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Dans le Cap Sizun, à Pont-Croix, une vieille dame sans histoires est assassinée. D’autres victimes vont suivre… Cette série de meurtres, sans lien apparent, dénués de toute logique et de tout mobile, installe peu à peu la peur sur cette presqu’île à la beauté sauvage balayée par les vents. Le Capitaine Franklin Clermont-Tonnerre de la PJ de Strasbourg, en visite pour quelques jours chez un ami, est malgré lui associé à l’enquête menée par la gendarmerie d’Audierne. Les investigations ne sont pas aisées, les indices manquent cruellement. Le coupable qui rôde sur la lande brouille les pistes. Le fil va remonter jusqu’aux événements de 1792 et 1793, lorsque la Terreur instaurée par la Première République régnait sur la région. La vengeance, l’amertume, la haine peuvent-elles traverser les siècles et ouvrir la porte à des actes guidés par la démence ? Sur cette terre de légendes, où les brumes dissimulent bien des secrets enfouis, les enquêteurs devront rester sur leurs gardes…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ex-enseignant et Strasbourgeois d’adoption, Denis Voignier écrit et publie depuis une vingtaine d’années. Des romans historiques, policiers (dont deux traduits en langue anglaise), jeunesse, et des drames sentimentaux pour un total de vingt-sept ouvrages. Il est également conseiller littéraire et travaille avec de nombreux établissements scolaires. Il éprouve un attachement tout particulier pour la Bretagne, ses habitants, et ses paysages à couper le souffle…
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Seitenzahl: 293
Veröffentlichungsjahr: 2022
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Cap Sizun, pointe du Van
Assis sur une large pierre plate, les jambes pendant au-dessus du vide, il contemplait les flots. La brise poussait les vagues sur la grève en contrebas, une écume à peine perceptible venant friser à la surface de l’eau. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher. Déjà, le ciel, là-bas, au-delà du phare de la Vieille, s’empourprait et bientôt il plongerait dans l’océan. Le vent caressait doucement son visage imberbe, ses yeux semblaient contempler le vide.
Maintenant que c’était fait, il se sentait beaucoup plus calme, plus serein. Une paix intérieure s’était installée en lui, les tremblements nerveux de ses mains s’étaient estompés.
Bien sûr, il n’en avait pas fini avec tout cela, il le savait bien. Mais un jour viendrait où il serait en paix avec lui-même. Un jour, il serait fier d’avoir accompli sa mission.
Un goéland lança son cri strident, survolant la surface de l’eau à la recherche d’une proie. Lorsque l’occasion se présenterait, il piquerait sur sa victime, ne lui laissant pas le temps de fuir. L’homme fonctionnait aussi un peu ainsi, finalement. Fondre sur sa proie, la saisir avant qu’elle ne puisse réagir, lui ôter toute chance de s’échapper.
Il se leva et récupéra le bâton de marche qu’il avait déposé dans la bruyère. Il était temps de rentrer, de regagner son logis. L’air lui avait fait le plus grand bien, peut-être dormirait-il mieux ce soir, sans être dérangé par ces cauchemars qui revenaient sans cesse le hanter.
Cap Sizun – Pont-Croix
Mathilde habitait une maison un peu à l’écart, au bout de la rue. Les pavés, en cette fin de journée, étaient encore luisants de ce crachin qui n’avait pas cessé depuis le matin. Pourtant, pensa-t-elle, le vent de la mer aurait pu chasser ces nuages lourds et les emporter vers les terres.
Elle avançait prudemment. Le sol était glissant et sa surface irrégulière. Sa cheville droite, fragile, pouvait lui jouer un mauvais tour sans prévenir. Avec l’âge, de nombreux petits maux apparaissaient et il fallait bien vivre avec…
Descendant les ruelles et longeant les maisons de pierre, elle observa, comme à l’accoutumée, les façades fleuries. Ces hortensias aux tons variés étaient un ravissement. Que sa ville était belle !
Elle passa enfin devant la maison de Georges, son voisin. Courbé le long de sa haie de charmilles, il était visiblement occupé à désherber au pied des arbustes. Il dut l’entendre approcher, car il se redressa et tourna la tête.
— Ah ! Mathilde ! Ça y est ?
— Comme toujours, Georges. Mais il y a de moins en moins de commerçants, je trouve.
— Bah ! Que peut-on y faire ?
Il haussa les épaules en signe d’impuissance. Les marchés avaient tendance, il est vrai, à se clairsemer depuis quelque temps. Et encore, ici, à Pont-Croix, il ne fallait pas se plaindre.
— À plus tard, Georges.
Mathilde atteignit la porte métallique de sa propriété. La petite maison proprette disposait sur le devant d’un espace arboré et fleuri, sur l’arrière, un jardin de belle surface qu’on ne pouvait voir de la rue. Elle possédait deux niveaux. Les fenêtres à croisées blanches et les volets vert tendre s’accordaient parfaitement avec les pierres gris clair qui constituaient l’essentiel de l’édifice.
