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Retiré en Touraine, Antoine Devilatte décide d’écrire le récit de sa vie.
Mémoires ou roman ? Le lecteur en décidera.
A quinze ans, en 1798, il quitte ses parents, négociants à Smyrne, pour gagner la France.
Il lui faudra vingt-cinq ans, pour un voyage qui n’aurait dû prendre que peu de mois.
Au cours de son périple, trois hommes vont marquer son histoire : le pacha de Janina, Ali de Tébélen, potentat cruel et fourbe, le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali, modeste officier qui se taille un royaume et fonde une dynastie et, enfin, Napoléon obsédé par l’extension de son empire en Orient. Simultanément trois femmes, la vénitienne Angélina, la grecque Elena et l’anglaise Ann, occuperont, à des degrés divers, ses pensées et parfois ses nuits.
Son parcours le conduira de Constantinople à Venise puis au Caire mais il reviendra toujours à Janina, cité mystérieuse, où les tambours d’Ali Pacha résonnent sur le lac et surtout dans ses souvenirs.
Antoine, qui peine sur son manuscrit, écoute les suggestions de son ami Alexandre Dumas qui, fort de son expérience, lui conseille de privilégier le roman au détriment de l’exactitude de ses Mémoires.
Pour le lecteur, peu importe, quel adolescent ne rêverait de vivre de telles aventures, à une époque où Napoléon arrivait à Moscou quand, le même mois, Méhémet Ali s’emparait de La Mecque ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après un diplôme de Droit et une licence d'Histoire à la Sorbonne, Philippe Cartier s'est orienté vers le monde de la finance ; cadre dans une grande banque française, il a dirigé une succursale régionale puis, de retour à Paris, s'est spécialisé dans les activités boursières, démarche qui l'a conduit à devenir associé dans une société de Gestion Patrimoniale. Pour autant il n'a pas oublié ses anciennes amours, notamment son attirance pour les études historiques qui s'est concrétisée par une première tentative littéraire.
Lors d'un de ses voyages dans le monde méditerranéen, la découverte de Ioannina (Janina en turc), capitale du célèbre pacha Ali de Tébélen, l'a incité à pénétrer plus avant dans les aventures d'un homme redoutable déjà présent dans Le Comte de Monte-Cristo !
Aujourd'hui, retraité, l'auteur dispose des bibliothèques parisiennes pour étayer ses recherches, toutefois il reste un disciple du grand Alexandre Dumas dont il rêve d'égaler l'art romanesque. Bien entendu il n'ignore pas que, de ce fait, il risque d'encourir les flèches des historiens sérieux mais le prix à payer est faible comparé aux plaisirs de l'imagination.
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Seitenzahl: 577
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Les tambours de Tébélen
Roman
Philippe Cartier
À Maélly,
En souvenir de nos voyages à Ioannina.
Voici sans doute la leçon principale de mon apprentissage dans l’art du récit : mensonge et vérité forment un couple indissociable.
Mieux, c’est par le mensonge qu’on agrandit la vérité.
E. Orsenna. L’Entreprise des Indes.
Les seuls personnages vrais sont ceux qui n’ont jamais existé…
Le roman historique lui-même a d’autant plus de chance d’être réussi que la part d’imagination y est plus grande.
D. Fernandez. L’Art du roman.
ANTOINE DEVILATTE et L’ÉCRITUREJanvier 1840
L’année nouvelle apporte les grandes décisions.
Dans le cas présent, il n’y en a qu’une seule : écrire.
Cela peut paraître simple, le monde est rempli d’exploits bien plus retentissants. Pour moi, soldat de fortune, je n’ai jamais tenu la plume et l’exercice s’avérera périlleux.
Actuellement retiré en Touraine dans ma propriété des Gros Ormes, je suis âgé de cinquante-sept ans et me nomme Antoine Devilatte. Ma situation matérielle est aisée si l’on ne considère que les revenus agricoles de mon domaine, la terre est riche et les fermiers diligents. Au-delà de ces apparences, au cours de ma carrière j’ai constitué un capital discrètement placé loin des regards curieux du voisinage.
Cette indication n’a pour but que de délivrer la suite de mon récit des soucis financiers qui perturbent trop souvent les péripéties les mieux tournées.
Au moment où j’entame cette relation, je vis seul, avec une fidèle servante et quelques domestiques.
Dans quelques mois, notamment pendant la bonne saison, ma solitude sera coupée de parenthèses, visites d’amis et invitations de relations habitant la région.
Enfin, je préciserai, pour terminer cette présentation et pour ne pas alourdir mon récit ultérieur de détails oiseux, que ma santé est encore bonne. Parcourir une douzaine de kilomètres sur les levées de la Loire est un exercice fréquent et il m’arrive de chasser à courre chez mon voisin, le marquis de P… Vous aurai-je tout dit si j’ajoute que ma taille est proche de six pieds, soit environ un mètre quatre-vingts dans les nouvelles mesures et que mon poids, un peu fort j’en conviens, se rapproche des cent quatre-vingts livres?
Mon propos est donc d’écrire, enfin de relater ma carrière et mes aventures, travers commun aux gens d’un certain âge.
Aussi le présent devrait-il être absent de cette relation qui se limitera aux péripéties d’autrefois.
En fait, très vite, je vais m’apercevoir que je ne peux séparer mes années de jeunesse de ma vie quotidienne. Aussi trouvera-t-on des digressions que de bons esprits déclareront déplacées, mais les allées et venues entre le présent et le passé ne sont-elles pas inhérentes à tout individu dont la mémoire s’élargit avec l’âge?
Chapitre UNUN DÉBUT DANS LA VIE
La Méditerranée est une mer d’une absurde petitesse;
l’étendue et la grandeur de son histoire nous donnent à rêver qu’elle est beaucoup plus vaste qu’en réalité.
L. Durrell — Balthazar.
Le 23 juillet 1798, le général Bonaparte fit son entrée au Caire à la tête de cette jeune armée qui venait de triompher à l’ombre des Pyramides, et d’apprendre au monde que César et Alexandre avaient un successeur. Une semaine plus tard, le 1er août, la flotte française fut coulée par Nelson devant Aboukir.
À la même époque, je quittai Constantinople sur un vaisseau turc à destination de l’Égypte. La coïncidence m’était inconnue, et pourtant cette date symbolique marqua le début de mes aventures. À ce moment ma famille résidait à Constantinople, nous étions donc dans l’année 1213 de l’hégire. Simultanément, Bonaparte datait ses dépêches de Thermidor an VI, mais aujourd’hui dans la France de 1840, le retour au calendrier traditionnel s’impose : nous étions donc en août 1798.
Oublions cet embrouillamini de dates, je venais d’avoir quinze ans, Bonaparte n’en avait pas trente et cet écart, si minime fût-il, paraissait à l’adolescent que j’étais de l’ordre du siècle. La renommée du général français avait déferlé sur l’Europe, le Divan ne s’en était guère ému jusqu’au débarquement en Égypte, à la défaite des Mamelouks et à l’installation au Caire d’une armée occidentale. L’ombre des croisades planait sur le monde musulman.
J’ai suggéré que j’étais sujet du sultan puisque vivant à Constantinople. En fait, ma famille est française, installée à Smyrne où je suis né le 23 janvier 1783, elle fait partie des négociants marseillais venus, au début du siècle, développer leur commerce dans les échelles du Levant.
Mon enfance se déroula donc sur les quais de Smyrne, rêvant devant les vaisseaux chargés de produits d’Orient destinés à l’Europe chrétienne, curieux surtout des nouvelles que les marins colportaient dans les auberges du port.
Évidemment, la meilleure information provenait des officiers de la marine française qui, à l’occasion d’une escale, rapportaient à mes parents les bouleversements agitant leur patrie de cœur.
Si je reviens un peu en arrière, par exemple vers ma dixième année en 1793 : je ne savais pas encore que l’Ancien Monde allait exploser. Pour l’instant, mes préoccupations se bornaient à mes études au collège des frères, comment pouvais-je me douter que j’étais sur la ligne de fracture entre l’Orient et l’Occident, entre une société figée et le mouvement des idées, entre l’immobilisme et l’aventure inimaginable d’un jeune militaire révélé par le siège de Toulon?
