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"Lettres d’une Péruvienne", œuvre de
Madame de Graffigny, est un roman épistolaire qui nous plonge dans les réflexions d’une jeune péruvienne, Zilia, capturée et emmenée en France par les Espagnols. À travers ses lettres, elle raconte son émouvante expérience d’exil, sa rencontre avec la culture occidentale et ses interrogations face aux différences culturelles. Son regard extérieur et innocent nous offre une critique subtile de la société française du XVIIIe siècle.
Ce roman explore des thèmes comme la condition des femmes, l’exotisme, et le choc des cultures. À travers les yeux de Zilia, le lecteur découvre une vision critique de l’Europe et ses coutumes, tout en offrant un regard neuf sur les valeurs occidentales. La fraîcheur de la narratrice et la beauté de ses lettres permettent une immersion dans un monde à la fois étrange et familier.
L’œuvre aborde aussi la question de l'émancipation féminine dans un contexte où les femmes étaient souvent limitées dans leurs droits et libertés. Zilia, en tant que personnage central, devient ainsi un porte-voix de réflexion pour les lecteurs du XVIIIe siècle, mais également pour les lecteurs contemporains qui trouveront des échos dans ses observations sociales.
"Lettres d’une Péruvienne" est un roman émouvant et captivant, qui interroge la notion de civilisation et les rapports entre le monde occidental et les peuples étrangers. Un ouvrage essentiel pour ceux qui s'intéressent aux questionnements sociaux et culturels du XVIIIe siècle.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Madame de Graffigny (1695-1758) était une romancière et dramaturge française du XVIIIe siècle. Elle est surtout connue pour son roman épistolaire "Lettres d’une Péruvienne", qui critique les conventions sociales et les rapports entre les cultures. Actrice importante des salons littéraires, elle a écrit de nombreuses pièces de théâtre et œuvres littéraires, abordant souvent des questions sociales et politiques. Son travail a été apprécié pour son esprit et sa réflexion sur la condition féminine et les différences culturelles.
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Seitenzahl: 172
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Lettres d'une Péruvienne
Françoise de Graffigny
– 1758 –
AVERTISSEMENT.
Si la vérité, qui s’écarte du vraisemblable, perd ordinairement son crédit aux yeux de la raison, ce n’est pas sans retour ; mais pour peu qu’elle contrarie le préjugé, rarement elle trouve grace devant son Tribunal.
Que ne doit donc pas craindre l’Éditeur de cet Ouvrage, en présentant au Public les Lettres d’une jeune Péruvienne, dont le stile & les pensées ont si peu de rapport à l’idée médiocrement avantageuse qu’un injuste préjugé nous a fait prendre de sa nation.
Enrichis par les précieuses dépouilles du Perou, nous devrions au moins regarder les habitans de cette partie du monde, comme un peuple magnifique ; & le sentiment de respect ne s’éloigne gueres de l’idée & de la magnificence.
Mais toujours prévenus en notre faveur, nous n’accordons du mérite aux autres nations, non seulement qu’autant que leurs mœurs imitent les nôtres, mais qu’autant que leur langue se raproche de notre idiome. Comment peut-on être Persan.
Nous méprisons les Indiens ; à peine accordons-nous une ame pensante à ces peuples malheureux, cependant leur histoire est entre les mains de tout le monde ; nous y trouvons par tout des monumens de la sagacité de leur esprit, & de la solidité de leur philosophie.
L’apologiste de l’humanité & de la belle nature a tracé le crayon des mœurs Indiennes dans un Poëme dramatique, dont le sujet a partagé la gloire de l’éxécution.
Avec tant de lumieres répandues sur le caractere de ces peuples, il semble que l’on ne devroit pas craindre de voir passer pour une fiction des Lettres originales, qui ne font que déveloper ce que nous connoissons déjà de l’esprit vif & naturel des Indiens ; mais le préjugé a-t-il des yeux ? Rien ne rassure contre son jugement, & l’on se seroit bien gardé d’y soumettre cet Ouvrage, si son Empire étoit sans borne.
