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Dans Libre arbitre, Marcel revient sur son parcours incroyable de près de 1.000 matches arbitrés, sur ses plus grandes fiertés mais aussi ses profondes déceptions dans le monde du foot. Il en profite pour dévoiler une multitude d’anecdotes étonnantes sur sa vie personnelle, sur les coulisses du monde du foot, de l'arbitrage ou de La Tribune. Il se remémore aussi, avec émotion, le difficile combat que son épouse et lui ont mené contre le Covid-19. Un témoignage émouvant, sincère et sans langue de bois. Du Marcel tout craché !
À PROPOS DE L'AUTEUR
En une vie, Marcel Javaux a embrassé plusieurs carrières dans l’univers du football, mais toujours avec un seul but : servir le ballon rond. Il a été joueur, puis arbitre pendant 28 ans (y compris en D1) et enfin chroniqueur télé sur les antennes de la RTBF. Chez les Javaux, le football est virus familial : son père Auguste, boulanger à Villance, était arbitre avant lui et ses quatre frères sont eux, aussi, tombés dans la marmite de l’arbitrage. Son franc-parler et ses avis sans concession lui ont parfois joué des tours. Mais Marcel a toujours défendu ses idées et, contre vents et marées, une vision positive du sport et du fair-play. Son parcours étonnant a amené cet Ardennais d'origine sur les terrains, de la province du Luxembourg jusqu'à Moscou en passant par les pelouses de D1 belge. Lui permettant de côtoyer les plus grandes personnalités du foot…
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Seitenzahl: 234
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Que se disent inévitablement deux Ardennais, amateurs des plaisirs de la vie, lorsqu’ils se rencontrent ? Réponse : « Qu’est-ce que tu bois ? »
Des discussions de comptoir sur le thème du foot, parfois animées, j’en ai connu plus d’une dans les « after » de La Tribune où se télescopaient plus ou moins joyeusement les avis des présentateurs, des journalistes, des invités et des analystes. Autour d’un Orval, la province de Luxembourg y était systématiquement représentée avec Marcel, moi et tous ceux qui, parmi ses amis, montaient au fil des années à Bruxelles pour l’escorter jusqu’à l’ouverture de cette page arbitrage qui fut l’un des piliers de l’émission. Un incontournable, même, passé de la case pittoresque du pigeonnier de Benjamin Deceuninck à une position bien en vue au milieu des chroniqueurs, pas toujours très disciplinés, il faut bien l’admettre. C’est dire la pertinence de la bonne parole arbitrale prêchée par cet ancien flic qui a rarement dû jouer au gendarme pour s’imposer au milieu du brouhaha.
Marcel, c’est tout un poème pour certains. Mais pour le cerner, il faut prendre la peine d’aller au-delà de la caricature, comme tous ceux qui l’apprécient l’ont fait. Le personnage est tout aussi attachant que l’ancien arbitre est compétent. Et vice versa. Je l’avais quitté sur l’herbe verte des pelouses de D1 à mon retour d’Angleterre et je l’ai retrouvé sur le synthétique d’un plateau TV reconstituant l’esprit et l’atmosphère des stades devant lesquels il n’a jamais tremblé.
Son coup de sifflet si sûr a continué à résonner bien après sa carrière d’arbitre : capable de bondir de son siège en une seconde pour une agression impunie ou, au contraire, un carton rouge trop vite dégainé par ce qu’il estimait être un « pistolero du sifflet » sans une once de psychologie. Marcel est avant tout un grand professionnel, maîtrisant son sujet comme très peu de ses anciens collègues qui ont tenté de se reconvertir dans ce rôle de funambule des lendemains de week-ends mais avec bien moins de succès.
Décortiquer, expliquer, vulgariser, remettre dans le contexte… pour mieux trancher. Et nous faire comprendre qu’une toute petite seconde d’hésitation ou, au contraire, un excès de précipitation sont certes susceptibles de modifier le cours d’un match mais peuvent surtout changer la vie d’un homme. Un homme en noir, appelé à décider seul. Et à assumer par la suite. Toujours seul.
Mine de rien, de semaine en semaine, Marcel a réussi à faire entrer l’arbitrage dans le salon de dizaines de milliers de téléspectateurs chaque lundi soir. Et ce n’est pas la plus mince de ses prouesses. Il a aussi conquis les cœurs par son enracinement dans une vie simple, faite des joies et des peines de monsieur et madame Tout le Monde.
