Les Somnolentes - Marie Coucaud - E-Book

Les Somnolentes E-Book

Marie Coucaud

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Beschreibung

En 2071, Ève, la quarantaine dépassée à l'aube de la ménopause, et Kate, lycéenne, toutes deux étiquetées de "malades mentales", subissent le joug patriarcal d'une psychiatrie qui contrôle les rêves par l'oneirothérapie. Leurs rêves maitrisés, leur conscience assoupie, elles souffrent de dépression pour l'une, et d'anorexie pour l'autre. Et si, le capitalisme poussé dans ses extrêmes, ne cherchait plus à contrôler les corps, le temps de cerveau disponible, mais aussi les rêves ? Et si la science, pour servir le capitalisme, mettait au point une médecine pour annihiler tout de ce qui pourrait être facilement taxé d'inutile : l'imagination, la flânerie, le songe, la poésie... ? C'est à partir de ce sombre dessein que Les Somnolentes, roman d'éveil, d'émancipation et de réappropriation, nous plonge dans une dystopie puissante, sombre mais pas désespérée. Ce roman nous raconte un long combat, âpre et douloureux, pour s'extraire d'une idéologie dominante mortifère. Grâce à la poésie d'une écrivaine féministe marginale, Ève et Kate vont lier connaissance, se réapproprier leurs rêves et chercher à reprendre le contrôle de leur vie. Dès lors, les somnolentes, tirant paradoxalement leur force de leur inadaptation au monde et de leur fragilité, n'auront cesse de cesser de somnoler...

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Seitenzahl: 359

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Marie Coucaud est née dans le Val d’Oise en 1980.

Après des études littéraires, elle devient professeure agrégée de lettres classiques dans des collèges et lycées parisiens.

Elle a écrit les contes de la lune, lune, un conte pour enfants illustré par Anne Coucaud publié en 2019 puis deux romans Les Somnolentes en 2021 et Les Muettes en 2023.

Elle est décédée à Paris en 2024.

Illustration de la couverture : Anne Coucaud

Texte 4ème de couverture : François Moreaux

Sommaire

PREMIERE PARTIE

Perséphonè

DEUXIEME PARTIE

Initiations

TROISIÈME PARTIE

Invention

QUATRIEME PARTIE

Persona

PREMIERE PARTIE

Pœtry is not a luxury

Audre Lorde

En 1997, l'équipe de neurologues du professeur Jouvet démontre que le rêve participe à la guérison des maladies psychiques. Les laboratoires pharmaceutiques s'emparent de cette découverte et l'oneirothérapie naît le 3 janvier 2003 avec la commercialisation sur le marché américain de la première gélule onirique Contan-tiax. En quelques années seulement, le nombre de molécules augmente considérablement et bientôt chaque patient dispose d'une gélule adaptée au contrôle de son activité onirique.

Après son utilisation dans le traitement des psychoses et schizophrénies, l'oneirothérapie est prescrite pour guérir l'autisme, la bipolarité, les troubles du genre, les TOC, les troubles alimentaires et les dysfonctionnements sexuels, puis son efficacité élargit son champ d'action aux dépressions passagères et sevrage des addictions.

En 2015, l'oneirothérapie est administrée à titre prophylactique aux enfants, adolescents et adultes sains. Une typologie de rêves est alors établie sous le nom de Diagnostic and Statistical Ma-nual of Dreams (DSMD), selon des critères de sexe, âge, nationalité, religion, couleur de peau, niveau d'études, travail, situation familiale, maladies, goûts alimentaires, compétences cognitives et orientation sexuelle. Chaque sujet dispose ainsi d'une gélule adaptée.

Les plus récentes études estiment à seulement 0,4 % la part de la population des pays développés n'ayant pas recours à l'oneiro-thérapie. Depuis une vingtaine d'années, la consommation de gélules oniriques croît de manière exponentielle en Afrique. Elle a déjà atteint 60% de la population dans les pays asiatiques et avoisine les 70 % en Chine.

Depuis 2023, les gélules oniriques obéissent à la classification de Jacobson qui attribue une lettre et un numéro pour chaque catégorie de sujets. Ainsi, les gélules B-30 à B-40 sont calibrées pour des sujets enfants filles entre six et neuf ans dont l'imagination débordante nuit aux compétences cognitives et sociales. Elles peuvent être également prescrites à certaines femmes qui présentant des troubles de la maturité ont conservé des traits de caractère puérils. Pour le grand public, toutes les gélules oniriques sont dotées d'un nom plus facilement mémorisable qu'une lettre et un chiffre.

Il existe quatre classes de gélules : la classe A regroupe celles qui étant dosées le plus subtilement possible sont très onéreuses tandis que la classe D, fabriquée par des laboratoires africains ou asiatiques, s'avèrent être des somnifères à peine améliorés.

L'Oneirothérapie pour les nuls,

docteurs Redouane et Sculy, introduction (extraits), ed.

Flammarion/Free, 2045

Assis dans son fauteuil de cuir, devant son bureau en bois sombre, au milieu de son cabinet parisien tapissé de livres et de masques africains, le gynécopsychiatre Oscar Paturel parcourait la toute nouvelle version américaine du DSMD. De ses mains menues et élancées qui dégoulinaient de suavité obséquieuse lorsqu'il serrait la main de ses patientes, il tenait son Interface Numérique Personnelle. Il cliqua sur les chapitres concernant les troubles des conduites alimentaires. Il songeait déjà à adapter la prescription onirique de certaines de ses patientes obèses dont la pathologie résistait très souvent à l'oneirothérapie. Certes, il aurait pu attendre la version française qui serait consultable dans quelques mois et qui tiendrait compte de des spécificités nationales mais Oscar Paturel, outre sa parfaite maîtrise de l'anglais, avait confiance dans son expertise pour adapter les pathologies américaines à ses patientes françaises.

