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Libre E-Book

Julie Altinoglu

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Beschreibung

Arrivée en France à l’âge de 12 ans et issue d’un milieu modeste, Rose bâtit un empire à force de travail et d’ambition. Jadis femme d’affaires redoutable et passionnée, Rose est aujourd’hui devenue à 90 ans une mamie aimante, toujours aussi coquette, soucieuse de transmettre son amour et sa culture à ses petits-enfants.

Un événement tragique arrivé quelques années plus tôt divise aujourd’hui la famille et crée de nombreuses tensions. Rose, vivant de plus en plus mal cette situation, décide alors de réunir ses six petits-enfants pour les réconcilier. À la veille du déjeuner qu’elle organise chez elle et dans lequel elle met beaucoup d’enjeux, Rose récapitule inlassablement tous les sujets qu’elle souhaite aborder : résoudre le conflit entre Alex et Joseph, proposer à Anouche de reprendre le flambeau de son entreprise, apprendre à Emma la cuisine arménienne, transmettre sa culture arménienne et son regard sur la vie et surtout, leur apprendre à être libre.

Elle a ainsi une idée bien précise en tête pour chacun de ses petits-enfants. Mais les choses ne se passent pas du tout comme prévu…

À PROPOS DE L'AUTEURE

Julie Altinoglu naît en 1977 en région parisienne de parents d’origine arménienne. Son père, professeur de mathématiques et sa mère, professeur de piano, lui ouvrent la porte de deux univers très différents. À 10 ans, elle vit un drame qui bouleverse sa vie et cherche alors refuge dans la lecture et l’écriture. Après une carrière dans le marketing et la communication, elle écrit son premier roman à la naissance de sa première fille.

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Seitenzahl: 181

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Julie Altinoglu

LIBRE

Roman

Remerciements

Merci à ma famille, véritable source d’inspiration pour ce roman, en particulier ma grand-mère. Merci à mon père pour ses encouragements et pour m’avoir transmis le sens de la famille et le goût de mes origines. Merci à mon frère, à ma belle-sœur et à mes amis qui ont pris le temps de lire mon manuscrit avec attention. Merci à Julien de m’avoir soutenue et encouragée à publier ce roman. Merci à Vincent et Simone d’incarner à mes yeux un modèle de famille aimante et unie. Merci à tous ceux qui ont permis à ce projet de voir le jour. Et une dernière pensée pour ma mère qui me regarde de là-haut…

 

À mes filles, Tina et Clara

À ma grand-mère Angèle

1

Ce matin-là, elle s’était réveillée toute guillerette. Elle n’arrivait pas à trouver le sommeil, pensant sans cesse à la table qu’elle allait dresser et au repas qu’elle allait préparer pour ses six petits-enfants. Aujourd’hui était un grand jour pour elle. Elle allait tous les recevoir : Anouche, Emma et Laura d’un côté, Raphaël, Alex et Joseph de l’autre. Elle avait un fils qui lui avait donné trois petites-filles et une fille qui lui avait donné trois petits-fils. Tout semblait parfaitement équilibré dans sa vie. Tout semblait parfait. Comme la tenue qu’elle portait aujourd’hui. Rose s’était levée à l’aube. Elle s’était apprêtée comme pour un premier rendez-vous. Elle portait un chemisier en soie de couleur crème avec de petits boutons nacrés entourés de dorure. Bien sûr, c’est elle qui avait conçu et réalisé ce chemisier. Car Rose, comme toutes les grands-mères arméniennes, était douée de ses mains. Elle cousait et cuisinait à merveille. Elle portait également une jupe bleu marine lui arrivant aux genoux, des genoux qui la faisaient souffrir depuis de nombreuses années. Mis à part ce petit handicap qui la contraignait à marcher avec une canne, Rose était en pleine forme. Et ses petits-enfants cherchaient souvent sa compagnie. Elle leur donnait des conseils, leur faisait partager ses expériences de la vie. Une vie bien remplie et trépidante qui contrastait totalement avec la femme « bien sous tous rapports » qu’elle laissait paraître. Son visage sentait bon la poudre et le fard à joues. Elle s’était parfumée à l’eau de Cologne et ses cheveux d’un blanc immaculé étaient soigneusement coiffés et laqués. Elle allait régulièrement chez le coiffeur pour les entretenir et raviver sa couleur naturelle. Ses ongles étaient soignés, avec une touche de vernis transparent. Ses yeux, d’un bleu perçant, dégageaient une douceur indescriptible. Son regard était libéré de tout ego, car Rose n’avait plus rien à prouver, ni à elle-même ni aux autres. Elle n’aspirait plus qu’à offrir du bonheur et à s’éteindre en douceur le moment venu.

