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Mme De Sévigné

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Beschreibung

Mme de Sévigné nous raconte son temps à travers les lettres qu'elle adressa à sa fille (deux tiers de ses lettres), ainsi qu'à divers personnages. Une chronique fort intéressante de la seconde moitié du XVIIe siècle. Vous sont proposées ici quatre-vingt neuf lettres parmi ses plus connues, dans l'édition de Saint-Beuve, publiée par Garnier Frères en 1923.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Lettres choisies

Mme de Sévigné

Publication: 1648Catégorie(s): Non-Fiction, Biographie & Autobiographie, Historique, Fiction, Correspondance littéraire
A Propos Sévigné:

Épistolière française connue pour sa correspondance avec sa fille, Françoise de Sévigné, comtesse de Grignan, qui s’effectua sur une période d'environ trente ans, à raison de trois à quatre lettres par semaine.

1. – À Bussy-Rabutin

Des Rochers, le dimanche 15ème mars 1648.

Je vous trouve un plaisant mignon de ne m’avoir pas écrit depuis deux mois. Avez-vous oublié qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille ? Ah ! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir ; si vous me fâchez, je vous réduirai au lambel. Vous savez que je suis sur la fin d’une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d’inquiétude de ma santé que si j’étais encore fille. Eh bien, je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d’un garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait, et que j’en ferai encore bien d’autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n’avez pas eu l’esprit d’en faire autant, le beau faiseur de filles.

Mais c’est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin ; le naturel l’emporte sur la politique. J’avais envie de vous gronder de votre paresse depuis le commencement de ma lettre jusqu’à la fin ; mais je me fais trop de violence, et il en faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et moi vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu’il y a d’être avec vous.

2. – À Ménage

À Paris, juin-juillet 1652 ?

Je vous dis encore une fois que nous ne nous entendons point, et vous êtes bien heureux d’être éloquent, car sans cela tout ce que vous m’avez mandé ne vaudrait guère. Quoique cela soit merveilleusement bien arrangé, je n’en suis pourtant pas effrayée, et je sens ma conscience si nette de ce que vous me dites que je ne perds pas espérance de vous faire connaître sa pureté. C’est pourtant une chose impossible, si vous ne m’accordez une visite d’une demi-heure ; et je ne comprends pas par quel motif vous me la refusez si opiniâtrement. Je vous conjure encore une fois de venir ici, et puisque vous ne voulez pas que ce soit aujourd’hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n’y venez, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte, et je vous poursuivrai de si près que vous serez contraint d’avouer que vous avez un peu de tort. Vous me voulez cependant faire passer pour ridicule, en me disant que vous n’êtes brouillé avec moi qu’à cause que vous êtes fâché de mon départ. Si cela était ainsi, je mériterais les Petites-Maisons et non pas votre haine. Mais il y a toute différence, et j’ai seulement peine à comprendre que, quand on aime une personne et qu’on la regrette, il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point, les dernières fois que l’on la voit. Cela est une façon d’agir tout extraordinaire, et comme je n’y étais pas accoutumée, vous devez excuser ma surprise. Cependant je vous conjure de croire qu’il n’y a pas un de ces anciens et nouveaux amis dont vous me parlez, que j’estime ni que j’aime tant que vous. C’est pourquoi, devant que de vous perdre, donnez-moi la consolation de vous mettre dans votre tort, et de dire que c’est vous qui ne m’aimez plus.

CHANTAL.

Monsieur, Monsieur Ménage.

3. – À Pomponne

À Paris, lundi 1er décembre 1664.

Il y a deux jours que tout le monde croyait que l’on voulait tirer l’affaire de M. Foucquet en longueur ; présentement, ce n’est plus la même chose. C’est tout le contraire : on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin Monsieur le Chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs d’accusation, sur quoi il ne donnait pas le loisir de répondre. M. Foucquet a dit : « Monsieur, je ne prétends point tirer les choses en longueur, mais je vous supplie de me donner loisir de répondre. Vous m’interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma réponse ; il m’est important que je parle. Il y a plusieurs articles qu’il faut que j’éclaircisse, et il est juste que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès. » Il a donc fallu l’entendre, contre le gré des malintentionnés ; car il est certain qu’ils ne sauraient souffrir qu’il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur tous les chefs. On continuera de suite, et la chose ira si vite que je crois que les interrogations finiront cette semaine.

