Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Une journaliste mène l’enquête sur la mort suspecte d’une de ses amies d’enfance.
Au-delà du simple « polar », dont la technique est ici tout à fait maîtrisée, ce roman opère une véritable plongée dans l’atmosphère et la vie de Rio de Janeiro, et entraîne ses lecteurs dans le Brésil profond, la toute puissante présence des grandes familles et la prégnance des croyances venues du fonds des âges.
Ce « roman féministe de la criminalité » est édité en hommage à Sonia Coutinho (1939-2013) reconnue comme « l’icône de la littérature brésilienne du XXème siècle».
Salué dès sa sortie, ce roman a reçu le Prix Jabuti de littérature brésilienne.
EXTRAIT
D’abord, on observa des femmes voilées de noir, sur des plages reculées, au lever du jour, terrorisant ceux qui cheminaient en bord de mer.
Ensuite, survinrent des poissons, sombres et immenses, aux nageoires de formes bizarres, qui troublaient les pêcheurs.
Peu de temps après, les journaux mentionnèrent l’arrivée de grands oiseaux, noirs eux aussi, ressemblant à des mouettes, mais dont les yeux émettaient des lueurs.
Les inquiétantes silhouettes s’approchaient de personnes seules, dans des endroits déserts, et disparaissaient rapidement, semant le doute : seraient-ce des hallucinations ?
Dans un mot qui accompagnait les coupures, Mary raconte que lorsque les apparitions se produisirent, une femme, qui prétendait lire l’avenir dans les coquillages, affirma qu’une atrocité commise à Solinas y attirerait plaies et calamités. C’était cela qu’annonçaient ces apparitions, prétendit la voyante.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sonia Coutinho est décédée en 2013 à 74 ans. Cette Brésilienne, écrivain, journaliste à Rio de Janeiro et traductrice, a fait des conférences dans le monde entier. Ses œuvres ont été consacrées deux fois par le plus prestigieux prix de littérature au Brésil, le Prix Jabuti. Pour elle, l’écriture est une nécessité de la vie: «
Garder en vie l’intérêt pour l’écrit correspond à maintenir vivant l’intérêt pour la vie ».
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 229
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
En ce matin de dimanche alors que, désœuvrée, je tournais en rond, je me décidai soudain à ranger l’armoire de ma chambre. C’était un vieux meuble, rempli à ras bord, que j’allais finir par fouiller au plus profond.
Mon impulsion me pousse vers la chambre. Et comme obéissant à quelque contrôle à distance, ou peut-être seulement à la fatalité, j’explore le coin où je range les vestes, les pulls et quelques « vêtements exotiques », tout ce que je porte peu, comme les deux robes indiennes rapportées de Londres, il y a si longtemps, mais que je n’ai jamais eu le courage de jeter.
Je vois ma main se lever, ouvrir le tiroir situé sous l’étagère la plus haute, pénétrer dans ce tiroir, tâter. Et je trouve quelque chose.
C’est la chemise bleue où sont conservées - depuis combien d’années ? - les lettres de Teresa Laureano. Teresa… Jolie femme, audacieuse, mythe de mon adolescence, devenue artiste peintre. Elle était connue sous son nom de signature : Tessa. Elle était née et avait grandi, comme moi, à Solinas, d’où nous sommes, toutes deux, parties tenter notre chance à Rio.
Et c’est là que, tombée dans une embuscade alors qu’elle tentait de toucher un héritage, elle fut assassinée : deux balles dans la tête.
Ma main agrippant la chemise bleue transparente, je m’assieds sur le lit. Rassemblant mon courage, j’ouvre la chemise.
Les lettres sont glissées dans des enveloppes ordinaires, à l’adresse de Mary Sampaio, à Solinas.
Je constate qu’il y a, aussi, une grande enveloppe marron contenant des coupures de presse.
Je relis l’une des lettres.
« Aussitôt après la mort de mon père, ma mère, chargée de l’inventaire des biens, m’a téléphoné et demandé si je ne renoncerais pas à ma part de l’héritage en faveur de ma fille, Zelda.
C’était ce que je devrais faire, déclara-t-elle.