Elle poussa le portillon qui grinça sur ses gonds. L’humidité qui régnait ainsi que le sel contenu dans l’air ambiant mettait à mal la plupart des huisseries et des serrures. Elle s’en occuperait le lendemain. Une allée pavée menait à la porte d’entrée. Elle déverrouilla la clenche et poussa le battant. Une douce tiédeur l’accueillit. Immédiatement, une odeur d’arnica vint lui chatouiller les narines. Du gel d’arnica. Cette pommade que l’on applique sur les contusions ou les muscles douloureux. Elle-même en faisait usage, notamment pour sa cheville, elle connaissait donc bien cette odeur. Pourtant, ce jour-là, elle n’en avait pas utilisé.
— Y a quelqu’un ? lança-t-elle dans le couloir qui menait vers la cuisine et le salon.
Car forcément, il devait y avoir quelqu’un ou bien quelqu’un était passé il y a peu. Diable, mais comment ? La porte était verrouillée à double tour. Par le jardin ? Possible, mais ce serait très étonnant. Il n’y avait pas de voleurs à Pont-Croix.
Mathilde hésita un instant. Retourner voir Georges et lui demander de l’accompagner ? Inquiète, elle tendit l’oreille et avança à pas feutrés. Tout lui semblait parfaitement calme. Elle inspira profondément pour chasser l’angoisse qui s’était immiscée en elle.
Elle gagna la cuisine et déposa son sac sur la petite table ronde qui occupait le centre de la pièce. L’odeur, ici, était moins perceptible. Ou bien ses sens lui jouaient des tours. Cela pouvait arriver, elle le savait, elle en avait déjà entendu parler.
La vieille dame déballa ses commissions. Elle avait à peine terminé qu’un bruit, cette fois, la fit sursauter. Un craquement. Le craquement. Celui de la troisième marche de l’escalier qui mène à l’étage. Cette fois, plus de doute, il y avait quelqu’un dans la maison. Une peur panique commença à l’envahir. Des sueurs froides parcouraient sa colonne vertébrale et son cœur s’emballait. Elle fit un effort pour se rasséréner, et tenter de reprendre le contrôle. D’un geste rapide, elle saisit l’un des longs couteaux de cuisine posés sur le plan de travail. Le tenant fermement devant elle, bras presque tendu, elle avança à pas comptés. Elle ne saurait peut-être pas se servir de cette arme improvisée, mais cela pourrait faire fuir l’intrus.
Mathilde avançait dans le couloir, se dirigeant maintenant vers l’escalier. Elle ne distingua rien de suspect, pour la bonne raison que la menace vint de derrière.
Une main la saisit par l’épaule et la fit pivoter sans qu’elle puisse opposer un mouvement de défense. Dans le même temps, une forte poigne l’avait débarrassée de son couteau qui chuta sur le carrelage avec un bruit sinistre.
— Qu’est-ce que… ? Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d’une voix tremblotante.
L’homme, car elle pensait bien qu’il s’agissait d’un homme, ne répondit pas. Il était d’assez haute taille, le sommet de son crâne venant frôler la suspension du couloir. Il portait un long et ample manteau de laine, de couleur anthracite. Son visage était masqué par une fine cagoule gris foncé et elle n’apercevait que ses deux yeux noirs, petits, vifs, perçants.
— Kergoan ! finit-il par dire, d’une voix étrangement caverneuse.
— Je… je ne comprends pas…
— Kergoan !
Son bras droit, qu’il tenait derrière son dos, se déplia soudainement. Mathilde, l’espace d’un court instant, vit briller une lame courte et recourbée qui lança un éclat de lumière lorsqu’elle passa sous la lampe de la suspension.
Déjà, dans un bruissement ténu semblable à un papier de soie que l’on déchire délicatement, la lame entamait la chair de son cou. D’abord, elle ne sentit qu’une sorte de picotement fugace, puis la douleur se fit plus intense, les nerfs sectionnés renvoyant une perception accrue des dégâts causés par le métal tranchant. Elle sentit encore le sang, le sien, qui coulait le long de son cou, sous son vêtement, puis la tête se mit à lui tourner. Elle entendit, crut-elle, l’homme répéter ces mots étranges, puis elle sombra dans le néant.
Le capitaine Clermont-Tonnerre avait opté pour le train. Conduire seul, pour un long trajet, l’ennuyait fortement. Ce n’était pas trop son truc. Tandis que le rail, rapide, pratique, confortable, était, en un mot, bien plus agréable. Confortablement installé, il avait passé son temps à lire – au moins, c’était l’occasion – un vieux roman de science-fiction qu’il avait commencé cent fois sans jamais en venir à bout. Ces histoires de mondes lointains, de galaxies inexplorées, d’extra-terrestres le fascinaient toujours, comme quand il était gosse. Il se demandait si tout cela finirait par arriver. Probablement, car tout ce qui avait été écrit dans les bouquins plus anciens de SF finissait toujours par se produire.
