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1971. Alors qu’il prépare son bac de français à Vannes, le jeune Cyril Boyer, rêveur et mélomane, apprend la mort brutale de son père, retrouvé assassiné dans un étang proche de la maison familiale, à Josselin.
Tandis que l’enquête de police s’enlise, Cyril s’interroge sur ce qui a pu se jouer autour de ce plan d’eau désormais chargé de menace, et décide de profiter des vacances d’été pour mener sa propre investigation.
Peu à peu, il va découvrir un père qu’il ne connaissait pas. Mais fouiller les zones d’ombre du passé a toujours un prix…
Ce passionnant roman à suspense est une histoire vibrante à l’allure de parcours initiatique. Musique rock et nature composent la bande-son de ce drame familial qui va mettre à jour nombre de secrets. L’auteur y peint, avec la précision du cinéaste qu’il est et la sensibilité d’un poète, le passage de l’innocence à la lucidité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Vannes en 1955, Thierry Bourcy obtient un DESS de psychologie en 1978. Il écrit pour la télévision et le cinéma depuis 1985, collaborant notamment avec Georges Lautner, Laurent Heynemann, Jean-Claude Brialy ou Jean-Louis Lorenzi. Réalisateur de courts-métrages de fiction et de documentaires, il est également auteur de polars historiques, de chansons et de bandes dessinées. En 2023, il fonde la société Black Ocean pour produire son premier long-métrage, Enora.
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Seitenzahl: 263
Veröffentlichungsjahr: 2026
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CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
À Maryvonne, en souvenir de Carnac.
À Paul, qui se reconnaîtra.
À la mémoire de Denis.
L’étang reflète
Profond miroir
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…
Paul VERLAINE, La Bonne Chanson
Même si de nombreux décors de ce roman sont tirés de mes souvenirs, tous les personnages présentés dans cette histoire sont imaginaires. En particulier, la famille Bouyer n’a, heureusement, jamais existé, et toute ressemblance avec des personnes réelles serait purement fortuite et le fruit d’un malencontreux hasard.
I was once like you are now and I know that it’s not easy To be calm when you’ve found something going on…
Cat STEVENS – Father and son
1971, début du troisième trimestre scolaire. La classe de musique était le seul endroit du collège1 d’où l’on pouvait voir le port. Comme les années précédentes, j’avais pris une des places près des fenêtres et, entre les toits d’ardoise, pendant que le professeur nous imposait une dictée musicale en détachant soigneusement chaque note sur son piano, je suivais des yeux le ballet des mouettes au-dessus des quais. C’était une façon de me mettre en vacances et de penser à l’été à venir. Et à Anaïg Couderc. J’étais amoureux d’elle depuis cinq ans. Elle était blonde, mince, ses cheveux étaient fins comme ceux d’une fée, ses yeux clairs et malicieux, sa voix un peu grave. Ses parents habitaient une petite maison près du canal, elle était en première comme moi. J’essayais de la voir chaque fin de semaine, quand le car me ramenait à Josselin pour passer le samedi après-midi et le dimanche à la maison. Deux mois auparavant, dans la pénombre de sa chambre, elle m’avait montré ses seins, je les avais caressés et je conservais de ce moment le souvenir d’une émotion bouleversante, le sentiment mêlé d’urgence d’un bonheur à venir dont la privation ne pouvait que m’anéantir. Mais Anaïg faisait sa maligne. Elle avait, depuis, pris d’incompréhensibles distances. Tandis que le piano de monsieur Falun enchaînait les tierces, les quartes et les quintes que je relevais soigneusement sur ma feuille de copie, chaque regard sur l’échappée du port faisait battre mon cœur en me rappelant que, deux jours plus tard, j’allais retrouver Anaïg.
Denis Quéré était assis à côté de moi. C’était mon meilleur copain. On ne se parlait pas beaucoup de nos sentiments, mais nous avions traversé ensemble, depuis la sixième, tous ces trimestres dans l’univers carcéral où les pères jésuites faisaient régner une terreur sournoise. Tout ce temps de rires clandestins et de révoltes partagées avait soudé entre nous une indéfectible amitié. Denis était plus petit et plus costaud que moi. Champion de judo, il partait quelquefois en compétition le week-end et venait de passer sa ceinture noire. Il tentait de fumer la pipe à la récréation. Moi, je m’en tenais aux Gauloises filtre dont j’aimais le bleu du paquet, le goût âcre qu’elles me laissaient dans la bouche et l’odeur tenace qu’elles déposaient au bout de mes doigts.
