Libre infortune - Paul Maguin - E-Book

Libre infortune E-Book

Paul Maguin

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Beschreibung

Le roman Libre infortune part d'une rencontre improbable entre Teddy, 20 ans, handicapé, sans parents , sans travail, sans-logis, et Marc – le narrateur –, homme installé, père de famille, dirigeant de société. Il est d'abord emballé par la tchache du garçon. En fait, celui-ci se défonce, engagé dans une lutte à mort avec son passé. Marc peut-il changer le destin d'un jeune qui fuit les contraintes ? Qui Teddy cherche-t-il en testant des aînés : Marc, Romain, Roberto ?  Doivent-ils se dérober , passer le relais, le guider ou marcher avec lui ? Les tribulations de Teddy ont un caractère picaresque. Le garçon fuit la pitié plus encore que la misère en amusant son monde. Il capte l'émotion, l'attention, le respect, la considération de ses « grands potes ». Peut-il se libérer de l'angoisse et exister comme personne ?

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Seitenzahl: 130

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Parcours

Gare de l'Est

Mon cas est désespéré...

La Bastille

Place Blanche

Rue Fontaine

Je ne fais que bosser sur mes projets...

Malaise

Survivre

Je refuse mon transport à l'hôpital...

Bon anniversaire !

En reconnaissance

Se poser

La Petite Rockette

J'ai voulu me défendre...

Devenir

Je veux témoigner...

Gare de l’Est

Je me rends chaque mois au siège parisien de la société qui m'emploie depuis vingt ans à Grenoble. Je retiens une chambre près de la gare de l’Est où je prends le métro pour rejoindre le bureau. Il y a de nombreux hôtels boulevard de Strasbourg mais je ne fréquente plus que deux ou trois d'entre eux où je suis considéré comme un habitué. Je n'ai jamais rencontré personne dans la foule qui se presse dans les rues du quartier. Pour le petitdéjeuner, je vais dans une brasserie face à la gare et je discute avec la statue qui, en haut du fronton, reçoit une grise lumière.

Aujourd’hui je suis en avance. Sans hâte, je me dirige vers la gare. A l’entrée sont disposés des distributeurs de billets. J’aperçois au sol deux cannes anglaises et la jambe de quelqu’un couché derrière l’une des machines. C’est un jeune homme qui, l’instant d’après, se relève et fend la cohue des voyageurs en regardant le bout de son pied qui se balance entre les béquilles. Je ne peux m’empêcher de suivre le garçon qui avance maintenant sous la verrière. Il s’arrête près de la sortie latérale de la gare, du côté de la rue du Faubourg Saint-Martin. Deux jeunes s’approchent de lui et ils se mettent à discuter. Debout, face à ses interlocuteurs, le garçon plaisante avec eux. Je photographie de loin le trio avec le petit focus dont je me sers comme un bloc-notes. Le jeune homme m’a repéré et semble parler de moi à ses amis. Je remets mon appareil dans ma poche. Je veux prendre d’autres photos de lui et m’éloigne sans le perdre de vue. Justement ses copains le quittent et il se dirige vers un poste téléphonique. Je marche vers lui pendant qu’il communique. Il raccroche, je peux lui parler :

– Bonjour, j'aimerai vous photographier.

– Pourquoi vous voulez me prendre ?

– C'est pour moi. Je vous dédommagerai.

– D'accord ! On reste ici ? – Non, il fait trop sombre. Nous serons mieux dehors...

Il pose, sérieux, dans la rue du Faubourg Saint-Martin. Puis je l’emmène vers un square qui se trouve à cent mètres de là. Il y a quelques bancs sous des arbres. Le soleil se lève. Il ne se départit pas de son air grave où il y a de la tristesse mais aussi de la curiosité, peut-être une attente. Je lui parle en le photographiant :

– Mon nom c'est Marc.

– Et moi c'est Sébastien, mais j'aime pas. Je préfère Teddy.

– Tu es de Paris ?

– Je suis de Metz.

– Ta famille habite en Lorraine ?

– Mes parents m'ont laissé tomber. J'étais dans des familles d'accueil ou des foyers de la D.D.A.S.S.

– Tu es à Paris depuis quand ?