Last but not least, il est parvenu à ébranler les consciences bien-pensantes avec son parler vrai, ses mots à lui et ses formules qui font mouche. Au prix, certes, de quelques petits excès de langage qui lui ont été très vite pardonnés au nom de l’élan du cœur. Et je suis bien placé pour le savoir depuis un certain Belgique-Japon où le but de Nacer Chadli pour signer le 3-2 m’a fait sortir de ma réserve.
Comme je te l’ai souvent dit et redit, en plateau ou hors-champ des caméras : Marcel, tu es unique ! Aujourd’hui, je te l’écris, bordel !
Avec toute mon affection,Philippe Albert
Plus de 50 ans dans le foot. Cinquante-deux pour être précis. C’est énorme. Mais tous ceux qui atteignent ce cap n’écrivent pas un livre pour autant. Pour certains, il serait cependant dommage de ne pas revenir sur cette aventure. Marcel Javaux fait partie de ceux-là.
D’abord parce qu’il affiche cette longévité impressionnante dans l’arbitrage : 28 ans sifflet en bouche (ou plutôt en main, pour ne pas siffler trop rapidement…) dont onze en Division 1, six ans en tant que membre formateur de la Commission Centrale des Arbitres (CCA) et, enfin, treize saisons aux émissions foot de la RTBF où il était le visage et la voix de l’arbitrage.
Ensuite parce qu’il a aussi touché à d’autres facettes du foot : il a notamment été membre puis président du Comité provincial du Luxembourg – l’instance qui gère le foot en province de Luxembourg – et il a présidé l’Entente Sportive Villance, le club de son village natal.
Enfin, parce qu’il allie humour et franc-parler, deux atouts essentiels pour rendre ses souvenirs agréables à lire. Ces expériences de terrain et ce rôle en télé lui ont en effet valu une multitude d’expériences heureuses et malheureuses qui sont aujourd’hui autant d’anecdotes à raconter.
Marcel Javaux a donc sorti ses cartons. Pas le rouge, ni même le jaune. Il a fouillé dans ses caisses d’archives. Dans les deux petits carnets qu’il a retrouvés, on ne lit pas les noms de joueurs avertis ou exclus, mais la liste impressionnante de tous les matches que l’ancien arbitre a sifflés. Près de 1000 rencontres – dont environ 150 en Division 1 belge – consignées rigoureusement dans des colonnes avec la date, les équipes en présence, la division et le score. Le tout accompagné çà et là de petits commentaires signés Marcel et parfois agrémentés de coupures de presse.
En nous ouvrant les portes de son domicile, à Six-Planes, tonton Marcel nous plonge dans son passé. Et ce plongeon n’a rien d’une simulation : c’est de l’authentique, du vécu. Raconté sans langue de bois. Tantôt teinté d’un sourire, tantôt d’un coup de gueule.
Bonne lecture !David De Myttenaere Twitter et Instagram : @d_demyttenaere
Extraits de mon carnet reprenant toutes les rencontres arbitrées, de février 1973 à mai 2001
Je m’appelle Marcel Javaux. Je suis né le 19 février 1956 à Villance (province de Luxembourg), au-dessus de la boulangerie de mes parents, Auguste Javaux et Marie-Louise Duchêne. Je suis le deuxième d’une famille de quatre garçons. Dans notre maison, ça respirait le football : mon papa y a joué pendant des années avant de devenir arbitre vers l’âge de 40 ans. Avant de fouler les terrains en tant qu’arbitre, j’ai d’abord été joueur. J’ai commencé le football dans la cour de récré de mon école primaire, l’école communale de Villance, avec la fameuse règle « trois corners, un penalty ». Je me souviens aussi d’avoir passé des heures à shooter contre la porte de la grange de ma grand-mère maternelle Hortense, ce qui avait le don de l’énerver.