Denis leva les yeux vers moi, il était perdu, le solfège le barbait. Il aimait bien, pourtant, au foyer où nous buvions du Cacolac, écouter avec moi Tea for the Tillerman de Cat Stevens, ou bien Deep Purple in Rock, l’album que j’avais volé à Monoprix. Avec un petit sourire triste, Denis barbouilla le reste de sa portée de notes dessinées au hasard, rondes, noires ou blanches qu’il disposait à sa fantaisie sur les lignes en clé de sol. La musique n’avait pas un fort coefficient au bac, elle pouvait seulement ajouter quelques points si on dépassait la moyenne. Un des élèves du premier rang ramassa les devoirs. Monsieur Falun annonça un morceau de Vivaldi. Comment expliquer à cet homme triste, toujours vêtu de la même veste marron et du même pantalon gris que nous aurions préféré les Rolling Stones ? Il avait sorti de sa pochette cartonnée un 33 tours qu’il posa soigneusement sur le tourne-disque. Les premières notes du Printemps résonnèrent. Cette musique me laissait indifférent, je comprenais bien qu’elle était joyeuse et tentait d’évoquer la nature en fête, mais ces violons répétitifs et grinçants ne provoquaient chez moi aucune émotion. On frappa à la porte, deux coups secs, et Monsieur Falun eut à peine le temps de dire « Entrez ! ». Le père recteur fit son apparition. C’était un petit homme rondouillard avec une couronne de cheveux blancs, qui vivait dans le secret de son bureau et que nous ne voyions jamais, sauf à la fête du collège, lorsqu’il concélébrait la messe dans la grande chapelle en compagnie de l’évêque de Vannes. Il glissa quelques mots à l’oreille de Monsieur Falun. Nous avions tous fait silence et nous le regardions. Le professeur de musique se tourna vers moi.
— Cyril Bouyer… Accompagnez le père recteur.
Je me levai en échangeant un regard perplexe avec Denis.
— Vous pouvez prendre vos affaires.
De plus en plus intrigué et vaguement inquiet, je ramassai en hâte mon cahier, mon livre, les glissai dans mon cartable et rejoignis le père recteur. Monsieur Falun me fit au passage un petit salut embarrassé. Je commençais vraiment à me demander ce qui m’arrivait, et je voyais bien dans le regard des autres élèves qu’ils se posaient la même question.
La classe de musique se trouvait dans la partie neuve du collège. Cette aile rajoutée se terminait par une tour en partie construite de pavés de verre, au sommet de laquelle flottait fièrement le drapeau de l’établissement. Je suivis le père recteur dans le large escalier redescendant vers le cloître, plus ancien, qui distribuait les classes de troisième et de quatrième, ainsi que les réfectoires et les bureaux de l’administration. Le petit homme en noir ne me dit rien jusqu’à notre entrée dans son bureau. Il y avait des dossiers partout, et un grand portrait d’Ignace de Loyola, ainsi qu’une gravure où Saint François-Xavier brandissait un crucifix devant des sauvages tout à coup saisis d’un religieux effroi. Le père recteur semblait mal à l’aise.
— Alors, Cyril, comment ça va ?
— Bien, mon père.
— Vous avez de bons résultats, je crois.
— Oui, à peu près.
Il hocha la tête, embarrassé.
— Vous allez ranger vos affaires de classe dans votre local d’équipe, et préparer votre valise. Quelqu’un de votre famille va venir vous chercher. Vous l’attendrez à la conciergerie.
— Pourquoi… Je… je suis renvoyé ?
Le jésuite était passé derrière son bureau, il eut un regard désolé.
— Il est arrivé quelque chose à votre père.
— Quoi ? Un accident ?
— Oui… Une sorte d’accident, on ne sait pas bien encore. On l’a retrouvé dans la campagne…
— Il est mort ?
— Il faut être courageux, Cyril. C’est une épreuve que Dieu vous envoie et que vous allez devoir traverser. Pensez à votre pauvre maman. Et vous avez une jeune sœur, je crois ?
J’acquiesçai.