Il avait également consulté sa messagerie privée. Avec le boulot, ces derniers temps, il n’avait guère eu le loisir de s’en préoccuper. C’est ainsi qu’il constata qu’il avait omis de rappeler des tas de gens qui devaient le croire mort ou parti à l’autre bout du monde. Il y avait aussi quelques rappels de factures à régler et il se promit d’y mettre de l’ordre au plus vite.
Étudiant le paysage qui défilait à vive allure, il voyait, par moments, le reflet de son visage dans la vitre de la fenêtre. Une barbe naissante envahissait ses joues et ses yeux noirs brillaient, comme incrustés dans l’épaisseur du verre. Il releva la mèche châtain qui retombait légèrement sur son front.
Il avait aussi observé les autres passagers. C’était son truc, ça. Il avait une assez bonne mémoire visuelle et était plutôt physionomiste. La voiture n’était pas bondée. En réalité, il y avait même peu de voyageurs. La Bretagne était-elle boudée en ce début d’automne ? Il est vrai qu’à part voyager pour les déplacements professionnels, ce n’était pas vraiment le bon moment pour prendre des congés. Lui-même avait décidé de s’échapper quelques jours uniquement sous la pression de son boss et parce que son ami Jérôme l’avait invité à passer quelques jours aux confins du monde.
Jusqu’à Rennes, gare de correspondance, les voyageurs ne devaient pas être plus d’une quinzaine, du moins dans ce wagon. Les gens lisaient, pianotaient sur leurs smartphones ou leurs portables, rêvassaient ou s’endormaient parfois. Ils paraissaient distants, isolés, n’échangeant ni regards ni paroles. Une ambiance assez morose.
À Rennes, Clermont-Tonnerre changea de train. Direction Quimper. Là, Jérôme devait l’attendre pour le conduire dans son havre de paix, au cap Sizun. Le policier ne connaissait pas ce coin de Bretagne dont Jérôme lui avait dressé un tableau plus qu’idyllique. Clermont-Tonnerre avait hâte de le découvrir.
Cette fois, la voiture s’était presque vidée. Seuls deux autres voyageurs restaient. Un homme en costume sombre, la cravate bleu marine serrée autour du cou, les cheveux bruns légèrement ondulés encadrant un visage sans expression. Sur le siège voisin, un attaché-case de cuir. Très businessman, pensa le capitaine. A pas l’air de s’amuser…
Un peu plus en avant, vers le sas de communication, une jeune femme aux longs cheveux clairs tombant sur ses épaules. Ses grands yeux en amande scrutaient l’écran de son smartphone tandis qu’elle écrivait rapidement à l’aide de ses deux pouces. Un sourire permanent illuminait son visage. Celle-ci a l’air plus joyeuse, pensa Clermont-Tonnerre. Rien à voir avec notre type au costard.
Le paysage défilait rapidement. Bocage breton, prés entourés de haies, ruisseaux serpentant dans les prairies, bosquets de hêtres et de chênes. Vert omniprésent… Le climat de la région favorisait la végétation, cela était on ne peut plus évident. Beaucoup de pluie, mais aussi du vent et de magnifiques périodes ensoleillées. C’était un peu un coup de poker et le policier espérait ne pas tomber à un moment où toute l’eau du ciel allait s’abattre sur le pays.
Par chance, lorsque le train entra en gare de Quimper, le soleil fit son apparition. Un vent soutenu du sud-ouest chassait les nuages. Clermont-Tonnerre considéra cela comme un signe de bon augure.
Ayant récupéré son maigre bagage – un simple sac à dos –, il gagna le parking extérieur. Devant le bâtiment de briques roses, son ami Jérôme l’attendait, adossé contre l’aile de son Audi flambant neuve.
— Frank !
— Salut, Jérôme ! Ça fait un bail !
Les deux hommes se donnèrent une franche accolade.
— J’ai quitté Strasbourg il y a six ans…
— Ça passe à une vitesse, c’est fou.
— Allez, monte. Je t’emmène dans mon nouveau bolide…
Jérôme était un homme d’une trentaine d’années, l’allure svelte, voire sportive. Ses cheveux blonds et ses yeux clairs rappelaient ses origines alsaciennes. Il « avait muté », comme on dit dans le jargon professionnel, pour la Bretagne. La raison en était une jolie brune au sourire enjôleur qu’il avait rencontrée lors d’une formation en région parisienne. La belle l’avait pris dans ses filets et entraîné vers sa région natale, le pays du cap Sizun. Jérôme ne regrettait rien. Ici, la vie était beaucoup plus paisible, l’air bien plus sain, le temps avançait à un autre rythme. Avec Eloane, il vivait le parfait amour. La vie était belle.
— Ce n’est pas très loin, tu verras, annonça Jérôme en démarrant son véhicule. Trente minutes, au plus.
