Lise - Marie-Laure Angermann - E-Book

Lise E-Book

Marie-Laure Angermann

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Beschreibung

L'histoire de Lise vous fait découvrir au fil des pages, Agression, Amour, Tentative de meurtre, Enquête et Révélations qui se succèdent dans le théâtre végétal des Dombes. La vie d'autrefois dans les campagnes où le ciel et la terre se confondent et s'accouplent dans les eaux métalliques des étangs endormis. Lise, au destin improbable et entourée de personnages pittoresques, vous accompagnera sur les sentiers odorants, les rives paresseuses des rivières, les roselières et les nids d'ombre douce sous les saules pleurant au bord des étangs. Mille et un détails dans ce récit piqueté d'anecdotes et de petites histoires dans l'Histoire. Poésie des paysages, de la faune et de la flore seront au rendez vous sur cette terre d'eau tranquille, terre de couleurs et de contrastes, terre généreuse et prometteuse de senteurs et de vie.

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DOMBES

Terre d'eau douce, terre d'eau calme, terre d'eau tranquille où se côtoient et se pourchassent faune aquatique et peuple des oiseaux.

Paysages où le ciel et la terre se confondent et s'accouplent dans les eaux métalliques des étangs endormis.

Terre d'asile pour mille et une espèces qui accaparent chaque parcelle, chaque touffe de joncs, de roseaux, de mousse.

Terre de couleurs et de contrastes, terre généreuse et prometteuse de senteurs et de vie.

Terre où palpite l'étang, âme dont l'haleine aigrelette transpire dans les odeurs.

DOMBES

Dans ma petite enfance, je t'aimais d'amour, mais la bonne fée aux fins cheveux d'argent qui régnait dans mon cœur et m'apprenait à découvrir les richesses de ton corps s'en est allée vers des contrées lointaines et impalpables.

Elle a abandonné tes sentiers odorants sous la feuillée.

Elle a délaissé les rives paresseuses de tes rivières, déserté les roselières et les nids d'ombre douce sous les saules pleurant au bord des rives.

Ma fée s'en est allée vers d'autres horizons inaccessibles et je t'ai perdue, ma Dombes.

Les couleurs, les parfums, ton âme même a changé, le charme n'existait plus, le temps s’en est allé, je t'ai perdu !

La Famille de Lise

Le grand père Raymond, La grand mère Elise

Son fils Raymond, sabotier, père de Lise

Sa femme, Alice mère de Lise

Marion, sa sœur

Claudius, frère du grand père

La ferme de La Dame Noire

Monsieur d'Angers, Luc, et sa femme

Le vieux Dominique, sa femme Margot

Le beau Louis, Henri, Martin, Jean, Benoît

La gamine, Rose

Les jumeaux, Lucien et Germain

Au Village

Le docteur Claude, sa femme Hélène

Le curé Benoît

Le brigadier Dubonnet

L'ami de Margot, Jean Marc

Les commères, Michelet et Coquard

La mère Bessard, aubergiste

Les Grosne, amis de Monsieur d'Angers

Les Lacure, Leur fille Jeanne

L'oncle Notaire, Norbert, sa femme Camille

Leur fils Georges

L'oncle Trappiste, Grégoire

* TABLE *

* CHAPITRE I

AVRIL L'arrivée à la Dame Noire

* CHAPITRE II

JUIN L'accident du Beau Louis

* CHAPITRE III

AOUT L'Agression

* CHAPITRE IV

Octobre La Maladie

* CHAPITRE V

FEVRIER Martin

* CHAPITRE VI

MAI Les Commères

* CHAPITRE VII

JUILLET Tentative de meurtre

* CHAPITRE VIII

SEPTEMBRE Révélations

* CHAPITRE IX

DECEMBRE La Mère Bessard

* CHAPITRE X

JUILLET La Vie

Voici l’histoire de Lise

AVRIL

Arrivée à la Dame Noire

En ce matin d'avril, adossée à la porte de l'écurie, Lise releva la main au-dessus de ses yeux pour regarder au loin le soleil monter sur l'étang. Son regard se perdait au milieu de la nappe tranquille où nageaient quelques canards. Tout était calme, seul le chant du coucou nouvellement arrivé sur la terre de Dombes troublait la quiétude de cet instant.

La matinée s'annonçait belle et chaude. Déjà la brume teintée de rose se dissipait par lambeaux, s'effilochant sur le sommet des saules dont les têtes chevelues dépassaient du chemin blanc d'aubépines. L'attention de Lise fut attirée par un groupe de moineaux qui s'ébattaient dans une flaque d'eau à l'entrée du chemin qu'elle avait emprunté hier pour la première fois.

Elle suivait son père, ne voyant que ses larges épaules qui gonflaient la vareuse de toile bleue qu’il avait revêtue pour la circonstance. Elle le suivait, sans rien dire, courant plus que marchant pour ne pas se laisser distancer par les sabots cloutés qui frappaient le sol d'un pas cadencé. Elle tenait d'une main son maigre baluchon. Dans ce grand carré de linge à bordure rouge, toutes ses pauvres affaires étaient serrées.

Ce matin, à l'aube, sa mère l'avait préparé pendant qu'elle s'habillait. Une paire de chaussons de feutre, une jupe de toile grise, un gilet de laine, un grand tablier bleu, deux paires de bas de laine, deux mouchoirs, deux guimpes blanches en coton et un chapelet de buis. Tous ses effets étaient réunis, mais pour cette sortie inhabituelle, sa mère lui avait lavé sa robe du dimanche. Une robe que sa mère avait recoupée dans une des deux qu'elle possédait pour les grands événements.

Lise aimait cette robe toute simple, d’un bleu outremer profond que les lavages successifs n'avait pas atténué et à la garniture de fine dentelle aux poignets et soulignant le col arrondi. Le fait de s'en vêtir annonçait un changement, quelque chose de particulier.

La dernière fois qu'elle l'avait portée, c’était pour l'enterrement de sa grand-mère. Aujourd'hui n'était pas jour comme les autres. Elle quittait sa maison, elle quittait sa famille, elle partait travailler et vivre dans une ferme. Son père la guidait vers le domaine de "la Dame Noire" par un bel après midi de printemps.

C'était hier, et pourtant depuis ce matin, Lise se sentait différente. Elle n'arrivait pas à expliquer cette sensation, elle ressentait un certain malaise d'être éloignée de sa famille, mais en même temps un délicieux sentiment de liberté lui gonflait le cœur. Elle vivait quelque chose de nouveau, une aventure.

Dés son arrivée à la ferme, elle avait fait brièvement connaissance des personnes présentes dans la grande cuisine, très intimidée. Deux personnes déjà âgées, Dominique et Margot, et trois hommes, Louis, Jean et Martin.

Son père semblait bien connaître le couple et, les trois hommes partis, il avait discuté autour d’un café et d’une part de tarte aux pommes. Il confiait sa fille aux bons soins de Margot.

Lise avait été un peu déçue, elle pensait rencontrer le maître à son arrivée, mais sa curiosité ne serait pas assouvie. Le maître était à Lyon et on ne savait pas quand il serait de retour.

Sitôt son père disparu au détour du chemin après un baiser sur sa tempe et un long regard d'amour, on lui avait confié la garde d'une vache prête à mettre bas avec ordre de venir chercher de l'aide auprès de Jean, le moment venu.

L’après midi finissait, le ciel prenait ses teintes roses et mauves.

Dans l'ombre de la grange, Lise avait changé sa belle robe contre sa jupe grise et une guimpe de coton blanc. La nuit peu à peu avait avalé la fin de la journée, puis s'était écoulée, longue et tranquille.

Après avoir allumé une lampe à pétrole et enfilé son gilet, elle avait avalé un morceau de pain, un bout de fromage et une pomme rouge que Margot lui avait remis dans un petit panier d’osier, bu au pichet l'eau fraîche tirée du puits et ne s'était pas assoupie.