 

Aujourd’hui était donc un grand jour. Elle s’apprêtait à recevoir ses six petits-enfants, éparpillés aux quatre coins de la France. Ils étaient rarement tous réunis. Anouche, vingt-trois ans, la fille de son fils Jean, vivait à Bordeaux pour ses études d’architecture. Elle fréquentait depuis peu un jeune homme qui partageait sa chambre d’étudiante, ce qui ne plaisait guère à son père. Mais Rose savait toujours rassurer son fils. « Fais-lui confiance » lui répétait-elle sans cesse. Car à quatre-vingt-dix ans, Rose était la voix de la raison. Emma et Laura, les jumelles de vingt ans, étaient quant à elles très différentes. Emma était aussi expansive que Laura était posée. Quand l’une disait noir, l’autre disait blanc. Pourtant, elles s’entendaient à merveille, à la grande joie de leurs parents. Elles se complétaient. Emma suivait des études artistiques. Elle avait commencé très tôt à fréquenter l’école des spectacles à Paris où elle apprenait en particulier le piano, la danse et l’acrobatie mais touchait également à d’autres disciplines. Sa plus grande difficulté était de se centrer sur une seule activité. Emma n’aimait pas choisir. Elle disait souvent : « Je sais tout faire. Je verrai bien le moment venu… »

Laura, quant à elle, était plutôt scientifique et très brillante. À vingt ans, elle était déjà en troisième année de médecine et voulait être gynécologue obstétricienne. Ce sont notamment les récits de sa naissance qui lui avaient donné envie d’exercer ce métier. Elle demandait souvent à sa mère : « Raconte-moi ton accouchement, raconte-moi ma naissance, je veux tout savoir. »

Malgré son apparence calme et posée, elle bouillonnait de l’intérieur. Elle avait des idées plutôt féministes et voulait comme sa grand-mère et ses sœurs, être une femme libre. Finalement, Anouche, Emma et Laura avaient hérité de la liberté d’esprit de Rose.

 

Raphaël et Alex partageaient également le même état d’esprit qu’elles. Pourtant, leur mère était plutôt à cheval sur les conventions. Joseph, l’aîné de trente-deux ans, était un jeune homme à part. Il ne partageait pas la vision des autres membres de la famille, notamment sur la position de la femme. Il s’était marié assez jeune avec une femme d’origine arménienne comme lui. Naïri portait leur premier enfant. Il avait un côté très traditionaliste, hérité de ses origines arméniennes. Il voulait fonder une famille nombreuse. Il préférait que sa femme ne travaille pas et s’évertue à élever ses enfants, ce qui avait le don d’agacer ses cousines. Rose, quant à elle, savait qu’elle était en partie responsable de sa vision de la vie, elle qui lui avait souvent raconté les malheurs qu’avait subis le peuple arménien. Un génocide atroce perpétré en 1915. Elle qui avait eu des membres de sa famille déportés… Elle racontait souvent à ses petits-enfants les histoires de son peuple et de son enfance. Mais Joseph était quelqu’un de très sensible, peut-être le plus sensible de la famille et toutes ces histoires le touchaient énormément. Alors la tradition le rassurait. Il avait besoin d’un cadre structuré pour se sentir bien et s’épanouir, ce que ne lui apportaient pas forcément les femmes de la famille. Que ce soit sa grand-mère ou ses cousines, toutes vivaient comme bon leur semblait. Alors, Joseph était un peu à part : il se sentait différent depuis toujours. Petit, il préférait rester seul dans sa chambre pendant que ses cousins et cousines jouaient dans la maison de campagne que Rose avait achetée pour la famille, à une heure de Paris.

