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Si ces lettres, voire confessions orales, sont écrites de l'autre côté du monde, dans une maison de retraite, elles sont avant tout un hymne à la vie et à ses fenêtres, entre-ouvertes sur des réflexions variées telle que notre société comme elle va et ne va pas, les relations humaines, notre relation au temps, nos émotions, nos contradictions... L'histoire se situe à Bruxelles. Hélène, suite à son AVC, a été "placée" par sa fille Jeanne. Ce bouleversement sera l'occasion pour Hélène de faire des va et vient entre le présent et le passé avec, notamment, l'évocation d'êtres aimés comme ses parents et grands-parents, et son grand amour, Pierre. Un retour aussi sur soi où le futur apparaît en pointillés et où la vie trouve une tonalité plus juste, tissée entre ombres et lumières, raison et sentiments, dérision, amour et humour.
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Seitenzahl: 201
Veröffentlichungsjahr: 2019
« Lorsque notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. »
Saint Paul
Ô ma fille, si tu savais… si tu savais toutes les paroles mortes en moi et qui s’entassent comme des os. Cela me rappelle ces fosses communes que l’on avait visitées ensemble près de Phnom Pen ; tu te souviens ? Le Cambodge. Tu disais que tu aimais « brûler les terres avec moi ». Nous en avons dévoré, des kilomètres ! En train, en bus, en tuk-tuk… Et maintenant, regarde comme je suis, un cimetière de mots, une gisante qui attend qu’on vienne la laver.
Je préférerais que tu renonces à me voir. Je n’aime pas ce regard hésitant que tu as pour moi, comme si tu dansais entre la pitié et la volonté de bien faire. Oui, je sais bien, il te reste de l’amour. J’ai beau être devenue cette moitié de femme, je suis toujours ta mère. Mais il y a ces frontières désormais : toi dehors, moi, dedans ; toi la visiteuse… Comme si une partie du genre humain n’était que l’étranger qui entre et sort à sa guise. Tu comprends ? Espérons que oui, même si tu es de l’autre côté de la barrière.
Remarque, tu me diras que nous, les vieux, qu’on ait deux jambes, deux bras, ou plus que la moitié, cela ne change pas grand-chose. « Le Grand Manitou », comme tu l’appelles, nous a classés. Il est bien embêté, d’ailleurs, avec ce mamy boom qui donne des cheveux gris à notre cher petit royaume ! Je me demande si dans dix ans, il y aura encore assez de murs pour nous mettre derrière. Peut-être que l’on fera des échanges : entre le Sud et le Nord, jeunes contre vieux…
Ah là là ! pauvre Hélène, il ne te reste plus que ta tête pour divaguer ! Heureusement que tu as la télévision qui met un peu le holà. Elle m’est d’ailleurs précieuse, cette télévision ; elle me sert de diversion quand l’ennemi surgit.
Hé oui, ma fille, tu es aussi l’ennemie, au même titre que les autres… Intelligente et sensible comme tu l’es, je suis sûre que tu comprends. Coffre-fort sans clé, ville-forteresse… C’est l’impression que je dois donner à ceux qui cherchent à me prendre d’assaut, et tu en fais partie.
Je t’aime, ma Jeanne, je t’aime tellement que mon corps, s’il pouvait t’embrasser, exploserait en morceaux ! Mais que veux-tu, le mal est fait, le destin a posé cette ligne infranchissable entre nous. Tu pourras te donner toutes les peines du monde, jeter la télévision par la fenêtre, c’est ainsi.
Rassure-toi, je ne te mettrai jamais à la porte, même si c’est un jeu que nous jouons. Je suis lâche, comme tout le monde… Au moins, je demeure lucide, c’est déjà ça.
Si tu m’avais vue hier après-midi, je n’en menais pas large. De toute façon, la journée avait mal commencé…. Mes « protections », comme ils disent, étaient trempées, et le café, aussi froid que ces deux aides-soignantes venues faire ma toilette. À peine un regard, et hop ! je les ai vues au-dessus de moi, en train de me triturer le corps comme si elles faisaient les poussières. Et pour couronner le tout, elles parlaient roumain.
