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Cloé, orpheline, note tout ce qu'il lui arrive dans un carnet...
Je m'appelle Cloé Marc, j'ai seize ans. La psychologue du château m'a conseillé d'écrire toutes les choses marquantes de ma vie. Elle pense que je suis trop renfermée et qu'il faut que je parle. Alors, parlons.
Tout a basculé à la mort de mes parents.
Je ne sais pas ce qu'il s'est réellement passé, ni pourquoi ma sœur s'est enfuie.
Mon frère s'est débarrassé de moi en me conduisant dans cet internat énigmatique.
Qu'est-ce que j'ai à faire, moi, ici, seule ? Pourquoi le directeur me demande-t-il de faire semblant d'être comme les autres ? Je me fous des autres. Toutes les personnes que j'aime disparaissent et le seul qui m'ait toujours protégée me demande de le fuir.
Qui suis-je vraiment ?
Quelle vérité me cache-t-on ?
Un thriller haletant, un véritable page-turner !
EXTRAIT
Ma soeur Émilie passait son temps à brosser mes longs cheveux blonds. Elle disait qu’un jour, je déciderai de les couper. Ce jour-là elle en mourrait. Ce qui l’amusait, me semble-t-il, c’était la façon dont ils formaient des anglaises. Malgré le nombre de fois où elle passait la brosse dessus, ils rebondissaient aussitôt relâchés. Les siens étaient courts et bruns. Elle avait fait une couleur pour désobéir à notre grand frère, Adam.
— Salut ! lança-t-elle en rentrant du lycée.
Elle était ravie de mettre notre frère en colère. La veille, ils s’étaient disputés. Adam désapprouvait son nouveau petit ami, Vincent. Celui qui avait troqué leur statut de meilleurs amis.
— Émie, je rêve ! Qu’as-tu fait à tes cheveux ? Tu fais vraiment vulgaire. Papa aurait détesté !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Dès son enfance, c'est transbahutée entre la maison de sa mère et celle de son père, et entourée de quatre frères et soeurs qu'
Andréa Alcaraz développe un monde imaginaire. Attirée par l'art sous toutes ses formes, elle se passionne pour la danse, le chant et la mode. Naturellement, elle se tourne vers l'écriture à vingt ans. C'est après son bac littéraire et son diplôme d'infirmière qu'elle rédige
Les trois unités.
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Seitenzahl: 553
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À Denise et Micheline, mes deux étoiles.
Je m’appelle Cloé Marc, j’ai seize ans. La psychologue du château m’a conseillée d’écrire toutes les choses marquantes de ma vie. Elle pense que je suis trop renfermée et qu’il faut que je parle. Alors, parlons.
Ma sœur Emilie passait son temps à brosser mes longs cheveux blonds. Elle disait qu’un jour, je déciderai de les couper. Ce jour-là elle en mourrait. Ce qui l’amusait, me semble-t-il, c’était la façon dont ils formaient des anglaises. Malgré le nombre de fois où elle passait la brosse dessus, ils rebondissaient aussitôt relâchés. Les siens étaient courts et bruns. Elle avait fait une couleur pour désobéir à notre grand frère, Adam.
— Salut ! lança-t-elle en rentrant du lycée.
Elle était ravie de mettre notre frère en colère. La veille, ils s’étaient disputés. Adam désapprouvait son nouveau petit ami, Vincent. Celui qui avait troqué leur statut de meilleurs amis.
— Emie, je rêve ! Qu’as-tu fait à tes cheveux ? Tu fais vraiment vulgaire. Papa aurait détesté !
Mes parents sont partis alors que je n’avais que deux ans. Se trouvant sur une montagne couverte de neige, une avalanche les emporta. Parmi leur groupe de six, seulement deux ont survécus. C’est ce qu’on dit.
D’après Adam, c’était l’origine des provocations d’Emilie à l’encontre de tout le monde. Une sorte de rébellion contre la vie.
Je n’ai jamais vraiment posé de question. Je ne les ai presque pas connus. De plus, Emilie remplaçait à elle seule toutes les personnes qui auraient pu me manquer. Elle était peut-être irresponsable de sa propre vie, mais pas quand il s’agissait de moi. Je n’ai jamais manqué de rien. Nous avions huit ans d’écart et, aussi loin que mes souvenirs me permettent d’aller, c’était elle qui s’occupait de tout, me concernant.
Adam était le fils que mon père avait eu d’un premier mariage. Il était tout juste majeur quand on l’informa de l’accident de nos parents. Suite à leurs décès, sa mère Elisabeth accepta de nous prendre en charge tous les trois. En réalité, prise par son travail et ses nombreux déplacements à l’étranger, elle n’était jamais là. Le deal était que nous pouvions rester tous les trois si nous ne faisions pas d’histoire. Elle n’était pas très bonne en éducation et avait abandonné l’idée d’avoir des enfants depuis Adam. Elle se contentait d’envoyer une somme d’argent assez importante tous les mois ainsi qu’une carte le jour de son anniversaire. Il avait dû jouer sur cela lorsqu’il lui a demandé de nous héberger et de remplir les papiers pour notre garde. Adam a toujours été fort pour convaincre les gens. Ainsi, nous vivions tous les trois dans une grande maison avec le personnel d’Elisabeth qui s’occupait de toutes les tâches quotidiennes. Sans son aide, nous n’aurions rien. Elle nous a même fait ouvrir un compte en banque chacun, avec assez d’argent pour toute une vie. Adam avait dix-huit ans, Emilie dix et moi deux.
La femme de chambre s’occupait volontiers de nous faire prendre le bain à Emilie et moi. Elle nous donnait à manger et nous berçait le soir. Je n’en ai que de vagues souvenirs puisqu’Emilie grandit bien trop vite et prit le relais en ce qui me concernait. Elle m’a toujours dit que j’étais comme sa fille. Elle disait que j’étais tellement sage, qu’il en fallait peu pour me satisfaire. C’est vrai que je ne me suis jamais plainte. Mais ce n’est pas parce que j’étais sage. J’ai toujours pensé que dans cette histoire c’est Emilie qui avait le plus souffert. Elle connaissait mieux nos parents que moi. Adam était bien trop occupé à s’insérer dans le monde de la politique pour nous accorder du temps. Elle sacrifiait déjà assez sa vie, alors je n’allais pas en rajouter. Dès qu’Adam était à la maison, ils se disputaient à coup sûr tous les deux. Les sujets étaient divers et variés. Le plus souvent, c’était parce qu’Adam était incapable de s’occuper de moi quand elle devait s’absenter. Elle lui reprochait souvent d’être égoïste et de la priver de vivre sa vie.
Le soir de mon dixième anniversaire, en sortant de l’école primaire avec ma classe de CM2, Emie n’était pas là. Nous n’avions pas l’habitude de fêter les anniversaires car Adam oubliait à chaque fois. Cependant, Emie avait toujours un cadeau pour moi. En l’attendant, assise sur le banc de l’école, je me demandais ce qu’elle avait pu me préparer comme surprise cette fois. Au bout d’un long moment, c’est Adam qui arriva avec sa Golf noire. Je compris tout de suite qu’il y avait un problème. Je me souviens qu’il m’expliqua leur dispute. Emilie voulait partir faire ses études avec son petit ami. Le ton est très vite monté. Une gifle s’est perdue. « Elle est partie avec ses affaires mais ne t’inquiète pas Cloé, je lui donne deux jours pour revenir » M’avait-il assuré.
Cela fait six ans. Cela fait six ans que le seize avril n’est plus le jour de mon anniversaire mais le jour où Emie s’est enfuie.
Je savais au fond de moi que cela finirait par arriver. Néanmoins, je pensais qu’elle me prendrait avec elle en partant. A quoi pensait-elle ? Qu’est-ce que j’avais à faire moi, ici, seule avec Adam ? Avec le recul, je réalise que je ne lui en veux pas d’être partie. Elle n’était pas heureuse et n’aurait jamais pu élever une enfant, sans l’argent d’Elizabeth. C’est à lui que j’en veux, il n’a pas été capable de la retenir, ni de la retrouver.
