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« En un battement de cils, je suis mariée avec toi. Entre l’italien, l’espagnol et l’arabe. Je vois ma robe blanche, mes bijoux berbères, ton costume de troubadour. J’entends la musique de ton village médiéval et les chants tribaux de mon Afrique du Nord. Tout est là, condensé avec toi. Nous sommes la Méditerranée et l’Amour Divin réunis. Ça durera une éternité. Durant une vingtaine d’années et des centaines de Lunes, Dario et Séléné se croiseront, au hasard de cette place du petit village médiéval italien, perché sur les montagnes du Latium. » À travers ce texte sensible et poétique, nous suivons, au rythme des lunes, la vie de Séléné, ses passions, ses amours mais également sa position sur la terre, face aux autres, en tant que femme.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Mariem Raïss est une funambule inclassable, tantôt professeur d’université, tantôt barista, narratrice, chercheuse en sciences humaines, hôtesse d’accueil ou écrivain, ce que lui permettent ses dons, sa capacité d’adaptation et une empathie exceptionnelle. Entraînée d’un pays à l’autre par le destin, cette amoureuse du verbe ayant le monde pour patrie, jongle avec le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe ou l’italien, des langues dont elle se régale et dont elle joue avec habileté. Ces multiples facettes nourrissent son écriture unique, qui nous embarque alors, au gré d’une plume insolente et naïve, dans des histoires où émotion et poésie se conjuguent pour notre plus grand plaisir.
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Seitenzahl: 95
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Mariem Raïss
LUNE BLEUE
Nouvelle Lune, 7 septembre 2021 à 19 h 19
À mon enfant de Lune, « Je t’aime un peu trop pour t’aimer, mais maintenant je t’aime à la quantité qu’il faut ».
À tous ceux qui savent si bien mal aimer.
[…]
Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisants et sensuels ;
Toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ;
[…]
Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.
On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »
Alfred de Musset 1, On ne badine pas avec l’amour (Acte II, scène V)
En astronomie et astrologie, une Lune Bleue désigne plusieurs phénomènes intenses, cycliques et rares.
Pour les astrologues, une Lune Bleue correspond à la deuxième Pleine Lune dans un mois calendaire, offrant ainsi un total de 13 pleines lunes, au lieu de 12 habituellement dans une année. Une sorte de « Pleine Lune Bonus », appelée souvent Super Lune Bleue. Une année de Lune Bleue est rare et notable, puisqu’elle ne survient que tous les 19 ans.
Le Farmer’s Almanach aux USA, qui se réfère à l’astronomie pour calculer les saisons des plantations, de la chasse et de la pêche, souligne la 3e pleine lune dans une saison qui en comporte quatre. Selon les jardiniers, les années de 13 pleines lunes, sont des années très chargées en précipitations, pouvant aussi ruiner les récoltes. En anglais, l’expression « Once in a Blue Moon » viendrait de là.
Associée au chiffre 13 dans les deux disciplines, la Lune Bleue reste une manifestation aux conséquences à la fois visibles et mystérieuses pour les humains… une Lune qui dérange et fascine.
Je île…
Dario avait débarqué sur l’île de Porto Rico, où Séléné faisait ses études, avec une troupe de troubadours italiens, pour jouer la sérénade. Ils avaient vingt ans, arboraient les atours chatoyants du Moyen Âge, chantaient, jouaient de la guitare et du tambour. Aux quatre coins du monde, ils emplissaient les salles de leurs acrobaties poétiques. Une fois leurs costumes reposés, ils revenaient dans leur siècle. Jeunes et insouciants. Ils priaient leur dieu du foot et séduisaient les filles… juste comme ça. Naturellement, leurs sourires envahissaient l’espace, bien au-delà des mots d’une langue venue d’ailleurs.
Dario avait tendu un pont entre Séléné et lui. Ses yeux Méditerranée l’avaient capturée. Tatoués dans la chair, son inconscient, ses vies d’avant interpellées, comme l’écho de ce qu’ils avaient dû vivre à l’époque où elle était esclave et lui bateleur. Au milieu du hall d’entrée de sa résidence d’étudiante, où son équipe et lui étaient hébergés pour leur séjour, elle l’avait senti. Debout, ses livres pour aller en cours sous le bras, alors qu’elle discutait avec une copine, quelque chose l’avait obligée à se retourner. Ses cheveux longs châtains très clairs, surexcités par le soleil romain, sa bouche en cœur de framboise épicée, sa peau soleil, son sourire moelleux, tout chez ce garçon invitait à la sensualité, au toucher, au plaisir de se voir transporter dans une autre dimension.