Jérôme conduisait vite. Une seule main à peine posée sur le volant, il manœuvrait en souplesse avec une dextérité évidente. Il ne fut pas sans rappeler à Clermont-Tonnerre sa jeune coéquipière Nel qui pilotait très rapidement. Il eut une pensée pour elle qui n’avait pas pris de congé. Pourtant, après leur toute dernière affaire1, elle aurait mérité quelques jours de repos. Mais Nel était une hyperactive. Elle ne pouvait rester en place cinq minutes, il lui fallait toujours quelque chose à se mettre sous la dent. Il dut reconnaître qu’elle lui manquait.
— Un coup de fatigue ?
— Oh ! Excuse-moi. Je rêvais.
Jérôme eut un sourire en coin qui n’échappa pas au policier.
— Tu vas voir, l’endroit est sublime. Autant la côte que l’intérieur des terres. C’est un vrai paradis ici. Et la maison, splendide ! Et tu ne connais pas encore Eloane…
Jérôme faisait la conversation pour deux. Franklin, lui, n’était pas si bavard et il dut avouer que ce voyage en train l’avait plongé dans une sorte de torpeur dont il avait un peu de mal à émerger.
Prenant des routes peu fréquentées, et Jérôme ayant une tendance à appuyer sur l’accélérateur, le trajet ne dura pas très longtemps. À la sortie est de Pont-Croix, il emprunta une départementale et finit par ralentir.
— C’est ici, dit-il en désignant un portail de bois massif. Ker-Koad t’attend.
— En effet, une belle demeure, siffla Franklin, admiratif. Ça paie bien ton boulot.
— Je ne me plains pas. Ma boîte rémunère plutôt généreusement. Il y a constamment du travail avec toutes ces analyses de sols.
— En tout cas, rien à voir avec mon maigre salaire de flic…
Jérôme confirma par un léger sourire entendu.
Sur le côté du portail, Jérôme sollicita un capteur infrarouge à l’aide d’une télécommande. Très vite, le véhicule s’engagea dans l’allée de gravier pour se garer devant la maison au toit d’ardoises. Eloane avait sans doute entendu arriver l’Audi, car elle apparut rapidement sur le seuil. La jeune femme à la silhouette élancée arborait un large sourire. Ses cheveux bruns ondulés retombaient sur ses épaules. Elle fit un signe de la main pour inviter les deux amis à la rejoindre.
L’intérieur était spacieux, clair et chaleureux. Une baie vitrée donnait accès, sur l’arrière, à un espace arboré. Une dépendance, sur le côté de la maison, tout de verre, intrigua le policier.
— Mon atelier, annonça Eloane. Je peins, enfin, j’essaie.
— Bah ! commenta son mari. Elle a un talent fou, mais ne l’admet pas. Elle devrait exposer. Je le lui répète très souvent, mais elle ne veut rien entendre.
Eloane sourit. Visiblement, elle peignait pour le plaisir, pas pour l’argent.
— Je vous montrerai quelques toiles, si vous le souhaitez.
Elle observa le nouveau venu un instant. C’était un bel homme d’une quarantaine d’années, d’assez haute stature. Sa silhouette mince accentuait cette impression. Son visage carré et son regard noir attestaient d’un caractère sans doute bien trempé.
Jérôme fit visiter la maison à son ami. Une grande pièce au rez-de-chaussée réunissait salon, salle à manger et cuisine dans un espace totalement ouvert très agréable. À l’étage, trois chambres étaient disposées autour d’un palier semi-circulaire, en plus d’une salle d’eau et des commodités.
— Très belle maison, conclut Franklin. Vous êtes bien, ici.
— Un coup de chance, il y a cinq ans. Une succession qui se passait assez mal, les enfants de l’ancien propriétaire ont fini par la brader. On est arrivés au bon moment. Mais viens, nous allons boire un verre.
Clermont-Tonnerre ne se fit pas prier. La climatisation du train lui avait desséché le gosier.
Eloane apporta une bouteille de chouchen2 légèrement réfrigérée. Le policier n’en avait que rarement bu. Ce breuvage ne s’exportait pas très bien dans l’Est.
— Goûtez-moi ça, vous m’en direz des nouvelles.
— Eloane, je crois que tu peux tutoyer Franklin. Ce sera plus simple.
— Bien sûr, acquiesça l’intéressé.
— Alors, goûte cette merveille.
La boisson était excellente, au goût de miel, mais aussi très fruitée et légèrement épicée. Franklin reconnut que le breuvage était fameux, mais ne dépassa pas deux verres, car en abuser lui aurait vite faire tourner la tête.
Le soleil avait disparu derrière le bois qui jouxtait la maison. Des bancs de brume s’effilochaient entre les troncs des feuillus et, de l’autre côté de la route, une lune rousse, presque pleine, s’était levée.
Eloane parla de son hobby, et aussi de son travail à mi-temps. Elle était analyste-historienne auprès des Archives de Quimper. Un métier passionnant qu’elle vivait à cent pour cent. Les lectures de documents anciens la fascinaient, elle découvrait un peu plus chaque jour l’histoire de sa région et elle en éprouvait une joie réelle.
— Demain, nous irons voir mon atelier, si tu veux.
— Très bien, je suis curieux de le découvrir.