Je viens de souper à l’hôtel de Nevers ; nous avons bien causé, la maîtresse du logis et moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétudes qu’il n’y a que vous qui puissiez comprendre, car pour toute la famille du malheureux, la tranquillité et l’espérance y règnent. On dit que M. de Nesmond a témoigné en mourant que son plus grand déplaisir était de n’avoir pas été d’avis de la récusation de ces deux juges, que s’il eût été à la fin du procès, il aurait réparé cette faute, qu’il priait Dieu qu’il lui pardonnât celle qu’il avait faite.

Je viens de recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que tout ce que je puis jamais écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec notre cher solitaire. Il me semble que je le vois et que je l’entends dire ce que vous me mandez. Je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ai dit la Métamorphosede Pierrot en Tartuffe. Cela est si naturellement dit que, si j’avais autant d’esprit que vous m’en croyez, je l’aurais trouvé au bout de ma plume.

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : « Monsieur le maréchal, je vous prie lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu. » Le Roi se mit à rire, et lui dit : « N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat ? – Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. – Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si bonnement ; c’est moi qui l’ai fait. – Ah ! Sire, quelle trahison ! Que Votre Majesté me le rende ; je l’ai lu brusquement. – Non, monsieur le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fît là-dessus, et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

Nous sommes sur le point d’en voir une bien cruelle, qui est le rachat de nos rentes sur un pied qui nous envoie droit à l’hôpital. L’émotion est grande, mais la dureté l’est encore plus. Ne trouvez-vous point que c’est entreprendre bien des choses à la fois ? Celle qui me touche le plus n’est pas celle qui me fait perdre une partie de mon bien.

Mardi 2 décembre.

M. Foucquet a parlé aujourd’hui deux heures entières sur les six millions ; il s’est fait donner audience. Il a dit des merveilles ; tout le monde en était touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait des mines d’improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de bien. Quand M. Foucquet a eu cessé de parler, Pussort s’est levé impétueusement, et a dit : « Dieu merci, on ne se plaindra pas qu’on ne l’ait laissé parler tout son soûl. » Que dites-vous de ces belles paroles ? Ne sont-elles pas d’un fort bon juge ?

On dit que le Chancelier est fort effrayé de l’érysipèle de M. de Nesmond, qui l’a fait mourir ; il craint que ce ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d’un homme qui va paraître devant Dieu, encore serait-ce quelque chose, mais il faut craindre qu’on ne dise de lui comme d’Argant : E mori come visse.

Mercredi 3 décembre.

Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement bien, que plusieurs n’ont pu s’empêcher de l’admirer. M. Renard entre autres a dit : « Il faut avouer que cet homme est incomparable. Il n’a jamais si bien parlé dans le Parlement ; il se possède mieux qu’il n’a jamais fait. » C’était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n’y a rien d’admirable comme tout ce qu’il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de l’interrogation, et je continuerai encore jusqu’au bout.

Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne la chose du monde que je souhaite le plus ardemment ! Adieu, mon cher Monsieur ; priez notre solitaire de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et par modestie, j’y joins madame votre femme.

4. – À Bussy-Rabutin

À Paris, ce jeudi 26ème juillet 1668.

Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre du 9ème de ce mois, et puis notre procès sera fini. Vous m’attaquez doucement, Monsieur le Comte, et me reprochez finement que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu’en récompense je battrai des mains pour votre retour ; en un mot, que je hurle avec les loups, et que je suis d’assez bonne compagnie pour ne pas dédire ceux qui blâment les absents.

Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci. Mon cousin, apprenez donc de moi que ce n’est pas la mode de m’accuser de faiblesse pour mes amis. J’en ai beaucoup d’autres, comme dit Mme de Bouillon, mais je n’ai pas celle-là. Cette pensée n’est que dans votre tête, et j’ai fait ici mes preuves de générosité sur le sujet des disgraciés, qui m’ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux, que je vous dirais bien si je voulais. Je ne crois donc pas mériter ce reproche, et il faut que vous rayiez cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons à vous.

