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« Qui sait à cette heure si tu me lis encore ? Ou bien te questionnes-tu sur la finalité de mon discours ? Finalement tu ne liras sans doute jamais ces lignes ou peut-être quand je serais très loin des rivages de ce monde. Les non-dits, les cris muets du refoulement pèsent plus lourd que l'absence ». Depuis des années, mère et fils ne se voient plus. Dans ce silence qui les oppose depuis longtemps, l'évocation d'une relation mère enfant à travers un portrait d'adolescence. Dans le chuchotement ou le cri des mots, voici un voyage sentimental dans lequel s'élève le pouvoir miraculeux d'un amour qui ne se défait pas. Après son roman
La Force de la Vie, l'auteure nous entraîne ici dans une histoire touchante qui bouscule. Un texte fort, attachant et tendre, parfois acerbe, construit autour de la séparation parents enfants liée au divorce avec, en toile de fond, l'adolescence. L'auteure explore dans ce récit des thèmes profonds comme, entre autres, ce lien indéfectible qui unit une mère à son enfant ; cette mère, toujours en nous, quoiqu'il advienne. Un face à face inattendu. Un beau texte.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Eve CARMIGNANI : Bien que résidant à Marseille, je n'écris pas de Polar. Mes textes, d'une sensibilité profonde, révèlent mon attachement à tout ce qui touche l'être humain. Passionnée d'écriture depuis l'enfance, j'ai commencé à écrire textes et poésies très tôt. Plus tard, dans mon parcours de vie, la réussite d'un concours littéraire m'encourage à publier. L'écriture représente pour moi une transmission, un partage, un pont entre les êtres, la transcendance des émotions. C'est également une réalisation, un plaisir et un besoin. Écrire était mon rêve d'enfant. J'écris aussi pour affirmer ma liberté de pensée et d'expression, pour ne pas mourir. Je m'exprime en plusieurs genres : récit, roman, poésie, à partir de faits de société, d'histoires vécues auxquelles se mêle l'imaginaire, l'émotion étant mon moteur d'écriture, le soleil de mon livre. J'aime écrire des textes forts, qui bousculent. Le sens de mon travail a pour fil conducteur l'amour, il est la matière première de mes livres car il constitue la vie.
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Seitenzahl: 245
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Ce roman est une fiction.
Toute ressemblance avec des faits et des personnes réels n’est que pure coïncidence.
Mon corps, ton premier berceau. À toi, ma contrée interdite. Désert sous le soleil cruel. Pays mystérieux. Un absolu irréductible qui m’échappe. Des tempêtes de sable ont creusé ce néant imaginaire. Une barrière infranchissable d’où monte le bruissement d’une angoisse irraisonnée.
Sans doute aurais-je pu t’adresser une lettre. Encore une, me diras-tu. Combien t’en ai-je envoyées ? C’est vrai. Les lis-tu ? Les reçois-tu ? Les rares fois où je t’ai aperçu, tes yeux ont volontairement évité mon regard. Je ne suis pas parvenue à renouer le dialogue avec toi, à rétablir ce lien rompu. Depuis ton départ, je suis sans nouvelles de toi, ou presque. Je te sais vivant. Mais vas-tu bien ? Es-tu heureux ? C’est cela qui m’importe le plus.
Vois-tu, ce n’est pas la maman qui t’écrit, c’est la femme toute entière que je suis devenue. J’ai continué de grandir sans toi, avec ce don de ton enfance, de cette découverte de toi sans cesse renouvelée. J’ai gardé au fond de moi cet amour fascinant avec, au ventre, l’empreinte irrépressible du bonheur.
J’ai appris l’attente. Celle des instants. De mon à venir. Des jours et des nuits. Du sombre à la renaissance de la lumière. Je vais, sans impatience, en vivant ce fragment de temps tel un commencement. L’imprévu de cette vie crée ce renouvellement de l’espérance. Sous mes grandes ailes blanches, je t’attends.