Ils en ont passé des moments merveilleux dans cette maison ! Rose l’avait achetée pour ne jamais oublier d’où elle venait et pour laisser une trace de son passage sur terre. Surtout, elle voulait un lieu où toute la famille puisse se réunir, même en son absence, car la chose qui lui tenait le plus à cœur était de voir sa famille soudée. Alors, elle n’aimait pas quand Joseph se mettait à l’écart. Quand il était petit, elle lui disait souvent : « Viens m’aider, on va préparer le repas ensemble. »

C’est là qu’il découvrait les mets arméniens qu’elle préparait et qui sentaient bon les épices : des beureks (feuilletés à la feta), des dolmas (feuilles de vigne farcies) mais aussi des keuftés (boulettes de viande parfumées aux épices). Joseph avait développé son imaginaire à partir de ces odeurs d’enfance. Car le petit Joseph rêvait beaucoup. Il s’éclipsait souvent pour penser, rêver… C’est peut-être la raison pour laquelle il avait choisi de travailler sur les toits. Il était couvreur. Il pouvait ainsi être plus près des nuages et des étoiles. C’est précisément lors de ces moments passés avec sa grand-mère dans cette maison de campagne que Joseph a un peu plus que les autres ancré sa culture arménienne. Car pendant que Rose cuisinait, elle lui racontait des tas d’histoires sur l’Arménie. Elle racontait les églises, les collines, le lac Sevan… Elle racontait son enfance avec sa mère qui travaillait dur, son enfance sans électricité, sans télévision. Joseph était particulièrement attentif, comme s’il avait hérité un peu plus que les autres de ses origines arméniennes. Alors il savait que plus tard, il épouserait une femme arménienne, qu’il aurait des enfants et qu’il prendrait soin de toute sa famille. Car la famille était une valeur importante que Rose avait réussi à transmettre à ses enfants et à ses petits-enfants, et c’était là, l’une de ses plus grandes fiertés.

 

Ils avaient surnommé la maison de campagne « la maison à Mamie Rose ». Lorsqu’ils étaient enfants, Mamie Rose les recevait durant toutes les vacances scolaires et deux mois pendant l’été. Ils y ont tous vécu des moments inoubliables, des souvenirs impérissables : un premier baiser caché derrière un arbre du jardin, des chagrins d’amour, des grosses gamelles à vélo… Mamie Rose était toujours là pour les consoler ou les soigner. Elle avait toujours une attention pour eux, un mot gentil, une phrase pour encourager l’un ou l’autre. Elle n’oubliait jamais leurs anniversaires. Elle était plus qu’une mamie, elle était leur confidente, leur meilleure amie. Elle était plus proche d’eux que de ses propres enfants. Rose ne jugeait jamais. Elle disait souvent : « Acceptez les gens tels qu’ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts. Vous ne les changerez jamais. »

 

Rose avait bien vécu. Une vie trépidante. C’est ce qui lui permettait aujourd’hui d’être si libre intérieurement. Elle savait aussi, et c’était là sa force, se plier aux règles si nécessaire.

Elle avait durant de nombreuses années, dirigé d’une main de fer une maison de haute couture qu’elle avait elle-même créée. Elle s’était battue pour sortir des clichés de la femme mince et longiligne. Une femme devait avoir des formes. Elle aimait sublimer la femme et se sublimer. Elle s’était mariée jeune avec un homme qu’elle n’avait pas choisi : un cousin éloigné de la famille, qui, au demeurant, était très gentil et avec lequel elle avait eu ses deux enfants : Taline et Jean.

