Limite petit bain - Geoffroy Klompkes - E-Book

Limite petit bain E-Book

Geoffroy Klompkes

0,0

Beschreibung

"Vincent est un quadra et un père célibataire d’un naturel discret et peu sûr de lui. À la suite de son divorce avec Camille, il rencontre l’insaisissable et exigeante Claire avec qui il vit une amitié singulière qui l’aide à surmonter sa déprime grâce à ses discussions animées et à leurs voyages. « Limite petit bain » est une comédie existentielle sur le deuil, l’amitié et comment trouver sa place sans en prendre trop."


À PROPOS DE L'AUTEUR


Journaliste, Geoffroy Klompkes a écrit sur la musique, le cinéma, les séries, la télévision et la bande dessinée. Il a aussi pratiqué la chronique humoristique, dans Moustique (notamment) et en radio sur Radio 21 puis sur Pure FM. Il est aujourd’hui éditeur de la partie Tipik du site internet de la RTBF. Limite petit bain est son premier roma

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 254

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

Demain, c’est bon, j’attaque

« Dieu seul me voit » de Bruno Podalydès.

Mercis infinis à Olivia Arend, Emilie Malburny,

Daphné Coquelle, Myriam Leroy, Yvan Falys,

Catherine et Bruno Didier, Orphée Klompkes et

Olivia Arend (parce que la remercier infiniment deux fois

est bien le moins que je puisse faire).

1 Fantômes

Je me souviens assez nettement de la première fois que j’ai rêvé de mon père après sa mort. Quatorze mois s’étaient écoulés quand je l’ai rencontré dans une grande surface. Il y faisait des courses, ce qui déjà aurait dû éveiller ma méfiance : je crois bien que, jamais de sa vie, il n’avait «  fait les courses ». J’avais été très étonné de le voir là. Je lui avais demandé : «  Tu arrives de nouveau à marcher ? » Amusé par ma surprise, il m’avait répondu que son problème au genou s’était finalement résorbé et qu’il pouvait se déplacer sans béquilles. Quand on lui avait placé une prothèse dans le genou, il ne s’en était jamais vraiment remis et c’est ainsi qu’on avait fini par comprendre qu’un mal bien plus grave le rongeait, qui dépassait de loin les problèmes de rééducation. Dans mon rêve, pourtant, il avait parcouru à pied le trajet de quinze minutes qui le séparait de la maison.

Apparemment, il faisait des achats en vue de mon repas d’anniversaire dont, dans la réalité, on était pourtant très loin. Mais on venait de passer le sien de quelques jours. En même temps, c’était une journée ensoleillée, plus en accord avec mon anniversaire qui a lieu en été.

Pour quelqu’un qui avait passé la dernière année de sa vie cloué dans un fauteuil roulant puis sur un lit dans des hôpitaux et dans une maison de retraite, il tenait une forme désarmante, comme avant que sa santé ne se dégrade, quand il était un grand marcheur au pas rapide.

Je n’étais pas surpris de le voir vivant, juste de le voir debout dans un magasin.

Il occupe une place de choix parmi mes fantômes dont les rangs ne cessent de grossir avec les années et les deuils qui se multiplient. Cartésien, je ne crois pas aux esprits. Mais ces personnes auxquelles je ne peux m’empêcher de penser, qui sont une manifestation du manque, de la difficulté à gérer leurs absences, sont en quelque sorte des spectres. Ils peuvent s’inviter dans mille micro-événements du quotidien, quand un son, une odeur, un objet, une étoffe font brusquement remonter leur souvenir.

Ils ne sont d’aucun réconfort. Ils ne sont pas le signe qu’on pense à moi depuis l’au-delà. Ils ressemblent plutôt à ces membres fantômes, justement, qui continuent parfois à faire mal alors qu’on les a amputés. Ils sont le produit de l’électricité émise par mon cerveau.