La Roumanie, tu te rends compte ! Ce beau pays que nous avons visité il y a une dizaine d’années et qui nous avait tant marquées. Tu étais veuve, déjà, et tu parlais de cette contrée comme d’un tableau folklorique où les petites églises en bois poussent à la vitesse des fleurs. Les vieilles dames aussi étaient mignonnes ; on aurait dit des poupées avec leurs jupes et leurs socquettes, qui dépassaient de leurs sabots.
Te souviens-tu ? Nous avions le sentiment de vivre quarante ans en arrière… Ah ! c’est certain, ce voyage dans le temps nous avait rafraîchi l’âme. Rajeunies tout court, d’ailleurs… Aujourd’hui, avec l’Europe, je me demande ce que tout cela est devenu…
En tout cas, ces deux filles ne manquent pas de culot : m’ignorer à ce point ! Comme si j’étais une descente de lit !
Bon, j’exagère un peu. Elles doivent aussi avoir leurs raisons, ces filles. Après tout, c’est tout juste si elles parlent français, et elles vivent sans doute loin de leur famille. Mais quand même, cette dureté dans les gestes… De quoi, de qui donc se défendent-elles ? Je ne voudrais surtout pas que leur petit cœur se fende en me regardant.
Enfin, bref, pour revenir à l’après-midi, à seize heures pile, j’étais remise au lit, dans ce cercueil, avec seulement la sonnette pour me rattacher au reste des vivants. « Un navire naufragé sur une bande de sable », voilà ce que je t’aurais répondu si j’avais eu la parole et si tu m’avais posé la question.
Quant à la télévision, elle était bien allumée, mais pas sur la bonne chaîne, et il fallait que je tire sur ma nuque pour voir l’écran ! Alors, je me suis contentée du bruit et des coups de feu qui me sortaient de ma torpeur, quand ce n’étaient pas les minauderies de la publicité. Heureusement, l’hiver m’a un peu aidée : à cinq heures, il faisait noir et j’imaginais tout le monde chez soi, sous les couvertures, un peu comme une armée de soldats en déroute, résignée à regagner ses tranchées.
***
Toi, ma Jeanne, telle que je te connais, tu devais être dehors. Je sais combien tu aimes marcher, et ce n’est ni la nuit ni quelques flocons de neige qui vont t’arrêter.
Déjà petite, tu crapahutais partout : on devait te tenir à l’œil, ton père et moi. Tu étais comme un jeune chien qui tirait sur sa laisse, le nez toujours en l’air pour humer l’aventure.
Ah, tu nous en as fait voir ! Combien de fois nous t’avons perdue dans les grands magasins, les supermarchés, sur la plage… Tiens, je me souviens, à Ostende, quand tu n’étais pas plus haute que trois pommes : tu allais systématiquement te cacher derrière les bateaux en nous racontant, qu’un jour, tu serais marin comme ton grand-père.
La mer, on a cela dans le sang, nous les Riot ! Elle est cette liberté retrouvée qui circule dans nos veines… La mer… Je donnerais père et mère pour la revoir, rien qu’une fois. Une seule fois me retrouver face à elle et lui parler comme je te parle, ma fille.
Cette nuit, d’ailleurs, j’ai chaviré plusieurs fois, mouillée de la tête aux pieds dans des sueurs froides. Mais cela n’avait rien à voir avec l’océan et ses fonds marins. C’était un cauchemar, j’en suis sûre. J’ai rêvé que l’on m’avait coupé la langue et qu’on la présentait sur un plat argenté, entre quelques feuilles de laitue pour le décorum. Tu te rends compte ? Ma propre langue comme un plat du dimanche ! Au moment où tu allais prendre ta fourchette pour piquer dedans, je me suis réveillée en sursaut et j’ai cherché la sonnette à tâtons mais sans succès.
De toute façon, qu’aurait fait l’infirmière de garde ? Elle ne m’aurait sûrement pas dorlotée comme j’en aurais eu besoin. C’est drôle comme l’enfant qu’on a été n’est jamais loin de soi, finalement. Cette nuit-là, j’aurais juré que j’avais six ans, une fillette…
Oh ! je te vois venir, ma fille ! Tu vas me demander pourquoi j’ai parlé de famille alors que celle-ci est réduite à peau de chagrin. Hé bien, figure-toi qu’il y avait ton père, et ta grand-mère aussi, la femme du marin. Une maman un peu floue pour moi : elle parlait si peu, et puis…
Je la vois encore, assise sur la bite, attendant papa. Lui, l’horizon, elle, l’ancre ; lui toujours sur le départ, et elle, à l’arrivée.