J’eus la sensation que quelqu’un m’enfonçait un poignard dans la poitrine. Je voyais à quel point ma mère me rejetait, combien elle était cruelle à mon égard.
Et une fois de plus, elle me dressait contre Zelda.
Je finis par réussir à lui dire, d’une voix tremblante, les mots auxquels elle s’attendait probablement déjà : je ne pourrais pas renoncer, je n’étais plus jeune, je n’étais plus en condition de travailler dur, comme je l’avais fait toute ma vie, pour subvenir à mes besoins.
Si j’accédais aux désirs de ma mère, je devrais continuer à m’épuiser au travail jusqu’à la fin de mes jours, sans temps libre pour l’unique passion qui me restait, la peinture.
Un jour, elle m’avait avoué, qu’enceinte de moi, elle sautait des heures entières, dans l’espoir d’avorter.
Elle détestait son mari, elle s’était mariée contrainte par sa famille qui était pauvre et voyait en mon père un bon parti, alors que ma mère, très jeune, ne voulait pas d’enfant, mais simplement s’amuser, m’avait-elle raconté.
Vis à vis de ma fille, elle joua, toujours, le rôle d’une dévouée madame-je-sais-tout. Et elle prit ma place auprès de Zelda.
Elle espérait que je me contenterais des miettes, ou, mieux encore, de rien du tout. Si je donne à Zelda, c’est à toi que je donne, disait-elle. Si je n’avais pas protesté, si je m’étais plié à son souhait, qui sait si ma mère ne se serait pas contenté de m’offrir le maximum que j’ai pu recevoir d’elle, toute ma vie : une humiliante condescendance ».
Drôle d’histoire que celle de Tessa.
Mais rien n’est plus effrayant que le temps qui passe, me dis-je en regardant la chemise.
Ces événements concernant Teresa Laureano étaient certes bien étranges mais le fait qu’ils s’éloignaient dans le temps aussi, y compris tout ce que je pensais être toujours bien actuel.
Laissant les lettres de côté, je me mets à lire les coupures de presse. C’est Mary Sampaio qui me les avait adressées par courrier, quelque temps après qu’elle m’eut remis la chemise contenant les lettres.
Mary, psychologue, avait été en classe avec Tessa et avait plus ou moins son âge.
Je l’ai connue lorsque je fus sa patiente, lors d’une période de dépression, après que je me sois séparée de mon mari, Marcio. Puis je suis devenue son amie.
Les coupures de journaux relatent des apparitions de différents types à Solinas, peu après l’assassinat de Tessa Laureano. D’abord, on observa des femmes voilées de noir, sur des plages reculées, au lever du jour, terrorisant ceux qui cheminaient en bord de mer.
Ensuite, survinrent des poissons, sombres et immenses, aux nageoires de formes bizarres, qui troublaient les pêcheurs.
Peu de temps après, les journaux mentionnèrent l’arrivée de grands oiseaux, noirs eux aussi, ressemblant à des mouettes, mais dont les yeux émettaient des lueurs.
Les inquiétantes silhouettes s’approchaient de personnes seules, dans des endroits déserts, et disparaissaient rapidement, semant le doute : seraient-ce des hallucinations ?
Dans un mot qui accompagnait les coupures, Mary raconte que lorsque les apparitions se produisirent, une femme, qui prétendait lire l’avenir dans les coquillages, affirma qu’une atrocité commise à Solinas y attirerait plaies et calamités. C’était cela qu’annonçaient ces apparitions, prétendit la voyante.
Elle fit ces déclarations dans un programme de la télévision locale, du genre de ceux qui sortent à chaque fin de décembre, à la veille de la Nouvelle Année.
Comme d’autres personnes firent d’autres prédictions au cours de ce même programme, personne ne prêta une grande attention aux propos de la voyante.
Les malheurs ne tardèrent, pourtant, pas : des criquets surgirent, dévorant tout ce qu’il y avait de verdure à Solinas et rendirent la vie des habitants infernale, en voletant autour de la tête de quiconque s’aventurait dans les rues.