Bien entendu il est facile aujourd’hui, en 1840, d’apprécier le poids de la dernière décennie du XVIIIe siècle, mais, pour un jeune garçon, l’avenir se limitait au comptoir géré par son père dont, à l’évidence, il prendrait la suite.
Avant même que j’atteigne ma quinzième année, tous les projets familiaux furent anéantis par la grande politique des États. En un mot, la Révolution française mit le sultan de méchante humeur, les atteintes au pouvoir absolu et à la religion risquaient de se propager dans un empire ottoman bien fragile et qui ne tenait que par ces deux piliers.
Les représailles furent simples : les privilèges accordés aux négociants français dans les échelles du Levant, et notamment à Smyrne, furent supprimés.
On eut pu s’étonner que l’administration du sultan, très déliquescente sur beaucoup de sujets, fût à même d’imposer une telle mesure à des centaines de kilomètres de Constantinople. C’était sans compter avec les concurrents de la place qui s’empressèrent de mettre en application les directives de la Porte, avec l’aide d’une police toujours sensible aux arguments monétaires.
Ma famille, sous l’impulsion de mon père, se replia à Constantinople pensant que notre commerce subsisterait avec l’appui de quelques relations. En fait mon père avait assez peu d’illusions et souhaitait surtout nous mettre à l’abri de représailles locales, en nous intégrant au sein d’une communauté européenne plus importante. Il fit l’acquisition d’une maison sur les hauts de Pera; de la terrasse je découvrais, au-delà du pont de Galata, la vieille ville et ses mosquées. C’était surtout l’activité incessante des navires dans le Bosphore qui monopolisait mon attention, premier indice de ma vocation maritime. Ces années, dans la capitale de l’Empire, complétèrent ma formation grâce aux écoles religieuses françaises, surtout fréquentées par la classe dirigeante turque. Sans m’en rendre compte, j’assimilais non seulement la langue, mais surtout les raisonnements de l’aristocratie étroitement tenue en laisse par le sultan.
Plus tard et je m’en expliquerai le moment venu, cette imprégnation du milieu ottoman me sera d’une grande aide.
Parallèlement à mes études, je commençai à travailler avec mon père. Malheureusement son activité commerciale n’avait plus la même envergure qu’à Smyrne : les places étaient chères, les négociants trop nombreux et les acheteurs européens, notamment les Français, notre fonds de commerce principal, peu enclins aux achats exotiques dans un contexte troublé.
Mon père avait la chance d’avoir conservé des liens amicaux avec un négociant, autrefois installé à Marseille, Monsieur Lion. Spécialisé dans le négoce du tabac, il habitait Kavala, modeste port de Macédoine, à environ cinq cents kilomètres de Constantinople. Notre ami Lion (appellation utilisée par mon père qui frappait mon jeune esprit) comprenant l’intérêt de contrôler la filière s’était implanté à Kavala. Il avait adjoint à son activité d’exportateur de tabac, celle de propriétaire de terres agricoles au nord de la ville, notamment dans la plaine de Philippes. À ce titre, il était plus qu’un simple commerçant, transformant et expédiant sa propre récolte de tabac. Il s’inscrivait dans la bourgeoisie locale, parmi les proches du gouverneur de la région dont les bonnes grâces n’étaient pas à dédaigner.
Si j’insiste un peu longuement sur ce monsieur Lion, c’est simplement parce qu’il allait infléchir ma destinée; disons plus modestement que ma vie changera du tout au tout le jour où, de passage à Constantinople, il rencontrera mon père. Ce dernier s’inquiétait de mon avenir dans le cadre d’un comptoir commercial moribond, dans un empire ottoman délabré qui rejetait en bloc toute influence française et dans l’incertitude du devenir politique de la France révolutionnaire.
De ces doutes, le moindre, lui semblait-il, était le dernier, et quoi qu’il en coûtât à ma famille, mon retour à Marseille fut envisagé et organisé avec l’aide de ses relations. Ce fut notre ami Lion qui fournit la solution la moins dangereuse, la plus aisée à mettre en place, et, pensait-il de bonne foi, la plus rapide. Sans me douter de leurs conséquences, j’assistais aux conversations de mon père et de monsieur Lion; à vrai dire assister est le mot qui convient, car mon attention était tout entière tournée vers le Bosphore et les manœuvres des voiliers qui remontaient le détroit vers la mer Noire. Les premiers arguments furent avancés par le négociant de Kavala :
«Cher ami, vous souhaitez que votre fils rejoigne Marseille, enfin disons la France, non pas que les perspectives y soient très claires, mais elles ne sauraient être pires qu’ici. Pour nous, notre vie, notre activité, nos réseaux n’ont de raison d’être que si nous restons dans l’Empire ottoman; en revanche, pour un garçon de quinze ans, sa vie est à faire et tous les changements survenus dans le royaume (enfin l’ex-royaume) de France apporteront sûrement de nouvelles possibilités. Pour les saisir, accordez-moi ce point, il vaut mieux être sur place. À Marseille, je le recommanderai à mon ami Morrel, l’armateur du Pharaon, ce magnifique navire qui a relâché, ici même, le mois dernier. Son frère a monté une maison de banque et il pourra former et, peut-être, embaucher Antoine, ses études terminées.
Mon père hocha la tête :
— Nous sommes bien d’accord sur l’idée, mais mon problème est de la mettre en forme. Le voyage par terre est beaucoup trop long, même si la partie dangereuse s’arrête à Venise plus ou moins sous tutelle française. Il reste à traverser tous les Balkans, en théorie sous contrôle turc, en pratique aux mains de bandes de brigands, les fameux haïdouks. Par mer le contournement de la Morée, en admettant que l’on trouve un passage sur un vaisseau français à destination de Corfou, est aléatoire; l’alliance de la Porte avec la Russie a créé une armada qui a quitté Constantinople, il y a quelques semaines, pour rejoindre les ports du Péloponnèse tenus par les Français, avec l’objectif de mettre la main sur Corfou et les Sept-Îles. Je vois donc mal un vaisseau français passer au travers, au mieux les passagers seraient renvoyés ici même et sûrement pas conduits à Marseille!
Monsieur Lion, en négociant avisé, opinait à cette analyse, mais conservait par-devers lui quelques arguments :
— Tout cela est bel et bien dit, cher monsieur Devilatte, mais j’ai des informations récentes en provenance de mon ami le gouverneur de Kavala qui les tient lui-même du Divan, et vous savez combien le gouvernement ottoman est bien renseigné. D’après cette source, une flotte française très importante vient de quitter Toulon, sa destination n’est pas évidente. Si l’on exclut l’Italie du Sud sans intérêt pour Bonaparte, il reste Malte, les îles ioniennes, particulièrement Corfou très mal tenue par les faibles troupes du général Dupont, et enfin l’Égypte. Cette dernière hypothèse paraît extraordinaire, mais le déploiement de forces est tel que l’objectif ne saurait se borner au contrôle de Malte et de Corfou. D’ailleurs, ajouta Lion, j’ai retrouvé dans la gazette d’octobre 1797, après le traité de Campo-Formio, une phrase du général français qui semble prémonitoire : les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Égypte.»
Mon père visiblement ne voyait pas où voulait en venir son ami. Pour moi le mot Égypte m’avait tiré de ma méditation maritime. Cette terre magique faisait certes partie de l’Empire ottoman, mais avec une connotation historique qui allait bien au-delà des rêveries orientales traditionnelles.
Sans laisser à mon père le loisir de développer ses doutes, et ses objections, son interlocuteur reprit la parole :
«Je sais évidemment que si l’on retient l’hypothèse égyptienne, il reste à tromper la flotte anglaise qui veille entre la Corse, la Sicile et la Crète. L’escadre française peut passer entre les vaisseaux ennemis, la mer est grande, les Anglais ont une flotte de qualité certes, mais peu nombreuse.
— Je suis prêt à envisager votre hypothèse, mais quelle place réservez-vous à mon fils que je souhaite envoyer en France…?