Balle au pied, je me prenais pour Roger Claessen, la légende du Standard. Cela en étonnera plus d’un mais, oui, j’étais supporter des « Rouches » quand j’étais gamin. Le frère de ma maman était un acharné du Standard. Il m’a emmené plusieurs fois à Sclessin, écharpe rouge et blanche autour du cou, dans la vieille tribune debout, dos au terril. Il me plaçait sur les marches derrière une barrière pour éviter que je ne sois renversé, bousculé ou écrasé par les plus sauvages. C’était l’époque de René Hauss, Léon Jeck, Jacky Beurlet, Nico Dewalque, Roger Claessen, Léon Semmeling… Papa, lui, était plutôt « Mauve », comme deux de mes frères.
Aujourd’hui, je ne suis plus supporter d’un club en particulier. J’ai perdu cette sympathie pour le Standard le jour où un membre du club, présent en tribune d’honneur, m’a craché dessus lors d’un retour au vestiaire après un match que j’avais arbitré. Et puis quand on connaît très bien le milieu, on a du mal à être acharné d’un club comme certains peuvent l’être. Cela ne m’empêche pas d’être supporter des clubs belges lorsqu’ils jouent en Coupe d’Europe ou d’être un grand fan des Diables Rouges, évidemment.
J’ai signé ma première affiliation le 6 août 1968, à l’âge de 12 ans. Mon parrain et grand-père maternel, Joseph Duchêne, m’a emmené chez Camille Godard, qui était le big boss du FC Wallonia Libin. À cette époque-là, Libin était un des seuls clubs de l’entité ; l’Entente Sportive Villance n’existait pas encore. Ma carte d’affiliation en poche, je suis rentré chez moi avec une paire de chaussures, des bas et un maillot… que je n’ai pas quitté pour dormir la nuit suivante.
J’ai donc joué à Libin. Notre terrain était en pente, certes, mais la pelouse était belle comparée à celles des autres clubs de la province de Luxembourg. Le plus souvent, nous jouions sur des champs de patates, mais mon père me disait que je ne devais pas me plaindre. Quand lui jouait en Troisième Provinciale, à Anloy, on évacuait les vaches du terrain juste avant le coup d’envoi et la surface était parsemée de bouses : quand un joueur taclait en blanc, il se relevait en vert… Leurs vestiaires étaient de vieilles cabanes en bois sans eau ni électricité. Et pour se laver après le match, c’était à la bassine.
Moi, quand j’ai commencé à Libin, c’était le début des vestiaires en dur. Nous étions très bien pris en charge. Le formateur des jeunes s’appelait Théo Beunekens. Nous avions une belle équipe. En 1969-1970, nous avons même été champions en Cadets, les U15 actuels. Comme j’étais grand pour mon âge, on me mettait un peu partout en fonction des circonstances. Quand nous étions menés, on me faisait passer en attaque. Un peu comme Daniel Van Buyten, l’ancien défenseur des Diables Rouges, mais avec nettement moins de talent dans mon chef, sinon je n’aurais jamais été arbitre. Je jouais plus souvent comme gardien de but que comme joueur de champ. C’est à ce poste, entre les perches, que j’ai terminé ma carrière de joueur.
Équipe des cadets régionaux du FCW Libin, championne en 1970 (troisième en haut à droite)
Je n’avais pas les qualités pour devenir gardien en Première Provinciale et j’étais déçu de ne pas avoir du temps de jeu en équipe première à Libin. Un jour, mon père, qui venait me voir en Réserves ou en Juniors, m’a dit : « Tu n’auras jamais ta place. Fais comme moi, viens arbitrer. Tu verras, c’est une belle école de vie, cela te fera du bien. » Dès mes 16 ans, j’ai arrêté de jouer, car on ne pouvait pas être joueur et arbitre en même temps, et j’ai suivi la formation d’arbitre donnée par Léon Moureau à l’Institut Saint-Joseph de Saint-Hubert.
À l’époque, Léon était le vice-président de la Commission provinciale d’arbitrage du Luxembourg (CPA Lux). Après mon papa, qui m’a mis le pied à l’étrier, qui m’a corrigé et formé pendant de nombreuses années, c’est Léon qui a été mon père spirituel, mon parrain dans l’arbitrage. Il m’a fait grandir en province. Il venait m’examiner chaque année. Il analysait mes prestations en étant attentif à des critères comme la personnalité, le coup de sifflet, la condition physique, le placement et les déplacements, la connaissance des lois du jeu, l’autorité, la communication, etc. En plus du rapport officiel qu’il adressait à la CPA, il m’envoyait des courriers manuscrits, avec une calligraphie impeccable, qui étaient de véritables analyses psychologiques. Dans un de ces courriers, il m’avait écrit en substance : « Si tu fais attention à bien gérer ta grande gueule et si tu écoutes les conseils qu’on te donne, on fera de toi un arbitre international. » J’avais 18, 19 ans, j’arbitrais en Deuxième Provinciale. On peut dire que c’était un visionnaire.