Très tôt ce matin, l’arôme voluptueux, intense du café s’est glissé sous la porte. Je me suis éveillée dans le surgissement d’une idée : toi. Je me suis étirée, longuement, dans mon lit, comme un chat. J’ai flâné un peu sous les draps. Il fait froid. Insensiblement, le bruit de la ville est monté du dehors. J’ai ouvert les volets sur les remous de la cité, sa densité. L’opale du jour m’a sauté au visage. 1er décembre. Puis, ton image d’enfant a traversé la pièce. Ta frimousse a grandi en même temps que cette irrésistible attraction. Une peau d’incompréhension qui ne se déchire pas. Je ne peux rien contre le pouvoir de tes décisions. Un sentiment délétère qui m’enveloppe, entière. Je rêve souvent de cette petite main chaude qui me guide dans le labyrinthe déroutant appelé passé. Comme chaque matin, je t’envoie mes pensées les plus tendres. Ni les années, ni la distance n’ont de prise sur l’immensité du cœur d’une mère.
À cette époque, ton image se fait plus insistante. Une véritable obsession à laquelle je succombe. Tant de visions remontent en moi. De tes « petites » manières à ta première bicyclette. Ces fêtes de la natalité dans notre demeure. Ton état d’excitation parmi les jouets. Il y a des dates incontournables où je reviens encore plus près de toi. Noël. Ton anniversaire. Bientôt tu auras vingt-cinq ans. C’est bête à dire, mon trésor, les faits sont là : j’ai un fils quelque part, on ne se voit plus.
En réfléchissant, je me suis dit qu’il me fallait tenter une action. Une action envers toi. Elle t’aiderait certainement à comprendre, à bâtir ta route d’homme. Je me suis demandé pendant longtemps ce qui était le mieux pour toi.
Peu à peu, l’idée d’écrire un journal m’est venue. Une sorte de journal de décembre. Une trame jalonnée de points de contexte. Quelques instants happés qui m’apparaissent marquants. Je ne souhaite pas retracer ici une histoire bien précise. Une histoire, la nôtre, comme une eau dormante des grands fonds. Pour cela, je vais devoir déterrer nos brouilles familiales, remuer la puanteur des querelles, des regrets, des remords. Il n’est de vérité qui ne porte en elle cette part de dépit et son cortège de subjectivités. Ma démarche te paraîtra-t-elle indiscrète ? Inconvenante ? Tant pis. Je m’y risque quand même. Ces lignes t’attendront ici dans cet appartement inconnu de toi, lorsque je ne serai plus là. À moins que je ne trouve le courage de te les envoyer. Peut-être. Je ne sais pas. Parmi les éventualités qui trottent dans ma tête figure aussi celle que tu ne reviennes pas.
Je voudrais que tu saches. Tant de non-dits sont restés à l’intérieur de moi, sommeillants, inexpliqués. Je ne veux pas te faire fuir, juste t’entretenir, bavarder avec toi dans cette intimité d’autrefois. La même. Celle qui a disparu les derniers temps de notre cohabitation. Parler de ce que furent, pour moi, ces bourrasques de ton âge. À présent que tu es adulte, me comprendras-tu ? Accepteras-tu enfin mes décisions, mes choix, mes raisons, mes erreurs ?
Laisse-moi te dire ce que tu ne m’as jamais laissé l’occasion de te conter. Laisse-moi m’expliquer librement. J’aurais aimé m’exprimer de vive voix. Devant toi. Entendre clairement, en retour, les véritables motifs de ton éloignement, tes griefs contre moi. Tant de points sont demeurés si flous… Où en est-on de cet épisode déconcertant ? Nous pourrions renouer nos liens, nous retrouver par le biais de l’écriture, même si, hélas, cette conversation ne comprend qu’une voix. J’ai conscience, toutefois, qu’il n’y aura que l’espoir et ma pensée. Ma pensée seule. Mobile. Vagabonde. Et toi, dans un vertige presque palpable, qui danse autour de moi. C’est tout ce que j’ai trouvé à ma portée.
Probablement vais-je encourir bien des reproches. Réactiver en toi le bal stupide des rancœurs. J’écris à ce bel albatros sauvage, pas à cette personne impudente des derniers mois. L’échange entre nous est devenu si improbable ! Je sais, la représentation que tu as de moi est désormais négative. Désolée, si tu n’as pas eu la mère dont tu rêvais. Si, pour toi, je n’ai pas été cette femme à la hauteur. J’ai fait ce que j’ai pu. Comprendre, c’est pardonner.