— … Et qui va se retrouver en Égypte, ajouta le cher monsieur Lion, qui enchaîna : réfléchissons deux minutes, si vraiment Bonaparte débarque en Égypte avec un corps expéditionnaire conséquent, ce n’est pas un simple coup de main, mais bien une installation significative. Il y a donc tout intérêt pour votre fils Antoine à se trouver près du soleil. Qu’il soit remarqué par le général le plus populaire de France donc le plus célèbre d’Europe, sa fortune est faite; je veux simplement dire qu’il pourra regagner Marseille… – levant les bras au ciel, mon père n’était qu’à moitié convaincu, mais il ne put couper la parole à son interlocuteur – de toute façon, nous serons rapidement fixés sur la destination précise de cette flotte, je reste à Constantinople pendant quelques semaines, et si mon hypothèse se vérifie, j’ai une solution à vous soumettre pour envoyer votre fils à la rencontre du grand Bonaparte.»
Sur ces mots, monsieur Lion nous salua et quitta notre terrasse pour rejoindre son ami, le vizir Mulhad, dont il tenait toutes ses informations.
Dès lors, bien que rien ne fût décidé, mon sort était arrêté et la machinerie de l’histoire allait se mettre en branle. En attendant les nouvelles du Lion de Kavala, j’errais dans Constantinople comme un écolier profitant de ses derniers jours de vacances, mais avec l’anxiété qui l’étreint à l’idée de découvrir une nouvelle prison et des condisciples inconnus. À vrai dire, mes quinze ans étaient partagés entre le chagrin de quitter mes chers parents et l’excitation d’un départ pour ce pays mythique, l’Égypte, et pour son conquérant qui ne l’était pas moins.
Les promenades dans la vieille cité me menaient souvent à l’extérieur des murailles ruinées depuis le siège de 1453, vers la mosquée d’Eyüp reconstruite à l’identique après le tremblement de terre qui avait abattu l’originale de 1458. Au fond de la Corne d’Or, autant dire au bout du monde, le quartier était charmant, à l’abri de l’activité fébrile du centre de la ville; proche de la mosquée, la fontaine traditionnelle, entourée de platanes, ménageait un espace propice à mes pensées vagabondes. Au-delà, un cimetière s’étageait dans les collines, je parcourais ses allées ombragées au milieu des stèles discrètes qui en faisaient presque un parc d’agrément. Ces cippes, surmontés d’un turban ou d’un fez, parfois de fleurs pour la tombe d’une femme, évoquaient les générations arrivées à Constantinople depuis quatre siècles. À ces innombrables colonnes répondait à mes pieds une forêt de mâts. Là s’ouvrait un bassin tout en longueur, d’environ sept kilomètres, formant un port naturel où se concentrent les embarcations réservées au trafic local. Je les détaillais, les énumérais pour vérifier mes connaissances : quelques chebeks, de vieilles galères, des tartanes, beaucoup de caïques, mais surtout mon modèle préféré, le kilanguitch, en français l’hirondelle, dont j’admirais la vitesse lorsque, bien mené par un expert, il sortait de la Corne d’Or pour aborder les vents et les courants du Bosphore.
C’était dans cet immense détroit, bordé au sud par les murs du palais du sultan, qu’étaient ancrés les vaisseaux de haute mer qui ne pouvaient, du fait de leur taille, trouver abri dans la Corne d’Or. Habituellement, il ne s’agissait que de navires de commerce appartenant pour la plupart à des armateurs vénitiens et génois présents de tout temps à Constantinople. Depuis peu, des bateaux militaires turcs, frégates, trois-mâts armés de 78 canons, vieux galions transformés en transports de troupes et même la grande galère du sultan, étaient amarrés, en partie à Eminonü sous les murs de Topkapi, en partie de l’autre côté du Bosphore sur la rive d’Usküdar. Il ne régnait pas encore une activité fébrile sur cette modeste armada, mais sa seule présence et les quelques pelotons de janissaires qui arpentaient les quais renforçaient ma certitude de participer, sous peu, aux changements du monde et à l’aventure de l’Histoire.
Rempli de ces perspectives grandioses, pour ne pas dire démesurées eu égard à ma modeste personne, je regagnais la maison familiale espérant, et craignant tout à la fois, entendre les timides remarques de mon père face aux fortes certitudes de notre ami de Kavala.
Deux ou trois semaines passèrent, la température de juillet devenait insupportable, la brise d’été, traditionnelle à Smyrne, ne se manifestait guère à Constantinople, ville où par ailleurs on gelait en hiver avec le vent du nord. Les bassins du port, sans une ride, réverbéraient lumière et chaleur, mais surtout diffusaient des effluves auxquels mon odorat, en l’absence de vent, ne parvenait guère à s’habituer.
Dans cette parenthèse où s’endormaient la ville, la flotte et l’armée, éclatèrent deux nouvelles, pas tout à fait surprenantes pour moi, mais accablantes pour les habitants de Constantinople, toujours obsédés par le vieux fantasme des croisades.
D’une part les Français, ou plutôt Bonaparte et son étoile, étaient passés au travers des mailles du filet tendu par Nelson. Bien plus surprenant, car mettant directement en cause la suprématie militaire de l’Empire ottoman, peu de jours après son débarquement, Bonaparte écrasa en deux rapides combats les bataillons mamelouks.
Mon sort était alors scellé. Les prévisions de Lion s’étant réalisées, il me donna rendez-vous chez un de ses amis turcs qui disposait d’une résidence dans le quartier européen de Galata. Ce fut ma première rencontre avec un homme promis à une destinée historique, aujourd’hui vice-roi d’Égypte, le grand Méhémet Ali.
Permettez au mémorialiste de poser une question : aujourd’hui, 20 février 1840, je peux retracer la vie de Méhémet Ali depuis notre première entrevue à Constantinople en juillet 1798; je dispose donc d’un jeu truqué puisque je vais vous entretenir de mes aventures passées en connaissant leur devenir et par ce fait mon récit risquera d’être déformé. Oublions ce que devint Méhémet Ali, ignorons qu’il est aujourd’hui le vizir le plus puissant de l’Empire ottoman et que son pouvoir contrebalance celui du sultan de Constantinople.
Donc rendez-vous fut pris. Âgé d’une trentaine d’années, de stature moyenne, il me fixa d’un regard d’une extraordinaire vivacité, d’une mobilité remarquable, selon la description trouvée dans une chronique de l’époque qui résumait exactement mes souvenirs. Bien que d’origine albanaise, il vivait à Kavala où il avait rencontré notre ami Lion. L’invasion de l’Égypte avait déclenché la mobilisation générale de l’Empire Turc, à ce titre Kavala avait fourni un contingent de 300 hommes que Méhémet Ali commandait. Cette troupe irait rejoindre, à Constantinople, le gros du corps expéditionnaire ottoman. Monsieur Lion fit les présentations :
«Mon ami et compatriote, Monsieur Devilatte et son fils Antoine, cause première de cette réunion, ajouta-t-il en souriant à l’attention de Méhémet Ali; puis se tournant vers moi et vers mon père, il précisa : un ancien compagnon de Kavala qui m’a souvent aidé dans mes relations avec l’administration locale et dont la famille, depuis longtemps, commerce avec l’Europe chrétienne.»
La conversation progressa, très vite je fus embarqué aux bons soins de cet homme sur la seule recommandation de Lion (après tout, pour mes parents, il s’agissait d’un officier turc qui allait combattre les Français, ce qui n’était pas un profil idéal). Mais l’homme était ouvert, sympathique, il ne connaissait des Français que son ami de Kavala et le tenait en haute estime. D’ailleurs, au cours de la conversation, je crus saisir chez mon futur tuteur une vive admiration pour Bonaparte et ses talents militaires.
Mon départ fut retardé de quelques jours pour des raisons matérielles, simplement pour me trouver un passage sur une ancienne corvette suédoise passée sous pavillon turc et rebaptisée La Soureiah. À son bord s’embarquèrent Méhémet Ali et des officiers généraux turcs destinés à organiser, dans certains ports de Morée, la levée des troupes à destination de l’Égypte. Cette faveur, je veux dire ma navigation sur La Soureiah, était à porter au crédit de notre ami de Kavala, car, dans l’ensemble, la communauté française fut très mal traitée par Selim III, sultan capricieux, velléitaire et d’un naturel cruel. Ce trait, je le découvrirai plus tard, n’avait rien d’original, c’était la marque banale de tous les sultans habitués à massacrer leurs familles pour parvenir au pouvoir. Quel souci pouvaient-ils donc avoir du sort des infidèles?