Ensuite ce furent les épidémies : choléra et méningite se propagèrent. Jusqu’au climat qui semblait être détraqué. Tantôt des pluies diluviennes laissaient, derrière elles, morts et sans-abris, tantôt la sécheresse brûlait les récoltes et des centaines de sinistrés envahissaient les routes à la recherche de nourriture.
Les lettres de Tessa Laureano, écrites à intervalles irréguliers, tout au long de nombreuses années et conservées par Mary Sampaio, m’aidèrent à éclaircir son assassinat, lorsque le journal pour lequel je travaillais à l’époque, le « Hoje1 », m’envoya dans le Nordeste2, à Solinas, pour faire un reportage spécial sur ce sujet.
Mon nom est Dora, Dora Diamante. Je suis journaliste, et lorsque j’ai commencé à signer des articles, tout le monde pensait que j’utilisais un pseudonyme. Il me fallait expliquer que non, que c’était mon vrai nom. Mais je sais qu’il sonne bien : dur, rapide, efficace. Comme j’aimais à penser que je l’étais moi-même.
Un nom qui devint connu parce que, comme disait Hugo, mon responsable de la rubrique des faits divers du « Hoje », j’écrivais de manière très personnelle sur un sujet pour lequel il n’était pas encore habituel de voir s’impliquer des femmes : le crime.
* * *
Il y avait beaucoup de tableaux accrochés aux murs de l’appartement de Tessa, des toiles immenses, sans cadres, juste montées sur châssis. Des formes qui pouvaient être des fleurs ou des vagins, ébauchées à l’encre épaisse et noire. Peintures érotiques de Tessa, difficiles à oublier.
Mais, hormis les tableaux, ce qui me marqua le plus, lorsque je visitai son appartement, ce fut d’y entendre le nostalgique « Georgia on my mind », que chantait Ray Charles. C’était Vera, l’amie à qui Tessa Laureano avait laissé les clefs de son appartement avant son dernier voyage à Solinas, qui avait mis le lecteur de disques en marche, Vera qui m’avait emmenée dans cet appartement. Le CD de Ray Charles, me raconta-t-elle, avait été laissé dans l’appareil par Tessa elle-même.
La musique ressuscita pour moi le temps où je vivais à Solinas, une quinzaine d’années auparavant, lorsque Teresa Laureano, figure mythique de la ville, impressionnait tout le monde par sa beauté et son audace.
Pour nous de Solinas, elle était une sorte de mélange explosif d’étoile hollywoodienne et de mãe-de-santo3.
Dans l’appartement de Tessa, cet après-midi-là, un détail attira mon attention : dans la chambre, il y avait un jeu de tarots, avec quelques cartes disposées sur une petite table. Je restai là un moment, dans la chambre, silencieuse, écoutant Ray Charles chanter et examinant ce jeu, à coup sûr également laissé ainsi par Tessa. J’ai quelques connaissances en tarot et j’eus un frisson, en découvrant le mauvais augure de ces cartes, qui indiquaient déjà ce qui allait lui arriver.
Tessa Laureano avait été assassinée la veille.
J’appris l’assassinat par un collègue, à la rédaction du « Hoje » : la nouvelle venait d’arriver de Solinas.
Je voulus tout lire à ce sujet. Selon les informations disponibles, Tessa avait déjeuné dans un restaurant de spécialités locales, puis était remontée dans sa voiture et n’avait roulé qu’une dizaine de mètres avant d’être atteinte par les tirs d’un homme qui se trouvait dans une autre voiture, à la place du passager, à côté du conducteur.
Le tueur tira trois fois : deux balles se logèrent dans la tempe gauche de Tessa, et la troisième, manquant son but, fit exploser le pare-brise de sa voiture.
D’après la déposition du serveur, qui l’avait accompagnée jusqu’à la porte du restaurant, la Fiat de Tessa, incontrôlée, dévala dans un fossé.
On la sortit de la ferraille très amochée, mais déjà tuée par les tirs.
J’eus comme un étourdissement, au milieu de la salle de rédaction, bruyante et enfumée, du « Hoje ». Lorsque je fus calmée, la première chose qui me vint à l’esprit n’avait rien à voir, en apparence, avec l’assassinat.