Il semble inutile d’avertir que les premieres Lettres de Zilia ont été traduites par elle-même : on devinera aisément, qu’étant composées dans une langue, & tracées d’une maniere qui nous sont également inconnues, le recueil n’en seroit pas parvenu jusqu’à nous, si la même main ne les eût écrites dans notre langue.
Nous devons cette traduction au loisir de Zilia dans sa retraite. La complaisance qu’elle a eu de les communiquer au Chevalier Déterville, & la permission qu’il obtint enfin de les garder, les a fait passer jusqu’à nous.
On connoîtra facilement aux fautes de Grammaire & aux négligences du stile, combien on a été scrupuleux de ne rien dérober à l’esprit d’ingénuité qui regne dans cet Ouvrage. On s’est contenté de suprimer (sur tout dans les premieres Lettres) un nombre de termes & de comparaisons Orientales, qui étoient échapées à Zilia, quoi qu’elle sçût parfaitement la Langue Françoise lorsqu’elle les traduisoit ; on n’en a laissé que ce qu’il en falloit pour faire sentir combien il étoit nécessaire d’en retrancher.
On a cru aussi pouvoir donner une tournure plus intelligible à de certains traits metaphisiques, qui auroient pû paroître obscurs, mais sans rien changer au fond de la pensée. C’est la seule part que l’on ait à ce singulier Ouvrage.
LETTRE PREMIÉRE.
Aza ! mon cher Aza ! les cris de ta tendre Zilia, tels qu’une vapeur du matin, s’exhalent & sont dissipés avant d’arriver jusqu’à toi ; en vain je t’appelle à mon secours ; en vain j’attens que ton amour vienne briser les chaînes de mon esclavage : hélas ! peut-être les malheurs que j’ignore sont-ils les plus affreux ! peut-être tes maux surpassent-ils les miens !
La ville du Soleil, livrée à la fureur d’une Nation barbare, devroit faire couler mes larmes ; mais ma douleur, mes craintes, mon désespoir, ne sont que pour toi.
Qu’as-tu fait dans ce tumulte affreux, chere ame de ma vie ? Ton courage t’a-t-il été funeste ou inutile ? Cruelle alternative ! mortelle inquiétude ! ô, mon cher Aza ! que tes jours soient sauvés, & que je succombe, s’il le faut, sous les maux qui m’accablent !
Depuis le moment terrible (qui auroit dû être arraché de la chaîne du tems, & replongé dans les idées éternelles) depuis le moment d’horreur où ces Sauvages impies m’ont enlevée au culte du Soleil, à moi-même, à ton amour ; retenue dans une étroite captivité, privée de toute communication, ignorant la Langue de ces hommes féroces, je n’éprouve que les effets du malheur, sans pouvoir en découvrir la cause. Plongée dans un abîme d’obscurité, mes jours sont semblables aux nuits les plus effrayantes.
Loin d’être touchés de mes plaintes, mes ravisseurs ne le sont pas même de mes larmes ; sourds à mon langage, ils n’entendent pas mieux les cris de mon désespoir.
Quel est le peuple assez féroce pour n’être point émû aux signes de la douleur ? Quel desert aride a vû naître des humains insensibles à la voix de la nature gémissante ? Les Barbares ! Maîtres Dyalpor1 fiers de la puissance d’exterminer, la cruauté est le seul guide de leurs actions. Aza ! comment échapperas-tu à leur fureur ? où es-tu ? que fais-tu ? si ma vie t’est chere, instruis-moi de ta destinée.
Hélas ! que la mienne est changée ! comment se peut-il, que des jours si semblables entr’eux, ayent par rapport à nous de si funestes différences ? Le tems s’écoule ; les ténébres succédent à la lumiere ; aucun dérangement ne s’apperçoit dans la nature ; & moi, du suprême bonheur, je suis tombée dans l’horreur du désespoir, sans qu’aucun intervalle m’ait préparée à cet affreux passage.