Dès la déclaration de guerre de la Porte, datée du premier reybel de la 1213e année de l’hégire, toute la délégation française fut enfermée aux Sept-Tours, château prison de réputation redoutable, en violation du droit élémentaire des diplomates. Simultanément les négociants français les plus fortunés, notamment un ami de mon père le consul général de France à Smyrne, furent arrachés à leurs familles et plongés dans les cachots des forteresses disséminées le long du Bosphore. J’appris toutes ces funestes nouvelles beaucoup plus tard, car ma famille, qui avait suivi monsieur Lion sur la route de Kavala, n’eut pas à se plaindre du moindre tort.
Dirai-je dès maintenant comment je fus informé des malheurs des Français de Constantinople et des échelles du Levant? Pour cela, il faut me référer à la chronique de François Pouqueville dans un autre lieu et un autre temps. Sans anticiper, cet homme remarquable fut un compagnon dont l’amitié ne me fit jamais défaut.
On était déjà début septembre quand, en avant sur le gros de la flotte, La Soureiah leva l’ancre. Accoudé au bastingage de la poupe, un jeune garçon de quinze ans aurait donné tout Robinson Crusoé, son héros du moment, pour être encore sur les quais de Smyrne, à proximité du comptoir paternel.
À deux heures, le 4 septembre, le capitan pacha, amiral de la flotte destinée à l’Égypte, quitta notre bord. Aussitôt on tira le canon de partance et notre corvette, faute de vent, fut remorquée par six chaloupes jusque devant Dolma Bakché. Un peu au-delà, une légère brise gonfla nos voiles et permit au reis, capitaine du navire, de doubler la pointe du sérail sans la honte d’être guidé par des haleurs. Il eut, en revanche, celle d’être ridiculisé par le tir réel d’un coup de canon, en l’honneur du sultan, qui faillit couler un caïque mal placé entre notre vaisseau et les murailles du palais de Topkapi. La navigation en mer Égée bénéficia de conditions favorables grâce auxquelles nous relâchâmes au Pirée deux jours plus tard. Une partie des officiers turcs quitta le bord à cette escale, les autres furent déposés ultérieurement à Monemvasie, ville fortifiée sur un promontoire qui devait approcher les trois cents mètres de haut. Cette citadelle, telle une bête aux aguets, forte d’une garnison d’une centaine d’hommes, commandait le passage vers la pointe est de la Morée et la route maritime obligatoire pour le trafic entre les Républiques italiennes et Constantinople. Un de mes compagnons m’expliqua tout cela en précisant que l’intérêt essentiel de Monemvasie, de nos jours, consistait à concentrer les troupes levées dans le centre et l’est du Péloponnèse pour le service du sultan. En doublant l’île de Cérigo, qui porte en français le beau nom de Cythère, les vents devinrent contraires et notre reis, obligé de louvoyer, se retrouva au sud de la Crète, à proximité de la côte libyenne. Cette dérive nous éloignant fort du point de rendez-vous avec le reste de la flotte, il fut donc décidé de parvenir directement à Alexandrie en espérant trouver la flotte anglaise en surveillance pour nous éviter d’aborder directement une place aux mains de Bonaparte. Profitant des vents du nord-ouest, constants dans cette région jusqu’à l’équinoxe d’automne, nous envisagions de longer la côte africaine assez rapidement. Malheureusement le vent de terre soufflant la nuit nous obligea à jeter l’ancre au crépuscule pour ne pas reperdre le chemin gagné dans la journée. Cet accident de navigation devait être ma chance, enfin de ce que je croyais être une chance! Lorsque le jour parut, quelle ne fut pas la surprise du capitaine de trouver à l’ancre, à quelques encablures, un vaisseau de petite taille qu’il jugea être une tartane livournaise! Bien que difficile à identifier, il ne présentait pas un grand danger, sans canons apparents, avec un équipage peu fourni par rapport à celui de notre corvette. L’incertitude fut de courte durée, un canot se détacha de la tartane alors qu’un pavillon hissé simultanément faisait état de l’envoi de parlementaires. Le capitaine constituait toute la délégation, il laissa ses quatre marins dans la chaloupe et monta à bord de notre vaisseau. En deux mots, il précisa que son navire rapatriait une douzaine de Français, militaires ou autres, plus quelques domestiques, essentiellement pour cause de blessures et de maladies. La Madonna di Monténégro, tel était le nom de cette tartane, avait appareillée d’Alexandrie peu de jours auparavant et avait serré au plus près la côte d’Afrique pour échapper aux frégates anglaises peu adaptées aux fonds sablonneux, fréquents sur cette partie du rivage. Notre corvette n’aurait eu aucun mal à arraisonner la tartane, et c’était bien l’avis de l’équipage pour lequel toute prise est de bonne guerre, sans compter les éventuelles rançons des officiers français. Je pouvais suivre les conversations en turc de nos marins et leur hostilité évidente vis-à-vis du bateau voisin, mais mon sort n’était pas en question puisque ma destination finale était de retrouver l’armée française en Égypte. Méhémet Ali, présent sur le pont, questionna le capitaine de la tartane :
«Quelle est actuellement la position des Français en Égypte?
Sans hésiter, la réponse fut claire :
— Mauvaise, Le Caire est en rébellion, les mamelouks se sont repliés en Haute-Égypte et une partie de l’armée, sous le commandement de Desaix, peine à les contenir. En outre un corps expéditionnaire turc descend de Syrie et menace l’est du delta. Bien entendu, après la défaite d’Aboukir, la flotte de Nelson verrouille les accès maritimes.
Reprenant la parole, et se tournant vers les officiers turcs, Méhémet Ali conclut :
— Nous n’avons rien à faire de cette tartane, nous ne sommes pas des corsaires, mais des militaires de la grande armée du sultan; nous devons rejoindre la flotte, qui fait voile vers Alexandrie, sans nous encombrer d’un vaisseau de peu d’intérêt. Laissons à d’éventuels Barbaresques ce genre de prise, et levons l’ancre sans tarder.»
À cet instant, son regard se posant sur moi, il ajouta :
«D’ailleurs je m’étais engagé, vis-à-vis d’un ami de Kavala, à remettre ce jeune garçon entre des mains françaises avec la meilleure sécurité. Les évènements militaires et les problèmes de Bonaparte en Égypte ne m’assurent pas de remplir au mieux cette mission, de plus ce ne peut être qu’une gêne si nous rencontrons un vaisseau anglais trop heureux de faire un prisonnier français. Aussi je profite de cet heureux hasard pour confier mon passager à cette tartane qui fait route vers l’Italie, donc vers la France.»
En quelques minutes, et sans discussion inopportune, mon paquetage dans le canot, je gagnai la tartane alors que La Soureiah s’éloignait vers l’est et que, depuis la dunette, Méhémet Ali m’adressait un signe d’adieu.
Chapitre DEUXLA MADONNA DI MONTÉNÉGRO
D’où venait-il? Quelle était son origine?
Appartenait-il à cette race de forbans, issus
Des côtes de la Barbarie? Qui eût pu le dire?