Après son départ, il a mis trop de temps à remballer sa fierté et essayer de la chercher. Quand il comprit qu’elle ne reviendrait pas de sitôt, il contacta l’internat dans lequel travaillait Vincent — son meilleur ami et fiancé d’Emie — pour que j’aille y finir mes études. Apparemment elle était partie sans lui. Vincent et moi avions donc cela en commun. Depuis, quand je le regarde, je vois tout l’amour qu’il a pour ma sœur. Nous n’en parlons que très peu. Cela fait encore mal, même après six ans. Il me semble qu’il n’a eu personne d’autre. Elle est pour lui, comme pour moi, irremplaçable.
L’internat est immense. Pour y entrer, nous devons emprunter un pont passant par-dessus une rivière, que nous appelons Livia. C’est un ancien château de trois étages, datant du XVII ème siècle, comme j’en ai vu, petite, dans mes livres de contes. Il y a une cour intérieure. Du moins, ce qui fut une cour puisqu’elle a été rénovée et transformée en patio. C’est ici que nous prenons les repas, ou que nous faisons les fêtes de Noël pour les étudiants qui, comme moi, n’ont pas de famille avec qui les fêter. C’est dans ce patio que j’ai rencontré les personnes qui comptent le plus pour moi. D’abord Vincent, il y a six ans lorsqu’Adam m’a amenée ici pour la première fois. Il faisait noir, nous n’avions pas parlé de tout le voyage. Je me moquais bien qu’il m’amène ici ou ailleurs. Dans tous les cas il n’y aurait pas eu Emie. Adam avait dû se sentir pris au piège avec moi dans les pattes. Il a eu raison de m’amener ici. Au moins j’étais avec Vincent. Ce dernier aurait fait n’importe quoi pour la petite sœur d’Emie. Mon frère le savait. Quoi qu’il en soit, Vincent avait dû être prévenu de ma venue. Il me sourit en me voyant. Un sourire triste. Peut-être s’attendait-il à ce que je ressemble un peu plus à Emilie. Ce n’était pas le cas. Elle était assez petite et fine, cheveux roux et épais au naturel avec des yeux noisette. Le portrait craché de notre mère, paraît-il. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait coupé ses cheveux et les avait teints en brun. Moi, je ressemble à notre père et à Adam. Cheveux blonds, yeux verts, et longue comme une girafe.
Ce soir-là donc, Adam tendit ma valise à Vincent en le remerciant. Puis, il se tourna vers moi : « Je te laisse un téléphone portable, j’ai déjà enregistré mon numéro. Je suis sûr que tu te plairas ici. Tu es mature, intelligente et tu n’as jamais eu besoin de personne » C’était faux bien sûr, j’ai toujours eu besoin d’Emilie. Il fit quelques pas vers la porte, puis se retourna et me fixa un instant. Je crus apercevoir ses lèvres bouger sans néanmoins distinguer le moindre son. Vincent murmura un « oui » à côté de moi comme s’il avait pu entendre la voix de mon frère. Comment se faisait-il qu’il fut à côté de moi d’ailleurs ? Je ne l’avais pas vu se déplacer. Ma vision était-elle brouillée ? Je ne pleurais pas pourtant. Je n’ai su que bien plus tard toute le secret de cet échange.
Vincent fit rouler la valise avec une vitesse que je n’aurais pu égaler. Il avait l’air pourtant aussi triste et fatigué que moi. Il semblait se contraindre et m’attendre, en se retournant plusieurs fois pour s’assurer que je le suivais. Je ne suis pas si lente ! Si ? J’étais toujours la première en course à pied à l’école ! C’est moi qui sautais le plus haut au saut en hauteur !
Je trottinais vexée, jusqu’à lui, quand il s’arrêta brusquement devant une porte d’ascenseur. Je devais lever la tête pour le regarder, il était aussi grand qu’Adam. Ses yeux étaient vert foncé, il était brun et avait les cheveux tellement courts que j’avais du mal à les voir de là où j’étais.
— Tu as dix ans c’est bien ça ?
— Oui, monsieur.
— Tu peux m’appeler Vincent. Je suis le directeur de cet établissement. Il appartenait à mon père et à son père avant. Ici, tous les élèves vouvoient leurs professeurs ainsi que moi-même. Ils doivent être présents à tous les cours notés sur leur emploi du temps personnalisé. Nous formons des classes selon le niveau de l’élève, sans prendre en compte son âge. Quelques cours peuvent se dérouler la nuit. N’aies pas peur si tu entends du bruit. Il y a des règles à respecter, je les ai posées sur ton lit pour que tu puisses les lire et les signer.
Il s’arrêta un moment pour que nous montions dans l’ascenseur. Il appuya sur le bouton du dernier étage : vingt-trois. Comment pouvait-il y avoir autant d’étages ? Je me rappelle m’être dit à ce moment-là « Comment c’est possible ? Heureusement que je n’ai pas peur de l’ascenseur, il serait difficile de monter tant d’étages à pied ! » Il se baissa tout à coup à mon niveau, et me regarda droit dans les yeux :
— Tu n’es pas comme les autres Cloé mais je souhaiterais que tu fasses semblant de l’être… Du moins, pour l’instant. Tu peux venir me voir n’importe quand et me parler de tout. Mon bureau est au rez-de-chaussée, près de l’entrée. (…) Emilie m’a beaucoup parlé de toi.
Puis, il se releva. A ce moment-là, beaucoup de questions se bousculèrent dans mon esprit : « Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ? Pourquoi devrais-je faire semblant ? Savait-il où était allée Emie ? Lui avait-elle demandé de veiller sur moi ? » Mais je ne dis rien. Non pas parce qu’il me faisait peur, ou parce que j’étais déboussolée, mais parce que sa voix dérailla légèrement quand il prononça le prénom de ma sœur. La douleur était encore trop fraîche dans nos cœurs pour que nous puissions parler d’elle librement.
L’ascenseur sonna enfin, et s’ouvrit sur un tout petit couloir. Pourtant, je m’attendais à être à des mètres au-dessus du toit. En face de moi, il y avait deux portes. À gauche, je pouvais distinguer une fenêtre, un peu plus loin. À droite, un rideau rouge de la longueur du mur et sur toute sa largeur. Bizarre.
Vincent ouvrit la porte de gauche avec une clef qu’il me remit. Je voulais dire merci mais aucun son ne sortit de ma bouche. Ma chambre était spacieuse. En entrant je sentis une odeur de violette qui me prouvait une fois de plus que Vincent s’attendait à ce que je vienne. Il y avait un grand lit à baldaquin avec des voiles blanc-rosés sur le dessus. Les draps ne formaient aucun pli, je vis les documents à signer, posés dessus. Il y avait une coiffeuse adossée au mur de droite avec un nécessaire à coiffer. En face de la porte, la grande baie vitrée donnait sur une terrasse que je ne pouvais pas bien distinguer à cause de la pénombre. En m’avançant vers la fenêtre je découvris une porte coulissante à demi ouverte sur ma gauche. Derrière elle, une salle de bain. À droite, une autre porte, comme celle de l’entrée de la chambre, mais fermée. Je regardais de toute part en essayant de mémoriser toutes les informations que je venais de recevoir : Où suis-je ? Emilie est partie… Adam est parti… Tout à coup, Vincent me prit le bras pour que je me retourne face à lui et m’essuya une larme du bout des doigts. Je n’avais pas conscience que j’étais en train de pleurer. Il me prit dans ses bras un long moment en silence puis desserra son étreinte et me regarda. Ses yeux étaient emplis de larmes qui ne coulaient pas. Il me tenait encore les deux bras, comme pour m’empêcher de tomber et je me sentis en sécurité. Je compris à cet instant pourquoi Emilie passait son temps libre avec lui. Après tout, elle aussi avait besoin de quelqu’un pour ne pas tomber. Ses yeux essayaient de me dire quelque chose que je n’arrivais pas à percevoir. Pensait-il que je savais lire dans les pensées ? En tout cas, il se voulait rassurant. C’est exactement ce qu’il fallait à la petite fille de dix ans qui se tenait en face de lui ce soir-là.