Me voici donc. Assise confortablement, le crayon à la bouche, telle une élève studieuse. Dans un espace isolé de la maison, une espèce de Thébaïde, un Ashram improvisé. Une escale de paix où je vais pouvoir chaque jour te retrouver. Je demeure dans cette possibilité exaltante. De la baie vitrée, filtre une lumière moirée. La tiédeur d’un rayon de soleil caresse ma peau. Brusquement toute la chaleur de nos étés se trouve là.
Les souvenirs sont ceux de toi bébé, petit garçon. Tu es là, avec dans tes mains, les lignes de notre destin. Et moi, mon cher enfant, ouverte, entière, face à ce grand soleil que tu as fait naître en moi. Un peu vieillie cependant. Tu sais, je suis à l’âge où j’interroge sentencieusement mon reflet. Je t’en prie, ne renonce pas. Pour une fois, ne me rejette pas.
Toutes ces années passées si loin de toi ! Dans le fracas des pensées, des incompréhensions. Pour moi, ce ne fut qu’une parenthèse d’amour en suspens. J’aurais souhaité simplement cheminer avec toi, partager cette affection qui se poursuit autrement.
Par un brusque mouvement d’humeur adolescente, tu m’as laissée en chemin. Sans comprendre pourquoi. Soudain a surgi, entre nous, une divergence. Une détérioration qui ne s’efface pas. Depuis elle aurait dû cesser. Bien naturellement, tu aurais dû revenir vers moi, mais tu persistes dans ton renoncement. Pourquoi ?
Vraisemblablement, d’autres sentiments t’ont animé, sentiments que je n’ai pas compris. Nous aurions pu en discuter. Rétablir ce dialogue nécessaire. Échanger nos points de vue. Parler sereinement de nos malentendus. Aujourd’hui, je suis loin de cette part d’inconcevable, de ces querelles inévitables. Toi aussi, je pense. Alors pourquoi ce silence ? Ce vide autour de moi ?
Il y a par-dessus tout, cette force qui, à son apogée, nous a conduits à nous séparer. J’ai lu récemment que plus un garçon est lié à sa mère, plus la prise de distance est conflictuelle. Plus l’affrontement témoigne d’un grand attachement.
Pourquoi en sommes-nous arrivés là, Sébastien ? À ton tour, tu m’as entraînée dans le flux de tes emportements, dans le flux de nos vies en désordre. À moment donné de notre relation, quelque chose d’indéfinissable s’est cassé. Soit.
Depuis j’aurais dû me résigner. Mais tes rires fécondent toujours mon cœur. J’ai beau tourner et retourner, je n’y parviens pas. Je n’ai pas renoncé. À toi. À te revoir. Dénoueras-tu un jour l’étreinte de cette rébellion ? Reviendras-tu enfin vers moi ? Me rendras-tu justice avant le grand départ ? Tu sais, toute ma vie, j’ai aimé aimer. Cette tendresse délicieuse qui m’a si bien bercée me fait rendre plus redoutable ce grand frisson qui avance.
En partant, tu as laissé derrière toi un vide immense, un peu comme celui de ta naissance en quittant mon corps. Souvent, je t’imagine respirant de l’autre côté de ce miroir absurde. Où avons-nous trouvé la force, toi et moi, de survivre à ce terrible exil, dis-moi ?
« Le cœur d’une mère est un abîme au fond
duquel se trouve toujours un pardon. »
Honoré de Balzac.
Cela fait combien de temps que nous sommes séparés ? Neuf ans, je pense. Où se situe vraiment la date de cette fracture ? Me suis-je à ce point égarée ? Pourquoi n’ai-je rien pressenti ? Ai-je vécu ces saisons de soleil auprès de toi sans présager l’ombre maligne de nos devenirs ?
Neuf ans. Une vie. Une petite vie. Deux mondes. D’adolescent, tu es devenu homme. Et moi, je n’ai pas assisté à cette métamorphose. Combien de fois ai-je essayé en vain de revenir vers toi, de tenter une approche ? Un dialogue qui nous aurait aidés à comprendre pourquoi, à se retrouver enfin.
Je t’ai tellement attendu, Sébastien ! Désiré plus que tout. Notre histoire a commencé merveilleusement, dans mon ventre ; une conque des mers. Un jour d’hiver, entre soleil et mistral. Sous un ciel de velours bleu.