Son crâne, qui commençait à se dégarnir en son milieu, accentuait sa respectabilité. C'était, du moins, ce qu'il avait l'habitude de rétorquer à ses proches qui lui en faisaient la désobligeante remarque. Il compensait sa taille modeste par le soin méticuleux apporté à sa tenue et par l'attitude pondérée, presque lente, qu'il mettait dans tous ses gestes. La rondeur de son visage souvent embarrassé de rougeurs intempestives était accentuée par celle de ses petits yeux marron au regard vif et brillant, cerclés de lunettes grises qu'il avait mises pour lire le chapitre sur la bulimia nervosa. Les préconisations pour traiter cette pathologie ne changeant pas de l'ancienne version du DSMD, le psychiatre poussa un soupir agacé. Sa secrétaire frappa à la porte. Il posa son INP sur son bureau et lui dit d'entrer. Sa voix au timbre profond, presque sourd, agréable à écouter, berçait très souvent ses auditeurs dès qu'il se mettait à disserter et n'avait pas son pareil pour apaiser les bouffées d'angoisse de ses patientes.

– Valérie Orting vient d'appeler pour décaler le rendez-vous de sa fille Kate.

– Kate ?

– Oui. Rappelez-vous. Anorexie. Phobie scolaire. Troubles de sociabilité. Sa mère vous avait demandé de poser un diagnostic. Elle n'était pas contente de son psychiatre qui, selon elle, minimisait les troubles de sa fille.

– Ah oui ! Ça me revient. Quand vient-elle ?

– Dans quinze jours.

Après avoir remercié sa secrétaire, Oscar Paturel reprit sa lecture.

Les chapitres dédiés à l'anorexie présentaient des changements notables de la prise en charge médicamenteuse : « Étant donné que les sujets présentant une anorexie mentale ont une peur intense de prendre du poids ou de devenir gros, il est recommandé de prescrire des gélules Ver Perpetuum qui suppriment toute référence à l'alimentation. Les rêves du sujet sont alors dirigés sur des paysages naturels apaisants sans apparition d'animal comestible, de fruit ou de légume. Au fur et à mesure des semaines du traitement, on pourra réintroduire peu à peu des aliments dans les rêves. » Ah ! Enfin ! Une bonne nouvelle ! Il était temps de modifier le traitement onirique de ces jeunes filles ! Les gélules actuelles reposaient sur une thérapie dite de choc contradictoire : la patiente anorexique était soumise à des rêves d'orgies dans lesquels les multiples mets présentés étaient censés susciter sa faim et son désir de manger. Or, le docteur Paturel avait remarqué qu'au réveil, de nombreuses patientes vomissaient la maigre pitance qu'elles avaient réussi à avaler.

Satisfait, le gynécopsychiatre éteignit son INP et se prépara à rejoindre sa femme. Le couple recevait ce soir quelques amis : un couple d'architectes, un Ingénieur en Éducation et un producteur de documentaires pour un puissant network.

– « Je co-produis un documentaire sur des gens qui ne prennent plus leurs gélules oniriques », annonça Patrick, le producteur de documentaires, un homme à la cinquantaine séduisante et aux gestes déliés.

La tablée, repue et enivrée, s'octroyait une pause après avoir dégusté un rôti de dinde préparé par l'ubérisée. Oscar Paturel, pour gagner en confort, avait éloigné sa chaise de la table tandis que sa femme, Ève, ôtait les assiettes. Le couple d'architectes et l'Ingénieur en Éducation se tournèrent vers le producteur, piqués par la curiosité.

– Ça existe ? s'étonna Ève Paturel tout en empilant les assiettes les unes sur les autres.

– Oui. Figure-toi. Quelques marginaux. Surtout dans l'Union Nord-Américaine.

– C'est effrayant !

– Horrible !

– Mais à quoi pensent-ils ?

– Et surtout c'est extrêmement dangereux ! asséna Oscar

Paturel.

– Les gélules ! Quel confort ! Quelle sécurité ! Et puis, quand les enfants étaient petits, tu te rappelles Jean, nous pouvions les prévenir du rêve qu'ils allaient faire. Ça les apaisait. Ils n'ont jamais eu peur du noir.

L'architecte opina aux propos de sa femme :

– Ah oui ! Et je me souviens de cette semaine en Grèce ! L'horreur ! Nous avions oublié les gélules d'Ornella. Et impossible de trouver une pharmacie ouverte en plein mois d'août sur cette petite île. Ornella a fait des rêves spontanés monstrueux. Et plusieurs par nuit !

– À la fin, ajouta sa femme, elle refusait d'aller se coucher ! Nous étions épuisés et sur les nerfs !

– La pauvre ! compatit Ève qui s'éloignait vers la cuisine, une pile d'assiettes dans les mains.

– Oui ! C'est surtout elle qui a souffert ! Elle en a été traumatisée pendant plusieurs semaines !

– J'ai fini par lui donner la moitié de mes gélules, confessa la femme de l'architecte.

L'Ingénieur en Éducation, peu intéressé par les déboires familiaux des architectes, se tourna vers le producteur :

– Et qui sont-ils, ces fous qui ne prennent plus leurs gélules ?

Patrick avala une dernière gorgée de vin, reposa le verre sur la table tout en rassemblant ses souvenirs :

– Et bien, tu vois, les journalistes ont mis la main sur une femme habitant dans le Massachusetts. Comment s'appelle-t-elle déjà ? Ah ! Son nom m'échappe... C'est une marginale... Complètement folle... Elle vit recluse dans sa maison. Repliée sur elle. Ne parle à personne. Ne va jamais en ville. Asociale au dernier point. Ah ! Ça y est ! Ça me revient ! Elle s'appelle Susan Hawk.

– Susan Hawk ?

– Oui. C'est ça. Susan Hawk. Paraît qu'elle est un peu poète aussi.

– Connais pas.

– Moi non plus.

– Jamais entendu parler de cette Susan Hawk !

Ève, revenue de la cuisine, distribuait les assiettes pour le dessert.

– Poète ? s'étonna-telle, Ça existe encore des poètes ? Il y a encore des gens qui lisent de la poésie ? Et des gens qui en écrivent ?

– Faut croire que oui ! Mais, les journalistes ont vérifié : elle n'est publiée nulle part. Même pas par le dernier éditeur américain qui propose encore de la poésie dans son catalogue.

– Elle doit être complètement folle, non ?

– Elle est... Comment dire ? Elle chérit le rêve spontané. Le rêve fonctionne comme sa muse.

– Elle doit être dépressive ! Voire psychotique !