Elle avait suivi des yeux la danse des insectes autour de la lampe, admiré la ballet des chauves souris devant la porte de la grange, rêvé en regardant les étoiles.

En voyant le soleil poindre ce matin, elle avait éprouvé l'envie de se réchauffer et d'étirer ses bras menus à la lumière après avoir toute cette nuit respiré l'air moite de la respiration des bêtes.

Les premiers hannetons, nouvellement éclos dansaient dans la lumière naissante, accompagnant du bruissement de leurs vols lourds. le chant des premiers oiseaux

Un meuglement long venant de l'étable déchira ses pensées et la rappela à la réalité. Elle se retourna et de nouveau le même cri s'élança de l'ombre de l'écurie d'où s'exhalait une odeur animale aigrelette et tiède. D'un mouvement machinal, elle remit sous son fichu une mèche rebelle, fixant de ses yeux bleus la porte de l'étable.

Elle allait rentrer mais ce cri de bête apeurée lui avait pincé le cœur. Après la nuit passée auprès de l'animal à guetter son souffle lent et chaud, peut-être que le moment était enfin arrivé ?

Lise avança très lentement vers l'intérieur sombre de l'écurie, sa vision encore brouillée par la lumière du jour naissant. La vache s'était couchée sur le flanc, ses grands yeux larmoyants et emplis d'une peur stupide. Elle regardait la jeune fille qui s'agenouilla, caressant le poil frisé de cette grosse tète posée sur la paille sèche frémissant sous le souffle rapide de l'animal. Soudain la vache poussa un meuglement lancinant qui fit dresser Lise d'un bond. Il fallait appeler Jean !

Elle se mit à courir vers le corps de ferme abritant l'habitation. Elle sentait son cœur cogner de plus en plus fort, de plus en plus vite, et si cela se passait mal !

Mon dieu, le maître serait fou furieux, il la punirait, la frapperait peut-être. Une bête de concours était si précieuse pour lui. Malgré les paroles rassurantes de son père concernant son emploi à la ferme de la Dame Noire, elle restait très anxieuse.

Elle accéléra sa course et se précipita sur la porte de la grande salle où les valets étaient à table.

Son irruption fit que toutes les tètes se relevèrent en même temps comme supportées par un même cou.

Il y avait Margot, la cuisinière, qui près de la cheminée la regardait la louche à la main. Assis sur le long banc de bois contre la table, Jean, Martin et le vieux Dominique mangeaient leur soupe et le beau Louis coupait son pain.

Tous la dévisageaient d'un air étonné. Le vieux Dominique se redressa:

'' Et bien ma fille, que se passe donc ? ''

''La vache, c’est l'heure, faut venir, vite, vite ! ''

Lise tremblait en parlant, une larme coula sur sa joue, la peur l'étreignait.

'' Jean viens vite, mais viens, lèves toi ! '' supplia t elle. Sa peur lui enlevait toute timidité.

'' Ma Lise, voyons, calme toi, c’est l'heure, d’accord, mais y a pas de quoi se retourner le sang comme ça ! ''

Tout en parlant, il se levait, ramassait sa casquette et la vissait sur ses cheveux en broussaille.

Lise se tordait les mains. Mon dieu, que c'était long. Il paraissait si tranquille le Jean, mais c'était elle qui devait surveiller la vache et si un problème survenait, elle serait responsable.

Enfin Jean enjamba le banc et se dirigea vers elle.

'' Allons ma belle, on y va, on y va. Ne t'inquiète pas comme ça. T'as jamais vu faire le veau ma parole ! Je sais bien que chez ton père c'est des sabots qu'on fait, mais quand même. Allons suis moi ''

En traversant la cour dallée, Lise jetait de temps en temps un regard vers Jean. Il paraissait si calme.

Il avait l'habitude bien sûr. Elle s'inquiétait sans doute pour rien, essayait de se rassurer. Mais malgré tout, si un animal mourrait le premier jour de sa place, le maître la renverrait chez elle et son père serait furieux lui aussi. Une bonne à rien elle serait, une bonne à rien !

Ils pénétrèrent dans l'écurie où l’animal respirait bruyamment dans la pénombre.

" Ouvre grand les portes " ordonna Jean," il faut que j'y vois clair. ''

Devant le désarroi de la jeune femme, il se dit qu’il fallait lui occuper l’esprit, alors il rajouta, '' Et puis tu vas me chercher un grand seau d'eau fraîche. Allez file."

Lise s'exécuta sans rien ajouter, elle courut jusqu'au puits à l'autre bout de la cour et culbuta le seau à l'intérieur .Elle se pencha au dessus de la margelle pour vérifier qu'il avait bien plongé dans la nappe liquide, respirant d'un coup l'haleine froide de la terre puis se cambra contre la manivelle, peinant à remonter le seau.

Qu'il était lourd à tirer ce seau. Il lui sembla soudain que ses forces l'abandonnaient. Elle avait eu tellement peur qu'elle tremblait encore. La chaîne gémissait sous sa charge.

Il fallait faire vite. Jean attendait, mais il n'en finissait pas de remonter ce seau. Enfin elle put le poser sur le rebord du puits et l'empoigna à deux mains après avoir repris son souffle.

Son fardeau battant et éclaboussant le bas de sa jupe de toile, elle se dirigea vers l'étable en se dandinant sous le poids. Ses pieds glissaient dans ses sabots humides, l’eau les aspergeant à chacun de ses pas.

Devant l'entrée elle s'arrêta, stupéfaite, dans le carré de lumière. Au beau milieu, la vache léchait à grands coups de langue un petit veau tout blanc au nez rose.

Jean essuyait le nouveau né avec une poignée de paille fraîche et se retourna.

" Tu vois, tout va. Il est beau, le maître va être content. Il veut présenter une dizaine de jeunes à la foire en novembre et je crois que celui là lui fera honneur."

Mais le jeune homme se rendit compte que Lise ne l'écoutait pas. Elle était là, debout, hypnotisée par le jeune animal et un sourire ensoleillait son visage. On aurait dit une enfant, pourtant elle avait déjà seize ans.

C’était une jolie jeune fille aux yeux de bleuets et à la chevelure d'or et de châtaigne, les couleurs des feuilles d'automne d’après la mèche qui dépassait de son fichu. Elle était peut être un peu maigre au goût de Jean, mais avec sa jupe de grosse toile, sa guimpe et son tablier elle avait un peu plus d'embonpoint.

De ses pieds il n'apercevait que le bout de ses sabots. On voyait que le père était sabotier se dit-il.

Il s'était appliqué sur cette paire là, car le dessus du pied était un savant entrelacs de rosaces. Il avait poussé la finition à les teinter au brou de noix, on aurait cru des sabots de cuir.

Jean releva les yeux vers le visage de Lise, mais elle était toujours perdue dans ses pensées.

Il se demandait comment étaient ses cheveux, longs ou courts ? Il est vrai qu'on l'avait peu vue depuis son arrivée à la Dame Noire et elle n'avait pas quitté son foulard. Seule une boucle rebelle s'échappait de ce casque de tissu.

Elle était mignonne la Lise, douce avec son visage d'enfant obéissante. On lisait dans son regard qu'elle avait l'habitude d'être dirigée. D’ailleurs lorsqu'elle était inoccupée, il avait remarqué qu'elle enfouissait ses mains dans les poches de son tablier. On aurait dit qu'elle attendait sagement qu'on lui donne une autre tache. Pourtant même si sa naïveté était flagrante, elle ne semblait pas soumise

A ce moment, le veau tenta de se redresser. Sa mère l'encouragea du museau, essayant de le soutenir en glissant son mufle luisant sous son ventre. Devant ses efforts, Lise laissa fuser un rire et Jean l'accompagna.