À l’époque, on ne pouvait pas arbitrer avant d’avoir fêté son dix-septième anniversaire. J’ai eu 17 ans le 19 février 1973 et j’ai sifflé mon premier match quelques jours plus tard seulement. Une rencontre de Cadets entre Awenne et l’Olympic Saint-Hubert, deux clubs qui ont maintenant disparu. C’est le premier match que j’ai noté dans mes petits carnets qui reprennent quasiment toutes les rencontres que j’ai arbitrées. Mon commentaire à l’époque : « Une journée fantastique ! » Je me souviens de ce match parce que j’étais accompagné par Pierre Barvaux, un ami de papa qui était aussi membre de la CPA Lux. C’était une grande fierté. Pour fêter l’événement, il m’avait offert un cadeau que je possède toujours : un petit sanglier de Saint-Hubert en bronze sur un socle en marbre. J’ai été privilégié durant ma formation : j’ai toujours été très bien encadré. Papa me suivait de près, il venait voir mes matches. Il ne m’a jamais dit que j’avais fait une bonne prestation, mais quand il commençait sa phrase par C’est nin mô mais… (« Ce n’est pas mal mais… »), je savais que cela voulait dire que j’avais été bon. Le dimanche midi, à l’apéro et pendant le repas, la petite cuillère devenait le centre-avant, la fourchette, c’était l’ailier et ainsi de suite. Nous parlions du match, des lois du jeu, etc. Comme je l’ai déjà dit, nous étions baignés dans le foot.
Rapport d’évaluation par Léon Moureau suite à mon premier match en P1
Rapport d’évaluation rédigé par Monsieur Moureau
Lettre de nomination dans le cadre des arbitres de la province de Luxembourg
Je n’étais pas seul dans la marmite. Nous étions quatre frères et nous avons tous été arbitres. Papa a officié jusqu’en Première Provinciale avant d’intégrer la Commission provinciale d’arbitrage en tant que membre formateur. Jean-Luc, l’aîné, est allé jusqu’en Deuxième Provinciale puis il a arrêté car il est parti étudier à l’Université catholique de Louvain : arbitrer en province de Luxembourg devenait trop compliqué pour lui. Le troisième, Robert, a sifflé jusqu’en Division 3 et il était aux portes de la Division 2 quand il a décidé de mettre un terme à sa carrière arbitrale pour des raisons privées. Il a tout de même dirigé une rencontre en Division 2, à Boom-Genk en 1992-1993 : à la 8e minute de jeu, il avait remplacé un arbitre qui avait simulé une blessure car il ne voulait pas être examiné par le membre de la Commission Centrale des Arbitres présent dans la tribune… Robert a aussi officié comme juge de ligne pour moi en Division 2 à Geel-Boom en 1988, à Seraing-Lommel en 1989 ou à Harelbeke-Courtrai en 1990 ainsi qu’en Division 1, à Waregem-Lommel en mai 1993 pour le tout dernier match de sa carrière.
Rencontre à Courtrai avec mon frère Robert et mon ami Raymond Allice en tant que juges de ligne. Coup d’envoi donné par Jean-Marie Pfaff. À nos côtés, le regretté Gaston Verlinde, délégué des arbitres
Le quatrième de la fratrie, Philippe, a sifflé jusqu’en Première Provinciale. Il était candidat pour monter en Promotion, mais il a arrêté parce qu’il a repris la boulangerie familiale, à Villance, et les deux activités étaient totalement incompatibles. Mais si Philippe avait continué, nous aurions pu nous retrouver à trois en Divisions supérieures, ce qui aurait été assez unique en son genre.