– Mon Dieu ! s'exclama la femme de l'architecte, pire que nos expériences étudiantes ! Tu te souviens, Jean, quand nous achetions des gélules sud-américaines sur Internet ?

– Ah, oui ! rit son mari, j'avais essayé Voyage Chamanique. C'était très bizarre ! J'avais même fait un rêve spontané affreux la même nuit. Et toi ? Qu'avais-tu pris ?

– Vade Retro. Mais, la gélule n'avait eu aucun effet.

– Il y a deux semaines, reprit l'architecte, Ornella a eu une expérience étrange. Elle a pris par inadvertance une gélule de son frère et dans son rêve, le personnage masculin est devenu androgyne. Elle était toute déboussolée au réveil.

– Oui, ça arrive quand on ne respecte pas les préconisations genrées des gélules, expliqua Oscar.

– Nous avons dû appeler en urgence son pédopsychiatre pour qu'il la rassure, ajouta l'architecte. Elle commençait à se demander si elle n'était pas homosexuelle.

– Il m'arrive de prescrire des gélules masculines aux femmes qui ont des troubles de comportement. Je me souviens d'une patiente qui ne supportait pas d'avoir ses règles. Le syndrome prémenstruel la rendait si irritable qu'elle devenait vulgaire. Elle me racontait, toute rougissante, qu'elle, si douce et si timide par ailleurs, créait un environnement de travail extrêmement désagréable. Elle s'inquiétait pour son évaluation annuelle. Elle craignait que son manager ne lui reproche des compétences sociales inadaptées. Je lui ai prescrit une demi-gélule de rêves typiquement masculins durant la période prémenstruelle et elle est redevenue elle-même.

Ève fit glisser des parts de tarte aux pommes dans les assiettes et les agrémenta de crème fouettée. En maîtresse de maison avertie, elle interrompit le docte exposé de son mari avant qu'il n'agaçât leurs invités. Elle lança :

– Vous avez suivi l'affaire de la pharmacie dans le XXIIe arrondissement ?

– Non. J'ai dû passer à côté. De quoi s'agit-il ?

– Le pharmacien revendait des gélules importées illégalement d’Afrique au prix des gélules européennes.

– Et les gens ne s'en apercevaient pas ?

– Tu sais, dans les Zones à Haute Sensibilité, les gens ne peuvent pas s'offrir des gélules de classe A. Ils n'ont pas de mutuelle. Ils doivent se contenter de la classe C et on ne peut pas dire que ces gélules-là soient les mieux dosées. Elles vous assomment plus qu'autre chose. Les rêves sont grossiers. Les séquences oniriques sont assez floues. Ces gélules africaines doivent faire le même effet.

– Et j'ai entendu dire qu'en France, il y a un manque chronique de gélules pour musulmans et que dans les Zones à Haute Sensibilité, c'est la débrouille pour en obtenir. Certains imams dissuadent même leurs ouailles d'en prendre de peur qu'elles les détournent de l'Islam.

– C'est un véritable problème ! s'écria l'Ingénieur en Éducation, si les musulmans ne prennent plus leurs gélules, on verra réapparaître des phénomènes de radicalisation. Et qui sait si le terrorisme ne reviendra pas nous hanter !

Les convives tressaillirent. S'ils n'avaient aucun souvenir personnel de la vague d'attentats qui avaient frappé les pays occidentaux en 2030-2031 (ils étaient tous de très jeunes enfants à l'époque), la violence commise par les terroristes suivie de celle des extrêmo-gauchistes qui s'étaient révoltés en Europe et en Amérique avait laissé des séquelles durables dans les sociétés occidentales. Les gouvernements américains et européens avaient été contraints à des mesures drastiques pour protéger la démocratie et assurer la sécurité de leurs habitants. Depuis, les Musulmans devaient s'enregistrer auprès des Superviseurs en Radicalisation qui une fois par mois leur faisaient passer des tests pour déceler tout propos préoccupant. Une nouvelle spécialité avait vu le jour : la xénopsychiatrie traitait des problématiques spécifiques des sujets musulmans.

– Il ne faut rien exagérer, temporisa Oscar, les gens des Zones à Haute Sensibilité sont généralement dociles. J'ai connu un xénopsychiatre qui travaillait là-bas. Il m'avait confié que ses patients étaient si inquiets de perdre leurs aides sociales qu'ils prenaient scrupuleusement leurs gélules.

– Certes... Mais dans certains lycées School'Mouv pour lesquels je travaille, rétorqua l'Ingénieur en Éducation, les Accompagnants Scolaires nous alertent de plus en plus sur les propos déviants de certains apprenants musulmans.

– Ils ne sont pas signalés aux Superviseurs en Radicalisation ?

– Si, bien sûr, les apprenants passent des tests renforcés et doivent consulter d'urgence un xénopsychiatre !

– Et alors ?

– Alors, les xénopsychiatres prescrivent les gélules oniriques qui affaiblissent les tentations fondamentalistes.

La femme de l'architecte se tourna vers Oscar :

– Et est-ce qu'elles fonctionnent ?

– oui... jusqu'à preuve du contraire...

– Ce qui m'inquiète d'avantage, reprit la femme, c'est la vague d'overdoses à cause de la Dreamoxytin.

– Mais, j'ai cru comprendre que ça se passe surtout dans l'Union Nord-Américaine.

– De quoi s'agit-il ? interrogea Ève.

La femme de l'architecte expliqua :

– Des psychiatres ont prescrit en masse une gélule réservée aux patients en soins palliatifs à des patients en très légère dépression. Or, cette gélule est très puissante : elle provoque comme une déflagration d'adrénaline et de dopamine à laquelle le cerveau s'habitue instantanément. Les patients deviennent accros en un rien de temps et prennent des gélules même en journée.

– C'est terrible !

Oscar répliqua :

– Il faut savoir qu'en France leur usage est réservé à des cas très précis.

– J'ai entendu dire qu'il y avait un trafic dans les lycées. Jean, tu te rappelles ce qu'a dit le Conseiller en Développement du Potentiel des Élèves au lycée de Sarah ?

– Mmm... pas très bien. Tu sais, les réunions de rentrée, ça me déprime. J'écoute d'une oreille.