" Je crois que l'on peut les laisser maintenant "dit Jean." Tu devrais venir manger un peu puisque ta surveillance est terminée. Viens à la cuisine, on va dire à Margot de nous chauffer un bol de soupe. Et puis tiens, j'ai pas fini ma croûte tout à l'heure !"

Lise le regarda d'un air soulagé, posa enfin son seau contre la porte de bois et prit son baluchon.

" Dis Jean, quand c'est que le maître va venir ? Il va vouloir se rendre compte comment est le veau. Tu sais, c’est mon père qui a fait affaire avec lui, je le connais pas, sauf de nom " demanda t elle en lavant ses mains dans l'eau glacée.

" Ma foi, je peux pas te dire, tu demanderas à Margot, elle saura ".

Ils se dirigèrent vers la cuisine. Le soleil inondait la cour maintenant et une chaleur humide leur venait de l'étang, poussée par une brise molle.

A l'intérieur de la salle, il régnait une douce atmosphère parfumée par les odeurs de chicorée, de bouillon et de pain.

La salle était de belle taille . L’énorme table s'étalait en son milieu, entourée de bancs de bois patinés par les fonds de culottes des valets et les jupes des servantes.

Margot régnait dans cette partie de la ferme. Faut dire qu'elle en imposait la Margot avec ses hanches larges comme celles d'une génisse et des mains !

Le beau Louis avait eu, un jour, l'audace de la taquiner un peu trop dans sa cuisine. Il devait encore se souvenir de la gifle qu'elle lui avait infligée. Une gifle à assommer un bœuf, enfin presque, et pourtant elle était brave la Margot.

En voyant entrer les deux jeunes gens elle interpella Jean.

" Alors elle est plus tranquille la petite ? Tout c'est bien passé si j'en juge ton sourire, hein mon Jean."

" Bien sûr, mais je crois que ça l'a un peu retournée, alors je me suis dit...."

" Tu as bien fait mon garçon, un bol de soupe à l'oseille avec une cuillerée de crème et une tranche de bon pain, ça va vous requinquer c'est sûr ! Allons assied toi ma petite et laisse moi faire. T’as du lait dans le broc, la gamine vient de l'apporter, il est encore tiède. Tu en veux Jean ou tu préfères un café chicorée ? "

" Donne moi donc un chicorée, mais je vais me couper deux tranches de pain. C’est qu'après, je dois me rendre à l'étang. Il parait que le thou ne fonctionne pas bien et si le maître veut assécher pour cultiver l'année prochaine, faut s'en occuper de suite."

Pendant ce temps, Lise se servait un bol de lait et le sirotait lentement, essayant de retenir sur sa langue ce parfum si particulier du lait fraîchement tiré.

" Tu sais Jean " reprit Margot. "Je crois que Monsieur d'Angers va bientôt arriver. Il faut que j'aère la grande maison, c’est le vieux Dominique qui m'a prévenue hier soir. Le chef de gare lui a envoyé un commis pour que mon homme se rende à la gare. Il est déjà parti pour ramener plusieurs malles dans la carriole."

Elle remplit une assiette de soupe d'où une brume odorante s'étiolait vers les poutres à la française du plafond et posa une cuillère de crème en son centre.

" Tiens ma fille, régale toi ".dit elle en souriant.

'' Je te disais donc mon Jean que tu as encore de l'ouvrage. Dominique va déposer tout le chargement dans la grande entrée. Si tu as un moment, tu monteras les bagages à l'étage. Tu demanderas au beau Louis de te donner la main. Y a un coffre énorme parait il qui doit arriver. Le Dominique pourra pas le descendre de la charrette Tu verras bien ce que tu peux faire."

Margot, debout devant la grosse cuisinière à bois, avala une gorgée de chicorée.

'' M'est d'avis qu'il va rester un bon bout de temps cette fois ci et ça m'étonnerait pas que sa dame soit du voyage, avec toutes ces malles. Pourtant elle n’aime pas trop la campagne celle là. Je crois que la petite va pas manquer d'ouvrage " dit elle en faisant signe à Lise.

La jeune fille avait écouté avec attention le bavardage de Margot tout en terminant sa soupe.

"Alors le maître arrive" lança t elle." Mon père m'a conseillé d'être sage. Il m'a dit qu'il était sévère et je ne voudrais pas qu'il me renvoie."

Elle fronça les sourcils et prit un air inquiet.

" A la maison, en ce moment c'est assez dur, avec mon grand père et ma sœur. Et puis maman n’est pas trop solide, alors une bouche de moins et mes gages en plus, cela va aider."

'' T'inquiète pas ma douce " répondit Margot en souriant.

C’est curieux se disait elle comme cette petite est naturelle, réservée et timide mais d'une franchise inhabituelle.

" C’est vrai, le maître est sévère, enfin, pas toujours commode c'est sûr." reprit-elle, " mais il est juste et généreux. Tu sais, La Dame Noire est le domaine où les employés sont les mieux traités et les mieux nourris et de loin ! Le maître tient à ses hommes, mais il faut qu'ils lui rendent et c'est vrai qu'ils doivent être durs à la tâche."

" Mon père m'a dit que je devrais m'occuper des bêtes, des jeunes surtout, mais si la dame vient...."

" Et bien ma jolie, c'est d'elle que tu t'occuperas " soupira Margot. " Et pour ça faudra te changer et être fraîche tous les jours. Tu sais, c'est fragile les dames de la ville et capricieux avec ça, surtout celle là " ajouta la grosse femme en s'esclaffant.

Jean finissait ses tartines et s'essuya la bouche d'un revers de manche en s'exclamant:

" Pour être capricieux, c’est capricieux. Bon sang, la dernière fois qu'elle est venue, les rosiers pompons, elle me les a fait changer trois fois de place, si bien qu'à la fin ils ont crevé les pauvres ! Bon c’est pas le tout, faut que j'aille maintenant, à tout à l'heure mes belles."

Sur ce, il franchit les quelques mètres qui le séparaient de la porte et sur le seuil se retourna et adressa un salut de la main avant de partir vers l'étang, laissant la lumière envahir la pièce par la bouche grande ouverte de la porte.

" Ce garçon est bien brave ma douce " dit Margot

" toujours le sourire, toujours prêt à rendre service."

" Que dois faire? "demanda Lise

" Et bien je serais toi j'emmènerais les deux vaches beiges et leurs veaux dans la pâture qui longe l’étang, tu verras, c’est les bêtes qui sont dans la même partie que celle que tu as veillée et puis t'en profiteras pour nous ramasser une belle salade de dents de lion. Tu n'as qu'à prendre le panier près de la cheminée et le couteau sur la pierre d'évier. Mais fais attention, les bêtes peuvent être nerveuses et folâtres, surtout les jeunes, c'est une de leur première sortie, enfin je crois. Les laisse pas s'approcher de la rive."

Lise se leva, ébouriffa sa jupe pour faire tomber les miettes de pain qui restaient accrochées, prit le panier, y déposa le couteau et sortit dans la cour. Avant de libérer les animaux elle se retourna vers la cuisine et du pas de la porte lança: " Merci Margot "

D'un pas léger elle prit le chemin de l'écurie, mais avant de détacher les deux vaches beiges, elle se pencha sur le jeune veau blanc qui tétait sa mère. Il y mettait tant d'ardeur que le lait coulait sous son menton et sa mère, indifférente aux coups de tète dans son ventre, mâchonnait une touffe de foin. Un chat noir et blanc profitait de l’aubaine en léchant la paille sous le ventre du jeune animal. Il s’enfuit dés que Lise essaya de le caresser.

Les deux vaches avançaient nonchalamment, suivies de leur progéniture. Elles devaient se douter du but de la sortie car Lise n'eut aucune peine à leur faire franchir le chemin pour se rendre dans la prairie. Elle prit cependant soin de bien refermer la clôture derrière elle.

