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Comment résister à la promesse d'un amour éternel ? Avec la pilule du laboratoire Ulmann-Rayer, la passion ne diminue jamais. Echaudés par des déboires sentimentaux, Héloïse et Jasper entretiennent depuis 5 ans l'intensité de leur amour grâce au médicament miracle. Mais le couple invincible se heurte à un dilemme quand Héloïse veut un enfant : la molécule du Lovoxyl serait dangereuse pour le foetus. Faut-il suspendre le traitement au risque de briser l'harmonie ? La science toute puissante peut-elle éradiquer la souffrance des coeurs brisés... sans effet secondaire ?
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Seitenzahl: 247
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Je déteste la façon dont il interpelle sa secrétaire et les poils qui jaillissent de son nez ; sa voix de fumeur n’est pas désagréable, mais sa diction lente suggère qu’il a derrière lui mille ans de consultations à résoudre des douleurs trop faciles ; infiniment blasé, il note ensuite sur la feuille de soins le nom des molécules qui détruisent des microbes inchangés depuis la fac de médecine, à part quelques nouveautés de temps en temps. Mais avec moi, c’est différent. Il vient de s’en rendre compte et le regard se fait plus vif. Il m’observe pour la première fois. Relève sur mon visage tous les signes d’une carence mortelle. Empoisonnement à l’amour. Le docteur tient là une belle curiosité.
NOUS AVIONS TOUT POUR ETRE HEUREUX :LA DEMOCRATIE, L’ABONDANCE DE NOURRITURE SAINE, LES TRANSPORTS AERIENS LOW-COST, LE YOGA ET DES PRODUITS D’EPARGNE DEFISCALISES, …MAIS ÇA N’ETAIT PAS SUFFISANT, IL NOUS MANQUAIT L’AMOUR SANS FIN.Extrait d’une interview de P. William, président du laboratoire pharmaceutique Ulmann-Rayer, dans The Lancet
- Éloigne-moi d’eux, vite !
La voiture qui roulait entre Le Conquet et Brest n’était pas une voiture comme les autres, elle avait à son bord des rescapés. La lumière des phares brossait la végétation du bas-côté, tout se mélangeait et donnait la sensation d’une grande vitesse. Pas assez pour Héloïse qui avait voulu fuir du pavillon de l’horreur à peine avait-elle posé les pieds sur le paillasson « bienvenue les amis ». Je pressai légèrement la pédale d’accélérateur. Moi, je m’en foutais, j’étais bien avec elle et n’importe où. L’habitacle d’une voiture était peut-être le meilleur endroit au monde pour des amoureux qui reviennent d’une soirée pourrie et s’amusent à distribuer les bons et mauvais points. Comme si elle devinait le fond de ma pensée (chose qui se produisait très souvent et me confirmait notre amour surnaturel) :
- Tu n’étais pas obligé de m’entraîner avec toi.
- T’avais rien de mieux à faire.
Koh-Lanta fut son unique réponse. J’avais le choix entre demander pardon ou invoquer le hasard des relations humaines. Un loto grandeur réelle qui fait gagner des amis ou perdre du temps, mon amour, on ne sait jamais à l’avance. Je peux être grandiloquent s’il le faut. Héloïse pareil. Elle en faisait des tonnes. Elle employa le mot torture ! La torture laisse des séquelles physiques et psychologiques, tandis que nous, demain, on aurait tout oublié. Elle me demanda d’un ton ironique si j’avais prévu de revoir mon ami. Parlons-en de ce type qui avait insisté pour nous inviter à dîner : j’avais animé avec lui quelques années plus tôt, dans une radio indépendante, une émission ayant pour thème l’amour dans le rock. Un cruel manque de recherche documentaire avait bousillé l’idée de départ - une bonne idée, pourtant - et on se contentait, à la fin, de programmer des chansons avec le mot love, en marmonnant, entre les morceaux, des anecdotes, parfois fausses, et toujours incomplètes, sur la vie des artistes. Après l’émission, invariablement, nous nous prenions une cuite pour nous récompenser d’un travail non réalisé. Puis on s’était perdus de vue. C’était il y a très longtemps.