Mfais je me rendis compte bien vite que oui, il y avait bien un lien. C’était un paysage : mer et ciel confondus en bleu et doré, de petits bateaux et des saveiros4 à l’ancre. La vue qu’on avait- je la connaissais - de la fenêtre du restaurant où Tessa avait déjeuné pour la dernière fois.
Tessa Laureano était arrivée à Rio avant moi. Elle était plus âgée que moi, elle avait cinquante ans lorsqu’elle est morte, alors que j’avais seulement la trentaine.
Mais il m’est arrivé de la voir plusieurs fois à Solinas. Moi encore adolescente, elle déjà mûre, vivant à Rio.
Elle venait voir sa fille, Zelda, qui vivait en compagnie de sa propre mère, Dona Lenira.
Hugo, mon responsable, participait à une réunion dans l’ « aquarium », le cube de verre où s’installaient les chefs de la rédaction.
Quant à moi, assise dans l’ « enclos », ainsi que nous appelions le quadrilatère bordé de demi-cloisons de bois, où travaillaient les correcteurs de l’édition locale, je me mis à broder sur l’affaire d’une femme battue par son mari, lequel lui avait cassé un bras et deux dents de devant.
Mais je ne cessais de penser à Tessa.
En vérité, il y avait quelques années que je n’avais plus entendu parler d’elle. Elle avait disparu des médias.
Auparavant, ses photos apparaissaient régulièrement dans des quotidiens et magazines et je lisais tout ce qui sortait à son sujet.
Tessa était jolie : cheveux blonds lui arrivant aux épaules, rouge à lèvres très rouge, lunettes de soleil style « papillon ». Un charme à l’ancienne, comme celui de Rita Hayworth ou Ava Gardner.
Elle s’était mariée et séparée plusieurs fois, avec des personnes toujours inattendues. Ses amours étaient du pain béni pour les cancaniers, dans cette provinciale Solinas.
Par ailleurs, même s’il se disait que, sans aide de sa famille, elle vivait pauvrement à Rio, Tessa s’arrangea toujours pour voyager aux quatre coins du monde.
Le plus souvent, elle était, semble-t-il, invitée pour parler de son travail ou participer à des expositions internationales. Mais on imaginait des choses folles à propos de ses voyages, on la disait maîtresse de millionnaires.
Et on ajoutait qu’elle se tapait des clochards.
Plus je pensais à elle et plus son assassinat me remplissait de rage. Seigneur, me dis-je, on n’a pas supporté une femme comme elle, voilà ce que je pense. Talentueuse et libre, provocante.
Et me vint à l’esprit que je pouvais faire un beau reportage, en guise de protestation, sur son assassinat.
* * *
Des années plus tard, dans l’oisiveté de ce dimanche matin, voici que je replonge dans un tourbillon de souvenirs ; remettant à plus tard le rangement de mon « armoire pleine de vestiges », je me cale sur des oreillers et relis les lettres de Tessa.
« Il y a des scènes qui me brûlent. Je me vois en train d’ouvrir les relevés de comptes bancaires de ma fille Zelda. J’eus vite fait de conclure, au vu des montants conséquents, que l’argent de l’inventaire avait été remis par ma mère à Zelda au lieu de me revenir »
« Mon frère Nestor a toujours géré les finances de la famille sans en rendre compte à personne. Nous avions deux grandes propriétés d’élevage que nous avions l’habitude de nommer, en les regroupant, avec un F majuscule dans notre tête : c’était la Ferme.
Oui, la Ferme où j’ai mis les pieds à peine deux ou trois fois, quasi ignorée, également, par mon père, qui l’avait laissée aux bons soins des administrateurs. Mais c’était la Ferme qui, même ainsi, avait joué un rôle si important dans nos vies, apportant la garantie, probablement fausse, comme je l’ai pensé plus tard, de notre subsistance pour toujours, et même, aussi, de certains privilèges.
