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Dans un château, une jeune captive croit échapper à ses tortionnaires. Dans un salon du livre, un auteur espère échapper à l’ennui. Raphaël peut-il retrouver le fil de son passé, Siham celui de son avenir ? Un thriller se faufile à travers un Tournai méconnu, où l’émancipation féminine se heurte à un tsunami réactionnaire.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Philippe remy-wilkin est un auteur polygraphe (romans, contes, nouvelles, études/essais, récits authentiques, scénarios). Licencié en Phililogie romane, il enseigne quelques années avant de se consacrer à sa passion de l’écriture conjuguée à un emploi administratif. On lui doit de nombreux écrits variés, dont Lumières dans les Ténèbres (Samsa, Award Sabam Littérature). Il alterne fiction et critique culturelle, notamment pour Le Carnet et les Instants.
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Seitenzahl: 261
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À Claude Leclercq, Jean-Philippe Stalens et Étienne Derideau,
mais à Millie Brady aussi et à Gene Tierney, forcément,
et à toutes les Laura,
celles de Preminger et de Lynch,
ma nièce Laura Remy.
Sans âme, l’information ressemble à un cadavre,
le corps est encore là, manipulable,
mais il manque de l’air en lumière.
Alexandre Millon, 37 rue de Nimy,
Murmure des Soirs, 2019
Première partie
La pilule bleue
Chapitre 1
Quelques jours plus tôt…
« Je n’ai pas rêvé ! »
Elle tâte les contours du vide entre la porte et la pierre, frissonne, mais d’espérance, refoulant ses larmes, sa douleur.
« Un miracle ! »
Elle repousse la matière, s’attend à un grincement, il ne vient pas.
« Tout est si bien huilé… Leur méticulosité se retourne contre eux. C’est ma chance. Après tous ces jours… »
Elle glisse à l’extérieur. Les ténèbres ! Elle manque de défaillir, pose les mains contre le mur, accomplit un pas. La lumière ! Brutale, aveuglante. Elle se fige, tétanisée.
« Ils vont venir ! Ils sont là ! »
Une galerie, longue, voûtée. Et des lanternes contemporaines alignées à intervalles réguliers.
« C’est automatique ! »
Le temps lui est compté, elle le sait ou le pressent. Elle progresse. Ses semelles lèchent le sol, bruissent. Elle les retire, les serre contre son sweat turquoise, poursuit, bute contre une porte.
« Fermée ! »
Le désespoir la frôle. Elle ne renonce pas. Elle rebrousse chemin, dépasse sa chambre, remonte jusqu’à un angle droit, revient en arrière, hésite devant d’autres portes fermées. Masquent-elles des cellules elles aussi ? Elle essaie d’ouvrir en silence, lève un poing, s’abstient. La galerie. En L. Le deuxième bras, à l’identique. Et toujours cette lumière blanchâtre, un silence de linceul.
Un escalier en colimaçon. Aux pierres ébréchées. Une odeur incertaine flotte, teintée d’humidité. Elle poursuit, s’arrête, ramène une main sur son ventre endolori, poursuit. Un grand panneau boisé, sans poignée, clôture la voie. Son cœur suspend ses battements. Cul-de-sac ?
« Impossible ! Non, non ! »
Des minutes enfiévrées. Elle palpe, cherche un mécanisme. Un pan de mur oscille, bascule. Une salle oblongue s’ouvre devant elle. Plafond lambrissé, poutres centenaires, murs couverts d’étagères, de livres. Des milliers ou des millions de livres. Et des tapis sur les grands carreaux de pierre noire. Elle module le rythme de son cœur et sa respiration. Elle a quitté l’abîme, il est si proche. Plusieurs portes la toisent. Toutes fermées. Sauf une.
Et c’est un nouveau couloir. Boiseries acajou à mi-hauteur, marines sur les murs, caissons historiés. Elle progresse. Des portes et des portes. Toutes fermées. Sauf une. Elle ouvre lentement, doucement, craintivement. Et hurle. À s’en déchirer la gorge.
*
Elle a fermé les yeux, des larmes coulent le long de ses joues, elle vacille, s’appuie contre le chambranle et attend. Que le monstre la dévore. Leur survenue. Rien ne se passe. Elle ouvre un œil, une main contre la bouche. Et elle voit. Elle revoit. La terrible silhouette. Le monstre ! Il ne bouge pas, il demeure pétrifié, saisi dans une attitude agressive, les bras tendus toutes griffes dehors, le torse puissant et velu, la tête… Une gueule ouverte aux dents sabres et des yeux jaunes. Elle voit. Il ne bouge pas. Une créature empaillée ?