Alors, parfois, je me sens un peu seul, malgré mes morts. Je ne sais pas s’il vaut mieux être seul que mal accompagné ; c’est différent pour chacun, j’imagine. Je n’ai pas de théorie définitive là-dessus, assez bizarrement (j’ai des théories sur de très nombreux sujets, mais pas sur celui-là). Les autres font ce qu’ils veulent ; et comme je n’ai jamais vraiment su ce que je ne voulais pas, …

Je sais en quoi je ne crois pas, pas ce que je veux ou non. Si j’ai malgré tout une religion, c’est probablement l’indécision. Elle aura été étrangement moteur, si pas de décisions, au moins de virages dans ma vie. Mon incapacité à décider m’aura souvent poussé à dire oui là où j’aurais sans doute préféré dire non. Si j’avais eu la force de dire non, si je n’avais pas eu cette crainte du conflit qui peut confiner à la lâcheté, je me serais probablement privé de quelques-unes des sensations les plus singulières ressenties à ce stade de mon existence.

J’ai ainsi accepté, complètement contre ma nature, de partir en vacances en groupe et même de me plier au rite étrange de la réunion d’anciens élèves. Ce qui, comme mon mariage bref avec Camille et ma rencontre avec Claire, a bouleversé ma vie de fond en comble.

2 Silence

Claire porte très mal son prénom. C’est une fille formidable, c’est ma meilleure amie, mais elle est tout sauf limpide.

Après ma séparation avec Camille, elle fut ma première vraie rencontre, au terme de mes premières vacances post-divorce.

J’avais pris une semaine. Sept jours à Prague. On m’assurait que partir seul était le meilleur moyen de rencontrer d’autres personnes parce qu’on était bien obligé de faire la conversation à des inconnus.

Mais je n’avais aucune envie de rencontre, je ne me sentais pas prêt. Et de toute façon, même si je l’avais été, je ne serais jamais celui qui fait la conversation à des inconnus quand il m’est parfois difficile d’en entamer une avec ceux que je connais.

Pendant sept jours, je n’ai presque pas ouvert la bouche. Contrairement à mon père, je ne suis pas un grand marcheur, mais je me suis beaucoup promené, j’ai traversé Prague dans tous les sens, n’empruntant les trams qu’en de rares occasions, surtout pour observer et découvrir la ville autrement. Mes aventures pédestres m’emmenaient invariablement, à la nuit tombée (en novembre là-bas, le soir commence à tomber à quinze heures), au sommet de la colline de Petřín, un peu essoufflé, mais de moins en moins à mesure que les jours passaient. Le funiculaire était temporairement hors service. Assis sur un banc qui, étonnamment, était chaque fois libre, j’y restais au moins une heure, je regardais la ville illuminée qui s’étendait sous mes pieds, à l’écoute des moindres sons ambiants.

Partie intégrante de ce rituel quotidien, avant ou après, je passais généralement une demi-heure, voire plus, à l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire. J’ai beau ne croire en rien, il y a quelque chose dans le calme des églises qui a toujours eu un effet apaisant, voire méditatif sur moi. Celle-là tout spécialement, par la dévotion fervente qu’inspire la statue «  l’Enfant Jésus de Prague », en particulier aux Espagnoles que l’on voit prier avec une impressionnante intensité, rendant le silence encore plus intense, presque palpable.

Ensuite, je prenais parfois un cocktail dans un bar du quartier Mala Strana, de l’autre côté du pont Charles. Je finissais par regagner ma pension. Avoir des soirées qui commençaient l’après-midi me permettait de me coucher tôt et j’en profitais pour combler une partie de mon déficit de sommeil, le couche-tard que j’étais d’ordinaire se muant en couche-très-tôt.

La semaine s’était écoulée paisiblement, sans rencontre, sans autre mot prononcé qu’une commande au restaurant ou des formules de politesse, ce qui me convenait très bien. C’est en tout cas ce que je pensais. J’ignorais que j’avais dans la bouche une bombe à retardement, un engin explosif composé de mots désordonnés.

Lors de mon retour, à l’aéroport, alors que je regardais les valises défiler sur le tapis roulant, mon éternelle hantise se concrétisa : la mienne n’arrivait pas.

