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Dans différents lieux et à différentes époques, un homme et une femme sont inexplicablement attirés l'un par l'autre...
Dans différents lieux et à différentes époques, sur un navire négrier au large du Sénégal, dans une maison de plaisir à l’époque Edo, sur les quais de Nantes au siècle dernier, jusqu’à aujourd’hui dans les montagnes afghanes, un homme et une femme sont inexplicablement attirés l'un par l'autre. S’ils arrivent à se retrouver, ils sont à chaque fois séparés par des événements violents où les caprices de l’Histoire se mêlent au fantastique et à l’horreur. Pourquoi ces deux amants ont-ils l’impression de se connaître déjà, dès le premier regard ? Pourquoi le destin semble-t-il s’acharner sur eux ? Arriveront-ils à se retrouver malgré les démons – réels ou imaginaires - qui les poursuivent ?
Découvrez un récit fantastique où se mêlent Histoire, fantasy et horreur.
EXTRAIT
De ce côté-ci des quais, les grosses usines de conserves, d’huile et de pâtes à papier côtoient de petits ateliers où l’on fabrique des ustensiles en fer-blanc, du savon, de la bière et des produits chimiques. Il y a aussi des habitations pour les ouvriers, logés sur place. Des portes vont s’ouvrir, il y aura des cris, des appels à l’aide et rapidement la police sera sur les lieux. Il ne peut pas rester là.
En face des hauteurs de Chantenay, il voit le pont transbordeur. Ce gigantesque ouvrage de métal enjambe la Loire pour permettre aux navires de passer. La nacelle stationne sur l’autre quai, mais un escalier aménagé dans le pilier permet de rejoindre le tablier, cinquante mètres au-dessus du fleuve.
Ce sera parfait. Pas de témoin. Personne.
Joseph ramasse son couteau tombé au sol, passe devant la statue de Sainte Anne, et entreprend de descendre la butte qui porte son nom.
Drrring !
Joseph s’arrête au milieu des marches. Il vient d’entendre la sonnette d’une bicyclette.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Danny Mienski a 40 ans et habite Nantes. Après des études en Lettres modernes, il a travaillé pour divers organismes de formation comme formateur et conseiller en insertion professionnelle.
Président de l’association Le Cercle des écritures de Nantes, il anime des ateliers d’écriture en Pays de la Loire. Une douzaine de ses nouvelles, lauréates de concours, ont été publiées chez divers éditeurs. Les Temps Maudits est son premier recueil.
Les illustrations de couverture et des pages intérieures ont été réalisées dans le cadre d'un projet pédagogique avec les élèves de l’atelier Mangabulle du Lycée La Herdrie à Basse-Goulaine.
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Seitenzahl: 202
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
Les illustrateurs
Les Lions bleus
Drapeau blanc
Le chemin rouge
Liste des élèves
Dans différents lieux et à différentes époques, sur un navire négrier au large du Sénégal, dans une maison de plaisir à l’époque Edo, sur les quais de Nantes au siècle dernier, jusqu’à aujourd’hui dans les montagnes afghanes, un homme et une femme sont inexplicablement attirés l'un par l'autre. S’ils arrivent à se retrouver, ils sont à chaque fois séparés par des événements violents où les caprices de l’Histoire se mêlent au fantastique et à l’horreur. Pourquoi ces deux amants ont-ils l’impression de se connaître déjà, dès le premier regard ? Pourquoi le destin semble-t-il s’acharner sur eux ? Arriveront-ils à se retrouver malgré les démons – réels ou imaginaires - qui les poursuivent ?
Danny Mienski a 40 ans et habite Nantes. Après des études en Lettres modernes, il a travaillé pour divers organismes de formation comme formateur et conseiller en insertion professionnelle.
Président de l’association Le Cercle des écritures de Nantes, il anime des ateliers d’écriture en Pays de la Loire. Une douzaine de ses nouvelles, lauréates de concours, ont été publiées chez divers éditeurs. Les Temps Maudits est son premier recueil.
Les illustrations de couverture et des pages intérieures ont été réalisées dans le cadre d'un projet pédagogique avec les élèves de l’atelier Mangabulle du Lycée La Herdrie à Basse-Goulaine.