– Je suis parti de Metz après ma sortie de l'hôpital, il y a trois mois.,

– Qu'est-ce qui t'es arrivé ?

– Un cancer à treize ans. Il y a eu des complications. Finalement, on m'a amputé.

– Comment tu vis ça ?

– Ça m'est égal ! Je suis habitué. J'avais déjà une canne avant l'opération et maintenant je me débrouille aussi bien avec deux.

– Il faut que j'aille travailler mais j'aimerai te revoir. Alors je t'invite à diner.

Le soir, il est exact au rendez-vous dans le hall de la gare. Nous allons dans un restaurant du quartier des Halles. Je me rend compte un peu tard en voyant le jeune homme dans les escaliers du métro que je lui impose un long parcours :

– Tu n'est pas trop fatigué par toutes ces marches ?

– T'inquiètes pas. Je suis en pleine forme. J'ai l'habitude de marcher longtemps.

Il avance à toute allure. Dans une descente, il abandonne ses cannes sur le plan incliné qui borde l’escalier et, juché sur la rampe, il glisse après elles jusqu’en bas. Il refuse le ticket de métro que je lui tends pour passer la barrière d’accès au quai. Il l’escalade trop vite, accroche son blouson et se dégage non sans difficulté. Teddy raconte que, l'autre soir, il a marché sur les mains dans les couloirs du métro, un de ses amis lui tenant la jambe comme le manche d’une brouette, afin d’attirer l’attention sur lui et de recevoir quelques pièces.

Au restaurant, nous discutons longuement. Teddy me captive avec ses récits pleins de verve. C’est amusant, souvent touchant. Je sens du stress en lui. Il s’agite sur son siège, allume cigarette sur cigarette.

Il a vingt ans. C’est un passionné de musique. Il a commencé le piano à 7 ans. Lors de sa première hospitalisation, il a obtenu un synthétiseur pour jouer dans sa chambre, et c’est la musique qui l’a aidé à tenir. Teddy a gagné sa vie, par intermittence, comme discjockey, dans divers clubs. Aujourd’hui, il bénéficie d’une formation à Paris dans un centre de promotion. Il dit que les organisateurs de soirées commencent à le demander non seulement dans la capitale, mais aussi en province. Il m'assure qu'il participe à la compétition nationale des meilleurs D.J. et voudrait sortir un CD le printemps prochain. Il gagne au coup par coup un peu d’argent, et espère obtenir un contrat qui lui permettrait d’avoir une rémunération fixe. Il pourrait ainsi quitter l’hôtel où il est hébergé par le centre de formation et louer un logement. Il envisage de mener une vie de famille avec une jeune femme et sa petite fille de quatre ans qui voudrait bien qu’il soit son papa. Il la voit souvent et joue avec elle.

Il me parle de son père, parti avant sa naissance. Il était guitariste. Un oncle a dit au garçon qu’il retrouvait en lui le même talent de musicien. Teddy dit qu’il était encore en rééducation quand cet oncle lui a offert une tenue de D.J. Il est venu le chercher avec un belle voiture et l’a emmené dans la meilleure boîte de Metz. Un créneau lui avait été réservé au cours de la soirée afin qu’il puisse faire ses preuves à la console. Aujourd’hui encore, l’oncle s’arrangerait pour le faire intervenir à telle ou telle soirée sans le lui annoncer à l’avance pour que son neveu, qui n’a pas toujours envie de travailler, ne puisse pas refuser.

– Tu passes quand à Paris, demande Teddy quand nous nous quittons.

– Je ne sais pas encore. Au début du mois prochain peut être.

– Tu viens quand tu veux. Je suis à la gare.

– Je peux venir quand tu voudras.

J'ai téléphoné plusieurs fois à Teddy mais, à chaque appel, il m'a affirmé qu'il était très occupé ou qu'il avait un rendez-vous urgent. Je n'ai pas insisté, en espérant qu'il éprouverait lui-même l'envie d'échanger.

– Salut ! C'est Teddy !

– Tu as bien fait de m'appeler... Comment tu vas ?

– Je traîne ma savate...

– Tu es où ?

– Je suis sur une bouche du métro avec des potes. Je fais la manche...