Les cinq arbitres : Philippe, Marcel, Robert, papa et Jean-Luc
Et ma maman dans tout cela, me demanderez-vous ? C’était une acharnée ! Quand mon frère aîné jouait en Troisième Provinciale à l’ES Villance et que maman allait l’encourager, elle s’excitait sur le bord du terrain. Elle se serait battue pour défendre son fils. Quand j’étais à côté d’elle et qu’elle s’énervait trop, j’allais me mettre de l’autre côté du terrain. Moi, elle n’est pas souvent venue me voir arbitrer. Pas parce qu’elle ne voulait pas. Mais vu que papa venait le plus souvent assister à mes matches, il fallait que maman reste à la boulangerie pour s’occuper de la clientèle. Elle n’intervenait pas non plus dans les débats que nous avions sur le football. Mais c’est à elle que je me confiais pour raconter mes conneries et elle jouait l’intermédiaire auprès de papa pour que je ne me fasse pas trop engueuler.
Papa, c’était un caractère ! Une forte personnalité, très autoritaire. Il ne fallait pas faire un pas de travers car on avait vite compris : il nous est arrivé de prendre une bonne baffe. Maintenant, les enfants portent plainte contre leurs parents quand cela arrive…
Maman n’a pas rigolé tous les jours non plus avec mon père. Il n’acceptait pas la contradiction, il devait tout le temps avoir raison. Par moments, c’était pénible. Encore plus quand il avait bu un verre… C’était un couple à l’ancienne : ils s’adoraient mais ils s’engueulaient souvent. Et comme ils travaillaient ensemble à la boulangerie, ils n’avaient jamais un moment pour décompresser. Ils ont bossé toute leur vie pour que nous soyons bien, pour nous gâter.
Nous n’avons jamais manqué de rien. Même au début, quand ils n’avaient pas beaucoup de moyens, ils se démenaient pour nous offrir ce que nous voulions. Pour la Saint-Nicolas, par exemple, papa achetait un vieux vélo qu’il remettait lui-même à neuf. Nous étions tellement fiers que nous faisions le tour du village pour le montrer à tout le monde.
Dans ses plus belles années, papa gérait trois activités de front avec sa boulangerie, sa porcherie de 200 porcs et les livraisons d’aliments pour bestiaux. Sans compter la gestion des animaux que nous avions à l’arrière de la boulangerie : des poules, des canards, des oies, des cochons, etc. Il a trimé comme une bête. Il disait toujours : « Moi, je travaille pour mes enfants. Et je travaillerai pour qu’ils aient chacun leur maison. » Quand mes parents sont décédés, ils nous ont laissé cinq baraques !
J’ai commencé mes humanités en internat à l’Institut Saint-Michel à Neufchâteau. Je ne m’y suis pas plu du tout. Je préférais travailler avec papa à la boulangerie. Je n’étais pas plus con qu’un autre mais j’étais fainéant. Et comme c’était pénible, je n’avais pas toujours le comportement adéquat… C’est là que j’ai fait mes premières grosses bêtises et je me suis fait renvoyer une fois ou l’autre.
Un jour, vers l’âge de 12 ans, je suis rentré à la maison après avoir été remballé de l’école. Mon père m’a dit : « Puisque tu as fait le con, tu ne viendras pas au restaurant avec nous. À la place, tu reboucheras les trous dans l’allée. » Nous habitions le long d’une nationale goudronnée et il y avait plein de grenailles dans la rigole devant chez nous. Je les avais prises pour tout reboucher. Je m’étais appliqué et, pour que papa soit vraiment content de moi, j’avais eu l’idée d’aplatir le tout en roulant dessus avec notre vieux tracteur. Mais il était dans le fond du garage, bloqué par la Peugeot 403 de papa. J’avais alors pris l’initiative de sortir la voiture tout seul : j’ai trouvé la marche arrière et j’ai ouvert la porte pour regarder derrière, « comme papa ». J’ai commencé à reculer et, rapidement, j’ai entendu un énorme bruit. J’ai tourné la tête et j’ai constaté avec horreur que la portière était complètement pliée sur l’aile avant. J’ai foncé chez mon grand-père paternel, Marcel Javaux Senior. Je pleurais… et il pleurait avec moi. « Mon Dieu, mfi, mais qu’est-ce que tu as fait ? Tu vas te faire tuer par ton père… » Quand papa est rentré, j’ai couru dans ma chambre pour me cacher sous mon lit. Mais la porte de ma chambre a vite « explosé » et le lit a été retourné en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle engueulade !