- Il avait l’air tellement content de me revoir…
- Tu avais oublié son nom, observa Héloïse de sa voix grave.
Oui, c’est vrai, j’avais oublié son nom, mais pas le visage. Je l’avais croisé quelques semaines plus tôt à la station essence Leclerc Gouesnou sans parvenir immédiatement à le resituer dans mon CV chamboule-tout. Il s’était approché et m’avait dit : « Putain, c’est pas vrai, Jasper ! ». On avait discuté de notre vie d’avant, plus exactement de cette parenthèse radiophonique que j’avais envie de qualifier de merdique mais dont il gardait un souvenir ému. Il avait insisté pour qu’on se voie, beaucoup insisté. Tout en fourrant mes doigts, sans espoir, entre les dents du distributeur à essuie-main de la station essence, je cherchais un moyen d’éviter le rendez-vous. Je pressentais le coup foireux ; mais il avait asséné son meilleur argument : sa femme traversait une mauvaise passe, genre mini-déprime suite au décès de leur chien, un vieux bulldog qui avait passé les dernières années de sa vie paralysé dans un fauteuil club, à regarder le monde s’agiter, sans manifester ni joie ni peine. C’est fou comme on peut être faible simplement en ajoutant un chien dans une histoire (même mort).
- Commencer direct avec un dîner, quelle connerie, dit-elle.
- Je sais. C’est comme aller camper chez une tribu d’Amazonie sans avoir pris le temps de vérifier s’ils ont un faible pour la chair humaine.
Ouais. Héloïse n’avait pas tort. J’aurais dû résister à son invitation pressante à dîner. C’était un piège. Et très vite les éléments du drame s’étaient installés : sa femme avait reproché à mon copain d’avoir ouvert un second sachet de Curly. Sa première faute d’une longue série.
- Un second sachet de Curly, mais c’est n’importe quoi, avait dit Héloïse en trafiquant sa voix.
Elle rejouait la scène. J’éclatai de rire. L’un des dons amusants d’Héloïse, elle pouvait parodier une femme dont elle ignorait l’existence quelques heures auparavant. Héloïse se passa la main dans la nuque pour soulager une tension, je tendis le bras et posai la mienne au même endroit, laissant la chaleur agir, avant d’enfoncer le pouce et l’index dans les muscles raidis. J’aurais mieux fait de rester devant la télé regarder des gens en maillots de bain conspirer pour éliminer le plus fort, avait-elle soupiré. Le spectacle d’un couple qui se déchire en mode mineur mettait les nerfs à rude épreuve. Il fallait en rire ensuite pour rompre le mauvais sort.
- J’ai senti le drame tout de suite en entrant dans leur maison, affirma-t-elle.
- Il m’a fallu un peu plus de temps. Le sachet de Curly a été la première alerte.
Les conflits conjugaux de basse intensité sont les pires. À première vue, tout est normal, comme une mare d’acide cachée sous un tapis de nénuphars. Après la salade, mon ami d’avant avait frimé avec son lot de couteaux de cuisine acheté au dixième de leur valeur. C’était un champion des affaires, disait-il, et il passait des heures sur le Bon Coin. Sa femme avait tourné la tête dans la direction opposée à lui et fermé les yeux d’un air exaspéré. Il l’avait vue mais il avait continué comme si de rien n’était. Récemment, un bureau pour la chambre de leur fils, avait-il continué ; il avait fait une centaine de kilomètres pour aller le chercher, avait bien négocié le tarif à cause d’une éraflure sur le côté. Elle trouvait ça idiot. La discussion s’était tendue. Selon elle, le meuble valait moins cher à l’état neuf chez Ikéa. Il protesta. Elle chercha la référence sur son portable tandis qu’il invoquait avec un sourire forcé sa perceuse Bosch à 30 euros avec garantie encore valable. Levant la tête de l’écran de son smartphone qu’elle tapotait nerveusement, elle lui asséna le coup de grâce en riant de son incapacité à bricoler un truc qui tienne debout (l’équivalent symbolique de l’impuissance masculine). Alors à quoi bon une perceuse ? Pour sauver les apparences, il lui adressa des bisous aériens qu’elle recevait avec un sourire factice. Douleur feutrée, en équilibre sur les rebords savonnés d’une baignoire de sang. À tout prendre, Héloïse préférait une bonne vieille grosse engueulade. Mais les époux du vingt-et-unième ne savaient plus s’engueuler correctement. Les scènes de ménage étaient démodées. Les couples préféraient désormais l’introspection.