Quand Nestor apprit, lors des procédures de l’inventaire, que j’avais passé un contrat avec un avocat, il m’a dit : « Tu hériteras, certes, d’une partie de la Ferme, mais, dorénavant, je ne veux plus voir ta tronche en face de moi ».
Quelques années auparavant, Nestor avait essayé de mettre à son nom quelques biens immobiliers que mon père avait achetés. Je l’avais menacé de le poursuivre en justice et je pus ainsi l’en empêcher. C’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à me haïr.
Ou peut-être sa haine envers moi était-elle antérieure, sous l’influence de ma mère. Comme je le constatai à propos de Zelda.
La dernière fois que nous nous étions parlé au téléphone, Nestor m’avait dit : « C’est le moment de laisser ma mère et Zelda en paix ». Comme si je n’étais pas la mère de Zelda ! »
« La perte de Solinas est comme la perte d’une vie. Quelle cruauté que mon expulsion de ce lieu !
Mais, peut-être, n’est-ce pas une idée de ma famille mais de celle de Telmo, le mari de Zelda.
Ou, de la mère de celui-ci, cette vieille sorcière, très belle et mince, taille de guêpe, portant toujours des vêtements et des chaussures de luxe.
Des yeux clairs et une chevelure teinte en rouge, aussi belle qu’un faisan embaumé. Mâchoires carrées, un éternel sourire aux grandes dents blanches, évidemment naturelles, résultats d’une vie entière de bons soins. Me souriant avec toute l’hypocrisie du monde.
L’air raisonnable et distant, de quelqu’un qui en sait beaucoup plus. Un sourire de haine rentrée, parce que l’argent de mon père n’irait pas directement dans les mains de son fils.
Pas d’argent pour payer les dettes de Telmo, ni pour financer sa prochaine campagne politique. Cela mettait en rage la belle vieille, cette faisane embaumée qui souriait.
Ce fut elle, certainement, qui avait manœuvré pour que difficultés et obstacles s’accumulent contre moi. Je ne devais plus continuer à vivre à Solinas. »
Quand survinrent les catastrophes, raconte Mary, dans une note jointe aux coupures de journaux, la voyante fut sollicitée pour revenir à la télévision préciser ses prophéties, la chaine repassant des extraits du premier programme où elle était apparue.
Et la femme déclara que c’était l’impunité dont jouissaient des criminels qui attirait les malheurs. Mais quand on lui demanda de quel crime il s’agissait, elle se tût.
Les incrédules affirmèrent que tout cela n’était que coïncidences. D’ailleurs, épidémies, déluges de pluie et sécheresses ont toujours accablé cette ville. Mais Mary Sampaio pensait bien différemment.
Bien que cultivée, c’était une psychologue prestigieuse, elle croyait, du fond du cœur, que l’assassinat de Tessa était la cause de tant de calamités.
Les assassinats ne faisaient pas partie de mon univers, jusqu’à ce que je me retrouve, de façon plus au moins fortuite, dans le service des faits divers du journal Hoje.
Auparavant, je travaillais pour le supplément Loisirs et Culture. À un moment, il y a eu un changement à la tête de ce supplément et le nouveau chef n’était pas sympathique du tout à mon égard. J’ai eu tellement d’ennuis avec lui que j’ai fini, un jour, par ne plus aller du tout à la rédaction.
Pour éviter d’être licenciée, ce qui aurait pu me « griller » professionnellement, des amis m’ont conseillé de présenter ma démission. Comme j’avais mis de l’argent de côté, j’ai pu procéder ainsi et je suis restée à la maison à faire des traductions.
Mais cette situation me mettait en grande insécurité. Aussi, environ un an plus tard, alors que le responsable du supplément Loisirs avait été remplacé, je réapparus au Hoje pour discuter avec un des chefs de la rédaction qui m’avait toujours très bien considérée.
Je lui déclarai que je voulais retrouver mon poste mais il me répondit que, pour le moment, ce n’était pas possible : la place était occupée par un autre rédacteur. La seule place disponible se trouvait dans le service des faits divers.
Je pourrais retourner aux Loisirs, me promit-il, dès que se présenterait une opportunité.