Tu as été un beau bébé, tel que les filles en rêvent dans leur jeunesse ensoleillée. Un ange blond. Des yeux limpides. Un minois plein. Lumineux. Des formes rondes. Tu respirais l’énergie. Ce qui me fascinait chez toi, c’est ce joli sourire posé sur tes lèvres. Il dessinait, au coin de tes paupières, un sillon de douceur. Une expression d’innocence et de béatitude à la fois. Tu embaumais cette odeur de nourrisson qui ravit l’âme des mères et les poursuit longtemps. Un parfum d’inoubliable.
Tu m’es apparu comme un souhait qui se réalise. Toi, ce voyage au cœur de mon corps. À l’instant même où j’ai connu le sexe de cette vie qui battait en moi, mon visage et mes jours se sont illuminés. Dans cette union créatrice, j’apportais à ton père un allié. Un autre lui-même. Sa descendance. Tu fus mes manques, mes désirs. Un prolongement de moi-même. Grâce à toi, à travers toi, je réalisais ce qu’en tant que femme je ne pouvais réaliser, ce que je n’ai pu être pour mon père, tout ce que je ne pouvais exprimer à mon époux. Un enfant est une promesse d’avenir.
Tu as surgi dans un enchantement total. Contenu dans cet espace infinitésimal de mes cellules, de mon ventre. Tout petit, contre chacune de mes entrailles. Reliés, toi et moi, par ce lien fondamental du cordon ombilical.
Tu m’as habitée longtemps dans les profondeurs de ma nuit. Dans la douceur de ces eaux calmes. Te rappelles-tu ce refuge ? Tu t’es mû en moi en rythme régulier. Pendant neuf mois, nous avons formé un seul et même corps, un même être, une même âme. De ma vie, j’ai abreuvé ta vie. De mon sang, j’ai fait palpiter tes veines. Je t’ai donné ce que j’ai pu de meilleur. Je suis ta mère, la femme qui t’aura le plus aimé.
Cette marche tranquille vers la vie, c’était le temps de l’attente heureuse. C’était aussi celui de l’inconnu. De l’interrogation. Je n’ai jamais eu peur. Tu te préparais en douceur à ce qui t’attendait. Entre nous, neuf mois d’échanges silencieux, sacrés. Une histoire mystérieuse, extraordinaire. Puis ce fut la contraction. Longue. Ample. La délivrance. Une autre odyssée pouvait commencer. Elle était bienvenue.
Avant ton apparition, j’avais de toi une image intérieure. Préconçue. Une image liée à ma propre enfance, à mes projections, à mes espérances. Je pense que c’est souvent le cas chez les futurs parents. Tu n’étais pas celui dont j’avais rêvé, mais quelqu’un d’autre, fabuleux : mon enfant. Mon fils.
Je t’aimais déjà. De mon regard, je t’offrais le monde. Dès l’instant solennel où tu as glissé hors de moi, où ton petit corps a été déposé sur ma peau nue, tu t’es fondu, me semble-t-il dans ma chair. À jamais, pourtant, nos existences ont été séparées par cette naissance.
Comme tous les nouveaux-nés tu es arrivé avec ce besoin vital d’être aimé, cette soif d’affection intense. Un visage rosé. Des yeux très grands. Un nez retroussé. Une bouche gourmande. Tu t’es mis à crier, à respirer, manifestant ainsi ton indépendance vis-à-vis de mon organisme maternel. Un infini soulagement de te voir enfin m’emplissait.
Ce furent les rires. Les pleurs. Une joie immense me fit rougir. Notre rencontre fut établie par ce premier regard. Petit animal, m’identifiais-tu dans la flottaison de ta vision ? me reconnaissais-tu lorsque tu me flairais ? Tu as puisé en moi, dans ce sang maternel, ton oxygène. Maintenant, tu respirais sans moi. Tu devenais un être unique.
L’émotion dépassée, un grand vide a surgi. Inexplicable. Une impression fugitive de vide rapidement remplacé par ta présence. Elle m’a offert la plénitude, l’accomplissement, une rupture qui conférait à mon avenir un sentiment puissant d’occupation.