L’autre grosse connerie que j’ai faite vers 13 ans, cela a été de commencer à fumer. C’est le frère de ma grand-mère, qu’on appelait l’oncle Numa, qui m’a roulé ma première cigarette. Je l’ai fumée derrière la boulangerie « pour faire l’homme ». Tu parles !
J’ai ramassé une chiasse carabinée. Je n’ai pas été dégoûté pour autant, malheureusement. Comme mon papa fumait, je piquais des cigarettes dans son paquet, voire un paquet quand il ramenait une farde, voire une farde entière quand il en avait assez pour remplir le coffre de sa voiture.
Pour essayer de me mettre dans le droit chemin, ma mère m’a inscrit chez les Frères Maristes, à l’Institut Saint-Joseph de Saint-Hubert. J’étais dans la filière « A2-électricité ». La première année s’est très bien passée. Mais en fin de deuxième année, j’ai fait une fugue. J’avais appris que maman était hospitalisée et j’avais fait du stop de Saint-Hubert jusqu’à Libramont pour aller la voir. Quand papa m’a vu là, cela a été ma fête. De retour à la maison, je lui ai dit : « Papa, je ne veux plus aller à l’école. De toute façon, maman est à l’hôpital, tu as besoin de moi à la boulangerie. » Voilà comment, à 16 ans et demi, j’ai arrêté l’école. À l’époque, avec le diplôme des humanités inférieures, il était possible d’avancer dans la vie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. À 17 ans, j’ai tenu la boulangerie tout seul pendant une semaine parce que mes parents étaient partis en vacances en Tunisie. Ils avaient investi dans l’achat d’un petit bungalow à Hammamet et maman était arrivée à convaincre papa de partir quelques jours. Un exploit car il ne voulait jamais quitter son commerce, au grand désespoir de maman qui, elle, serait bien partie chaque été en vacances. Le samedi de leur retour, j’étais tellement content que tout se soit bien passé que j’ai oublié de saler la pâte pour la fournée de pains. Résultat des courses : au lieu de recevoir des félicitations, je me suis fait engueuler.
Mon ambition, à cet âge-là, c’était de travailler dans la boulangerie. Mais quand j’ai arrêté mes études, papa n’avait que 42 ans. Il m’a dit : « Je suis un peu jeune pour te prendre comme apprenti et pour qu’on travaille à deux. Tu as toujours aimé les uniformes et l’autorité, pourquoi n’irais-tu pas faire cinq ans à la gendarmerie ? » Cela me permettait en outre de ne pas faire mon service militaire, qui était encore obligatoire à l’époque. C’est ainsi que je suis entré à l’École royale de Gendarmerie à Bruxelles en mars 1974. J’avais 18 ans. Vu que j’aimais les chevaux et que l’escorte royale à cheval m’avait toujours impressionné, j’ai choisi de faire mon instruction de quinze mois en tant que cavalier. C’était encore plus strict que les fantassins. Quand le coup de clairon me sortait du lit à six heures du matin, c’était pour aller faire le pansage du cheval avant de m’occuper de moi. C’était aussi très strict sur le plan de la discipline : il fallait souvent se taire, ce qui a toujours été difficile pour moi.
Un jour, après avoir fait un commentaire inutile, l’instructeur m’a refilé un tape-cul pour faire la balade à cheval en forêt : un hongre, nommé Major. À un moment donné, nous avons croisé deux jolies dames qui se promenaient également à cheval. Comme j’étais placé en queue de section, j’étais à l’abri des regards lorsque je me suis retrouvé à hauteur des deux femmes. J’ai alors donné un sérieux coup d’éperon à Major : mon cheval s’est cabré, ce qui a effrayé les demoiselles… et leurs chevaux. Pris de panique, ils ont commencé à galoper et nous n’avons jamais revu leurs cavalières. Notre instructeur, Joseph Falcke, s’est retourné et a crié : « Javaux ! C’est encore toi ? Pied à terre. Tu défais les étrivières ainsi que les étriers et tu remontes sur ton cheval comme tu peux. » J’ai failli tomber plusieurs fois. Et je peux vous dire que l’endroit le plus sensible de mon anatomie en a pris un coup. Je suis resté quelques semaines sans pouvoir remonter à cheval : mes bijoux de famille étaient devenus violets et avaient doublé de volume.