J. Verne — L’Archipel en Feu. 1884.
Mon embarquement sur la tartane ne prit que peu de temps, l’ancre remontée, elle courait sur son erre pressée de mettre le maximum de distance entre elle et la corvette turque. Le bâtiment était de petite taille et sa voile soutenue par une longue vergue lui imprimait, avec le vent du désert, une vitesse inattendue. Malgré l’exiguïté des lieux, les passagers français m’accueillirent comme un compatriote bien que mon apparence orientale et ma pratique de la langue turque les aient fait douter un instant de mes origines. La tartane avait quitté Alexandrie deux jours plus tôt, donc le 14 brumaire 1798 (an VII), se dirigeant vers Malte où elle devait déposer le colonel d’artillerie Charbonnel atteint d’une ophtalmie violente et, comme beaucoup d’autres, d’une dysenterie provoquée par l’hygiène, ou plutôt son absence, lors des campagnes militaires en Égypte. Avec lui, se trouvaient à bord le général Poitevin, le commissaire Fornier, les officiers Gérard, Beauvais et Bouvier, et enfin un inquisiteur de Malte, Guerini, (que je retrouverai sous le nom de Méhémet Effendi converti à l’islam et surprenant ambassadeur d’Ali Pacha auprès de Napoléon en 1808). Mais les deux passagers qui seraient mes plus proches compagnons pendant toute mon aventure étaient le docteur Pouqueville et Julien Bessières, jeune officier, membre de la commission scientifique et parent du futur maréchal. Bien entendu, j’ignorais alors que nous allions nous fréquenter de longues années.
En fin de journée, le capitaine nous signala le Cap Ocre, pointe est du golfe de Syrte, mais surtout il montra du doigt la masse nuageuse au sud, à la verticale du désert, qui avançait comme un mur.
«Ce vent de sable va atteindre la côte. S’il ne tombe pas rapidement, notre tartane devra fuir, toutes voiles ferlées, devant le terrible vent du désert, le khamsin.
Me prenant à part, Bessières ajouta :
— Ce capitaine est mort de peur! Confidentiellement, il n’a jamais navigué au sud de la Sicile et s’est retrouvé en Égypte dans les transports de la flotte française sans connaître ni les côtes ni les vents… Dieu sait où nous serons demain matin!»
La nuit fut affreuse, c’était ma première tempête. Le vent brûlant, sorti d’un chaudron, en rafales subites, arrachait les embruns au sommet des vagues et poussait le navire vers le nord-ouest. Seule la petite voile de beaupré avait été conservée pour assurer un minimum de maniabilité, subtilité qui me fut précisée ultérieurement. Dans l’immédiat, réfugié dans l’entrepont, je ne prêtais guère attention aux détails techniques. D’ailleurs, pour un bateau de taille réduite, il s’agissait plutôt de la cale où s’entassaient marchandises et passagers. Toutes mes qualités de marin, prétendument acquises lors des cabotages entre Smyrne et les îles, ne firent pas longtemps illusion. Les odeurs accumulées sous le pont de La Madonna di Monténégro, les conséquences du mal de mer sur mes compagnons et ma peur croissante d’être enfermé dans un cercueil aux inclinaisons terrifiantes, me décidèrent à remonter sur le pont. Quitte à sombrer, autant assister au désastre!
Un marin eut la bonne idée de passer une corde autour de ma taille et de m’arrimer ainsi à la balustrade entourant le gouvernail. Paradoxalement, la tempête, qui n’était peut-être qu’un simple coup de vent, se révéla beaucoup moins terrible que l’impression confuse ressentie dans la cale pouvait le laisser croire. Par son comportement la tartane chassée vent arrière montrait ses qualités nautiques, elle traversait les courtes lames avec régularité, insensible aux paquets de mers qui balayaient le pont. La tiédeur ambiante était rassurante, l’eau était chaude, le vent encore plus et, dans le crépuscule la houle violette était celle dont je rêvais en étudiant Homère chez les bons pères.
Au matin le khamsin faiblit et tourna au sud-est, ce qui ne permit pas d’atteindre la côte lointaine à tribord. Il devait s’agir de l’extrémité ouest de la Crète, le cap Krios, et le capitaine décida de supprimer l’escale prévue à Candie. Il n’avait guère le choix, car la conversation surprise entre deux marins recrutés en Égypte, et qui, ignorant ma connaissance de leur langue, parlaient un idiome plus ou moins turc, fit toute la clarté sur notre position.
À ce moment, Charbonnel et Pouqueville sortirent de la cale; d’un pas mal assuré, ils s’approchèrent croyant à la vue de mon cordage que j’étais prisonnier.
«C’est une simple mesure de prudence pour ne pas être balayé par-dessus bord, la nuit a été dure et les paquets de mer puissants.
Charbonnel posa la seule question intéressante :
— Sais-tu où nous sommes?
— D’après ce que j’ai surpris d’une conversation dans une sorte de turc, il semble que le capitaine soit incapable de faire le point, nous avons abattu beaucoup de chemin vers le nord-ouest, le rivage aperçu à l’aube n’était sûrement pas la Crète, mais un îlot plus au nord. Aussi, Colonel, je ne vous assure pas que vous soyez à Malte prochainement. D’ailleurs le vent continue à nous pousser vers le nord et la tartane avec son gréement rudimentaire est incapable de remonter au vent.
Pouqueville interpella le capitaine
— Quand comptez-vous faire le point?
Le capitaine haussa les épaules et montra du doigt le ciel bas de plus en plus orageux.
— Vous voyez le soleil? Nous n’avons pas le choix, je dois maintenir le bateau dans la direction actuelle, car il est illusoire de se battre contre une telle mer. Si tout va bien, nous arriverons demain en vue de la Sicile. À partir de là vous regagnerez Malte.»
— À l’évidence, une carte marine sommaire montrerait qu’il est fantaisiste de croire une telle affirmation. Si nous avons bien aperçu la Crète, nous ne pouvons, en fuyant vers le nord, trouver la Sicile et s’il s’agissait d’un simple îlot non inscrit sur la carte, nous n’avons aucun repère, nous risquons, dès cette nuit, de nous échouer sur la côte du Péloponnèse ou d’embouquer le canal d’Otrante!»
Ce commentaire formulé par un jeune lieutenant de marine Bouvier, qui rejoignait la France après avoir échappé au désastre d’Aboukir, nous sembla pertinent.
Il se vérifia dès l’aube du jour suivant, la côte à l’horizon ne pouvait être que le sud de l’Italie, vraisemblablement la Calabre et, en aucun cas, le détroit de Messine que nous avions manqué. Le vent était tombé pendant la nuit et notre bateau dérivait dans l’attente d’une brise de terre habituelle en Méditerranée à cette époque de l’année. Malheureusement rien ne se passa comme prévu.
J’étais sur le pont, somnolant après une seconde nuit fort inconfortable sur cette maudite tartane, quelques compagnons allongés près de moi, on formula des hypothèses sur la côte à l’horizon, s’il s’agissait de la Calabre comment gagnerions-nous la France? Ou simplement Venise?
La réponse fut apportée par le cri du marin qui tenait la barre :
«Un bâtiment à bâbord!»
Cette annonce eut pour effet de ressusciter les défaillants et les malades, elle eut surtout comme résultat de semer la panique chez les marins de La Madonna di Monténégro, un seul coup d’œil suffit aux plus anciens pour reconnaître une galère barbaresque qui terminait sa campagne d’été. Ce bâtiment de petite taille, en fait une galiote avec une soixantaine de rameurs, se moquant de l’absence de vent, abattit ses voiles et se mit à la rame ce qui le conduisit bord à bord avec notre tartane en quelques heures. Nos deux modestes pièces de chasse n’auraient servi qu’à exciter les assaillants et la reddition fut rapide et totale. Le capitaine, nommé Orouschs, fut le premier surpris par la qualité de son butin, mettre la main sur une dizaine d’officiers français, plus le menu fretin au nombre duquel je me comptai fut inespéré.
Orouschs, que je n’allais pas quitter pendant plusieurs semaines, était albanais, originaire de Dulcigno, à huit lieues au sud de Scutari. Nous l’avions un peu vite qualifié de barbaresque, le petit port de Dulcigno était réputé pour être un nid de pirates. Situé au sud des Bouches de Cattaro, et pas très loin de l’ancienne Dyrrachium, point de départ de la via Egnatia, ce port contrôlait, ou plutôt piratait, tout ce qui passait dans le triangle Otrante – Corfou – Raguse. Et nous étions tombés en plein dedans!
L’équipage de la tartane, courageux mais pas téméraire, utilisa les deux canots disponibles pour s’enfuir à l’approche du corsaire; celui-ci renvoya la tartane vers Tripoli avec une partie de nos compatriotes, dont le docteur Pouqueville que je retrouverais beaucoup plus tard.
