Lueurs en plein naufrage - Yann Prigent - E-Book

Lueurs en plein naufrage E-Book

Yann Prigent

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Beschreibung

Herald part en voyage, il s'éloigne de lui-même, et il en arrive à douter de là où il se trouve, mais est-il seulement parti ?

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Seitenzahl: 167

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Table

Premier chapitre

Deuxième chapitre

Troisième chapitre

Epilogue

Remerciement et commentaire

Premier chapitre

Il ne lui restait plus que quelques jours pour que le fleuve Vardar devienne son compagnon de route. Aux détours de Belgrade et d’Athènes, Herald Gandelin espérait bien entrevoir les immuables beautés d’un échantillon du royaume aboli de Byzance. Un endroit ayant bénéficié de l’influence de divers empires au cours du temps. La Macédoine du Nord, ainsi récemment désignée, aspirait à s’éloigner des tempêtes et des orages qui avaient traversé les siècles. Quel serait son destin ? Nul ne le savait. Cependant, la région se situait à des latitudes toujours incertaines, assez métamorphes. De même que d’autres pays, comme les Etats Baltes au nord de l’Europe, la Macédoine avait toujours tangué.

Les coordonnées de ces espaces tremblants de l’Histoire restaient avec insistance entre deux eaux. Subissant, comme presque partout, les affres de la Première Guerre Mondiale, certaines contrées n’avaient jamais su, depuis lors, à qui ou quoi se rattacher. Les orbes aveuglants de l’utopie soviétique s’étaient estompés avec le temps. Depuis environ trente ans. Plus besoin de pactes. Ces contrées chahutées semblaient s’être éclatées de manière incontrôlable, et au fond, personne ne savait ce que voulaient vraiment leurs peuples. De fait, les démocraties modernes roulaient-elles réellement pour les peuples ? Ou bien pour des hauts commissaires qui, par-delà les Etats, faisaient naître des vocations réfractaires chez des prêtres d’un nouveau genre, pas encore soldats, et toujours vêtus de myrtes d’or. Pour l’instant, il ne semblait y avoir eu de révolutions que celles qui furent autorisées, et on s’acheminait, dans l’Europe entière, vers une issue semblable.

A l’ombre de ces conjectures, Herald avait hâte de monter sur la passerelle du mini paquebot de 36 mètres qui l’emmènerait dans des vallées paisibles. Loin de toutes disproportions, et pour commencer, loin des légendes. Il ne voulait pas savoir, par exemple, ce que cela avait bien pu signifier pour ses lointains ancêtres, d’embarquer sur un ogre des mers comme le RMS Lusitania. On était en 2023, pas en 1915, et il était bien incapable de s’imaginer au milieu d’une mer d’Irlande agitée, piégé au creux d’une coque géante et trouée par les Allemands, le tout avec le plein de munitions gaspillées dans de très discrètes cales. Lui, il s’en foutait. Il se voyait déjà aller, avec le courant, vers des paysages différents de sa Bretagne. La casquette « Airborne » vissée sur le caillou, dans le sens du vent, arpentant fièrement le pont comme un amiral le long du bastingage, il s’en irait flotter à travers les collines. La croisière dans les Balkans n’attendait plus que les quelques touches formelles. Herald devait recevoir son numéro de cabine, accompagné d’une fiche détaillant les services qui lui seraient accordés, ainsi que les essentielles heures du départ et du retour. Toutes les informations annexes à sa réservation sur le River Delta allaient enfin lui parvenir, il l’espérait, dans la soirée.

Cela s’annonçait pour le mieux. De savoureux congés débutaient, et pour lui, les deux prochaines semaines se dérouleraient logiquement dans une nappe d’oisiveté insolente. Avec quelques sensations, tout de même, et puis de la découverte. Depuis longtemps, tout ce qui jalonnait les jointures de l’Europe de l’Ouest et de l’Orient, jusqu’aux confins de l’Asie, ce dont l’histoire avait été faite d’un mélange de cultures très diverses, l’attirait singulièrement. L’airbus A 321, ayant quitté la France, le conduirait d’abord à Thessalonique, puis il prendrait un vol transitoire vers Sarajevo. Voyageur suffisamment aventureux pour ne pas s’ennuyer à bord d’un grand navire le long de l’Elbe ou de la Volga, pour autant il n’était pas assez vaillant pour choisir un itinéraire vers le détroit d’Ormuz ou celui de Bosphore, nœuds de conflits qu’il ne tenait pas spécialement à parcourir.