Le jour suivant, j’entendis beaucoup de bruit de huit heures à dix heures. Je pris soin de me laver, d’enfiler des vêtements qu’Emie m’avait achetés, de passer un coup de peigne sur mes anglaises blondes. Puis, il y eut un grand silence. C’est à ce moment-là que je décidai de sortir de ma chambre. Je pris l’ascenseur et descendis au patio. Le seul endroit que je connaissais. Le cœur du château. Je n’avais pas vu la veille à quel point il était beau : les rayons du soleil traversaient le toit de verre pour éclairer le sol en marbre. Tout avait été rénové. Ce n’était plus la cour extérieure d’un château mais bel et bien la pièce maîtresse de celui-ci. Les immenses plantes étaient disposées de part et d’autre du patio. Des tables se trouvaient par petits groupes aux quatre coins de la salle, comme si nous avions le choix entre différents restaurants. Au milieu, une fontaine était encadrée d’un petit muret de pierre sur lequel je m’assis. En levant la tête vers les murs du château, j’aperçu deux escaliers se rejoignant pour former une petite scène sur laquelle étaient disposés des sièges en cuir noir et un micro au centre. C’est ici que devaient se passer les rassemblements. J’essayais d’imaginer Vincent, en haut de cette estrade, face à ce micro quand soudain j’entendis du bruit tout près de moi. Je fis valser ma chevelure blonde en me tournant vivement vers le son. C’était une jeune fille, qui devait être à peine plus âgée que moi. Elle était en pyjama et tenait un jus de fruit dans sa main droite. Elle était assez grande, sûrement de la même taille que moi. Ses longues jambes fines étaient dorées, ses cheveux noirs. Elle me regarda et me sourit. Alors, je pris le regard dont je me servais à l’école quand je ne voulais pas que l’on vienne me voir. Celui que j’utilisais souvent pour ne pas être embêtée : la tête légèrement baissée, les yeux fixés sur son visage et les sourcils froncés. Ce regard marche toujours. Il fait peur aussi bien aux petites filles qu’aux garçons, et même aux adultes. Ils devaient se dire « Pas commode cette enfant, quelque chose ne doit pas tourner rond chez elle. » En gros, « elle est folle » quoi.
Mais, comme on dit, il faut toujours une exception ! Elle s’approcha de moi d’un pas décidé, sans une once de crainte. Elle prit une chaise du réfectoire et se mit en face de moi. Cette fois, je la regardais d’une façon que j’essayais de faire passer pour de l’indifférence.
— Salut ! Je suis Lana, tu es une nouvelle élève de la classe de Nuit ?
— …
— Tu sais tu peux me le dire, pour l’instant ça ne se voit pas trop sur moi mais regarde ! Je suis encore en pyjama ! Tous les élèves du Jour sont partis pour la journée !
— …
— Tu as quel âge ?
— Treize ans, mentis-je –De toute façon je les faisais largement.
— Comme moi ! Tu connais le château ?
Je fis « non » de la tête, avec l’air le plus blasé qu’il était possible de faire.
— Je vais te faire visiter !
Elle partit la première et se retourna en voyant que je ne suivais pas. Elle me regarda un instant puis ferma ses yeux longuement, en les rouvrant une larme s’échappa de son œil droit mais elle ne chercha pas à l’essuyer. Si elle comptait me faire le coup du pleurnichage pour que je lui parle, elle se mettait bien le doigt dans l’œil ! Moi aussi je sais pleurer sur commande si je me concentre comme elle l’avait fait ! Elle revint sur ses pas tandis que je tournais la tête, s’accroupit face à moi et me prit la main. La sienne était douce et je me mis à la regarder, sans trop savoir comment réagir. Puis, une fois mes yeux levés sur les siens, je sentis dans son regard noir un grand chagrin. J’en avais déjà assez du mien, alors qu’elle ne m’en rajoute pas, celle-là.
— Tu n’as pas treize ans n’est-ce pas ? Questionna-t-elle.
— Quoi ? Fis-je en levant un sourcil.
Comment le savait-elle ? Tout à coup, je sentis le rouge me monter aux joues. J’allais me mettre en colère, je le sentais. Mais elle se mit à me sourire et dit:
— J’ai rarement rencontré quelqu’un de si pur. Je suis sûre que nous allons bien nous entendre.
Je me mis à la regarder avec des yeux écarquillés de manière exagérée pour bien lui faire comprendre que je la trouvais complètement folle. Elle se mit à rire, d’un rire doux et frais comme un jour d’hiver sous la neige. Un rire pas complètement vrai. Le rire qui serait sorti de ma bouche si je voulais cacher à Emie que ça n’allait pas. Elle s’écarta en disant :
— Si tu veux bien de moi comme amie, je te promets que je ne t’abandonnerai jamais.
J’eus un réflexe de recul. Je ne faisais plus semblant de la trouver folle là, je la trouvais vraiment folle. Comment une fille que je ne connaissais de nulle part pouvait me dire les mots que j’avais toujours rêvé d’entendre de la bouche de mon frère et de ma sœur ? Si j’avais bien appris une chose depuis mes deux ans, c’était qu’on était seul, qu’il fallait se suffire à soi-même. Ne compter sur personne. Elle paraissait si sincère que je me mis debout tout en la regardant pour lui dire :
— Tu es complètement folle. Tu n’as pas d’amie ou quoi ? Je ne suis pas mère Theresa. Si tu as besoin de parler de ta vie pourrie, va voir quelqu’un d’autre.
Alors, elle se leva, tourna sur elle-même et partit en direction de l’ascenseur. Sa démarche n’était pas celle de quelqu’un d’énervé. Ni de quelqu’un de blessé. Elle semblait danser sur un nuage sans jamais poser les pieds au sol. Je me mis à lui courir après. Sans trop savoir pourquoi. Je me sentais soudain attirée par toutes les ondes positives qu’elle dégageait. Il y avait quelque chose de surnaturel, chez cette fille. Quelque chose qui m’empêchait de la laisser partir. Elle continua sa danse jusqu’à l’ascenseur puis le dépassa. Elle vagabondait dans les couloirs immenses en ralentissant lorsque l’on croisait une salle importante comme la bibliothèque, les salles de classes, la salle de cinéma, la salle de réunion, la salle de travaux pratiques… Je n’en revenais pas de la décoration baroque moderne de ce lieu. Lana appuya soudain sur la poignée d’une porte et nous nous retrouvâmes derrière le château. Une forêt s’étendait à perte de vue, de toute part de mon champ de vision, je la trouvais magnifique. Je compris tout de suite qu’elle serait mon refuge. Je remerciais Lana d’un sourire timide, qu’elle me rendit et nous rejoignîmes la forêt toutes deux.
À cet instant, je ne me doutais pas que l’étendue de la forêt n’était rien comparée à l’étendue de l’amitié qui m’attendait avec Lana.
Au début, j’ai intégré des cours la journée. Les autres élèves semblaient tout à fait normaux et n’ont pas osé croiser deux fois de suite mon regard associable. Lana était donc bel et bien une exception. Un jour, pendant le repas, elle m’informa que seuls les élèves les plus talentueux intégraient les cours de nuit. Ceux dont les capacités étaient au-dessus de la norme. Lana était dans une des classes de Nuit, elle était ma seule amie et il fallait absolument que je la rejoigne. J’apprenais vite, je n’aurais pas de mal à sauter quelques cours. Cependant, les élèves de la Nuit étaient vraiment différents des autres. Comme si le château abritait deux catégories de personnes : ceux que l’on pouvait retrouver n’importe où dehors, en ville, dans les boulangeries ou au supermarché, et ceux que l’on ne trouvait qu’ici. La question était donc : À quelle catégorie appartenais-je ?