J’acceptai - et ma vie changea brutalement de direction. Auparavant, je travaillais l’après-midi, maintenant j’embauchais à 17 heures et je sortais toujours passé minuit.
Mes collègues n’étaient plus des jeunes filles de la Zona Sul5, diplômées en Communication, mais, plutôt, des journalistes habitués à se coltiner du lourd, de vrais pros bien aguerris.
Et la matière de mon travail ne traitait plus des sujets légers des seconds cahiers du journal, mais de la violence de la ville. La violence brute.
Au début, j’ai pensé que j’allais détester cela, mais je me suis aperçue, très vite, et à ma grande surprise, que j’aimais beaucoup.
Tellement, même, que bien qu’embauchée comme rédactrice, j’ai eu tout de suite envie de devenir reporter.
Je trouvais un grand intérêt aux affaires criminelles. Plusieurs personnes avaient quitté cette équipe éditoriale afin d’assumer des fonctions plus en vue, passant, par exemple, à l’écriture de feuilletons télévisés ou de polars et devenant, ainsi, célèbres et populaires. C’étaient des rubriques à fort impact et ces personnes avaient appris à en tirer profit.
En peu de temps, je ne voulais déjà plus retourner au supplément Loisirs, mais plutôt devenir une « reporter star » de la rubrique des faits divers.
* * *
Dès qu’Hugo revint de la réunion avec tous les chefs de la rédaction, je suis allée discuter avec lui et parler de Tessa Laureano. Je fis la proposition suivante : je voulais rédiger une enquête spéciale à propos de l’assassinat de Tessa.
Je lui racontai que je connaissais Tessa personnellement, qu’elle était une artiste importante, une personnalité fascinante, que j’étais née, comme elle, à Solinas, et, donc, que je savais beaucoup de choses à son sujet, que, peut-être, j’étais la seule à savoir.
Je poussai l’audace jusqu’à lui suggérer que le résultat pourrait s’intégrer dans cette récente série qu’Hugo venait de lancer.
Il s’agissait de reportages policiers, en deux pleines pages, s’attachant toujours au contexte psychologique des situations. Une série qui commençait à sortir tous les samedis.
L’accès à ces pages n’était pas seulement réservé à l’équipe éditoriale de la rubrique des faits divers, mais également à des figures importantes d’autres secteurs de la rédaction. Et, aussi, à des invités de l’extérieur, en général des écrivains.
De toute façon, je proclamai, avec emphase, qu’un assassinat, commis dans de telles conditions, justifiait d’être couvert de façon spéciale.
- Voyons, nous sommes en manque de personnel et tu veux te barrer ? demanda Hugo pour m’embêter.
Je le regardai furieuse. Mais, je me rendis compte aussitôt qu’il avait dit cela juste pour me taquiner. Sur son visage, je lisais amusement et tendre admiration.
Plus tard, quand il m’a vue saisir mon sac pour partir, Hugo m’a dit avoir échangé avec ceux de « l’aquarium » et que j’avais été désignée pour couvrir le crime.
Ils allaient me payer le billet d’avion et cinq jours d’hébergement, ainsi qu’une indemnisation financière en plus, ce qui n’était pas négligeable pour le sujet en question.
Hugo avait déjà contacté Joël Silva, le chef de l’Agence de Solinas, afin qu’ils m’apportent leur appui.
- Tu partiras après-demain avant l’aube - me dit-il - la secrétaire n’a rien pu trouver avant. Inutile de passer ici demain. Profites-en, d’ici là, pour prendre tous les contacts avant le voyage. Je pense que tu devrais d’abord appeler Joaquim Nunes. Tu sais qui c’est, n’est-ce pas ? Il écrit, de temps en temps, dans la rubrique artistique pour le journal et il était un ami de Tessa. Papote avec Joaquim sur Tessa et mets le paquet. Mais, écoute : même si l’article n’est pas urgent, c’est mieux de le rendre le plus vite possible. Si tu peux, tu anticipes ton retour de Solinas.
Hugo m’embrassa sur les joues en guise d’au revoir, tandis que je lui promettais de l’appeler tous les jours pour le mettre au courant du déroulement des évènements.