C’était un peu plus au nord qu’il comptait se diriger. Sur le fleuve Vardar, donc, et dans ses alentours. Plusieurs destinations étaient en vue. Il y avait tout un itinéraire organisé par la compagnie nautique. Les cinquante passagers en auraient pour leurs frais. Cela dit, c’était une croisière à bas prix. Assez écolo. Du reste, qui n’était pas écolo, de nos jours ? C’était la règle. Selon les nouveaux préceptes, particulièrement adoptés par la France, les citoyens pouvaient prendre des mesures « en faveur du climat », et ainsi, tout le monde se sentait un grand homme. Ou une grande dame, ou bien un droïde mutant. Selon les choix. Bientôt les gens seraient multicolores, ça arrangerait tout le monde. Et bientôt il y aurait des trucs en ferraille à notre service, se disait Herald. Bientôt…

On avait passé 2019, et ce n’était pas encore « Blade Runner ». Philip K.Dick, adapté par Ridley Scott, l’avait prédit, ce monde au bord du précipice, mais pas comme ça. Il avait un peu plus de gueule le sien, alors que nous tentions encore de sauver un monde à l’esthétique très douteuse, et sans l’aide du cinéma. Pas de héros à la façon de Ian Flemming, aujourd’hui c’était plutôt l’époque du Joker version Todd Philips. S’il le souhaitait, Herald pouvait prolonger ses congés indéfiniment. En payant un robot. Qui ferait son travail à sa place. C’était magique. Presque. Les gens ne se demandaient pas trop pourquoi. Enfin, c’était comme ça avec la nouvelle présidence. On touchait une prime si on n’allait pas travailler. Incroyable. Bah oui, forcément, par rapport à l’empreinte carbone. Il avait fallu agir, depuis l’époque de contestation des gilets fluos. La goutte de carburant de trop, y avait eu. Une petite douche chaude de gazoline. Et puis, tout ce vacarme. Ce grondement populaire, on aurait dit que, pour une fois, il n’avait été téléguidé par personne. L’effondrement de la charpente et de la flèche de Notre Dame avait enfin sonner le glas de la décennie.

Depuis une trentaine d’années, les marchés européens s’étaient ouverts, promettant de joyeuses augures, mais il y a, en tout temps, un despote qui règne, même invisible. De plus, les traités limitant la prolifération d’armes balistiques intercontinentales, datant de ce temps-là, n’étaient plus respectés. Plus du tout. Que restait-il de bon ?

Ah…les voyages ! Les tribulations d’Herald à travers le pays, et parfois plus loin encore. Car il y en avait toujours des réserves de pétrole pour visiter et échanger, y avait de quoi faire. Pendant les vacances, Herald prenait souvent le train, mais aussi sa voiture thermique, sa vieille Mazda 3. Il n’allait pas s’en priver. Après tout, il n’était qu’une proie, parmi tant d’autres, de la globalisation à l’américaine. Les plus grandes compagnies qui utilisaient à l’excès les énergies fossiles, jusqu’à anéantir le milieu naturel à l’instar d’un Exxon Valdez, dépensaient déjà 200 millions de dollars par an dans le lobbying pour retarder les politiques environnementales. On en n’était pas encore à l’épuisement, ça rigolait bien en 2023.

Maintenant, c’était mal vu de travailler, et ça arrangeait du monde, très certainement. Même si certains hérétiques, considérés comme extrémistes, prenaient encore leur voiture pour aller se promener en forêt, mais ça ne valait mieux pas. Avec la prime, le travail et les loisirs consistaient à lustrer ou reluquer les diodes du glouton digital. Certes, les petits employés, comme Gandelin, étaient incités à aller au charbon car, en ce qui concerne le robot qu’il fallait payer, c’était le même prix pour tous. En plus, ils ne prévoyaient rien de bien solide pour leurs vieux jours. Du coup, pour lui, ce n’était pas donné. Mais tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. On ne le savait pas vraiment, mais on pouvait le deviner : à force les humains deviendraient tellement inutiles, qu’ils disparaîtraient. Ou alors ils seraient transformés en machines. Avec des puces dans tous les contours. Herald s’en doutait, lui. Il savait que cette transformation hyper-technologique succéderait inévitablement à la transformation culturelle venant de l’empire à la bannière étoilée. Et après tout, il s’en foutait peut-être, lui qui n’avait pas été spécialement valeureux pendant ses études ou au boulot. Ou bien ça le gonflait un peu quand même. Car, quelque part, il pouvait sentir cette destruction de la civilisation en cours. Les humains coûtaient trop chers. En ce moment, on les rémunérait à ne rien faire. Mais tout ça ne faisait que précipiter leur chute. S’il n’y avait plus de retraités à payer dans le futur, il n’y aurait plus besoin de travailleurs. Constat froid, aussi froid que l’était le regard clair de Gandelin quand il se figurait la force de résistance nécessaire à avoir devant cette décadence sournoise. La bêtise est souvent muette. Et aussi imprévisible, même si on pouvait facilement se douter que les théories transhumanistes accompagnées de toutes sortes de manipulations génétiques annonçaient une nouvelle sélection naturelle. Bientôt on aurait comme référent social Robocop, la créature hybride de Paul Verhoeven.