Nous sommes proches, et de même sang. Nous nous plaisons ; nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous avancer de l’argent sur les dix mille écus que vous aviez à toucher dans la succession de Monsieur de Chalon. Vous dites que je vous l’ai refusé, et moi, je dis que je vous l’ai prêté. Car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en est témoin, que mon cœur le voulut d’abord, et que lorsque nous cherchions quelques formalités pour avoir le consentement de Neuchèze, afin d’entrer en votre place pour être payé, l’impatience vous prit ; et m’étant trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d’esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à votre nom, et à la justice même, le plaisir d’être loué de votre ouvrage. Vous savez qu’une dame de vos amies vous obligea généreusement de le brûler. Elle crut que vous l’aviez fait ; je le crus aussi. Et quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet de M. Foucquet et le mien, cette conduite acheva de me faire revenir. Je me raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne. Mais avec quelle sincérité ? vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amitié. Je reviens entêtée de votre société.

Il y eut des gens qui me dirent en ce temps-là : « J’ai vu votre portrait entre les mains de Mme de La Baume, je l’ai vu. » Je ne réponds que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux qui s’amusaient à croire à leurs yeux. « Je l’ai vu », me dit-on encore au bout de huit jours, et moi de sourire encore. Je le redis en riant à Corbinelli ; il reprit le même sourire moqueur qui m’avait déjà servi en deux occasions, et je demeurai cinq ou six mois de cette sorte, faisant pitié à ceux dont je m’étais moquée. Enfin le jour malheureux arriva, où je vis moi-même, et de mes propres yeux bigarrés ce que je n’avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, j’aurais été bien moins étonnée. Je le lus, et je le relus, ce cruel portrait ; je l’aurais trouvé très joli s’il eût été d’une autre que de moi, et d’un autre que de vous. Je le trouvai même si bien enchâssé, et tenant si bien sa place dans le livre, que je n’eus pas la consolation de me pouvoir flatter qu’il fût d’un autre que de vous. Je le reconnus à plusieurs choses que j’en avais ouï dire plutôt qu’à la peinture de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au Palais-Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me conter qu’il fallait qu’on eût fait ce portrait de mémoire, et qu’on l’avait mis là. Je ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis qu’on m’avait donnés, et dont je m’étais moquée. Je trouvai que la place où était ce portrait était si juste que l’amour paternel vous avait empêché de vouloir défigurer cet ouvrage, en l’ôtant d’un lieu où il tenait si bien son coin. Je vis que vous vous étiez moqué et de Mme de Montglas et de moi, que j’avais été votre dupe, que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien innocente, en voyant le retour de mon cœur pour vous et sachant que le vôtre me trahissait ; vous savez la suite.

Être dans les mains de tout le monde, se trouver imprimée, être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable, se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui ? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raisons. Vous avez bien de l’esprit ; je suis assurée que si vous voulez faire un quart d’heure de réflexions, vous les verrez, et vous les sentirez comme moi. Cependant que fais-je quand vous êtes arrêté ? Avec la douleur dans l’âme, je vous fais faire des compliments, je plains votre malheur, j’en parle même dans le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de Mme de La Baume pour en être brouillée avec elle. Vous sortez de prison ; je vous vais voir plusieurs fois. Je vous dis adieu quand je partis pour Bretagne. Je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d’un style assez libre et sans rancune. Et enfin je vous écris encore quand Mme d’Époisses me dit que vous vous êtes cassé la tête.

Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant d’ôter de votre esprit que ce soit moi qui aie tort. Gardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d’une chose qui se fût passée entre deux autres personnes. Que votre intérêt ne vous fasse point voir ce qui n’est pas ; avouez que vous avez cruellement offensé l’amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m’est une chose impossible. Je verbaliserai toujours. Au lieu d’écrire en deux mots, comme je vous l’avais promis, j’écrirai en deux mille, et enfin j’en ferai tant, par des lettres d’une longueur cruelle et d’un ennui mortel, que je vous obligerai malgré vous à me demander pardon, c’est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce.