— Votre présence auprès d’elles, votre affection leur seront d’un grand réconfort. Désormais, vous êtes l’homme de la famille.
Je n’arrivais pas à bien comprendre ce qui m’arrivait. Tout cela paraissait irréel et la componction du père recteur ajoutait encore au fantastique de la scène. Je bredouillai un vague « oui », j’étais assommé. Il était trois heures et demie de l’après-midi, tous les élèves étaient en classe. Je remontai dans mon local d’équipe, l’équipe théâtre – nous répétions un texte d’Emmanuel Roblès, Montserrat. C’était curieux de voir la pièce vide. Les photos punaisées devant chaque bureau reflétaient les préoccupations ou les goûts de chacun, jolies femmes, paysages, voitures de sport, toiles de maître… Toutes les tables étaient éclairées par les mêmes petites lampes de couleur qu’on pouvait acheter à la questure. Je rangeai machinalement mes affaires en répétant une des répliques de la pièce : « Réfléchis bien, Montserrat, tout cela existe, tout cela est réel, fait de chair et de sang, et l’anéantir, c’est aussi ouvrir d’autres portes au malheur. » J’allai frapper à la porte du père Anglès, le préfet des équipes, un jésuite au crâne dégarni que je n’aimais pas. Nous le soupçonnions d’être obsédé par les quelques filles qui nous avaient rejoints en section scientifique. Il avait une très haute idée de lui-même et traitait par le mépris nos révoltes adolescentes. Il nous parlait de Jean-Sébastien Bach quand nous écoutions Black Sabbath, et prétendait apprécier tout autant la musique en la déchiffrant sur une partition qu’en l’entendant. Il se leva en me voyant entrer et se racla la gorge.
— Je vais vous prêter la clef du dortoir pour que vous puissiez prendre vos affaires. Quelqu’un de votre famille va passer vous chercher dans une demi-heure pour vous raccompagner chez vous.
Il me tendit la clef assortie d’une étiquette.
— Si vous avez besoin de parler, Cyril, vous pouvez venir me voir.
Il s’était senti obligé de me proposer son aide. Je fis un petit signe de tête qui ne disait ni oui ni non. Il n’était pas question pour moi d’aller me confier à ce prêtre que je haïssais. Et il le savait.
Je montai au dortoir. C’était étrange de découvrir cette immense pièce déserte, avec tous ces lits protégés par le même couvre-lit jaune, l’alignement des armoires de bois et les reflets sombres du sol d’un rouge profond. Et surtout de surprendre le silence. Je mis mon linge sale dans ma valise, ainsi que Le Parfum de la dame en noir de Gaston Leroux, que je lisais le soir avant de m’endormir. Nous avions pris l’habitude, à l’extinction des feux, de hurler tour à tour des mots absurdes comme ils nous venaient, le surnom de l’un d’entre nous, le titre d’un feuilleton télévisé, une marque de soutien-gorge ou le nom d’un champion de ski. J’eus un sourire en me rappelant nos dernières trouvailles qui avaient le don d’exaspérer le père préfet quand il surveillait nos endormissements. Certains prétendaient même qu’Anglès se glissait en rampant sous nos lits pour tenter de prendre un des crieurs en flagrant délit. Mais cela, personne n’avait jamais pu le vérifier. Ma valise refermée, je quittai le dortoir. En passant devant le lit de Denis, je glissai son polochon sous ses draps. Il saurait que c’était moi. Le bureau du père Anglès était fermé, je laissai tomber la clef dans sa boîte aux lettres. Je parcourus tout le couloir des équipes en me disant que j’étais orphelin. Ça ne me faisait pas encore de peine. J’étais sous le choc et je m’interrogeais beaucoup trop. Qu’était-il arrivé à mon père ? Un accident de voiture ? Il faisait un grand nombre de kilomètres sur les petites routes de campagne, en conduisant souvent trop vite, mais très bien. Il ne buvait pas. Je ne l’avais pas vu une seule fois au café. En règle générale, sa journée de travail terminée, il préférait éviter le contact avec les gens du coin qui avaient toujours quelque chose à lui demander, une interrogation sur leurs bêtes. Il rentrait directement à la maison. Ou parfois, aux soirs d’été, il s’accordait une promenade solitaire dans un bois ou près de son étang. Ces jours-là, ma mère nous faisait dîner en son absence. Il arrivait plus tard, elle mangeait avec lui. Ils ne se parlaient presque pas. Mais je ne me rappelais pas les avoir entendus se disputer. Ma mère était trop fatiguée pour ça. Je descendis encore une volée de marches, repassai par le cloître au milieu duquel une statue de saint François Xavier se cachait derrière le feuillage de quelques arbustes, prêt à se jeter sur le premier venu pour le convertir à la foi catholique. Un dernier escalier, plus large, débouchait sur la conciergerie, une rotonde à larges baies vitrées, l’ultime sas avant la liberté. Je tournais en rond depuis un quart d’heure quand le concierge, un brave type tout rouge d’alcool, sortit de sa cage pour me demander ce que j’attendais.
