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Par quels liens indissolubles le langage est uni à la vie individuelle et sociale ? Comment les langues évoluent-ils ?
« Notre vie, tantôt nous la subissons, tantôt nous la faisons, ou du moins nous avons l’illusion de la faire. Nous la subissons, quand elle nous envoie des impressions que notre sens vital interprète à la lumière de l’instinct de conservation. Il est vrai que nous ne sommes pas entièrement passifs à l’égard des excitations externes, nous ne nous bornons pas à les enregistrer ; notre sens biologique les trie, selon la valeur qu’elles représentent pour nous ou pour d’autres individus dont la vie est liée à la nôtre (famille, société, humanité). Cette appréciation des valeurs se traduit en jugements qui diffèrent essentiellement des jugements logiques : nous chercherons à les caractériser quand nous étudierons leur expression dans le langage…
L’homme ne vit pas seul, toujours en face de lui-même ; dans toutes ses démarches, il rencontre d’autres hommes et doit compter avec eux. Depuis Aristote, nous avons l’habitude de dire qu’il est un « animal sociable » ; le langage est le produit de cet instinct de sociabilité. Mais on oublie d’ajouter que, si l’homme est fait pour vivre en société, il n’est pas socialisé, comme le sont certaines espèces animales, les abeilles, par exemple. Il ne peut pas l’être, parce que les instincts individuels sont loin d’être subordonnés chez lui à l’instinct social, ou tout au moins de s’harmoniser avec lui ; l’équilibre est instable, et l’on peut se demander s’il sera jamais absolu. »
À PROPOS DE L'AUTEUR
Charles Bally (1865-1947) était un linguiste suisse, figure de l'École de Genève. Co-éditeur du Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, il a marqué la linguistique par ses travaux sur la stylistique et la phraseologie. Docteur en linguistique à Berlin, il a enseigné à Genève, succédant à Saussure en 1913. Il s’est aussi intéressé à la crise du français et à l’interlinguistique. Considéré comme un pionnier de la stylistique, il est mort à Genève en 1947.
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Seitenzahl: 99
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Le langage et la vie
DIVERSES CONCEPTIONS DE L’ÉTUDE DU LANGAGE
Pour situer le sujet, il faudrait passer en revue les différents objets sur lesquels s’est fixée successivement l’étude du langage avant de devenir une science, la linguistique, puis les transformations par lesquelles a passé cette science elle-même jusqu’à l’heure actuelle. Mais une trop longue introduction ferait tort à l’idée centrale ; je me bornerai donc à marquer quelques points de repère. Qu’il suffise de rappeler que les recherches sur le langage ont été inaugurées, du moins dans le monde occidental, il y a plus de vingt siècles, par les rhéteurs et les philosophes de la Grèce. Quelle a été jusque vers 1800, et à voir les choses de haut, l’orientation de ces recherches ? On peut dire que, jusqu’au xixe siècle, le langage n’a jamais été étudié pour lui-même, dans sa fonction vraie ; la linguistique a été une technique et un art avant d’être une science. Qu’il s’agisse de grammaire, de rhétorique ou d’art d’écrire, on s’est demandé quel parti il y a à tirer du langage pour la formation logique de la pensée, la correction et la pureté du style, la culture littéraire et surtout l’intelligence des auteurs classiques, pris non seulement comme modèles à imiter, mais comme normes linguistiques ; toutes préoccupations fort légitimes en elles-mêmes, mais étrangères à la recherche scientifique et incapables de révéler la raison d’être, la véritable nature du langage.
Il vaudrait la peine de montrer à quels excès et à quelles erreurs a conduit cette fausse conception ; c’est d’abord le fétichisme de la langue écrite, accompagné, bien entendu, d’un mépris souverain pour la langue parlée, qualifiée de « vulgaire », et qui est pourtant la seule véritable, parce que la seule originelle ; c’est la superstition d’une langue classique immuable, proposée comme modèle à toute la postérité ; enfin l’action néfaste du purisme, qui veille jalousement sur ce palladium et frappe d’interdiction toute forme nouvelle qui s’écarte de la correction. Nul effort cependant ne parvient à arrêter le mouvement irrésistible de la poussée vitale et sociale qui détermine l’évolution du langage. L’idiome vulgaire et parlé continue sa marche, d’autant plus sûre qu’elle est souterraine ; il coule comme une eau vive sous la glace rigide de la langue écrite et conventionnelle ; puis un beau jour la glace craque, le flot tumultueux de la langue populaire envahit la surface immobile et y amène de nouveau la vie et le mouvement. L’histoire du latin dans son passage aux langues romanes est un exemple typique de ce phénomène.