Au reste, j’ai senti votre saignée. N’était-ce pas le 17ème de ce mois justement ? elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie. Je suis si difficile à saigner que c’est charité à vous de donner votre bras au lieu du mien.

Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d’affaires avec un placet, et je le ferai donner par une amie de ce M. Bidé (car pour moi, je ne le connais point), et j’irai même avec cette amie. Vous pouvez vous assurer que si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon cœur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l’intérêt extrême que j’ai toujours pris à votre fortune ; vous croiriez que ce serait le rabutinage qui en serait la cause, mais non, c’était vous. C’est vous encore qui m’avez causé des afflictions tristes et amères en voyant ces trois nouveaux maréchaux de France. Mme de Villars, qu’on allait voir, me mettait devant les yeux les visites qu’on m’aurait rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu.

La plus jolie fille de France vous fait des compliments. Ce nom me paraît assez agréable ; je suis pourtant lasse d’en faire les honneurs.

5. – À Bussy-Rabutin

Paris, ce mardi 4ème décembre 1668.

N avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie, et ne voulais pas vous tuer à terre ? J’attendais une réponse sur cette belle action, mais vous n’y avez pas pensé ; vous vous êtes contenté de vous relever et de reprendre votre épée comme je vous l’ordonnais. J’espère que ce ne sera pas pour vous en servir jamais contre moi.

Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera de la joie. C’est qu’enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume ; c’est M. de Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son fils, par une bonté extraordinaire, de sorte qu’étant plus riche qu’il n’a jamais été, et se trouvant d’ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvons souhaiter, nous ne le marchandons point comme on a accoutumé de faire ; nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort content de notre alliance ; et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l’archevêque d’Arles son oncle, son autre oncle l’évêque d’Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s’achèvera avant la fin de l’année. Comme je suis une dame assez régulière, je n’ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis, et votre approbation. Le public paraît content, c’est beaucoup ; car on est si sot que c’est quasi sur cela qu’on se règle.

Mais voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez, s’il vous reste un brin d’amitié pour moi. Je sais que vous avez mis au bas du portrait que vous avez de moi, que j’ai été mariée à un gentilhomme breton, honoré des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela n’est pas juste, mon cher cousin. Je suis depuis peu si bien instruite de la maison de Sévigné, que j’aurais sur ma conscience de vous laisser dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion pour étaler leur marchandise. Voici la nôtre :

Quatorze contrats de mariage de père en fils ; trois cent cinquante ans de chevalerie ; les pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne, et bien marqués dans l’histoire ; quelquefois retirés chez eux comme des Bretons ; quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres ; mais toujours de bonnes et de grandes alliances. Celles de trois cent cinquante ans, au bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec, Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sont grands ; ces femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces quatre, ce sont des Guesclin, des Coëtquen, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de leur même maison, des du Bellay, des Rieux, des Bodégat, des Plessis-Tréal, et d’autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu’à Vassé et jusqu’à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m’en croire… Je vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez obliger, de changer votre écriteau, et si vous n’y voulez point mettre de bien, n’y mettez point de rabaissement. J’attends cette marque de votre justice, et du reste d’amitié que vous avez pour moi.

Adieu, mon cher cousin. Donnez-moi promptement de vos nouvelles, et que notre amitié soit désormais sans nuages.

6. – À Madame de Grignan

À Paris, lundi 2 février 1671.

Puisque vous voulez absolument qu’on vous rende votre petite boîte, la voilà. Je vous conjure de conserver et de recevoir, aussi tendrement que je vous le donne, un petit présent qu’il y a longtemps que je vous destine. J’ai fait retailler le diamant avec plaisir, dans la pensée que vous le garderez toute votre vie. Je vous en conjure, ma chère bonne, et que jamais je ne le voie en d’autres mains que les vôtres. Qu’il vous fasse souvenir de moi et de l’excessive tendresse que j’ai pour vous, et par combien de choses je voudrais la pouvoir témoigner en toutes occasions, quoi que vous puissiez croire là-dessus.