C’est sûr, tu n’as rien d’un mannequin à la Gilette. Juste un peu plus grand que moi, rondouillet, malgré tes jambes musclées, et ton costume baroque me donne envie de rire. Je n’entends plus ma copine qui me parle, ni le brouhaha du hall de la résidence, je ne vois plus que tes yeux… J’ai envie d’y rester accrochée, crochetée. Plus rien d’autre ne compte. En un battement de cils, je suis mariée avec toi. Entre l’italien, l’espagnol et l’arabe. Je vois ma robe blanche, mes bijoux berbères, ton costume de troubadour. J’entends la musique de ton village médiéval et les chants tribaux de mon Afrique du Nord. Tout est là, condensé avec toi. Nous sommes la Méditerranée et l’Amour Divin réunis. Ça durera une éternité.
Durant une vingtaine d’années et des centaines de Lunes, Dario et Séléné se croiseront, au hasard de cette place du petit village médiéval italien, perché sur les montagnes du Latium.
Elle est née dans cet espace entre deux pays, deux frontières, deux zones interdites. Son père avait tout préparé pour accompagner sa mère à accoucher de ce premier enfant. Une paire de ciseaux neuve pour couper le cordon, du journal, pour le purifier, du linge tendre pour apaiser son nouveau-né. Il saurait comment vivre, comment l’aimer.
Mais cette naissance avait provoqué le décalage, l’écart avec le monde. L’inadéquation qu’elle dégageait involontairement. Hors du temps. Toute sa vie serait en retard. Elle en rêvait de vivre comme les autres. Avec force. Elle s’y appliquait. Elle avait failli y croire. On est prêt à tout pour recevoir l’amour de ses parents. De ses amis. De ceux qui vous traversent. Plus elle s’efforçait. Et plus elle s’usait. Plus ils lui en voulaient. Alors, le monde, elle le griffait.
Le train de sa naissance lui avait accordé un don, et comme tous les dons, il fallait être prêt à le recevoir. Sinon, il persistait à l’état de douloureuse possibilité. Séléné avait cette capacité à ressentir les odeurs, comme les mouvements imperceptibles que font les couleurs quand elles courent. Tout ce qui ne se voyait pas, elle l’entendait. Tout ce qui ne se disait pas, elle le traduisait. Son cerveau influait les détails, percutait les bords. Malgré elle. Malgré l’autre. Hélas, cette intensité épuisait. Et la sentence était double, car elle ne pouvait se défaire de ce don. Jamais elle ne se sentirait aimée pour ce qu’elle était.
Cette nuit-là, durant cette course folle entre deux pays, la Lune s’était faite belle. Pleine et ronde, elle avait offert un miroir aux magnifiques rayons du Soleil, qui ne laisseraient rien échapper à Séléné. Destin magnifié. Le sort avait été prononcé sur l’enfant. Inspirée et guidée, elle se réveillerait et raconterait à sa mère endormie les paroles du rêve qui avait traversé son sommeil. Elle s’en rappelait dans les moindres détails. Couleurs. Saveurs. Elle savait qu’il contenait un message secret qu’elle devaitdécouvrir. Tu me fatigues, lui répondait sa mère agacée. Pressée de la préparer pour l’emmener à l’école, et poursuivre sa journée harassante. Séléné avait quatre ans et portait fièrement son prénom de Lune. La petite école, elle adorait. Il y avait la maîtresse. Douce. Attentive. Maternelle. En silence, elle laissait son rêve infuser, pendant qu’elle jouait dans la cour avec ses copines. La nuit venue, lorsque sa mère l’avait bordée, le message recelé s’écrivait enfin sur les rayons de la Lune. Libérée, Séléné pouvait s’endormir.
Pourtant, ce don la comprimait, et souvent, elle sentait qu’elle basculait dans la folie…
Elle a cinq ans, et se tient debout, au milieu de la cour mauresque de la maison de ses grands-parents à Rabat, les yeux rougis par les larmes d’impuissance. Soigneuse et appliquée dans sa petite robe à pois rouges et verts, elle s’égosille devant ses parents… elle étouffe dans cette vie qu’elle ne comprend pas. Un monde où des enfants de ma taille mendient ? Hadda, sa nounou berbère est la seule qui sait la réconforter quand l’angoisse l’étreint. Alors, elle enfile sa djellaba qui sent si bon la poussière des rues de la ville impériale, et prend la petite main en colère de Séléné. Elle l’emmène retrouver la paix auprès de la majestueuse Tour Hassan. Sur le parvis en dalles de marbre, Séléné hurle au vent qui parle à ses cheveux et sèche ses larmes aussi antiques que la belle médiévale de pierres.