Danny Mienski
Les temps maudits
Récits fantastiques
ISBN : 978-2-35962-938-5
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal avril 2017
©2017 Couverture Ex Aequo
©2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
À ma « team » de relecteurs :
Élodie, David, Émilie, Barbara, Boris et les deux Olivier
(ils se reconnaîtront).
Mes remerciements à Laurence Schwalm, pour son rôle d’éditeur,
sa disponibilité et sa connaissance des geishas.
Une dédicace spéciale aux élèves de l’atelier Mangabulle du Lycée La Herdrie à Basse-Goulaine qui ont travaillé sur la couverture du livre et les illustrations intérieures, à leur professeur d’art Hélène Quéré, ainsi qu’à Anne Villard, Sylvaine Aveline et Denis Agathe pour leur enthousiasme sur ce projet.
de cet ouvrage sont :
Pour la couverture : Éloïse CANIZARES
(un peu retravaillé par l'éditrice sur ordinateur)
Pour les Lions bleu : Gaëlle PERROCHEAU
Pour Drapeau blanc : Thomas ANOUK
Pour Chemin rouge : Leslie LEREGAZA
Partir aux Amériques ! Un rêve pour un gamin de seize ans. Théo était prêt à monter au gréement, à nettoyer les ponts, à éplucher les pommes de terre dans les cales du navire, cela fût-il sur un navire négrier.
L’occasion ne se fit pas attendre. Le 12 mai 1772, L’Albertine quittait le port de Nantes pour les côtes de l’Afrique occidentale, transportant avec elle son magasin de pacotilles : des pipes et des bourre-pipes, du tabac de Virginie, des couteaux à pain, à beurre, à huître, à fromage, à dessert, présentés en coffret comme pour un mariage, des chapeaux amidonnés, des tenues « indiennes », des dizaines de rouleaux de tissu, des centaines de mètres de corde, des milliers de clous, le tout entassé dans des caisses en soute à côté de petits tonneaux qui ressemblaient à des cochons de bois.
Théo avait eu l’autorisation de prendre un briquet en acier marqué du blason de Nantes : trois navires équipés d’or voguaient sous le drapeau d’hermine, symbole de la Bretagne. Un rempart et quatre tours surplombaient l’ensemble. On y lisait aussi une devise, écrite en lettres gothiques : Favet Neptunus Eunti.
Théo aimait à se répéter cette formule latine qu’il ne comprenait pas. Favet Neptunis Funit, Favet Neptunis Funit… Il chuchotait cette phrase le jour quand personne ne pouvait l’entendre, et la nuit dans son hamac. Il ne demanda à personne de la lui traduire. De toute façon, seul Hippolyte, la vigie, avait appris à lire. Il disait avoir étudié chez les prêtres avant de devenir matelot. Chaque fois que quelqu’un voulait savoir pourquoi il s’était engagé, il baissait son froc et leur montrait ses fesses. Ça faisait rire tout le monde sauf le capitaine Janssens. Un capitaine hollandais sur un galion français ! Heureusement que Janssens était assisté par Victor Belfond, son second. Tandis que le capitaine lisait les cartes maritimes et les indications du sextant, Monsieur Belfond donnait les ordres, faisait respecter la discipline et distribuait les vivres. Il portait un sabre à la ceinture, comme les pirates. Au milieu d’un visage rocailleux, deux billes noires remuaient à peine, toujours fixées sur la grande bleue. Étrangement, cela ne l’empêchait pas de voir et d’entendre tout ce qui se passait à bord. Quand son regard croisait celui d’un marin, ce n’était jamais bon signe. Favet Neptunis Funit.
Les côtes de l’Afrique-Occidentale française étaient plus vertes que celles du Maroc et du Rio de Oro, une possession espagnole située sur la côte du Sahara. Les mangroves et les forêts marécageuses succédaient aux savanes et aux sols sablonneux. Pour Théo, le paysage se déroulait le long d’une corde lisse. Le jeune homme était déçu. Il rêvait du Grand Canyon, des Grandes Rocheuses et du Rio Grande, autant de noms qui soulignaient la petitesse du monde qu’il avait quitté, comme si l’Amérique était un monde de géants. Théo voulait faire le voyage de Gulliver à l’envers, fumer le calumet de la paix avec les Indiens et canoter sur le Mississippi.