Quand tu te nourrissais de mon lait, une compassion immense se manifestait en moi. Cet acte, symbole d’amour, jetait les bases de toute une vie. Je prenais soin de cette graine de soleil, de cet étranger, mon tout petit, dont je ne savais ce qu’il deviendrait. Ta première leçon d’amour, c’est moi qui te l’ai donnée. En retour, je recevais ce don de toi : l’expérience de l’amour total, désintéressé, celui qui n’attend rien, qui ne demande rien. Montait en moi, le plus beau, le plus inépuisable des sentiments : l’amour maternel.
Instinctivement, devant ton berceau, j’accomplissais les gestes d’un autre âge. Une intense sensation de ravissement m’envahissait. En te touchant, te caressant, t’abreuvant par mes seins gorgés de nectar, je nouais, avec toi un lien unique. Commençait ainsi, notre interminable aventure. Un long sentiment d’infini qui grandirait avec toi.
Je te gardais, là, auprès de moi. À portée de mon souffle. Je voulais tout partager avec toi. J’observais, curieuse, ta poitrine se soulever en un rythme régulier, m’émerveillant de ce miracle humain. J’ai passé le plus clair de mon temps à te couver de mon regard, à admirer tes « petits » gestes, à te contempler dormant tes poings fermés sur mon étonnement. Je confectionnais tes repas, chuchotais près de toi, chantais des comptines. Tu tétais, t’endormais sur ma poitrine. Par tous les pores de la peau, tu nouais avec moi un attachement indéfectible.
Pour toi, fœtus puis nourrisson, l’identification a d’abord été viscérale. C’est moi qui t’ai donné chair, qui t’ai donné corps. Moi encore qui t’ai nourri, baigné, changé, soigné dans l’infini de ma tendresse. Peu à peu, je t’ai appris à percevoir ton corps comme distinct du mien. Moi encore qui ai veillé sur ton sommeil. Sur la découverte de cet espace intérieur de notre logis. C’est moi aussi qui ai guidé l’évolution de ta nourriture. Tes premiers pas. Avec moi, tu as acquis la propreté, plus tard le langage. Je pense qu’un enfant, perçoit sa mère bien au-delà de la barrière de la chair. Il devine, à travers elle, tout ce qu’elle ressent face à lui. À travers elle, il se construit. C’est, peut-être, sa première image du monde. Être maman est un cadeau de la vie.
Dès que tu remuais, mon inquiétude instinctive de mère s’éveillait. Naturellement, je me demandais : a-t-il faim ? A-t-il soif ? A-t-il froid ? Est-il sale ? Je découvris très vite, les gestes apaisants et ceux qui t’agitaient. Cette sensibilité de ta peau remontait très loin en toi, dans mon ventre. Un souvenir originel dont on ne se défait pas. Tu avais senti mes mains se poser sur lui des milliers de fois. Tu t’es frotté longtemps à ses parois soyeuses.
Quand tes yeux s’ouvraient, une vie neuve battait en moi. Je te caressais, tu réagissais à mon contact, je le voyais bien. Ton visage s’apaisait. Lorsque je te parlais, tu cessais de bouger. Je comprenais alors que tu avais perçu ce que ma voix comportait de sollicitations. Tu exprimais une mimique. Je te souriais. De toi à moi s’établissait une communication. Entre nous passaient, à chaque instant, des signaux de reconnaissance. Quelque chose de puissant naissait en moi. Ensemble, nous allions bâtir un grand rêve.
Dans nos moments d’échanges visuels, j’avais l’impression que l’essentiel était dit. Attentive, émue, je découvrais ce bébé qui avait vibré en moi des semaines durant. Comme un cœur nouveau. Un centre.
Je te prodiguais mille attentions. Tes vocalises faisaient ma joie. Elles emplissaient la maison d’un soleil nouveau. J’adorais te porter aux bras, je ne m’en lassais pas. Toi, tu te laissais griser dans le balancement de mon pas. À mes stimulations, tu répondais. Je t’en voyais heureux. Ainsi, tu me donnais confiance en mes capacités de mère, tu m’offrais l’assurance de ma propre compétence.
Tu t’es révélé être une chance surgie de mon corps qui enracinait mes jours. Me couvrant de trésors, tu ne me quittais pas. Moi, née de toi, je devenais maman. Nous avons vécu, ainsi, des mois, des années durant. Des années qui seront éternelles, dans cette perception unique d’enchantements.