A son grand étonnement, les animaux se couchèrent. Elle pensait qu'après avoir été enfermées de longs mois elles se mettraient à folâtrer, mais non. Elles se vautraient dans l'herbe tendre et parfumée. Peut-être qu’elles étaient déjà sorties avant son arrivée.

Voyant qu'elle n'aurait pas de problème avec ses bêtes, elle commença à ramasser la salade sauvage, les dents de lion ou pissenlits, mais dents de lion c'est tellement plus joli. Ils foisonnaient, Margot avait eu raison de l'envoyer ici et en une demi heure elle eut tôt fait de remplir son panier.

Les vaches toujours tranquilles, comme enivrées par la première douceur du printemps et l'arôme de l'herbe nouvelle, semblaient sommeiller.

Lise s'assit contre le tronc d'un saule et commença à nettoyer la salade. Son regard explora les alentours de l'étang. Il étincelait sous la lumière, on aurait dit une énorme galette de maïs encore chaude, posée dans la verdure. La jeune fille appréciait particulièrement ce paysage des Dombes, paysage d'eau, de verdure et d'oiseaux.

Son père ou son grand père l’emmenait souvent à la pèche avec eux. Assise au fond de la barque, elle pouvait rester des heures à écouter les bruits de la nature environnante.

Elle reconnaissait du premier coup d'œil les oiseaux de l'étang.

L'élégant canard Pilet, le belle aigrette immaculée, le col vert, les sarcelles, les poules d'eau, l’étonnant héron, le grèbe huppée qui se cache dans les roseaux en étendant son long cou et bientôt elle pourrait observer les têtes flamboyantes des nettes rousses qui venaient nidifier dans les étangs de la Dombes. Et puis selon les saisons, il y avait de nouveaux arrivants ou bien des déserteurs. Justement, hier soir, elle avait remarqué un vol de cinq cigognes en route vers le nord. Peut-être avaient elles passé la nuit près de chez elle.

Son attention fut attirée par des remous dans la partie la plus éloignée de l'étang. Apparu un castor qui tenait dans sa gueule quelques morceaux de racines ou de joncs. Il se dirigeait vers un monticule qui faisait comme verrue au centre de l'étendue d'eau. Encore un qui bâtissait son logis. Assurément il prévoyait de futures épousailles !

Soudain, sur sa gauche, des jurons se firent entendre. Aussitôt Lise se redressa, cherchant à savoir ce qu'il se passait. Elle entendait mais ne distinguait rien. Il faut dire qu'à cet endroit, les joncs et roseaux étaient serrés comme les poils du chien de berger qui suivait partout le beau Louis.

Le haut de cette forêt miniature remuait bruyamment, on aurait dit que quelqu'un voulait sortir et c'est ce qui se produisit.

Jean apparut, mais dans quel état ! Crotté des pieds à la tète, d'étranges bruits émanaient de sa personne. Ayant atteint la rive, il entreprit d'ôter ses bottes. Lise s'approcha.

" T'es dans un drôle d'état."

Une odeur nauséabonde lui fouetta le visage lorsque Jean se mit debout.

" Mon dieu que tu sens mauvais " lui dit-elle en se pinçant le nez et elle recula en riant.

" Bon sang, la grille du Thou était bloquée par des roseaux, des branches et des trucs bizarres " commenta Jean en essuyant ses bottes dans l'herbe.

" Y a fallu que je dégage, mais y a fallu que je me mouille. En plus j’ai dérapé et voilà le résultat. Pouah, tout ça est en train de pourrir, alors pour l'odeur je suis servi."

Un large sourire fendit de blanc son visage maculé de boue. Il ressemblait à un grotesque masque de théâtre antique.

" Faut que je me lave, me frictionne et me change sinon personne ne me voudra pour voisin à table et Margot va me sortir à coups de balai d'ajonc de sa cuisine si j'ose rentrer comme ça. Je tiens à la vie. Me faut un bon bain maintenant."

Il dégoulinait sur le pré formant tache boueuse et puante sur le tapis vert.

" Penses tu que je peux rentrer les bêtes ? Je pourrais alors t'aider à tirer de l'eau ? " demanda Lise.

" Ma foi, tas raison, tu les parques dans le pré qui borde le chemin, là elles pourront se garder toutes seules et manger tout leur sou et puis ton aide sera pas de trop, il va m'en falloir de l'eau !"

En se dirigeant vers la porte de la clôture il laissait une large traînée brunâtre.

" Faut encore que je range ces malles dans la grande maison et je peux vraiment pas y aller dans cet état."

Lise ramassa son panier, récupéra sa baguette de saule et s'approcha des vaches. Leur effleurant la croupe de sa branche, elle leur fit comprendre qu'il était temps de s'en aller. Jean ouvrit la barrière et docilement elles sortirent.

Lise se porta en avant de son petit troupeau pour les faire accéder à l'enclos qui jouxtait le chemin d'aubépines

Une fois l'entrée barricadée, elle s'empressa de rejoindre Jean qui maculait de vase noire les dalles de la cour. Elle ne put s'empêcher de rire, il lui paraissait si amusant, un épouvantail dégoulinant qui aurait porté une botte dans chaque main. Son rire attira l'attention de Margot sur le pas de sa cuisine. Devant ce spectacle elle éclata de rire elle aussi, les deux poings sur ses hanches rebondies, sa grosse poitrine soulevant par saccades sa blouse à fleurettes et son tablier de drap bleu.

" Et bien mon gars, te voilà beau. C'est pas aujourd'hui que tu trouveras femme à marier, pour sûr. Lise, viens m'aider à sortir le grand baquet, m'est d'avis que ce gaillard là va en avoir besoin."

Riant encore, elle disparut dans la salle. La jeune fille la suivit et quelques instants plus tard elles réapparurent, chacune suspendue aux anses d'un énorme baquet de bois, grand comme fût de foulage à la vendange.

" Nous allons le mettre là, contre le fil d'étendage" dit Margot qui comme à son habitude prenait les choses en main.

" Par contre mon gars, tu vas pas avoir chaud, l'eau du puits est vraiment froide. Toi ma belle, va me chercher un drap dans le meuble sous l'escalier. Nous le pendrons devant. Faudrait pas que ce garçon en plus de sa puanteur nous montre de vilaines choses " ajouta t elle en clignant un œil.

En disant cela elle lança un regard plein de malice à Jean qui près du puits s'apprêtait à sortir un seau d'eau.

" Ma foi, Tu pourrais voir bien pire que ça ma belle Margot " lui répondit il et ses dents blanches semblaient encore plus éclatantes au milieu de son visage boueux.

La cuisinière et Lise jetèrent le drap de lin sur un fil d'étendage, près de la haie, puis ayant pris des seaux, elles aussi se mirent à la tache afin d'aider Jean à remplir son baquet.

A eux trois, un bon quart d'heure fut nécessaire. Jean tirait l'eau du puits tandis que les deux femmes faisaient la navette entre lui et le baquet.

Une fois le bain prêt, Margot lui apporta un pain de savon de Marseille, une grande serviette et appela Lise.

" Bon allez ma fille, viens m'aider à préparer la salade pour le repas. Les autres vont arriver et j'ai plus de temps à perdre. Il n'a pas besoin de nous pour se frotter le dos tout de même ! Je vais battre une omelette au lard et faire partir une fricassée de patates."

De l'intérieur de la grande salle, elles entendaient Jean chantonner en se lavant pour se décrotter.

" Il a vraiment une belle voix ce gars là "déclara Margot" ce n’est pas comme Martin qui croasse comme un corbeau "

Lise s'était assise sur un bout du banc et terminait de nettoyer les pissenlits une à une puis les jetait dans une bassine d'eau fraîche.