― Pourquoi on ralentit ?
― On arrive à Saint-Louis, petit, répondit Charles, le tonnelier, en posant sa grosse main sur l’épaule de Théo.
― On fait escale ?
Le tonnelier partit d’un rire gras.
― Oui, on fait escale. On prend notre provision de nègres et on s’en va !
Yvon, le charpentier, œuvra pendant dix-huit heures pour construire le pont de bois qui permettrait à l’Albertine de décharger sans peine les marchandises embarquées. Le bateau resta plusieurs semaines à quai, le temps d’installer son comptoir et de commercer avec les Peuls, des mahométans qui pratiquaient l’esclavage.
Théo se levait avant l’aube, était de corvée jusqu’aux environs de 15 heures puis avait quartier libre le reste de l’après-midi. Il aurait pu rejoindre l’expédition formée par Hippolyte et quelques volontaires, mais ça ne l’intéressait pas. Non, il était sûr, il ne voulait pas voir les corps noirs et les terres brûlées du continent. Il préférait partir à cheval dans les Grandes Plaines de l’Ouest, rencontrer des sauvages à la peau rouge. Il s’imaginait déjà là-bas, observant le vol des aigles au-dessus des canyons, se rafraîchissant à la nuit tombée avec de l’alcool de cactus. L’Afrique, par comparaison, ne lui apportait que des boutons de fièvre et des piqûres de moustique.
Un jour, une tribu de Peuls était arrivée au comptoir français avec le produit de sa chasse : une longue colonne de nègres, de la même couleur de peau que leurs gardiens, mais tout à fait nus, puisqu’ils n’avaient plus ni vêtements ni bijoux, au contraire des autres Noirs qui rutilaient des pieds à la tête, jusqu’à leur chef, qui arborait avec fierté un parapluie européen au-dessus de son collier de dents.
Louis-Philippe Flastel, c’était le nom du chirurgien, ordonna que les nègres défilent devant lui. Théo lui tendit une serviette humide pour se laver les mains. Il devait examiner la dentition des femmes et soupeser les testicules des hommes. Il fallait qu’ils soient forts, qu’ils soient propres (autant que possible) et que leur regard soit clair, c’est comme ça que parlait le chirurgien quand il ne mangeait pas avec le capitaine. De temps à autre, il donnait un coup de fouet pour faire avancer les nègres, il voulait les voir « trotter », disait-il. Il en refusa une dizaine, trop maigres ou trop vieux pour affronter la traversée. Théo se demanda ce que les Peuls faisaient des prisonniers qu’ils ne pouvaient pas vendre.
Les couples étaient séparés, de force si nécessaire. Les coups de bâton parvenaient à réprimer les cris de protestation et les pleurs, jusqu’à obtenir un silence pesant, chargé d’obscures menaces. Les claquements de fouet poussaient les esclaves le long du pont. Les hommes seraient rangés dans le gaillard d’avant, les femmes et les enfants dans le gaillard d’arrière.
Théo assista à un incident lors des négociations. C’était le tour d’une négresse aux cheveux tressés. Théo la distinguait avec difficulté, car elle était plutôt petite et entourée de beaucoup d’hommes. Quand Flestel voulut la toucher, un prisonnier s’interposa. Un Noir d’au moins six pieds de haut, le corps meurtri de cicatrices. Le chef des Peuls se plaça en face de lui et l’insulta, brandissant très haut son parapluie comme s’il allait le frapper avec.
Mais le coup ne venait pas.
Le soleil avait brûlé toute la journée. La ligne d’horizon ondulait au-dessus des têtes crépues et des chapeaux de paille. L’air chaud prenait à la gorge, étouffait presque quand le vent du large ne soufflait pas. Les chemises et les pantalons des Européens, trempés de sueur, collaient à leur peau. La place résonnait du piétinement de centaines de nègres.
Et ce coup qui ne venait pas.
Un mot — ou un nom — fut répété dans la foule. Autour des deux hommes, les prisonniers tiraient sur leurs liens pour s’éloigner, ce qui permit à Théo de se rapprocher.
