Lune de métal - Dumè Antony - E-Book

Lune de métal E-Book

Dumè Antony

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Beschreibung

Un thriller déroutant où le monde virtuel et réel se confondent dangereusement.

Chris, une fillette de huit ans, est enlevée au domicile de ses parents, une nuit durant son sommeil. Elle n’est pas seule dans ce cas : d’autres enfants disparaissent de façon étrange, au point que le phénomène est qualifié de viral. Le ravisseur n’est pas un homme ordinaire. Il s’agit d’un avatar – dénommé Passeur – sévissant sur les réseaux sociaux autant que dans un jeu vidéo nommé Thalès. Car Chris ne se trouve plus exactement dans le monde réel, mais dans un espace virtuel, à bord d’un train qui la transporte vers des épreuves où elle risque de perdre la vie. Son frère Luc, qui fut un prédateur sur Thalès, est enlevé à son tour et se retrouve avec Chris à devoir arrêter le train. Mais Passeur a plus d’un tour dans son sac, dont celui de faire en sorte que Thalès infiltre le réel. De la réussite des combats menés par Chris et Luc dépend le sort du monde réel, lequel s’est retrouvé, à son tour, plongé dans l’univers de Thalès. Inatteignable, Passeur court toujours. Qui est cet homme dont le portrait ressemble à celui d’un aristocrate disparu en 1930 ? Est-il seulement humain ?

Plongez-vous dans l'univers de Thalès et découvrez comment Chris et son frère vont tenter l'impossible afin d'arrêter la machine infernal !

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Seitenzahl: 345

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Dumè Antoni

Lune de métal

Roman

ISBN : 979-10-388-0121-9

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : avril 2021

© couverture Ex Æquo

© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

PRÉFACE

Février 2021

Après avoir élargi les horizons de la collection « Atlantéïs » avec L’Orbe sacré, roman d’heroic fantasy, et Monasphère, écofiction d’anticipation, Lune de métal nous offre l’occasion de renouer avec le genre cher à la ligne éditoriale de la collection (et de la maison) : le thriller fantastique. « Atlantéïs » ne se limite donc pas à un seul genre, mais accueille l’ensemble des littératures de l’imaginaire. Elle accueille surtout des textes complexes destinés à un public mature, qui portent une réflexion sur le monde qui nous entoure en utilisant le filtre de l’imaginaire.

Auteur averti, Dumè Antoni nous plonge ici dans une inquiétante enquête relative à la disparition virale d’enfants dans le monde entier. À ce titre, son roman aurait également eu toute sa place au sein de la collection Rouge, collection emblématique des éditions Ex Æquo s’il en est, dirigée par Laurence Schwalm elle-même.

Parfait représentant de ces deux collections et dans la juste lignée de nos plus prolifiques auteurs — Thierry Dufrenne, Daniel Devaux, Muriel Mourgue, Rémy Lasource ou Jonathan Gillot —, Dumè Antoni maîtrise les codes du fantastique comme du suspense et fait naître chez le lecteur frissons, incertitudes, réflexions, inconfort, attachement, oppression, soulagement, tendresse et introspection. De manière novatrice, la dimension fantastique relève cette fois d’une frontière de plus en plus floue entre réalité et virtualité… augmentées.

En cette période où notre vie virtuelle se retrouve malgré nous plus riche de perspectives et de rencontres que in real life, le récit d’un jeu vidéo de combat infiltrant le réel et d’un avatar ravisseur d’enfants est angoissant à souhait. Toutefois, l’auteur nous offre subtilement une bulle d’air en nous rappelant l’importance de la famille, de la bienveillance et de l’écoute de l’autre comme de soi-même pour affronter toutes les situations, y compris celles qui nous dépassent et que l’on ne comprend pas.

Faustine Galicia

1

Vers neuf heures du matin, le sergent Claude Lefebvre était de permanence au commissariat du dix-huitième arrondissement. Il buvait un café tiède dans un gobelet en plastique, quand son téléphone sonna.

Il décrocha et la voix, à l’autre bout du fil, lui parut celle d’un homme mûr, plutôt jeune cependant. La quarantaine, peut-être. Le débit était rapide. Trop rapide pour que Lefebvre ait le temps de noter l’heure exacte, le nom de son interlocuteur et le motif de l’appel.