Tu le sçais, ô délices de mon cœur ! ce jour horrible, ce jour à jamais épouvantable, devoit éclairer le triomphe de notre union. À peine commençoit-il à paroître, qu’impatiente d’exécuter un projet que ma tendresse m’avoit inspiré pendant la nuit, je courus à mes Quipos2 & profitant du silence qui régnoit encore dans le Temple, je me hâtai de les nouer, dans l’espérance qu’avec leur secours je rendrois immortelle l’histoire de notre amour & de notre bonheur.
À mesure que je travaillois, l’entreprise me paroissoit moins difficile ; de moment en moment cet amas innombrable de cordons devenoit sous mes doigts une peinture fidelle de nos actions & de nos sentimens, comme il étoit autrefois l’interprête de nos pensées, pendant les longs intervalles que nous passions sans nous voir.
Toute entiere à mon occupation, j’oubliois le tems, lorsqu’un bruit confus réveilla mes esprits & fit tressaillir mon cœur.
Je crus que le moment heureux étoit arrivé, & que les cent portes3 s’ouvroient pour laisser un libre passage au soleil de mes jours ; je cachai précipitamment mes Quipos sous un pan de ma robbe, & je courus au-devant de tes pas.
Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! Jamais son souvenir affreux ne s’effacera de ma mémoire.
Les pavés du Temple ensanglantés ; l’image du Soleil foulée aux pieds ; nos Vierges éperduës, fuyant devant une troupe de soldats furieux qui massacroient tout ce qui s’opposoit à leur passage ; nos Mamas4 expirantes sous leurs coups, dont les habits brûloient encore du feu de leur tonnerre ; les gémissemens de l’épouvante, les cris de la fureur répandant de toute part l’horreur & l’effroi, m’ôterent jusqu’au sentiment de mon malheur.
Revenue à moi-même, je me trouvai, (par un mouvement naturel & presque involontaire) rangée derriere l’autel que je tenois embrassé. Là, je voyois passer ces barbares ; je n’osois donner un libre cours à ma respiration, je craignois qu’elle ne me coûtât la vie. Je remarquai cependant qu’ils ralentissoient les effets de leur cruauté à la vue des ornemens précieux répandus dans le Temple ; qu’ils se saisissoient de ceux dont l’éclat les frappoit davantage ; & qu’ils arrachoient jusqu’aux lames d’or dont les murs étoient revêtus. Je jugeai que le larcin étoit le motif de leur barbarie, & que pour éviter la mort, je n’avois qu’à me dérober à leurs regards. Je formai le dessein de sortir du Temple, de me faire conduire à ton Palais, de demander au Capa Inca5 du secours & un azile pour mes Compagnes & pour moi ; mais aux premiers mouvemens que je fis pour m’éloigner, je me sentis arrêter : ô, mon cher Aza, j’en frémis encore ! ces impies oserent porter leurs mains sacriléges sur la fille du Soleil.
Arrachée de la demeure sacrée, traînée ignominieusement hors du Temple, j’ai vû pour la premiere fois le seüil de la porte Céleste que je ne devois passer qu’avec les ornemens de la Royauté6 ; au lieu de fleurs qui auroient été semées sous mes pas, j’ai vû les chemins couverts de sang & de carnage ; au lieu des honneurs du Trône que je devois partager avec toi, esclave sous les loix de la tyrannie, enfermée dans une obscure prison ; la place que j’occupe dans l’univers est bornée à l’étendue de mon être. Une natte baignée de mes pleurs reçoit mon corps fatigué par les tourmens de mon ame ; mais, cher soutien de ma vie, que tant de maux me seront legers, si j’apprends que tu respires !