La femme de l'architecte remit une mèche de ses cheveux teintés en place puis poursuivit sur un ton de confidence :

– Il nous a mis en garde. L'année dernière, il y avait, paraît-il, un élève qui dealait des gélules sur le trottoir. Il a été exclu. La direction est vigilante mais il faut rester attentif.

– Et toi Oscar ? Tu as des patientes atteintes de cette addiction ?

Tout en dégustant sa tarte aux pommes, Ève laissait errer son regard sur ses amis. Elle regardait, sans plus vraiment les voir, ces quadragénaires qui, approchant de leur cinquantième anniversaire, possédaient tous les attributs de la réussite sociale et dont l'aisance des gestes reflétait le contentement de soi. Diplômés des meilleurs universités publiques/privées, parlant une ou deux langues étrangères, ayant travaillé dans les meilleures corporations tout autour du monde, ils avaient amassé suffisamment d'argent pour être propriétaires d'un logement confortable dans Paris. Et du haut de leurs fenêtres à triple vitrage, un verre de vin coûteux à la main, ils considéraient les No-Jobs installés en bas de chez eux sur leurs bouts de cartons, avec ce frisson de dégoût que ceux qui appartiennent au monde ont pour ceux qui vivent à ses marges.

Ils ne doutaient jamais, jamais n'hésitaient. Ils savaient, presque d'instinct, ce qui leur était profitable. Leur adhésion aux valeurs de la société était si puissante que rien n'altérait leur conviction que leurs mérites professionnels avaient reçu une juste récompense, que leur statut social et l'argent qui en découlait rétribuaient légitimement leur investissement acharné. Et ce n'était pas quelqu'un comme cette poétesse américaine, cette Susan Hawk, cette folle marginale, qui ouvrirait une brèche dans la forteresse de leurs certitudes. Au même titre que les No-Jobs qui salissaient les rues parisiennes, elle avait été rangée dans cette catégorie des Autres, avec un A majuscule, de ceux qui ne nous ressemblent pas, sur lesquels on s'apitoie quand on ne les dédaigne pas. Mais leur commisération s'égratignerait si ces Autres avaient l'audace de réclamer, de s'agiter, de revendiquer, de vouloir être plus qu'un objet de curiosité dans un documentaire.

Ève tirait sur sa cigarette électronique, plaisir qu'elle ne s'accordait que dans les moments de convivialité. La fumée aux senteurs acidulées formant un rideau blanc devant ses yeux lui cachait la tablée. Ses oreilles bourdonnaient des bruits de conversations dont elle ne distinguait plus les mots. Ses pensées divaguaient. À quoi pouvait ressembler une femme qui ne prenait pas ses gélules ? Quelle forme avaient ses rêves spontanés ? Ève inspira une bouffée puis la recracha. Qu'est-ce que cela faisait d'écrire un poème ? D'en lire un ?

Ève n'avait jamais lu un poème de sa vie, ni au lycée, ni en dehors du lycée. Lire des textes obscurs et étranges qui regimbaient à délivrer un message simple, concis et crédible, quelle perte de temps ! Cinquante ans auparavant, dans la grande réforme qui avait suivi les attentats terroristes et les révoltes extrêmo-gauchistes, le ministère School'Mouv avait refondu l'ensemble des programmes scolaires dans des parcours éducatifs destinés à mieux insérer les apprenants dans la société et à prévenir les débordements sociaux. Des Ingénieurs en Éducation avaient passé au crible l'enseignement pour supprimer tout contenu inutile. La lecture des textes littéraires qui ne développait aucune compétence transversale avait été jugée superflue : elle n'apprenait ni à communiquer efficacement, ni à prioriser les tâches, ni à s'organiser. Elle requérait au contraire du temps pour comprendre un message équivoque et confus, temps précieux qui pouvait être employé beaucoup plus efficacement. Elle avait donc été remplacée par un parcours « Histoire et Communication » qui accroissait les compétences relationnelles des apprenants.

Et pourtant quand Patrick avait présenté cette poétesse américaine la curiosité l'avait piquée, presque malgré elle. Des questions avaient aussitôt surgi. Comment faisait Susan Hawk pour dormir, elle qui ne prenait pas ses gélules ? N'était-elle pas en proie à des cauchemars affreux ou à une insomnie tenace ? N'était-elle pas terrassée, elle qui ne produisait rien, par la vanité de son existence ?

Ève décida qu'elle regarderait le documentaire. Peut-être y trouverait-elle des réponses à ses questions.

Une fois leurs invités partis et la cuisine rangée, Ève alla se brosser les dents. Puis, elle avalerait une gélule Plage canarienne ou Après-midi d'été dans les arbres, ou encore Promenade à Key West. Contre la déprime hivernale, son gynécopsychiatre lui avait prescrit ces trois rêves. Elle les alternait scrupuleusement de novembre à février, bien qu'elle se plaignît de la monotonie de ses nuits. En effet, les séquences oniriques s'avéraient peu ou prou identiques. Dès qu'elle avalait sa gélule, tombant dans un sommeil lourd, elle était projetée dans un paysage estival dans lequel le ciel était immanquablement bleu, le soleil toujours chaud sans être torride et les couleurs douces. Dans le premier rêve, la plage canarienne s'étirait en longueur, les vagues roulant sempiternellement leurs flots sur un sable noir. Dans le second, les arbres, des chênes et des hêtres (jamais de bouleaux, d'ormes ou de frênes), se succédaient à une distance équivalente sur un chemin de campagne désert, leurs feuilles toujours vertes et luisantes. Dans le troisième, elle longeait une rue bordée de palmiers et de maisons en bois aux couleurs chatoyantes. Elle ne rencontrait jamais personne, ni être humain, ni animal. Une brise tiède lui chatouillait la nuque. Et des oiseaux, pourtant invisibles, pépiaient.