7. – À Madame de Grignan

À Paris, le mercredi 11 février 1671.

Je n’en ai reçu que trois, de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur ; il y en a une qui me manque. Sans que je les aime toutes, et que je n’aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n’avoir rien perdu. Je trouve qu’on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j’ai reçues. Elles sont premièrement très bien écrites, et de plus si tendres et si naturelles qu’il est impossible de ne les pas croire. La défiance même en serait convaincue. Elles ont ce caractère de vérité que je maintiens toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que le mensonge demeure accablé sous les paroles sans pouvoir persuader ; plus elles s’efforcent de paraître, plus elles sont enveloppées. Les vôtres sont vraies et le paraissent. Vos paroles ne servent tout au plus qu’à vous expliquer et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l’on ne peut résister. Voilà, ma bonne, comme vos lettres m’ont paru. Mais quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exception ! Vous pourrez juger par là de ce que m’ont fait les choses qui m’ont donné autrefois des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage ; je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire.

Mais je ne veux point que vous disiez que j’étais un rideau qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais ; vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau. Il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection ; nous l’avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu’on m’a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable. Je n’ose plus voir le monde, et quoi qu’on ait fait pour m’y remettre, j’ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens. J’ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j’ai évité les autres. J’ai vu Guitaut et sa femme ; ils vous aiment. Mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignan me vinrent voir hier matin. J’ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit. Nous ne voulûmes point examiner s’il n’eût pas été meilleur pour lui de troubler votre repos que d’en être cause ; nous n’eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit était bon.

Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd’hui ; vous y recevrez une de mes lettres. Je ne vous ai point écrit à Briare. C’était ce cruel mercredi qu’il fallait écrire ; c’était le propre jour de votre départ. J’étais si affligée et si accablée que j’étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième, et ma seconde à Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues. Quand on est fort éloignés, on ne se moque plus des lettres qui commencent par J’ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous aviez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse allait toujours en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi. Alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à m’éloigner aussi de mon côté, et j’en ferai tant que je me trouverai à trois cents. Ce sera une belle distance, et ce sera une chose digne de mon amitié que d’entreprendre de traverser la France pour vous aller voir.

Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le Coadjuteur et vous. Vous savez combien j’ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre vie. Conservez bien ce trésor, ma pauvre bonne. Vous êtes vous-même charmée de sa bonté ; faites-lui voir que vous n’êtes pas ingrate.

Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu’à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu’on vous y fera que vous n’aurez pas le temps de lire tout ceci. Ayez au moins celui de mander toujours de vos nouvelles, et comme vous vous portez, et votre aimable visage que j’aime tant, et si vous vous mettez sur ce diable de Rhône. Vous aurez à Lyon Monsieur de Marseille.

Mercredi au soir.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent. Elle m’a été donnée par un fort honnête homme, que j’ai questionné tant que j’ai pu. Mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma bonne, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m’avoir tant fait pleurer. Ce que vous mandez de M. Busche est original ; cela s’appelle des traits dans le style de l’éloquence. J’en ai donc ri, je vous l’avoue, et j’en serais honteuse, si depuis huit jours j’avais fait autre chose que pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue, ce M. Busche, qui amenait vos chevaux. Je l’arrêtai, et tout en pleurs je lui demandai son nom ; il me le dit. Je lui dis en sanglotant : « Monsieur Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point ; et quand vous l’aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir et me dire de ses nouvelles. Je vous donnerai de quoi boire. » Je le ferai assurément, et ce que vous m’en mandez augmente beaucoup le respect que j’avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ?

Hélas ! ma bonne, vous ne vous trompez pas, quand vous pensez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l’êtes de moi, quoique vous me le paraissiez beaucoup. Si vous me voyiez, vous me verriez chercher ceux qui m’en veulent parler ; si vous m’écoutiez, vous entendriez bien que j’en parle. C’est assez vous dire que j’ai fait une visite d’une heure à l’abbé Guéton, pour parler seulement des chemins et de la route de Lyon. Je n’ai encore vu aucun de ceux qui veulent, disent-ils, me divertir, parce qu’en paroles couvertes, c’est vouloir m’empêcher de penser à vous, et cela m’offense. Adieu, ma très aimable bonne, continuez à m’écrire et à m’aimer ; pour moi, mon ange, je suis tout entière à vous.