Pauvre maman ! Elle était prête à sacrifier toute son existence pour un homme qui se confondait avec la mer. Une vie de plus noyée dans l’océan… Elle était si discrète, jamais un ton plus haut ou une parole de trop, comme une mer à marée basse, au fond.
Il faut croire que son destin n’a pas été si mauvais puisque celui-ci en a décidé autrement… C’est dommage que tu ne l’aies pas connue, son pâle sourire t’aurait plu. Cela me rappelle la chanson : « Les Flamandes dansent sans rien dire, sans rien dire aux dimanches dansants, les Flamandes dansent sans rien dire, les Flamandes, ça n’est pas causant » !
Ah, mesdames ! Si vous pouviez plutôt m’apporter Ostende sur un plateau. Je n’ai que faire de ces trois grammes de beurre et de confiture servis sur de la mie sans croûte et qui a dû dormir toute la nuit dans la cuisine.
J’imagine que ces tartines datent d’hier soir. Comment auriez-vous eu le temps ? Je vous entends : à sept heures, vous êtes là, dans le couloir, fraîchement débarquées de votre bus, train, ou voiture, en train de vous affairer pour le « car wash » de l’étage. Non, ce mot ne vient pas de moi. Qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est pas parce qu’on a perdu la langue qu’on a perdu les oreilles. Je vous écoute, je n’ai pratiquement que ça à faire d’ailleurs. D’un côté, la télévision ; de l’autre, vos conversations – enfin, quand vous parlez français ! C’est comme cela que j’arrive à me tenir à peu près droite…
***
Aujourd’hui, le silence me fait si peur… Le silence des livres aussi. Pourtant, avant mon accident vasculaire, je lisais. Il m’arrivait même de confier quelques passages à mon piano…
Que veux-tu, j’ai toujours pensé que la beauté devait être partagée, alors, avec la solitude… J’aurais d’ailleurs bien aimé qu’il me réponde de temps en temps, ce piano, qu’il y eût des doigts sur le clavier. Enfin, il était là, c’était le principal !
Tiens, j’entends du bruit ; c’est justement le déjeuner : un croissant pour le dimanche, mais pas d’Ostende en vue. Tu vois ma fille, il n’y a pas d’âge pour rêver ; surtout quand on se fait vieux, on a plus le temps.
— Bonjour, madame Riot. Vous avez bien dormi ?
Ah ! celle-ci m’a l’air assez aimable. Elle a aussi l’accent roumain mais le sourire en plus ; elle va peut-être me réconcilier avec son pays.
Voilà, jeune demoiselle ; pour vous, j’acquiesce de la tête, je ne voudrais pas que vous me preniez pour une malpolie ou une aigrie ; pour une fois que quelqu’un du personnel s’adresse à moi. Évidemment, je vous mens ; mais comment vous raconter mon cauchemar ? Et puis, entre nous, est-ce que cela vous intéresserait vraiment ? C’est gentil aussi de m’aider à m’asseoir sur le lit. Je vous avoue que je suis gênée : avec ces sueurs et cette urine qui colle à mes fesses, on se sent peu de chose.
Vous me direz sans doute que vous êtes là pour ça, que vous avez l’habitude… mais moi pas ! J’ai toujours mis un point d’honneur à changer de petite culotte une fois par jour, alors vous imaginez, c’est aussi ma féminité qui en prend un coup. Vous êtes déjà partie ? À très vite j’espère, votre visage m’est sympathique.
Je sais ce que tu penses, ma Jeanne, qu’il faut se méfier des apparences : Pol Pot avait bien une bonne tête… Brrr ! quand je repense à ces camps et à cet arbre contre lequel on frappait les bébés pour les exterminer, cela fait vraiment froid dans le dos.