Elle aimait plaire surtout, ce qui la conduisait souvent dans les bras d’autres hommes. Elle avait trop connu de restrictions quand elle était petite pour s’en imposer à elle-même. Son mari ne savait rien de ses aventures et c’était mieux ainsi. Ses petits-enfants n’en savaient rien non plus… Ils savaient qu’elle avait eu une vie mondaine, qu’elle avait beaucoup voyagé, beaucoup travaillé, que c’est elle qui faisait vivre le foyer et décidait de tout. Son pauvre mari, qu’elle respectait par ailleurs, n’avait pas la force de caractère suffisante pour lui tenir tête. Il était gentil. Il acceptait tout. Elle l’aimait, mais à sa façon. Il ne vécut pas très longtemps, terrassé par une crise cardiaque à l’approche de la cinquantaine. Elle avait cependant fait en sorte qu’il ait des obsèques dignes d’un roi, conviant tout le gratin des nuits parisiennes, et toutes ses relations mondaines : ses amis créateurs, des acteurs, des écrivains… Elle en a connu et côtoyé du beau monde, Rose !

 

Les petits-enfants n’ont pas connu leur grand-père Georges. Elle n’en parlait pas souvent. Finalement, elle avait vécu plus de temps sans lui qu’avec lui et s’était largement accommodée de la situation. Elle avait pu profiter de sa vie comme elle l’entendait. Elle avait été peu présente pour ses enfants, qui lui ont d’ailleurs souvent reproché ses absences. Mais avec ses petits-enfants, il en avait été tout autrement.

2

Ce matin, elle s’était réveillée très tôt. Elle voulait que tout soit parfait : sa tenue, ses plats, sa maison. Son appartement était très moderne avec des murs blancs, ornés de tableaux de Kandinsky, Picasso ou de Klimt, ses peintres préférés. Elle possédait un très vaste salon dans lequel trônait un piano à queue noir laqué. Elle n’avait jamais su jouer du piano, mais aimait bien l’idée d’en avoir un. Ce qu’elle aimait surtout, c’était se retrouver entre amis autour du piano et chanter jusqu’à l’aube. Plus jeune, il n’était pas rare que des amis musiciens passent la voir à l’improviste et restent dîner. Parfois, grisés par la musique et l’alcool, ils devenaient amants, pour un soir ou quelques nuits seulement.

 

Après la mort de Georges, alors qu’elle avait à peine cinquante ans, elle n’a plus voulu refaire sa vie. Elle ne voulait pas d’un homme à la maison. Elle voulait se sentir libre. Libre, c’était son mot préféré. Ne pas rendre de compte, vivre au gré de ses envies. Alors, lorsqu’au hasard d’une nuit, un ami chanteur entonnait au piano « Mourir d’aimer » de Charles Aznavour, elle ne pouvait s’empêcher de tomber dans ses bras. La musique faisait naître en elle un sentiment d’amour. Elle aimait, le temps d’une nuit… Mais Rose n’était pas une femme légère pour autant. Elle pouvait aimer passionnément des mois durant. Elle avait souvent l’impression d’aimer.

Elle n’était pas du genre à se donner au premier venu mais vivait souvent des émotions fortes à travers les gens qu’elle rencontrait, bien souvent des gens passionnés, des artistes, des écorchés vifs. Rose était, quant à elle, très équilibrée. Elle n’avait jamais eu d’idées noires, elle était toujours positive et voyait toujours le meilleur en chaque être. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle les gens cherchaient souvent sa compagnie.

Il lui est bien sûr arrivé de côtoyer des gens toxiques, des parasites, qui souhaitaient tirer profit de leur relation. Il lui est arrivé aussi de se faire avoir, mais elle s’en est toujours relevée. Elle disait souvent : « Ce qui ne tue pas rend plus fort. Et ce qui rend plus fort, rend encore plus fort. »

Elle avait appris à se forger une carapace, qu’elle laissait de côté lorsqu’elle voyait ses petits-enfants. Car elle tenait vraiment à être elle-même avec eux. Elle n’avait rien à leur cacher. Au contraire, elle voulait tout leur donner, tout leur faire partager, jusqu’à ses plus profondes blessures d’enfance. En revanche, ses blessures de femme, elle les gardait pour elle. Ce qui comptait, c’est qu’aujourd’hui, ils allaient être tous réunis.