Ma petite Deville, ma pauvre Golier, bonjour. J’ai un soin extrême de votre enfant. Je n’ai point de lettres de M. de Grignan ; je ne laisse pas de lui écrire.

8. – À Bussy-Rabutin

À Paris, ce lundi 16ème février 1671.

Mon Dieu, mon cousin, que votre lettre est raisonnable, et que je suis impertinente de vous attaquer toujours ! Vous me faites voir si clairement que j’ai tort que je n’ai pas le mot à dire, mais je suis tellement résolue de m’en corriger que, quand vos lettres désormais devraient être aussi froides qu’elles sont vives, il est certain que je ne vous donnerai jamais sujet de m’écrire sur ce ton-là. Au milieu de mon repentir, à l’heure que je vous parle, il vient encore des aigreurs au bout de ma plume ; ce sont des tentations du diable que je renvoie d’où elles viennent. Le départ de ma fille m’a causé des vapeurs noires ; je prendrai mieux mon temps quand je vous écrirai une autre fois, et de bonne foi je ne vous fâcherai de ma vie.

Encore une fois, j’aime fort que vous vous amusiez à notre belle et ancienne chevalerie ; cela me fait un plaisir extrême. L’Abbé vous prie de lui faire part de votre dessein. Il a fait une litanie des Sévigné ; il veut travailler à nos Rabutin. Écrivez-lui quelque chose qui puisse embellir son histoire. Je ne trouve rien de si proche que d’être d’une même maison ; il ne faut pas s’étonner si l’on s’y intéresse, cela tient dans la moelle des os, au moins à moi. C’est fort bien fait à vous d’avoir tous nos titres ; je suis hors de la famille, et c’est vous qui devez tout soutenir.

Adieu, mon cher cousin ; écrivons-nous un peu sans nous gronder, pour voir comment nous nous en trouverons. Si cela vous ennuie, nous serons toujours sur nos pieds pour nous faire quelque petite querelle d’Allemands sur d’autres sujets, cela s’entend. Ce qui me plaît de tout ceci, c’est que nous éprouvons la bonté de nos cœurs, qui est inépuisable.

9. – À Madame de Grignan

À Paris, 15ème mars 1671.

M. de La Brosse veut que ma lettre l’introduise auprès de vous ; n’est-ce pas se moquer des gens ? Vous savez l’estime et l’amitié que j’ai pour lui. Vous savez que son père est l’un de mes plus anciens amis. Vous savez vous-même le mérite de l’un et de l’autre, et vous avez pour eux tous les sentiments que je voudrais vous inspirer. Vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile. C’est à moi qu’elle est très bonne, car en vérité j’aime à vous écrire. C’est une chose plaisante à observer que le plaisir qu’on prend à parler, quoique de loin, à une personne que l’on aime, et l’étrange pesanteur qu’on trouve à écrire aux autres. Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma journée par vous. Le petit Pecquet était au chevet de mon lit pour un épouvantable rhume, qui sera passé quand vous recevrez cette lettre ; nous parlions de vous, et de là je passe à vous écrire. Je dois passer cette journée avec moins de chagrin que les autres.

Pour hier au soir, j’avais ici assez de gens, et j’étais comme Benserade ; je me faisais un plaisir de ne point coucher avec M. de Ventadour, comme cette pauvre fille qui a eu cet honneur. Vous savez que Benserade ne se consolait de n’être pas M. d’Armagnac, que parce qu’il n’était pas M. de Saint-Hérem. Mais qui me consolera de ne point recevoir de vos lettres ? Je ne comprends rien aux postes ; elles sont déréglées, et ces gens si obligeants, qui partent à minuit pour porter mes lettres, n’ont point assez de soin de me rapporter vos réponses. Nous parlons sans cesse de vos affaires, l’Abbé et moi. Il vous rend compte de tout ; c’est pourquoi je ne vous dis rien. Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit, d’où je tire une conclusion que je vous laisse méditer.