Au milieu de cet horrible bouleversement, je ne sçais par quel heureux hazard j’ai conservé mes Quipos. Je les posséde, mon cher Aza, c’est le trésor de mon cœur, puisqu’il servira d’interprête à ton amour comme au mien ; les mêmes nœuds qui t’apprendront mon existence, en changeant de forme entre tes mains, m’instruiront de mon sort. Hélas ! par quelle voie pourrai-je les faire passer jusqu’à toi ? Par quelle adresse pourront-ils m’être rendus ? Je l’ignore encore ; mais le même sentiment qui nous fit inventer leur usage, nous suggerera les moyens de tromper nos tyrans. Quel que soit le Chaqui7 fidéle qui te portera ce précieux dépôt, je ne cesserai d’envier son bonheur. Il te verra, mon cher Aza ; je donnerois tous les jours que le Soleil me destine pour jouir un seul moment de ta présence.
1Nom du Tonnerre.
2Un grand nombre de petits cordons de différentes couleurs dont les Indiens se servoient au défaut de l’écriture pour faire le payement des Troupes & le dénombrement du Peuple. Quelques Auteurs prétendent qu’ils s’en servoient aussi pour transmettre à la postérité les Actions mémorables de leurs Incas.
3Dans le Temple du Soleil il y avoit cent portes, l’Inca seul avoit le pouvoir de les faire ouvrir.
4Espéce de Gouvernantes des Vierges du Soleil.
5Nom générique des Incas regnans.
6Les Vierges consacrées au Soleil, entroient dans le Temple presque en naissant, & n’en sortoient que le jour de leur mariage.
7Messager.
LETTRE DEUXIÉME.
Que l’arbre de la vertu, mon cher Aza, répande à jamais son ombre sur la famille du pieux Citoyen qui a reçu sous ma fenêtre le mystérieux tissu de mes pensées, & qui l’a remis dans tes mains ! Que Pachammac8 prolonge ses années, en récompense de son adresse à faire passer jusqu’à moi les plaisirs divins avec ta réponse.
Les trésors de l’Amour me sont ouverts ; j’y puise une joie délicieuse dont mon ame s’enyvre. En dénouant les secrets de ton cœur, le mien se baigne dans une Mer parfumée. Tu vis, & les chaînes qui devoient nous unir ne sont pas rompues ! Tant de bonheur étoit l’objet de mes desirs, & non celui de mes espérances.
Dans l’abandon de moi-même, je craignois pour tes jours ; le plaisir étoit oublié, tu me rends tout ce que j’avois perdu. Je goûte à longs traits la douce satisfaction de te plaire, d’être louée de toi, d’être approuvée par ce que j’aime. Mais, cher Aza, en me livrant à tant de délices, je n’oublie pas que je te dois ce que je suis. Ainsi que la rose tire ses brillantes couleurs des rayons du Soleil, de même les charmes qui te plaisent dans mon esprit & dans mes sentimens, ne sont que les bienfaits de ton génie lumineux ; rien n’est à moi que ma tendresse.
Si tu étois un homme ordinaire, je serois restée dans le néant, où mon sexe est condamné. Peu esclave de la coutume, tu m’en as fait franchir les barrieres pour m’élever jusqu’à toi. Tu n’as pû souffrir qu’un être semblable au tien, fût borné à l’humiliant avantage de donner la vie à ta postérité. Tu as voulu que nos divins Amutas9 ornassent mon entendement de leurs sublimes connoissances. Mais, ô lumiere de ma vie, sans le desir de te plaire, aurois-je pû me resoudre d’abandonner ma tranquille ignorance, pour la pénible occupation de l’étude ? Sans le desir de mériter ton estime, ta confiance, ton respect, par des vertus qui fortifient l’amour & que l’amour rend voluptueuses ; je ne serois que l’objet de tes yeux ; l’absence m’auroit déjà effacée de ton souvenir.