« Ça n’existe pas ! »
Elle tourne une tête hagarde en tous sens, se faufile dans les moindres coins et recoins de la pièce, distingue des reproductions de scènes sanglantes, infernales. Elle se redresse, va y voir de plus près, tâte la créature.
« On dirait le Monstre de Noireville ! »
Mais ce qu’elle lit sur les murs, les dizaines de narrations brossées par des illustrateurs de journaux, les premiers du genre, la projette loin des aventures de Ric Hochet, vers le XVIIIe siècle, l’arrière-pays français, une terre oubliée, dévastée, de tourbières et de forêts profondes, de halliers enténébrés et de manoirs hantés. Elle se secoue, s’arrache à l’engourdissement morbide.
« Personne ne m’a entendue ? Les murs sont-ils si épais… ? Ou alors… »
Une bouffée d’espoir gonfle les voiles de son courage.
« Et s’il n’y avait personne ? S’ils étaient absents ? »
Elle se dirige plus résolument vers une porte en bois, actionne la poignée en fer forgé. Ouverte ! Elle poursuit. Un nouveau couloir, des portes, une ouverture. Une sensation prégnante : elle remonte vers la lumière, vers la vie. Une porte. Encore. Oser. Encore. Elle tourne la poignée, pousse, pénètre dans un espace crépusculaire. Ses yeux s’accoutument à la pénombre. Un réduit ? Étroit, allongé. Non. Un rideau l’effleure, un tissu opaque et lourd une vingtaine de centimètres au-dessus d’un sol en carreaux orangés. Ses mains tâtonnent, cherchent la béance, courent vers la droite, vers le mur et agrippent, tirent.
*
Une pièce. Immense. Et une table au fond, très allongée, un bois brut et foncé aux pieds évasés, devant un vaste demi-cercle creusé de vitres étroites, mosaïques de losanges séparés par une mince ligne de fer. La terreur la balaie : des ombres chinoises trouent le décor de la fable ; une lumière tamisée, morcelée glisse sur leur masse. Sa respiration meurt mais… le silence, aucun mouvement.
Elle avale sa salive, presse ses chaussures contre son ventre, y perçoit la ruine et la souffrance, revient vers le présent. Une, deux… Sept silhouettes granitiques, corps drapés et cagoules.
« L’illusion est parfaite. On dirait… »
Son corps se raidit. Il lui a semblé… Un remuement. Léger, quasi imperceptible. Surtout un son. Des paroles étouffées ?
— J’étais brisé, brisé jusqu’à la mort par cette longue agonie ; et, quand, enfin, ils me délièrent…
On a parlé ! Elle ne rêve pas. Non. Et… L’horreur déferle. Les têtes pivotent, sept paires d’yeux s’allument, une concrétion se redresse, se détache de la fantasmagorie, se dirige vers elle.
— Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux qui étaient posés sur la table. D’abord, ils revêtirent l’aspect de la Charité, et m’apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient me sauver.
Prostrée, elle voudrait réagir, courir, repousser, ses sens sont anémiés, la main s’approche, se tend, atterrit sur son épaule, douce, enveloppante.
— Sept ! lâche une voix cinglante en changeant de registre. Et vous vous dites : « Sont-ils des anges, ceux-là, venus pour m’arracher à mes souffrances, ma prison ? »
La main rampe sur son épaule, se referme.
— Quoique… Vous doutez, n’est-ce pas ? Vous en êtes déjà là.
Il s’écarte puis s’esclaffe.
— Avouez, mademoiselle Ben Amar ! Je perçois ce qui s’agite sous votre jolie frimousse.
« Il me connaît ? »
— Vous comprenez ?
Il ouvre la main et elle la saisit, malgré elle, entre soumission et répulsion.
— Les formes angéliques devenaient des spectres […] avec des têtes de flammes, et je voyais bien qu’il n’y avait aucun secours à espérer d’eux.
Il a passé le bras autour de sa taille, elle n’est plus qu’une déferlante de frissons.
— Superbe, n’est-ce pas ? Vous goûtez ? C’est la plus belle nouvelle d’Edgar Allan Poe, Le Puits et le Pendule. Elle a été traduite par Baudelaire. Cette symbiose de deux génies ! Ces deux-là nous ont offert un renouvellement de la sensation, du rapport au monde… et à l’autre. Vous connaissez ? Non ?
Il retire sa cagoule. Ce visage ! Il inonde ses nuits et ses jours de cauchemars.