Pour ma part, je passai avec les autres passagers à bord du corsaire.
Orouschs décida de nous conduire à Corfou, évidemment contre une rançon à négocier avec la garnison française. Cette perspective me satisfit pleinement, car j’ignorais que l’île fût tenue par nos troupes. Charbonnel me mit au courant en peu de mots.
Dans la foulée de la campagne d’Italie et avant même le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait pris pied dans les îles ioniennes, notamment à Corfou le 29 juin 1797, donc il y avait plus d’un an (nous étions en novembre 1798).
Ce que Charbonnel ignorait, j’allais l’apprendre en interrogeant Orouschs dans un mélange de turc et de grec. La campagne d’Égypte entraina non seulement une réaction de l’Empire Ottoman, ce que je savais à l’évidence, mais aussi une alliance avec la Russie qui ne vit pas avec plaisir la présence française en Méditerranée orientale. Une flotte russo-turque avait donc quitté Constantinople quelques semaines avant le départ de mon propre vaisseau pour l’Égypte. Personne n’avait suivi la progression de cette flotte, Orouschs n’en savait pas plus et dans son esprit, le général Chabot, commandant la place de Corfou, serait très heureux de racheter ses compatriotes.
Nous étions à quelques heures, au plus un jour ou deux, selon les caprices du vent, de Corfou, mais les fortunes de mer, ou plutôt les infortunes, furent inopinément la cause de bien des ennuis. Le malheur voulut qu’un vaisseau napolitain, ravi d’envoyer par le fond un Barbaresque, commençât à nous canonner, démonstration belliqueuse dont le seul résultat fut de faire fuir notre Albanais dans la direction opposée. Aussi, au point du jour, nous aperçûmes Otrante et son château fort au lieu de jeter l’ancre sous la citadelle de Corfou.
Je crois ici qu’il est opportun de rappeler que j’étais dans ma quinzième année, en pleine forme physique, entouré de compagnons agréables qui m’avaient pris sous leur protection; je ne souffrais nullement de cette cascade d’évènements qui d’ailleurs, dans mon esprit, étaient plutôt des aventures. À tout prendre, c’était beaucoup plus passionnant que le sort de Robinson, mon modèle, seul dans son île.
Fermons cette parenthèse destinée à rassurer le lecteur sur mon état physique et mental, la seule restriction étant le départ du docteur Pouqueville avec lequel je me trouvais en sympathie.
Dans l’immédiat j’étais admiratif du corsaire Orouschs, grand gaillard moustachu, vêtu à la diable d’un large caftan rose délavé (fut-il rouge?) sous lequel se dissimulait une paire de pistolets.
À peine le jour levé, il donna l’ordre de mettre à la voile vers Corfou, et je partis pour une deuxième traversée de l’Adriatique. Malheureusement, ces pirates amateurs eurent peu de suite dans les idées et privilégièrent le profit instantané. Ainsi à la vue de deux bâtiments, qui semblaient être des pêcheurs locaux, il fut résolu d’un avis unanime de leur courir sus. À mi-distance, Orouschs constata son erreur, il s’agissait de frégates napolitaines, dont l’une était celle qui nous avait poursuivis la veille. En un rien de temps, les frégates ouvrirent le feu, le corsaire tenta de fuir à nouveau et, pour mettre toutes les chances de son côté, il se prosterna sur le pont, invoqua Dieu et le prophète, pleura, jura et ordonna de riposter aux deux navires de guerre avec son seul canon de petit calibre.
Il était perdu, et nous nous réjouissions déjà de tomber dans des mains civilisées lorsque le prophète se manifesta sous l’aspect d’une chute brutale du vent. Ce calme soudain redonna l’avantage aux rameurs qui gagnèrent du terrain sur les frégates retenues par une bonace perfide; l’absence de brise aida les pirates et leur légère galiote alors que les frégates du roi de Naples disparurent à l’horizon.
En bons militaires mes compagnons jurèrent tant et plus sur l’occasion perdue; je leur fis remarquer que le vent, qui forcit dans l’après-midi, nous rapprochait de Corfou donc de notre libération, car il ne faisait aucun doute que le général Chabot, commandant la garnison, ne rechignerait pas à verser la rançon sur laquelle comptait notre corsaire.
Charbonnel, qui, je le rappelle, était colonel d’artillerie, connaissait les usages d’une armée en campagne. Il ne parut pas assuré que la caisse du régiment fût si riche que cela, et, le serait-elle, rien ne prouvait qu’elle se dégarnît au profit de quelques officiers malades dont le prestige et le pouvoir étaient proches de zéro. À plus forte raison, cela valait aussi pour les comparses, notamment le jeune Antoine Devilatte qui semblait d’ailleurs, par son vêtement et sa connaissance de la langue, plus turc que français.
Au crépuscule apparut le profil de la grande île que nous allions contourner par le sud pour approcher la ville de Corfou.
À ma question innocente sur l’intérêt d’un tel détour alors que le passage par le Nord était plus direct, Orouschs qui m’avait pris en sympathie, développa ses arguments :
«Vois-tu, petit, au nord nous devons naviguer entre l’île et le continent, or la passe est étroite, à peine deux kilomètres, et les Français sont installés des deux côtés.»
En effet, face à Corfou, la place de Buthrinto avec quelques canons permettait de contrôler, donc de couler, tout navire qui voulait forcer le passage.
Notre Barbaresque, en fait albano-turc, était à juste titre assuré de se faire canonner par les artilleurs de l’armée d’Italie avant même d’avoir entamé la négociation pour la restitution des prisonniers.
Peu après, notre galère mit en panne. Par bonheur la mer était calme, et si ce n’était notre situation inconfortable, tant par l’incertitude de notre sort que par les inconvénients matériels inhérents à notre condition de captifs, notre groupe pourrait apprécier l’obscure clarté qui tombait des étoiles. J’avoue que la citation est mal venue, mes compagnons ayant depuis longtemps oublié leurs humanités, et si ce n’était pas le cas, mon humour leur paraîtrait hors de propos.
À l’aube, nous contournâmes l’île par le sud, avec à tribord l’île de Paxous; au débouché sur le canal de Corfou apparut une flotte importante avec plusieurs vaisseaux à trois ponts arborant le pavillon russe. L’escadre russo-turque mettait le siège devant Corfou et Orouschs dut dire adieu à ses espoirs de rançon. Un peu plus tard, nous apprendrions que cette escadre nous avait précédés devant Corfou de quelques jours après avoir pris Cérigo début octobre, puis Coron et Zante dans la foulée. Sans connaître le détail de ces opérations navales, mes compagnons eurent vite jugé que Corfou serait rapidement perdue si une flotte significative ne venait s’opposer à l’escadre russo-turque. En fait la situation était encore plus délicate pour la garnison commandée par le général Chabot; les établissements de la côte albanaise attribués à la France par le traité de Campo-Formio, en même temps que les sept îles ioniennes, étaient déjà tombés, notamment Buthrinto, dont Orouschs craignait tellement les batteries, Parga, Arta et Préveza. Tout cela n’était pas encore connu de nos pirates. Dans l’incertitude leur chef décida de s’esquiver prudemment, hors de portée de l’escadre, pour attendre la suite des évènements dans le petit port de l’île située, avec sa petite sœur Antipaxous, à une dizaine de milles au sud de Corfou.
J’ai un peu perdu le détail de la chronologie depuis mon embarquement sur la tartane. On devait être fin novembre, car j’ai appris depuis, par divers recoupements, que la flotte russo-turque pénétra dans la rade de Corfou le 22 novembre au matin, après avoir mené à bien la prise de Sainte-Maure au début du même mois.
Depuis Paxous, on ne pouvait discerner avec précision les escadres ennemies, toutefois les allées et venues des vaisseaux entre le continent, notamment le port de Parga, et le sud de Corfou, permettaient d’avoir une idée des forces en présence.
Les Russes comptaient environ une quinzaine de navires, apparemment assez vieux, à l’exception d’un magnifique quatre-vingts canons que je ne me lassais pas d’admirer quand il manœuvrait dans le détroit qui séparait Paxous de Corfou. Les Turcs pour leur part paraissaient mieux équipés, au moins trente vaisseaux, mais très passifs ils ne s’entraînaient pas aux exercices de canonnade que pratiquaient régulièrement les Russes.