On était soulagés. Loin du carnage. L’écran du tableau de bord en mode nuit affichait quelques routes et beaucoup de zones vierges de couleur pastel, les territoires inconnus du GPS. Une main sur le volant, l’autre posée dans la nuque d’Héloïse, je continuais mes mouvements concentriques très lents en imaginant mes doigts capables d’un miracle.
- Je me sentais connectée avec eux. Je n’arrivais plus à savoir si la tristesse et la colère venaient de moi ou si j’étais leur éponge. C’était déroutant.
Elle tourna vers moi son visage interrogatif. J’étais toujours stupéfait de voir cette femme si intelligente s’en remettre à mon jugement, même après plusieurs années de vie commune. Elle avait raison. Nous étions différents. Dotés d’une intuition très au-dessus du lot, comme des mutants au tout départ de la reconquête d’un monde bête et violent. Ce n’était pas notre intelligence ou une sensibilité exceptionnelle, même si, avouons-le, elles faisaient partie des ingrédients. Nous avions développé nos capacités de départ grâce à une molécule chimique. Je posai ma main libre sur la cuisse d’Héloïse, je sentis un frisson infime. Je ne rêvais pas : l’existence d’une électricité activée même à travers la toile du jean était la seconde preuve d’un amour total. Immunisé contre le temps.
- Penses-tu qu’il puisse sauver son couple ?
- Tu plaisantes ?
- Je veux dire, s’il déploie des trésors d’imagination pour la reconquérir, on ne sait jamais, après tout, on ne sait jamais, ce sera difficile, mais on ne sait jamais.
Pas de commentaire, pas de contestation. Je la regardai un bref instant (bref, car je roulais maintenant à cent dix à l’heure, la vitesse minimale admise par Héloïse sur une route départementale dégagée, la nuit).
- Il existe une frontière que les femmes ne franchissent qu’une seule fois : la déception, dit-elle. Et la femme de ton copain a été déçue.
- Certaines femmes sont vite déçues.
- Certaines femmes naviguent dans un territoire si étroit que l’homme a peu de chance de réussir un parcours sans faute, dit-elle avec solennité.
Héloïse voulait se purifier à l’eau, enlever de sa peau les grains de poussières qui avaient flotté dans la maison de l’horreur. J’évoquai une douche, proposition qu’elle balaya de la main comme si j’avais voulu soigner un cancer à l’aspirine.
- Un bain moussant ?
Elle grimaça. Elle réclamait un traitement plus musclé. J’anticipai l’eau glacée d’un bain de minuit. On était en mai et l’écran de bord de la voiture annonçait une température extérieure de 11 degrés ; certains avait vu flotter des glaçons en rade de Brest ; mais je ne savais pas dire non aux demandes un peu folles d’Héloïse.
- Tu te souviens du professeur d’anthropologie ?