Ensuite, j’ai essayé d’appeler Joaquim Nunes, malgré l’heure tardive. Il était chez lui et, alors que je m’attendais à tomber sur le répondeur, il décrocha directement.
Il était très choqué par l’assassinat de Tessa.
Il me raconta, spontanément, que, dans le passé, ils avaient eu une relation amoureuse et qu’ils continuaient à être de très bons amis.
Je lui parlai du projet d’article et sollicitai, auprès de lui, un rendez-vous pour qu’on puisse en discuter, avant mon départ.
Joaquim me dit qu’il serait au Jardim Botânico6, le lendemain matin, pour voir une exposition de dessins. Je pourrais le rencontrer à 10 heures, dans la salle d’expositions située dans la Casa dos Visitantes7.
Je lui demandai s’il avait le nom et le numéro de télé-phone d’autres personnes susceptibles de m’aider à éclaircir, d’une façon ou d’une autre, l’assassinat de Tessa Laureano.
Il me cita Vera, propriétaire d’une boutique d’antiquités à Ipanema8 et aussi le psychanalyste de Tessa, Emílio Niasi. Je décidai de les appeler le lendemain matin.
Je marchai, abrutie de fatigue, vers le parking du journal et j’entrai dans ma coccinelle, tout en remarquant, non sans un peu de tristesse, qu’elle était bien cabossée : j’avais eu quelques accrochages et je n’avais jamais eu le temps de la faire réparer. Mais, en fait, j’en conclus que je l’aimais encore plus dans cet état.
Quand j’ouvris la porte de mon appartement, je m’aperçus que toutes les lumières étaient éteintes. J’avais oublié d’en laisser au moins une allumée, contrairement à mon habitude. S’iI y a une chose que je déteste, c’est l’obscurité totale : ouvrir une porte et me retrouver dans le noir.
J’ai dû supporter ce moment interminable quand ma main se tend pour atteindre l’interrupteur le plus proche. Ensuite, au fur et à mesure, j’allumai toutes les lumières.
J’ouvris la fenêtre de ma chambre pour laisser l’air circuler. Penchée au dehors, je pouvais voir mille autres fenêtres éclairées, ainsi qu’un carré de ciel sans étoiles, entre les murs.
Au contraire de ma garde-robe, à laquelle je portais grand soin et qui m’attirait les compliments de Hugo, mon adresse n’avait rien d’élégant : un deux pièces donnant sur cour, situé dans la rue Barata Ribeiro, à Copacabana.
Mais c’était ce que je pouvais m’offrir avec mon salaire de rédactrice de journal. Je ne pouvais pas trouver mieux, à cette époque.
Même avec sa vue plongeante sur l’arrière des autres appartements, et même s’il n’était qu’au deuxième étage, juste au-dessus du parking de l’immeuble, avec donc le bruit du va-et-vient des voitures, en plus du bourdonnement du réservoir d’eau, j’aimais bien cet appartement.
Comme quasiment toutes les filles de la rédaction que je connaissais, je vivais seule et j’avais arrangé mon appartement de façon joyeuse et créative.
Il y avait des étagères faites de planches, en équilibre sur des briques de chantier, des plantes, des tapis artisanaux, des posters, l’indispensable chaîne hifi et des coussins par terre.
Les pièces étaient spacieuses et le grand salon me permettait d’organiser de petites soirées fréquentées par mes jeunes collègues, filles et garçons, de la rédaction du journal.
J’allai à la cuisine pour me servir un verre de whisky.
Puis, je mis un CD d’Astor Piazzola, celui où il joue la première partie de la Suite Punta del Este.
Chaque accord du bandonéon était comme un délicieux coup de poing, comme un orgasme d’amour désespéré juste avant la séparation.
Quelque chose qu’on a aimé et qu’on sait ne plus revoir. Poignante, mais avec un goût de bonheur. Parce qu’au final, on l’a vécue, que ce fût très bon et que c’est ça la vie. Douloureuse mais si intense.
Je m’étirai sur un des coussins posés par terre et, soudain, me vint à l’esprit que Tessa devait ressentir quelque chose de semblable par rapport à Solinas et à son passé là-bas.
