Les vignes du diable - Annebel Joseph - E-Book

Les vignes du diable E-Book

Annebel Joseph

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Beschreibung

Qui peut bien être le mystérieux assassin qui sème la terreur parmi les moines des abbayes de Bourgogne? 

1395, le bas Moyen-Âge.
Des morts inexpliquées de moines et de frères convers, experts et chantres du savoir vinicole, sèment le trouble dans les abbayes cisterciennes du duché de Bourgogne. En parallèle, un noble bourguignon, membre influent d’un groupe visant à protéger les intérêts du Duc de Bourgogne, est enlevé par des inconnus dans un village du même duché.
Secondé par la jeune noble Éléanore de Loisel et son frère Eudes, Gabriele Farinelle, représentant du Duc de Bourgogne et frère d’un des moines décédés, mène l’enquête afin de démêler l’écheveau des intrigues. 
D’abbayes en forteresse, de villes en villages bourguignons, ce livre vous plongera dans les méandres de la société du duché de Bourgogne de l’époque, à travers le parcours semé d’embûches de personnages atypiques et attachants.

Une enquête historique pleine de rebondissements, dans le contexte riche et passionnant du duché de Bourgogne de la fin du XIVème siècle.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE"Une très belle oeuvre qui nous fait passer un excellent moment, et c'est bien l'essentiel." Lavieestunlongfleuvetranquille, Babelio"Un roman historique très agréable à lire avec un duo, Gabriele et Eléanore, qui porte cette histoire avec panache. Deux esprits prêts à affronter l'adversité pour défendre leurs valeurs, parfois au péril de leur vie." - Auroreauxpaysdeslivres, Babelio"Un très bon roman historique qui se dévore comme un polar. L'auteure nous embarque avec une plume qui fait la part belle au mystère dans une intrigue passionnante. Elle nous décrit une Bourgogne moyenâgeuse à travers abbayes et vignobles, moines et hobereaux." - Polarette, Babelio"Si vous appréciez les pages d'histoire, avec leurs références sociales et la présentation claire des événements politiques, lLes Vignes du diablepourront étancher votre soif culturelle en vous décrivant le quotidien de la vie en Bourgogne, à la fin du XIXe siècle." - JeanPierreMabille, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEURE

Annebel Joseph a publié un premier livre, roman policier, intitulé Deuil, paru en janvier 2021. Les Vignes du Diable, roman historique, est son deuxième livre. Juriste de formation, elle a fait carrière en tant qu’avocate, juriste et directrice juridique. Elle travaille et vit depuis 2007 en Belgique.

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Seitenzahl: 332

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Annebel Joseph

Les Vignes du diable

Roman historique

ISBN : 979-10-388-0187-5

Collection : Hors Temps*

ISSN : 2111-6512

Dépôt légal : septembre 2021

© couverture Ex Æquo

©2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

LES VIGNES DU DIABLE

Table des matières

Préface 7

Prologue 9

Partie 1 : Préparation de la vigne11

Chapitre 1 11

Chapitre 2 23

Chapitre 3 32

Chapitre 4 39

Chapitre 5 47

Chapitre 6 56

Chapitre 7 69

Partie 2 : Un cépage n’est pas un autre81

Chapitre 1 81

Chapitre 2 93

Chapitre 3 103

Chapitre 4 110

Chapitre 5 118

Chapitre 6 127

Chapitre 7 139

Partie 3 : Les vignes du diable148

Chapitre 1 148

Chapitre 2 156

Chapitre 3 167

Chapitre 4 176

Chapitre 5 186

Chapitre 6 193

Chapitre 7 201

Chapitre 8 211

Dans la même collection 223

Préface

Dijon, Autun, Beaune, l’Abbaye de Clairvaux, l’Abbaye de Cîteaux, la forteresse de Thil, Chailly sur Armançon, Germolles : autant de lieux bourguignons prestigieux que vous (re)visiterez dans ce roman. Annebel Joseph vous entraîne au Moyen Âgesous le règne dePhilippe de France, premier duc Valois de Bourgogne, dit « Philippe le Hardi ». Alors que son territoire ne fait que s’agrandir, Philippe II le Hardi décide de réglementer les pratiques de la viticulture. Son ambition est simple : faire en sorte que la Bourgogne produise les meilleurs vins de France et du monde. La concrétisation de ce désir passera par la loi. En 1395 Philippe II établit une ordonnance qui marque profondément l’histoire des vignobles français. Dès lors et pour la première fois en France, c’est une viticulture monocépage qui est décidée, répudiant le Gamay au profit du Pinot noir. C’est dans ce contexte transitoire et agité politiquement que va se dérouler l’intrigue digne d’un thriller. Alors que des moines sont retrouvés assassinés, c’est bel et bien une enquête policière que vont devoir mener les personnages principaux. La vigne et la vie monastique sont au cœur de ce roman, qui brosse un portrait fidèle de la Côte d’Or de cette époque. L’auteure a décidé de donner un très beau rôle à une femme de caractère dans un monde d’hommes. Suivez le parcours d’Eléanore, vibrez au rythme des péripéties qu’elle va vivre, découvrez des secrets médicinaux et les étapes de la vinification, bref, plongez dans un roman digne du Nom de la Rose.