Devant ces réjouissantes turpitudes, Herald voulait s’évader un peu. C’était naturel. Auparavant déjà, il était revenu d’un endroit à risques, animé par les affres du conflit diplomatique qui divisait toujours certaines régions proches de l’ancienne Union Soviétique. Il se rappelait de l’Ukraine, il y avait alors séjourné pendant un mois, même si cela remontait à quelques années, quasiment à l’époque de Porochenko. Cette fois-ci, il privilégierait le calme aux fréquentations un peu risquées des lointaines Carpates.

Beaucoup de choses s’étaient déroulées depuis les accords de Minsk de 2015. Des voltes-faces, des revirements de pouvoir, et un contexte qui évolue au fil des querelles entre les différents protagonistes. Des batailles rangées. Mais aussi des bagarres de grognards. La vie était plus romantique en Crimée qu’en Bretagne, mais Herald ne voulait pas y retourner pour autant. Ailleurs, vers la capitale Kiev, encore moins. L’atmosphère y paraissait détestable, selon certains. Herald se rappelait avoir 12 ans lors de la réunification allemande, et ça paraissait cool en ce temps-là. Aujourd’hui, beaucoup d’éléments confirmaient la thèse selon laquelle les français avaient été stupides de ne pas faire alliance avec la Russie, mais là c’était un peu tard. Pour l’instant, il avait comme projet de simplement partir. Partir vers l’inconnu. Se détacher de tout. Et dans l’anonymat. Peu importe ce qu’il verrait, des lieux inédits pour lui, des personnages transparents, semblables à des ectoplasmes, ou bien des phénomènes incroyables. Il respectait beaucoup cette quête du voyage. C’était peut-être l’occasion, pour lui, de repartir sur de nouvelles bases.

Herald se souvint de son ancienne excursion, non loin de la mer d’Azov, dont le trafic était toujours contrarié. Il y avait passé un séjour instructif. « Souvent les guerres commencent sur la mer, on s’y noie presque avant de ramper au sol pour finir par s’y entretuer. » Cette réflexion, il l’avait entendue de la bouche d’Hector, un autochtone, aqua-botaniste et ichtyologue, dont l’embarcation avait déjà subi quelques désagréments au large. En effet, une frégate russe avait empêché les scientifiques du navire d’Hector de garder leurs prélèvements sous-marins. L’affaire s’était conclue par une dispute, au retour, au sein du groupe de scientifiques, puisqu’il s’avéra que l’un d’entre eux avait, en quelque sorte, organisé leur mésaventure en envoyant des messages de provocation sur les réseaux sociaux avant d’embarquer. Herald avait trouvé cette histoire rocambolesque, et en avait parlé sur son blog consacré à ses escapades européennes. Il avait pris le parti d’Hector Kolymatchouk et de ses amis, qui s’apercevaient que leur pays, comme d’autres, était sujet à des manipulations pseudo-révolutionnaires qui n’avaient pas pour but, en fait, l’indépendance, mais plutôt le rattachement à l’éternel camp des Occidentaux.

Ailleurs, au sud de l’Ukraine, au-delà de la Mer Noire et de Constantinople, certains pays détournaient des pétroliers, et confisquaient même d’énormes champs d’extraction, le monde et ses réseaux de pouvoir étaient en perpétuelle mutation, et beaucoup se fichaient encore de la notion de développement durable.