Pour Mme la comtesse de Grignan.

10. – À Madame de Grignan

À Livry, Mardi saint 24ème mars 1671.

Voici une terrible causerie, ma pauvre bonne. Il y a trois heures que je suis ici ; je suis partie de Paris avec l’Abbé, Hélène, Hébert et Marphise, dans le dessein de me retirer pour jusqu’à jeudi au soir du monde et du bruit. Je prétends être en solitude. Je fais de ceci une petite Trappe ; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai dessein d’y jeûner beaucoup par toutes sortes de raisons, marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre et, sur le tout, m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue. Il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose de quelque manière que ce soit. Et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur. Je vous vois ; vous m’êtes présente. Je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent, mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi ; je ne l’ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher ; je n’en puis plus, ma chère bonne. Voilà qui est bien faible, mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut faire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu’elle est écrite. À cela je ne sais point de remède. Elle sert toujours à me soulager présentement, c’est tout ce que je lui demande. L’état où ce lieu ici m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses, mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes qui viennent d’un cœur tout à vous.

À Livry, Jeudi saint 26ème mars.

Si j’avais autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé. J’ai passé ici le temps que j’avais résolu de la manière dont je l’avais imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m’a plus tourmentée que je ne l’avais prévu. C’est une chose étrange qu’une imagination vive, qui représente toutes choses comme si elles étaient encore ; sur cela on songe au présent, et quand on a le cœur comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous ; notre maison de Paris m’assomme encore tous les jours, et Livry m’achève. Pour vous, c’est par un effort de mémoire que vous pensez à moi ; la Provence n’est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J’ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j’ai eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des Ténèbres chantées avec dévotion (je n’avais jamais été à Livry la semaine sainte), un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins, dont vous seriez charmée : tout cela m’a plu. Hélas ! que je vous y ai souhaitée ! Quelque difficile que vous soyez sur les solitudes, vous auriez été contente de celle-ci. Mais je m’en retourne à Paris par nécessité. J’y trouverai de vos lettres, et je veux demain aller à la Passion du P. Bourdaloue ou du P. Mascaron ; j’ai toujours honoré les belles passions. Adieu, ma chère Comtesse. Voilà ce que vous aurez de Livry, j’achèverai cette lettre à Paris. Si j’avais eu la force de ne vous point écrire d’ici, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j’y ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde. Mais, au lieu d’en faire un bon usage, j’ai cherché de la consolation à vous en parler. Ah ! ma bonne, que cela est faible et misérable !

24 mars 1671

Suite. À Paris, ce Vendredi saint, 27 mars.

J’ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres. Je ferai réponse aux hommes quand je ne serai pas du tout si dévote. En attendant, embrassez votre cher mari pour l’amour de moi ; je suis touchée de son amitié et de sa lettre.

Je suis bien aise de savoir que le pont d’Avignon soit encore sur le dos du Coadjuteur. C’est donc lui qui vous y a fait passer, car pour le pauvre Grignan, il se noyait par dépit contre vous ; il aimait autant mourir que d’être avec des gens si déraisonnables. Le Coadjuteur est perdu d’avoir encore ce crime avec tant d’autres.

Je suis très obligée à Bandol de m’avoir fait une si agréable relation. Mais d’où vient, ma bonne, que vous craignez qu’une autre lettre efface la vôtre ? Vous ne l’avez pas relue, car pour moi, qui les lis avec attention, elle m’a fait un plaisir sensible, un plaisir à n’être effacé par rien, un plaisir trop agréable pour un jour comme aujourd’hui. Vous contentez ma curiosité sur mille choses que je voulais savoir. Je me doutais bien que les prophéties auraient été entièrement fausses à l’égard de Vardes. Je me doutais bien aussi que vous n’auriez fait aucune incivilité. Je me doutais bien encore de l’ennui que vous avez, et ce qui vous surprendra, c’est que, quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les narrations, j’ai cru que vous aviez trop d’esprit pour ne pas voir qu’elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je crois aussi qu’il n’y a rien qu’il faille entièrement bannir de la conversation, et qu’il faut que le jugement et les occasions y fassent entrer tour à tour ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous nous dites que vous ne contez pas bien ; je ne connais personne qui attache plus que vous. Ce ne serait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement, mais quand cela est attaché à l’esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je pense qu’on doit être bien aise de s’en acquitter comme vous faites.