Catherine Moisand

Directrice de la Collection Hors-Temps

Prologue

Il faisait encore nuit en ce 13 octobre 1394 lorsque le frère convers{1} se réveilla en sursaut. Recru de fatigue, il tenta de se rendormir, ne disposant plus que de peu de sommeil avant l’office de prime. Las, il ne put y parvenir. Sortant malgré lui de sa torpeur, il décida de se lever et d’aller vérifier les installations. Aujourd’hui était un jour spécial. La visite de frère Thomas, l’aide du cellérier de l’abbaye de Clairvaux, était attendue pour none et il voulait donner une bonne impression de la tenue du cellier de Colombé. Les vendanges s’étaient terminées il y a de cela près d’un mois et le vin fermentait nonchalamment dans les cuves après que les raisins eurent été foulés et pressés. Le maître du cellier ainsi que l’ensemble des frères convers avaient travaillé d’arrache-pied pour parvenir à ce résultat.

Il mit de côté l’épaisse couverture de laine qui le recouvrait, réajusta sa tunique brune, trouva en tâtonnant son scapulaire{2} noir qu’il avait placé en bout de lit et le revêtit. Prenant garde à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les autres frères dormant à poings fermés dans le dortoir, il se dirigea à petits pas vers la porte, les bras tendus devant lui afin de ne pas prendre le risque de heurter quoi que ce soit dans la pénombre. Après avoir refermé doucement la porte, il alluma la lampe à huile en terre cuite posée sur le seuil, suivit le couloir longeant la salle du pressoir sur sa gauche puis descendit l’escalier en colimaçon lui permettant de rejoindre l’étage de soubassement. Une fois parvenu au pied de l’escalier, il ouvrit une porte sur sa droite et pénétra dans la grande salle de cent toises carrées qui constituait le cellier. Divisé en trois vaisseaux pour huit travées sur croisées d’ogives massives retombant sur des culots et des piliers octogonaux, le cellier se trouvait juste sous le pressoir. Percé de deux oculi permettant de presser le raisin au-dessus de ces ouvertures, le moût{3} tombait directement dans les deux grandes cuves de dix queues en bois, étanchéifiées à la poix, situées de part et d’autre de la salle.

Il se dirigea avec fierté vers la première cuve, celle se trouvant la plus proche de l’entrée. Posant ses pieds sur l’escabeau afin d’arriver à la hauteur nécessaire pour inspecter le liquide, il se pencha avec précaution. Son nez pratiquement à la hauteur de la surface aqueuse, il examina attentivement le niveau de fermentation puis plongea un doigt dans la préparation qu’il mit dans sa bouche. Son analyse fut son appel : la robe et la saveur du vin le disputeraient aux meilleurs crus, il en était certain. L’aide du cellérier serait satisfait.

Une tache de couleur noire attira soudain son regard. Prenant appui sur le bord de la cuve, il leva la lampe au-dessus de sa tête. Tendant le bras au maximum afin d’identifier ce que cela pouvait être, il vit que la couleur noire provenait d’un scapulaire. Un cri strident s’échappa subitement de sa gorge. Le corps du maître du cellier flottait à la surface de la cuve et le regardait sans le voir de ses yeux grands ouverts.

Partie 1 : Préparation de la vigne

Chapitre 1

Vêpres venait de sonner lorsqu’il heurta à la porte de l’abbaye de Clairvaux. Le portier entrebâilla la porte et accueillit le visiteur par les mots usuels.

— Deo gratias, mon fils.

— Que la paix soit sur vous, mon père, lui répondit l’homme de haute taille encapuchonné.

— Que puis-je pour vous ? demanda le portier.

— Priez l’abbé Étienne II de Foissy de bien vouloir l’informer que Gabriele Farinelle, représentant du Duc, est ici et veuillez lui remettre ce document en mains propres.

L’homme lui tendit un parchemin à travers la porte entrouverte.

— Bien. Attendez ici. Je vais prévenir l’abbé de votre arrivée.

Le portier referma la porte derrière lui et Gabriele en profita pour observer les alentours avec plus d’attention. Il devait admettre qu’il était impressionné. Il connaissait l’abbaye de Clairvaux de réputation, mais ne s’était pas attendu à y trouver une véritable ville. Il avait déjà dénombré pas moins d’une cinquantaine de bâtiments éparpillés à proximité du mur de l’enceinte monastique, répartis sur une demi-lieue. Clairvaux lui semblait constituer une véritable ruche bourdonnante d’activités. Le portier revint après quelques minutes. Gabriele fut soulagé. Il avait neigé au cours de la journée, sa pèlerine ainsi que ses bas-de-chausses étaient trempés et il grelottait de froid.

— L’abbé va vous recevoir. Veuillez entrer.

Gabriele pénétra dans un étroit passage. Sur sa gauche, il pouvait distinguer une pièce, probablement la cellule du portier, tandis que devant lui le passage semblait mener vers un cloître. Le portier avait ramené un autre frère avec lui et le contraste n’eut pu être plus frappant. Alors que le portier était grassouillet et tout en rondeur, l’autre moine était longiligne et anguleux. Les deux moines s’agenouillèrent devant lui selon la tradition.

— Bienvenue. Voici frère Eolas. Quant à moi, je suis frère Étienne. Nous allons tout d’abord vous conduire à l’église puis vous mènerons à l’hostellerie où vous pourrez laisser vos bagages. L’abbé vous recevra ensuite dans son logis.