Forgée par le don sans issue de secours, Séléné se sentait tiraillée entre son cœur d’enfant et son âme de petite Sorcière.
Elle a dix ans, et déclare solennellement à ses parents qu’elle se fera faire un tatouage de guerrière comme celui de sa nounou adorée. Inconsolable, Séléné pense encore à elle depuis leur départ de la capitale aux remparts de lumières. Ce tatouage, elle pouvait le regarder pendant des heures. Il avait un sens mystique. Profond. C’était la Croix du Sud. Celle que les hommes du désert utilisaient pour ne jamais perdre le Nord. Une force s’en dégageait et conférait à Hadda, cette femme grande et puissante, une aura inexplicable. Quand les femmes la portaient, c’était pour guider leurs hommes vers l’Amour. Mais personne n’avait le droit d’évoquer ce tatouage sacré. Hadda était tout cela à la fois pour Séléné. Maternelle et Paternelle. Douce et sévère. Une énergie de vie intense qui la happait et l’effrayait en même temps.
Nous sommes accroupies dans la cuisine fraîche de notre appartement de Rabat. J’aide Hadda à éplucher les haricots verts, pour le tajine du midi, et d’un coup, je me jette dans le vide. C’est quoi ton tatouage Hadda ? Sans arrêter son geste rapide et efficace, elle me sourit intensément, laissant apparaître sa dent en or rutilante dans la demi-pénombre. Je ne respire plus. Je ne peux pas perdre sa réponse, et j’ai peur qu’elle me gronde. Je suis accrochée à ses yeux cerclés de khôl bleuté. Perçants. Ils savent toute l’humanité. Tu apprendras, ma fille de Lune. Plus tard.
Combien de possibilités y a-t-il pour que Séléné et Dario se rencontrent à Porto Rico ? Tout est là. On n’échappe pas à son destin. Elle raffole de la façon qu’il a de dire « ¿Cómo estás? » avec son accent italien et sa voix cassée. Chaque fois qu’il l’attrape de ses yeux lapis-lazuli, elle ne voit plus rien autour d’elle.
C’est comme un retour-arrière au cinéma. Un ralenti de vie qui se comprimerait pour les faire exister. Séléné et Dario. Elle veut parler sa langue pour le comprendre lui. Pas besoin, il la devine par son âme joueuse, juvénile. Seulement, elle sent, sur elle, les regards d’acrobates rieurs… comme un indice de quelque chose qui va empêcher leur amour. Il Destino. Dario n’est pas libre malgré sa fougue, sa bouche à la framboise et ses yeux qui transpercent. Séléné devine un poids qu’elle ne pourra pas contourner.
À chaque fois qu’ils se retrouvent sur la place de l’adorable village médiéval sur les collines romaines, les dieux contemplent. Inquisiteurs. Les amis, les parents, tous la scrutent. LaStraniera 2. Ses yeux ourlés de khôl, ses longues jupes colorées, ses bracelets qui agitent, ses cheveux brun bougainvillier. Séléné, c’est l’autre côté de la Méditerranée. Ils le savent, les petits vieux qui sont là, assis sur leur banc, depuis des siècles. Ils observent les gens passer et décident de leur bâton magique, qui pourra s’aimer librement et qui sera condamné. À perpétuité.
Pour Séléné, imaginer Dario, c’est déjà l’aimer. À la folie. Pour Dario, imaginer Séléné, c’est la garder coûte que coûte dans sa vie. Toute la vie.
La vie de Séléné ne peut pas être vécue sans Thanina. Sa sœur non jumelle. Son double complémentaire. Un jour, un oiseau mythique d’une beauté exceptionnelle, s’était délicatement posé sur le ventre arrondi de leur mère. Il lui avait montré la vision de l’enfant qu’elle attendait. Une petite fille si belle, qu’elle ravirait tous les cœurs purs. Mais attention aux jalousies des femmes perfides qui tenteraient de s’approprier sa beauté. Elles seraient condamnées à mort. Séléné y veillerait personnellement. Malicieuse et décidée, Thanina était l’incarnation même de la douceur, la candeur et la sagesse.
Elle était le pôle Nord. Séléné, le pôle Sud. Une photo