Sa voix est celle d’un enfant dans l’air froid de cette fin d’année, et il tousse lamentablement. Sa femme l’a quitté sans qu’il sache pourquoi. Il s’est brouillé avec le responsable du centre de formation à cause de ses absences injustifiées. De plus, il n’arrive pas à lui régler la participation de 100 euros qu’il doit verser chaque mois pour l’hôtel et risque de perdre sa chambre.

J’apporte à Teddy un CD de Jean-Michel Jarre, son musicien préféré. Il rougit, fouille dans sa sacoche et en retire un briquet qu’il s’empresse de m’offrir. Il y a sur cet objet, en chiffres dorés, le millésime de la prochaine année : 2002. Il me fait écouter l’une de ses compositions. Il a mis à son oreille l'un des écouteurs de son baladeur et m’a donné l'autre. Nous sommes serrés l’un contre l’autre comme le couple de la table d’à côté.

Son compte est a découvert. Le versement de son allocation pour adulte handicapé est bloqué car il a négligé de répondre à une demande de renseignements administratifs. Avant d’entrer dans le café, il a vainement essayé de retirer de l’argent au distributeur d’une banque. Il s’inquiète car il ne peut plus faire patienter le responsable du centre de formation. Je lui prête un peu d’argent pour qu’il ne se retrouve pas à la rue. Il promets de me les rendre sans faute, « par respect pour moi ». Il m’offre les consommations avec les quelques pièces qui lui restent. Faute de pouvoir m’inviter à diner, il me donne un chèque restaurant qu’un passant lui a offert dans le métro.

Teddy tient à me montrer son hôtel. Ce modeste établissement est un refuge de S.D.F., dont les loyers sont payés par des associations. Nous passons dans un couloir, devant un guichet où il demande l’autorisation de me faire entrer chez lui. Puis nous arrivons dans une courette où se trouve l’escalier qui permet d’accéder directement dans sa chambre au premier étage. Il pousse la porte, nous rentrons dans une petite pièce dont les murs lépreux sont badigeonnés en vert. L’espace est presque entièrement occupé par un lit, une armoire, une table et le lavabo. L’ampoule qui pend au plafond éclaire faiblement un désordre indescriptible : il y a partout des boites de bière, des emballages vides, des récipients divers remplis de mégots, des boîtes avec la petite monnaie qu’il collecte dans la rue. Les portes ouvertes de l’armoire laissent voir un tas de vêtements. Teddy trouve injuste que le gérant de l’hôtel lui reproche L’état de la chambre : « Tu comprends, dit-il, ce n’est pas facile de balayer en sautillant sur une jambe. Je suis obligé de m’asseoir sur le lit pour remettre de l’ordre ».

Le sol est si encombré que je renverse une boîte de bière entamée. Il lance un chiffon à terre pour éponger la flaque puis se dépêche de boire un coup et de se préparer un joint. Assis à côté de lui, je suis envahi par la tristesse. Il m’a raconté qu’il assurait de nombreuses prestations de D.J. En réalité, il travaille beaucoup moins qu’il le dit et ses patrons oublient de le payer. Mais il fume et, détendu, commence à échafauder des projets. Il veut demander l’aide de l’association pour l’insertion professionnelle des handicapés afin d'acheter une console portative qui lui permettra d’animer des soirées à son compte. Et il aménagera un camion pour sonoriser les teufs. Il lancera une association pour former des D.J. en contrats aidés. Il veut créer un label, c’est-à-dire monter un studio dont il souhaite que je sois le seul actionnaire. Il désire aussi établir et accompagner les dossiers de candidature de jeunes filles désirant devenir modèles ou poser pour des photos de charme. Il espère se constituer une clientèle en montant des forums sur internet... L’imagination de Teddy est fertile mais il ne se préoccupe guère des contraintes de la réalité. Comment fera-t-il pour déplacer et installer un matériel qui, même portatif, est plus lourd qu’il ne le prétend ? Prévoit-il de faire adapter le camion pour qu’il puisse prendre le volant ? Envisage-t-il de trouver une personne qui pourrait conduire et l’aider dans ses activités ? Quel est l’état du marché pour vendre du son ? Dispose-t-il d’un carnet d’adresses pour placer des modèles ?