Pendant trois ans, nous nous sommes retrouvées, Lana et moi, après mes cours de Jour et avant ses cours de Nuit, pour nous raconter notre journée, notre vie passée et nos rêves. Nous allions souvent à la rivière, à l’abri des regards. Lorsque Vincent parlait devant la classe, il avait toujours un regard pour moi, un regard inquiet. Alors je lui renvoyais un sourire pour lui montrer que tout allait bien. Seulement, je m’ennuyais vraiment en cours. Honnêtement, ils étaient tous abrutis ou quoi ? Peut-être faisaient-ils semblant de s’intéresser ! Mettre autant de temps pour comprendre des cours si simples, ça me dépasse ! Et puis ce château avec un ascenseur de vingt-trois étages, ça n’étonne personne ?
Cela m’agaçait. Ainsi, je songeais de plus en plus à aller voir Vincent. Je n’étais jamais allée dans son bureau. On se parlait quelquefois, lorsque j’étais seule ou lorsque l’on se croisait. Nous avions une sorte de complicité naturelle. Sûrement due à l’absence d’Emie. Un jour, comme je toquais à sa porte, il m’invita à entrer et me dit qu’il se doutait que je finirais par venir pour lui demander de passer en cours de Nuit. Il m’informa qu’Adam avait bien précisé que c’était hors de question. Il agissait en tant que responsable légal. Je ne compris pas vraiment pourquoi. Ces classes de Nuit portaient sûrement un lourd secret, que j’étais bien décidée à découvrir. Mais pour cela, je le savais, il faudrait de la patience et de la discrétion. Je n’insistai donc pas et fis demi-tour. En sortant, je passai par le patio et regardais le sol en me posant un tas de questions sur ces classes de Nuit. Pourquoi Adam en avait parlé avec Vincent bien avant que je progresse en cours ? Pourquoi Vincent avait-il anticipé ma demande ? Moi qui pensais qu’il avait bien d’autres choses à faire que de s’intéresser à moi. Il semblait pourtant bien au courant de tous mes efforts. Je me rappelais de ce qu’il m’avait dit le premier jour « Tu n’es pas comme les autres… » « Mais je te demande de faire semblant de l’être » Que voulait-il dire ? Je me rappelais également des mots de Lana lors de notre première rencontre « Tu es une nouvelle élève de la classe de Nuit ? » « ça ne se voit pas encore sur moi ». Pourquoi faire partie des cours de Nuit devrait-il se voir sur nous ? Ou plutôt Comment ? Je voyais bien que les élèves de Nuit étaient différents. D’ailleurs ceux de Jour ne cessaient de parler d’eux. Ils ne se mélangeaient pas, j’entendais leurs commérages sans cesse en cours, ou à la cantine. Lana, elle, ne semblait pas les entendre, ou s’en moquait complétement. Pendant trois ans, j’ai pensé que c’était en travaillant d’arrache-pied que je pourrais intégrer les classes de Nuit. Ce n’était apparemment pas la bonne méthode. Je décidai de mener mon enquête quand soudain tout mon corps heurta quelque chose de solide
— Aïe ! Fis-je, sourcils froncés
En ouvrant les yeux je découvris face à moi un tee-shirt bleu foncé prenant toutes les formes d’un torse. Je reculai d’un pas et levai la tête en direction du visage de ce garçon.
Ouaw.
Aucune insulte, ni arrogance, ni stratagème pour le faire fuir ne put sortir de ma bouche… Il était bien plus grand que moi à cette époque. Sa peau mate luisait à la lumière du soleil. Ses yeux bleus clairs transperçaient chacune de mes cellules. C’était sans aucun doute le plus beau garçon que je n’avais jamais… Mais… Je l’avais déjà vu ! On n’oublie pas un tel regard. Je l’avais vu où ? Pendant que je réfléchissais, je ne m’étais pas aperçu que j’étais face à lui, comme une idiote, à le dévisager sans dire un mot…
Et qu’il faisait pareil.
Vincent, qui arrivait dans mon dos, regarda le garçon, puis moi, alternativement et dit :
— Matt, viens dans mon bureau tu veux ? Il y a trop de monde pour que l’on discute ici.
Mais « Matt » ne me quittait pas des yeux. Il attendit un instant qui me parut être une éternité avant de répondre à Vincent, d’une voix grave et posée :
— T’appelles ça un petit détail ?
Etais-je en train de rêver ? Parlaient-ils de moi ? « ça » ? « détail » ? Il fallait absolument que je me rappelle de ce Matt.
— Je t’avais dit de ne pas venir, répondit Vincent, si tu avais accepté de me parler au téléphone, tu aurais été prévenu plus tôt.
Matt retira ses yeux des miens. J'étais en apnée. Il semblerait que l'état de sidération dans lequel je me trouvais avait momentanément bloqué ma respiration puisqu’à ce moment-là, mes poumons reprirent leur activité et je repris enfin mon souffle. J’avais déjà oublié ma trousse à l’école, ou de regarder à droite et à gauche avant de traverser. Mais oublier de respirer… C’était une première !
« Traverser… » Ce mot eut l’effet d’une flèche en pleine poitrine, dans mon esprit. Je me souvenais de l’endroit où je l’avais vu. J’étais sortie avec l’école primaire, en CM1. Quand je me suis éloignée du reste du groupe, j’ai traversé seule la route. Un scooter — ou quelque chose comme cela — m’a percutée de plein fouet. Un jeune garçon est descendu du scooter. Il a enlevé son casque — rouge me semble-t-il — Il devait avoir quatorze ans. Ma vision était brouillée de larmes et de peur. Puis, j’ai cligné des yeux et je me suis retrouvée dans une pièce, sur un lit. Lui à côté de moi, le même regard, avec quelques années de moins. Je me souvins l’avoir regardé et avoir senti la douleur s’estomper petit à petit. J’étais comme anesthésiée. Toutes les choses autour de moi étaient floues et sans contour. Je luttais pour garder les yeux ouverts. Il s’activait autour de moi. Touchant rapidement tantôt ma jambe, tantôt mon ventre, puis mon bras. Je ne ressentais rien. Il était affolé. Moi, éteinte. Je me souviens m’être demandée si j’étais en train de mourir. Puis, plus rien.
Vincent et Matt continuaient leur conversation que je n’entendais pas à cause de l’afflux de souvenirs qui se bousculaient dans mon esprit. Pourquoi ce souvenir survenait-il maintenant ? Comment ai-je pu d’ailleurs l’oublier ? Comment étais-je rentrée ce soir-là ? Pourquoi ne suis-je pas allée à l’hôpital ? Y avait-il d’autres choses que j’avais pu oublier ?
Nous nous tenions tous les trois à côté de la fontaine, au milieu du patio. C’est là que j’avais buté dans Matt. Je m’assis donc sur le muret qui encadre l’eau, exténuée tout à coup par ce trop-plein d’informations. Les deux hommes s’arrêtèrent de parler pour me regarder d’un air dubitatif. La seule chose qui me vînt à l’esprit fut :
— Pourtant, je ne crois pas avoir de cicatrices ?
Je sentais le regard de Vincent se poser sur Matt, puis sur moi. Nous nous regardions dans les yeux, comme si tout autour de nous avait disparu. Il avait l’air de réfléchir à la réponse adéquate. Soudain, il ouvrit la bouche puis la referma. Il se tourna vers Vincent, qui cherchait également une réponse à la question que j’avais déjà oubliée, trop occupée à me perdre dans ses grands yeux bleu turquoise. Comment pouvait-il être si brun avec des yeux si clairs ? Le contraste avec sa peau mate en était déconcertant.
Lana passa sa tête derrière Vincent et me fit redescendre sur Terre. Elle ne dormait jamais cette fille ou quoi ? Elle regarda Matt, lui sourit et dit :
— Salut Matt, tu es de retour ?
« Bon. Lana connaît Matt. Si je ne parle pas trop, j’éviterai de sortir à nouveau des questions venant de nulle part. Tout à l’heure je soutirerai toutes les informations possibles à Lana », pensais-je
— Hey Lana, t’as grandi. Ça fait un bail que j’veux vous apprendre deux ou trois trucs. C’est Vincent qui bloque mais… Il a peut-être raison.