Ses nuits hivernales se succédaient dans cette répétition languide d'une beauté lisse et insipide que rien ne ternissait. Ève connaissait si bien ces séquences oniriques qu'elle désirait parfois qu'il se passât quelque chose. Une ombre effrayante ? un son bizarre ? un chat qui sauterait devant elle, hérissé de poils noirs, en miaulant un son rauque et sauvage ? N'importe quoi qui vînt déchirer l'harmonie de ces tableaux trop visionnés. Évidemment, ses espoirs étaient toujours déçus : le fonctionnement des gélules ne souffrait d'aucune anomalie. Condamnée aux mêmes séquences idylliques, Ève attendait donc avec impatience l'arrivée des nouvelles gélules américaines. Lors du dîner, l'architecte avait vanté, un sourire légèrement cabotin aux lèvres, les bienfaits d'une nouvelle gélule intitulée bien peu mystérieusement Nuit de miel. Ce nom avait plongé Ève dans une rêverie mélancolique : secrètement, elle espérait que cette gélule contiendrait une minime dose d'Eroticôn. Ne resterait plus qu'à convaincre son gynécopsychiatre de la lui prescrire : la prise de la molécule Eroticôn était très encadrée. Il fallait trouver le bon dosage pour qu'elle agît sans pour autant qu'elle ne déclenchât fantasmes incontrôlables et désirs insatiables. Son mari y était opposé, arguant qu'il était difficile de découvrir le bon dosage. Les prises de sangs, monitorage magnétique transcrânien et les entretiens psychologiques se montraient encore insuffisants pour déterminer la dose optimale. Il avait reçu trop de patientes perturbées par des effets secondaires dévastateurs de cette molécule, en particulier chez des adolescentes. À chaque fois que le sujet était abordé, il s'échauffait et traitait ses confrères de fieffés irresponsables. Ce soir encore, il avait assené, d'une voix autoritaire mais sans élever le ton, avec cette assurance tranquille dont il se départait rarement : « l'Eroticôn présente des effets secondaires nocifs pour un résultat aléatoire ; les gens n'ont pas besoin de ce genre de rêves. Il leur faut des rêves calmes et doux, des rêves de bienveillance et de non-violence, surtout les adolescents. Ceux qui prétendent atténuer les effets de la puberté par cette gélule sont des incompétents notoires ! ». Les convives avaient hoché la tête. Arrivé à ce point de sa démonstration, Oscar entamait une longue invective contre cette nouvelle génération de médecins (heureusement peu nombreux) qui se réclamaient d'un psychanalyste ancien tombé en désuétude mais remis au goût du jour, Sigmund Freud. Le docteur Paturel était opposé à toutes ces théories sur la libido et les pulsions sexuelles. Surtout en ce qui concerne les femmes ! Elles n'avaient pas besoin de ça ! Pour lui, les gélules devaient fournir apaisement, douceur et sécurité, ce qui permettait, la journée, une flexibilité comportementale, compétence requise par toutes les corporations.

Ève n'avait essayé qu'une seule fois l'Eroticôn. Étudiante, une de ses amies lui en avait offert une gélule. Elle se souvenait encore avec délectation du rêve.

Allongée dans une prairie herbeuse, à l'ombre d'un chêne, elle était bercée par la fuite d'un ruisseau. Une brise soufflait. Vêtue d'une courte jupe en coton fin qui flottait autour de ses cuisses, elle sentait la langueur du rayon de soleil. Sa peau nue se réchauffait et picotait. Son bas-ventre la tiraillait, réclamait assouvissement. Obéissante, elle remonta sa jupe pour découvrir ses cuisses. La brise s'engouffrait au creux de ses jambes jusqu'à chatouiller sa vulve. Elle avait laissé partir sa tête en arrière, avait écarté les jambes, laissant encore plus le vent la bercer, la caresser, la prendre. Elle s'était laissée couler dans cette extase de cette chaude après-midi. Elle s'était sentie extraordinairement vivante. Jamais les autres gélules ne lui avaient provoqué cette sensation de plaisir. Depuis elle chérissait cette nuit de l'Eroticôn qu'elle protégeait dans l'écrin honteux du secret. Jamais, elle n'en avait parlé à son mari ni même à son gynécopsychiatre. Elle avait perdu de vue depuis longtemps cette amie.

Ève cracha le dentifrice mêlé de salive. Elle releva la tête et regarda son reflet dans le miroir. En ce moment elle se trouvait laide : les signes de la vieillesse s'accentuant, elle ne reconnaissait plus son visage. Qui était cette femme aux traits fatigués et à la peau grisonnante, les lèvres blanchies de dentifrice et une tenace mélancolie accrochée au regard ? Ève ferma les yeux. Puis elle les rouvrit, son reflet était toujours là comme une accusation scandaleuse. Elle lui fit une grimace et de rage, ouvrit le robinet, se rinça la bouche et pénétra dans la chambre. Son mari dormait déjà, la plaquette de gélules gisant sur sa table de nuit. Ève avala la sienne. Aussitôt un sommeil épais lui tomba dessus comme une masse inerte qui écrasait son corps et enserrait son esprit. Elle ne put résister à la brutalité de la gélule. À peine ferma-t-elle les yeux que déjà les premières vagues s'écrasaient sur le sable noir de la plage canarienne.

Au quarante-huitième étage d'un immeuble à la transparence diaphane du quartier d'affaires du vingt-cinquième arrondissement de Paris, Valérie Orting, serrée dans son tailleur sombre à la coupe qui épousait son corps sculpté par les séances trihebdomadaires d'indoor cycling, se leva de son siège et munie de son Interface Numérique Personnelle, fit claquer ses hauts talons jusqu'à la salle de réunion. Tandis qu'elle marchait, elle récapitula mentalement les points importants du briefing qu'elle allait soumettre à son chef. Lorsqu'elle poussa la porte, son supérieur hiérarchique à la direction Marketing et Promotion de chez PharmaLys, était déjà installé. Renversé sur le confortable siège en cuir, légèrement de biais, un bras appuyé sur la table de forme ovoïde, il roulait entre ses doigts un stylet argenté en écoutant un jeune collègue du service Marketing Stratégique. Par sa pause à la nonchalance étudiée que ne pouvaient se permettre ses subordonnés, il signifiait sa position de pouvoir.

– L'Autorisation de Mise sur le Marché vient d'être donnée pour les gélules Ver Perpetuum et Locus Amœnus qui traitent l'anorexie des jeunes filles, expliquait le collègue de Valérie.

– Très bien. Préparez les scenarii du développement commercial. L'implémentation doit être agile.