Il essaie de me convaincre de la solidité de ses intentions et botte en touche lorsque mes questions l’embarrassent. Lorsque ses propos me laissent sceptique, il cherche à m’émouvoir ou à me faire rire. « Tu sais, répète-t-il, je suis un phénomène de foire ! »

Il me semble qu’il devrait se fixer un but et se donner les moyens de l’atteindre au lieu de zapper d’une idée à l’autre. Mais qui suis-je pour le conseiller ? Je ne suis pas son tuteur et ce que j’ai envie de lui dire est lié à mon histoire différente de la sienne. Les principes qui m’aident à vivre ne sont pas forcément pertinents pour améliorer sa situation. Je n’ai pas à les substituer à ceux qui se dégagent de son difficile parcours. Teddy résiste d’ailleurs à mes tentatives pour le faire changer d’avis. Il se dérobe aux critiques que j’exprime parfois sur sa façon de voir. Si je m’excuse d’avoir lourdement insisté, il sourit et me dit qu’il n’y a pas de problème. J’ai l’impression que mes paroles n’ont fait que glisser sur lui.

Teddy ne répond plus aux messages que je laisse sur son répondeur. Je commence à m’inquiéter lorsque arrive un mail :

De : [email protected]

À : [email protected]

Envoyé : 12 janvier 2002 15:12

comment vas-tu, marco ? moi je n’ai plus de portable je l’ai perdu quand je suis tombé dans la rue j’ai passé trois jours à l’hôpital mais ce n’est pas grave tu viens quand à paris ? a plus mister teddy

Je retrouve Teddy sur le côté de la gare de l’Est, au pied du double escalier de la rue d'Alsace, assis sur une couverture avec deux compagnons de misère. Il gémit quand je prend sa main entourée d'un bandage malpropre. Il veux prendre un café avec moi. Sa blessure l’empêche de serrer la poignée de la canne, et il peine pour marcher jusqu'à la terrasse d'en face.

Teddy venait d'animer une soirée quand, à la sortie de la boîte, il a été secoué par des convulsions avant de perdre connaissance. Le garçon reconnaît qu'il avait absorbé des pilules de toutes les couleurs et bu trois bouteilles de rosé :

– Le médecin m'a dit que j’étais en état de coma éthylique. Il pense que je ne vivrai pas vieux si je continue comme ça.

Un silence.

– Tu as vraiment envie de mourir ?

Il sourit et, d'une voix à peine audible :

– Ça ne serait pas marrant.

– Alors arrête l'alcool. Tu sais que tu es fragile depuis ta chimio.

– Je voudrais aussi arrêter la drogue. Il y a une dose dans ma chaussette. J’ai envie de la jeter.

– Puisque tu en as envie, fais-le. Il faut que tu te soignes

– Je voudrais être soigné dans un hôpital de jour pour les toxicos, mais pas avec de la méthadone ou du Tranxène. Les médicaments me rendent malade. Il n'y a que les joints qui me calment.

Alors que nous parlons, Teddy a un moment d’absence qui me paraît interminable. Sa vivacité est comme aspirée de l’intérieur. Ses paupières à demi closes me dérobent son regard. Il se plaint d’avoir « mal aux cheveux ». J’essaie de le soulager en lui frottant la tête.

Nous revenons vers sa bande. Kamel, malade, n'arrive plus à se réveiller. Kevin a fait de la route mais semble perdu à Paris. Teddy les a pris sous sa protection. Il leur dit quand il faut manger, où il faut dormir, comment il faut faire la manche et les envoie en mission pour réaliser ce qu'il ne peut faire lui-même.

Le plus souvent, Teddy arrive en début de soirée à un rendez-vous que j’ai fixé avec lui pour la fin de matinée. Il raconte qu’il a terminé une soirée à 6 h du matin, qu’il a voulu se doucher et se changer, qu’il a été obligé de voir une assistante sociale ou de rencontrer un employeur pour un entretien de sélection. J’ai d’abord été dérouté car, dans mon métier, la crédibilité dépend d’une stricte organisation de l'agenda. Je procédai de même