Sur ce ils se mirent debout et se turent. Gabriele savait que l’usage de la parole chez les cisterciens était exclusivement réservé aux communications utiles au travail, aux dialogues communautaires et aux entretiens personnels avec le supérieur et l’accompagnateur spirituel, dans un souci de permettre aux moines d’approfondir leur vie intérieure. Il évita donc de poser une quelconque question. Ils se dirigèrent vers le cloître puis empruntèrent la galerie qui s’ouvrait sur leur droite en direction de l’église abbatiale vers le nord. Sa décoration était apurée, selon la volonté de Saint Bernard, le fondateur de l’abbaye, qui voulut que rien ne détournât l’œil de Dieu. Ils prirent place dans le grand chœur à déambulatoire, et commencèrent à prier. Après quelques minutes, frère Eolas prit la parole pour faire la lecture d’un psaume. Gabriele se retint de montrer son exaspération. Il n’avait rien mangé depuis le matin et commençait à ressentir la fatigue liée au voyage. Après ce qui lui parut une éternité, frère Eolas termina la lecture. Ils sortirent de l’église et prirent le couloir sur leur droite. À l’angle du cloître, un passage couvert donnait accès à l’hôtellerie où les personnes de passage pouvaient recevoir l’hospitalité. Le logement sommaire était constitué d’une trentaine de châlits{4} sous une voûte à arcades. L’homme laissa là sa besace et suivit le portier dans la direction du logis de l’abbé, situé tout à fait à l’est de l’abbaye. Une fois arrivé à destination, le portier frappa à la porte du logis et le quitta sans un mot. Une voix lui parvint de l’intérieur.

— Entrez.

Il poussa la porte et pénétra dans une salle basse de plafond où un bon feu flambait dans une immense cheminée occupant près de la moitié de l’espace. L’abbé, habillé de la traditionnelle coule blanche à longues manches et à capuche, de bas et de chaussures de cuir, portait au surplus une mitre{5}. Il était assis sur une chaise devant l’âtre, un livre ouvert dans les mains. Une autre chaise vide faisait face à celle occupée par l’abbé, mais ce dernier ne lui proposa pas de s’asseoir. Il interrompit néanmoins sa lecture à son entrée et prit le premier la parole.

— Gabriele Farinelle d’après ce que j’ai compris ? Que me vaut l’honneur de voir un représentant de notre cher Duc Philippe de Bourgogne dans mon humble abbaye ?

Gabriele réprima avec difficulté un sourire. L’abbaye était tout sauf une humble demeure.

— Abbé Etienne, merci de me recevoir. Tout d’abord, laissez-moi vous complimenter pour le travail que vous avez effectué. L’abbaye a clairement fructifié sous votre tutelle.

— Oui, je ne suis pas mécontent. L’abbaye héberge deux cents moines et quatre cents frères convers actuellement. Et je ne compte pas le millier de pauvres gravitant autour de notre monastère, à qui nous prodiguons une assistance quotidienne. Sans oublier les paysans à qui nous fournissons une activité essentielle à leur survie, ainsi qu’à leurs familles.

— Certes. C’est tout à votre honneur. L’objet de ma visite est simplement de faire un rapport à notre cher Duc sur le bon état de l’abbaye. Je n’ai aucun doute que les fonds et les dons du Duc de Bourgogne sont employés à bon escient et au service de Dieu.

— Les fonds que nous recevons sont toujours employés dans le but de servir Dieu et afin d’aider les plus démunis, comme le sait très bien le Duc. Je suis étonné qu’il vous envoie pour contrôler cette évidence, mais enfin, puisque vous avez tout mandat de sa part, je m’incline. J’enverrai néanmoins une lettre au Duc sur ces manières un peu cavalières. Comme vous le savez, le spirituel n’a pas à répondre au temporel.

— Loin de moi toute idée de la sorte. Le Duc a simplement sollicité une inspection générale liée à l’utilisation de ses fonds, comme il le fait pour toutes les activités où il investit des sommes conséquentes. N’y voyez aucune volonté d’immixtion de sa part dans la gestion de vos finances.

L’abbé eut l’air quelque peu rassénéré.

— Très bien, nous n’avons rien à cacher, d’ailleurs. Je demanderai à notre cellérier, frère Pierre, qui gère l’intendance de l’abbaye de vous fournir toutes les informations essentielles à votre visite. Mais sachez que l’abbaye a connu certaines difficultés dernièrement. Vous n’êtes pas sans savoir que les conflits récurrents avec l’Angleterre n’épargnent personne. Les échanges entre le Nord et l’Ouest sont compliqués. L’est n’est pas en reste non plus si je puis dire. L’Empire ottoman cherche à s’étendre par tous les moyens et porte préjudice à nos monastères orientaux.

— Je ne vous savais pas si versé en affaires politiques, mon père. J’escompte que les dernières trêves de Leulinghen et de Boulogne auront néanmoins amélioré quelque peu les choses récemment. Le duché en est devenu un peu plus calme et les auspices économiques peut-être un peu meilleurs dernièrement.

— Ne croyez pas cela. Les chargements d’approvisionnements sont régulièrement attaqués par les grandes compagnies, ces bandes de pillards sans foi ni loi. Ajoutez à cela que les récoltes sont mauvaises depuis quelques années maintenant. Enfin, le Schisme ne favorise pas la stabilité. Notre ordre a des difficultés à trouver une uniformité au vu des particularismes nationaux en la matière. Non, la période est difficile. Heureusement que la mort noire nous épargne pour le moment.

— Très bien. Il sera de toute façon tenu compte de tout cela dans le rapport. Néanmoins, certaines informations préoccupantes sont parvenues aux oreilles du Duc.

Le sourire de l’abbé disparut brusquement et sa voix se fit dure comme l’acier.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

— Certainement rien d’important, mais nous avons eu vent d’un décès au sein du cellier de Colombé qui dépend directement de votre abbaye.