— Et moi, compléta Jérôme, je t’emmènerai visiter les alentours. Tu vas voir, le coin est charmant. Et il y a aussi la côte, la pointe du Raz, la lande…
— Tu sais, Jérôme, je ne suis là que jusqu’à dimanche.
La soirée se poursuivit et se termina autour d’un bon repas, à discuter de choses et d’autres, du passé, du présent, des projets, de la pluie et du beau temps, de la vie…
1. Voir Craignez le pire, éd. du Bastberg.
2. Boisson fermentée faite d’eau et de miel. L’appellation classique est « hydromel ».
Cap Sizun, Kervéoc
À Kervéoc, il n’y a que quelques maisons. C’est un hameau paisible, à l’écart du tumulte des villes.
Les fermes ont disparu, l’activité agricole s’est éteinte et les bâtisses ont été transformées en belles résidences. De pierres grises ou crépies de blanc, aux toits d’ardoise ou de tuiles brunes, les maisons ne laissent pas indifférent. Les cours carrées, les espaces fleuris ou engazonnés donnent à l’ensemble un cachet certain.
Ici, pas de passage, ou si peu. Seuls les rares habitants accèdent à leurs demeures ou à leurs terres. D’ailleurs, la plupart ne sont pas là de la journée, ils s’en vont travailler à Douarnenez, à Audierne, à Pont-Croix ou encore à Plouhinec. Seuls Yvon et la vieille Soizic sont là.
Par cet après-midi plus que tiède, Yvon emprunta le sentier qui mène à la Croix. Cette croix monumentale, curieusement plantée en bout de chemin, semble alerter les passants. L’ensemble, de cinq mètres de haut, repose sur un socle circulaire. La croix de fonte, orientée plein sud, interpelle quiconque s’approche. Yvon ne fait plus attention à elle depuis bien longtemps. D’ailleurs, il ne connaît pas réellement son origine. Qu’importe, il vient pour travailler, comme toujours.
Plus haut, dans le bois, il possède une parcelle qui lui fournit de quoi se chauffer. À l’automne, il prépare sa réserve pour l’hiver, bien que celui-ci ne soit jamais trop rude, en bord de côte.
Yvon dépassa le monument et poursuivit son chemin vers le bois de feuillus, que l’on apercevait sur une colline à deux cents mètres tout au plus.
Un sentier de terre brune le mena dans le bois. Déjà des feuilles jonchaient le sol. Si le vent venait à souffler fortement, il n’y en aurait pas pour tellement longtemps. Les chênes et les hêtres, assez nombreux par ici, allaient vite perdre leur feuillage. Yvon aimait cette saison. Les couleurs, si variées, du jaune au brun en passant par les orangés ou les rouges, étaient une pure merveille.
Il atteignit sa parcelle. Un hectare de forêt, c’était bien.
Ce jour-là, il venait faire du repérage et marquer les quelques arbres qui finiraient leur existence dans la cheminée.
Pour ce faire, il avait une bombe de peinture bleu clair qui ferait parfaitement l’affaire.
Il était entré dans le sous-bois lorsque des pas retentirent derrière lui. Les promeneurs étaient rares par ici, d’autant que les vacances d’été étaient terminées. Il se retourna. Face à lui, à quelques mètres, se tenait un homme d’assez haute taille, à la carrure assez forte. Il portait une cagoule gris foncé et Yvon ne distinguait que ses deux yeux noirs, perçants.
— Qu’est-ce que… ?
L’homme ne répondit pas, mais s’approcha de plusieurs grandes enjambées.
Yvon sentit la menace. Ce type avec sa cagoule de truand n’était pas là pour une partie de cartes. Il glissa la main dans la poche de sa veste de toile et en tira un coutelas dont il déplia prestement la lame. Yvon n’était pas du genre à se laisser faire, ce gars n’avait vraiment pas l’air de rigoler. Malgré ses craintes, il s’efforça de ne pas laisser transparaître sa peur.
— Approche donc encore, dit-il d’une voix qu’il tentait de garder sereine. Approche et je te découpe le bide.
Mais l’homme ne répondit que par un rire sarcastique et détendit le bras droit qu’il tenait replié derrière son dos. Yvon eut à peine le temps de voir la lame courbe qui scintilla un instant dans un rayon de soleil. Il sentit une douleur aiguë au niveau du cou tandis que le sang s’échappait et coulait sur sa veste.
— Kergoan ! Kergoan ! lança l’homme.
Pour Yvon, c’était la fin. Les arbres commencèrent à tournoyer, les couleurs qu’il aimait tant se mirent à se fondre en une teinte unique, le noir. Il tomba à genoux, puis face contre terre, tel un pantin désarticulé.
Audierne, gendarmerie nationale
Dans les locaux de la gendarmerie d’Audierne, ce matin-là, c’était l’effervescence. Le commandant Bastien était dans tous ses états. Assis sur le coin de son bureau, il observait ses deux collègues.
— Alors ?
Ses confrères étaient dubitatifs. Pour le moment, c’était l’impasse.
— On n’a pas la moindre piste, mon commandant, émit une jeune lieutenante.