— Excusez-moi, coupa le sergent en tentant d’être courtois. Essayez de vous calmer ; je n’ai pas bien compris ce que vous m’avez dit… Commencez par me dire distinctement votre nom et le motif de votre appel.

— Pardon… souffla l’homme, manifestement angoissé. Je m’appelle Xavier Escobal et ma fille a disparu.

— Disparu… répéta machinalement Lefebvre, notant sur son calepin l’information, en plus de l’heure exacte : « 9 heures 05 ». Quel âge a votre fille ?

— Huit ans.

— D’accord… Depuis quand a-t-elle disparu ?

— Depuis ce matin… Elle devait se lever à sept heures pour prendre son petit déjeuner et faire sa toilette, mais elle n’était plus dans son lit ni nulle part dans l’appartement. Pas plus que sur le palier ou dans la cour intérieure de l’immeuble. Je l’ai cherchée aussi dans la rue, mais je ne l’ai pas vue non plus. Je ne sais pas où elle est…

— Hmm… souffla le sergent, continuant d’écrire. Est-ce une fugue ?

— Une fugue ? reprit l’homme, comme s’il n’en revenait pas que Lefebvre évoque une telle idée. Mais pas du tout ! Elle n’avait aucune raison de fuguer. Je ne sais pas pourquoi elle a disparu ! Ce n’est pas normal. Je vous en supplie, aidez-nous à la retrouver…

— D’accord, fit le sergent sur un ton qu’il voulut rassurant. Deux enquêteurs vont venir chez vous aussi vite que possible, dans la matinée. Ça vous convient ?

— Oui, merci…

— OK. Donnez-moi votre adresse et le prénom de votre enfant, s’il vous plaît.

L’homme déclara que sa fille se prénommait Christelle, mais qu’on l’appelait Chris, et qu’ils habitaient rue Lepic, au numéro 108, troisième étage. Lefebvre connaissait le quartier. Un bel endroit, coquet, proche de Montmartre. C’était du temps où il était en service actif, sur le terrain. Il avait été blessé, un soir, lors d’une interpellation musclée. Depuis, il était au standard et s’occupait de la paperasse — rangements, archives, etc. Le plus souvent, il parcourait les réseaux sociaux en quête de messages interlopes. Il était censé traquer les pervers en tous genres, voire des groupuscules terroristes ou sympathisants d’extrême droite ou encore des anarchistes. On trouvait de tout sur le Net. Il s’occupait aussi des plaintes ou des mains courantes. Dans le dix-huitième, il y avait de quoi faire… Des fugues, il en voyait tous les jours ou presque. Celle-ci ne changeait rien à son quotidien. Du moins le pensait-il.

Quelques minutes plus tard, le commandant Christian Lacroix, averti par Lefebvre, décida d’envoyer les lieutenants Tibère Manenti et Katya Ionescu au domicile de Xavier Escobal. Les deux officiers faisaient équipe depuis moins de six mois, mais avaient l’air de bien s’entendre et faisaient du bon boulot. Manenti était le plus âgé des deux, formé sur le tas, pas très amène, mais efficace. Ionescu était une jeune recrue diplômée en droit et en psychologie, qui avait finalement opté pour la police. Lacroix s’était interrogé sur ce qui avait pu pousser la jeune femme à rejoindre les forces de l’ordre, mais ne doutait pas qu’elle gravirait rapidement les échelons de la hiérarchie pour se retrouver commissaire divisionnaire, au moins. En attendant, il jugea qu’elle était la personne indiquée pour cette mission de disparition d’enfant. Elle avait du tact, contrairement à son coéquipier. Elle saurait gérer au mieux la détresse des parents.

2

Chris rêvait. Elle savait cependant qu’elle dormait, couchée dans son lit douillet. Elle se souvint qu’elle lisait le tome 2 d’Harry Potter, que Mina — sa grand-mère — lui avait offert pour ses huit ans. Chris avait adoré le premier tome et le second s’avérait tout aussi passionnant. Elle se souvint aussi que Maman avait ouvert la porte de sa chambre pour lui dire qu’il était temps de dormir et avait éteint sa lampe de chevet, après lui avoir déposé un baiser sur la joue. Chris avait dû s’endormir peu après.