Le chef des Peuls recommençait son geste, levait son bras plus haut, mais ne l’abattait jamais, comme retenu par un mur invisible. Il agitait son collier de dents, ouvrait et fermait son parapluie, mais le grand Noir ne cillait pas, le défiant du regard.
Théo se demanda ce qui empêchait leur chef, dont les bracelets de cuivre soulignaient la position sociale, de toucher cet homme, seul et dénudé, dont les poignets étaient attachés aux chevilles.
Les marins s’écartèrent pour laisser passer Victor Belfond. Celui-ci dégaina son sabre et asséna au nègre un coup sur la tête avec le plat de la lame. L’esclave tomba dans le sable, il fut immédiatement relevé par deux gaillards et emmené à bord. Le reste de l’équipage demanda qu’on abandonne aux Peuls la négresse, « cette femme qui porte malheur », mais le second exigea qu’on amène la captive dans sa cabine. Il semblait particulièrement nerveux et s’empressa de terminer les négociations.
Quand il vit les fusils dans les mains des Peuls, Théo s’était tourné vers le docteur Flastel.
— Pourquoi leur vend-on des armes ? Il faut qu’ils gardent l’avantage sur les autres tribus, les Peuls pourront aussi nous aider en cas de conflit avec les Anglais.
— Une guerre est toujours possible avec eux, avait répondu le second avant de cracher par-dessus le bastingage.
Son crachat se perdit dans les vagues de l’océan.
Il faisait encore jour malgré l’heure. La nuit se couche plus tard en Afrique. Il fait chaud et il y a des moustiques. Théo se demanda quel était le climat des États-Unis, là-bas, de l’autre côté du monde.
* * *
Le 18 septembre 1772, vers dix heures, le navire répartit avec son chargement humain, ses réserves d’eau, de viande salée, de manioc, de fèves, de riz, de maïs et de bananes séchées. On avait réaménagé l’entrepont pour recevoir les captifs, vérifié le fonctionnement de la chaudière à gruau qui permettrait de les nourrir. Le capitaine Janssens avait demandé à Théo de recompter les deux cent quatre-vingt-cinq nègres et les cinquante-deux négresses qu’ils avaient achetés. Cela lui posait question. La femme noire que Monsieur Belfond avait montée dans sa cabine s’y trouvait-elle toujours ? Et surtout : devait-il la compter parmi les biens du navire ?
― Tu rêves, Théo ? La passerelle !
Le second lui fit réviser tous les noms d’animaux qui vivaient en Europe. C’est avec nostalgie que Théo écouta le « cerveau de puceron » prendre place dans ce « satané bougre d’âne », la « tête de linotte » s’imbriquer sur le corps d’un « pourceau même pas pubère ». Hippolyte aida Théo à remonter la passerelle. Il était sympa, Hippolyte.
Théo courut ensuite pour rejoindre son poste à l’avant du navire, près de la vergue. Il se trouvait au-dessus des cales. Il n’accorda pas d’attention aux murmures sous ses pieds, à ce bourdonnement humain qui se mêlait aux craquements du bois. Il s’installa à côté de P’tit Gui, un bonhomme aux jambes arquées et au visage de poupon. Il y a dix ans, on l’avait saoulé et emmené de force sur un trois-mâts pour compléter l’équipage. Depuis, il n’avait jamais reposé pied à terre et avait gardé son surnom de P’tit Gui.
― Tu ne le diras pas, Théo ?
Il tenait quelque chose entre ses mains.
— Tu ne le diras pas, dis ?
— Je ne dirais pas quoi ? Tu as volé des pommes ?
— Jure d’abord.
Théo souffla. Si Victor Belfond l’apprenait, un vol pouvait lui valoir de passer par-dessus bord.
— Je le jure, mais…
— Regarde.
— Un lézard ?
— Je l’ai choppé dans une des cales, pendant que je badigeonnais d’huile les nègres. Il est beau, hein ?
— Tu n’as pas peur qu’il s’échappe ?
— Il n’arrêtait pas de s’enfuir, alors je l’ai écrasé (il fit un geste avec sa main). Comme ça, il ne bouge plus. Tu veux toucher ?
Théo resta silencieux. P’tit Gui le rangea rapidement dans une de ses poches.
— Tu diras rien, t’as juré !