J’exhumai le souvenir de ma rencontre avec cet homme chétif dotée d’une voix inappropriée à son physique. La voix de Grand Corps Malade. Héloïse enseignait la littérature du vingtième siècle à la faculté de Brest, j’avais croisé son collègue au cours d’une soirée où il évoquait sa jeunesse au Brésil, son combat en faveur d’une tribu pour récupérer ses territoires ancestraux aux frontières décrites par un chef de village gâteux ; mais, bizarrement, j’avais retenu de lui un autre souvenir plus marquant : son penchant pour le luxe, symbolisé par une Mercedes et une maison vue sur mer, avec piscine extérieure. Cet environnement s’imbriquait mal avec l’image que j’avais d’un intellectuel de gauche dans une université de province. J’avais gardé en moi cette touchante naïveté.
- Il est à la retraite, il est parti vivre dans le Sud-Ouest. Donc, sa maison est vide. Et le jardin est accessible par l’arrière. Allons prendre un bain de minuit dans sa piscine ! S’il te plaît ! Juste un léger détour. Une infraction sans conséquence.
Suivant les instructions d’Héloïse, j’avais garé la voiture dans un quartier résidentiel de la commune de Relecq-Kerhuon qui jouxte Brest. Sous la lumière d’une lune au trois-quarts, nous avions facilement repéré le chemin qui longeait côté jardin la propriété du professeur à la voix caverneuse. Nous suivîmes la haie très haute aux branches épineuses, un passage était percé au milieu, qui formait une voûte, avec un simple portillon en bois. Nous foulions maintenant des pierres plates posées à intervalle régulier au milieu du gazon ; on arrivait à peine à distinguer le bruit des vagues en contrebas. J’eus pitié pour les arbres taillés sévèrement. Je devinais chez eux le petit espoir que faisait naître une maison inoccupée, le temps de retrouver leur dignité et d’étendre leurs branches dans tous les sens. La piscine formait une nappe sombre et paresseuse entourée d’une large bande dallée. Nous retirâmes nos vêtements. Le geste d’Héloïse ne ralentit pas au moment de faire glisser sa culotte. Je me sentais responsable de son intimité. Je regardais tout autour de moi d’un air sévère en déboutonnant ma chemise, viril et protecteur, je scrutais les mouvements, et dans la nuit, si on insiste, si on scanne chaque recoin, on finit toujours par détecter des formes inexpliquées. Je crois que ça ne sert à rien. Il faut accepter l’idée d’un être vivant, quelque part, qui nous mate. C’est inévitable. Moi-même n’avais-je pas, avant de la rencontrer, observer à son insu Héloïse dans sa salle de bains ?
On se glissa dans l’eau et passée l’étape des frissons, nous éprouvâmes, je crois, exactement la même chose. Héloïse avait raison (combien de fois ai-je prononcé mentalement cette phrase ?) : les mauvais souvenirs se diluaient dans l’eau chlorée et pas chaude de la piscine.
Je fis quelques allers retours en nageant sur le dos, essayant d’établir le bon compromis entre la lenteur, la puissance et le rythme. Avec des gestes fluides pour ne pas rameuter tout le quartier. Héloïse traversa la piscine en apnée dans le sens de la longueur. Je la rejoignis, elle avait les coudes en équilibre sur le rebord et je l’encadrai avec mes bras ; de profil, son expression faussement choquée me fit rire. Elle se tourna dans ma direction et noua ses mains dans ma nuque. Je n’irais pas jusqu’à dire que mon érection fit légèrement monter le niveau de l’eau dans la piscine, mais j’aime à le croire. Son regard - et le mien j’imagine -, son regard était simple, il disait l’envie de dévorer tous les plaisirs du monde. Et le plus beau, c’est que tous les plaisirs du monde étaient concentrés en une seule personne. Les amants au top de leur histoire d’amour savent - et les autres s’en souviennent ou l’ont lu quelque part un jour - que l’instant est précieux car il est éphémère. Après, ils n’arrivent plus à recomposer le tour de magie, ils doivent l’accepter, et s’ils ne s’en remettent jamais, s’ils n’acceptent pas, alors ils se séparent sous de mauvais prétextes en espérant rejouer l’amour fou. Si je dois dire toute la vérité, et le temps est sans doute venu de le faire, il n’y avait pas réellement de magie entre nous. Pas de magie au sens Harry Potter du terme. Si notre amour restait brûlant depuis des années, défiant les lois de la nature et des dieux, c’était grâce à une pilule avalée tous les matins. Le Lovoxyl, le médicament de l’amour sans fin.