Il y avait de moins en moins de monde. Il était tard et c’était le dernier vol à utiliser ce tapis. Au bout d’un moment, il ne restait plus que deux gros sacs abandonnés qui tournaient de manière lugubre. Mais pas ma valise. D’après l’écran, tous les bagages n’étaient pas encore sortis.

Je n’étais pas seul dans cette situation. Une jeune femme, cheveux et vêtements très noirs, qui avait dû être gothique dans son adolescence mais ne l’était presque plus aujourd’hui, attendait aussi.

Elle m’adressa un sourire las et se contenta d’un «  Vous aussi » ?

Après quelques mots timides et anodins, le barrage que constituait ma réserve naturelle céda sous le poids de cette semaine de silence, libérant un hallucinant flot de paroles qui se déversa à toute vitesse. Les mots s’entrechoquaient dans un chaos verbal embarrassant ; j’avais peut-être même battu un record du nombre de termes prononcés par minute.

«  Je ne sais pas vous mais moi, dès que ma valise tarde un peu, je me dis qu’on l’a perdue, qu’elle n’arrivera pas, que je ne la reverrai jamais ou alors dans très longtemps, ce qui est moins grave au retour qu’à l’aller, mais quand même. Alors, quand c’est comme aujourd’hui, j’vous raconte pas. On voit arriver celles des autres, mais pas la sienne, évidemment. Je ne sais pas si vous avez remarqué, d’ailleurs, mais on croit qu’on sait exactement à quoi ressemble sa propre valise, qu’on ne pourrait pas la confondre avec une autre et puis il y en a qui arrivent, qui n’ont qu’une vague ressemblance avec la vôtre et vous avez quand même un doute. Peut-être que vous voulez tellement voir votre valise arriver que vous la voyez partout. Peut-être pas vous, mais moi, ça m’arrive à chaque fois. Enfin presque à chaque fois parce qu’il m’est arrivé une fois, une fois seulement hein, mais ça m’est arrivé quand même, il m’est arrivé une fois donc que ma valise soit parmi les premières, je n’en croyais pas mes yeux. Mais bon, ce n’est pas le cas aujourd’hui, manifestement… Je suis désolé, j’ai voyagé seul pendant une semaine et là je parle, je parle, je parle… J’essaie de me contenir, vous savez, vraiment, je suis désolé que ça tombe sur vous, vous devez être si fatiguée par le voyage, agacée par cette attente interminable, vous avez sûrement envie de rentrer chez vous, vous aussi. Et vous êtes là à devoir me subir, ça doit vraiment être très pénible. D’ordinaire, je ne suis pas très bavard, vous savez, je peux même, aussi incroyable que cela puisse paraître, être assez taiseux. En plus, je déteste saouler les autres. On ne dirait pas comme ça, je sais, mais je préfère écouter. En même temps, il faut se méfier de ceux qui s’autoproclament doués pour l’écoute ; généralement, ils préfèrent s’écouter eux-mêmes. Et c’est exactement l’impression que je dois vous donner en ce moment, celle d’un type qui s’abreuve de ses propres paroles. Je vous assure que je ne suis pas comme cela, vraiment pas, je suis désolé, c’est la troisième fois déjà que je le dis, je crois. D’habitude, si je ne suis pas à l’aise, je me contente de rire un peu bêtement. Attention, je ne veux pas dire que vous me mettez mal à l’aise, hein, ce n’est pas vous personnellement, de toute façon je crois que je ne suis vraiment à l’aise avec personne, en tout cas quelqu’un que je rencontre pour la première fois, je n’ai pas la « tchatche », moi. D’ailleurs, ça doit s’entendre à ma logorrhée qu’en réalité, ce n’est pas naturel pour moi, que c’est forcé. C’est la situation, le fait que nous soyons coincés tous les deux à cette heure tardive dans cet endroit sinistre. Enfin, il n’est peut-être pas sinistre en soi, mais il l’est à cette heure-ci, tout désert, quand tout le monde a eu plus de chance que nous et a pu récupérer sa valise et rentrer tranquillement, rejoindre sa voiture, un taxi, le bus ou le métro. Si ça se trouve, il y en a qui sont peut-être déjà chez eux, bien tranquilles. Bon, il faudrait qu’ils habitent déjà assez près de l’aéroport, mais c’est possible, je crois, si on est venu les chercher en voiture. Et donc là, j’attends, bêtement, sans même savoir si ma valise va arriver. Et c’est la même chose pour vous qui, en plus, donc, devez subir ma logorrhée. Vous devez avoir encore plus envie que moi que votre bagage arrive pour que cela s’arrête. Donc, une fois encore, désolé, ou « Sorry, hein, dites » comme disent de manière insupportable ceux qui en réalité ne s’excusent pas vraiment. Enfin donc moi qui n’ai quasi pas dit un mot pendant une semaine, ce qui m’a plutôt fait du bien, c’est agréable le silence, c’est d’ailleurs certainement ce que vous vous dites en ce moment, que c’est agréable le silence… »