— Quelqu’un va venir me chercher.
Il ne bougeait pas, j’ajoutai :
— Mon père est mort.
Il se décomposa, hocha la tête, puis s’éloigna à toute vitesse, comme si j’étais contagieux.
Je vis la 2 CV vert pomme de ma tante Mariette se garer sur le parking. J’empoignai ma valise et sortis à sa rencontre. Tante Mariette était aussi ma marraine. C’était la sœur de ma mère, elle avait douze ans de moins qu’elle et représentait son parfait contraire. Elle était une respiration dans ma vie et la preuve que j’avais une alliée dans le monde des adultes. Infirmière à l’hôpital de Vannes, elle nourrissait une passion pour l’Angleterre où elle passait pratiquement toutes ses vacances. Son petit ami (ma mère disait « sa relation »), John, habitait Londres, d’où elle m’avait rapporté un disque des Lemon Pipers, un groupe pop psychédélique, ainsi qu’un poster de Bob Dylan. Elle connaissait aussi un nombre fantastique de chansons françaises, paroles et musiques, et chantait juste. Elle venait parfois me chercher, le jeudi après-midi, et on allait au cinéma. Je l’adorais. Mariette me serra dans ses bras sans rien me dire. C’était la première fois qu’elle me manifestait sa tendresse de façon aussi physique, avec moins de retenue que d’habitude. Je fus gêné de sentir son corps serré contre le mien. Elle se recula et m’ébouriffa les cheveux. Je la regardai et lui demandai ce qui s’était passé.
— On a retrouvé ton père noyé dans son étang.
Je connaissais bien cet étang de la Soudraie, où mon père m’avait appris à tirer à la carabine 22 long rifle. Il avait fabriqué un petit bateau dans une feuille de journal, il l’avait laissé dériver et, quand il avait été assez loin, nous l’avions coulé. Les balles soulevaient de petites gerbes à la surface de l’eau, mon tir manquait de précision, pas le sien. J’avais tenté aussi d’y pêcher, mais mon hameçon avait fini dans les branches d’un arbre. Cet étang se trouvait à une dizaine de kilomètres de Josselin et je m’étais toujours dit qu’un jour j’y emmènerais Anaïg. Je lui proposerais un tour en barque. Là-bas, personne ne viendrait nous déranger.
— Comment il a fait pour se noyer ?
Ma tante ouvrit le coffre de la 2 CV et y mit ma valise.
— Installe-toi.
Je m’assis à l’avant, près d’elle. Elle tira sur le démarreur, lança le moteur et poussa le levier de vitesse pour trouver la marche arrière. Nous quittâmes le parking et nous engageâmes dans la rue Thiers.
— Alors, personne ne t’a rien dit ?
— Dit quoi ?
Je n’avais jamais vu tante Mariette embarrassée devant moi. Nous avions trop de complicité, elle connaissait mes petits secrets. Elle savait que j’étais amoureux d’Anaïg.
Nous avions dépassé la mairie et descendions la rue du Mené en direction de la gare.
— On lui a tiré dessus.
— Qui ça ? Un chasseur ?
— Je n’y connais pas grand-chose, mais, à mon avis, ce n’est plus la saison de la chasse.
Elle avait raison. J’étais atterré. On avait assassiné mon père. C’était incroyable et, tout de suite, je voulus retrouver le coupable pour le tuer à son tour.
— Et on ne sait pas qui c’est ?
Mariette fit non de la tête. Je commençais à prendre la mesure de la situation.
— Alors, il y a une enquête ? Les gendarmes ? Et maman ? Et Myriam ?