RETOMBEZ AMOUREUX TOUS LES MATINSCampagne de publicité américaine pour le Lovoxyl
Quand les premières tablettes de Lovoxyl sont arrivées sur le marché, les gens balançaient entre deux tentations. Ils voulaient en savoir plus et comprendre comment ce truc était scientifiquement possible. Mais ils avaient aussi très vite tendance à pointer du doigt ceux qui se laissaient tenter par l’expérience. On nous traitait d’esclaves chimiques parce qu’on engraissait avec notre argent français un laboratoire américain, « de peur d’affronter la réalité en face », disaient-ils. C’était mal. Un jour, Héloïse m’avait raconté avoir été prise à partie dans un wagon du métro parisien par un vieil homme avec un chapeau et une écharpe rouge qui, la voyant prononcer en silence « je t’aime » à l’objectif de son smartphone, l’avait traitée de sale égoïste. Ça allait trop loin. Le bonheur amoureux devenait suspect.
Le laboratoire Ulmann-Rayer travaillait dur pour limiter les dégâts, il ralliait à sa cause les détracteurs - youtubeurs, journalistes ou personnalités des petits partis de gauche - en leur offrant un traitement gratuit. Souvent, ils mordaient à l’hameçon. La France était le seul pays au monde où le Lovoxyl était devenu un enjeu politique. Ailleurs, médecins et associations dénonçaient les effets non signalés dans la notice. En particulier des troubles psychiatriques en cas de sevrage. J’aurais dû m’intéresser plus tôt à cette partie-là du problème.
À quoi se résumait notre vie sous Lovoxyl ? Vue de l’extérieur, rien d’extraordinaire. La passion amoureuse est un phénomène neurologique extrêmement puissant. Mais sans traces visibles. Chaque seconde de notre vie était intense. Chargée de désir, de confiance, gorgée de vie, tout nous paraissait beau et juste ; je pouvais pleurer de joie sur une terrasse en voyant le soleil révéler les nuances granuleuses d’une tranche de citron flottant dans un Perrier. Sourire bêtement (et sincèrement) dans ma voiture en entendant les roulements de « r » de Francis Cabrel qui l’aime à mourir. Bander en voyant le nom d’Héloïse s’afficher dans la liste des nouveaux SMS. Des choses simples. Extraordinaires. Qui ne sont pas censées durer. Un jour, elle m’avait écrit : « J’ai l’impression d’avoir avalé une brochette de bisounours ». Ce à quoi j’avais répondu : « et moi, dévoré un steak de licorne. » Ça résumait bien notre état d’esprit. L’euphorie amoureuse s’apparente à une série de petites blagues niaises que l’on trouve géniales sur le moment.
J’ai très vite appris à cacher mon exaltation. Pour ne pas blesser les autres ou alimenter la jalousie. Éviter les enragés qui nous voyaient d’un mauvais œil. À la longue, on finit par fréquenter en priorité les gens comme nous, des lovolovers.
Ce fut un soulagement de passer une soirée avec Meddy et Vanina quelques jours après le dîner catastrophe chez mon ancien pote. On avait atterris dans un bar de nuit à Rennes, percés la foule jusqu’au salon fumeurs, tout au fond, un cocon qui atténuait un peu l’assourdissante musique du DJ, avec banquette en velours et coussins turquoise. C’est ici qu’Héloïse avait laissé échapper les premiers signes de son désamour pour la chimie.
- On peut vraiment fumer ici ? demanda-t-elle.
- On peut faire tout ce qu’on veut, avait répondu Meddy.