— Le type est très fort, compléta son collègue adjudant. Pas d’empreintes, pas de traces de véhicule, pas de témoins. Juste ces marques de semelles de taille 45. Des bottes comme on en trouve dans tous les magasins du coin.
— On sait au moins qu’il est de grande taille, répliqua le commandant. Avec d 45, il doit bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix, ou pas loin.
— Peut-être, murmura Johann, la lieutenante.
— Vous dites ?
— Rien, mon commandant. Rien d’intéressant.
— Et Lara, où en est-elle ?
— Nous aurons les résultats ce soir ou demain matin. Mais d’après ses constats initiaux, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent, répondit l’adjudant.
Les premières observations sur place n’étaient pas très probantes. Mathilde avait été retrouvée dans sa maison de Pont-Croix, une blessure profonde à la base du cou. C’est un voisin, un dénommé Georges Humbert qui avait prévenu la gendarmerie. Quant à la seconde victime, Yvon, un retraité de Kervéoc, une autre résidente du hameau, Soizic, l’avait trouvé, gisant face contre terre dans le bois voisin. La pauvre femme avait averti les gendarmes qui s’étaient rendus sur les lieux aussi vite que possible. Deux crimes en moins de huit jours, c’était très inhabituel pour une région réputée calme et sans histoires.
— Je propose qu’on retourne sur place, à Pont-Croix et à Kervéoc. On a pu passer à côté d’un truc. Vous vous en chargez ?
— Bien sûr. Nous y allons tout de suite.
— À votre retour, on va reprendre l’étude des proches, des amis et des collègues de nos deux victimes. Peut-être y a-t-il un lien entre ces deux malheureux. Plus nous aurons d’infos, en effet, mieux ce sera. Je m’attends à voir débouler les OPJ3 très bientôt.
Johann et son collègue Pascal Frémont s’équipèrent avant de quitter les lieux. Une deuxième visite ne serait pas de trop.
Pour se rendre à Pont-Croix, il ne fallait pas dix minutes. Johann, qui conduisait, rejoignit les abords du Goyen. La marée était pratiquement haute, la mer avait repoussé l’eau douce bien en amont. Des goélands survolaient la surface de l’eau ainsi que les rives vaseuses. La policière ne se lassait jamais de ce panorama enchanteur. Elle aimait cette ville, bien qu’elle n’en fût pas originaire. Les ruelles pavées, les venelles et les escaliers autour de l’église, l’ambiance paisible des lieux. Ici, il faisait bon vivre.
La lieutenante gara le véhicule de service devant la maison de Mathilde Le Goff. Déjà, Georges, le voisin, était apparu sur le seuil de sa maison.
— Vous revoilà ? demanda-t-il, le sourcil froncé.
— Oui, monsieur Humbert, une seconde visite s’impose. On ne veut rien laisser au hasard. Voulez-vous nous accompagner ?
Pascal Frémont fit sauter la rubalise jaune qui était collée sur la porte d’entrée. La PTS4 était déjà passée, mais ils s’équipèrent de chaussons en plastique et de gants.
— Vous aussi, monsieur Humbert.
— Bien sûr.
Ils revisitèrent les lieux, notamment le couloir, là où Mathilde avait été atrocement égorgée. Une large tache brune maculait encore le carrelage.
— Je ne comprends pas, je ne comprends pas, répétait Georges.
— Elle avait des ennemis ? demanda Johann.
— Des ennemis ? Quelle question ! Mathilde était la personne la plus gentille que j’aie jamais connue. Elle n’avait que des amis. Tout le monde l’aimait bien, ici, à Pont-Croix.
— De la famille ? Des enfants ?
— Non, pas que je sache. Son mari est décédé il y a bien dix ans de ça, un cancer foudroyant. Elle n’avait pas d’enfants, ni de frère ou de sœur. Peut-être des cousins éloignés, mais qui n’en a pas ?
— Très bien, monsieur Humbert. Vous connaissez sans doute un peu la maison…
— Oui, on prenait souvent le café, ici, en fin d’après-midi.
— Peut-être remarquerez-vous quelque chose d’inhabituel, dans l’une ou l’autre des pièces ?
Georges fit le tour de la salle à manger, de la cuisine et du petit salon. Rien n’avait été dérangé, le cambriolage n’était pas la raison de l’assassinat. Cependant, quelque chose sur la table basse l’intrigua.
— Pouvez-vous venir ? appela-t-il depuis le salon, alors que les gendarmes inspectaient la cuisine.
Georges leur montra un bout de papier pas plus grand qu’un Post-it. Il était posé sur le bois de la table, le coin sous une tasse à café. De couleur bistre, comme les documents anciens, on y voyait représenté un écu5 orné de trois fleurs de lys et surmonté d’une couronne. Ce dessin semblait avoir été réalisé au crayon gras. Ce n’était pas une photocopie ou une impression numérique. Apparemment, la PTS n’y avait pas prêté attention.