Les questions se bousculaient, je n’attendais même pas que la réponse de ma tante. Nous étions passés sous le tunnel de la voie de chemin de fer et avions pris la direction de Josselin.
— Ta mère a dû aller reconnaître le corps, inutile de te dire que ça l’a mise dans tous ses états.
— Elle n’avait pas besoin de ça pour être dans tous ses états.
Je demandai à tante Mariette de s’arrêter, je descendis sur le bas-côté et je vomis. Je n’arrivais pas encore à pleurer, alors il fallait que ça sorte d’une façon ou d’une autre. À cause des larmes qui ne venaient pas, et aussi de cette angoisse folle de savoir mon père assassiné, j’étais terrorisé. Je commençais à comprendre que je ne le reverrais jamais, qu’il y avait des tas de choses que je ne lui dirais jamais et que c’était la fin de cette complicité entre nous, même si je l’avais sentie s’amenuiser durant les deux dernières années. Ainsi, je n’avais jamais réussi à lui parler de ce que j’éprouvais pour Anaïg. C’était même au point que, sans pouvoir me l’expliquer, je ne supportais pas qu’il prononce son prénom. J’avais l’impression qu’il le salissait. Ma marraine se pencha sur le siège passager et me tendit un petit flacon d’alcool blanc.
— Tiens, c’est de la menthe forte, ça te fera du bien.
Je m’en mis deux gouttes sur la langue pour effacer le mauvais goût dans ma bouche. Je me rassis dans la voiture et nous repartîmes.
— J’espère que ce n’est pas ma 2 CV !
J’essayai de sourire. Ma tante avait fixé avec du gros ruban adhésif noir un lecteur de cassette sous le tableau de bord.
— Tu veux écouter de la musique ?
— Je veux bien.
De la main droite, tout en conduisant, elle glissa une cassette dans l’appareil. Nous écoutâmes le Double blanc des Beatles jusqu’à Saint-Jean-Brévelay. La première face de la cassette s’arrêtait après Martha my Dear. Nous étions coincés derrière un camion qui roulait à trente à l’heure. Ma marraine me regarda, puis elle se mit à parler de son propre père, mon grand-père, un ancien combattant de 14-18 que j’avais à peine connu. Il m’en restait le souvenir d’un homme très grand, très imposant, avec une moustache blanche et un sourire de papy.
— Quand il est mort, c’est une grande étoile qui s’est éteinte et qui a laissé en noir toute une partie de mon ciel. Tu sais, c’est comme dans la chanson de Barbara. Pourtant, nous savions qu’il était malade, j’étais allée le voir tous les jours à l’hôpital. À la fin, lui qui était si gourmand, il n’arrivait pas à manger plus d’une bouchée de ses plats préférés que ta mère et moi lui apportions.
Ça me surprit de l’entendre parler de ma mère, les deux sœurs ne s’entendaient pas.
— Maman m’a dit qu’il était assez dur.
— C’était un fils de paysans, il a beaucoup travaillé pour s’en sortir.
Elle parla encore de mon grand-père, mais je ne l’écoutais plus, je n’arrêtais pas de penser à mon père et à son assassin.
— Tu as déjà été mêlée à une histoire de meurtre ?
— Non. Un suicide, oui, mais pas un meurtre.
— Qui est-ce qui s’était suicidé ?
— Un ami à moi. Un prof. Il était dépressif.
Le camion tourna vers une carrière, tante Mariette put accélérer. J’aurais pourtant voulu un trajet sans fin. Je retournai la cassette, la deuxième face commençait par I’m so tired. Je redoutais d’arriver à la maison, d’affronter le chagrin, l’affolement de ma mère que le moindre imprévu mettait déjà hors d’elle, et de devoir accepter enfin que mon père était vraiment mort. Je me demandais comment ma sœur Myriam réagirait. Elle n’était pas du genre à s’effondrer, plutôt à commettre des maladresses. Nous entrâmes dans Josselin et nous prîmes à droite pour descendre le long du canal. Au-dessus de nous se dressaient les murailles du château construit par Olivier de Clisson avec les trois grosses tours restantes. Les autres avaient été détruites sur ordre du cardinal de Richelieu. J’avais suivi à Pâques la visite guidée commentée par Anaïg. Je n’avais rien vu des tableaux ni des meubles, je n’avais regardé qu’elle. Elle se déplaçait devant les toiles de maître, un rayon de soleil s’était glissé par une meurtrière et faisait briller ses yeux, j’étais bêtement jaloux de tous les autres gens qui pouvaient profiter de sa grâce. Anaïg allait reprendre ce travail saisonnier durant l’été.