Sans bruit, Valérie se glissa aux côtés de son collègue, en face de son chef, croisa ses jambes, alluma son INP et attendit, le dos bien droit, les mains posées sur la table.

Par l'immense baie vitrée face à elle se déployait le quartier d'affaires de Saint-Denis. Les tours gigantesques grignotaient tout l'espace et écrasaient de leur morgue l'ancienne basilique. Résidu d'un temps ancien, celle-ci se ratatinait sur elle-même, oubliée là comme un vieux vêtement qu'on ne se résout pas à jeter. Plus loin, enserrée sous le couvercle d'un ciel terne, Paris étalait sa mer grisâtre de toits, trouée par les immenses écrans publicitaires aux couleurs rutilantes. Valérie pouvait même distinguer les écrans qui recouvraient la Tour Eiffel, la Tour Montparnasse et celle de la Sorbonne/HSBC, images démesurées de femmes blanches au visage lisse, aux traits bien dessinés, à la bouche légèrement sensuelle, au sourire lumineux, vantant les mérites d'un véhicule autonome, des gélules oniriques tea time, et des injections de RevitaLisse. Chaque carrefour où se croisait la foule besogneuse était éclairé par un écran sur lequel défilaient deux ou trois publicités, fabriquées par les plus grands corporate artistes du moment. Valérie aimait l'esthétique qui s'en dégageait, cette beauté ordonnée, immédiatement compréhensible, témoin du moment présent, cette beauté harmonieuse, où chaque détail avait été pensé pour caresser l’œil Quand elle regardait les écrans croisés sur son chemin, elle était happée par le ciel bleu, les paysages époustouflants, les corps juvéniles aux courbes parfaites, les objets délicats. L'harmonie entre l'image et la musique l'aidait à supporter la laideur des couloirs de métro, assaillis dès leur ouverture par des hordes de No-Jobs qui s'agglutinaient sur les bancs ou jonchaient le sol. Heureusement que les distributions gratuites des gélules de classe D les rendaient amorphes ! Depuis quelques années, Paris Agglo' avait été contraint de recourir à cet expédient pour endiguer la délinquance causée par l'extrême pauvreté de plus de 30 % de la population. Valérie frissonna de dégoût en pensant aux vagabonds ronflants qu'elle avait croisés ce matin.

– Et sinon, annonça le collègue de Valérie, la revue Prescrire vient de publier sa liste des gélules oniriques à proscrire.

– Ah ! Et alors ?

– Et les gélules de la catégorie C-38 en font partie.

– C'est pas possible ! éructa le directeur. Ces médecins indépendants ! Quelle plaie !

– L'Association des Psychiatres des Zones à Haute Sensibilité dénoncent une forte augmentation d'hypersomnie et de somnolence diurne à cause de ces gélules.

– À qui sont-elles prescrites ?

– Aux femmes Musulmanes âgées.

Le visage du directeur marketing se détendit : cette association de psychiatres ne pesait pas lourd et ce qu'ils dénonçaient ne parviendrait jamais à obtenir une publicité médiatique digne de ce nom. Et ce n'étaient pas les patientes qui feraient un scandale !

– Que disent les key performance indicators ?

– Légère baisse du taux de clientes fidèles, net promoter score en forte baisse également. -10%. C'est le plus problématique.

– Contactez le service de pharmacovigilance pour recueillir leurs avis sur la question. Et mettez le service markéting dessus : faut qu'ils nous pondent un nouveau packaging !

Le directeur se tourna alors vers Valérie et d'un geste, l'invita à prendre la parole. D'une voix posée, toujours aussi méthodique, elle commença tout en faisant défiler ses slides.

– Nous entamons le lancement du complément onirique A201. Pour rappel, la cible est la femme mûre, récemment ménopausée. Les bénéfices clients sont la réduction des insomnies liées aux bouffées de chaleur et sueurs nocturnes, et la diminution des sautes d'humeur.

– Avec quelles gélules ce complément se combine-t-il ? interrompit le directeur.

– Avec les gélules de classe A et B- 50 à 60, prescrites pour les femmes entre 45 et 55 ans.

– La cible est réduite, remarqua le collègue de Valérie.

– Bien sûr, rétorqua, un brin agacée, Valérie, d'autant plus que les études de marché ont démontré que seules les CSP+ pouvaient se permettre d'investir dans le nouveau produit. Nous visons donc les femmes urbaines, actives, sportives, à fort capital culturel, qui font tout pour s'entretenir.

– Et puis ce genre d'insomnies ne dure que quelques mois, intervint de nouveau le collègue.

– C'est un produit sélectif, concéda Valérie. Et c'est ainsi que nous l'avions marketé. On va en faire un produit de luxe pour femmes vieillissantes qui veulent s'occuper d'elles-mêmes, rester jeunes et ne pas dépendre de leur corps.

– Et pour la diffusion ? Qu'est-ce que tu as prévu ? demanda le directeur.

– J'ai d'abord ciblé les magazines féminins. Je me suis entretenue avec la cheffe de rédaction chez Her : ils sont prêts à faire un article sur les nouveaux compléments oniriques. Ils vont nous inclure dedans.

– À côté de la presse, il faut cibler les influenceuses sur les réseaux sociaux.

– C'est prévu. Nous travaillons à les sélectionner.

– Et sinon, du côté des gynécopsychiatres ?

– Il faudrait que le service formation organise un colloque en direction des gynécopsychiatres des quartiers favorisés. On commencerait par Paris avant d'étendre à d'autres villes.

– Et pour les pharmaciens ?

– Idem.

– Et tu as contacté une agence de pub pour un ciblage publicitaire ?

– C'est fait. Nous avons rendez-vous dans deux semaines.

Le directeur se tut quelques instants, renversé dans son fauteuil, les jambes croisées. Puis, il ajouta :

– Et le nom du complément ? Vous l'avez trouvé ?

– Tranquill'Ménop ? FreeMénop ?

Le directeur fronça les sourcils, peu convaincu.

– Nous y travaillons encore, s'empressa d'ajouter Valérie. D'ailleurs, j'aimerais faire une nouvelle étude quali à ce sujet ?

– Il faut la faire vite, avant les colloques à destination des psychiatres.