Victor Belfond n’était pas loin, il se rapprocha d’eux :
— C’est quoi ces messes basses ? Tenez vos postes, on appareille au prochain quart !
Il ponctua sa phrase par un violent coup de bâton sur le sol. Le choc se répercuta sous leurs pieds. Le murmure des nègres cessa. Les marins s’effrayèrent de ce silence retrouvé. Ils redécouvraient les vagues qui claquaient contre la coque, le bois du tillac qui grinçait sous leurs pieds, les voiles qui fouettaient l’air, les éructations des autres marins... Ils n’en prenaient conscience qu’à présent, ce n’étaient pas des chuchotements qu’ils avaient perçus à travers le plancher, mais une chanson, une douce litanie étouffée par les trois ponts du navire.
― Théo ! Florimond ! Allez voir en bas.
Théo, va voir en bas. Théo, remonte le vin. Théo, prends la sacoche du docteur Flastel. Théo, allume la lampe… Théo savait pourquoi on l’appelait tout le temps pour les tâches ingrates. Avec Florimond, ils étaient les plus jeunes matelots de l’Albertine, sauf que Florimond était gabier, il avait le droit de monter sur les haubans et les barres de flèche pour défroquer les voiles. Son camarade se leva à tribord. Il avait des bras épais comme des branches de noyers. Comparé à lui, Théo avait les ramures encore vertes. Ses bourgeons n’étaient pas éclos. Sa peau conservait la douceur des feuilles de charme.
Florimond lui donna une tape sur l’épaule et lui fit signe de le suivre.
― C’est une drôle de chanson, ça ! dit Florimond en arrivant à l’entrepont.
Ça ressemblait à un cantique. Théo décrocha la lanterne tandis que Florimond soulevait la barre qui fermait la porte. Ils descendirent plusieurs marches. Florimond avait gardé l’épar avec lui, il la tenait sur l’épaule à manière d’un fusil. En bas, ça sentait fort la sueur, l’urine et le bois mouillé. Les nègres essayaient de se faire discrets, certaines chuchotaient, d’autres cachaient leur bouche avec leurs mains, mais aucun ne semblait vouloir vraiment s’arrêter. Théo se dit qu’on n’interrompait pas une prière.
Les niveaux réservés aux hommes s’étendaient sur la plus grande partie du navire, sur une hauteur allant d’un mètre cinquante à un mètre soixante-dix. Des centaines de corps étaient assis les uns contre les autres, laissant très peu d’espace pour circuler. Florimond marcha sans regarder où il posait les pieds. Les chaînes tintèrent, tandis que les nègres repliaient leurs poignets et ramassaient leurs chevilles. Certains poussèrent des cris. Des insultes fusèrent. Le temps de la prière était terminé.
Florimond saisit la barre à deux mains et donna des coups au hasard.
― Taisez-vous, bon Dieu !
Les esclaves s’étaient déjà tus, mais il continuait :
― Taisez-vous, on en a marre des chansons de nègre !
Il frappa encore. Théo vit le noir devenir rouge.
― Monsieur Belfond veut que vous la fermiez, alors vous allez la fermer !
Le silence s’était installé, épais, puissant, tel un râle dans la gorge d’un mourant. Théo avait l’impression qu’il était plus dense du côté gauche, quelques pas plus loin dans la pénombre, comme si l’interruption de la mélopée le rendait soudain visible aux yeux de tous. Il se remémora les dimanches où il s’asseyait au fond de l’église pour écouter le chœur de Saint-Martin. Il y avait parfois un silence, entre le moment où les chanteurs s’arrêtaient et celui où le baryton reprenait seul la mélodie. C’était cet entre-deux, ce flottement entre deux temps qu’il ressentait en ce moment. Florimond semblait lui aussi s’attendre à quelque chose, il ordonna à Théo d’avancer pour l’éclairer, il désirait voir quelque chose…
Théo s’excusa auprès des nègres, il ne voulait pas leur marcher dessus. Il approcha la lanterne d’un visage balafré. La tête droite, le cou long, les épaules hautes et larges, une poitrine parfaitement dessinée, sans excès de musculature, l’homme noir aurait pu être taillé dans l’ébène, si ce n’était les nombreuses lésions qui couraient sur sa peau.