L’abbé prit une voix doucereuse.

— Oui, nous avons eu à rapporter un accident au sein de ce cellier. La plupart d’entre eux sont situés à des distances telles que cela rend impossible un contrôle strict du respect des règles de sécurité les plus élémentaires. Cela arrive chaque année. En tout état de cause, le cellérier Pierre se fera un plaisir de répondre à toutes vos questions sur le sujet. Je compte que vous vous joindrez à nous pour l’office de vigiles lorsque sonnera matines ?

— J’espère que vous ne m’en voudrez pas si je vous rejoins plutôt pour prime ? J’avoue que j’ai effectué un voyage de quelques lieues qui m‘a grandement fatigué et je me vois contraint de prendre un peu de repos.

— Je comprends. Nous nous verrons demain alors.

Sentant que l’abbé ne souhaitait pas prolonger la discussion, Gabriele prit congé et sortit du logis avec soulagement. Il détestait la fumée des cheminées qui emplissait toute la pièce et rendait l’air tout bonnement irrespirable. Son ventre se rappela à son bon souvenir en émettant des gargouillis déplaisants et il décida de se rendre par lui-même à la cuisine. Il y trouva un peu de pain sec qu’il trempa dans de l’eau ainsi que des restes de poisson, qu’il avala goulûment. Il se lava les mains dans le bassin rudimentaire situé en face du réfectoire des moines puis retourna à l’hôtellerie prendre un peu de repos. Il y trouva deux personnes qui avaient déjà obtenu l’hospitalité de l’abbaye. Un troisième châlit semblait également occupé, mais la personne à qui appartenait le sac posé sur les draps ne semblait pas encore rentrée. L’homme qui était le plus proche de lui et portait un pourpoint rembourré aux épaules, des chausses et des poulaines, s’adressa à lui dès qu’il pénétra dans le dortoir.

— Bonjour, Sire. Qu’est-ce qui vous amène au sein de l’abbaye ?

— Je m’appelle Gabriele. Je travaille pour le Duc et suis venu pour discuter avec certains religieux. Et vous-même ?

— Je suis Paulo, voici Antoine. Nous sommes tous deux des négociants en sel. Nous sommes les hôtes des cisterciens depuis cinq jours. Pour notre part, nous venons tout juste de conclure une transaction et nous repartons demain en direction de Troyes. Vous venez d’arriver, je pense ? Restez-vous longtemps ?

— Non, je partirai a priori déjà demain. Je ne reste qu’une nuit.

— J’ai toujours rêvé de faire du commerce avec notre Duc. Est-il difficile d’être employé à son service ?

— Je ne saurais le dire. Mon père, qui est chevalier, travaillait avec lui avant moi et j’ai pris tout naturellement la suite dans ses fonctions. Je suis un de ses représentants.

— C’est drôle, je vous croyais plutôt florentin, comme l’autre hôte qui est arrivé hier soir un peu avant vous.

— Oui, j’ai un accent, en effet, qui me vient de ma mère, qui a vécu toute son enfance au sein de la République de Florence. Mon père l’a rencontrée lors d’un long séjour dans la ville du même nom et elle l’a suivi en Bourgogne lorsqu’il est rentré, une fois sa mission terminée.

Ils furent interrompus par l’entrée d’un homme fin et longiligne d’une trentaine d’années. Paulo se chargea des présentations.

— Arno, voici Gabriele. Il est florentin d’origine, comme vous, je pense.

Paulo rejoignit Antoine afin de préparer leurs affaires sachant qu’ils partaient relativement tôt le lendemain matin. L’étranger se présenta comme un marchand de Sienne venu prendre possession d’un chargement de vin. Gabriele évoqua avec lui cette ville, ainsi que les environs de Florence, que le marchand semblait connaître un tant soit peu dans le cadre de son activité professionnelle. Bien qu’il fût au service du Duc de Bourgogne depuis tout jeune et qu’il n’eût pas encore eu l’occasion de s’y rendre, Gabriele éprouvait une sorte de nostalgie pour la République de Florence. Sa mère, fine lettrée, avait évoqué avec lui certains auteurs de la région dont il se repaissait, notamment Dante Alighieri et Francesco Petrarca. Néanmoins, la situation dans la République florentine, et en général dans les Etats autour, n’était pas des plus propices en ce moment du fait des guerres entre eux qui étaient monnaie courante. Le marchand siennois n’étant pas particulièrement volubile, Gabriele décida de se coucher tôt.

Lorsque les cloches sonnèrent prime le lendemain, il était à l’église et eut le loisir de rencontrer les moines. Lors des offices, les moines étaient séparés des frères convers qui se trouvaient dans l’autre chœur spécialement aménagé pour eux. Les moines et les frères convers avaient chacun leurs propres espaces de vie – réfectoire et dortoir, notamment – et ne se croisaient simplement jamais. Seul le cellérier, maître du temporel et des frères convers, était amené à les rencontrer. Après prime, Gabriele vit justement venir vers lui un frère d’une quarantaine d’années portant certains registres sous ses bras. Il avait une peau laiteuse qui semblait indiquer qu’il ne devait pas souvent voir la lumière du jour, ainsi qu’un regard perçant surmonté d’épais sourcils grisonnants et des lèvres fines et pincées. Il était accompagné d’un moine beaucoup plus jeune et boutonneux.

— Bonjour, Sire Farinelle. Je suis le cellérier Pierre. L’abbé Étienne m’a prévenu que vous souhaitiez vérifier les comptes de l’abbaye. Je propose que nous nous rendions au parloir, ensemble avec mon aide ici présent, frère Thomas, pour en discuter plus tranquillement. C’est lui qui établit les comptes donc il sera le plus à même de vous répondre sur certains points plus particuliers.