Quand j’ai fait une pause pour reprendre mon souffle, elle a eu un petit sourire, m’a tendu la main comme on réduit au silence d’un doigt posé sur les lèvres et s’est présentée :

— Claire.

Je lui ai serré la main et j’ai dit :

— Vincent.

Je suis arrivé à me calmer un peu, à ralentir mon débit, à me laisser respirer et elle aussi. J’allais néanmoins reprendre mon monologue, sur un rythme moins effréné, quand deux valises sont arrivées.

Elle fut plus rapide que moi, regarda la mienne de près comme pour être sûre que ce n’était pas la sienne et me dit : «  Je suppose que c’est la vôtre ? » avant de prendre la sienne.

— Bon retour chez vous, me dit-elle dit d’un ton neutre avant de s’éloigner rapidement, avant que j’aie pu attraper la mienne.

Un peu assommé par la fatigue, probablement saoulé par mon propre monologue, je me mis à marcher sans me presser dans l’aéroport presque désert, où quasiment tout était fermé. Arrivé sur le quai de la gare, je la vis qui attendait le train vers le centre de Bruxelles.

— Encore vous, dit-elle sans chaleur ni animosité. Vous aviez fini ce que vous vouliez me dire ?

Son expression était indéchiffrable. Elle se moquait de moi, bien sûr, mais d’une manière qui me semblait plutôt bienveillante.

— C’est toujours la même chose, non ? On peut prendre l’avion, l’Eurostar ou le Thalys, c’est généralement assez rapide. Au moins jusqu’à la gare ou l’aéroport. Puis, c’est une fois à Bruxelles, quand on a juste envie d’être chez soi, que ça devient très long. L’attente d’un train, d’un bus, d’un tram, d’un métro ou … d’une valise.

— Merci de me le rappeler, répondit-elle sans même un sourire.

Je ne pus m’empêcher d’insister.

— On rentre et tout nous dit que le cocon dans lequel on avait pu être, c’est fini, back to reality1.

— Y compris vous.

J’avais l’impression de me carboniser, d’avoir commencé par me verser un bidon d’essence sur tout le corps en le secouant pour être sûr de ne pas en perdre une goutte et d’avoir ensuite allumé la flamme d’un zippo, comme dans les films.

Le train était arrivé, je grimpai à bord sans plus rien dire. Il n’y avait presque personne, mais elle vint quand même s’asseoir près de moi. Elle semblait trouver que c’était mieux ainsi et je m’efforçai de garder le silence également.

Elle finit par le rompre au bout de quelques minutes :

— En même temps, c’est juste. Revenir ici, c’est vraiment la maxi-déprime.

Je la regardai sans répondre, fidèle à mon vœu de silence provisoire.

Je savais que le trajet ne serait pas très long, je me demandais à quelle gare elle allait descendre, je n’avais pas envie qu’on se sépare. Je me demandais aussi si je n’étais pas en train de tomber amoureux, mais je rejetai l’idée immédiatement parce que c’était trop tôt par rapport à Camille, à ma fille, au temps si bref qui s’était écoulé depuis que nous avions fait connaissance.