" Dis Margot, y a longtemps que Jean travaille ici ?

La cuisinière qui s'occupait de ranimer le feu du gros poêle à bois se retourna un peu surprise. Décidément se dit-elle, cette petite est directe et pourtant aucune effronterie.

" Et bien il y a presque deux ans. Il est apparu un jour, son baluchon pour tout bagage. Il vient de l'Est, de Lorraine je crois. Il était mineur là- bas."

Elle se racla la gorge et continua.

" D'après ce que je sais, sa femme et son fils sont morts dans une explosion. Un coup de grisou. Tu sais, le gaz dans les mines "

Elle parut réfléchir.

" Mais tu vois, le Jean ne parle guère de tout ça et à mon avis, son chagrin a été tellement immense qu'il a préféré partir très loin de son pays."

Margot poussa un soupir :

" C‘est pourquoi il est là. Mais un jour il repartira, c’est sûr. Tu comprends, maintenant cet homme il sera bien nulle part. On dirait pas comme ça à le voir, si gai, si serviable, mais ce garçon, quand sa famille a disparu, quelque chose en lui est mort aussi et jamais il trouvera le repos !"

Elle se tut et émit un nouveau soupir, son visage montrait une tristesse étrange.

" Tu l'aimes bien, hein Margot" reprit Lise sans relever la tète.

" Oui ma douce, c’est un vrai gentil, des garçons comme lui ça court pas les chemins tu peux me croire. Mais j'y pense pas trop car je sais qu'un jour sa place sera vide et je perdrais comme un fils."

Lise poussa son tas de déchet végétal dans son tablier.

" Margot, et tu as pas d'enfant à toi…".Elle n'osa poursuivre et rosit légèrement, soudain gênée par sa question.

" Je sais ce que tu penses ma belle, mais le vieux Dominique et moi on a pas eu cette chance, alors faut faire avec ". répondit la brave femme d'une voix pleine de graviers.

La jeune fille redressa la tête et voyant combien Margot semblait triste, se leva et posa un baiser sur ses joues roses.

" Tu es gentille ma jolie " chuchota Margot les yeux brillants de larmes.

Le silence régna quelques minutes, puis la cuisinière se ressaisit et un chaleureux sourire fendit son visage rond.

" Bon allons, allons, rien n'est prêt, il faut se presser. Va me chercher du persil au jardin. Tu sors et tournes à droite et avant l’étendage, encore à droite, tu verras, il est à coté du pied de rhubarbe. Apporte-moi un beau bouquet. Haché menu dans les pommes de terre, c'est un régal pour pas cher. Allez file ma fille ! "

Lise se pressa de sortir et tourna l'angle de la ferme pour se rendre derrière où le jardin s'épanouissait entouré d'une petite barrière pour éviter que quelques vaches échappées ne viennent y faire festin.

Elle entendait toujours la chanson de Jean et sans s'en rendre compte elle se mit à fredonner le même refrain.

Pendant ce temps, la cour de la Dame Noire s'emplissait du bruit des charrettes et des piaffements des chevaux. C'était Martin, le beau Louis et le Dominique qui rentraient des champs.

Lise, sa cueillette terminée, s'en retourna à la cuisine. Le vieux Dominique la salua de la main puis se tourna pour aide Martin à libérer les chevaux de leurs harnachements et les conduire à l'abreuvoir.

" Bon, maintenant Martin " expliquait-il lentement.

" Tu les conduis au pré de l'étang. Ils ont besoin de repos et de fraîcheur. Toi Louis, viens avec moi, tu vas me donner un coup de main pour sortir la charrue. Ensuite tu pourras souffler toi aussi."

Jean n’était plus là et ses habits sales gisaient contre le mur près d’un banc, seule manquait la serviette, il avait du s’enrouler dedans pour chercher des vêtements propres.

Laissant les hommes, Lise retrouva Margot mettant la table. Le feu ronflait et une douce chaleur avait envahi la salle, une délicieuse odeur de lardons grillés flottait dans l'air.

Voyant entrer la jeune femme, Margot lui lança:

" Bon, tu vas me retourner la salade. Ah, là là ! Mon dieu, mon dieu, rien n'est prêt, je suis en retard aujourd’hui. Faut dire, le Jean avec ses idées de bain et ses bêtises, il me fait perdre mon temps."

Justement ce dernier s'encadra sur le seuil, frais propre comme un sou neuf et coiffé pour une fois.

" Margot, ma bonne Margot, pardonne moi , je peux faire quelque chose pour t'aider, les autres arrivent je crois " dit-il d'un air taquin.

Mais la cuisinière lui jeta un œil sombre et sans plus rien dire, foudroyé, Jean s'assit sur un banc.

Décidément se disait-il quelle soupe au lait. Une brave femme, mais quelle râleuse. Dés que les choses ne vont plus à sa façon, la voilà qui prend la mouche. Heureusement, dans cinq minutes dés que tout sera rentré en ordre, elle n'y pensera plus, mais en attendant, il vaut mieux faire le dos rond.

A ce moment le vieux Dominique fit son entrée. Ayant passé la matinée au soleil, il s'arrêta net. Ses yeux avaient du mal à s'habituer à la faible luminosité de la cuisine. Il se gratta la nuque, se frotta les yeux et s'écria:

" Bon dieu, ma bonne Margot, j’espère que tu as du vin au frais, les gars et moi, on a eu chaud ce matin, on a pas encore l'habitude et ces bouffées de soleil, ça nous a surpris. "

Puis remarquant Jean tout propre vêtu il s'étonna !

" Et mon gars, où tu vas comme ça, y a pas idée d'être aussi pomponné en plein midi !

Jean expliqua alors sa mésaventure, mais lorsque le beau Louis et Martin qui étaient sur ses talons entrèrent à leur tour, il dut reprendre son récit depuis le début. Après son explication, les trois hommes riaient à gorge déployée.

" Heureusement que tu t'es lessivé" rétorqua le beau Louis." Je suis sûr que Margot t'aurait mis à la porte, hein Margot !"

La cuisinière était en train de battre des œufs dans une profonde jatte de grès. Avant de répondre, elle y versa une cuillerée de crème et une rasade de lait.

" Ce gars là " râla t elle en fronçant les sourcils,

" j’espère qu'il fera pas une ânerie tous les jours, sinon vous mangerez jamais à l'heure. Pendant que Monsieur paressait dans un bain, j'ai du courir devant mon fourneau pour que tout soit prêt à temps."

" Écoute ma bonne" dit Dominique," y a pas de quoi s'énerver comme ça. T'es toute rouge de te remuer. On dirait un coq qu'a vu un galant dans son harem. Tu sais, on peut attendre un peu, ça nous fait du bien de souffler, de paresser. La matinée a été dure. Faut toujours que tu t'irrites pour rien."

Margot lui coupa la parole.

" Écoute mon homme, toi, tu te mêles pas de mes affaires. Toi tu t'occupes de la ferme et moi de la maison. Et il faut que ça marche comme je veux."

Elle se radoucit un peu.

" Rien qu'à l'idée que Monsieur et sa dame vont arriver prochainement, je vois déjà le travail. Alors j'ai pas le temps de préparer un bain chaque fois qu'un gars se jette à l'étang. Bon, à table maintenant."

Les hommes se regardèrent sans rien dire, haussèrent les sourcils d’un air soumis. Ils savaient trop que Margot ne pouvait être raisonnée. Quand elle avait une idée, personne n'aurait pu la convaincre. Aussi après s'être lavé les mains sur la pierre d'évier et rafraîchi le visage, chacun prit place de chaque coté de l'imposante table.

Ils allaient commencer de manger lorsque Margot se releva d’un bond.

" Bon sang, et la gamine, où est elle ? Depuis ce matin qu’elle a apporté le lait, je l’ai pas revue, et toi Jean, "

" Ben, moi non plus, d’habitude elle est souvent dans mes jambes à me suivre comme un chiot, mais c’est vrai, ce matin, je l’ai pas vu, et toi Lise ?