Les leds au plafond dispensaient une lueur bleue et nous ressemblions à d’heureux cadavres ; un long tuyau souple semblable à une trompe d’éléphant aspirait la fumée, Héloïse saisit une cigarette en souriant ; elle résistait aux photos d’organes nécrosés étalés sur les paquets, mais elle nous épargnait le spectacle et, par réflexe, elle remit le paquet dans son sac. Meddy observa la serveuse de dos qui venait de prendre notre commande (cocktails à base de gin pour tout le monde sauf Vanina), il détailla ses longues jambes et sa jupe courte qui moulait ses fesses, mais il n’y avait dans le regard de mon ami ni concupiscence, ni plaisir, ni même un début de frustration. Une simple curiosité.
- Tu ne trouves pas ça reposant ? demandai-je. Pouvoir concentrer son désir vers une seule personne, tout le temps, sans aucun effort de volonté ?
Il ria.
- Et toi Vanina, à quand remonte tes dernières pulsions érotiques pour un autre homme ? demanda Meddy.
Elle lui attrapa le menton et posa un baiser sur ses lèvres. Meddy réitéra sa question à l’adresse d’Héloïse, elle mit du temps à répondre, son regard bifurqua vers le plafond. J’adorais la voir hésiter quand elle évoquait l’âge de pierre de sa vie affective, un brouillard traversé de quelques amants inaptes à la rendre parfaitement heureuse. Tout était simple et intense. Tout se répétait. Inlassablement. On rejouait avec une fraîcheur étourdissante toujours les mêmes discussions. La répétition à l’infini et avec le même plaisir de commentaires sur nous-même était probablement un effet secondaire du Lovoxyl. Tout comme la télépathie sexuelle. On devait être chiants pour les autres, quand j’y pense.
- C’était un peintre espagnol embarqué dans une histoire très compliquée avec une femme plus âgée. Je suis tombée au milieu. J’ai essayé de tout réparer ! fit-elle.
- À propos de réparation, nous avons passé samedi dernier une soirée… ah… comment dire ? Chez un ancien pote.
- Il m’a obligée à le suivre ! protesta Héloïse en me poussant l’épaule.
- Sa femme a même fait la gueule à l’ouverture d’un second sachet de… c’était quoi déjà… des chips ?
- Des Curly. Avez-vous remarqué nos sujets de conversation ? demanda-t-elle soudain en recrachant une volute de fumée.
- L’amour ? répondit Meddy.
- Pas exactement. On parle tout le temps de situations plus ou moins en lien avec le Lovoxyl. La vie avec, la vie sans. On a le sentiment d’être des privilégiés, non ? C’est vrai, on peut le dire ?
Je n’aimais pas le mot « privilégié ». Je réagis au quart de tour :
- Le prix du traitement est monstrueux. Je ne dispose d’aucun avantage. C’est un arbitrage financier comme un autre.
Meddy gloussa. Un mois de traitement coûtait cinquante pour cent du revenu médian. Les anti-Lovoxyl sortaient ce chiffre à tout bout de champ.
- On parle du Lovoxyl comme d’un mode de vie. On ne peut plus s’en passer et on est fier d’en profiter. On peut en parler pendant des heures, continua Héloïse.
- Et alors ? demanda Meddy.
- On est des junkies.
- Wow ! Le lobby anti-bonheur ! Qu’est-ce qui se passe ! dit Vanina en secouant ses boucles blondes dans un simulacre de terreur.
- Si on stoppe, on rejoint les gens ordinaires…
Et elle fit un geste pour désigner les autres, les normaux qui riaient, buvaient, dansaient, au rythme de la musique d’un groupe de funk africain choisi par le DJ. Okay. Okay. Je n’avais plus qu’à tempérer.
- Ce n’est pas une dépendance.
- Bien sûr que si !
- Non. Le Lovoxyl n’a pas d’effet sur la santé.
Meddy me gratifia de son sourire en coin.
- C’est quoi un drogué ? fis-je, un peu grandiloquent. Un gars qui s’enfile un produit mortel, en sachant pertinemment qu’il se déglingue la santé, d’accord ?