Je tremble quand je songe que votre affaire pourrait ne pas réussir. Ah ! ma bonne, il faut que Monsieur le Premier Président fasse l’impossible. Je ne sais plus où j’en suis de Monsieur de Marseille. Vous avez très bien fait de soutenir le personnage d’amie ; il faut voir s’il en sera digne. Il me vient une pointe sur le mot de digne mais je suis en dévotion.

Si j’avais présentement un verre d’eau sur la tête, il n’en tomberait pas une goutte. Si vous aviez vu notre homme de Livry le Jeudi saint, c’est bien pis que toute l’année. Il avait hier la tête plus droite qu’un cierge, et ses pas étaient si petits qu’il ne semblait pas qu’il marchât.

J’ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très belle et très touchante. J’avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue, mais l’impossibilité m’en a ôté le goût ; les laquais y étaient dès mercredi, et la presse était à mourir. Je savais qu’il devait redire celle que M. de Grignan et moi entendîmes l’année passée aux Jésuites, et c’était pour cela que j’en avais envie. Elle était parfaitement belle, et je ne m’en souviens que comme d’un songe. Que je vous plains d’avoir eu un méchant prédicateur ! Mais pourquoi cela vous fait-il rire ? J’ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une fois. « Ennuyez-vous, cela est si méchant. »

Je n’ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très bien avec M. de Grignan ; je ne crois pas avoir témoigné que j’en doutasse. Tout au plus, je souhaitais d’en entendre un mot de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me confirmer une chose que je souhaite avec tant de passion. La Provence ne serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisément les craintes qu’il a de vous y voir languir et mourir d’ennui. Nous avons, lui et moi, les mêmes symptômes. Il me mande que vous m’aimez ; je pense que vous ne doutez pas que ce ne me soit une chose agréable au delà de tout ce que je puis souhaiter en ce monde. Et par rapport à vous, jugez de l’intérêt que je prends à votre affaire. Elle est faite présentement, et je tremble d’en apprendre le succès.

Le maréchal d’Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente en fonds de terre. Il rentre dans tout le bien de ses grands-pères, et ruine tout le Béarn. Vingt familles avaient acheté et revendu ; il faut rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans. C’est une épouvantable affaire pour les conséquences.

Vous êtes méchante de ne m’avoir point envoyé la réponse de Mme de Vaudémont ; je vous en avais priée, et je lui avais mandé. Que pensera-t-elle ?

Adieu, ma très chère. Je voudrais bien savoir quand je ne penserai plus tant à vous et à vos affaires. Il faut répondre :

Comment pourrais-je vous le dire ?

Rien n’est plus incertain que l’heure de la mort.

Je suis fâchée contre votre fille. Elle me reçut mal hier ; elle ne voulut jamais rire. Il me prend quelquefois envie de la mener en Bretagne pour me divertir.

J’envoie aujourd’hui mes lettres de bonne heure, mais cela ne fait rien. Ne les envoyiez-vous pas bien tard quand vous écriviez à M. de Grignan ? Comment les recevait-il ? Ce doit être la même chose. Adieu, petit démon qui me détournez ; je devrais être à Ténèbres il y a plus d’une heure.

Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie lettre.

Je vous remercie de tous les compliments que vous faites. Je les distribue à propos ; on vous en fait toujours cent mille. Vous êtes encore toute vive partout. Je suis ravie de savoir que vous êtes belle ; je voudrais bien vous baiser. Mais quelle folie de mettre toujours cet habit bleu !

Ne soyez point en peine d’Adhémar. L’Abbé fera ce que vous désirez et n’a pas besoin de votre secours ; il s’en faut beaucoup.

Pour Madame la comtesse de Grignan.

11. – À Madame de Grignan

Paris, ce mercredi 6 mai 1671.