Elle savait donc qu’elle rêvait. Sauf que tout lui semblait trop réel pour que ce fût un vrai rêve, même lucide. Mina lui avait appris ce qu’était un rêve lucide ; c’était quand le dormeur savait qu’il rêvait et qu’il pouvait même parfois contrôler son rêve. Chris faisait souvent ce genre de rêve bizarre, comme Mina, quand elle était petite, et peut-être aussi comme Maman, quoique Maman ne lui en ait jamais parlé. Maman était toujours très occupée par son travail et n’avait pas beaucoup de temps à lui consacrer pour discuter de ce genre de chose, contrairement à Mina, qui ne travaillait plus depuis qu’elle était à la retraite, mais qu’elle voyait trop peu souvent parce qu’elle habitait loin d’ici, avec Bab, son mari. Mina savait beaucoup de choses, parce qu’elle était la mère de Maman et qu’elle avait de l’expérience. Chris ne savait pas bien ce qu’était l’expérience. Elle ne comprenait pas ce que ça voulait dire. Elle savait juste que c’était un truc d’adultes. Et Chris n’était pas adulte. C’était une petite fille d’à peine plus de huit ans, qui était en CE2 et qui avait encore tout à apprendre de la vie. Son frère Luc était plus âgé qu’elle. Il avait treize ans et allait au collège en bus. Elle ignorait si Luc avait de l’expérience. Elle n’avait jamais évoqué ce sujet avec lui. Il ne lui disait pas grand-chose, en fait. Il préférait jouer avec ses copains ou aux jeux vidéo sur sa console, seul dans sa chambre. Il ne voulait pas qu’elle l’embête avec des questions de petite fille. Mais Chris aimait beaucoup son grand frère et regrettait qu’il ne soit pas là, avec elle, en ce moment. Sans doute aurait-il pu la rassurer et la protéger.

Elle n’était donc pas tout à fait dans un rêve, mais dans une réalité étrange, invraisemblable. Peut-être était-ce un cauchemar. Mais Mina disait qu’on se réveille toujours d’un cauchemar. Or Chris ne parvenait pas à se réveiller, si réellement elle dormait, ce dont elle doutait.

Que faisait-elle alors dans cet espace clos qui ressemblait à une étable ? À moins que ce ne fût un wagon, du genre de ceux qu’on voit en photo dans les livres d’histoire… Madame Perrier, son institutrice de l’année dernière, leur avait parlé de la Shoah et leur avait montré des photographies anciennes de gens déportés. Des gens tout maigres et désolés, enfermés dans des wagons qui ressemblaient, de l’intérieur, à ce qu’elle observait. Des gens qui étaient traités comme des animaux qu’on menait à l’abattoir, leur avait dit madame Perrier. Chris avait été très peinée d’apprendre que des gens étaient traités ainsi.

Les cloisons de l’habitacle étaient constituées de vieilles planches horizontales alignées les unes sur les autres qui laissaient passer, par des interstices béants à la place des jointures, une lumière bleutée. Une lumière trop crue et trop froide pour qu’elle fût naturelle. Chris pouvait voir ainsi qu’elle n’était pas seule. Il y avait des enfants comme elle, du même âge ou à peu près, silencieux, qui se tenaient assis sur de la paille qui couvrait le sol, serrés les uns contre les autres, tête basse. Des garçons et des filles mélangés. Ils étaient tous vêtus comme pour aller à la messe du dimanche, avec de beaux habits. Elle aussi était vêtue de sa jolie robe à fleurs et à rubans, qui la faisait ressembler à une princesse. Une robe que lui avait cousue Mina. Elle ne l’avait mise qu’une seule fois, lors d’un mariage d’une amie de Maman. Que faisait-elle ici, avec cette robe ? Elle n’en avait aucune idée.

Par moments, Chris percevait des pleurs, mais elle ignorait d’où ils venaient. Il lui sembla entendre sa mère l’appeler, de loin. Chris la chercha du regard, mais en vain. Son horizon était bouché par les cloisons de planches. Elle voulut se déplacer pour s’approcher d’un interstice et regarder à l’extérieur, mais ses membres paraissaient engourdis. Même crier lui était impossible. À peine pouvait-elle murmurer. Sa voix était étrangement couverte par le silence. Chris avait lu une fois l’expression « un silence pesant » dans un livre, et ne comprenait pas ce que ça signifiait. À présent, elle savait.