Devant l’étonnement des gendarmes, Georges expliqua :
— Ce n’était pas là la semaine passée. C’est très curieux.
— Pourquoi trouvez-vous cela très curieux ? demanda Johann.
— Parce que Mathilde ne laissait pas traîner grand-chose et qu’elle ne s’intéressait pas particulièrement à ça.
— C’est quoi ?
— Vous voyez bien, c’est l’emblème de l’armée royaliste de Bretagne.
Frémont opina du chef tandis que Johann semblait découvrir cette particularité.
— Oui, en effet. Mais quel rapport avec le meurtre de Mathilde ? demanda le gendarme.
Georges faillit répondre que, ça, c’était le boulot des enquêteurs, mais il s’abstint.
Johann saisit délicatement le document et le glissa dans une pochette plastique.
— Autre chose, monsieur Humbert ?
— Tout a l’air en place. Non, je ne vois rien d’autre.
— Très bien, merci pour votre aide.
Georges se retira tandis que les gendarmes examinaient le jardin situé à l’arrière de la maison. C’était un espace de six à sept ares, proprement ordonné avec un potager, des allées de gravier blanc, des massifs de fleurs le long de la clôture de la demeure voisine et une haie de charmille en fond de propriété. Il avait plu depuis le drame et les traces de pas avaient disparu. Selon les premières constatations réalisées le jour du meurtre, l’individu avait accédé à la maison par l’arrière, par le jardin. Des empreintes de pas avaient été relevées au pied de la haie et la profondeur de ces marques laissait supposer que l’homme était assez lourd.
— Qu’est-ce qu’on a derrière ? demanda Pascal.
— Rien. Enfin du pré, puis le Goyen.
— Le Goyen ? Eh ben, voilà. Notre homme est peut-être venu en bateau, ou en barque.
— Ah ouais ? Possible. Faudrait vérifier l’heure et le coefficient de la marée au moment du crime. Notre type ne peut accéder ici qu’à marée haute. Tu sais qu’à marée basse, il n’y a plus d’eau, que des bancs de vase.
— Alors, il sera peut-être venu à pied.
3. Officiers de police judiciaire.
4. Police technique et scientifique.
5. Bouclier de forme ogivale dans sa partie inférieure. Il est généralement agrémenté d’un emblème.
Pors Lesven – Kergoan, octobre 1792
C’était une nuit presque noire, sans lune. Le vent du large, qui soufflait du nord-ouest, faisait rugir la mer qui venait battre contre les rochers.
L’abbé quitta sa cachette, cette grotte de Kougan ar c’houlmik6 qu’il occupait depuis quelques semaines. Il était recherché, il le savait bien. Les gardes nationaux et les gendarmes le traquaient sans relâche. Cette situation ne pouvait durer, tôt ou tard, il se ferait prendre. Il avait donc décidé d’agir au plus vite.
Il remonta le chemin escarpé qui menait à la lande. Il lui fallait gagner la côte sud du cap, près de Brigneoc’h. Il y rejoindrait un groupe d’hommes qui devaient accueillir une livraison d’armes. Trois bonnes heures de marche par des sentiers sinueux, traversant prés et bois, en évitant les hameaux et les villages. Malgré la pénombre, il se dirigeait aisément. C’était devenu une habitude pour lui et sa vision s’était réellement adaptée à ces conditions particulières.
Il portait une gibecière sur l’épaule gauche. Du cidre, de la viande séchée, quelques châtaignes et un croûton de pain feraient amplement l’affaire jusqu’à sa destination.
Il marchait d’un pas léger, souple, et personne n’aurait pu déceler sa présence. L’abbé avait appris, au long de ces mois de cavale, à se faire discret, à passer inaperçu et à éviter les pièges et les mauvaises rencontres. Par deux fois, à Kerennec et à Keromen, il fit une plus longue halte. Bien que la campagne semblât déserte, il crut déceler des bruits suspects. Les troupes circulaient rarement la nuit, encore moins par une nuit aussi sombre, sans lune, au ciel lourd et plombé. Ses inquiétudes s’estompèrent lorsqu’il comprit que des animaux nocturnes se déplaçaient non loin de lui. Lièvres, sangliers, renards, il n’était pas rare de les croiser. Eux aussi fuyaient parfois l’ennemi.
Enfin, il parvint à Kergoan, hameau de petite taille dont, malgré la pénombre, il distinguait la forme des bâtisses. Quelques maisons de pierre bâties à la hâte, des toits de chaume en fort mauvais état. Ici, la misère était palpable. Les quelques habitants vivaient dans une pauvreté profonde et ne devaient leur survie qu’à de maigres cultures, aux rapines ou encore au braconnage.
Il allait approcher des masures, lorsqu’il entendit parler à voix basse, ce qui ne l’empêcha pas de saisir l’essentiel des propos.
— C’est bien là ? demandait l’une d’elles.
— Oui, oui, répondit une voix plutôt jeune. C’est bien ici. Ils sont tous là, ils dorment, je crois.
— Et vous dites que c’est pour ce matin, à l’aube.