Héloïse cita un article paru dans Le Monde où le laboratoire Ulmann-Rayer était accusé d’avoir minimisé les effets secondaires relevés au cours des premiers tests. Au début, la molécule était prévue pour soulager la dépression, mais la découverte fortuite d’un couple de cobayes follement amoureux avait tout changé. Tout le monde connaissait maintenant les noms d’Olivia Evans et Damon Diaz, ils étaient devenus les mascottes du Lovoxyl. Ils étaient en parfaite santé, rayonnants de joie et approvisionnés en médicaments sans débourser un dollar en échange de deux ou trois apparitions lors de colloques sponsorisés par Ulmann-Rayer. Les autorités sanitaires n’avaient jamais eu accès aux premières études, le médicament initial avait été abandonné à cause d’un écart trop faible entre les bénéfices et les risques, avant de renaître sous un autre nom, avec un autre objectif, celui de prolonger indéfiniment l’état amoureux. Je m’agitai sur la banquette :
- Une découverte accidentelle n’est pas une arnaque, la science est bourrée d’exemples.
Meddy cita le Viagra censé élargir les vaisseaux sanguins qui alimentent le cœur, le truc ne marchait pas, en revanche, les hommes testés avaient remarqué une amélioration de leur sexualité et ils voulaient continuer le traitement.
- Exactement ! Le Lovoxyl est le viagra des sentiments.
- Et tous les médicaments présentent un risque. C’est comme ça, fis-je pour clôturer le débat.
- Ne vous emballez pas. Je dis juste que la notice des effets non désirables est sans doute incomplète, se défendit Héloïse, des chercheurs très sérieux…
Je l’interrompis une nouvelle fois :
- On dit trop de conneries sur le Lovoxyl. N’importe quoi devient une preuve à charge. J’ai lu dans Média-part que le directeur général d’Ulmann-Rayer habitait une maison de 4 000 mètres carrés… C’est quoi le rapport ? Si tu veux absolument nous comparer à des junkies, je m’en fous, mais soit précise : des junkies heureux.
Elle me regarda médusée. Tira une bouffée de cigarette avant de conclure :
- Je ne vois pas où est le problème. Être drogués, pourquoi pas ? À partir du moment où on est lucide.
On avait passé la nuit sur place à Rennes chez Meddy et Vanina qui avaient trois enfants de 21, 12 et 10 ans. L’aîné, le fils de Meddy, enfant d’un premier mariage, était parti suivre des études à Berlin. Sa chambre servait d’entrepôt à des objets en panne ou encombrants, c’est dire la souplesse d’esprit de ce garçon qui avait toujours été considéré comme facile à vivre. On ne pouvait pas en dire autant des deux filles nées de l’amour de Meddy et Vanina. Des chieuses. Parfois je voyais en Meddy un père trop soucieux de prouver son amour, non pas qu’il craigne leurs jugements, comme cela arrive parfois chez les parents modernes, il souffrait de la terreur discrète de ne pas les aimer totalement. Il ne m’en avait jamais parlé bien sûr. Je ne sais pas d’où me venait cette sensation. Intuition exacerbée et embarrassante du lovolover ? Le syndrome de l’éponge comme aurait dit Héloïse, comme en face du couple miné qui essayait de donner le change.
On dormait Héloïse et moi dans la chambre du fils. Je regardais à travers la fenêtre le clocher de la cathédrale Saint Pierre. J’avais toujours eu un faible pour l’architecture religieuse. Héloïse, assise sur le rebord du lit, retira ses bottes. Les premiers nés d’une fratrie étaient moins casse-couilles, comme si la nature laissait le temps aux parents de bien s’entraîner avant d’affronter un enfant dans sa toute-puissante fragilité. Elle connaissait mon point de vue là-dessus et ne voyait pas d’inconvénient à m’entendre disserter sur un sujet pour lequel je n’avais aucune expérience. Je me tournai vers Héloïse et, passée la seconde de stupéfaction devant sa beauté, je lui répétai de ma théorie.