Voilà un exemple parmi d’autres qui illustre à quel point cette instruction de cavalier était difficile physiquement. Mais la charge physique ne me déplaisait pas puisque je devais de toute façon m’entraîner pour l’arbitrage. Ma hantise, c’était d’être retenu le week-end et de ne pas pouvoir aller à mon match. On faisait un pas de travers et au lieu d’être libéré le samedi matin, on partait le samedi soir ou on était carrément privé de week-end. Cela m’est arrivé une fois ou l’autre : je n’ai pas pu aller arbitrer parce que j’étais puni pour avoir fait le mur pendant la semaine. Or se « déconvoquer », ce n’était pas bien vu par les responsables de la Commission provinciale d’arbitrage, évidemment.
À cette époque déjà, j’aimais bien prendre un petit verre. Ou deux, ou trois. Un jour, après un match arbitré à Redu, j’avais bu quelques chopes. Je n’aurais jamais dû : ce n’est déjà pas malin quand on est en voiture mais ce soir-là, en plus, j’étais à moto. J’avais emprunté la Flandria Sport jaune de mon frère Jean-Luc. À un moment, je me suis rendu compte qu’il fallait que je parte pour ne pas rater mon train pour Bruxelles, où je devais prendre mon service de jeune gendarme.
J’ai donc pris la route en direction de Transinne où il y avait quelques beaux virages au milieu des sapins. Naturellement, les quatre ou cinq chopes aidant, j’ai pris l’accotement. Je suis rentré dans la sapinière, la moto a heurté un arbre de plein fouet et, moi, je me suis retrouvé 20 mètres plus loin. Je n’ai pas eu la moindre blessure, hormis quelques contusions. Un miracle ! La roue avant de la moto était repliée en dessous du moteur et mon casque était fendu en deux. Heureusement que je le portais sinon je ne serais pas là pour raconter l’anecdote.
À l’époque, il n’y avait pas de GSM. J’ai dû remonter sur la route tant bien que mal pour faire signe aux voitures de s’arrêter. Des personnes sont allées au village pour appeler chez moi. Papa était au football, c’est maman qui est venue me chercher. Elle m’a gentiment enguirlandé. Vraiment « gentiment » car quand ses fils faisaient une connerie, elle essayait toujours de leur trouver une excuse. Elle m’a filé deux aspirines, m’a donné ma valise et m’a conduit à la gare. Papa n’a été informé de l’accident que le lendemain. S’il avait été là quand je suis rentré avec maman, je me serais fait assommer…
École royale de Gendarmerie. Reprise adjudants Camille Marchal et Henri Nivelle, en juillet 1974. Je suis en bas à gauche
Une grosse année après mon premier match en Cadets, j’arbitrais ma première rencontre en Troisième Provinciale. De cette époque, je garde l’un des pires souvenirs de mon parcours dans l’arbitrage. Cela s’est passé pendant le match Sugny-Redu. C’était une partie engagée mais correcte.
Tout à coup, après un contact à première vue anodin, nous avons tous entendu un craquement horrible suivi d’un cri insupportable. Je me suis approché du joueur qui était en train de hurler sur le terrain : il avait son pied sous son mollet. Le tibia avait traversé la chaussette. C’était une double fracture ouverte ! Tous les joueurs se prenaient la tête entre les mains. Nous étions tous sous le choc. Et pour ne rien arranger, nous nous trouvions à Sugny, à la frontière française, sur un terrain perdu au milieu des bois. Il a fallu une bonne demi-heure pour que l’ambulance vienne chercher le pauvre gars.
J’ai repris le match, tant bien que mal. J’aurais mieux fait d’arrêter la rencontre car je n’ai jamais aussi mal arbitré. Mais personne ne m’en a tenu rigueur : nous étions tous déboussolés. On n’oublie jamais ces images. D’ailleurs, 45 ans plus tard, elles me sont directement revenues en tête lorsque j’ai entendu hurler Zinho Vanheusden dans ce stade vide, lors de Standard-Ostende en novembre 2020. J’ai eu la chair de poule quand il s’est gravement blessé au genou.