Le colonel Charbonnel, grand spécialiste de l’artillerie, répondit volontiers à mes questions sur la stratégie de cette arme qui avait les faveurs de Bonaparte depuis son efficacité au siège de Toulon. Un matin où le temps était particulièrement clair, nous escaladâmes la colline qui dominait le village de Paxous. La vue embrassait tout le bras de mer, de la côte corfiote jusqu’au continent. À leur habitude, les Russes tirèrent quelques boulets pour contenter leur amiral Outchakof sans gâcher trop de poudre.
Devant ces exercices, Charbonnel éclata :
«Vois-tu, l’artillerie de marine, c’est pitoyable! Le plus souvent, il s’agit de canons à portée courte et trop vieux pour supporter plusieurs tirs rapprochés. Le mérite d’une bonne bordée revient au capitaine du navire et assez peu aux canonniers, tout tient dans l’habileté du pilote pour prendre le vent à l’ennemi et il est souhaitable de faire mouche dès le premier engagement, car il y a rarement une seconde chance. En outre, en cas de roulis un peu prononcé, il faut savoir ordonner le feu au sommet de la vague sous peine de voir ses boulets ricocher à peu de distance, très loin de la cible.»
Plus tard j’aurais aimé interroger mon ami Charbonnel sur la catastrophe de Trafalgar. Son attitude, peut-être partagée par l’amiral français, expliquerait la défaite sans appel devant une flotte anglaise dont l’artillerie, beaucoup plus affûtée, était l’arme maîtresse.
Mais il y avait au moins un point sur lequel Charbonnel avait raison, et qui le mit en rage :
«Où sont les vaisseaux français? Le général Chabot commande une île et n’est pas venu à pied! Donc, il a soigneusement écarté sa flotte, et se livrera à une attaque-surprise sur ces russo-turcs qui ne me paraissent pas bien dangereux.
— Colonel, n’êtes-vous pas trop optimiste, notre ami Bessières qui connaît bien la situation militaire dans les îles ioniennes, pense que le seul vaisseau français opérationnel est Le Généreux commandé par Le Joysle (marin remarquable dont je reparlerai dans ce récit). Pour le reste, il est très dubitatif sur la qualité du brick Le Léandre (74 canons) capturé par Le Joysle et sans équipage, et n’évoque que, pour mémoire, une corvette La Brune (32 canons), une goélette La Cybèle et une bombarde La Frimaire. Au total rien de valable à opposer à l’escadre ennemie.
— Alors si tu as raison et si Bessières dit vrai, il ne reste qu’à espérer la délivrance de Corfou par une flotte de secours, sinon Chabot est perdu avec ses quelques milliers d’hommes et notre sort…
… Et notre sort, ajouta-t-il, est problématique, car si Orouschs ne nous cède pas contre rançon aux Français, eux-mêmes battus et peut-être prisonniers, qui nous sortira de ce piège?»
La réponse était à peine visible dans la lumière de fin d’après-midi, nous aurions pu toutefois, en redescendant vers le port, apercevoir une voile à mi-chemin entre Parga et Paxous.
Le vent qui soufflait du continent lui permettrait d’accoster dans peu d’heures. À son bord se tenait l’homme qui allait infléchir ma vie, que dis-je, modifier, chambouler ma destinée, le pacha de Janina, le grand Ali de Tébélen.
LES GROS ORMES, RETOUR SUR POUQUEVILLEMai 1840
Un courrier reçu de Paris m’informa du passage dans ma province de Henri de Montal. Il souhaitait me rencontrer précisant qu’il est le petit-fils du docteur François Pouqueville, décédé en 1838 à l’âge de 68 ans.
Ce nom apparaîtra souvent dans ce récit, ce fut le compagnon de nombreuses aventures en Morée et en Turquie, notre première rencontre datant de mon transfert sur La Madona di Monténégro.
Henri de Montal passait les mois d’été dans le domaine de la famille de sa femme, à quelques lieues de ma retraite. Âgé de 25 ans, il était né en août 1815 et avait été élevé par son grand-père. Ce dernier s’était occupé de ses premières années puisque son père, officier d’empire, avait été tué à la bataille de Ligny, combat dont la seule particularité fut d’être, la veille de Waterloo, une victoire à la Pyrrhus permettant à Blücher de se retirer en bon ordre et immobilisant l’incertain Grouchy, éléments fondateurs de la défaite du lendemain.
Oublions ces considérations dépassées.
Henri de Montal ne ressemblait en rien au souvenir que j’avais de mon ami Pouqueville, mais, pour le coup, c’était assez explicable et normal. Au moins, ce qui était constant à travers les générations tenait au caractère ouvert et enjoué de mon interlocuteur, hérité en cela de son grand-père.
Après les politesses d’usage, je proposai à mon hôte de passer à la salle à manger où nous pourrions mener de front les plaisirs de la table et de la conversation.
«Avant tout je dois vous faire part de la grande nouvelle qui circule depuis trois jours à Paris…
Et mon invité d’insister : jouerions-nous aux devinettes que vous ne trouveriez jamais. La semaine dernière, Louis-Philippe a reçu longuement l’ambassadeur de sa gracieuse Majesté. Une seconde visite, de plus d’une heure également, a été rapportée de bonne source, le lendemain et une partie du secret a commencé à circuler.
— Certes, mais qu’y a-t-il d’extraordinaire à recevoir l’ambassadeur d’Angleterre en cette période d’intense activité diplomatique, notamment sur la question d’Orient?
— Cher ami, permettez-moi de vous appeler ainsi bien que mon âge ne m’y autorise pas, mais votre amitié avec mon grand-père et la qualité de votre Margaux m’entraînent à une familiarité peut être excessive – Et sur mon approbation amusée, mon visiteur reprend – cher ami donc, quels sont les sujets de conversations avec l’Angleterre aujourd’hui? La question d’Orient certes, mais elle se traite au niveau des ministres et ne pourrait être abordée directement avec Sa Majesté. Pour le reste pas de visites à l’étude, pas de mariages, il ne subsiste que le grand, l’éternel sujet… Alors que vous en semble?
— Oh! Le seul vrai sujet avec les Anglais est aussi vieux que moi, si j’ose dire, c’est l’Empereur, mais il est bien loin et pour longtemps.
— Voilà bien votre erreur, il n’est pas loin et dans peu de temps il sera à Paris. La chose est conclue, près de vingt ans après sa mort l’Empereur est bien inoffensif. La couronne britannique joue les grands seigneurs et Louis-Philippe met dans son camp les bonapartistes, sans avoir à craindre les survivants de la grande armée, bien peu nombreux aujourd’hui, accessoirement il masque ses déboires sur la question de l’Égypte.»
Devant mon étonnement, Henri de Montal marqua un temps d’arrêt :
«Levons nos verres au retour de l’Empereur, buvons à l’homme que vous avez bien connu (comment le sait-il? peut-être Pouqueville a-t-il raconté une aventure sur laquelle le secret avait été juré?). Et afin d’étayer la nouvelle, voilà quelques détails : une frégate française partira sous peu pour Sainte-Hélène, elle devrait y relâcher vers septembre/octobre et être de retour à la fin de l’année.
Dès maintenant considérez-vous comme mon invité pour la grandiose aventure du retour des cendres, ne prenez aucun autre engagement en décembre. Je me fais fort, grâce aux relations que j’ai conservées chez des amis de mon père, et je dois en convenir grâce surtout à mon beau-père proche collaborateur de Guizot, de vous obtenir les meilleures conditions pour cette cérémonie.»
La suite du repas éclairée, que dis-je illuminée par cette nouvelle, fut euphorique bien que le retour de l’Histoire effaçât la qualité de la tête de veau farcie qui eut pourtant été, à elle seule, un sujet de conversation inépuisable.