Soudain, nous arrivâmes à la gare du Nord. Elle s’était levée d’un bond, avait juste dit : «  Salut » et était sortie.

Je descendais là aussi, mais je ne m’étais pas rendu compte que nous y étions déjà. Je pris ma valise et, quand je fus sur le quai, elle avait déjà disparu.

Je remontais le long couloir, toujours peu accueillant quand les magasins et stands à hamburgers étaient fermés. J’avais déjà l’impression d’avoir rêvé ma rencontre avec Claire.

Elle m’avait fait forte impression, mais je n’aurais pu dire quelle en était la nature.

Je venais de rater le dernier bus. J’hésitai à prendre un taxi, choisis finalement de rentrer à pied, tirant ma valise dans un vacarme tel sur certains pavés que je craignais qu’on me jette un pot de fleurs sur la tête. Après Prague et tous ces kilomètres parcourus, marcher ne me faisait plus peur.

À chaque longue absence, je craignais de retrouver mon appartement saccagé. Il n’y avait pas grand-chose à voler, mais c’est peut-être ce qui pouvait énerver les cambrioleurs éventuels et les pousser à tout retourner. Heureusement, le vague cocon, celui que je m’efforçais de maintenir en ordre et habitable pour Alice, était tel que je l’avais laissé. Le frigo était quasiment vide, à l’exception de l’un ou l’autre yaourt périmé depuis bien trop longtemps. Je me contentai de poser mes affaires par terre, d’allumer la télé et de m’affaler dans le canapé pour voir si le gouvernement n’était pas tombé en mon absence et pour réentendre des gens parler une langue que je comprenais.

Finalement, j’éteignis la télé et restai assis dans une obscurité seulement rompue par les lumières des phares de voitures qui, passant par la fenêtre, dessinaient de brefs motifs sur le plafond. C’était comme ces fois où, hébergé pour une nuit sur le canapé de quelqu’un, je n’arrivais pas à trouver le sommeil en raison du bruit des voitures et des lumières projetées sur les murs et le plafond. J’aurais bien bu un verre d’alcool mais, là aussi, je n’avais plus rien. Je me résolus finalement à aller au lit et, bien que l’heure à laquelle je me couchais à Prague était dépassée depuis longtemps, j’eus beaucoup de mal à m’endormir. Je me refaisais le film de mon étrange rencontre avec Claire, repensais à ce que j’aurais dû dire et surtout ne pas dire.

La vie normale reprit rapidement son cours. Le boulot et, avec lui, ce langage managérial un peu absurde et creux, truffé de mots et expressions anglais, qui avait fini par s’imposer chez nos dirigeants. Nous en riions souvent avec Camille et avec Jean-Luc, le seul autre collègue que je voyais parfois en dehors du travail.

Quand je ne sortais pas boire un verre après le boulot et ne passais pas mon temps avec mes amis Jean-Charles ou Nicolas, je zappais mollement, finissant invariablement par renoncer à entamer un livre et éloigner enfin mes yeux des écrans. Parfois, je me traînais quand même jusque dans une salle de cinéma ou de concert. J’étais allé voir mes parents, aussi. L’état de santé de mon père commençait à nous inquiéter, mais on ne savait pas encore à ce moment-là que le pire était à venir.

J’avais aussi tenté de prolonger mon élan de marcheur. Je me voyais bien arpenter Bruxelles, la découvrir autrement, mais ma ville m’avait rapidement découragé, en plus de mon manque de volonté motrice dès que je n’étais plus dans une ville étrangère.

Le visage de Claire avait cessé de me hanter et même commencé à s’estomper. Un certain ennui confortable avait repris ses droits et ma semaine praguoise me semblait déjà très loin, ses effets aussi, quand, un matin, je reçus un email qui me fit sursauter.

«  Hello Vincent.