La 2 CV traversa le pont. Nous habitions un peu plus loin, juste à la sortie de la ville, une maison des années 30 un peu tarabiscotée que j’adorais. Ma chambre était tout en haut, sous les toits. Les graviers de l’allée crissèrent sous les pneus. En plus de la voiture de ma mère, il y avait une 204 noire, et ça m’embêta. Je n’avais pas envie d’être confronté à des visiteurs. Ma marraine comprit la première qu’il s’agissait de la police. Je récupérai ma valise dans le coffre. Le temps était gris et doux et les roses commençaient à s’épanouir. Je me penchai au-dessus d’un parterre pour en respirer une. Je me rappelais Le Petit Prince que je lisais à l’école primaire et que mon père dessinait en reproduisant les personnages imaginés par l’auteur. Il les recopiait fidèlement, ce que j’étais incapable de faire. J’étais malhabile, rien ne sortait de mes mains sauf, depuis quelques années, les notes de musique du piano. J’avais parfois l’impression que je ne faisais qu’effleurer le monde, à la manière d’un être désincarné. Une bonne part de la réalité, de toute évidence, m’échappait. « Ce qui m’émeut si fort de ce petit prince endormi, c’est sa fidélité pour une fleur, c’est l’image d’une rose qui rayonne en lui comme la flamme d’une lampe, même quand il dort… »
C’est ma sœur qui ouvrit la porte. Elle était soulagée de nous voir. Elle annonça tout de suite :
— Maman est avec un policier.
— Ils sont où ?
— Dans le bureau de papa.
Et puis elle se tut et nous restâmes tous les trois sur le perron, sans bouger. Ma sœur me regardait avec de grands yeux terrifiés. Au bout d’un moment, c’est ma tante qui nous poussa à l’intérieur. Je posai ma valise dans l’entrée et je serrai Myriam dans mes bras. Elle se mit à pleurer. Par-dessus ses cheveux, je regardais le miroir du portemanteau qui, entre une écharpe de mon père et un vieil imper, me renvoyait notre image. Brusquement, je pensai à Anaïg, je devais la voir, la tenir contre moi. Était-elle au courant ? J’eus la vision accablante des articles dans le journal, des visages compassés à l’enterrement, des regards furtifs, des sourires embarrassés et pleins de questions. Je sentis que nous étions tous pris dans un tourbillon qui allait nous entraîner loin, très loin, dans un monde où rien ne serait plus comme avant. Myriam se dégagea de mes bras et embrassa tante Mariette.
— Il y a du nouveau ?
— Je ne sais pas… Non, je ne crois pas.
Myriam était en quatrième. Après une année d’internat duquel elle s’était fait renvoyer pour s’être retrouvée en pleine nuit dans le lit d’une de ses camarades, elle était revenue à la maison et suivait les cours en tant que demi-pensionnaire au Sacré-Cœur à Ploërmel, à dix kilomètres, dans le même établissement qu’Anaïg.
— Comment vous l’avez appris ?
— Les gendarmes sont venus. C’est un paysan du coin qui a trouvé papa.
— Il est où ?
— Ils l’ont emporté à Rennes, il va y avoir une autopsie.
Tous ces mots paraissaient monstrueux dans la bouche de ma petite sœur.
— Ils en ont pour longtemps à interroger maman ?
Myriam haussa les épaules, elle ne pouvait pas savoir. Elle vit mon regard se perdre vers les fenêtres et elle devina que je pensais à Anaïg. Ma sœur me connaissait trop bien, au point de me déranger, de m’irriter parfois. Elle me donnait l’impression que je ne pouvais pas avoir de secret pour elle.
— C’est l’heure du thé, dit ma marraine. Qui en veut ?
Nous nous serrâmes autour de la petite table de la cuisine. Tante Mariette fit du thé à la bergamote.
— Qui est allé te chercher à Ploërmel ?
— Maman.