« Allah me punit… Le mal que j’ai fait, le mal que je préparais… »
— C’est l’histoire d’un prisonnier pourrissant dans les geôles de l’Inquisition, commente-t-il, confronté à un affreux supplice… ou à une terrible suite de supplices, devrais-je dire. Il trouve les ressources pour résister, parer jusqu’à ce que…
Il laisse retomber les bras, une larme perle au coin d’un œil enfiévré.
— Il y a cet épilogue, hélas. Plaqué, artificiel. Que voulez-vous ? Une fin heureuse, le public n’aspire qu’à cela. Du coup, je préfère la variation libre opérée en hommage par l’immense Villiers de L’Isle-Adam.
Il l’attire contre lui, elle s’affaisse, se dilue.
— Une nouvelle où il est aussi question d’Inquisition et d’un pauvre captif condamné aux pires atrocités. Avec ce comble de la nuance : celui-ci réussit à s’échapper. Une porte laissée ouverte… Oui, ça vous parle, n’est-ce pas ? La fin vous intéresse ?
Il s’applaudit, et les six cagoulards attablés frappent à leur tour leurs mains à l’unisson. Malgré son corps trapu et son âge, il exécute un pas de danse et retombe nez à nez avec elle, son haleine et des réminiscences la lacèrent.
—La phrase ultime est géniale, je l’ai lue et relue mille fois. Eh quoi, mon enfant ! À la veille, peut-être, du salut… vous vouliez donc nous quitter ?
Un rictus le défigure. De mépris, de dégoût.
— Tout ça vous passe par-dessus la tête ? Pourtant… La Torture par l’espérance ! Voilà le titre. Mais en parlant de chef-d’œuvre…
Il accomplit un pas en direction d’un grand coffre, soulève le couvercle, plonge la main. Une musique jaillit des murs, les enclot, les projette.
— Gesualdo ! commente-t-il. Un musicien du XVIe siècle. L’art du madrigal à son zénith. Quelle splendeur, n’est-ce pas ? Un artiste immense et un homme du monde, du grand monde. Un seigneur. Sulfureux. Passionnant. Complet. De ces surhommes qui bravent les lois terrestres de la piétaille.
Il pivote vers la jeune femme, lui darde un regard incendié.
— Venez près de moi, mon enfant, venez !
Il lui saisit un poignet et elle lâche ses chaussures, son ossature mollit, son âme s’anéantit.
— Voyons ! Ne tremblez pas !
Il l’entraîne vers les fenêtres, la tour.
— N’est-ce pas divinement beau ? Ce parc arboré, ces frondaisons, ces statues de pierre et cet étang hexagonal aux margelles moussues ?
Éreintée, elle s’avance, plonge vers la nature en contrebas, le dehors, la vie.
— Et cet arbre gigantesque, là, à droite, vous voyez ? Un chêne. Plusieurs fois centenaire…
Oui, elle le voit, et elle l’aime, elle se raccroche à lui, à la bienveillance végétale, elle voudrait qu’on l’emmène au plus vite vers l’extérieur et la lumière du jour, l’air, la normalité.
Il la ramène à lui avec un visage miel.
— Vous vous souvenez de Marie ?
« Marie ? Marie, oui, elle n’aurait pas dû… »
Elle ouvre la bouche pour parler, les mots restent coincés, figés, une douleur aigre griffe ses entrailles.
— Elle n’est pas très loin. Ce chêne, là, observez bien.
Elle obtempère. Le chêne. Majestueux et compatissant.
— Vous voulez la retrouver ? Vous irez bientôt la rejoindre, tranquillisez-vous. Mais d’abord…
Un déluge d’aiguilles incisives troue les nues et s’affale sur tout son être. Elle se met à rire, à rire à gorge déployée, de manière hystérique, névrotique. Il vacille, décontenancé, se reprend, l’observe interdit, lui décoche une gifle qui l’envoie valdinguer vers la table.
— Cette fille, c’est le diable incarné ! marmonne-t-il en se tournant vers ses comparses immobiles. Je vous l’avais dit.
Elle se redresse, en tortue, puis dirige des traits fiévreux, haineux dans sa direction.
— Chien d’Occidental ! articule-t-elle.
Il recule, tétanisé par la provocation. Revient vers elle, la saisit par les cheveux, détaille les longues mèches d’un noir bleuté et les yeux rebelles.
— Cette fille ! Cette…
Il s’accroupit à ses côtés, soulève la tête de la jeune femme entre ses deux mains, se dilue entre fascination et prostration.
— Siham ? balbutie-t-il, décomposé.