Puis, le directeur se leva, remercia Valérie et s'en alla suivi du collègue. Valérie jeta un coup d'œil par la baie vitrée. Le ciel s'était encore assombri : la pluie n'allait pas tarder. L'écran publicitaire accroché sur le gratte-ciel voisin se mit à clignoter diffusant une lumière dorée qui rebondissait sur les vitres des immeubles à l'entour.

Valérie vérifia avec une pointe d'anxiété que le lycée de sa fille n'avait pas cherché à la joindre. Elle redoutait cet appel dont elle pressentait l'imminence. Au grand dam de sa mère, Kate intégrait aujourd'hui son lycée School'Mouv de secteur, après avoir été exclue de son lycée privé pour ses absences à répétition. Le Conseiller en Développement des Compétences qu'elle avait rencontré trois jours auparavant pour expliquer la phobie scolaire de sa fille et ses troubles alimentaires, s'était montré rassurant, habitué sans doute à gérer des apprenants dys-fonctionnels. Valérie avait rempli un Protocole d'Intégration des Apprenants Dysfonctionnels même si elle doutait de son efficacité. Elle avait posé des questions sur l'équipe pédagogique et les parcours proposés aux apprenants. Le Conseiller en Développement avait mis en avant les multiples projets entrepris par les Ingénieurs en Éducation Numérique du lycée. Devant ce discours louangeur, Valérie s'était un peu rassérénée avant de déchanter devant le peu de partenariats que le lycée avait signés avec les universités. Kate aurait un choix réduit parmi les universités publiques à fond privé : La Sorbonne/HSBC ou Assas/PrevalFinance. Il faudrait payer une université privée coûteuse. Le choix serait vaste tant le secteur s'était développé ces dernières années alors que rien n'en garantissait le sérieux. C'était bien là ce qui inquiétait Valérie : la plupart des universités privées dispensaient un enseignement de piètre qualité et le diplôme qu'elles décernaient avaient une valeur médiocre sur le marché de l'emploi, surtout à l'internationale. Et vu la phobie scolaire que développait Kate en ce moment, les plus prestigieuses universités seraient hors de portée. Valérie se sentit vaciller. Ces dernières semaines élever sa fille seule lui pesait.

L'écran de son INP indiqua qu'elle n'avait reçu aucun message. Elle soupira de soulagement tandis qu'elle enfilait son manteau pour rentrer chez elle, impatiente de recueillir les impressions de sa fille sur son nouveau lycée.

– Alors ?

– Ben quoi ?

– Alors ? Raconte, cette première journée ?

Devant le visage maussade de Kate, Valérie accentua encore le ton faussement excité qu'elle affectait lorsqu'elle s'adressait à elle, comme si l'enthousiasme qu'elle mettait dans sa voix pût couler dans son corps avachi pour lui insuffler un peu d'énergie.

– Bah... pas grand-chose à dire...

– Qu'as-tu choisi comme parcours ?

– Choisi, c'est beaucoup dire. Il n'y avait plus beaucoup de places dans les groupes. Dans le domaine sciences humaines, j'avais le choix entre « la maison à travers les siècles », « le régime alimentaire des héroïnes des séries américaines entre 2020 et 2040 » ou « les attentats terroristes des années 2030-2031 dans les pays occidentaux ».

– Et alors ?

– J'ai choisi le troisième.

– Tu as pu échanger avec les apprenants de ton groupe de travail ?

– Oui....

– Et ?

– Ils ont déjà passé la phase « cahiers des charges ». Ils font des recherches. Enfin, ils sont censés le faire. J'ai l'impression que ce sont plutôt les Accompagnants Scolaires qui mâchent tout le travail.

Valérie se raidit. Ses craintes alimentées par les rumeurs propagées par ses amies se révélaient juste. Dans les lycées de School'Mouv, la qualité de l'enseignement était médiocre. Les Ingénieurs en Éducation concevaient des parcours simplifiés que les apprenants les plus en difficulté pouvaient comprendre. Les Accompagnants Scolaires faisaient en sorte que les élèves validassent toutes leurs compétences de façon à garantir la paix au sein de l'établissement et pour que leur contrat fût renouvelé à la fin de l'année scolaire. L'objectif était que tous obtinssent leur baccalauréat. Les parents, les apprenants, le ministère, les rectorats, les journalistes, tous scrutaient les statistiques de réussite des lycées. À moins de 96% de réussite, le lycée n'était qu'une poubelle parquant derrière ses grilles les franges les plus perdues de la population des quartiers à Haute Sensibilité. Le nouveau lycée de Kate affichait péniblement 97% de réussite.

– Au fait, cria Valérie à sa fille qui quittait le salon, la tête rentrée dans les épaules, j'ai décalé le rendez-vous avec le gyné-copsychiatre, le docteur Paturel, comme tu me l'avais demandé.

Kate marmonna un borborygme incompréhensible et Valérie réchauffa le plat de lasagnes. Elle espérait beaucoup de ce nouveau gynécopsychiatre qui, selon les informations trouvées sur Internet, accomplissait des miracles sur les troubles de conduite alimentaire. En effet, l'ancien pédopsychiatre de Kate n'était parvenu qu'à stabiliser son poids sans jamais réussir à la faire regrossir.

Depuis que le Numérique pilote le ministère de School'Mouv, l'école est devenue un écosystème apprenant dans lequel enfants et adultes échangent de manière horizontale afin de coconstruire les savoirs, dans un climat de bienveillance mutuelle. Dans chaque groupement d'établissements, les Ingénieurs en Éducation définissent les différents parcours proposés aux apprenants, qui épousent parfaitement leurs compétences individuelles. Grâce à des méthodes agiles et coopératives, les apprenants développent leurs compétences et s'auto-évaluent. Les Accompagnants Scolaires ne sont pas des dispensateurs de savoirs mais des accompagnants qui travaillent au côté des apprenants. Le vivre-ensemble est une priorité dans l'école inclusive pour ouvrir l'école sur son territoire. Les partenariats avec les corporations sont une aide précieuse pour encapaciter les apprenants et leur permettre de s'insérer dans la société.