Je ne sais pas si tu te souviens de moi, on a attendu nos valises à l’aéroport et fait un bout de chemin en train. Ça te dirait qu’on prenne un café ?

Claire ».

Je ne m’attendais pas à la revoir et encore moins que ce soit elle qui fasse la démarche de me recontacter.

J’étais parcouru d’un léger frisson, d’une excitation telle que je n’en avais plus connue depuis un long moment.

Je résistai à l’envie de lui demander comment elle s’y était prise pour me retrouver, comme si cet e-mail surgi soudain était la chose la plus naturelle du monde.

Elle m’avait donné rendez-vous un midi, à la sortie de son boulot qui n’était pas trop loin du mien.

Quand elle est apparue, j’ai presque hésité à la reconnaître : elle avait troqué son côté punkette un peu gothique pour un tailleur sobre qui lui donnait un air très sérieux.

Nous sommes allés prendre un sandwich tout près. J’en avais choisi un que je n’aimais pas spécialement mais avec lequel j’étais sûr de ne pas me retrouver la bouche barbouillée d’une salade de poulet quelconque. Elle avait pris une baguette boulette pleine de sauce et de crudités qui auraient dû déborder de partout, mais qu’elle arrivait pourtant à contenir avec une dextérité qu’il m’arriverait souvent de jalouser.

Claire m’impressionnait un peu. C’est toujours le cas, d’ailleurs, malgré tout ce qu’on a vécu ensemble depuis. Il y avait parfois de longs silences qui ne semblaient pas la gêner.

Globalement, quand elle était descendue du train, j’avais éprouvé une douloureuse sensation de désastre, d’avoir gâché, d’entrée de jeu, quelque chose, sans savoir quoi. Ce soir-là, elle m’avait paru très grande alors qu’elle était plutôt petite. J’ai toujours été fasciné par la manière dont les gens qui nous intimident nous semblent souvent plus grands qu’ils ne le sont. Quand on commence à les connaître mieux, ils retrouvent leur taille réelle.

J’aurais aimé être capable de faire davantage la conversation, mais j’avais retrouvé ma réserve habituelle, mon côté handicapé du small talk2, ma difficulté à parler de la pluie et du beau temps. Elle ne faisait pas vraiment d’efforts non plus. J’ai appris par la suite qu’elle détestait cela, justement, la petite conversation de remplissage, et lui préférait l’absence de mots, les silences qu’elle trouvait rarement lourds, en tout cas toujours préférables.

Malgré ma timidité, j’avais apprécié ce temps quasi muet passé avec elle, mais je ne pensais pas qu’il y aurait d’autres rendez-vous. Je me disais qu’elle avait dû tenter l’expérience, se rendre compte que, fondamentalement, on n’avait rien à se dire. Nous nous étions d’ailleurs séparés sans chaleur et nous ne nous étions pas promis de nous revoir ou de remettre ça.

Je ne fus donc pas surpris de ne plus avoir de nouvelles d’elle ensuite. Jusqu’au mois suivant où je reçus un nouvel e-mail :

«  Alors, si je ne fais pas le premier pas, plus de sandwich ensemble ? »

Nous avons à nouveau échangé quelques mails très brefs, une conversation qui ressemblait à une messagerie instantanée.

— Je n’étais pas très sûr que tu en aurais encore envie, lui avais-je répondu.

— Comment peux-tu savoir à ma place ce dont j’ai envie ou pas ?

— Bonne remarque à laquelle je ne vois pas très bien quoi répondre pour l’instant.

— Et toi, tu en as envie, au moins ?

— Oui.

— Quel enthousiasme. Même endroit, même heure vendredi ?

— Dacc !

— À vendredi alors. PS : Prends ce que tu veux comme sandwich, tu m’as fait de la peine avec ta baguette au beurre.

— Il n’y avait pas que du beurre ! À vendredi.

Il y eut nettement plus de mots échangés durant notre deuxième rendez-vous. J’avais trouvé un compromis pour mon sandwich, plus appétissant même si encore assez facile à manipuler.