C’était difficile de parler. Nous devions rester en deçà des vraies questions pour nous protéger encore un peu du chagrin. Le bruit de la porte du bureau me fit sursauter. Ma mère raccompagna le policier. Par la fenêtre de la cuisine, nous l’observâmes tandis qu’il montait dans sa voiture noire et démarrait.
— Il est jeune ! constata ma tante.
Nous regardâmes dehors jusqu’à la disparition de la voiture au bout de l’allée. Ma mère entra dans la cuisine. Elle était pâle et vide.
— Bonjour, Cyril. Bonjour, Mariette.
J’allai l’embrasser. Elle plongea ses yeux dans les miens et dit, en articulant les mots comme s’il s’agissait du titre d’un poème :
— Votre père a été assassiné.
1 En 1971, malgré la partie lycée, il était courant de le nommer collège Saint-François-Xavier.
I’m so tired I don’t know what to do I’m so tired my mind is set on you
I wonder should I call you but I know what you would do
LENNON & MAC CARTNEY – I’m so tired
Le téléphone sonnait sans arrêt et ma mère répondait en soupirant à chaque fois. La famille qui rappelait ou des clients de mon père qui venaient d’apprendre la nouvelle. Elle était au-delà de l’épuisement, au-delà même du désir de faire bonne figure. Elle reposa le combiné et me regarda.
— Je ne sais plus que dire… Ils posent tous des questions… Je ne sais même pas comment ils savent déjà ce qui s’est passé.
On frappa à la porte, c’était Serge Maillard, le correspondant local de Ouest-France, un grand homme voûté toujours vêtu de noir qui planait tel un corbeau sur les faits divers des environs. Sans être un ami, il appartenait au même cercle de notables que mon père. Ma mère le fit entrer dans le vestibule.
— Serge, s’il vous plaît… Je ne suis pas en état de répondre à vos questions.
— Excusez-moi, Geneviève, je voulais seulement savoir s’il y a une façon de présenter les choses qui pourrait…
— Qui pourrait quoi, Serge ? Jacques a été assassiné, on l’a retrouvé dans l’étang de la Soudraie, c’est inimaginable… Écrivez ce que vous avez à écrire, je vous fais confiance.
Il portait en bandoulière son gros appareil photo avec un flash, mais il n’osa pas s’en servir. Ma mère ouvrit la bouche pour reprendre sa respiration et continua :
— Et puis, non, n’écrivez rien, Serge. Rien.
— Mais vous savez que c’est impossible. Il y a trop de monde au courant et…
— Non, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’hier j’avais un mari et qu’aujourd’hui je n’en ai plus.
Maillard fronça ses épais sourcils et hocha la tête.
— Bien sûr, bien sûr… Vous avez toute ma sympathie, Geneviève. Et s’il y a quoi que ce soit que je puisse faire…
— Merci, Serge. C’est très aimable.
Elle lui tourna le dos, le laissant avec ses questions. Il fit un drôle de mouvement avec ses lèvres, m’aperçut dans l’embrasure de la porte, m’adressa un petit signe de la main. Il avait une fille, Viviane, une longue brune aux yeux verts de cinq ans mon aînée, qui chantait à l’église le dimanche. C’était une excellente musicienne, une gloire locale. Je n’allais plus à la messe depuis bien longtemps, au grand dam de ma mère, mais parfois je croisais Viviane dans la rue et je la suivais des yeux comme si elle venait de s’échapper d’une légende. Je murmurai un rapide bonjour. Maillard regarda encore ma mère qui, par la fenêtre, examinait ses rosiers, puis il recula jusqu’à la porte et il sortit. Tante Mariette prit sa sœur par les épaules et la fit asseoir au salon.
L’après-midi touchait à sa fin. Anaïg devait être rentrée du lycée. Je me glissai dehors et je pris le chemin de halage le long du canal. L’air plus frais au coucher du soleil me fit du bien. L’herbe était déjà humide. Une petite péniche était amarrée juste avant l’écluse. Sur le pont, un type à cheveux longs jouait de la guitare. Il me sourit au passage, je fis un V avec mon index et mon majeur, le signe de la paix. J’avais laissé pousser sur mon front une mèche un peu plus longue que les années précédentes, et notre professeur d’éducation physique m’appelait « le Beatles ». Cela nous faisait beaucoup rire, Denis et moi. J’aurais aimé avoir les cheveux bien plus longs, mais c’était impossible : d’abord mon père ne l’aurait pas supporté, ensuite les jésuites m’auraient alors conduit de force chez le coiffeur.