Ève Paturel, L'École Numérique,

ed. Mognard/Microsoft, chapitre 1, 2071 (épreuves)

Une après-midi de novembre, assise devant son Interface Numérique Personnelle, Ève Paturel s'efforçait de relire les épreuves de son nouveau guide pratique sur l'éducation que son éditeur venait de lui envoyer. Elle n'arrivait pas à se concentrer. La nuit précédente, elle s'était réveillée plusieurs fois et elle avait même fini par avaler une nouvelle gélule, ce qui était déconseillé par tous les psychiatres.

Les lignes dansant sous ses yeux, de guerre lasse, elle se leva. Un café la requinquerait. Sa cuisine, nettoyée la veille par l'ubérisée, étincelait. Elle regarda avec satisfaction la ligne parfaitement claire de chacun des appareils électro-ménagers. Elle mit en marche la cafetière, tourna la tête vers la fenêtre.

Novembre déversait son froid venteux sur Paris. Depuis deux jours, il pleuvait une pluie drue, glaçante, qui s'infiltrait dans les brèches des immeubles. Le matin, les passants courbaient le dos pour atteindre la station de métro la plus proche. De sa fenêtre, Ève les observait. Chacun s'efforçait de marcher d'un pas rapide, chacun isolé sous le poids de sa journée de travail, chacun voûté, chacun triste. La menace du chômage ternissait les visages, et les rendait tranchants, presque insensibles. Tout un peuple suivait un chemin rigoureux et obscur, éclairé seulement par les écrans publicitaires, véritables enseignes militaires, qui balisaient l'itinéraire domicile-bureau.

Ève but son café à petites gorgées, l'esprit ailleurs. Malgré la chaleur du breuvage amer, elle frissonna. Elle décida de sortir. Marcher lui donnerait de l'énergie.

Elle descendit la rue des Martyrs d'un pas languide, ignorant les vitrines des magasins qui s'apprêtaient pour Noël. Quelques femmes chargées de paquets remontaient la rue. Ève slaloma entre les No-Jobs, étalés au carrefour depuis des mois, sur des couvertures humides d'urine et répugnantes de crasse. Elle évita de poser son regard sur leurs visages rubiconds, leurs regards vitreux et leurs joues tuméfiées par l'alcool. Les gélules oniriques de classe-D distribuées gratuitement par Paris Agglo' les abrutissaient. Ils gisaient, amorphes, n'ayant de la force que pour soulever leur bouteille d'alcool. De temps à autre, dans leur délire d'ivrognes, ils éructaient une onomatopée comprise par eux seuls. Un de leurs chiens vint renifler les chaussures d'Ève tandis qu'elle patientait pour traverser.

Elle continua sa marche erratique, le regard de temps à autre happé par la lumière vive d'un écran publicitaire. Ses oreilles captaient les slogans susurrés par des voix féminines. Elle longea les décombres du centre commercial des Halles ravagé par un incendie il y a quelques années. Parvenue Rue de Rivoli, la saleté lui sauta aux yeux. Les détritus qui débordaient des poubelles s'amoncelaient dans les caniveaux tandis que des femmes au regard terne, accompagnées d'enfants qui geignaient faiblement, fouillaient les immondices. Ève ferma les yeux devant ce spectacle. Une pluie légère mais glaçante se mit à tomber ; elle rabattit sa capuche.

La foule s'intensifia. Des flaques se formèrent sur le trottoir défoncé. Elle devait négocier son chemin entre les grappes de clients qui sortaient des magasins et les No-Jobs qui, la main tendue, attendaient une aumône que les consommateurs, tout à la joie de leur achat, leur refusaient. L'immobilité des uns contrastait avec l'agitation des autres, le silence avec les pépiements ininterrompus des conversations.

Assaillie, Ève se réfugia dans un magasin de décoration. Sous la chaleur, elle suffoqua, ôta son manteau humide et se perdit dans les rayons. Les étagères alignaient à l'infini la reproduction de la même tasse, du même coussin, du même cadre. Elle était cernée par les déclinaisons du même objet en vert, rouge, jaune, bleu, éclairé par une lumière oppressive. Son regard tourbillonnait d'un objet à l'autre, incapable de se poser, ne cessant d'être appelé par un nouveau bougeoir, un plateau, une assiette, une table basse, un tabouret, une lampe. Elle errait dans le magasin, chaque rayon semblant la conduire inévitablement à un autre. L'amoncellement d'objets n'avait pas de fin.

Bousculée par des clients excités, Ève se retrouva, ahurie, face à un miroir en pied au contour en fer forgé. Il lui renvoya l'image d'une femme mûrissante, comme disent les publicités, dont les efforts pour dissimuler son âge étaient patents. Les racines blanches trahissaient la coloration de la chevelure ; l'épaisse couche de fond de teint accentuait les sillons des rides ; le ventre s'épanouissait sous le pull. Ève détailla le corps dans le miroir avec la rigueur d'une directrice de ballet : le bourrelet du ventre, la poitrine tremblante, les tâches de vieillesse, les rides au cou, le dos voûté, ce relâchement de tout son corps qui se rebellait contre les séances bihebdomadaires de sport, les crèmes hydratantes et purifiantes et les colorations. Par son avachissement, il proclamait sa liberté de ne pas cacher les stigmates du temps qui passe.

Dégoûtée, Ève s'éloigna. La musique, forte, répétitive, lui martelait les oreilles. Elle prit d'un geste mécanique une bougie qui reposait inerte au milieu d'une cinquantaine d'autres bougies. Le parfum de synthèse qui s'en dégagea lui donna la nausée. Elle la reposa et s'enfuit.

Hagarde, elle fut prise par le flot tempétueux des passants qui coulait sur le trottoir. La nuit était tombée. La pluie avait cessé. Ève rentra chez elle d'un pas lourd.

– Tiens ! Tu es là ? Que fais-tu dans le noir ?

Oscar Paturel demanda à l'assistant vocal d'allumer les lampes et la lumière envahit le salon.

– J'avais besoin de silence.

Ève s'extirpa du canapé où elle s'était lovée, lissa ses traits chiffonnés, chassa ses pensées noires et mit un sourire sur son visage.

– Tu as faim ? lui lança son mari depuis la cuisine où il se versait un grand verre d'eau.

Sans attendre la réponse, il continua :