Chapitre 2
« Combien de belles lectrices déjà à se faufiler dans tes rêves ? »
Raphaël sourit, pianote quelques mots en réponse, éteint son mobile. Et l’étreint, d’un coup, le poids écrasant de la solitude. Faux paradoxe, on n’est jamais aussi seul qu’immergé dans une foule indifférente. À lui la faute. Quelle idée d’enchaîner son week-end de dédicaces avec une retraite d’écriture en Wallonie picarde ! Et pour quel sujet ! Une reconstitution de la vie à Tournai au XVIIe siècle. Elle était alors la Genève du Nord et la sœur scaldienne d’Anvers, un phare de la civilisation. Voilà qui l’enthousiasme, mais qu’en sera-t-il des éditeurs, des lecteurs ? Tant pis ! Quand un sujet s’impose, il fonce. Le retour, somme toute, est contingent. Son ami Jacques De Decker, l’un des plus beaux esprits des Lettres belges, ne disait-il pas que toute œuvre est testamentaire ?
La solitude. Raphaël songe à Moravia, à Sartre et à Camus. Il en faut peu pour se sentir décalé, marginal, hors du rythme familial, social. Le décalage, le recul. Il lève la tête.
La Halle aux Draps. Il lui a fallu émigrer à Bruxelles pour, regagnant ses pénates de loin en loin, prendre conscience de la beauté de Tournai, sa ville de jeunesse, en tomber follement amoureux. La Grand-Place de Bruxelles n’a pas d’égale dans le monde mais la Halle illumine de sa façade Renaissance la deuxième plus belle place de Belgique. Un bâtiment du début du XVIIe siècle, élevé en pierre à la suite d’un autre édifice, dont le bois n’a pas résisté à une tempête.Un lieu d’accueil pour des manifestations, des expositions. Sa grande cour intérieure, couverte désormais, accueille entre ses arcs la plupart des auteurs, des éditeurs et des bouquinistes invités par Tournai-la-Page.
La solitude, le décalage, le recul. Alors que ses pensées retombent de la bretèche en surplomb vers la foule qui zigzague entre les travées, le regard de Raphaël reste accroché à une femme. Fluette, élégamment vêtue, elle semble l’observer, à demi masquée par une colonne de pierre. Son immobilité détonne, son attention. Raphaël se crispe. Les traits de la dame sont voilés par une écharpe chamarrée, mais ses yeux lui parlent, lui rappellent…
Un bruit. Il pivote. À sa droite, une volumineuse pile de livres vient de s’effondrer. Il aide la poétesse, une septuagénaire au chignon ouvragé, à les remettre en place. Elle le remercie, retourne à une discussion avec une amie. Il s’esquive, cherche la mystérieuse dame à l’écharpe chamarrée, elle s’est évaporée.
Plus désemparé soudain, il se tourne vers son voisin de gauche, un octogénaire à l’accent britannique qui bavarde de manière enjouée avec son éditeur.
« On n’est pourtant pas dans une pâtisserie ou au café du coin, s’insurge intérieurement Raphaël. Ils n’essaient même pas. Ils n’essaient même plus. »
Il saisit un ouvrage sur la table dudit collègue. Un bel objet. Qui relate la bataille de Waterloo, force photographies à l’appui, du site, des reconstitutions. Il feuillette, repose. S’empare plus à droite d’un opuscule poétique, lit l’un ou l’autre texte, s’attire un sourire compatissant, soupire en mode souterrain. Ose replonger vers la travée où s’écoule un flux ininterrompu de passants. Repart à l’abordage.
— Bonjour, madame ! N’hésitez pas à jeter un œil au résumé, à me demander de quoi il…
La quinquagénaire apostrophée a bondi en arrière malgré son embonpoint et file le regard vissé à ses chaussures. Le couple qui la suit s’écarte vers les tables opposées, la main d’un poète se lève et les passants ricochent vers le centre de la travée, comme un marin antique se faufilait entre les caps de Charybde et Scylla. Un clin d’œil de connivence du collègue de la rive droite, un sexagénaire à l’allure juvénile. Et un geste, entre fatalisme et convivialité. Il semble dire : « Attends ! Nous irons boire une bonne bière à la pause. »
Son esprit vagabonde. De salon du livre en salon du livre. Cette Foire du livre historique de Bruxelles, au Coudenberg, sous la place Royale… Un type étrange, fouineur et suspicieux, déambule entre les travées, s’arrête à toutes les tables, discute avec tous les auteurs. Il arrive devant sa pile, sort une carte et des documents, qui renvoient au néant ou à l’inconnu absolu, se présente. « Je suis journaliste, je nourris un site spécialisé en histoire, il suffit de m’offrir un exemplaire et… » Et cet autre, dans la foulée ! Un échalas dégingandé – et ce chapeau ! – s’approche, saisit son étude sur Colomb et déclame sa passion pour le Découvreur, ne l’écoute pas mais parle, lui expose sa propre vision, lui demande tout de go si le navigateur était portugais, recule et fuit même, horrifié par les doutes, le renvoi à la démonstration génoise du livre, longue et fouillée.