— Cela me convient parfaitement.

Le parloir était situé entre le bâtiment des moines et le scriptorium{6}, attenant à l’église abbatiale. Le cellérier fit entrer Gabriele dans un espace étroit et haut de plafond dépourvu de toute décoration.

— Comme son nom l’indique, cette salle est faite pour parler donc nous n’importunons personne ici. Je préfère éviter le scriptorium, où nous dérangerions nos moines en plein travail. Bon, je vous remets les livres de compte de l’abbaye. Comme vous le verrez, nous n’avons rien à cacher. Il vous faut tenir compte du fait que nous avons éprouvé quelques difficultés dernièrement comme vous l’a dit l’abbé. Certaines granges ont été incendiées, probablement par les grandes compagnies, ces bandes de brigands qui, financées par les princes en temps de guerre, vivent de pillage et de rançons en temps de paix ou de trêve, comme c’est le cas maintenant. Par ailleurs, nous subissons la concurrence des ordres mendiants présents dans les villes.

— Merci, j’en tiendrai compte. Avant de les compulser, j’avais une question plus spécifique à vous poser. J’ai entendu qu’un de vos maîtres celliers était décédé dans des circonstances quelque peu mystérieuses en octobre de l’année dernière ?

— Oui, nous avons eu un fâcheux accident. Puis-je savoir comment vous vous êtes procuré cette information ?

Gabriele choisit de rester vague.

— Les nouvelles se propagent vite, vous savez.

— Très bien. En effet, le corps du maître du cellier de Colombé a été retrouvé noyé dans une des cuves à vin. Un accident des plus tragiques.

— Se noyer dans une cuve à vin me semble tout de même un peu acrobatique. Vous êtes bien entendu en contact régulier avec vos maîtres de cellier. Y avait-il quelque chose qui tourmentait celui de Colombé en particulier ?

— Que voulez-vous dire ?

— Rien de plus que ce que je n’ai dit.

— Sire Farinelle, des accidents arrivent très régulièrement lors de l’exploitation d’une vigne, et le maître de ce cellier n’était pas particulièrement tourmenté comme vous le dites, en tout cas pas que je sache.

— Diriez-vous la même chose du maître du cellier de l’abbaye de Pontigny, retrouvé égorgé également l’année dernière ?

Gabriel vit les visages du cellérier Pierre et de son aide frère Thomas blêmir. Il laissa le silence se prolonger. Ce fut finalement le cellérier qui reprit la parole.

— Vous n’avez jamais eu l’intention de réellement vérifier les comptes de l’abbaye, n’est-ce pas ? C’est pour clarifier ces faits que vous êtes ici en réalité.

— Le Duc s’inquiète, maître cellérier, de tout ce qui touche à la production de vin. Vous n’êtes pas sans savoir que le vin rapporte des revenus considérables. Et qu’il est vecteur d’une image de succès du duché de Bourgogne auprès de la population et à l’étranger, où il est exporté dans des proportions considérables. Mais je ne vous apprends rien là-dessus. Que dirait-on si l’on venait à apprendre que des maîtres celliers, porteurs du savoir ancestral relatif à la vinification des vins produits dans le duché de Bourgogne, disparaissent soudainement sans raison apparente ?

— Sire Gabriele, quand bien même je posséderais certains éléments de réponse, ce qui n’est pas le cas, je ne disposerais pas de l’habilitation requise pour vous fournir des explications sur ces évènements tragiques. Pourquoi ne vous rendriez-vous pas plutôt dans notre abbaye-mère à Cîteaux ? Après tout, c’est là que sont prises toutes les décisions majeures concernant la communauté. Une réunion doit justement s’y tenir prochainement. Disons qu’il pourrait être assez judicieux pour vous que vous vous trouviez là précisément à ce moment et que vous rencontriez les gens les plus hauts placés de notre ordre afin d’obtenir des réponses à vos questions.

— Mais ces réunions n’ont-elles pas été suspendues depuis le Schisme entre le pape d’Avignon et celui de Rome ?

— Vous devez parler des réunions du chapitre général{7} ? En effet, vous êtes plutôt bien renseigné pour un laïc. En temps normal, cette réunion annuelle, réunissant notamment tous les capitulants{8} des abbayes-filles cisterciennes de Cîteaux, se tient les quatorze septembre, au moment des vendanges. Et elles ont effectivement été suspendues. Néanmoins, la réunion dont je vous parle n’est pas officielle, car elle n’est pas en elle-même une réunion du chapitre. Vous n’y trouverez pas les quelque deux cents moines de notre ordre légitimes à y participer. Non, ici, je vous parle d’une réunion informelle à laquelle certains membres de l’ordre ont été conviés. L’abbé Étienne y participera notamment, ainsi, a priori, que mon humble personne.