Nous avions appris à nous écouter. Nous deviner. Nous comprendre. Une espèce de ressenti, venu de je ne sais où, émanait de moi. Du fond des âges. Un instinct dont seules les mères sont pourvues. Les jours étaient une fête, une joie renouvelée. Je te serrais contre moi, j’étais comblée de cette odeur de toi, sève vivifiante.
Je vivais au plus près de toi, m’occupant amoureusement de la maisonnée. Pour te voir grandir, j’avais choisi de ne pas travailler. Ma place était auprès de toi. Mais un jour, j’ai disparu dans l’hiver. J’étais revenue avec un tout-petit dans les bras. Tu ne comprenais pas. Ce fut pour toi une trahison à nos promesses. Ta sœur, Léa, est arrivée trois ans plus tard au milieu de nos rires, de cette complicité déjà tissée entre nous. Comme toi, je l’ai reçue telle une oblation. Pour toi, elle ravissait mon affection alors qu’un amour fraternel, profond, naissait d’elle. Chaque jour, j’étais surprise de ce miracle sans cesse renaissant. Il me semblait inextinguible.
Si j’avais su ce que je sais aujourd’hui, j’aurais respiré plus fort ce parfum d’enfant pour qu’il m’accompagne dans mon futur, mes attentes, mais aussi dans mes déceptions et mes joies. Des questions, nombreuses me taraudent : ai-je été suffisamment à l’affût des messages que tu me destinais ? Suis-je toujours restée ouverte, offerte à l’étonnement premier que tu suscitas en moi ? Tu sais, être mère, ce n’est pas un rôle facile.
J’ignorais, en nos instants de tendresse, que tu tisserais contre moi un ressentiment tenace. Ai-je été, pour toi, à ce point détestable, dis-moi ? Patiemment, j’essaie de reconstituer le puzzle. Voilà des années que j’expurge un parjure dans ce châtiment de ne plus te voir. Pourquoi ?
(…) Tu viens de tant de lieux,
de l’eau, de la terre,
tu marches de si loin
au-devant de nous deux,
de cet amour terrible
qui nous a enchaînés. (…)
Pablo Néruda.
Le froid s’est posé sur la ville. À l’approche de Noël, je me souviens de nos vacances de décembre d’autrefois. L’effervescence de ces heures. Cette heureuse agitation qui persistait dans notre maison, l’atmosphère embaumée par les arômes savoureux de la cuisine. Te rappelles-tu de ce parfum d’anis, de cannelle et de pain d’épices ? De nos matins frileux ? De nos chocolats chauds ?
Pendant des années, je t’ai contemplé t’endormir, t’éveiller, t’animer, pleurer, rire ou crier. Chaque jour, je t’ai vu te transformer. Chaque jour, tu as surpris mon émerveillement. Tes petits bras m’ont tellement entourée de tendresse.
Que nous est-il arrivé, Sébastien ? Je n’ai pas compris ; je ne comprends pas. Tes éclats de rire sont encore si présents et ta voix se fait plus grave maintenant : « Quand je serai grand, je me marierai avec toi maman ! » C’était il y a longtemps. Tes mots d’enfants pèsent dans ma poitrine. Les regrets dévorent ma raison. La puissance de ce lien invisible qui m’unit à toi bat en moi. Même si tu le nies par ton absence, il demeure, malgré toi, malgré tout.
Où est passée cette relation exceptionnelle ? Ce petit garçon affectueux, soucieux de ne pas me décevoir ? Où sont passées nos folies ? Nos joies ? Dans un vide d’indifférence ? Je t’ai appris à aimer, je t’ai ouvert au monde. Toi, tu refermes l’horizon sur moi. Pourquoi es-tu devenu autre, inconnu, presque étranger de moi ? Aucun signe d’espoir, de retrouvailles…
Je sais que tu reviens parfois où nous avons vécu. Que cherches-tu au pied de ce joli village perché sur cette butte dominant la vallée ? Parmi ces poignées de maisons, ces champs, ces bois, ces monts ? Un lieu où l’on respire le soleil et l’odeur des pins.