L’après-midi fut occupée par une longue promenade dans mon domaine, jusqu’aux bois acquis l’année précédente; à vrai dire mon invité n’avait pas l’âme bucolique et distinguait à peine un chêne d’un hêtre. En revanche, son goût du passé, et des souvenirs de son grand-père, me le rendait de plus en plus sympathique. C’est au hasard de nos propos qu’il me livra, sans y accorder d’importance, une nouvelle qui éclipsa, si c’était possible, le retour de Sainte-Hélène.
«Puisque nous parlons de l’époque où vous étiez proche de mon grand-père, j’ai retrouvé dans la bibliothèque familiale, quasiment inexplorée depuis son décès, l’ouvrage qu’il avait publié en 1805 sous le titre, je cite de mémoire, Voyage en Albanie, Morée… etc. J’ai parcouru les trois tomes et s’il ne vous cite pas nommément n’évoquant que ses compagnons de la campagne d’Égypte, je suis certain de votre intérêt pour cet ouvrage. N’étiez-vous pas à bord d’une tartane au nom curieux La Madonna di Monténégro, ou quelque chose d’approchant?
— Exactement, c’est le nom précis du bateau, nous étions bien ensemble et je suis preneur d’informations sur cette période. Pourrai-je consulter l’ouvrage si je réponds à votre invitation pour la fin de l’année?
Je n’insistai pas sur mon envie subite de plonger dans ces Mémoires, je n’osai raconter l’écriture que j’avais entreprise afin de ne pas me trouver contraint de terminer la relation si je mettais un tiers dans le secret. Par bonheur mon jeune ami fut plus fin et plus clairvoyant que son allure un peu bonhomme ne le laissait deviner :
— Vous n’attendrez pas décembre, dès mon retour je vous expédie les trois tomes, j’y joindrai une relation manuscrite, difficile à déchiffrer, du temps où mon grand-père était consul à Janina auprès d’Ali de Tébélen dans les années 1806-1815.
Bonheur, énorme bonheur, j’allais retrouver ce grand bandit d’Ali Pacha observé par un compatriote notamment après 1810, époque où j’étais loin de Janina. L’Histoire me tendait les bras et je pouvais reprendre mon récit avec un enthousiasme neuf.
Chapitre TROISPRISONNIERS D’ALI PACHA
Le premier signal qui lui parvient du dehors a la forme d’anneaux, des anneaux sonores qui vont en s’élargissant et forment des vagues de plus en plus lointaines.
G. Simenon — Les anneaux de Bicêtre.
Personne n’ajoutera foi, sans doute, à ce récit. N’importe, il est bon qu’il soit livré au public, libre à lui d’y croire ou de n’y point croire. Donc, reprenons, après cette précaution oratoire, le fil de notre histoire.
Dès notre retour au campement des pirates, Orouschs nous enferma avec les autres Français, la liberté relative tolérée dans la journée n’étant plus de mise la nuit où une évasion, bien qu’improbable, pouvait être crainte.
Jusqu’au lendemain, j’ignorai qu’Ali Pacha avait débarqué vers minuit, disons pour être exact que je n’avais jamais entendu parler du pacha de Janina.
Orouschs qui m’avait en sympathie, du fait de ma connaissance du turc, de mon innocence apparente et de mon périple à bord de La Soureiah, navire du sultan, donc prestigieux, m’utilisait comme serviteur pour ses repas. Ce fut ainsi que je découvris son hôte illustre, entouré de sa garde rapprochée.
Ali Pacha était assis sur un divan improvisé dans le fond de la tente, discutant à voix basse avec le chef des pirates. Les gardes du corps sortis, j’étais seul à pénétrer dans la tente apportant les différents plats, d’autant plus nombreux que leur qualité était médiocre.
Les deux hommes parlaient dans un mélange de grec et d’albanais avec parfois quelques phrases en turc. Je comprenais une bonne partie de leurs propos tout en ayant du mal à en suivre le fil tant du fait de mes allées et venues que des mots albanais qui surgissaient dans leur dialogue.
Affalé sur son divan et tirant des bouffées de son tchibouk Ali Pacha écoutait les avis d’Orouschs, il était évidemment question des prisonniers français. À cette époque, le pacha de Janina était âgé d’environ 55 ans, sa taille modeste et son embonpoint excessif le privaient d’une stature imposante; en revanche son visage mobile, l’éclat de ses petits yeux bleus et ses énormes moustaches lui donnaient le masque terrible de la ruse jointe à la férocité. Ce portrait que je trouverais plus tard dans l’ouvrage de Pouqueville, promis par mon ami Montal, correspondait bien à mon propre souvenir.
Dans l’immédiat, j’essayais surtout de suivre la conversation des deux hommes dont mon sort et celui de mes amis dépendaient. Visiblement Orouschs témoignait d’une grande servilité envers son interlocuteur. Celui-ci semblait très fier d’un combat mené peu de temps avant à Préveza, bourgade au sud de Parga, près du golf d’Arta où avait eu lieu la fameuse bataille navale d’Actium, et je compris que la défaite française, dont il se vantait, revenait pour lui à avoir battu Bonaparte en personne. Ali Pacha brandissait ses mains sous le nez d’Orouschs, lui expliquant qu’elles étaient encore tachées du sang des Français morts à Préveza. Plus tard, je rencontrerais des survivants de ce combat beaucoup plus glorieux pour nos armes que ne le laissaient croire les vantardises du pacha.
L’autre sujet de conversation se rapportait aux prisonniers détenus par Orouschs qui persévérait dans son idée de les remettre contre rançon au général Chabot commandant la place de Corfou. Très clairement Ali Pacha n’y croyait pas, car, disait-il, les troupes françaises tenant Corfou étaient faibles, mille soldats tout au plus, et seraient battues comme à Préveza. Cet argument dissimulait simplement sa volonté de s’approprier pour une faible somme, et peut-être pour rien, les officiers français.
Là-dessus le repas prit fin, d’un geste on me congédia et je rapportai fidèlement à mes compagnons les bribes saisies de la conversation, ou plutôt des éructations, de nos geôliers.
Le colonel Charbonnel comprit très vite ce que signifiait la défaite de Préveza. L’escadre russo-turque, ancrée devant Corfou, avait dû s’emparer des places tenues par les Français après la constitution de la république des Sept-Îles en 1797. De fait, la dissémination des faibles effectifs français permit à la coalition russo-turque de mettre la main successivement, après Cerigo, sur Zante, Céphalonie, Sainte Maure, avant d’arriver devant Corfou. Simultanément, Ali Pacha, qui souhaitait s’implanter sur le continent, prenait le contrôle de Buthrinto au nord et de Préveza au sud, ce qui lui fut d’autant plus aisé que l’escadre russo-turque tenait les routes maritimes depuis Corfou.
Notre seul espoir reposait sur la valeur de la troupe assiégée dans Corfou, et sur l’enthousiasme du général Chabot. Toutefois de l’avis général des officiers détenus avec moi, l’absence d’une flotte française efficace condamnait à terme la place à être prise et ce d’autant plus que les assiégeants disposaient des Albanais d’Ali Pacha, cohorte redoutablement motivée par le pillage d’une ville aussi riche que Corfou.
La journée qui s’ouvrait sous de tels auspices, m’entraîna dans un désespoir profond.
Depuis mon départ de Constantinople je n’avais guère eu d’états d’âme et, quelles que soient les péripéties de mon voyage, le lecteur est témoin de ma sérénité.
Aujourd’hui, tous mes souvenirs d’enfance, ma famille, mes compagnons de jeu, l’espérance de gagner rapidement la France, tout cela me submerge.
À quinze ans je n’avais plus d’avenir si ce n’était d’être prisonnier, au mieux des Turcs, au pire des Albanais, obligé de m’enrôler dans leurs régiments de mercenaires. Il faut dire que mes compatriotes n’étaient guère optimistes, et le général Poitevin, toujours malade, se lamentait autant à lui seul que tous les autres réunis.
Le contraste entre l’abattement de notre petite troupe et l’activité fébrile déployée par les pirates pour reprendre la mer n’était pas de nature à calmer nos appréhensions. Dans le courant de la matinée Ali Pacha repartit aussi soudainement qu’il était apparu; profitant de la brise qui se levait, il fit voile vers le chenal de Corfou, se glissant entre les vaisseaux turcs, probablement pour gagner Buthrinto.