On demande aux gens d’être un peu plus humains. Si c’est ça l’humanité ! Sans parler d’un idéal, quand on voit à quoi cela peut mener… Je n’ai jamais compris pourquoi on mettait l’enfer sous la terre. Il est bien là, avec nous ; enfin, je veux dire, en nous.
Tiens, voilà que je philosophe, maintenant. Et pourquoi pas ? Les aveugles ont l’ouïe aiguisée, les muets comme moi se mettent à penser tout haut… Je ne sais si l’on perd au change, mais la nature tend toujours à rééquilibrer les choses. Notre bonne mère Nature… Au fond, elle ne veut que notre bien, et nous lui voulons du mal sans le vouloir. Elle est bien patiente avec nous, en tout cas…
Ah ! voilà de la visite. C’est pour venir faire la dame de la chambre 511 ? Hé bien, vous en avez mis du temps, il est bientôt dix heures.
Zut ! c’est encore une autre, une rousse assez forte. Comme elle est grande ! À la voir, tu dirais que c’est la femme du géant Gulliver.
— Allez, madame ; finie la grasse matinée ! Je vous fais votre toilette, et hop ! en avant pour le fauteuil.
Et hop ! Comme c’est joliment dit… De ses gros doigts boudinés, elle n’a plus qu’à me soulever, et hop ! j’atterris sur le fauteuil roulant placé près de la fenêtre.
Mais le jardin ne m’intéresse pas, c’est la télévision qu’il faut allumer ! D’ailleurs, qu’y a-t-il dans ce jardin ? De la neige, voilà tout ; partout de la neige avec des arbres nus, désossés. Ils font pitié à voir, ces arbres… Je ne donne pas cher de leur peau, si tant est qu’ils en aient une !
Ma pauvre Hélène, j’ai l’impression que tu deviens folle. Comme si tu n’avais jamais vu un arbre en hiver ! De loin, on dirait un marronnier, et à côté, peut-être un cerisier, ou un prunier. J’ai entendu dire que les arbres fruitiers étaient les arbres favoris des enfants, justement parce qu’ils donnent des fruits.
Tu te souviens de notre cerisier à Ostende, ma Jeanne ? Quand tu étais petite, pendant les vacances, tu allais lui parler tous les matins. Ton grand-père t’avait confié la mission de t’en occuper, et moi, je t’observais de loin : comme tu étais drôle avec ton air sérieux de maître d’école, en train de lui raconter des histoires de petite fille, je suppose…
Sacré papa ! Il aurait tant voulu être emporté par la mer. Et pour finir, c’est une chute du haut de l’échelle qui l’a emporté à l’hôpital. Des fractures multiples, cela ne pardonne pas à cet âge. De toute façon, la mer n’aurait plus voulu de lui. On sait comment on commence, et encore…
En tout cas, j’ai été bien bichonnée ce matin : la Rousse n’a pas lésiné sur le savon. Comme c’est dimanche, elle doit penser que j’aurai peut-être une visite.
J’entends déjà l’ordre du jour : tous sur le pont avec seaux d’eau et produits de récurage ! Inspection des familles dans quelques heures. Rassurez-vous, mesdames, messieurs, l’honneur sera sauf ! En plus, j’ai eu droit à l’eau de Cologne Saint-Michel ; c’est le grand nettoyage de printemps !
Bon. Je parle, je parle, et le temps… ne passe pas. Incroyable quand même, je n’ai jamais autant parlé de ma vie. Et moi qui pensais que le bavardage intérieur, ce n’était bon que pour les intellectuels et les charlatans quand ça sort de la tête…
Eh bien voilà, à quatre-vingts ans, on n’a pas fini d’en apprendre sur soi et sur la vie comme elle va ou ne va pas. Mon Dieu, que j’ai l’air bête sur ce fauteuil, à ne rien faire… J’aurais dû demander un peigne à la Rousse, cela m’aurait occupée.
Je me demande bien à quoi je ressemble, d’ailleurs. Le dernier jour où je me suis regardée dans un miroir, c’était quand, déjà ? Sûrement avant l’accident. Je m’en souviendrais, sinon. En même temps, à la seule idée de me voir, j’ai peur. C’est peut-être idiot mais c’est comme ça. J’ai toujours fait plus jeune que mon âge ; en général, on me donne facilement dix ans de moins.