J’appris qu’elle travaillait dans les ressources humaines, que cela l’emmerdait un peu, que c’était parfois éprouvant, souvent même, mais qu’elle était, selon ses propres mots, inexplicablement douée.

— C’est pour cela que je n’aime pas prendre des gants en dehors du boulot. Je dois tellement faire attention à ce que je dis, tout le temps, je n’ai pas envie de continuer pendant mon temps libre.

J’avais l’impression qu’elle m’avait fait cette confidence davantage pour me mettre à l’aise que pour réellement partager quelque chose de son quotidien. Claire était un mélange étrange de rugosité et de finesse psychologique. Elle était capable d’alterner entre les deux, parfois très vite, ce qui pouvait déstabiliser. Je me disais qu’en RH, elle devait être redoutable.

Deux semaines plus tard, je l’invitai et pris des risques :

— Salut Claire. Tu es libre mardi midi ?

— Je peux l’être. Qu’est-ce que tu proposes ?

— Pour changer des sandwichs, que dirais-tu d’un petit resto à Dim Sum, pas loin ?

— Va pour les Dim Sum !

Je l’ignorais quand je lui avais fait cette proposition, mais Claire partage ma passion pour les entrées à la vapeur et, désormais, quand on se verrait le midi, ce serait toujours pour aller en déguster. Cette passion commune a facilité notre rapprochement. La conversation se fit de plus en plus aisée et notre amitié s’installa progressivement, comme un coup de foudre au ralenti.

Une amitié sous le signe des raviolis chinois et d’une aversion partagée pour ce que nous appelions l’humour d’addition. Cette petite blagounette dont beaucoup ne peuvent s’empêcher, le moment de demander la note, évoquant «  la douloureuse » et toutes ces variantes qui semblent dire : «  C’était très bon mais on aimerait mieux ne pas payer ».

Claire m’a même confié plus tard que c’était une des choses qui lui avaient instantanément plu chez moi. Cela et que, comme elle, je ne sois pas un tactile. Les tactiles peuvent être extrêmement sympathiques mais ce besoin qu’ils éprouvent de vous toucher quand ils vous parlent, d’annihiler toute forme de distance de confort, de pénétrer sauvagement la bulles des autres, de tapoter un ventre rebondi en s’exclamant hilares «  On ne se refuse rien, hein ? » voire, pour rire entre hommes, de mettre un petit doigt dans le cul à travers le pantalon, me pétrifie.

On a commencé à se voir le soir, aussi. Parfois, nous ne cessions de parler, parfois nous étions quasiment mutiques sans que ces soirées-là soient forcément de moindre qualité. Comme disait Claire, nous savions laisser respirer les silences.

Nous étions pour le reste très différents mais j’avais besoin d’elle, de l’avoir en face de moi, de l’entendre s’exprimer ou se taire, de lui parler ou de ne rien dire.

J’étais sans doute un peu amoureux d’elle, peut-être même beaucoup. Je ne savais dire quels sentiments elle éveillait exactement en moi mais je savais instinctivement qu’elle n’était pas amoureuse de moi. Je savais que j’en aurais sans doute parfois envie mais que jamais nous ne serions un couple ni ne coucherions ensemble autrement que chacun dans nos lits jumeaux, voire chacun de notre côté du lit lors de nos voyages ensemble.

Oui parce qu’en plus de se voir aussi le soir, voire en journée le week-end, nous allions nous mettre à partir en vacances ensemble, sans jamais la moindre ambiguïté, en tout cas pas dans sa tête même s’il arrivait que, dans la mienne, ce soit un peu plus flou. Mais je me flatte d’avoir eu l’intelligence de ne jamais lui faire part de ce trouble, un aveu qui aurait probablement tout gâché.

Claire allait changer ma vie, être ce qu’on pouvait avoir de plus proche d’une histoire d’amour sans en être une. Elle était d’ailleurs, à ce stade, ma rencontre la plus importante avec celle de Camille.