Raphaël regagne le présent et le salon. Se concentre sur les passants, hésite. Il ne s’agit pas de jouer aux bateleurs mais de servir le livre, l’éditeur. N’est-ce pas le moindre des engagements ? Saluer des inconnus, qui ont le mérite d’être là, les inviter à s’informer, il suffit de quelques instants. La quatrième de couverture, la notice bio-bibliographique sous chemise plastifiée.
« Tout de même ! Il y a de quoi intéresser ! »
Des thrillers ou des policiers sur fond d’histoire belge, la résurrection de pages méconnues qui expliquent pourquoi l’État en est à ce jour à se décomposer sous nos yeux si peu citoyens. Et des prix littéraires. Des fragments d’interviews… Non ! Un troupeau défile, indifférent, embarrassé, hostile. « L’atmosphère des salons a bien changé, lui disait récemment un éditeur ixellois, les gens ne viennent plus découvrir des livres, des créateurs mais contempler de visu une star, dont ils possèdent tous les livres, dont ils attendent une signature, un selfie. Une star ? Un cuisinier, un animateur télé… Et si l’on parlait de l’identité francophone délavée, aseptisée, émasculée ? Nos voisins flamands célèbrent leurs auteurs et leurs personnalités, nos médias francophones sont agglutinés à l’information parisienne. »
La solitude. Du coureur de fond. « Ça ne durera pas ! se secoue-t-il. Les Mousquetaires vont arriver et… »
Derrière la colonne ! La dame à l’écharpe chamarrée est réapparue et le guette. Impossible de distinguer les traits de son visage mais ses yeux le fixent, des noix noisette qui lui rappellent… Elle fait un pas un avant, vers lui, puis se fige, alertée, recule. Intrigué par le manège, Raphaël se lève instinctivement, mais son attention est attirée par une effervescence, il voit tous ses collègues, les visiteurs aussi, se tourner vers l’entrée de la travée. Une caméra, un duo de journalistes. Frédérique ! Le surgissement de Notélé, la télévision de la Wallonie picarde, balaie ses idées noires. Il y a médias et médias, ne jamais amalgamer. Elle le salue de loin, fait signe à son technicien, ils se dirigent vers lui.
« Où est passée cette dame mystérieuse ? » s’interroge Raphaël avant de focaliser d’un coup tous les intérêts.
*
— Raphaël !
L’écrivain se fige dans l’escalier de pierre qui mène aux salles de conférence du premier étage. Et se retourne. Quelques degrés plus bas, la dame à l’écharpe chamarrée. Mais l’écharpe, en dévalant, laisse émerger un visage. Yeux espiègles, cheveux courts. La silhouette est élancée, sportive. Raphaël glisse sur le toboggan du temps. Cathy ! La sœur de Jean-Philippe, l’un des Mousquetaires de Bara, l’athénée qu’elle dirige à présent. Sa première petite amie. Si on peut dire…
— Je dois te parler ! lâche-t-elle.
Raphaël, interloqué, consulte sa montre.
— Je vais écouter des lectures d’amies poétesses, puis ton frère vient me chercher, nous sortons boire un verre avec nos vieux amis.
— Je t’attendrai à l’Écurie d’Ennetières, lâche Cathy d’un ton décidé. Ce soir, à 20 heures.
— Mais…
— Question de vie ou de mort. Une de mes élèves a disparu, une rhétoricienne. Tu dois m’aider à la retrouver !
— Moi ? Mais…
— Je t’expliquerai. À ce soir !
Raphaël, décontenancé, cherche une réplique, elle a déjà disparu et il se demande s’il a rêvé. Était-ce vraiment Cathy ? Qu’il n’a plus vue depuis tant d’années, des décennies. Cathy. L’une des énigmes de sa vie. Cathy ! « Question de vie ou de mort. »
Chapitre 3
Quelques semaines plus tôt…
— Siham ! Que t’arrive-t-il ? Tu es malade ? Ça ne te ressemble pas.
La plus âgée des deux jeunes filles redresse les épaules sous un essuie de bain turquoise, lève des yeux bleu foncé vers sa cadette de trois-quatre ans.
— Je me suis encore frittée avec ma famille, Esther. C’est de plus en plus violent.