Mais, hélas ! si tu m’aimes encore, pourquoi suis-je dans l’esclavage ? En jettant mes regards sur les murs de ma prison, ma joie disparoît, l’horreur me saisit, & mes craintes se renouvellent. On ne t’a point ravi la liberté, tu ne viens pas à mon secours ; tu es instruit de mon sort, il n’est pas changé. Non, mon cher Aza, au milieu de ces Peuples féroces, que tu nommes Espagnols, tu n’es pas aussi libre que tu crois l’être. Je vois autant de signes d’esclavage dans les honneurs qu’ils te rendent, que dans la captivité où ils me retiennent.
Ta bonté te séduit, tu crois sincéres, les promesses que ces barbares te font faire par leur interprête, parce que tes paroles sont inviolables ; mais moi qui n’entends pas leur langage ; moi qu’ils le trouvent pas digne d’être trompée, je vois leurs actions.
Tes Sujets les prennent pour des Dieux, ils se rangent de leur parti : ô mon cher Aza, malheur au peuple que la crainte détermine ! Sauve-toi de cette erreur, défie-toi de la fausse bonté de ces Étrangers. Abandonne ton Empire, puisque l’Inca Viracocha10 en a prédit la destruction.
Achette ta vie & ta liberté au prix de ta puissance, de ta grandeur, de tes trésors ; il ne te restera que les dons de la nature. Nos jours seront en sûreté.
Riches de la possession de nos cœurs, grands par nos vertus, puissans par notre modération, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre & de notre tendresse.
Tu seras plus Roi en régnant sur mon ame, qu’en doutant de l’affection d’un peuple innombrable : ma soumission à tes volontés te fera jouir sans tyrannie du beau droit de commander. En t’obéïssant je ferai retentir ton Empire de mes chants d’allégresse ; ton Diadême11 sera toujours l’ouvrage de mes mains, tu ne perdras de ta Royauté que les soins & les fatigues.
Combien de fois, chere ame de ma vie, tu t’es plaint des devoirs de ton rang ? Combien les cérémonies, dont tes visites étoient accompagnées, t’ont fait envier le sort de tes Sujets ? Tu n’aurois voulu vivre que pour moi ; craindrois-tu à présent de perdre tant de contraintes ? Ne serois-je plus cette Zilia, que tu aurois préférée à ton Empire ? Non, je ne puis le croire, mon cœur n’est point changé, pourquoi le tien le seroit-il ?
J’aime, je vois toujours le même Aza qui régna dans mon ame au premier moment de sa vûe ; je me rappelle sans cesse ce jour fortuné, où ton Pere, mon souverain Seigneur, te fit partager, pour la premiere fois, le pouvoir réservé à lui seul, d’entrer dans l’intérieur du Temple12 ; je me représente le spectacle agréable de nos Vierges, qui, rassemblées dans un même lieu, reçoivent un nouveau lustre de l’ordre admirable qui régne entr’elles : tel on voit dans un jardin l’arrangement des plus belles fleurs ajouter encore de l’éclat à leur beauté.
Tu parus au milieu de nous comme un Soleil Levant, dont la tendre lumiere prépare la sérénité d’un beau jour : le feu de tes yeux répandoit sur nos joues le coloris de la modestie, un embarras ingénu tenoit nos regards captifs ; une joie brillante éclatoit dans les tiens ; tu n’avois jamais rencontré tant de beautés ensemble. Nous n’avions jamais vû que le Capa-Inca : l’étonnement & le silence régnoient de toutes parts. Je ne sçais quelles étoient les pensées de mes Compagnes ; mais de quels sentimens mon cœur ne fut-il point assailli ! Pour la premiere fois j’éprouvai du trouble, de l’inquiétude, & cependant du plaisir. Confuse des agitations de mon ame, j’allois me dérober à ta vûe ; mais tu tournas tes pas vers moi, le respect me retint.
Ô, mon cher Aza, le souvenir de ce premier moment de mon bonheur me sera toujours cher ! Le son de ta voix, ainsi que le chant mélodieux de nos Hymnes, porta dans mes veines le doux frémissement & le saint respect que nous inspire la présence de la Divinité.