" Moi, mais je ne la connais pas cette petite et je n’ai pas vu d’enfant autour de la ferme "

" Bon sang de bon sang, aujourd’hui tout va de travers " s’exclama Margot.

" Attends '' dit Jean, je vais voir si je la trouve, elle doit pas être bien loin. Commencez sans moi, je vais la ramener ''

Il sortit de table et chacun se mit à manger, sauf Margot qui paraissait très contrariée.

" C’est qui cette '' gamine " osa demander Lise.

Margot haussa les sourcils, soupira et déclara:

" Et bien, on en sait rien "

" Vous n’en savez rien !" s’étonna Lise

" Et bien non " reprit Margot." Le maître l’a ramenée l’année dernière. Il l’a trouvée sur le bord de la route, à ce qu’il dit. Malgré toutes les recherches, même celles menées par la maréchaussée, on a jamais pu savoir qui elle était, alors elle est restée. Personne ne la connaît dans la région. Pourtant elle doit avoir cinq ou six ans. Alors on la garde ici en attendant. Elle rend de petits services et quand le maître n’est pas là, elle vagabonde à droite à gauche. "

Margot se leva et se dirigea vers la porte, scrutant au dehors.

" L’embêtant" reprit elle," c’est que le maître s’est beaucoup attaché à cette enfant. Lui, il l’appelle Rose, mais nous on la surnomme la gamine, parce qu’après tout, on ne sait pas son nom. "

" Tout de même," questionna Lise que cette petite fille commençait à intriguer," si elle a cinq ou six ans, elle est capable de dire d’où elle vient, qui sont ses parents.»

" Mon dieu, voilà, c’est justement le problème " lui répliqua Margot," la gamine, elle parle pas, elle est muette comme une carpe ".

Le vieux Dominique qui jusqu’à présent dégustait sa salade, s’essuya les moustaches avec sa serviette à carreaux.

" Vois-tu ma belle " dit il en s’adressant à Lise," la gamine c’est quelqu’un de bizarre, tu comprends. Elle est pas comme nous. Depuis qu’elle est à la Dame Blanche, personne ne l’a entendu dire un seul mot. Par contre, plusieurs fois, on l'a surprise en train de chantonner, pas des paroles, mais des airs de musique. Dés qu’elle se rend compte qu’on l’observe, terminée la chanson, bouche cousue. Alors à se demander si elle est vraiment muette ou bien si elle a décidé de ne pas parler. Tu comprends ce que je veux dire…. "

" Oui, oui très bien, mais c’est très étrange " réfléchit Lise," surtout chez une si petite fille. "

Cette histoire d’enfant trouvée laissait Lise perplexe, c’était vraiment incompréhensible cette situation. Margot retourna sur le seuil de la grande salle et parut soudain soulagée. Jean fit son apparition, la gamine à cheval sur ses épaules. Il la déposa doucement avant de franchir le pas de la porte et tous ceux qui étaient attablés entendirent Margot gronder gentiment la petite fille.

" Polissonne, tu me feras tourner les sangs à me faire des frayeurs comme ça," puis s’adressant à Jean," tu l’as trouvée où cette fois ? "

" Elle était dans l’écurie, elle dormait dans le foin à coté du jeune veau, le protégé de Lise " répondit il en souriant à la jeune fille.

Tous trois rentrèrent enfin et Lise put faire la connaissance de la gamine.

C’était un petit bout de chou aux grands yeux sombres, d’un bleu métallique, ourlés de longs cils fournis. Elle avait de superbes cheveux bouclés, d’un blond très pâle dans lesquels quelques brins de paille étaient encore enchevêtrés.

Elle était menue et semblait petite pour son âge présumé. Elle nageait un peu dans une robe rose à rayures blanches, et chose incroyable, Lise s’aperçut que ses petits pieds étaient chaussés de vraies chaussures de cuir.

La petite fille tenant toujours la main de Margot, s’avança vers la table et adressa à l’entourage un sourire angélique qui fit sourire les convives, excepté l’ombrageux Martin.

Lise était subjuguée et tout de suite elle se sentit conquise par ce petit être qui semblait si fragile. Margot assit l’enfant entre elle et la jeune fille et lui expliqua:

" Tu vois cette jolie demoiselle, c’est Lise. Elle travaille avec nous dorénavant. Tu la verras tous les jours. "

La petite fille leva vers Lise ses yeux au reflet de métal et cette dernière se demanda ce que cachaient ce petit front lisse et ce visage si doux.

" Bon, maintenant que tout est en ordre, on va enfin dîner "

Le repas se déroula calmement, les hommes parlant de leur ouvrage de l’après midi, sauf le Martin, le nez dans son assiette, Margot et Lise occupées au service. Après le déjeuner, le vieux Dominique et le beau Louis allèrent préparer la charrue tandis que ce benêt de Martin tenait les deux chevaux par la bride, fixant avidement le seuil de la ferme.

Lise, sur le pas de la porte secouait les miettes de pain qui tapissaient la corbeille de noisetier tandis que les poules attirées par cette friandise accouraient de toute part. Elle admirait les chevaux. L’un d’eux lui parut amusant. C’était un superbe animal au pelage couleur chocolat, mais ce qui captait l’attention, c’était la crinière et la queue. Elles étaient presque blanches. Lise n’avait jamais vu de cheval de cette couleur.

Les hommes prirent enfin le chemin des champs dans le bruit grinçant des roues de la charrue. Bientôt le calme se réinstalla autour de la grande ferme.

" C’est vraiment une très belle enfant " dit Lise à la cuisinière en regardant la gamine courir après les poules dans la cour inondée de soleil.

" Pour sûr, elle est vraiment jolie comme un cœur, un peu maigrichonne, mais pas fragile pour deux sous " lui répondit la brave femme en déposant la vaisselle du repas sur l’évier.

" Vraiment, une gosse charmante " reprit elle," très agréable et facile à vivre, toujours de bonne humeur, mais un peu sauvage, trop inattendue. Avec elle, on ne sait jamais ce qu’elle va faire ou inventer. Pour moi c’est un souci permanent. Comme je te l’ai dit, le maître s’est énormément attaché à cette petite. Moimême, je l’aime beaucoup, mais c’est bizarre, je ne sais pas l’expliquer, mais il y a quelque chose en elle qui me dérange. Ça me met mal à l’aise et je n’arrive pas à savoir pourquoi."

Margot disparut dans le réduit qui servait de garde manger, la souillarde. Petite pièce sans fenêtre où seul un rayon de lumière fusait par une minuscule ouverture rectangulaire juste au dessous du plafond. C’était le coin le plus frais de la grande salle et dés que l’on franchissait le seuil, des odeurs mélangées s’enroulaient autour de vous.

Des jambons pendaient, attachés aux solives à coté des chapelets d’ails et d’oignons. Quatre gros saloirs de grès s‘alignaient contre le mur de pierre. Sur une étagère, juste au dessus, quelques pommes achevaient de se ratatiner dans des cagettes et dans un angle, une large cage grillagée renfermait les trésors de la cuisinière. Jatte de crème et de beurre, petits fromages craquants et à l’arôme un peu acide, pot de moutarde, chapelets de saucisses sur lit de paille.

Lorsque Margot ressortit, Lise avait fini de récurer la table et balayait consciencieusement le dallage de tomettes rouges de la salle. Jean qui avait disparu jusqu’à présent, montra sa tête par une des fenêtres que Lise avait grand ouvert afin de laisser le soleil chasser les relents du repas.

" Margot, je m’en vais à la grande maison pour ranger les bagages de Mr d’Angers. J’emmène la gamine avec moi. J’en profiterai pour aérer toutes les pièces. A tout à l’heure."