Elle soupire, tente d’enfiler un bonnet blanc sur le basalte de ses longues mèches frisottées.
— Mais…, hoquette la plus jeune en rougissant autour de son petit nez en trompette, tu es une élève si brillante en tout. Si modèle. Si…
Siham s’esclaffe.
— Ils ont d’autres priorités, confie-t-elle en baissant le buste. Le mariage de ma sœur, par exemple. Dont dépend la situation de mon frère.
— Je ne vois pas le rapport.
La grande glisse sur les planches du banc, passe un bras autour de la petite.
— Tu n’es pas marocaine ! pouffe-t-elle en se relevant. Ma conduite poserait question à ma future belle-famille, elle renâclerait à donner son accord.
Esther fronce les sourcils, songeuse, secoue ses cheveux roux et ses préventions.
— Et ton frère ?
— Le beau-père futurable a une entreprise de transport, elle marche le tonnerre, il pourrait embaucher Achraf, alors… Tu vois… Je gêne des plans de carrière. « Par une attitude incontrôlée ! Révolutionnaire ! ».
— Mais…
L’aînée n’écoute pas la suite. Elle laisse couler son dos contre la paroi, branche son iPod, ferme les yeux sur les premières notes du Manque d’amour de Juliette Armanet.
Y’a comme un pin’s de nostalgie
Planté tout droit dans ma poitrine […].
Esther saisit le bras de Siham. Celle-ci retire ses écouteurs et plonge en mode alerte. Deux filles sont entrées dans le vestiaire. Foncent vers elles. Goguenardes. Maillots largement échancrés.
— Tu avais plutôt l’air de défendre les valeurs musulmanes, hein, la semaine passée ? grogne la première.
— Et de nous faire passer pour des dégénérées, non ? renchérit la deuxième.
Esther et Siham se crispent, l’aînée accomplit un pas décidé vers les deux nouvelles venues.
— La deuxième proposition n’est pas trop compliquée à…
Siham ne termine pas sa phrase. Dans son dos, quelqu’un a arraché son essuie avec une exclamation de triomphe :
— Olé !
Siham apparaît nue, soudain, sous son bonnet blanc. Elle recroqueville les bras, ses traits se durcissent.
— Vous avez vu ? hurle, quasi hystérique, l’une des membres du trio agresseur. Là !
Elle tend la main vers le bas du dos de la victime, mais celle-ci se rassied prestement et finit d’enfiler un maillot une pièce.
— Bande de connasses ! gronde-t-elle.
Elle se lève, résolue, avance poings serrés vers celle qui l’a surprise.
— Cette grosse bouse d’Haydée ! grince-t-elle menaçante.
La harceleuse, cheveux bleus en pétard et boucle d’oreille dans le nez, recule légèrement en la narguant. Sa victime avance encore.
— Je vais…
— Tu ne vas rien du tout ! assène une voix autoritaire.
Elles se retournent toutes les cinq vers la professeure de natation, une petite femme athlétique dont les yeux lancent des éclairs.
— Je vous laisse une minute pour rejoindre les autres ! poursuit cette dernière d’un ton martial.
— C’est Siham ! proteste l’une des complices d’Haydée en baissant la tête. Elle cherche toujours noise à tout le monde !
Chapitre 4
Raphaël et Cathy lèvent leurs verres aux retrouvailles, leurs regards se croisent et se caressent, s’arriment, sans qu’il soit question de séduction, comme on distingue, évalue, revisite un rêve de jeunesse, un Rosebud, de ces intersections brusques avec le temps évanoui, qui l’abolissent et redistribuent des parcelles de sens.
« Étrange ! songe-t-il. Elle n’était pas élève de notre athénée, et elle dirige aujourd’hui Bara ! »
Cathy n’a pas suivi son frère Jean-Philippe en secondaire – et pourquoi ? –, puis elle a effectué ses études universitaires à Namur et Louvain. Mais… The Times They’re Changing ! Ce qui était impossible pour la génération précédente – du temps où on était du camp catho ou du camp laïc, ce qui voulait dire, ragotait-on, athée, communiste, franc-maçon, ce qu’il n’avait jamais remarqué – ne l’était plus.
— Venons-en à mon élève ! lâche la directrice en baissant ses yeux noisette.
Et d’évoquer une rhétoricienne de dix-sept ans, douée et travailleuse, forte personnalité et nature généreuse.
— Ce genre d’élèves donne tout son sens à notre travail.
— Elle vient d’un milieu modeste, tout ça ?