Ce que Théo avait pris pour des cicatrices laissées par les combats ou les mauvais traitements étaient en réalité des scarifications rituelles. Ses joues donnaient l’impression que l’homme avait reçu un formidable coup de griffes. Sur ses épaules et sur son torse surgissaient des lignes en pointillés. Elles formaient un patron de broderie, une série de figures géométriques, tout en relief, probablement dessinées à l’aide d’un couteau ou d’un morceau de verre. L’esclave ne semblait pas souffrir, elles remontaient sans doute à plusieurs années.
Théo recula pour avoir une vue d’ensemble. Le Noir était assis en tailleur, les deux mains posées sur ses genoux. Cet homme faisait l’effet d’un prince au milieu des mendiants.
Était-ce le prisonnier qui s’était interposé lors de l’incident ?
Florimond l’obligea à lever le menton avec sa barre en bois, il voulait croiser son regard. Théo ne trouvait pas de place pour avancer, il restait dans le dos du marin et n’arrivait pas à voir comment le balafré réagissait.
Les autres esclaves remuaient, chuchotaient, faisaient entendre leurs chaînes comme des fantômes dans un vieux château.
Florimond recula d’un pas.
― Ce n’est pas un nègre qui va m’impressionner !
Il frappa l’homme avec sa barre en bois. Plusieurs fois. Le prince noir était étendu sur le sol et ne bougeait plus.
— Qu’est-ce que vous regardez, vous ? cria Florimond. Que ça vous serve de leçon !
Il se retourna en colère et Théo crut bon de reculer précipitamment vers l’escalier. Avant de remonter, il jeta un œil derrière lui. Le prince noir pouvait très bien être mort. Les autres esclaves ne cherchaient pas à lui porter secours, ils s’en écartaient au contraire, dans un cliquetis de chaînes plutôt sinistre. Ceux qui étaient parvenus à soustraire un fétiche de la rapine des Peuls l’embrassaient ou le caressaient avec leur pouce. De quoi les nègres avaient-ils peur ?
* * *
Le 8 octobre 1772, l’Albertine mouilla à Mindelo, sur l’île de São Vicente. Les terres du Cap Vert appartenant toutes aux Portugais, les Français devaient payer un droit de douane assez élevé. Le capitaine Janssens ne permit pas aux hommes de se divertir longtemps, le moral était assez bas au moment du départ et le second avait fort à faire pour maintenir la discipline.
Dans la lumière rose du crépuscule, les marins regardaient s’éloigner le Monte Cara avec mélancolie. Cette éminence rocheuse, d’une hauteur de près de cinq cents mètres, prenait clairement la forme d’un visage depuis la mer, celui d’une personne tournée de profil et couchée sur le dos. Les marins y voyaient la silhouette d’une femme. Ils avaient renommé le sommet « Monte Clara », assorti de plaisanteries graveleuses.
Théo passait la serpillère sur le pont des officiers. Il s’arrêta un instant en s’appuyant sur son balai. La « femme » avait le menton sévère, mais l’arête du nez, la courbe du front, toutes ces lignes n’étaient pas très européennes. Le jeune homme y reconnaissait plutôt la belle Indienne de ses rêves : de longs cheveux noirs, une peau cuivrée, presque rouge, loin de toutes ces beautés pâles qu’il avait pu croiser sur les quais de Nantes.
Non loin de lui, Victor Belfond fulminait, ses lèvres tremblaient comme s’il murmurait.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Victor ? demanda le capitaine Janssens.
— Rien, je voudrais juste vérifier… Puis-je emprunter votre longue-vue, capitaine ?
— Faites.
Quelques secondes plus tard, Victor rendit l’instrument au capitaine.
— Excusez-moi.
— C’était elle ? Vous devriez faire attention, Victor, les hommes d’équipage racontent…
— Quels hommes ?
— Peu importe.
Le capitaine regarda dans sa longue-vue en direction du large.
— Vous le savez aussi bien que moi, Victor, le cœur d’un marin ne peut avoir qu’une seule femme…
Il abaissa l’instrument et fixa son second.
— … et sur ce bateau, c’est l’Albertine.
Il rangea sa longue-vue dans son veston brodé et s’éloigna sur le pont, laissant Victor Belfond avec ses pensées.