Tout à coup, vers 1800, un événement imprévu bouleverse nos idées et nous éclaire sur une erreur vingt fois séculaire : la découverte du sanscrit. Cette langue, plus archaïque à certains égards que le grec et le latin, permet aussitôt d’établir des analogies entre les divers idiomes indo-européens : la grammaire comparée est née, et une idée féconde en jaillit. Parenté implique filiation, souche commune, transformation. Les langues changent donc ? Non seulement cette vérité se fait jour, mais on découvre les lois précises qui règlent leur évolution ; on s’aperçoit que cette évolution, loin de dépendre de la volonté raisonnée des savants ou des littérateurs, est inconsciente et collective, qu’elle part le plus souvent d’en bas et monte de la foule grouillante
Un instant, le transformisme darwinien, qui vient confirmer ces vues, risque de lancer la linguistique sur une fausse piste. Si les langues évoluent, leur évolution doit être semblable à celle des organismes vivants ; elles sont donc elles-mêmes des organismes, existant par eux-mêmes, vivant de leur vie propre ? Cette analogie, qui n’est vraie que par métaphore, crée une fiction dangereuse et tenace ; car beaucoup de savants parlent encore couramment de la « vie du langage », de la « vie des mots », de la « lutte pour la vie entre les idiomes ». Peu à peu cependant, on se convainc que la langue n’existe que dans les cerveaux de ceux qui la parlent et que ce sont les lois de l’esprit humain et de la société qui expliquent les faits linguistiques.
Mais un autre danger surgit. La découverte des évolutions linguistiques a fondé toute l’étude des langues sur leur histoire. Voici qu’après avoir été immobilistes, les linguistes tombent dans l’excès contraire ; beaucoup de savants voudraient enfermer toute la science du langage dans les cadres de la méthode historique. Un siècle après la découverte du sanscrit, on commence seulement à comprendre que l’évolution n’explique pas tout le langage ; que, pour en pénétrer le mécanisme, il faut savoir faire abstraction du temps. La linguistique statique revendique sa place à côté de la linguistique évolutive. Singulière rencontre : si les grammairiens d’avant 1800 avaient étudié le langage sans vues utilitaires, avec des principes purement scientifiques, ils nous auraient dotés d’une théorie des états de langues que la linguistique actuelle, absorbée dans l’étude des changements, commence à peine à entrevoir. Cette tâche lui est facilitée par deux sciences dont les progrès éclairent toujours mieux sa route : la psychologie, qui montre que rien ne se dit qui ne soit aussi pensé, et la sociologie, qui a guéri les linguistes de la conception naturaliste du langage et a montré qu’il est, au moins partiellement, un produit de la vie sociale.
Voici à peu près où nous en sommes. Au total, nous voyons un peu mieux, sinon ce que c’est qu’une langue, du moins ce qu’elle n’est pas : le langage naturel, celui que nous parlons tous, n’est au service ni de la raison pure, ni de l’art ; il ne vise ni un idéal logique, ni un idéal littéraire ; sa fonction primordiale et constante n’est pas de construire des syllogismes, d’arrondir des périodes, de se plier aux lois de l’alexandrin. Il est simplement au service de la vie, non de la vie de quelques-uns, mais de tous, et dans toutes ses manifestations : sa fonction est biologique et sociale.
LA VIE
Que faut-il entendre par la vie, en matière de langage ? Poser cette question, c’est se placer devant le sujet que se propose cette étude. Il ne s’agit pas, on le devine, de la vie envisagée en elle-même, mais de la conscience de vivre et de la volonté de vivre ; non de la vie telle que le biologiste se la représente, dans sa réalité objective, mais du sens vital que nous sentons en nous-mêmes. Pour en avoir l’intuition, il faudrait se poser cette question : Que se passe-t-il en moi lorsqu’au milieu d’une émotion, d’un désir, d’un acte de volonté, je me replie sur moi-même et interromps brusquement le flux des faits de conscience dont s’accompagne tout phénomène de la vie réelle, impression subie, mouvement de colère, désir violent, résolution énergique, etc. ? Comment tout cela se reflète-t-il dans mon esprit ? De quelle trame est tissée ma vie psychique véritable, dans ses formes spontanées et naturelles ?
S’il est difficile de donner immédiatement une réponse positive, il y a du moins une chose dont je suis certain : mes pensées « vécues » sont d’une tout autre étoffe que celles des idées pures. Aucun homme ne vit par la seule intelligence ; il n’y a pas d’idée pure qui aide à vivre. Quels sont les produits les plus authentiques de l’intellect ? Ne sont-ce pas les vérités scientifiquement prouvées, les jugements et les raisonnements épurés et intellectualisés par un long effort de la pensée, et qu’on appelle des lois scientifiques ? Mais il n’y a pas de loi scientifique qui ne porte dans son sein, avec son déterminisme brutal, un germe de mort, un motif de vivre avec moins de foi et moins d’ardeur.