Cela doit être dans nos gènes… Déjà, ma mère charmait avec son air poupon. Je m’en rappelle comme si c’était hier : sa tête dans l’encadrement de la fenêtre, avec des cheveux blonds et fins bien rangés, de bonnes joues roses, et des yeux bleus, très grands, qui se posaient sur vous comme l’on fait un câlin. Le reste, je ne m’en souviens plus vraiment : des formes maternelles, des fesses comme des vagues… Il faut toujours qu’elle s’efface derrière papa…
Que sont-ils devenus maintenant ? Des étoiles ? des ondes ? des esprits voyageurs ? Seul Dieu le sait. Si cela se trouve, ils sont là, autour de moi… ou ils sont ces arbres dans le jardin, à qui je pourrais parler…
Parler aux arbres…Tiens, pourquoi pas ? Après tout, ils ont l’air disposés à m’écouter. Et puis, ils ne bougent pas, c’est un grand avantage. Je pourrais leur faire quelques confidences… Ma tête devient si grosse, et mon cœur, si lourd.
Toi, ma Jeanne, tu as tes peintures et ta sculpture. Mais moi, que me reste-t-il à part ces arbres ? Tu me répondras : « Et le piano ? Pourquoi ne veux-tu plus du piano ? ». Hé bien, figure-toi que je n’ai pas la réponse. Ou plutôt si : le piano ici, dans cette chambre qui n’est pas la mienne, qui ne sera jamais la mienne, ça ne va pas. Voilà ; c’est pour cela qu’il doit rester à sa place, pour garder un peu de moi là-bas.
Oh ! je ne suis pas naïve, je me doute bien qu’un jour ou l’autre, tu vas vendre mon appartement. Le « Bon Repos », cela coûte cher, il faut aller chercher l’argent là où il se trouve. Promets-moi alors que tu prendras le piano chez toi ; promets-le moi !
Tu te souviens, petite, tu faisais tes gammes comme un devoir d’école en me reprochant de te tyranniser. Que veux-tu, j’ai eu le tort de te rêver musicienne… Tu n’as pas d’enfant, tu ne peux pas comprendre.
C’est peut-être le piano qui ne s’est pas laissé apprivoiser… Au moins, tu auras essayé. En tout cas, tu ne te gênais pas pour lui donner des noms d’oiseau à ce piano. Il t’arrivait même d’être très familière avec lui. « Saleté de casserole », tu l’appelais, « notes à la noix », « casse-oreilles »… J’ai beau avoir les cheveux gris, j’ai une mémoire fidèle ; et je m’en souviens d’autant plus que j’exigeais que tu lui fasses des excuses ! On ne s’en prend pas à plus petit que soi, surtout quand ce « plus petit » ne peut parler.
Moi, par exemple, quand je tapais, c’était d’égal à égal. Je suis peut-être allée un peu fort avec ton père mais il l’avait bien cherché. À force d’aller ramasser des maîtresses dans son club de bowling, il devait bien s’attendre à ce que je le jette à la rue avec ses cigarettes, ses phrases galantes… et ses caleçons !
***
Cela va faire plus de trente ans aujourd’hui, et il a fallu que cet idiot se fasse renverser par une voiture. Paix à son âme. Je ne souhaitais pas sa mort, tu sais, même si, au fond, il était malheureux parce qu’il voulait revenir.
On ne corrige pas un chat de gouttière, et ton père, c’était tout à fait cela. Toujours à faire des frasques par ci par là ; il ne pouvait pas s’empêcher d’aller mettre son nez partout où il y avait une femme. Il l’avait dit, d’ailleurs, la veille de nos fiançailles : « Un jour, les femmes me perdront ! ». Le mariage symbolisait pour lui la chute à laquelle l’homme ne pouvait échapper.