Il accentua sa dernière phrase en me jetant un regard en coin. Je décidai de regarder Lana. Elle ne semblait pas avoir remarqué. Peut-être étais-je paranoïaque finalement.
Elle souriait, comme à son habitude. J’admirais une fois de plus la douceur qui émanait d’elle alors qu’elle ne faisait rien de particulier. Vincent et Matt semblaient s’adonner à un discours muet. Je constatais qu’absolument tout le monde autour regardait dans notre direction. Pour une fois, j’aurais aimé entendre leurs commérages. Je me mis à les regarder tous les trois. J’étais encore assise sur le muret de la fontaine tandis qu’ils étaient debout. Je me sentis tellement petite face à eux. Je n’étais pas à ma place. Je décidai d’aller m’enfermer dans ma chambre.
Je n’entendis rien de ce qu’il se passait autour. Je pris l’ascenseur bondé, qui se vidait au fur et à mesure des mystérieux étages. L’ascenseur sonna au dernier, je fis face aux deux portes gris anthracite qui occupait mon étage. Derrière celle de gauche, il y avait ma chambre. Je ne remercierai jamais assez Vincent de m’avoir offert la plus haute pour me permettre de respirer. Derrière celle de droite, il y avait également une chambre, non habitée. Je le savais parce que la terrasse était commune aux deux chambres et que j’avais regardé plusieurs fois à travers la baie vitrée pour inspecter l’intérieur. Cependant toutes les portes étaient scellées : celle du couloir, la baie vitrée, et la porte intérieure qui reliait ma chambre à celle d’à côté. Pourtant, j’avais tourné le verrou qui se trouvait de mon côté de la porte pour pouvoir l’ouvrir. J’avais regardé par la baie vitrée, un deuxième verrou était placé de l’autre côté, en bas de la porte.
Je ne savais pas très bien pourquoi, mais j’eus envie de retourner voir cette chambre. J’ouvris ma porte, courus jusqu’à la baie vitrée. Puis, une fois dehors, je me mis face à la pièce. Elle était aussi spacieuse que la mienne, dans des tons plus ternes. Il y avait un grand bureau garni d’un ordinateur et de plusieurs documents rangés tout autour. Le lit était plus petit que le mien et beaucoup plus simple. Une porte se trouvait dans le fond, sûrement la salle de bain. Mon regard se porta de nouveau sur le lit, puis sur les tableaux au mur. J’avais déjà regardé plusieurs fois cette chambre. Ce jour-là, je la voyais d’un autre œil. C’était celle de mon souvenir, j’en étais sûre à présent. Celle où Matt avait soigné mes blessures de l’accident il y a quelques années. Certaines choses avaient changé : le bureau par exemple qui était plus grand. La télé avait dû être ajoutée. Cependant, le lit était le même, les tableaux du mur aussi, même si leurs contours n’existaient pas dans mon souvenir. Je sentis tout à coup une sensation d’étouffement. Je paniquai à l’idée que Vincent, Adam ou même Emilie aient pu me cacher des moments de ma propre vie.
Au même moment, le téléphone portable — que m’avait donné Adam le soir où il m’avait abandonnée — sonna. Il était le seul à m’appeler. Je ne répondais jamais. Ce jour-là, cela accentua ma sensation d’oppression. Surtout avec cette chaleur de mi-mai. J’avais du mal à respirer. Je mis mon maillot en vitesse, une robe par-dessus et attrapai une serviette de bain pour aller me rafraîchir à la rivière. Je pris l’ascenseur et priai pour ne croiser personne. Une fois en bas, je décidai d’emprunter la porte la plus proche de l’ascenseur pour aller à l’extérieur. Je fis le tour du château. En passant devant le balcon qui reliait ma chambre à celle de Matt, je me sentie observée mais ne relevai pas la tête. De toute façon, le château n’avait que trois étages de l’extérieur. Pourtant, ma chambre se situait au vingt troisième. Pour la première fois en trois ans, je ne trouvais pas cela normal. Je me rendis compte que, tout ce temps, je l’avais juste pris pour fait : Dehors, trois étages. Dedans, vingt de plus. J’accélérai le pas pour fuir toutes ces choses bizarres. On m’avait demandé de paraître normale, mais ce monde ne l’était pas.
Je me rendis à l’endroit où nous avions l’habitude de nous retrouver avec Lana. Nous nagions des heures et faisions des concours d’apnée. Il n’y avait jamais personne. C’était assez à l’écart du château, dans la forêt. Les autres élèves se baignaient en général devant, à côté du pont. Arrivée à notre endroit secret, je pris une profonde inspiration tout en jetant ma serviette et ma robe sur un rocher. Je plongeai dans l’eau claire. J’ai toujours adoré l’eau. Elle est apaisante et silencieuse. Chaque fois que j’avais une baisse de moral, je passais des heures dans l’eau à attendre que mon cœur se calme. Je me souviens qu’Emilie me faisait tout de suite prendre un bain quand je pleurais étant petite. Elle ne se fâchait pas si je restais deux heures. Elle prenait soin de remettre de l’eau chaude régulièrement pour ne pas que j’attrape froid.
Je sortis la tête de l’eau pour reprendre mon souffle et m’apprêtais à y retourner aussitôt quand j’aperçus Lana. Elle se tenait debout face à moi, l’air gêné ou inquiet. Peut-être les deux. Avant, j’adorais nager avec Lana. Depuis qu’elle a commencé à avoir plus de formes que moi, je me sentais comme une petite fille à côté d’elle. Pour tout le reste, cela ne se voyait pas qu’elle avait trois ans de plus que moi. Ce n’était pas du tout gênant. Elle s’assit sur le rocher et me regarda d’un air décidé.
— Qu’est-ce que tu attends ? Viens, fis-je
— Je n’ai pas pris mon maillot. Je te cherchais, tu es partie vite. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Mon frère a dit à Vincent qu’il était hors de question que j’assiste au cours de Nuit.
— Mmm.
— « Mmm » ? Quoi « mmm » ? Ça ne te fait rien ? Tu vas t’y mettre toi aussi avec tous ces mystères ! M’énervais-je
— Ecoute Cloé, dit-elle d’une voix douce, tu es ma meilleure amie, et je sens que tu es prête à exploser là. Moi aussi je trouve ça injuste que l’on ne te dise pas clairement les choses. J’en ai marre de te faire des secrets.
J’étais abasourdie. Il y avait donc bel et bien des secrets. Je sortis de l’eau, pris ma serviette pour m’enrouler dedans et m’assis à côté d’elle. Je ne voulais pas la regarder. Je savais qu’un secret était toujours dur à révéler et je n’ai jamais aimé que l’on me regarde quand, moi-même, je devais avouer quelque chose. Je décidai de fixer la terre, recouverte de brins d’herbe et de branches d’arbre sur lesquels marchaient de petites fourmis et… Bref. C’était la première fois que j’étais gênée avec Lana. Je l’entendis prendre une profonde inspiration et je ne pus m’empêcher de tourner la tête vers elle.
— Avant toute chose, commença-t-elle, promets-moi de ne pas partir en courant et surtout de n’en parler à personne.
— Tu me fais peur.
— Promets-le.
— Accouche !
— Et promets-moi aussi que ça ne changera rien entre nous. Ne me fais pas regretter de t’avoir tout dit.
En cet instant, elle paraissait fragile. Elle m’a toujours parue douce et calme, mais jamais fragile. Je découvrais un aspect d’elle qui m’était totalement inconnu. D’ailleurs, cela me fit penser que je ne connaissais pas grand-chose d’elle au final. Bon, elle intégrait les cours de Nuit donc forcément, elle était spéciale. Elle avait perdu ses deux parents également et était fille unique. Sa couleur préférée était le rubis et elle était amoureuse d’un garçon nommé Davy Kellor. Il était ici, à l’internat, mais je ne l’avais jamais vu. Apparemment, son niveau à lui était supérieur au sien. Quand je lui demandais où il était, elle me disait toujours qu’il était sorti. Elle était assez discrète sur sa vie intime. Au bout d’un moment, je lui dis :
— Je te le promets, quoi que tu me dises, ça ne changera rien. Après tout, tu peux avoir tous les secrets du monde, ça fait trois ans que tu les as et tu ne m’as jamais tuée !