Théo sourit en se disant qu’il n’était peut-être pas le seul à rêver d’une belle Indienne.
* * *
Le 10 octobre, en voulant préparer le repas de midi, Théo trouva une larve dans une caisse de manioc. Grosse comme un doigt, de couleur jaune clair, cerclée d’anneaux marron, elle était recouverte d’un duvet semblable aux poils urticants des chenilles processionnaires. Elle rampa rapidement sur le sol et Théo l’écrasa avec sa chaussure. La substance était gluante, pleine de bave, et Théo ne réussit pas tout à fait à la nettoyer, même après frotté avec du savon. Il en avertit le cuisinier, qui en avertit le second, qui en avertit le capitaine. On ouvrit les caisses, on marqua celles qui étaient infectées d’une croix rouge. Un quart des marchandises était bonnes à jeter. Les hommes d’équipage râlèrent. Comment allait-on se nourrir durant la traversée ?
― Ne vous inquiétez pas, dit Monsieur Belfond. J’en ai parlé avec le capitaine, nous avons assez de caisses, de sacs et de tonneaux pour tenir jusqu’aux Antilles.
― On va devoir se serrer la ceinture, dit Hippolyte.
En d’autres temps, Monsieur Belfond aurait ordonné qu’on attache celui qui avait parlé au grand mât et lui aurait donné dix coups de fouet, mais Hippolyte disait tout haut ce que d’autres pensaient tout bas : le capitaine et les officiers mangeraient leur ration entière, tandis que celle du reste de l’équipage serait réduite d’un quart…
― Je sais, reprit Monsieur Belfond, vous ne voulez pas souffrir de la faim et moi non plus. On a besoin de toutes nos forces pour la traversée, alors je vous le dis : vous ne manquerez de rien.
Hippolyte prit une voix de nègre :
― Moi y veut pas être mangé. Hippolyte pas comestible !
Les autres marins se frappèrent la cuisse. Victor Belfond leva la main.
― Tu as presque trouvé, Hippolyte, nous compléterons nos repas avec les rations embarquées pour nourrir les nègres. Ils sont plus de trois cents, nous sommes moins de quarante, ça suffira amplement !
L’équipage sourit comme un seul homme. Victor ne leur dit pas que les rations des nègres avaient été réduites au minimum pour une question de place, et que le moindre écart entraînerait la mort de dizaines d’esclaves. Il avait déjà fait son calcul. La perte engendrée ne se différencierait pas de celles des autres navires négriers sur lesquels il avait navigué. Seuls les plus forts survivaient, de toute façon.
Les hommes se relayèrent pour porter les caisses contaminées par-dessus bord. Il ne servait à rien d’alourdir le bateau. Au contraire, Théo s’imagina que chaque caisse qu’on jetait le rapprochait un peu plus des plaines d’Amérique, des troupeaux de bisons et des Indiens coiffés de plumes. Quand une caisse s’ouvrit et que de grands papillons multicolores s’en dégagèrent pour s’envoler, dessinant un arc-en-ciel dans l’azur, Théo y vit un bon signe pour la suite.
* * *
Le premier nègre à mourir de la faim décéda le 23 octobre, le jour de la Présentation de Marie au Temple. Le corps du défunt fut libéré de ses entraves, les autres esclaves mâles tapèrent des mains et des pieds pour entonner un hymne funéraire. Les négresses et les négrillons enchaînés dans le gaillard d’arrière leur répondaient dans une sorte de canon où le mot « Nyama » revenait sans cesse, décliné sur toutes les tonalités, dans toutes les harmonies… « Nyama », un mot tabou qu’il importait bien peu de chanter juste... « Nyama », un mot tambour qu’ils répétaient jusqu’à le vider de son sens, le réduisant à de simples sons, une onomatopée : « Ny-a-ma ».
Théo descendait avec un sceau rempli de fèves, d’olives et de bananes, quand il le reconnut : c’était le mot que la foule avait répété, le jour du départ de la côte africaine, lors de l’altercation entre le grand Noir et le chef des Peuls. Était-ce le nom d’un dieu sauveur ou l’invocation d’un démon pour punir les Blancs ? Théo chuchota pour lui-même : Favet Neptunis Funit, Favet Neptunis Funit…