Sa chevelure déjà en désordre disparut pour refaire surface vers l’entrée. Il tendait la main à la petite fille assise près de la porte qui jouait à tresser des brins de paille.

L’enfant se releva lui décernant un regard d’adoration.

" Ce gars, quel enjôleur "dit Margot," la gamine l’a vraiment pris en amitié. Il faut dire qu’il sait y faire avec les gosses. Il trouve toujours à les intéresser, et puis cette petite, ça doit lui rappeler le sien. Tu vois, Lise, si il est encore ici, et ben, c’est peut être bien à cause de la gamine. "

Margot réintégra la souillarde et en revint avec un seau d’eau dont elle versa le contenu dans une bassine de cuivre qui frémissait sur le grand poêle à bois.

" Pendant que l’eau chauffe pour la vaisselle, je vais préparer la soupe pour ce soir " reprit elle." Tu vas me prendre un panier de patates dans la pièce froide, tu verras vers les saloirs, au fond dans un coin dans une caisse de bois. Prends aussi un chou sur l’étagère et des carottes. Tout ça avec de grosses saucisses et du lard, les gars seront calés. "

Tandis que Lise rangeait les légumes sur la table, la brave femme disposait dans un panier tapissé d’un torchon à carreaux rouges, un en cas destiné aux travailleurs. Une grosse boule de pain, plusieurs petits fromages, des pommes ratatinées et sucrées et deux bouteilles de vin grandement coupé d’eau fraîche.

Lorsque Lise eut terminé son va et vient entre la salle et le garde manger, Margot l’interpella :

" Bon, on va préparer la soupe et ensuite tu porteras le casse croûte aux garçons. Tu prendras le chemin par lequel tu es arrivée hier et juste avant la grand route, tu tourneras à droite. Tu suis le petit bois et c’est là. De toute façon, à cet endroit, tu les entendras. Y en a toujours un qui chante ou qui crie. Ça te fera une bonne promenade, mais ne tarde pas trop, à ton retour on ira à la grande maison pour mettre un peu d’ordre."

Lise était ravie de cette occasion de sortir, elle sauta au cou de la cuisinière étonnée.

" Merci Margot, j’avais très envie de marcher un peu, il fait si beau. "

Les légumes préparés, la jeune femme échangea ses chaussons de feutre pour ses sabots et disparut, happée par le soleil qui absorbait la cour, sous le regard attendri de la brave femme.

Quelle gentille gosse se disait elle en souriant, elle si spontanée, si franche, dégourdie en plus et très bien élevée. En plus on voit qu’elle a de la culture, pas étonnant avec le grand père qu’elle a, un dévoreur de livres.

Monsieur d'Angers avait averti Margot de l'arrivée de la jeune fille. Il connaissait la famille Raymond, en particulier le grand-père, mais qui ne connaissait pas le grand-père Raymond ! Ce dernier avait sympathisé avec Monsieur d'Angers père et son fils au gréé de leurs visites. Cherchant une aide pour la vieille cuisinière, il avait tout de suite pensé à Lise. Il ne la connaissait que de loin. Jamais la jeune femme ne l'avait ni côtoyé, ni connu mais au courant des difficultés de la famille et sachant que Lise n’avait pu poursuivre sa scolarité, il en avait parlé avec le grand père puis le père et l'affaire s'était conclue.

La jeune fille suivait maintenant le chemin d’aubépines. Qu’il sentait bon ce sentier. Les senteurs alentour lui giclaient au visage et Lise se gorgeait de ces odeurs.

Celle de l’étang tout d’abord, chaude et piquante à cause de la vase des rives qui se desséchait. Le parfum doux et mielleux des aubépines où frémissaient des nuées d’insectes attirés par les fleurs nouvelles.

Une abeille égarée se posa quelques secondes sur sa main mais elle ne la chassa pas. Autant elle craignait une guêpe, autant les abeilles lui étaient sympathiques.

Son grand oncle Claudius avait des ruches et ravitaillait la famille en miel, gelée royale et hydromel.

Souvent Lise l'aidait à la récolte du sublime nectar et avait maintenant beaucoup d'affection pour ces jolis insectes en bustier de velours.

De sa droite, le léger vent lui apportait par bouffées des relents d’herbe, de terre et de vaches.

Lise posait les yeux sur tout ce qui l’environnait. Les papillons qui vagabondaient près des coucous, tâches jaunes qui s’élançaient au dessus de l’herbe vert tendre encore rase sous les arbres et les pâquerettes qui par endroit pailletaient de blanc les bords du sentier.

Souvent la jeune fille levait la tête, cherchant à apercevoir les oiseaux qui menaient grand tapage dans les branches fleuries. Eux aussi renaissaient avec l’arrivée des premières chaleurs.

Elle marchait d’un pas léger, accompagnée par le martellement de ses sabots sur la terre tassée à force du passage des animaux, des hommes et des charrettes.

Juste après la pâture où elle avait parqué les bêtes ce matin, un chemin ou plutôt deux grandes ornières séparées par une petite butte herbue, s’étiraient.

Lise s’y engagea, relevant sa jupe pour éviter un tas de crottin déposé là par un des chevaux. Son panier commençait à lui taler l’avant bras et déjà quelques gouttes de sueur perlaient à son front. En face de la pâture, un petit bois sombre d’où s’exhalait une fraîche odeur de feuilles mortes, délimitait l’autre coté du sentier, quelques primevères s’étaient aventurées à son orée.

Soudain Lise sursauta. Une cascade de jurons avait failli de derrière la haie. Arrivée à la barrière elle comprit que les hommes avaient un problème. Le vieux Dominique était cambré contre la charrue tandis que ses deux compagnons tentaient de faire avancer les chevaux.

" Bon dieu de nom de dieu de sacré bonsoir, y a rien à faire, faut reculer " hurla t il de rage." Y doit avoir une saloperie de souche la dessous et y a fallu que cette satanée charrue se coince dedans. Ah ! Quelle charogne ! Ah nom de dieu "

Puis apercevant Lise qui n’osait aller plus avant, il sourit.

"Ah ! Tu tombes bien ma belle, je suis sûr que tu nous apportes un petit remontant de la part de ma bonne Margot. On va souffler cinq minutes. Viens ma petite, dépose ton fardeau sous le chêne "

Lise fit ce qu’on lui disait, puis comme pour s’excuser : " Mais je dois repartir tout de suite, Margot m’attend pour le ménage de la grande maison "

Et sans attendre la réponse, elle s’enfuit en courant par le sentier, laissant le vieux Dominique tout étonné.

Après quelques mètres parcourus, Lise se remit à marcher calmement. Un instant, dans le champs là bas, elle avait eu très peur. Pas de Dominique bien sûr, mais de Martin. Il l’avait dévisagé d’un air étrange, ses yeux s’étaient plissés et un sourire mauvais avait étiré ses lèvres. Ce regard l’avait affolé, d’un seul coup, piqué au cœur. Elle demanderait à Margot qui était ce Martin.

Tout en longeant le bois, elle réfléchissait. Son cœur battait plus lentement. Elle était stupide de prendre peur ainsi. Il paraissait inoffensif le Martin, pourtant elle le trouvait un peu niais. Chaque fois qu’elle avait entendu Dominique lui parler, on pouvait penser qu’il s’adressait à un tout jeune enfant à qui l’on doit bien expliquer les choses. Peut- être, après tout le Martin était simplet. Cependant elle ressentait encore un malaise.

Revenue sur le chemin d’aubépines, la jeune fille regagnait la ferme. Si elle avait osé, elle serait allée jusqu’à la grand route. De là, on voyait le clocher de l’église de son village . Elle savait qu’à cette heure son père devait travailler devant le magasin épicerie de sa mère, sur le bord de la grand rue en face de l’église. Voir le hennin d’ardoises l’aurait rapprochée de sa famille. Le fait d’avoir eu peur tout à l’heure lui avait rappelé sa famille et son sentiment de protection.