Te souviens-tu ? Les saisons y étaient fabuleuses. Elles chantent encore dans ma tête. Les entends-tu parfois ? Une route serpentait jusqu’à notre demeure. Grâce à la magie de la mémoire, elle apparaît devant moi, cette grande bastide blanche, éclatante.
Le portail s’ouvrait sur un jardin planté d’arbres d’essences différentes. Je les revois précisément, l’albizia habillé de plumets roses, le saule et sa longue chevelure végétale, les pins oscillant sous la brise. Plus loin, au bout de l’allée, le chêne blanc et son ombre vaste. Sous sa frondaison, dans la niche, Dick, un chien de berger qui avait quitté son maître pour m’adopter. Au milieu de la pelouse, un parterre de fleurs. Des cosmos, des glaïeuls, des dahlias et diverses splendeurs de la nature qui éclataient sous un ciel toujours bleu. De cette foison verte surgissaient des lavandes vigoureuses, des roses délicieuses et leur senteur d’été. Sur l’un des murs du balcon grimpait, sauvage, un abondant jasmin. En face, un chèvrefeuille jaune et blanc. Nous succombions à leur envoûtement. De ce paradis, montait puissante une mer de chant d’oiseaux et de cigales. Là, s’étendait notre monde.
Il ne manque rien. Pas même la musique du vent ni l’odeur des saisons. Chaque matin, j’ai vu se dresser la roche blanche des massifs, puis plonger le soir dans l’irrémédiable nuit.
Là j’ai vécu parmi vos rires d’enfants. Le cristal bleuté de votre candeur, le rouge angélique de vos joues. La gaieté retentissait dans cette maison. Mais aussi vos jeux, vos cris, vos larmes. J’y avais amené mes rêves de petite fille et mes projets d’avenir. Je m’étais glissée dans ce logis comme un oiseau dans son nid tiède. Je souhaitais y construire un refuge où l’hiver nous aurions plaisir à nous retrouver bien au chaud. Il me semblait que battait le cœur de la terre à cet endroit. Il concourait à faire de cette période la plus riche qui soit.
Nous passions beaucoup de temps, ensemble, dans notre jardin. Surtout l’été qui surgissait tel un souffle. Durant l’ardeur du soleil, nous allions nous ébattre dans la piscine, près du saule. Nous nous amusions. J’imitais le dauphin, vous éclatiez de rire. C’était bon comme une caresse.
D’un bout à l’autre du jour, vous gambadiez. Je trottinais après vous. Nous cueillions des fleurs, des mûres sur les ronces des chemins. Nous écoutions le chuchotement des sources. Dick nous suivait, fidèle. Vous jouiez à vous poursuivre. Vous cacher. Vous perdre dans les fourrés. Je faisais semblant de vous chercher. L’air sentait bon la résine. Inlassablement, nous nous enfoncions dans la campagne et les parfums sauvages, le chant des insectes somnolents. Sur les routes chaudes de thym, je te couronnais prince des jours de ta mère ; Léa devenait ma princesse d’amour.
Une plénitude étrange descendait de l’azur vers la terre âcre. Là, s’ouvrait, devant nous, le domaine sacré de notre liberté. Des heures d’indépendance, d’insouciance. Il est des lieux où grandit l’esprit pour que naissent des bonheurs intarissables.
Te souviens-tu de ce beau chemin de forêts, des garrigues ? Des clairières et des vignes qui peuplaient nos mercredis, nos vacances enchantées ? S’il n’y avait pas eu la vie, nous serions restés là, ensemble. Mais en septembre nous reprenions la route pâle de l’école.
Pendant des années, j’ai embrassé ce décor majestueux. Ce paysage était pour moi un sourire des dieux. Avec lui s’élevait la mélodie éclatante de la création entière.
Les journées s’étiraient délicieusement en d’interminables soirées. Nous regardions le lointain s’éteindre. Je revois encore vos si chères silhouettes sur la terrasse. Nous observions les étoiles. Les planètes. Observes-tu Vénus comme nous le faisions ? Formes-tu un vœu, comme je te l’ai appris, lorsque dans le ciel d’août glisse une étoile ? Là, nous restions des heures à écouter la nuit.