— Oui, des armes. En provenance d’Angleterre, répondit une autre voix.
— Très bien. Alors, restez en arrière. Vous serez récompensés, comme convenu. Nous, on va faire notre travail.
Et l’abbé, qui, prudemment, s’était accroupi derrière un talus, vit des ombres se mouvoir en direction des habitations. Une bonne vingtaine de soldats en armes se déployèrent sous les ordres de leur officier et encerclèrent le hameau.
— Bon sang ! fit-il en serrant les poings.
Il était en colère, incapable de porter secours ou d’alerter les pauvres gens qui allaient être arrêtés. Il était totalement impuissant face à cette situation dramatique. En retrait, les deux traîtres qui avaient sans doute vendu leurs compagnons contre une hypothétique récompense.
Et soudain, ce fut la charge. D’un même mouvement, les soldats avaient enfoncé les portes des maisons. Maintenant, on ne les distinguait plus, mais il y eut un grand nombre de coups de feu, des cris, des hurlements, des plaintes… L’odeur âcre de la poudre envahit l’espace, prenant l’abbé à la gorge.
Ce carnage ne dura pas trois minutes, puis le silence retomba d’un coup.
Les soldats ressortirent des lieux. L’officier traînait un homme par la jambe. Il le mena ainsi jusqu’à un terre-plein et le lâcha sans ménagement.
— Où sont les autres ? Où sont les autres ? hurlait l’officier.
— Je ne sais pas, je ne sais pas, répondait le malheureux.
L’officier saisit son arme et fit feu. L’homme, touché en plein milieu du front, s’éteignit.
Alors qu’un soldat approchait de l’officier, une torche à la main, ce dernier lui annonça :
— Non, non, pas besoin de se faire remarquer. Arrachez plutôt toutes les portes, que les bestiaux puissent venir se régaler.
Les soldats firent ce qui était demandé et se regroupèrent. Visiblement, deux d’entre eux étaient blessés, l’un traînant la jambe, l’autre se tenant le bras. Puis, la troupe disparut.
L’abbé patienta un moment. Les ruses des soldats sont nombreuses. Par expérience, il se méfiait. Quelques hommes pouvaient fort bien revenir, mais ce ne fut pas le cas. Lorsque Le Bis estima qu’il n’y avait plus de danger immédiat, il quitta sa cachette et se dirigea vers les maisons.
Le spectacle était insoutenable. Maison après maison, hommes, femmes, enfants, tous étaient là, baignant dans leur sang, les corps traversés de balles ou transpercés par les sabres. L’abbé s’approcha et chercha, vainement, un survivant. Les hommes qu’il devait retrouver pour les accompagner sur la grève étaient tous morts, lâchement assassinés durant leur sommeil. C’est ainsi que la Convention comptait mater la révolte qui grondait dans le pays.
À l’extérieur, un bruit le fit sursauter. Et si des soldats, finalement, revenaient. Il se glissa dans un angle de la pièce. Des pas approchaient, les cailloux crissaient. Le Bis osa un regard et aperçut un jeune garçon qui déambulait, comme perdu, au milieu des bâtiments.
L’abbé sortit précipitamment et attrapa l’enfant par le bras. Celui-ci pouvait avoir une dizaine d’années.
— Ne reste pas là ! Viens avec moi.
L’enfant, hébété, le regardait sans bien comprendre.
— Viens, te dis-je. Ils peuvent revenir.
Ils s’éloignèrent et s’abritèrent dans un bosquet de jeunes chênes.
— Assieds-toi. Tiens, bois ceci.
Une gorgée de cidre sembla revigorer l’enfant et un morceau de pain le réconforta un tant soit peu.
— Quel est ton nom ?
— Hoël.
— Tu es d’ici, Hoël ?
— Oui, je suis…
Et il éclata en sanglots.
L’abbé le prit contre lui, le berçant doucement et attendant qu’il ait épuisé toutes les larmes de son corps.
— Pourquoi font-ils ça ? demanda-t-il enfin.
— C’est la guerre, petit, c’est la guerre. Tu ne peux rester seul, maintenant, tu vas venir avec moi.
Le garçon hocha de la tête. Il semblait rassuré.
— Mais dis-moi, comment en as-tu réchappé ?
— J’étais sorti, j’avais envie de… mal au ventre.
— Ça t’a sauvé, petit, ça t’a sauvé. Et ces hommes qui ont vendu la mèche, tu as pu les voir ?
— Oui, monsieur.
— Tu les connais ?
— Je crois, oui, ils sont de Lesnoal, je les ai déjà vus. Pourquoi ils ont fait ça ?
— Pour l’argent, petit… pour l’argent et pour être tranquilles. Mais, avant de partir, nous avons un devoir à remplir, nous ne pouvons laisser ces pauvres gens ainsi. Nous allons les enterrer.
— Oui, monsieur.
— Sais-tu combien ils sont ?
— Vingt-neuf, monsieur.
6. Grotte supposée située près de la pointe de Tréanouret, sur la partie ouest de Pors Lanvers.