Si le langage n’est pas une création logique, c’est que la vie dont il est l’expression n’est pas actionnée par les idées pures. Si l’on me dit que la vie est courte, cet axiome ne m’intéresse pas en lui-même, tant que je ne le sens pas, tant qu’il n’est pas vécu ; cette idée générale ne pénètre réellement en moi que par une modification subjective accompagnée d’une vibration affective, si légère soit-elle, et cela n’est possible que si, par des associations simples ou complexes, peu importe, je pense à ma vie ou à celles d’autres personnes impliquées dans mon existence. L’égalité Deux et deux font quatre laisse indifférent celui qui la conçoit dans sa pure abstraction ; mais un ouvrier qui a gagné deux francs le matin et deux francs l’après-midi se représente très vivement que les quatre francs qu’il rapporte chez lui le soir font un total plus considérable (lisez : plus utile, plus précieux, plus désirable) que chacun des addendes ; mais ce n’est plus une idée : c’est une valeur. Le jugement intellectuel La terre tourne se change en jugement de valeur dans la bouche de Galilée s’écriant devant ses juges : E pur si muove ! Ce n’est plus une vérité scientifique, c’est l’affirmation d’une valeur attachée à cette vérité : elle paraît si précieuse à celui qui l’émet, qu’il risque sa vie pour elle.
Celles de mes pensées qui germent en pleine vie ne sont jamais d’ordre essentiellement intellectuel ; ce sont des mouvements accompagnés d’émotion, qui tantôt me poussent vers l’action, tantôt m’en détournent ; ce sont des épanouissements ou des repliements de désirs, de volitions, d’impulsions vitales. Sans doute, c’est par l’intellect que je prends conscience de ces mouvements multiples, mais il n’en forme pas l’essence, il n’en est que le véhicule, le metteur en scène et le metteur en œuvre. Cette forme de pensée, que je crois habituelle et normale, se reflète fidèlement dans le langage naturel, et si cela est vrai, il doit être autre chose que ce que nous fait croire la logique et l’esthétique. Mais tâchons de serrer de plus près ce sens biologique qui apparaît au fond de toutes nos pensées vraiment vécues.
Notre vie, tantôt nous la subissons, tantôt nous la faisons, ou du moins nous avons l’illusion de la faire.
Nous la subissons, quand elle nous envoie des impressions que notre sens vital interprète à la lumière de l’instinct de conservation. Il est vrai que nous ne sommes pas entièrement passifs à l’égard des excitations externes, nous ne nous bornons pas à les enregistrer ; notre sens biologique les trie, selon la valeur qu’elles représentent pour nous ou pour d’autres individus dont la vie est liée à la nôtre (famille, société, humanité). Cette appréciation des valeurs se traduit en jugements qui diffèrent essentiellement des jugements logiques : nous chercherons à les caractériser quand nous étudierons leur expression dans le langage.
Mais nous ne subissons pas toujours la vie : nous la faisons aussi ; la façon même dont nous la subissons est une préparation à l’action. La vie est en effet une aspiration constante vers quelque chose. Vivre, ce n’est ni constater, ni savoir, c’est avant tout croire, croire à n’importe quoi ; le choix des croyances révèle seulement la personnalité propre à chacun. Tout homme a sa foi, même celui qui rejette toute foi ; ainsi croire à la science, c’est la dépasser par un élément qui lui est extérieur ; affirmer qu’il n’y a pas de Dieu, c’est une manière particulière d’avoir une religion ; douter et souffrir de son doute, c’est croire encore. Car quiconque n’aspire pas vers une fin, si obscure soit-elle, ne vit pas. Pour vivre, il faut espérer, même contre toute raison ; la vie a horreur du non-être ; elle crée sans cesse pour ne pas se détruire, par haine du néant. Il faut faire sa vie sans cesse ; vivre, c’est lutter à tout instant contre la mort ; des millions d’existences n’ont pas d’autre raison d’être ; puis, quand l’homme a triomphé de ses besoins, par la civilisation par exemple, la satisfaction des besoins engendre les désirs, rendus plus impérieux que les besoins par les habitudes qu’ils créent ; la pullulation des désirs est, avec l’accroissement de la sensibilité, la marque propre des civilisations avancées.
Voilà pourquoi, dans la vie, toutes nos pensées se tendent vers l’action ; nous ne vivons pas pour penser, nous pensons pour vivre. Recevoir des impressions, les trier au crible du sens biologique, les transformer en actes, voilà à quoi se passe le plus clair de notre temps ; l’intelligence n’est que l’instrument de cette transformation, le commutateur qui transpose en vie agissante la vie que nous avons d’abord subie.
