femme, si différente de lui, si grave, si
contenue, d’une grâce si souveraine, d’une si belle allure ailée.
Bah! Encore des gens qu’elle ne reverra plus ...Un domestique apporte des sodas. M. Paul raconte son goût
inné d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant
allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans le
commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers
d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie: exhumer
Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas
pour venger l’enlèvement de sa femme Hélène! Et sous la ville de
Pâris et de Priam, il avait découvert six autres cités superposées!
Ainsi, sept civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le
chant d’Homère nous a gardé le souvenir ...Turquois appuie d’un gros rire:
—En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il? Une
histoire de femme!Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette,
l’isole:
—Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de
siège, une femme enlevée?Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur
le mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au
cher tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais.
Quelle ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage!
Mais elle y prend un amer plaisir, une joie de mortification.
Furieuse contre le destin, elle s’en venge sur
elle-même.L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour
du petit temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques
couchées sur des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On
dirait de grands enfants occupés à un gigantesque jeu de patience.
Comme tout ce monde est joyeux, insouciant! Ils ne devinent donc
pas, ni les uns ni les autres, qu’un drame se joue, tout près
d’eux, dans un petit cœur? Ah! Quelle plaisanterie, cette
mystérieuse télépathie qui devrait avertir notre entourage de notre
chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos proches! Lucette est
presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle, qu’on ne soit pas
influencé par sa peine secrète. Et, en même temps, pour rien au
monde, elle ne l’avouerait.Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de
pressentir la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa
sœur à Paris—décidément elle invoque la nécessité d’un
essayage—c’est à peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques.
Maman, qui, souriante et placide, le suit du creux de son fauteuil,
demande seulement:
—Tu l’as dit à ton père?Et M. Savourette ne s’émeut guère. Il l’aime pourtant bien,
sa fillette. Mais voilà: il détaille les fresques à MmeTurquois. Et il est resté d’une si
fine galanterie, d’un si joli empressement près des femmes, qu’il
est tout à son inoffensive habitude de briller et de plaire. Il
tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil cambré
à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait:
—Ah! ah!... Et tu nous reviens bientôt, surtout?M. Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa
minutieuse besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues
et fougueuses qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui,
soutane troussée, jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on
qu’il a vingt-sept ans?Pourtant, il a entendu, se redresse, s’exclame, la face
changée:
—Comment? Vous partez, Mademoiselle? Mais pour une seule
journée, n’est-ce pas?S’il savait! Précipitamment, elle répond:
—Oui, oui ...Mais que c’est dur, de dissimuler jusqu’au soir, jusqu’au
moment où l’auto vient ranger le perron dans la clarté des deux
gros lampadaires.Qu’ils sont pénibles, ces adieux qu’elle seule sait être
définitifs. Et aussi, quelle amère volupté de se sentir enfin dans
la nuit, de s’abattre sur la tiède et solide poitrine de Zonzon et
là, de se détendre, de sangloter:
—Oh! ma chérie, j’ai tant de chagrin, si tu savais, tant de
chagrin ...Toute la matinée du lendemain, Paul Duclos erra du parc au
château. Impatient, fébrile, il était incapable de tenir en place.
Certainement, elle rentrerait le soir même. Mais que c’est long,
tout un jour! Il aurait voulu perdre la sensation du temps, de
l’attente.A tous les tournants d’allée, au seuil de toutes les pièces,
elle lui apparaissait, en visions qui lui heurtaient le cœur.
L’hallucination était si vive, qu’il en aurait crié, qu’il en
aurait tendu les bras en avant. C’était sa silhouette à la fois
ferme et menue, sous l’écharpe claire, sa nette petite figure
nacrée parmi les ondes animées de la brune chevelure, le regard
chaud sous l’arcade profonde, les pétales rouges des lèvres.
C’était son enjouement contenu, son éclat chatoyant, précis, son
geste harmonieux et sobre, toute une grâce de petit coffret clos et
ciselé. Le pur joyau ...Là, contre cette porte rustique qui s’ouvrait sur l’Yonne,
ils avaient ensemble déchiffré les dates des crues, gravées dans la
pierre du montant. A ce rond-point, tandis qu’il la tenait devant
l’objectif de son instantané, elle lui avait demandé: «Faut-il
bouger?» Et il lui avait répondu avec une douceur voulue, une
intention dans la voix: «Oui, il faut venir à moi.» Audace dont il
s’effarait, car son ardeur timide n’avait jamais osé risquer
d’aveu.Autour du petit temple, que d’heureux moments! Mais aussi,
quelles minutes cruelles, la veille, quand cette brute de Turquois
l’avait isolée, chambrée. Oh! il avait su dissimuler. Mais,
incapable d’écouter, de répondre, il épiait, seconde à seconde, la
fin de l’odieux tête-à-tête, soulevé d’une frénétique envie de
bondir, d’incendier le domaine, de faire crouler le ciel, pour que
ce butor cessât de lui parler ainsi sur la bouche! Et, attend
[...]