Elle fit un sourire timide et je compris qu’il fallait que je me remette à regarder l’herbe et les fleurs et les fourmis et…
— Je suis née avec … un Don. — Jusque-là, je le savais. Elle était exceptionnelle, ça se voyait tout de suite — Mes parents ont eu un accident de voiture. Il pleuvait des cordes et nous avons traversé la barrière de sécurité. Il y avait un fleuve et la voiture a coulé. J’étais à l’arrière lorsque les pompiers ont remonté la voiture, cela faisait plus de deux heures que nous avions eu l’accident. Ils ont constaté un décès par noyade pour mes parents avant de se pencher vers moi, je n’avais rien.
Elle guetta ma réaction, je regardais toujours le sol, m’attendant au pire. Du coup, elle continua :
— Vincent est venu me chercher à l’orphelinat le lendemain. Il avait entendu mon histoire aux informations et m’a décrit l’internat ainsi que les cours de Nuit. J’ai accepté de le suivre, je n’avais plus rien à perdre. J’étais plutôt rassurée qu’il existe des personnes comme moi. Tu comprends ?
— Tu veux dire que tous les élèves de Nuit ont le même Don que toi ?
— Pas le même, disons que chacun a des particularités plus ou moins visibles. Les professeurs nous aident à les contrôler, à les exploiter ou à les canaliser.
J’avais pris l’habitude de cacher mes émotions depuis que mes parents étaient morts. Emilie m’avait dit que les gens arrêteraient de nous plaindre si nous jouions la carte de l’indifférence. J’ai donc appris à mettre un masque pour ce sujet-là. Puis je m’en suis servie pour à peu près tout le reste. Lorsqu’Emilie est partie. Lorsqu’Adam m’a laissée ici. Lorsqu’un professeur s’énervait car je n’avais pas fait le travail demandé. Lorsque mes camarades de classe essayaient de me parler… Mais je m’étais promis que je ne devais rien cacher à Lana. Depuis notre première conversation où elle avait tenu bon face à mon mauvais caractère, je m’étais dit qu’elle avait gagné le droit de connaître mes réactions. Alors j’allais être franche, même si mon visage n’exprimait rien.
— En gros tu es une magicienne ? Tu as des pouvoirs magiques ? Comme Les Sœurs Halliwell, genre.
— Ce n’est pas vraiment de la magie. Je ne fais pas apparaître de lapin et je ne me pique pas avec tout plein d’aiguilles sans rien ressentir. Je ne tue pas de démons et je ne fais pas exploser les choses – Même si certains peuvent le faire – Je ne me téléporte pas…
Elle s’arrêta un instant et me jeta un coup d’œil inquiet.
— Alors qu’est-ce que tu fais ?
— Je ressens les émotions. Je ne peux cependant pas les contrôler. Je sais respirer sous l’eau, pourtant je n’ai pas d’écailles et je ne suis pas une sirène, plaisanta-t-elle
Je tentai d’esquisser un sourire qui ne venait pas. Je n’avais pas du tout envie de partir en courant. Je n’avais pas peur non plus. Je trouvais ça plutôt fascinant. Même si au fond de moi, je savais qu’il y avait quelque chose de surnaturel chez elle depuis le début, qu’elle me le dise rendait les choses bien plus réelles. Tout prenait un sens : notre première conversation au patio, sa façon de savoir exactement quand il fallait se taire ou parler, partir ou rester. Et le fait qu’elle gagne à chaque fois lors de nos concours d’apnée. Tricheuse !
Elle attendait que je réagisse..
— Je ne partirai pas en courant Lana.
— Tu m’en vois ravie ! Je suis désolée de ne pas te l’avoir dit plus tôt. Je n’avais pas le droit, il est important que l’on se protège, tu comprends.
Je fis signe que oui, en me rhabillant. Il commençait à faire froid. Elle me raccompagna jusqu’à ma chambre et je la suppliais de rester. Elle pouvait bien rater les cours pour une fois ! Elle accepta et on s’installa sur le lit avec un paquet de chips et des cacahuètes. Je bouillonnais à l’idée d’en savoir un peu plus. Elle le sentait forcément !
— On va faire un truc : tu me poses des questions et j’y réponds. D’accord ?
— D’accord ! Tu n’as le droit qu’à un joker.
Elle fit oui de la tête, en riant. Par quoi devais-je commencer ? Il y a tellement de questions à poser.
— Qu’est-ce qu’ils ont, les autres, comme « Dons » ?
— Il y a quatre Dons. Le Don du Feu, celui de l’Eau, celui de la Terre et le mien : celui de l’Air. Tu ne peux en avoir qu’un et il est inné. Tandis que les pouvoirs que tu développes autour se travaillent. Je ne peux pas te dire ce que font les autres. C’est là que je choisis d’utiliser mon joker. Je te donne mon secret car tu es mon amie. Je ne parle pas pour les autres.
Bon, au moins, elle n’avait plus de joker, je me concentrais donc sur elle.
— Tu en as d’autres toi ? Des … « pouvoirs » ?
— Je suis susceptible d’en développer, je ne suis pas très douée tu sais, ils ne servent pas à grand-chose.
— Tu n’as pas besoin de dormir ? Je te vois toujours debout !
— Je ne dors que très peu, je n’ai pas besoin de beaucoup d’heures. C’est propre à moi, cela n’a rien à voir avec les Dons me semble-t-il. Davy dort parfois toute la journée !
— Tu l’as rencontrée ici, Davy ?
— Oui, le premier jour. On s’est tout de suite bien entendu, mais on est sortis ensemble que bien plus tard. Il était d’accord avec moi pour que je t’en parle. Il t’aime bien.
— Mais il ne me connaît pas !
— Je parle souvent de toi et son fr…
Elle s’arrêta net. Et me regarda d’un air coupable. Qu’est-ce qu’elle avait d’un coup ?
— Quoi ?
— Je pensais que c’est toi qui allais en parler la première. Je me disais que si c’était toi qui posais les questions…
— D’accord, la coupais-je, sentant qu’elle commençait à paniquer.
Je cherchais donc une question vague qui lui aurait permis de tout me dire sans se sentir coupable. Je comprenais son raisonnement même s’il était bizarre. Je réfléchis un instant et lui dis :
— Tu penses que je devrais savoir quoi ?
— Commençons par … Vincent.
— Vincent… Fait partie de la classe de Nuit ?
— Oui ! S’exclama-t-elle, les yeux brillants.
Ce jeu se transformait en devinette. Je savais que je ne pouvais pas demander quel Don avait Vincent. Ni rien d’autre sur lui d’ailleurs, car il devait être le premier à ne vouloir le dire à personne. Il devait vouloir protéger ses élèves et son internat. Je réfléchissais à une nouvelle question quand tout à coup elle me frappa de plein fouet : Matt.
— Tu connais Matt de l’internat ?
— Ah, voilà… Non. Enfin, oui. Euh, pas tout à fait. Attends ! On recommence, la réponse est : pas seulement.
Comment ça « pas seulement ? » Mon cœur fit un bond avant de me rappeler que Lana était déjà en couple avec Davy. Je me détendis un peu. Elle me regarda d’un air sceptique
— Est-ce que tu ressens mes émotions là, tout de suite ?
— Oui…
— Et lorsque nous étions dans le patio tous les quatre ?
— Oui …
— Qu’est-ce que c’est ?
— De l’admiration surtout. Puis de la peur. Dit-elle, le regard vers les chips.
— Hum, fis-je, gênée à mon tour. Que peux-tu m’apprendre sans te sentir coupable de me l’avoir dit ?