Elle déboucha dans la cour, les mains dans les poches de son tablier. Margot était devant sa cuisine. Elle avait coiffé ses cheveux filetés d’argent d’un foulard rouge vif.

" Et te voilà déjà, tu as fait vite ma douce. Le temps de baisser un peu le feu et on y va. Faut que la soupe mijote tranquillement. Alors tu as bien trouvé sans problème ?''

" Bien sûr " lui répondit Lise " d’ailleurs, comme tu l’avais raconté, ça criait fort dans le champ. Ils avaient des ennuis avec la charrue coincée dans une souche et le vieux Dominique jurait comme un démon. "

" Ça m’étonne pas, un vrai charretier quand ça va mal. Il peut dire de moi le Dominique, mais la patience et lui, ça fait deux. "

Les deux femmes longeaient l’étang, suivant le chemin qui passait devant la ferme et allait se perdre sous les frondaisons au coin de l’étendue d’eau.

Au sortir du sous bois, Lise eut un choc. Devant elle s’étendait un grand pré d’herbe fine, veloutée, au centre duquel trônait une magnifique bâtisse tout de blanc crépie. La partie centrale, plus haute que les deux ailes, finissait par une cavalcade de marches. Des arbustes, des bosquets, des massifs de rosiers, de rhododendrons, de pivoines étaient disposés ça et là dans un désordre sublime.

Lorsqu’elles parvinrent au pied de l’escalier, Lise se rendit compte à quel point elle était petite par rapport à la maison. Elle marchait sur de petits graviers blancs bordés de part et d’autre d’une multitude de rosiers. Sur le perron, Lise stoppa net, hésitante.

" Allez ma douce, on est pas là pour rêvasser " déclara Margot

Sans s’attarder, elle ouvrit la large baie vitrée devant elle. Tous les volets étaient ouverts et plusieurs fenêtres également. La jeune fille en compta seize au total et ne put réprimer un petit sifflement d’étonnement. Mais Margot l’appela de nouveau et elle franchit à son tour la porte.

Elle avançait, lentement, sur de larges dalles de marbre blanches et noires. Sur les murs crépis de blanc, une véritable galerie de portraits, hommes et femmes endimanchés étaient suspendus. Plusieurs petits meubles brillants tels les boules de son chapelet, portaient des vases et des statuettes. Au fond de ce hall, un grand escalier garni d’une rampe de fer forgé à la main courante de bois blond grimpait à l’assaut du premier étage et les portraits eux aussi montaient à l’escalade de la paroi du mur.

De nouveau la voix de Margot résonna, un peu agacée sembla t’il :

" Eh ma Lise, tu dors où tu es perdue "

Lise montait lentement les marches, regardant le mur qui la fixait de tous les yeux figés, elle avait l’impression que chaque peinture la dévisageait.

Enfin elle prit pied au premier étage et tourna à gauche de l’escalier car de là lui parvenait la voix de Margot.

"Allez, dépêche toi, j’ai besoin de tes bras. Y a du linge à pas savoir où le mettre. Mais bon sang, quel déménagement ! "

Lise s’arrêta net sur le seuil de la chambre.

La chambre, elle se demandait si elle devait l’appeler une chambre ou un salon. Elle n’avait jamais rien vu de tel.

Une pièce immense, remplie de meubles et de bibelots, Sur la gauche se dressait un piano droit aux chandeliers brillants de tous leurs ors. A coté se pressaient quatre fauteuils profonds, recouverts de velours doux comme pétales de rose autour d’une table ronde et basse où siégeait une lampe fait d’une multitude de cristaux scintillants.

Un tapis s’étalait au centre de la chambre, épais, velouté, aux couleurs chaudes d’un dégradé de mauve. Les yeux de Lise n’étaient pas assez grands pour tout voir.

Mais ce qui retint presque aussitôt son attention se situait sur la droite. Un lit d’une grandeur démesurée, entouré de longs rideaux de dentelle parsemés de nœuds de satin rose. Rose comme le couvre lit qui lui semblait si douillet qu’elle pensa que si elle s’asseyait dessus elle disparaîtrait dans le renflement des plumes. Rose comme les coussins qui s’ébattaient en désordre en son milieu. Mais ce qui la stupéfia le plus c’était cette merveille qui trônait sur ce lit hors du commun.

Une poupée revêtue d’une robe comme celle que portait la petite fille du notaire lorsque le curé Benoît l’avait baptisée. Une robe de dentelle si fine qu’elle aurait pu être l’œuvre d’une araignée tisserande qui aurait laissé la rosée semer des perles de diamant le long des fils d’argent.

" Écoute ma jolie, je sais que tu n’as pas l’habitude à tout ça, mais reprend tes esprits. Tu m’aides et tu regarderas après. "

La voix de Margot fit tressaillir la jeune fille qui se dirigea aussitôt vers la brave femme et s’excusa un peu gênée.

" Tu sais, Margot, chez moi c’est tellement différent. Ma chambre, c’est une toute petite pièce, une alcôve avec un seul lit où je dors avec ma sœur. Le matelas est une vraie galette que mon père a fabriqué en bourrant un sac de toile avec des feuilles de maïs .Ça sent bon, mais c’est dur et ça fait du bruit quand on bouge. Et le matin, il faut le secouer pour l’aérer et lui redonner une forme convenable si on veut pas avoir des bosses qui vous rentrent dans les côtes durant la nuit. "

Lise fit le tour de la pièce du regard et reprit en rosissant un peu

" Alors ce lit, tu comprends, je me demande comment on peut dormir dedans. La poupée c’est pareil. Ma mère m’en avait confectionné une avec des chiffons et je la trouvais magnifique avec ses tresses de laine et ses yeux de boutons nacrés. Mais maintenant,…… "

Margot, l’ayant écouté avec impatience, l’interrompit sèchement.

" Holà, ça suffit " dit elle en la fixant droit dans les yeux." Ici, tu es chez les maîtres, les maîtres ne vivent pas comme nous, surtout leurs dames. Ils n’ont pas les même habitudes que nous parce qu’ils ont pas été éduqués de la même manière. Ici tu es chez les maîtres, tu ne poses pas de questions. Tu obéis. Il y a ceux qui commandent et il y a ceux qui travaillent. Les choses sont claires et y a pas à revenir là-dessus. Te laisse pas aller à penser à des choses qui sont pas pour toi. Et maintenant, au travail, on a assez perdu de temps."

Margot fronça les sourcils et laissa échapper un grognement d’agacement. A bon sang se disait-elle, cette petite est intelligente et pose déjà beaucoup de questions. Mais elle comprendra vite qu’ici, deux mondes se côtoient, y a pas à y revenir. Sur ce, elle s’agenouilla devant une grosse malle d’osier à charnières de cuir dont le couvercle rabattu régurgitait un flot de tissus multicolores. Les bras potelés de la bonne femme se mirent à fouiller dans cet amoncellement et une à une elle extirpait les robes de sa maîtresse et Lise les déposait sur le grand lit.

" Lise, ouvre moi cette armoire et donne les cintres. Ensuite tu ranges ces robes dans le placard du mur, là, à droite de la porte d’entrée. Pendant ce temps je vais défaire cette valise, ce doit être les chemises et les bas de Madame."

Lise exécuta les ordres, mais sur chaque robe qu’elle pendait lui venait une observation, un nom. La rouge au col et machettes de dentelle, elle l’appela coquelicot. La jaune au corsage brodé de blanc, ce fut jonquille. Puis ce fut violette et marguerite, pivoine et bleuet.

Quand elle eut terminée de ranger ces robes fleurs, elle se tourna vers Margot et de nouveau un sourire éclatant éclairait son visage.