Gabriele sourit. C’était une fin de non-recevoir, mais la référence à Cîteaux lui donnait l’espoir de démêler l’écheveau des faits là où se prenaient effectivement les décisions relatives à l’ordre cistercien. L’abbé de l’abbaye de Pontigny lui avait d’ailleurs fait plus ou moins la même réponse. Il comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus d’eux et décida de les remercier et de prendre congé. Il était clair qu’il devait se rendre à Cîteaux. Le cellérier lui indiqua que la cloche de Vêpres venait de sonner et les quitta pour se rendre au réfectoire. Gabriele resta en arrière quelques instants supplémentaires avec le jeune frère Thomas afin de vérifier rapidement les dépenses et recettes des tout derniers mois. Néanmoins, rien n’attira particulièrement son regard. La nature des dépenses mentionnées semblait correspondre au fonctionnement habituel d’une abbaye de cette taille. L’aide le quitta afin de remettre au scriptorium les livres de comptes à leur place, tandis que Gabriele prenait la direction du réfectoire. Il décida qu’il demanderait à l’abbé s’il pouvait se joindre à l’un des convois de marchandises qui se rendaient régulièrement à l’abbaye de Cîteaux. Il pourrait ainsi interroger plus avant les moines qui convoyaient les marchandises sans être surveillé et voyager de manière plus sûre. Il trouva l’abbé dans le réfectoire avec les autres moines, attablés en silence autour d’une longue table en bois. Il s’installa et mangea avec eux un peu de pain, des œufs et du fromage, pendant que celui préposé pour la journée procédait à une lecture liturgique. Il écouta avec un certain plaisir la lecture de certains versets. Il n’en reconnut qu’un seul, de Luc, qu’il avait déjà entendu ses parents psalmodier, sur la résurrection des justes. 

Après le repas, il aborda l’abbé à la sortie du réfectoire et lui demanda s’il pouvait se joindre au prochain convoi de marchandises.

— Mais bien sûr. Cela nous permettra ainsi de renforcer la sécurité du convoi. Celui-ci doit justement partir d’ici demain matin. 

— Très bien, merci. Vous rendez-vous régulièrement à Cîteaux ?

— De temps en temps, même si ce n’est pas régulier. S’y arrêter nous permet de faire une halte bienvenue lorsque nous nous rendons dans les terres du duché situées plus au Sud.

Ils furent soudain interrompus par un cri strident et virent un moine affolé venir au-devant d’eux en courant. L’abbé s’apprêta à le rabrouer, mais n’en eut pas le temps.

— Abbé Etienne, frère Thomas, cria-t-il. Dans le scriptorium.

— Qu’y a-t-il, frère Jean ?

— Il est mort.

L’abbé ouvrit la bouche de stupeur et se précipita vers la salle des copistes, Gabriele et le cellérier Pierre sur ses talons. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent le scriptorium sens dessus dessous. Au milieu de la pièce, le jeune moine gisait ventre contre terre, joue droite sur le plancher, parmi différents manuscrits et rouleaux de parchemin jonchant le sol, tenant encore entre ses mains les livres de comptes intacts. Autour de son cou, une fine ligne rouge laissait entrevoir la chair à vif, montrant clairement qu’il avait été étranglé. Regardant autour de lui, Gabriele vit que des documents finissaient d’être dévorés par les flammes de l’âtre tout proche. Il se précipita dans la cheminée pour y retirer la dernière partie d’une page jaunie de parchemin qui se consumait encore. Il se brûla la main droite en le retirant et poussa une exclamation de douleur.  En l’approchant de la lumière, il put encore y distinguer les mots ‘près de Beaune’ et ‘frère Michel’.

Chapitre 2

Le miroir étamé lui renvoya l’image d’une jeune femme aux grands yeux verts et au teint de nacre encadré par deux tresses rousses lovées en asymétrie autour de ses oreilles. Une robe sombre épousant mal ses nouvelles formes contribuait par ailleurs à lui donner un air relativement plus juvénile qu’en temps normal. Elle soupçonna la nourrice d’avoir sciemment négligé sa coiffure et choisi la robe la moins adéquate pour le bal qui débuterait à tout moment maintenant, afin qu’elle se rende ridicule. Elle savait que celle-ci avait une préférence marquée pour sa sœur Garance, qui, pour une raison qu’elle ne comprenait pas, s’ingéniait à lui rendre la vie impossible et poussait la nourrice à faire de même. Son père ne manquerait pas de remarquer son affublement inapproprié et l’affront fait aux hôtes. Lui qui ne l’amenait jamais au bal, pouvait difficilement le lui refuser cette fois, celui-ci se tenant chez eux en l’honneur de l’union qui avait lieu en ce jour entre sa sœur aînée Garance et Edmond, le fils d’Hughes de Castel, seigneur bourguignon comme son père. Elle ne pouvait donc se permettre de faire mauvaise impression. Mais avec cet accoutrement, cela ne manquerait pas d’arriver.

De rage, elle frappa le sol de ses souliers. Elle en venait presque à regretter le couvent. Elle n’était rentrée que depuis trois semaines chez elle et s’apercevait que les choses avaient changé au cours de ses trois années d’absence. Son père était devenu plus distant et plus distrait. Il n’avait plus le temps ni pour elle ni pour rien d’ailleurs. Elle savait qu’il était accaparé par toutes sortes de soucis dernièrement, mais n’était pas parvenue à déterminer de quelle nature relevaient ses préoccupations. De son côté, profitant de sa liberté retrouvée, certes toute relative, elle s’était attelée à se familiariser davantage avec les terres de son père. Elle avait été stupéfaite de constater la taille réelle du domaine. Outre les céréales, essentiellement des champs de blé, exploitées au sud-ouest de Beaune, elle avait découvert un vignoble de près de six mille arpents, perché sur les hauteurs situées plus au nord, non loin à vrai dire de celui cultivé par les moniales de l’abbaye de Lieu-Dieu, qu’elle avait eu le privilège de visiter lors de son séjour au couvent. Néanmoins, ces vignes lui semblaient pour une raison inconnue avoir été laissées relativement à l’abandon. Il fallait qu’elle demande à son père les raisons d’une telle situation.