Tremblante, interdite, la timidité m’avoit ravi jusqu’à l’usage de la voix ; enhardie enfin par la douceur de tes paroles, j’osai élever mes regards jusqu’à toi, je rencontrai les tiens. Non, la mort même n’effacera pas de ma mémoire les tendres mouvemens de nos ames qui se rencontrerent, & se confondirent dans un instant.
Si nous pouvions douter de notre origine, mon cher Aza, ce trait de lumiere confondroit notre incertitude. Quel autre, que le principe du feu, auroit pû nous transmettre cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue & sentie, avec une rapidité inexplicable ?
J’étois trop ignorante sur les effets de l’amour pour ne pas m’y tromper. L’imagination remplie de la sublime Théologie de nos Cucipatas13, je pris le feu qui m’animoit pour une agitation divine, je crus que le Soleil me manifestoit sa volonté par ton organe, qu’il me choisissoit pour son épouse d’élite : j’en soupirai, mais après ton départ, j’examinai mon cœur, & je n’y trouvai que ton image.
Quel changement, mon cher Aza, ta présence avoit fait sur moi ! tous les objets me parurent nouveaux ; je crus voir mes Compagnes pour la premiere fois. Qu’elles me parurent belles ! je ne pus soutenir leur présence ; retirée à l’écart, je me livrois au trouble de mon ame, lorsqu’une d’entr’elles, vint me tirer de ma rêverie, en me donnant de sujets de m’y livrer. Elle m’apprit qu’étant ta plus proche parente, j’étois destinée à être ton épouse, dès que mon âge permettroit cette union.
J’ignorois les loix de ton Empire14, mais depuis que je t’avois vû, mon cœur étoit trop éclairé pour ne pas saisir l’idée du bonheur d’être à toi. Cependant loin d’en connoître toute l’étendue ; accoutumée au nom sacré d’épouse du Soleil, je bornois mon à te voir tous les jours, à t’adorer, à t’offrir des vœux comme à lui.
C’est toi, mon aimable Aza, c’est toi qui comblas mon ame de délices en m’apprenant que l’auguste rang de ton épouse m’associeroit à ton cœur, à ton trône, à ta gloire, à tes vertus ; que je jouirois sans cesse de ces entretiens si rares & si courts au gré de nos desirs, de ces entretiens qui ornoient mon esprit des perfections de ton ame, & qui ajoutoient à mon bonheur la délicieuse espérance de faire un jour le tien.
Ô, mon cher Aza combien ton impatience contre mon jeunesse, qui retardoit notre union, étoit flatteuse pour mon cœur ! Combien les deux années qui se sont écoulées t’ont paru longues, & cependant que leur durée a été courte ! Hélas, le moment fortuné étoit arrivé ! quelle fatalité l’a rendu si funeste ? Quel Dieu punit ainsi l’innocence & la vertu ? ou quelle Puissance infernale nous a séparés de nous-mêmes ? L’horreur me saisit, mon cœur se déchire, mes larmes inondent mon ouvrage. Aza ! mon cher Aza !…
8Le Dieu créateur, plus puissant que le Soleil.
9Philosophes Indiens.
10Viracocha étoit regardé comme un Dieu : il passoit pour constant parmi les Indiens, que cet Inca avoit prédit en mourant que les Espagnols détrôneroient un de ses descendans.
11Le Diadême des Incas, étoit une espéce de frange. C’étoit l’ouvrage des Vierges du Soleil.
12L’Inca régnant avoit seul le droit d’entrer dans le Temple du Soleil.
13Prêtres du Soleil.
14Les loix des Indiens obligeoient les Incas d’épouser leurs sœurs, & quand ils n’en auroient point, de prendre pour femme la premiere Princesse du Sang des Incas, qui étoit Vierge du Soleil.
LETTRE TROISIÉME.
C’e