De toutes ses incursions en territoire étranger, Herald retenait celle-ci, plus que les autres, il avait même eu le sentiment d’être un intrus, quelque part, puisqu’il représentait un peu le conquérant absurde et grotesque venu de l’Océan Atlantique. Mais, n’assumant pas cette appellation incontrôlée, il avait réussi à bien sympathiser avec Hector. Ils échangeaient régulièrement des mails, et Herald avait d’ailleurs expliqué à son compagnon de route que, par la suite, la plupart de ses écrits sur le net avaient été supprimés. Visiblement, il n’aurait pas dû relater l’incident qui s’était produit près du détroit de Kertch en Ukraine. En d’autres lieux, plus intégrés dans le marché commun, comme la Hongrie ou la Bulgarie, on était moins revêches, mais qu’importe. De toute façon, la censure pouvait arriver partout, et elle ne venait pas forcément d’où l’on pensait, se disait-il. On n’en connaissait pas non plus les raisons, apparemment. Quoiqu’il en soit, Herald ne se contentait pas toujours de partir là où tout eut été forcément paisible. Ce qui l’intéressait pouvait être partout. Même s’il n’était allé, finalement, que dans une petite partie du continent, ses moyens l’obligeant à faire l’impasse sur le reste. Perdu dans ces pensées ayant trait à ses escapades en pagaille, Herald dut faire un léger effort pour revenir au temps présent.

En l’occurrence, sa destination future, après être passé par la Grèce, puis la Bosnie Herzégovine, serait en premier la ville de Koumanovo. Les complications dues aux escales des long-courriers, en rapport au prix des billets, ne le dérangeaient pas plus que cela. Si ça pouvait lui permettre d’arriver à bon port, même en allant du sud au nord pour refaire une moitié de trajet vers le sud, c’était le principal. La région était assez sûre, se disait-il, et bien plus qu’il y a une trentaine d’années, c’était évident. Depuis 1999, et les troubles dans le Kosovo, les territoires de l’ex-Yougoslavie n’avaient pas subi de heurts notables, et la situation était relativement pacifiée.

Puis l’itinéraire fluvial pourrait débuter à travers les vallées et les massifs très arborés de la Macédoine du Nord. Le pays en question était assez sauvage. Un relief boisé, neigeux en hiver, avait pris les caractéristiques des paysages forgés à l’ère quaternaire. Les cirques et terrasses, les hauts pics et les morènes, ravissaient le voyageur qui pouvait même y croiser l’emblématique lynx. Le Vardar, long fleuve zigzaguant jusqu’à la mer Egée, puisqu’il serpentait jusqu’en Grèce en atteignant le mont Olympe, passait par la ville de Vélès et la belle région de Tchachka. Il se divisait en plusieurs affluents, et sa profondeur variable n’acceptait pas d’imposantes carènes. Le voyagiste, via Noura Sailing, avait prévu que le paquebot de poche River Delta ferait d’abord un arrêt à la jonction d’une rivière, trop mince pour être empruntée sur toute sa longueur par un yacht de croisière. A vraie dire, même un petit brick ou une goélette à hunier des ports vaseux de la Bretagne nord ne pourraient guère suivre le cours d’eau, même si les grandes crues des dernières années suffiraient presque à réaliser cet exploit. Seuls des canots pouvaient réellement s’y risquer, c’est pourquoi les voyageurs ayant signé pour le « parcours aventure » devaient le parcourir à bord d’hydroglisseurs. Noura Sailing avait prévu que le restant des passagers puisse attendre à bord du River Delta. Etant donné leur manque d’intérêt, ils s’en tiendraient à arpenter le pont ou à prendre repos dans les cabines.

Herald ferait partie de la première catégorie, bien sûr, toujours prêt à voir où débouche tout accès, les moins curieux se contentant d’un panorama verdoyant, et sirotant un vin du cru depuis le pont du bateau. Celui-ci stagnant non loin de la forteresse de Skopje. Herald se montrait parfois intrépide, en plus il aurait des choses à raconter plus tard dans la boutique où il travaillait. Ensuite, une fois réunis, les passagers auraient droit à un vol d’aérobus, quittant le confort de leurs cabines pour effectuer un aller-retour vers le parc national de Movrovo. En l’espace de deux jours, grâce aux chalets typiques de là-bas, ils apprécieront les charmes quasi-tyroliens de la Macédoine. La sortie de douze jours continuerait en descendant vers le parc montagneux de Galitchitsa, près du somptueux lac Prespa. Cela se terminerait avec le retour et le débarquement à Skopje, la capitale du pays dont l’étonnant arc de triomphe était vanté dans la brochure publicitaire. Herald aurait rapidement le temps de visiter la ville avant de s’envoler vers Nantes à bord de l’A 321. Le départ était prévu pour le samedi quinze juin : deux jours le séparaient encore de l’embarquement.