Mais dans ce soir qui montait, je m’acheminais vers une autre sagesse, une sagesse plus rudimentaire. Celle que, peut-être, tu ignorais tant elle te paraissait familière. Une agonie solennelle chaque jour répétée. Dans le secret des ombres, se forgeaient nos destinées.
J’ai oublié de fermer les volets pour la nuit. Une floraison de givre a envahi les vitres. Je dissipe son brouillard, de ma main. C’est l’aube. Une étrange complicité se trame entre elle et moi. Le soleil va se lever. Suis-je seule à voir ce spectacle étonnant ? Je t’écris le matin, c’est mon moment préféré pour cette activité.
Nous avons marché longtemps dans le silence des pinèdes. Là, j’oubliais les colères de Théo. Ton père. Sentinelle incontournable, nous le redoutions. Devant lui, nous filions doux. Lorsqu'il revenait du café en proie à son ivresse, ses cris nous apeuraient. Nous nous en défendions. Tout en lui était tortueux, obscur, compliqué. Une petite âme noire qui grandit, vous étreint sans même vous en apercevoir. Un homme difficile, vif, nerveux. Faible comme tous les violents. Théo ne supportait pas ses tourments alors il s’enivrait, s’en prenait à la terre entière, à moi en particulier. Il entrait dans des fureurs vertigineuses. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me frayais péniblement un passage dans le quotidien de ses humeurs. Il y avait en lui une telle rigidité. Peu à peu, ses réactions imprévisibles avaient ébranlé mes certitudes. Avec lui était né le commencement d’une peur.
Tu sais, je me suis demandé souvent où était passé ce jeune homme doux qui m’avait séduite ; le père heureux qui avait abandonné son statut de fils pour passer à celui de pilier sur lequel la famille pouvait, devait, s’appuyer, porteur d’un héritage à transmettre. Avec ta naissance, il était devenu le maillon de cette longue chaîne de vie dont la fonction primordiale est de montrer son sens. Comment la parcourir. Où était cette bonté qui, dans de brefs échanges affectifs, l’animait parfois ? Ces promesses de bonheur qu’il avait fait naître en moi, nombreuses ?
Étrangement, j’étais piégée, me semblait-il. Asservie à l’absurde. Il me fallait reprendre possession de ma propre existence, des choix qui faisaient de moi une femme libre. Pour moi rester, c’était mourir.
Je regarde en amont le spectacle de cette vie. Le désert de ses rues vides. En creux, un sentiment d’échec me taquine. Je me heurte inlassablement au même questionnement. Aurais-je dû le quitter plus tôt ? Avec cette certitude qui m’habite aujourd’hui, cette conviction profonde, je réponds : « oui ! » Oui, sans aucune hésitation. Ce qu’il advint m’exhorte à croire au caractère inévitable de ce déchirement.
Lorsqu’on est amoureux, on se sent invincible. Rien ne peut nous arriver. Au début de mon émoi, tout m’avait paru clair. Les prétextes de l’amour dissimulaient le vrai visage. Il portait en lui ses propres pièges. Théo n’était qu’un rebelle. Un enfant déjà perdu, habité de révolte. Avec confiance et abandon, je me suis égarée dans l’étendue d’un mirage.
Je revois ce gamin, Théo, avec ses yeux immenses, émerveillés, ouverts sur d’énormes précipices. Ses dissonances, je les imputais à son enfance. Parfois, il revenait vers moi le regard éperdu. Derrière l’homme, je cherchais ce gamin malheureux.
Il y avait, entre nous, des moments de fols espoirs. Je pensais que cet amour pour lequel j’aurais tout donné allait tout dépasser. Pour l’aider à se soustraire de ses cauchemars, je tentais de l’y rejoindre, de pénétrer son espace. J’imaginais qu’en lui tendant la main, tout irait mieux. J’espérais un changement. Mais qui peut se vanter de posséder la faculté de changer quelqu’un ?
Bien sûr, je te parle de lui et tu ne ressens, peut-être, à travers mes mots, qu’une cruauté gratuite. Tu te dis, peut-être, qu’il avait des raisons de me haïr, que j’ai commis des erreurs. Des erreurs de femme. De mère. Qui n’en commet pas ? Peut-être que mes confessions te dérangent déjà. Je me dois pourtant de poursuivre, de lever le voile de cette vérité, sinon tu ne comprendrais pas.