— Famille d’origine maghrébine, père ouvrier à la SNCB depuis des décennies… Parfaitement intégrée. Rendant à la société qui l’accueille…
Cathy pouffe.
— Je pontifie ! Disons plutôt qu’elle passe du temps dans les homes ou les hôpitaux, en offre à des malades, des vieillards.
« Pas banal, admire Raphaël. À son âge… »
Il s’éclaircit la gorge, refoule une pointe d’empathie et d’émotion.
— Et sa disparition ? reprend-il d’une voix assourdie.
— Mystérieuse. Inquiétante. Elle loge en semaine en internat. À son âge, elle a quartier libre entre 19 heures et 22 heures, elle va courir tous les soirs. Ce mardi, elle est donc sortie à 19 heures, mais elle n’est jamais rentrée.
— La police ?
La directrice lève les yeux au plafond. La police s’est attelée à la tâche. Dès le mercredi matin. Mais elle s’est illico dirigée vers la fugue, la fuite. Une rumeur de dérive fondamentaliste, de Djihad a même circulé.
— Ils ont attaqué le dossier avec un a priori confondant, regrette Cathy en secouant la tête, on se croirait dans un film américain. Racisme, bouc émissaire…
Elle redresse le chef et fixe l’écrivain.
— J’ai besoin de toi !
— Pourquoi ? Tu veux que je mène une enquête ?
— Comme Conan Doyle ! Une de tes idoles, non ? Si on est habile dans les intrigues de papier… Le bon bout de la raison s’applique dans les énigmes de la vie réelle.
Raphaël encaisse. Tente de digérer la proposition en se concentrant sur son rouget.
— Si toutes les directrices prenaient à ce point à cœur le sort de leurs élèves…
— C’est-à-dire…
— Elle n’est pas n’importe quelle élève ?
— Non !
Raphaël entrevoit des ombres, Cathy les balaie d’un revers de mots.
— Elle travaille pour moi. Voilà. Assez régulièrement. Oui, je sais, ce n’est pas très déontologique, mais dénicher quelqu’un de confiance est si ardu… Bref, un peu de ménage, des courses, garder les enfants… Mes deux ados, onze et treize ans, l’adorent. Elle est si douce avec eux, si…
Cathy se dandine légèrement sur sa chaise en jouant avec sa fourchette.
— Puis… C’est bête à avouer mais… Elle m’admire, me voit comme un modèle…
— Un modèle pour une musulmane ? réplique Raphaël, taquin. Toi, la femme divorcée et émancipée ?
— Qui t’a dit qu’elle est si musulmane ? Elle ne porte pas le voile. Pratique-t-elle seulement ? Revois tes classiques, mon vieux ! Tu peux être d’origine arabe, au sens large, et être laïc, il y en a beaucoup.
— Un gros point pour toi ! À Bruxelles, je croise beaucoup de nos concitoyens d’origine marocaine, persane, etc. farouchement hostiles à Mahomet et à l’islam. Les médias ne le mettent pas assez en évidence. L’Histoire est en marche. Comme partout.
L’Histoire ! Raphaël se tourne vers la salle. Plafond élevé. Marionnettes suspendues. Escalier et mezzanine. Et ce mur de pierre contre leur table, évadé d’un roman de chevalerie. Dehors, une ruelle pavée et une atmosphère médiévale.
— J’adore ce type de cadre, louvoie-t-il, ce supplément d’âme. Nous sommes réellement dans d’anciennes écuries ?
— En effet, intervient le chef de salle, qui apportait une bouteille de vin à la table voisine. Si je puis me permettre…
— Faites ! l’encourage l’auteur de romans historiques.
Et leur hôte, un gaillard replet aux cheveux tirés en arrière à l’ancienne, légèrement lustrés peut-être, de s’épancher avec ravissement. Il y a quelques siècles, l’Écurie d’Ennetières accueillait les montures des voyageurs séjournant dans un hôtel installé dans la ruelle adjacente, à proximité d’un château Saint-Pierre. En rénovant les lieux et en les réaffectant, le propriétaire a tenu à préserver au maximum l’architecture d’origine.
— Le nom mêle adroitement authenticité et préciosité. « Écurie » et « d’Ennetières ». Le terre-à-terre et l’éther, en quelque sorte, s’enthousiasme Raphaël.
— C’est joliment dit ! acquiesce le maître de salle. Et on s’efforce de remplir le cahier des charges. Convivialité et raffinement.
L’homme les salue et s’éloigne.
— On disait donc…, repart Raphaël. Une jeune femme moderne, un modèle d’intégration et d’ascension sociale en perspective… Bien. Mais encore ?