— Rien, dit-elle en soufflant. Mais je vais te le dire quand même. J’estime que tu as le droit de savoir. Et personne n’est aussi proche de toi que je le suis depuis trois ans, n’est-ce pas ?
— C’est vrai. Il n’y a que toi… Et Vincent.
— C’est là où tu te trompes, commença-t-elle. Pourquoi crois-tu que ton frère connaisse Vincent depuis si longtemps ?
Pourquoi parlait-elle d’Adam tout à coup ? Je savais juste qu’ils étaient meilleurs amis depuis toujours et que ma sœur avait fini par sortir avec Vincent. Au début, c’était pour embêter Adam puis c’est devenu sérieux. Ils se sont fiancés, et elle est partie. Et j’ai atterri là. Voilà.
— Euh…
Je n’allais tout de même pas lui dire ça, ce n’était sûrement pas ce qu’elle attendait.
— Je ne me suis jamais posé la question.
— Bien, alors pose-la-toi, rétorqua-t-elle
Je réfléchis un instant. Oh et puis je m’en fichais d’Adam ! Pourquoi s’était-on éloignées du sujet « Matt » ? C’était bien plus intéressant franchement ! Peut-être qu’il y avait un lien. Je la regardais un instant, sentant une pointe d’impatience dans ses yeux qui me signalèrent que oui, cela devait être important. Alors, récapitulons : Vincent était à l’internat depuis toujours, puisqu’il m’avait dit qu’il appartenait à son père et à son grand-père avant. Il a repris les rênes très tôt. Mon frère est le fils de mon père et d’Elisabeth. Comment ont-ils pu se connaître ? La seule raison qui pouvait les faire se rencontrer était que …
— Adam ? !
— Oui. Ton frère était ici mais n’y est pas resté longtemps. Il n’y était déjà plus à ta naissance.
Elle s’arrêta un moment, puis reprit :
— Ton père aussi, d’après ce que j’ai pu comprendre.
— Ce n’est pas vrai !
J’étais abasourdie. Il y eut un instant de silence, Lana devait sûrement me laisser reprendre mes esprits. Elle n’avait pas l’habitude que je puisse avoir des réactions si vives. Quoi que… Puisqu’elle pouvait connaître toutes les émotions, c’était comme si elle m’avait déjà vu réagir vivement des tonnes de fois ! Comment savait-elle tout ça d’ailleurs ? J’hésitais à lui poser la question. Etait-ce important ? J’avais peur de poser une mauvaise question et qu’elle se referme comme une huitre, me laissant seule avec ma curiosité. Je pris tout de même mon courage à deux mains pour le lui demander. Elle prit une grande inspiration avant de me répondre. Mon souffle à moi était coupé.
— Bien. On y est. J’ai connu Davy quand je suis arrivée ici à douze ans. Il en avait seize. C’était un an avant que tu n’arrives. On est devenu amis très vite et on est sorti ensemble, comme tu le sais, que l’année dernière.
— Oui, fis-je, pour l’encourager à continuer, car je ne voyais pas bien le rapport.
— C’est lui qui m’a tout appris ici, je suis même allée chez lui plusieurs fois. J’ai rencontré sa famille. Ou du moins, une bonne partie. Il a deux frères et une sœur. Sa sœur, Jinn, a mon âge et également un Don. Elle est dans un autre internat que leur grand frère, Benjamin, dirige. Et son petit frère a choisi d’être ici le premier. Il me l’a présenté peu de temps après mon arrivée mais il était plutôt solitaire. Un soir, alors que Davy m’apprenait à contrôler mes ressentis émotionnels, il reçut un appel de lui et partit sans rien me dire. Quand il revînt, il m’expliqua qu’il devait raccompagner son frère chez lui et qu’il reviendrait seul. A son retour il m’informa que son frère avait mis en danger la sécurité de l’internat et des élèves. Il a amené une petite fille à qui il avait fait du mal, pour la soigner. Il avait donc exposé ses pouvoirs en dehors de l’établissement et face à une inconnue. Il s’agit de son frère…
— Matt, la coupais-je
— Oui. Je n’ai su que bien plus tard que c’était toi la petite fille de l’histoire. A peu près quinze jours après ton arrivée ici, quand Davy t’a vue pour la première fois. Ensuite, j’ai voulu tout savoir. Pas pour t’espionner hein, mais pour aujourd’hui. Je savais que ce jour allait arriver où tu te souviendrais et qu’il faudrait répondre à tes questions et te dire que Davy est le frère de Matt.
— Merci, murmurais-je.
Il y eut un nouvel instant de silence. Au moins, je pouvais compter sur Lana pour me dire la vérité. Ce n’était apparemment pas Adam, ni Vincent qui m’auraient avoué quoi que ce soit. Cela faisait trois ans que j’arpentais les couloirs de ce manoir, et aucun des deux ne m’avait dit qu’ils s’étaient connus ici, qu’Adam avait un Don. Finalement, je ne connaissais pas du tout ma famille. Je tentais donc d’en connaître un peu plus :
— Qu’as-tu appris d’autre ?
— J’ai surpris Vincent en conversation téléphonique avec Adam. C’est à ce moment que j’ai su que ton frère avait passé du temps ici, et j’ai cru comprendre que ton père aussi. Mais je n’ai rien su d’autre.
— Ils n’ont rien dit … à propos de ma sœur ?
— Ils n’ont pas eu besoin, je l’avais déjà vue ici plusieurs fois, avec Vincent. Elle était … « normale » enfin, tu vois, elle n’avait pas de Don. Enfin, pas à ma connaissance.
— Ah… Fis-je, déçue.
— Je pense… Non, je suis sûre qu’elle était au courant pour la classe de Nuit. Je le sentais dans sa manière de nous regarder. C’est ce qui me pousse à tout te dire aujourd’hui. Vincent a fait une exception, c’était ta sœur. Tu es la mienne.
Je lui fis un sourire, qu’elle me retourna. Puis elle ajouta :
— Tu ne m’as jamais rien demandé sur elle et je sais à quel point ça te rend triste d’en parler donc…
— Oui, bien sûr, je comprends que tu ne m’aies rien dit. Tu en as déjà dit beaucoup plus que ce à quoi je m’attendais ! Ça fait un moment que j’ai perdu l’espoir qu’Emilie revienne, ne t’en fais pas.
J’avais d’autres questions en réserve mais après le sujet « Emilie » il y eut un nouvel instant de silence, bien trop long, et je n’avais pas remarqué que je m’étais endormie, épuisée par toutes ces révélations improbables.
À mon réveil, j’étais seule. Je n’avais pas entendu Lana partir. Le soleil frappait à travers la baie vitrée et m’éblouit un peu. Je pris un instant pour me remémorer les informations de la veille. Il fallait absolument que je pose des questions à Matt. Après tout, lui seul connaissait les détails de l’accident. Il semblerait qu’il soit digne de confiance puisqu’il m’avait sauvé la vie au détriment de sa scolarité ici et de la sécurité de ses camarades. Avec un peu de chance, je pourrais peut-être en savoir davantage sur Adam aussi. Pour Vincent, j’avais un plan : Je ferai exprès de me faire surprendre en train d’espionner les classes de Nuit pour lui dire que j’étais au courant des fameux « Dons » ou « pouvoirs », ainsi je pourrai poser des questions, sans que la faute ne retombe sur Lana.