Rose était une toute petite femme, avec de jolies formes et très bien proportionnée. Elle prenait souvent un tabouret pour attraper ses épices qu’elle disposait tout en haut de son placard : du cumin, du thym, de l’aneth, du basilic… Chaque épice avait une fonction bien particulière. Parfois, elle jouait à les reconnaître : Emma lui bandait les yeux, retirait les couvercles et lui faisait sentir les différentes odeurs. Lorsqu’elle était petite, elle s’était beaucoup amusée à les mélanger pour induire sa grand-mère en erreur, mais Rose ne se trompait jamais.

 

Dans quelques heures, elle allait recevoir ses petits-enfants. Mais elle était tracassée car depuis quelque temps, Joseph, le fils de sa fille Taline, était en conflit avec son frère Alex. Elle avait prévu de leur parler pour essayer d’arranger les choses. Mais ils avaient la tête dure, surtout Alex qui ne supportait pas l’attitude renfermée de Joseph. Alex était le plus rebelle de la famille. Il portait des dreadlocks, des jeans troués, écoutait du rock, ce qui avait le don d’exaspérer sa mère. C’était aussi le plus jeune. Mais Rose savait que ça passerait. Alex ne supportait pas l’apparence ultra-classique de Joseph : il ne portait jamais de jean, avait toujours son col parfaitement bien mis, n’écoutait que de la musique classique. Les deux frères étaient très différents. Petits, ils arrivaient à passer outre, mais depuis quelques années, chacun renvoyait à l’autre sa part d’ombre. Alors la communication était de plus en plus difficile. Rose s’était fixée comme objectif d’arranger les choses, ce qui la rendait quelque peu inquiète.

 

Hier, elle s’était rendue au marché près de chez elle où elle avait l’habitude d’aller deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche. Elle s’apprêtait toujours pour y aller car elle y rencontrait souvent des amies. Parfois, lorsqu’il faisait beau, elles allaient prendre un café sur la place principale de l’église. D’autres fois, elles se saluaient juste d’un signe de la tête. Elle était comme ça Rose. Avec elle, on ne savait jamais sur quel pied danser.

Elle avait prévu depuis longtemps le menu qu’elle allait préparer pour ses petits-enfants : du caviar d’aubergine pour Anouche, du taboulé pour Emma, du hommous pour Alex, des keuftés pour Raphaël, du boulgour pour Laura et des baklavas pour Joseph. Elle connaissait les goûts de chacun d’entre eux et faisait toujours en sorte de cuisiner ce qu’ils aimaient. Elle achetait ses fruits, ses légumes et sa viande chez des marchands différents pour être sûre de leur offrir les meilleurs produits. Et bien sûr, elle faisait indéniablement un détour chez son épicier arménien avec lequel elle prenait toujours le temps de discuter. Quant aux feuilles de vigne si difficiles à trouver, il y avait toujours une âme charitable qui les lui en apportait. Cette personne était souvent remerciée en retour par des petits plats mitonnés maison.

 

La veille des retrouvailles, Rose se sentait particulièrement fatiguée. Elle s’épuisait à vouloir tout bien faire. Elle qui avait l’habitude de préparer tous les plats la veille, avait décidé d’en laisser une partie pour le lendemain. Elle voulait surtout préparer son discours et cherchait les arguments pour réconcilier Joseph et Alex. Elle sentait bien qu’elle n’avait plus l’énergie pour régler ce genre de conflits et espérait que l’ambiance chaleureuse les rapprocherait. Cela faisait deux ans qu’Alex et Joseph ne s’étaient pas vus. Ils ne se parlaient plus. Alex n’avait pas appelé Joseph pour le féliciter lorsqu’il avait appris que sa femme était enceinte. Et Joseph n’appelait pas Alex pour ses anniversaires ou pour Noël. Les torts étaient partagés. Ils étaient juste très différents. Mais il était insupportable pour Rose que des membres de sa famille ne s’entendent pas. « Tant que je serai en vie, disait-elle, ma famille sera soudée. »

 