J’aurais dû graver cette phrase sur mon alliance. Cinq ans après ta naissance, il allait déjà fricoter deux-trois fois par semaine avec le sempiternel prétexte, « La réunion s’est terminée tard ». Que veux-tu, les hommes manquent d’imagination ; ou peut-être qu’ils sont paresseux…
Ne t’en fais pas, ma Jeanne, tu demeures l’enfant de l’amour, le pont sur lequel, ton père et moi, nous avions rendez-vous les soirs de lune. Simplement, le conte n’a pas duré longtemps : disons quatre, cinq ans, avec des échauffourées et des réconciliations sur l’oreiller.
L’espèce humaine n’est pas tendre, tu le sais bien : elle aime avec des coups et des paroles qui ne s’effacent pas ; elle aime tout court, c’est sa façon à elle…
Ah ! voilà les cloches qui sonnent, la messe est sans doute terminée. À Ostende, pendant les vacances, j’aimais bien accompagner papa à l’église. On priait pour l’âme des marins ; « L’âme des pêcheurs, disait-il en riant, parce que les marins pêchent doublement ! ». Cher papa… Pour lui, qui avait de l’humour avait beaucoup d’amour. « L’humour, expliquait-il, c’est la joie du cœur, la plus grande marque de générosité quand on l’utilise avec amour ». Il blaguait maman gentiment, sans doute dans l’espoir de lui retirer ce masque rigide et légèrement mélancolique.
On dit qu’il faut se méfier de l’eau qui dort. Faut-il aussi se méfier de la sève qui coule à l’intérieur de votre tronc ? Hé bien, chers arbres, vous n’allez pas me croire : figurez-vous que maman a pris la mer, elle aussi. Mais pas pour aller naviguer, non ; pour partir convoler à New York avec un Canadien fraîchement débarqué chez nous lors de la Libération !
Septembre 1944, j’avais neuf ans, je m’en souviens comme si c’était hier… Maman, si floue, tout à coup, devient nette : elle pleure, me serre dans ses bras, et me demande « Pardon » avec un sourire radieux que je n’oublierai jamais. J’étais petite, et pourtant, je ne lui en ai jamais voulu, parce que, pour la première fois, elle était heureuse.
Nous sortions de la guerre. Nous avions vécu les bombardements jour et nuit, les éclats d’obus, les tirs de la DCA, la quasi-famine, la reddition en 40 avec le soulagement de voir arriver les premières garnisons de soldats allemands, qui allaient enfin nous ravitailler. C’était l’occupation, et la Wehrmacht était notre nourrice. « Populations abandonnées, proclamait-elle, faites confiance à l’armée allemande ! ». On vivait toujours comme des ombres mais au grand jour, avec, inscrits sur les affiches, le cours du mark, les horaires de couvre-feu…
Mon père, quant à lui, n’avait pas cédé : capitaine dans la marine marchande, il avait rejoint l’Angleterre aux côtés des pêcheurs et du Corps de Marine pour intégrer la section belge de la Royal Navy, toujours en lutte contre l’Axe du Mal.
Ironie du sort, papa n’avait pas fait que nettoyer la mer et l’Escaut des mines flottantes, il avait aussi et surtout participé au débarquement de Normandie.
Après, tout s’est passé très vite. Je vous avoue, chers arbres, que j’ai un peu de mal à remettre mes souvenirs en ordre. Je me vois encore dans le compartiment du train, en partance pour Bruxelles, ma main de petite fille dans celle de mon père, rugueuse mais rassurante puisqu’elle me promettait un avenir plus confortable dans la maison de mes grands-parents paternels.
***
— J’apporte le dîner. Je le mets devant vous, sur la tablette.
Déjà ? C’est encore la grande Rousse. Quelle peur elle m’a fait ! Je ne l’avais pas entendue frapper. Heureusement que je ne suis pas cardiaque.
— Ah oui ! il faut que j’vous coupe votre viande, sinon vous aurez du mal.
Merci, mademoiselle, c’est bien de l’avoir remarqué. J’aimerais bien connaître votre prénom mais je n’arrive pas à le lire sur votre blouse. Dommage qu’on ne fasse pas les présentations, surtout si nous sommes amenées à nous revoir.
— Voilà ! bon appétit, et vous sonnez si vous avez besoin !
J’ai besoin d’un verre de vin rouge en tout cas ! Trop tard, elle tourne déjà le dos. Les dos, tiens, c’est ce qu’on présente le mieux dans cette maison. Où est-elle, cette sonnette ? Ah oui, à ma droite. Il faut aussi que j’appelle pour qu’on m’installe devant la télévision.