Une histoire qui s’embrouille dans ma mémoire. Une histoire qui s’est passée, il y a bien longtemps et dont les détails sont devenus flous. Qui, avec l’imagination, en devient une autre. Un mécanisme d’invention d’une histoire vraie.
L’histoire de Pandore qui ouvrit sa boîte d’où s’échappèrent les malédictions, la ruine et la mort.
C’est cela qui me revient maintenant, adossée sur mes oreillers, des années après, en tenant la chemise qui contient les lettres de Tessa Laureano.
* * *
Lors de la nuit qui précéda le voyage, faute de parvenir à trouver le sommeil, je fus prise d’un grand sentiment de solitude. La nostalgie d’une intimité vraiment amoureuse.
D’un coup, me revint le souvenir de la liaison qui avait précipité mon divorce. C’était avec Lauro, un autre journaliste.
Quand j’étais jeune, je me considérais comme une personne à l’esprit libre, mais c’est quasiment vierge que je me suis mariée.
J’étais, en fait, prisonnière des codes de Solinas où j’avais été éduquée dans des écoles religieuses.
Là-bas, à cette époque, tout ce qui touchait au sexe était pesant : un tabou effrayant, un pêché puni par les feux de l’enfer.
Avec Lauro, je trouvai ma liberté. Je passai du rêve à la réalité. Tout au début, une après-midi, nous avions baisé par terre, sur le tapis. C’était bon car il y avait de l’amour. Sexe et amour. Il m’aimait, je le savais. Ou, au moins, je le croyais.
J’avais des économies. Lauro avait trouvé un garant pour que je puisse louer un deux pièces dans le Posto Quatro9. Il n’habitait pas loin, dans un studio, situé rue Bolívar.
Pour moi, c’était une nouvelle façon d’être mariée. Des fois, Lauro me rendait visite, d’autres fois, j’allais chez lui.
L’appartement de Lauro était bien sale et cela me scandalisait. J’avais encore un fond de jeune fille bien élevée de Solinas. Mais, je ne m’offrais pas pour le nettoyer, faute de temps et aussi de pratique.
De mon côté, je m’efforçais de maintenir correct mon appartement, mais avec l’aide d’une femme de ménage.
D’après tout le monde, Lauro était un peu fou. En vérité, il était intelligent et passionné, capable de prendre des risques, tels que quitter Solinas et aller tenter sa chance à Rio.
Une audace qui allait bien avec la mienne, à ce moment-là. J’allai jusqu’à abandonner mon poste dans le service public, au grand effarement de ma famille, afin de tenter l’expérience carioca10.
Grâce à un groupe de journalistes que Lauro avait réussi à intégrer, j’obtins un emploi de rédactrice dans un grand journal de Rio.
C’était le temps des défis : habiter seule pour la première fois, assumer les responsabilités de mes dépenses personnelles.
Mais, je redoutais que cela ne soit pas vraiment le bonheur.
Lauro ne me transmettait aucun sentiment de sécurité et cela finit par me peser. Cependant, notre relation dura trois années et il prenait bien soin de moi.
Ce fut moi qui pris l’initiative de mettre un terme à notre relation amoureuse. Son aspect romantique avait disparu. J’ai accepté les approches d’un journaliste plus âgé, je voulais un homme paternel. D’une certaine façon, un autre mariage. Je restais fidèle et ne pensais pas à autre chose.
Cependant, après l’échec de cette troisième relation amoureuse, je traversai une crise. Je compris qu’il n’y aurait jamais plus de mariage dans ma vie. Et, de fait, à partir de là, je ne connus que des relations superficielles. Dans le meilleur des cas, des amitiés.
Le téléphone sonna alors qu’il était déjà une heure et demie du matin. C’était Mary Sampaio qui venait d’apprendre l’assassinat de Tessa au journal télévisé de la nuit.
Elle était folle d’indignation :
- Ils ont atteint leur but !
Elle connaissait l’histoire de Tessa, peut-être mieux que personne, par les lettres qu’elle recevait d’elle depuis des années.