Je crois qu’elle ne sait même pas à quel point elle m’a aidé à reprendre goût en l’existence, à me sortir progressivement de ma léthargie post-divorce. Ou peut-être ne le sait-elle que trop bien.

1. Retour à la réalité

2. banalités

3 Les vrais complots

— Tu sais, les gens voient des complots partout mais jamais là où ils sont vraiment.

Les vacances avec Claire aussi, un jour ce serait fini. Probablement le jour où l’un de nous deux serait en couple. En attendant, nous profitions de notre célibat pour partir régulièrement ensemble. Cela permettait, surtout pour elle, d’avoir une paix royale puisque tout le monde nous croyait ensemble. Nous allions souvent en France qui avait l’avantage d’être tout près. Nous partions dans sa petite voiture et nous nous relayions au volant. Malgré la fréquence de nos visites, nous nous faisions souvent piéger par la fermeture des magasins le midi.

Nous étions donc sur un banc et nous attendions la fin de la pause. Je m’étais tourné vers elle, me demandant avec une certaine gourmandise ce qu’elle allait encore me sortir.

— Prends les Français, par exemple. Presque tous leurs magasins sont fermés jusqu’à quatorze heures, minimum. Chez nous, on en profite parfois pour quitter le bureau et aller faire un peu de shopping. Ici, c’est impossible. Même aller se chercher un peu de pain, pour manger, pendant le temps de midi, ce n’est pas possible. On ne peut pas profiter de cette coupure pour s’acheter quelque chose à manger, c’est quand même dingue, non ?

— C’est vrai, ce n’est pas pratique mais où est le complot ?

— C’est pour favoriser et faire prospérer les restaurateurs. Tu n’as pas d’autre choix que d’aller au restaurant d’autant plus qu’il n’est pas très bien vu de ne pas prendre ce temps de midi quand on travaille en France. Et on ne veut surtout pas que des velléités de shopping te détournent de ces établissements.

«  Tu remarqueras que personne, même parmi les plus complotistes, ne le relève. C’est d’ailleurs la preuve de la puissance du complot. Le vrai, personne ne s’en rend compte, c’est sa force.

— Toi, tu t’en rends compte.

— Oui, c’est la faille. Mais, à part toi, qui m’écoute ?

— Mais pourquoi les restaurateurs plutôt que les commerçants, alors ? Eux, ils y perdent.

— Il faut croire que le lobby des restaurateurs est plus puissant que celui des commerçants. Et puis, la France, c’est le pays de la cuisine, de la gastronomie, ce qui doit peser dans la balance, forcément.

— Note qu’à l’inverse de chez nous, les magasins sont souvent ouverts plus tard aussi. En Bel-gique, passé dix-huit heures trente, dix-neuf heures parfois, à la rigueur, c’est fichu, à part les grandes surfaces et les night shops, tout est fermé. On peut donc faire quelques courses à la sortie du boulot.

— Mais même pas : puisque dans les entreprises aussi, il y a la longue pause déjeuner, tout le monde finit plus tard et quitte quand les magasins ferment.

Nous restâmes quelques minutes sans rien dire. Quand elle s’animait de la sorte, je ne savais jamais exactement quelle était la part de sérieux et de plaisanterie. Je m’amusais beaucoup et savourais ces moments.

— Il y a pire, note.

Je ne dis rien et me contentai de la regarder, interrogateur.

— Tu sais, comme tout le monde dit toujours : ah si seulement il y avait la téléportation, tout serait plus facile.

— C’est sûr, t’imagines le gain de temps ?

— Eh bien moi, je suis convaincue que la téléportation est possible, qu’on a découvert des machines, des dispositifs qui la permettent.

— Attends, si la téléportation existait, ça se saurait quand même, c’est assez exceptionnel.

— Réfléchis un peu. Allez, ce n’est quand même pas difficile.

J’avais beau chercher, je ne voyais pas où elle voulait en venir.

— Bon, admettons que la téléportation soit vraiment possible, et je pense qu’elle l’est, et qu’on l’utilise tous les jours. Quelles sont les conséquences immédiates, à ton avis ?