- J’ai 36 ans, répondit-elle.
Je regrettai immédiatement de l’avoir entraînée sur ce terrain.
- Dans un pays vieillissant, tu peux te considérer comme une adolescente.
- Je n’ai pas envie d’avoir 60 ans quand mon enfant en aura 20.
- Kurt Cobain aurait eu 60 ans cette année.
Je sifflotai Smells Like Teen Spirit pour faire diversion, mais si mal qu’elle me demanda d’arrêter. Le jour où tu chanteras pour moi Every You Every Me, je veux bien tout accepter, me dit-elle. Elle avait toujours préféré Placebo à Nirvana. Je m’assis à côté d’elle. Elle me susurra un truc à l’oreille, l’haleine chargée d’alcool, et commença à défaire les boutons de ma chemise.
- C’est une envie spéciale, continua-t-elle.
- Mon Dieu ! Tu veux procréer ? fis-je en me couvrant la bouche de la main.
- Mon stérilet est en place. Vois ce plan baise comme un entraînement. Un entraînement avec filet.
Je considérai la pièce et toutes les marques personnelles laissées par l’adolescent, accrochées au mur ou entreposées sur les meubles, même le choix de la couette devait avoir un sens. On était chez quelqu’un d’autre. Cette demande arrivait sans explication, nul signe avant-coureur permettant un débat philosophique pour faire la part des choses entre la pulsion, l’envie d’éternité, la curiosité ou la nécessité de donner une forme concrète et mortelle à l’amour. C’était un peu flippant. Mais ses doigts caressaient mon torse et mettaient mon esprit critique hors service. Je dis :
- Tu vas regretter demain d’avoir joui dans la chambre d’un étranger.
- Qui te dit que je vais jouir.
- Le faire dans la chambre d’un garçon passionné de base-ball et de R&B aura de graves conséquences sur la personnalité du bébé.
- Il n’y aura pas de bébé.
- Tu as intérêt à jouir si tu veux mettre toutes les chances de ton côté. Les contractions du vagin associées à l’orgasme favorisent l’aspiration des spermatozoïdes à travers le col de l’utérus. Prendre son pied augmente les chances d’être fécondée.
- Tu as l’art de me mettre en condition. J’aime ta délicatesse.
Je dégrafai la ceinture d’Héloïse et je réussis à l’extraire des passants en tirant d’un coup, geste inutile en soi ; je la brandis comme un serpent à la morsure fatale. Un peu de théâtre. Un peu de comédie. Le sexe aimait la mise en scène. Je la jetai à l’autre bout de la pièce, la boucle épaisse cogna contre le mur.
- Chut !
- 300 millions de spermatozoïdes super motivés, un seul en réchappera, je ne connais rien de plus beau…
- La guerre, peut-être ?
- Il n’y a pas un dictateur au monde assez fou pour engager son armée avec un quota de survie de 1 sur 300 millions.
- Jasper, tu devrais envoyer tes testicules former la jeunesse pour leur redonner le goût du sacrifice.
Je frôlai la joue d’Héloïse ; suspendu à ce seul contact, écoutant son souffle, avant de lentement tourner la tête, les yeux fermés. Ses lèvres touchèrent mes lèvres. J’eus un vrai frisson. Elle aussi. Depuis cinq ans, on s’embrassait pour la première fois.
Je m’étais réveillé un peu avant elle et la regardais dormir. Elle ouvrit les yeux et se protégea de la lumière de la fenêtre en grognant. Le lit de 120 cm de large empêchait un sommeil réparateur. Je sortis en premier de sous la couette pour aller voir si la cathédrale était toujours là. Elle se gratta la gorge.
- Tu as trop fumé.
- J’ai envie d’arrêter.
- Très bien, je n’ai aucun commentaire à faire. La perspective de la maternité ? Tu vois, je n’ai pas oublié notre nouveau projet excitant.
- Non, pas la clope. Je veux arrêter le Lovoxyl.