Rose ne supportait pas les conflits. Pourtant, elle en avait provoqué des coups d’éclat dans sa vie professionnelle. Il lui arrivait de crier sur un mannequin qui ne se tenait pas bien droit, sur une petite main qui avait mal cousu un bouton ou encore sur un assistant qui était en retard. Elle avait licencié à tour de bras, ne faisant aucun sentiment. Elle n’acceptait aucune erreur de la part de ses collaborateurs, elle était très exigeante. Avec les hommes aussi. Elle ne leur laissait rien passer. Un regard posé sur une autre femme provoquait une crise de jalousie. Un mot de travers et c’était la porte. Mais son point faible, c’était sa famille. Rien qu’à l’idée d’entendre des cris chez elle, elle se sentait défaillir. Elle n’arrêtait pas d’y penser. C’est elle qui avait eu l’idée de ces retrouvailles mais elle appréhendait leurs réactions. En effet, ils avaient tous répondu présents mais Rose s’était abstenue de communiquer la liste des invités de peur qu’ils ne viennent pas.

3

Rose avait préparé un discours sur le respect et la richesse de la différence. Elle avait connu des gens très différents dans sa vie et avait toujours pris la peine de les comprendre. Elle se sentait d’ailleurs souvent différente des gens de sa génération. Et c’est vrai qu’elle ne ressemblait pas aux autres femmes de son âge. Elle était encore très belle. Pourtant, elle n’avait jamais fait appel à la chirurgie esthétique. Sa peau était très peu ridée, ses cheveux étaient toujours aussi soyeux et sa peau était douce et fraîche comme la rosée du matin. Chaque matin d’ailleurs, elle se mettait de la crème sur tout le corps. Un rituel beauté qu’elle pratiquait depuis des années. Ses seins étaient toujours aussi fermes. Elle n’avait pas voulu allaiter ses enfants au sein. Elle souhaitait se sentir toujours femme, même en devenant mère. Malgré les insistances de son mari, elle n’avait pas fléchi. Elle ne voulait pas se montrer en public. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Rose était pudique. Elle était très classe et ne portait jamais de tenues vulgaires.

Rose ne pensait pas non plus comme les autres femmes de son âge. Certes, elle aimait cuisiner et prendre soin de son intérieur, mais elle appréciait aussi qu’on la sorte. Elle aimait toujours aller au restaurant le samedi soir. C’est d’ailleurs une habitude qu’elle avait gardée. Maintenant qu’elle fatiguait un peu plus, elle demandait qu’on l’y emmène le dimanche midi. Parfois, lorsque personne n’était disponible, elle s’y rendait toute seule. Elle allait toujours au même restaurant près de chez elle où elle y avait ses habitudes. Elle y était toujours bien accueillie. Dès qu’elle ouvrait la porte du restaurant, les serveurs l’interpellaient : « Bonjour Madame Rose, comment allez-vous aujourd’hui ? »

Elle prenait toujours le même plat, des coquilles Saint-Jacques aux poireaux et à la crème, accompagnées d’un riz sauvage. Elle disait souvent qu’elle aimait manger ce qu’elle ne savait pas cuisiner. Dans ce restaurant, elle aimait observer les gens. Elle s’amusait souvent à deviner la vie des uns et des autres, leur métier ou leur situation maritale. C’est un jeu qu’elle avait appris à ses enfants et petits-enfants et qu’ils perpétuaient.

Ce soir-là au restaurant, deux amis se disputaient. Cette situation lui faisait indéniablement penser à Joseph et Alex qui allaient lui rendre visite le lendemain midi. Elle sentit son cœur se serrer. Elle avait envie d’intervenir mais se disait : « Qui voudrait écouter les conseils d’une vieille dame seule dans un restaurant un samedi soir ? Je dois avoir l’air si pathétique. »

 

Pour la première fois depuis très longtemps, elle doutait d’elle. Elle doutait de sa capacité à apporter du bon, à réconcilier les êtres. Alors qu’elle était justement connue pour sa faculté à fédérer les gens. Elle culpabilisait d’avoir menti à ses petits-enfants, elle aurait dû les prévenir de ses intentions. Elle craignait que son comportement n’empire les choses. Rose avait pensé à les prévenir, puis s’était rétractée. Elle commençait à être lasse de toutes ces histoires. Elle y pensait sans cesse et ça l’usait.