Cathy dépose ses couverts, emboîte les mains sous son menton et fixe l’ami de son frère.
— Tu ne me l’as pas demandé, et je t’en félicite.
Elle sort une photographie de son portefeuille, la tend vers Raphaël.
— Siham est extrêmement jolie, non ?
*
Depuis la ruelle d’Ennetières, Raphaël a gagné la place Saint-Pierre. Il hésite, se laisse emporter par l’envie de flâner, malgré l’heure tardive, à l’ombre de la cathédrale. De flâner et de rêver, méditer.
Siham, Cathy. Que faire ? Cathy a surgi du néant. Pour le replonger face à une page de sa vie qu’il n’a jamais comprise. Dont il a perdu le fil, si tant est qu’il l’ait possédé. Il réfléchit, assemble des bribes. Cette époque où des adolescents acnéiques vouaient leurs délires amoureux aux équipes de foot ou aux groupes musicaux. Pas que, soit. Il se souvient de vagues dérives vers une poitrine, des fesses rebondies. Il aimait les courbes, le baroque… Mais il avait des préoccupations plus urgentes : les livres, les films, les BD, une vie imaginaire. Et une certaine retenue. Pourquoi ? Les idées corsetées, rabâchées par ses parents ? Leur installation dans un no man’s land de maisons abattues, sans voisins, sans contact, zone vouée à l’expropriation par les carrières, les cimenteries qui employaient son père ?
Cathy. Sa première soirée dansante et sa première petite amie. Bond et rebonds. Prestigieuse. Il se souvient des commentaires des camarades de classe, de récré, de train dès le lendemain. Prestigieuse, oui. Elle était très jolie et, comme qui dirait, exotique. Issue d’une autre école. Plus âgée surtout, déjà à l’université.
Et puis… Le trou noir. Que s’était-il passé ? Il avait un contrôle rare sur sa vie, une volonté et de la lucidité, mais là… Son ami Jean-Phi, à l’origine de leur rencontre, avait ensuite présenté sa sœur comme une croqueuse d’hommes. Il y avait cette lettre aussi, un peu délirante. Des pages et des pages, d’une écriture serrée, qu’il déchiffrait malaisément. Son enthousiasme à elle. Sa perturbation à lui. Cette irruption sentimentale brouillait son roman personnel. Il était amoureux, secrètement et depuis des années, d’une jeune fille plus jeune de trois ans, mais celle-là – aussi et décidément ! – était une collectionneuse des plus précoces. Alors, il ne se déclarait pas, il attendait d’avoir réussi pour venir à elle détaché du lot. Réussi ? Mais quoi ? Sa première année universitaire ? Était-ce de l’intelligence, de la sagesse, de la prudence, de la pusillanimité, de la lâcheté ? Pour l’une comme pour l’autre. Il ne se souvenait pas avoir donné suite à l’aventure avec Cathy, à sa lettre. Avait-il répondu ? La baudruche de leur histoire s’était-elle dégonflée devant ses tergiversations ? Avait-il seulement réussi à lire les huit pages ?
Raphaël s’appréhende plutôt fort et courageux, on lui renvoie cette image, il se découvre des limbes, des oubliettes, une aphasie. Une pointe frangée d’ombres lui remonte à la gorge, aigre. Il se dit si féministe dans la vie et dans ses rapports artistiques. Et pourtant… S’il n’avait pas assumé une fille plus mûre et épanouie, plus conquérante et volubile ? Préférait-il être écouté ?
Il a contourné la cathédrale et glisse vers la place de l’Évêché, remonte vers la place Paul-Émile Janson.
« Et Siham ? oblique-t-il. Je ne puis… »
Il exhume une photo de la poche de sa veste, la contemple une longue minute, fasciné par le bleu nuit des yeux, deux lucioles perforant les ténèbres des cheveux. Il se mord la lèvre inférieure. Se ravise. Faire faux bond une deuxième fois à Cathy ? Il entrevoit autre chose derrière ces retrouvailles et cette disparition, ce qu’il convient d’élucider, de ramener vers la lumière, la vie.
« Sur Facebook, je m’engage tous les jours en mots. La belle affaire ! »
Il regarde à nouveau la photo. Siham. Soupire. Se décide.
Chapitre 5
Quelques semaines plus tôt…
Sur la terrasse chauffée du Panoramique, la brasserie adossée à l’hôtel Floréal, la fête bat son plein. Des dizaines de convives. En grappes. Endimanchés. Costumes sombres, chemises immaculées. Rires et propos s’entrechoquent comme le Moët et Chandon. Sous la partie couverte, de jeunes serveuses s’activent pour dresser les