Prenant la mesure du bruit allant en s’amplifiant dans la salle principale, elle revint au moment présent. Elle allait devoir faire quelque chose à propos de cette robe avant qu’il ne soit trop tard. Saisie d’une brusque inspiration, elle courut vers la chambre de son père, qu’elle savait vide de tout occupant en ce moment précis, et partit à la recherche des anciens coffres de sa mère, qu’elle avait déjà surpris son père ouvrir et contempler avec nostalgie certains soirs alors qu’il se croyait seul. Elle les trouva derrière une des tentures et ses yeux s’ouvrirent de surprise en contemplant les merveilles qui coulèrent sous ses doigts à leur ouverture. De magnifiques robes de soies, de divers tons et coloris, et des bijoux s’offrirent à son regard et illuminèrent la chambre. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Un sourire rusé se dessina sur ses lèvres. Cela valait la peine d’essayer, ne serait-ce que pour voir les visages courroucés de sa sœur et de la nourrice. Elle choisit rapidement une robe qui lui seyait à la taille et se lova à l’intérieur aussi vite qu’elle put. Elle ignora tout de même les bijoux, n’osant y toucher. N’ayant plus le temps de remettre en ordre sa coiffure, elle décida de défaire les longues nattes et de laisser ses longs cheveux roux libres de toute entrave. Elle avait conscience que cela ne serait pas bien perçu par son entourage, mais n’en eut cure. Elle se précipita ensuite dans les escaliers afin de se mêler aux convives.

Le comte Armand répéta à sa fille aînée, Garance, ses instructions. En tant que maîtresse de maison, c’était à elle que revenait, une toute dernière fois avant qu’elle n’aille vivre dans le domaine du père de son mari, le devoir d’accueillir au mieux les invités et de s’assurer que les ordres qui avaient été donnés en cuisine soient respectés à la lettre. Sa table ne pouvait faire défaut, c’était une question d’image et d’honneur. La voyant s’éloigner, il ne put s’empêcher de se faire la réflexion qu’elle n’avait pas la grâce de sa mère. Bien qu’elle soit coquette et fît des efforts évidents pour se vêtir comme le dictait le protocole, les robes ne pouvaient cacher entièrement ses larges hanches ni son manque de cou, pas plus qu’elles ne pouvaient masquer ses mouvements saccadés.

Pour la énième fois, il se félicita du mariage entre les deux familles. La période de faste était derrière eux et le rapprochement avec la famille d’Hughes de Castel consoliderait l’union entre deux souches nobles de haute lignée. Étant donné le physique ingrat de sa fille aînée, cette union était inespérée. C’était par ailleurs un problème de moins à régler. Depuis la mort de sa femme, les questions d’éducation et de mariage de ses trois enfants, et notamment de ses deux filles, étaient venues s’ajouter à la longue liste des tâches qui lui incombaient et il devait admettre qu’il avait été bien trop accaparé par toutes sortes de soucis dernièrement pour s’en charger comme il l’aurait dû. Depuis quelque temps, les paysans faisaient plus de difficulté pour verser les impôts personnels et ses finances s’en ressentaient. La guerre larvée avec l’Angleterre y était certainement pour quelque chose. Néanmoins, il s’était attendu à ce que l’état des choses s’améliore avec la signature des récentes trêves. Mais la situation chez les paysans s’était encore dégradée. Il faudrait qu’il parle à son intendant sur le sujet. Mais ce n’était pas tout. Il sentait que le groupe de nobles bourguignons qui s’était constitué à Beaune autour du Duc de Bourgogne et dont il faisait partie depuis une décennie était d’une façon ou d’une autre en train de se fissurer. Il allait falloir remettre de l’ordre dans tout cela également.

Ce fut le soudain silence qui interrompit Armand dans ses pensées et le fit se retourner vers la source de tous les regards. Un instant, il crut être devenu fou. Sa femme, telle qu’elle lui apparaissait la nuit dans ses rêves, se tenait à quelques pas de lui, portant la robe de soie vert pâle qu’elle mettait lors de ses premiers bals avec le Duc. Après quelques secondes, ses yeux se dessillèrent et il reconnut sa fille Eléanore, qui, cela ne lui échappa pas, n’arborait aucunement un air contrit. Se sentant pour sa part devenir blanc comme un linge, il prit la mesure de tout ce qu’il n’avait pas voulu voir. Sa grâce, sa haute taille, sa beauté hors du commun, ses yeux verts si semblables à ceux de sa mère, l’ombre de ses seins hauts qui se devinaient sous le léger décolleté et le regard de concupiscence que chaque homme dans le château lui jetait soudain. Affolé, il fit la seule chose qui fût possible et attendue de lui et se dirigea vers sa fille en s’adressant à tous les hôtes présents.

— Messeigneurs, vous connaissez déjà tous ma fille aînée Garance. Voici Eléanore, ma seconde fille et dernière enfant de ma lignée.

Le brouhaha des conversations reprit et il vit sa fille exulter. Il la fixa avec sévérité et son sourire s’altéra d’autant. Il se promit de la sermonner dès la fin du bal. Elle avait dépassé les bornes.

— Vous nous aviez caché avoir une seconde fille d’une telle beauté, Armand.

Le seigneur Hughes s’était imperceptiblement approché d’eux et avait amené son fils aîné Edmond avec lui.

— N’y voyez aucun acte délibéré, Hughes, reprit Armand. Elle revient tout juste du couvent.