Par ailleurs, Gandelin avait l’esprit olympique. Bien qu’il savait que nul n’échapperait à son destin, il se voyait avant tout comme un spectateur. Il participait de son époque, sans y être vraiment, sentant la chute arriver. Il pensait être doué d’une sensibilité suffisante et avec des qualités rationnelles qui lui permettraient de prévoir les épisodes épiques à venir. C’est ainsi qu’il souhaitait se débarrasser de sa vieille Mazda 3, à quoi bon garder une voiture qui tomberait encore forcément en panne alors qu’elle ne lui permettait même pas de faire du tout-terrain au cas où ? Il savait bien qu’un Defender, un Patrol, ou un Land Cruiser lui coûterait trop cher rien qu’en entretien, alors il attendait l’occasion de pouvoir trouver un véhicule sur son chemin, par hasard, qu’il pourrait, « emprunter ». Un jour peut-être, quand tout irait mal. Comme un yankee quémandant un vieux pick-up GM, ou un ukrainien du Golfe de Taganrog en quête d’un robuste fourgon Tatra, pour barouder dans la steppe. Ou bien un bricoleur du Caucase prêt à dénicher un improbable machin trafiqué pour aller avec son bidule à chenilles ou son vieux camion MAZ. Après tout, il aurait pu le faire aussi, modifier sa japonaise, et récupérer des pièces ici et là pour conquérir le monde avec, jusqu’à l’Oural. En faire une fusée blindée sur roue, y ajouter un pare-buffle, tout ça, pour s’éloigner, partir au-delà de sa vie ordinaire. Aussi indomptable qu’un transcontinental, il aurait franchi des montagnes avec, conquis d’anciens royaumes, roulé sur l’Autriche-Hongrie, et serait arrivé triomphant à Sébastopol puis à Petrograd, capitale inaliénable de l’empire des Tsars. Bon, en réalité Herald partait en vrille, il n’avait pas l’intention de trouver une nouvelle monture, question de budget, et il ne se voyait pas exactement dans la peau d’un Kazakh rugissant et se ruant sur des terres fertiles. Mais il fallait reconnaître que ça le titillait, ce fantasme. La Mazdator aurait fini par écrabouiller toutes les grandes cités européennes qui restaient engluées dans le fond de la bassine. Ah ! Il ne faudrait pas oublier de prendre le sac d’évacuation, avec un couteau, une lampe, des gants, et un short à l’intérieur. La casquette « Airborne » toujours bien droite.

C’était n’importe quoi, mais il fallait bien rêver un peu à toutes les sortes de connerie pour supporter la misère envahissante. Comment s’en remettre au futur, qui promettait des coups durs un peu partout ? Enfin, il verrait bien ce qui se trouverait à sa disposition. Faudrait s’attendre à n’importe quoi, disaient les gens catastrophistes… Bon, certes, pensait Herald, la plupart d’entre eux étaient aussi compétents en anthropologie que les « artistes » contemporains l’étaient en art, mais ça allait envoyer du lourd, du fracassant, qu’ils disaient. Un prodigieux déclin était à notre portée, c’était promis ! Il fallait juste en être averti. Au début, ça pouvait faire rire, mais au bout d’un moment, ça devenait assez triste.

Triste d’entendre en continue les signaux d’alertes à propos de la nature et tout et tout, de voir que les problèmes liés aux énergies fossiles, même avec tous les majestueux panneaux solaires, aient fini par envahir totalement le champ de la pensée moderne. Car pourquoi, se demandait Herald, presque personne ne s’effrayait de ce qui était déjà là depuis longtemps, envahissante au possible : la bêtise ? Et pourquoi donc, dans ce cas, prêter plus d’attention que cela à des cris oppressants de la civilisation devant ce qu’elle détruisait jour après jour ? Alors que la chair même de l’être humain s’était déjà consumée dans des « modes de vie » atrophiant l’esprit du beau, décharnant l’idée de panache et de farouche honneur. Tout s’achetait à présent, et plus rien n’aurait de valeur dans très peu de temps. A part la vie. Là on