Ça va bientôt être le journal ; j’aime bien m’informer même si je ne suis pas toujours tout. Il me faudrait un mode d’emploi… Il faut dire aussi que ça défile vite. Comme les Belges, tiens, qu’est-ce qu’on les voit défiler en ce moment ! Enfin, cela peut se comprendre… Mes parents se sont battus pour obtenir les premiers congés payés, et depuis, on a fait un sacré chemin ; il ne faudrait donc pas en perdre un bout.
Bien que… Je me souviens aussi de papa, en train de râler, l’été, parce qu’avec les congés de 36, la « Reine des Plages » se laissait envahir par les gens de la capitale et que, bientôt, il faudrait louer sa place ! Quant à moi, j’en profitais beaucoup mieux : je jouais à cache-cache dans les cabines de bain avec les petits Bruxellois.
En même temps, à écouter le gouvernement, il y a des abus et ce sont toujours les mêmes qui payent. Au fond, je me demande qui a inventé cette idée d’égalité. Les mêmes droits pour tous, je veux bien, mais l’égalité… Deux poids plume pour peser dans la balance, la nature n’y retrouverait pas ses petits. Et puis qu’est-ce qu’on s’ennuierait ! Ah ! revoilà la Rousse.
— Vous avez de la chance, j’étais encore au cinquième. Qu’est-ce qui se passe ?
De la chance ? Quel toupet ! C’est justement mon droit que de sonner, un droit d’être humain et de citoyenne !
Heureusement, elle comprend vite : elle a tourné mon fauteuil roulant face à la télévision, a pris la télécommande, et elle s’est même assise quelques minutes sur mon lit parce qu’il y avait un sondage auprès des jeunes qui l’intéressait.
D’après la Mutualité socialiste, six jeunes sur dix sont en situation précaire, et beaucoup se préoccupent plus d’avoir un travail bien rémunéré qu’un travail qui leur plaise.
« Ils parlent comme ma fille, s’est exclamée la Rousse ; c’est d’abord le salaire qui compte si on veut réussir à construire une famille ! ». Ce à quoi j’ai répondu par un haussement d’épaules et en prenant ma fourchette. Purée de pommes de terre avec rôti de porc… C’est bien parce que j’ai un peu faim ; tant pis pour la soupe, elle est déjà froide. Du reste, sa couleur caca d’oie ne donne pas envie.
Et les un quart de rescapés de la Shoah, ceux qui vivent en Israël, en dessous du seuil de pauvreté, est-ce qu’on en parle, de ceux-là ?
Les jeunes sont pessimistes pour leur avenir, la justice, les politiques… Oui, et bien quoi ? Ce n’est pas une surprise. Chaque époque a son fléau et son cahier de doléances.
Tiens, cela par contre, je n’avais jamais entendu : « Il serait temps de créer une allocation universelle ». Cela sonne bien, certes, mais de quel ciel va-t-elle tomber, cette allocation ?
Je suis sûre que cette idée plairait bien à ton amie Françoise. Elle ne serait pas un tantinet communiste, celle-là… ? Vous allez me dire qu’il en faut, des rêveurs. C’est un peu comme Saint Pierre, il a posé la première pierre… Une église, deux églises, trois églises… et qui s’écroulent par la faute des hommes, comme d’habitude, parce que dès qu’on met des murs…
Enfin, je les plains quand même, ces jeunes : à les entendre, on croirait qu’ils vont se laisser noyer dans la débâcle et que, cette fois-ci, il n’y aura ni sauveur ni Saint-Esprit pour les repêcher. Dommage qu’il n’y ait pas un dieu de la Société ; il aurait sûrement son petit succès, celui-là, avec un nombre incalculable de cierges autour de ses pieds.
Ne vous méprenez pas, chers arbres ; je suis bien consciente que la société, c’est nous, et qu’on a qu’à prendre le taureau par les cornes. Mais vous savez comme moi que le taureau est puissant et qu’il nous tire au gré de nos caprices…
— N’oubliez pas votre dessert. Bon après-midi !