— Mademoiselle, vous avez déjà dû entrapercevoir Edmond, mon fils aîné, qui a la chance de s’unir avec votre sœur Garance.

— Enchantée, répondit Eléanore plongeant dans une révérence qu’elle avait vu sa sœur accomplir maintes fois pour le plaisir de montrer qu’elle savait la faire.

— Laissons la jeunesse faire connaissance reprit Hughes, prenant Armand par le coude.

Eléanore vit son père la contempler avec une certaine inquiétude avant de s’éloigner, mais il ne lui fit pas de commentaire. Elle se tourna avec curiosité vers Edmond. Maintenant qu’elle le voyait de plus près, elle ne pouvait que constater qu’il était très beau. Ses lèvres, bien charnues, arboraient un sourire laissant entrevoir des dents bien rangées et blanches. Son visage encadré par des mèches blondes et bouclées avait gardé un côté poupin qui lui donnait un air très doux. Cela contrastait fortement avec son regard beaucoup plus incisif, voire déplaisant, se dit-elle. Elle décida immédiatement de s’en méfier. Au-dessus de ses collants, il portait une courte cotte et une tunique de soie rouge doublée d’hermine. Ses yeux bleus la contemplaient avec un regard admiratif et, n’étant pas habituée à tant d’attention, elle frissonna. Elle savait, pour avoir ouï la nourrice le mentionner, que Garance était folle de lui. Bien qu’elle ne lui eût jamais parlé, elle avait entendu dire qu’il vivait avec son père dans un château plus à l’ouest, dans la direction du Morvan, jouxtant la frontière du duché avec le comté de Nevers. Il était de notoriété publique que le seigneur Hughes éprouvait des difficultés à maintenir un semblant d’ordre et de discipline sur ses terres. Du fait de la configuration des lieux proches du Morvan, les hameaux situés sur leurs terres étaient éparpillés un peu partout, ce qui donnait par extension une relative autonomie à ses habitants. Elle savait que son père faisait partie de cette noblesse de ban, qui, outre qu’elle rendait et contrôlait la justice sur ses territoires, levait des impôts personnels. Son frère Eudes lui avait déjà parlé de toutes les taxes, réquisitions, monopoles et autres privilèges dont bénéficiait son père et cela lui avait donné un peu le tournis. Hughes, à l’inverse, était un seigneur foncier, ce qui ne lui conférait que la maîtrise du sol. Elle savait pour avoir entendu son père en parler, que le versement du cens ou du champart par ses paysans pour l’exploitation de ses tenures se révélait régulièrement un exercice difficile. Pour ne rien arranger, les paysans s’étaient organisés en communauté villageoise, ce qui leur permettait de faire pression sur leur seigneur. Le temps de rappeler à elle l’ensemble de ses souvenirs sur cette famille, Edmond prit la parole en premier.

— Comment se fait-il que nous n’ayons pas eu le privilège de vous voir auparavant ?

— Vous avez entendu mon père, je crois, j’étais au couvent.

— Combien de temps y êtes-vous restée ?

— Trois ans. J’avais treize ans lorsque j’y suis entrée.

— Y avez-vous appris quelque chose d’utile ?

Elle n’aima pas l’insinuation.

— Les choses habituelles. La lecture, l’écriture, les travaux d’aiguille, le latin, un peu de médecine, de mathématique, de botaniqueet d'histoire naturelle, sans oublier bien entendu et avant tout la connaissance des Saintes Écritures. Et vous, que savez-vous ? Ah oui, vous ne vous encombrez pas de telles connaissances, je pense ? Vous êtes plutôt passé maître dans l’art de la guerre, est-ce exact ?

Elle ponctua son discours d’un sourire malicieux et il la regarda avec surprise. Ils furent interrompus par Garance, qui prit le bras d’Edmond et lança un regard assassin à Eléanore. Elle ne vit pas le mouvement de recul de ce dernier.

— Edmond, je souhaiterais te présenter à des amis.

Tirant le bras d’Edmond vers elle, ils s’éloignèrent. Edmond n’eut que le temps de s’excuser et ils partirent la laissant seule. Son frère Eudes vint prendre la place laissée vacante.

— Comment va ma sœur préférée ? N’es-tu point perdue parmi toute cette populace ?

Elle lui fut reconnaissante de ne pas la laisser seule. Eudes, l’aîné de la famille, était clairement son favori. Elle ne se rappelait plus le nombre de fois où, à l’insu de leur père, il lui avait enseigné à manier l’épée, ce dès l’âge de huit ans, appris à lire ou simplement conté les exploits de guerriers légendaires. Dès qu’ils étaient seuls, ils passaient le plus clair de leur temps ensemble à refaire le monde. Elle ne savait pas pourquoi il l’avait prise pour confidente, malgré leurs trois années d’écart. Était-ce parce que Garance, sa sœur un an plus âgée qu’elle, était une fille prétentieuse et hautaine ? Elle n’aurait su le dire. Une chose était sûre. Ils n’avaient pas de secret l’un pour l’autre. Elle savait qu’il rêvait de quitter le domaine et de prendre les armes aux côtés de Philippe de Bourgogne, ce que son père lui avait strictement défendu.

— Un peu, pour tout t’avouer, répondit-elle avec retard. Eudes, sais-tu pourquoi père est si préoccupé dernièrement ? Je ne retrouve plus l’homme que j’ai laissé il y a trois ans.

— Je ne sais pas petite sœur. J’ai cru comprendre que nos paysans faisaient des difficultés pour payer ce qui nous était dû.