La maison d’Anaïg datait des années 50. Sans charme particulier, elle offrait un dessin assez classique avec un escalier protégé par un muret qui montait parallèlement à la façade et aboutissait sur une sorte de petit palier extérieur abrité par une marquise. Chaque fois, mon cœur battait à se rompre et j’étais partagé entre l’excitation, la tendresse et l’envie de m’enfuir en abandonnant tout espoir de conquérir le cœur de ma princesse. Ce soir-là, je n’eus même pas le temps de sonner, la porte s’ouvrit, c’était elle. Au retour du lycée, elle avait enfilé des chaussons un peu ridicules, j’en fus tout ému. Alors que je l’embrassais sur les joues, elle tourna légèrement la tête et je sentis le coin de ses lèvres. Elle se serra dans mes bras plus longtemps que d’habitude.
— Tu viens ?
Ses parents n’étaient pas encore rentrés des courses. Elle m’emmena dans sa chambre, une grande pièce qui donnait à l’arrière sur le jardin, avec un lit aux montants de cuivre et des tas de bibelots un peu partout. Sur une étagère curieusement triangulaire au-dessus de son bureau, elle avait rangé des livres de poche dont certains titres – Sartre, Gide, Mauriac… – m’impressionnaient. Moi, je lisais les classiques obligatoires – Balzac, Hugo, Zola –, mais surtout des romans policiers, et parfois une grande saga d’Alexandre Dumas prise dans la bibliothèque de mon père, lequel m’assurait qu’elle m’appartiendrait un jour. Sans doute ce jour était-il arrivé plus vite que prévu, mais, de tous ces livres reliés plein cuir qu’il avait acquis par correspondance en répondant à des annonces, je n’aurais su que faire et il n’était pas question de les emporter dans ma chambre. Tandis qu’Anaïg s’installait sur son lit et me regardait sans rien dire, et surtout sans me proposer de m’asseoir à côté d’elle, je me demandai ce qu’on allait faire de tout le fatras qui encombrait le bureau de mon père.
— Comment tu te sens ? demanda-t-elle.
— Ça va.
— Tu as du chagrin ?
— J’en sais rien. C’est tellement bizarre.
Enfin, elle prit ma main et je m’installai contre elle. Son lit était mou, on s’enfonçait dans le matelas et j’avais du mal à rester bien droit. Anaïg continuait à me fixer : brusquement orphelin, je présentais sans doute à ses yeux un intérêt nouveau.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Il a été tué ?
Elle avait dit « il », elle n’avait pas dit « ton père ». Elle pensait sans doute se montrer délicate. Mais il y avait trop de curiosité dans sa voix.
— Oui, on lui a tiré dessus. On ne sait pas qui.
— C’est atroce !
Je ne dis rien. Le meurtre de mon père était tellement inenvisageable, inconcevable, que je me contentais encore d’en subir les conséquences sans réagir. De les subir ou, comme dans cette petite chambre où se mêlaient les parfums de ma bien-aimée, d’en tirer d’inavouables profits. Mon statut inattendu de « fils d’un homme assassiné » semblait intéresser Anaïg et, dans ce moment suspendu entre le collège et la maison, entre l’effroi et le deuil, je n’avais qu’une idée : pousser près d’elle mon avantage provisoire et immérité. Je lui pris le bras et la renversai, nous étions allongés face à face sur son petit lit. Je lui embrassai les lèvres, elle resta indifférente, se laissant faire sans manifester la moindre émotion. J’étais incapable de déchiffrer cette passivité, cette absence de réaction qui m’excitait à me rendre dingue. Quand je voulus passer ma main sur sa poitrine, elle la repoussa.
— Non, Cyril, ce n’est pas bien.
Elle se redressa et me regarda, j’étais en travers de son lit et j’avais du mal à cacher mon désir.
— Je ne te comprends pas. Pourquoi tu me fais venir dans ta chambre ?
— Pour qu’on parle. Tu dois avoir besoin de parler.
— On dirait un jèze !
Soudain furieux, je me relevai.
— J’ai besoin de t’embrasser et de te caresser. Voilà ce dont j’ai besoin !