Je pris une douche en vitesse car il était déjà dix heures. J’avais raté deux heures de cours. En descendant, j’entendis beaucoup de bruit en direction du patio. Pourtant, la pause était terminée. Je me dirigeai vers ma salle de classe pour ne pas prendre plus de retard. Je toquais à la porte mais personne ne me répondit. J’avais cours de biologie toute la matinée avec Mr. Ivan Jéromie, il avait environ trente-cinq ans avec quelques cheveux blancs. C’était le plus âgé des professeurs. Je me suis souvent dit que le corps enseignant était jeune parce que Vincent ne voulait pas avoir de problèmes d’autorité. Il était à présent évident que les critères se basaient non pas sur leur âge mais sur leur Don. Après réflexion, tous les professeurs de Jour étaient des professeurs de Nuit. Avant, je me disais que Mr Jéromie était plus âgé que Vincent mais bien trop gentil pour lui poser quelque problème que ce soit. J’avais souvent fait l’impasse sur les quatre heures de biologie que nous avions le jeudi matin et il n’avait jamais signalé mon absence. Je mettais cela sur le compte de mon rang de première de la classe. Alors, contester les directives du chef d’établissement était impensable. Maintenant je savais que c’était parce qu’Ivan Jéromie avait un Don. Vincent devait être plus fort que tous les autres enseignants pour être le chef, c’était logique, non ? Etre directeur si jeune était impossible en dehors du château, dans la vie « réelle ». Quoi qu’il en soit, il ne me dit pas d’entrer ce jour-là. J’ouvris quand même la porte, la classe était plongée dans le noir. Les rideaux étaient tirés et le silence de la pièce faisait résonner le bruit qu’il y avait dans le patio. Mes yeux prirent quelques secondes pour s’accommoder à l’obscurité. Les chaises étaient rangées sous les tables et le sol était parfaitement propre. Personne n’avait utilisé cette salle ce matin. Je refermais la porte et partis en direction du patio.
Tous les élèves étaient attroupés devant la petite scène où Vincent était visiblement en train de discourir depuis plusieurs minutes. De là où je me trouvais, j’avais du mal à apercevoir la scène. Je balayais le patio du regard pour me trouver une meilleure place. Je découvris que Lana était là, avec plusieurs personnes. Je me sentis rougir, c’était la première fois que je la voyais entourée. Je sentis une pointe de jalousie. Je pris le taureau par les cornes et les rejoignais. Je fis plusieurs pas assurés, évitant la foule. Quand Lana s’aperçut de ma présence, elle s’éloigna du groupe comme pour ne pas que l’on se mélange. Elle me fit signe d’aller vers la fontaine avec elle, c’était à l’écart de la foule — et de son groupe d’amis — ma jalousie augmenta. Pourquoi ne voulait-elle pas que l’on reste où elle était ? Qui étaient ces gens ? Je n’avais pas bien vu à cause de tout ce monde et cela m’intriguait de savoir avec qui Lana restait quand j’avais le dos tourné ! Je croyais qu’elle ne parlait pas aux autres élèves du Jour, m’aurait-elle menti ? Je la vis monter sur le petit muret entourant la fontaine et me tendre la main avec un sourire pour que j’y monte à mon tour. Ce que je fis, sans lui rendre son sourire. Elle était concentrée sur le discours de Vincent, les yeux fixés vers la scène. Les miens se mirent à chercher les élèves avec qui elle parlait tout à l’heure. C’est là que je les vis : un petit groupe de six personnes au milieu de la foule. Ils se différenciaient des autres de par leur allure assurée et leur air mûr et trop calme. Il y avait deux filles brunes, bouclées aux cheveux courts, des jumelles et quatre garçons. L’un d’entre eux tourna la tête dans notre direction et me regarda intensément. J’avais l’habitude de défier les autres du regard. Je commençai à froncer les sourcils quand il me vînt soudain à l’esprit les paroles de Lana : ces élèves étaient de la classe de Nuit, j’en étais sûre. Ce qui signifiait donc, d’après la discussion de la veille, qu’ils avaient eux aussi un Don. J’avais souvent cherché les ennuis avec les autres enfants, depuis l’école maternelle. J’aimais provoquer une bagarre et la gagner. Cette fois, je sentais qu’il ne fallait pas que je cherche les embrouilles avec eux. Je sentis Lana tourner la tête vers moi. Comme j’avais l’impression d’être prise en train de faire une bêtise, je me retournai vivement vers elle avec un sourire coupable, puis vers la scène, comme si de rien n’était. Elle devait sentir ma jalousie. Il fallait que je sois concentrée sur autre chose. Mon cœur fit un bond, Vincent n’était pas seul sur la scène. Il y avait Matt à sa droite, le regard dans notre direction. Je me mis à regarder Lana, puis Matt, et je compris : Ce n’était pas pour me réprimander de chercher les ennuis qu’elle s’était tournée vers moi, c’était parce que Matt était en train de me regarder. Encore. Cette fois elle l’avait remarqué, ou simplement ne faisait-elle plus semblant de ne pas le remarquer. Pour en avoir le cœur net, je lui dis :
— Hier aussi il m’a regardée comme ça.
Elle pinça les lèvres, et plissa les yeux comme pour déchiffrer Matt, qui leva un sourcil vers elle.
— Ne parle pas. Me dit-elle, les yeux toujours fixés sur la scène.
J’avais l’impression d’être une enfant quand ils étaient tous les deux dans la même pièce. Vexée, je me mis à me concentrer sur ce que disait Vincent. Il était apparemment à la fin de son discours puisqu’il énonça :
— Nous allons donc vous distribuer les récentes conditions d’enseignement que je viens de vous lire, à nous rendre lundi, signées. Votre nouvel emploi du temps sera établi en commission par vos professeurs et moi-même en fonction de vos résultats aux examens et de l’ajout des nouvelles matières. Je voudrais également vous présenter votre professeur d’Activités Physiques, Monsieur Kellor, qui vous fera passer un test d’aptitude dès la semaine prochaine. Merci de votre attention.
Des applaudissements résonnèrent dans l’immense patio. J’observai les visages de mes camarades de classe pour comprendre si oui ou non le discours de Vincent avait eu un impact positif. Certains semblaient angoissés, d’autres se donnaient des coups d’épaule et faisaient mine de se battre. Plusieurs filles se contentaient de sourire en direction de la scène en se dandinant de manière exagérée. Les professeurs s’activaient à distribuer les documents que j’étais impatiente de découvrir, puisque je n’avais rien écouté lors de leur lecture. Lana descendit du rebord de la fontaine et trottina jusqu’à Mademoiselle Mallet pour lui prendre deux documents. Je m’assis en la regardant se faufiler pour revenir. Elle me souriait, sans faire attention au monde qu’il y avait autour. Quelqu’un la bouscula. Elle tomba au sol et regarda sa main écorchée. Je couru dans sa direction, m’apprêtant à sauter sur la personne qui aurait le malheur de lui marcher dessus. Les six élèves de la Nuit me devancèrent et s’accroupirent autour d’elle. Le jeune homme qui l’avait bousculée continua son chemin. Il devait avoir l’âge de Lana. Il était grand et fort. Il ne se retourna même pas sur Lana pour s’excuser, ou voir si elle allait bien. Il se précipita vers la sortie avec son papier à la main et je ne pus m’empêcher de déverser toute ma colère contre lui. Je pensais à tous ces mensonges, tous ces secrets que l’on avait pu me faire. Je pensais à la distance immense entre le monde de Lana et le mien. L’injustice qu’Adam avait pu avoir un Don, des pouvoirs, alors qu’Emilie et moi en étions dépourvues. Les larmes me montèrent aux yeux, sans pour autant couler. Je m’approchai du garçon. Ma vision devenue floue ne m’empêcha pas de l’attraper par le bras afin qu’il se retourne. Je frappai son visage de toutes mes forces. Il était plus grand que moi et je dus me mettre sur la pointe des pieds pour donner le deuxième coup. Le troisième termina dans ses côtes. Je ne voyais rien d’autre : lui et moi en train de nous battre. Comme s’il était la cause de tous mes maux. Il essaya de se protéger de ses bras et je ne vis pas son visage. Etait-il surpris ? Je fis une pause un instant, le laissant reprendre ses esprits.
— Ex… Excuse-moi d’avoir bousculé ta copine, bégaya-t-il
Il n’était donc pas surpris. Plutôt très conscient de ce qu’il avait fait et à qui, même. Ma colère redoubla d’intensité. Ces derniers temps, les commérages sur les élèves de Nuit s’intensifiaient. « Hautains » « fiers » « étranges » « anormaux