Elle se mit à pleurer. Et sut que Mina pleurait aussi, avec Maman et Papa, et peut-être aussi Bab, mais elle n’en était pas sûre, car elle ne parvenait pas à imaginer que Bab puisse pleurer. Et peut-être aussi Papy et Mamy — les parents de Papa. Elle ne les voyait pas, mais les entendait. Elle ignorait comment elle pouvait les entendre. Ils semblaient se trouver dans un autre monde, de l’autre côté de la lumière froide. Elle n’entendait pas Luc. Peut-être se trouvait-il ailleurs, absorbé par un jeu ou avec des copains.

Et si elle était morte ?

L’idée la traversa comme un souffle glacé, effilé comme un poignard. Madame Perrier disait que parfois les wagons étaient reliés à des tuyaux qui transportaient du gaz mortel. Et les prisonniers étaient asphyxiés à l’intérieur. Des soldats venaient ensuite les ramasser à la pelle pour en faire des tas comme des ordures qu’ils brûlaient ensuite sur des terrains vagues ou enterraient dans de grands trous. Est-ce que les morts pouvaient entendre les vivants pleurer ? Elle n’osait pas y penser.

Elle appela Maman et Mina — autant que ce fût possible, car le silence pesait toujours sur elle — et tandis qu’elle pleurait à gros sanglots, elle sentit une chaleur humide couler sur ses cuisses. Elle faisait pipi sur elle, sans pouvoir se retenir. Ça ne lui était plus arrivé depuis si longtemps qu’elle ne s’en souvenait plus. Maman serait certainement en colère, demain au réveil, car elle serait obligée de changer les draps. Mais peut-être lui pardonnerait-elle, parce que ce n’était pas sa faute si elle avait si peur de la mort… Elle n’avait que huit ans, après tout !

3

Éloise avait mal dormi. Elle dormait mal depuis quelques mois, à cause de douleurs d’arthrose, mais cette fois c’était pour une autre raison. Elle avait fait un rêve étrange. Un cauchemar, plutôt, dont elle se réveillait, mais qui revenait aussitôt qu’elle replongeait dans son sommeil. Dans ce cauchemar récurrent, elle voyait un attroupement d’enfants, assis à même le sol, dans ce qui ressemblait à l’intérieur d’un wagon de marchandises ou de bestiaux. De ces vieux wagons qui avaient dû être réformés, car ils dataient de la dernière guerre mondiale au moins, avec des planches en bois ajourées par où filtrait une lumière bleue et froide. Les enfants étaient silencieux et curieusement endimanchés. En réalité, ils étaient moins silencieux que résignés, car Éloise percevait de faibles rumeurs semblables à des sanglots étouffés.

Elle avait fini par se lever, pour rester éveillée et empêcher le cauchemar de reprendre le dessus. Pendant qu’elle déjeunait avec Pascal, son mari depuis plus de vingt ans, elle ne pouvait s’empêcher d’y penser. Elle finit par lui en parler. Elle lui dit le wagon et l’impression lumineuse et les enfants assis dans leurs beaux habits du dimanche. Et leurs sanglots étouffés. Et surtout sa crainte, diffuse, à peine consciente, que l’un de ses petits-enfants fasse partie du lot. Pascal l’écoutait, avec bienveillance. Il la rassura :

— Ce n’était qu’un rêve…

Elle hocha la tête, pour acquiescer.

— C’est vrai, admit-elle, pourtant, j’avais l’impression que c’était réel… Et puis cette récurrence… Ça se passait comme ça, quand j’étais gamine. Je faisais des rêves lucides. Je pouvais choisir de les écourter ou au contraire les rallonger. À cette époque, j’arrivais à les contrôler. Mais cette fois, je ne contrôlais rien du tout. Je revenais sans cesse dans ce wagon, sans toutefois y pénétrer vraiment, et sans parvenir à distinguer le visage de ces enfants. Je savais seulement qu’ils étaient tristes et résignés. Je crois que j’ai pleuré…

Pascal lui prit la main, tendrement. Éloise pleura à nouveau, sans bruit. Seuls ses yeux se brouillaient de larmes. Elle renifla et finit par se moucher.

— Tu peux appeler Lucile, si ça peut te rassurer, suggéra Pascal.

Éloise secoua la tête.

— Non, surtout pas... Elle n’aime pas quand je m’inquiète sans raison. Un rêve n’est pas une raison suffisante ; je dois bien le reconnaître. Je t’en parle, parce que je sais que toi tu peux me comprendre. Tu peux comprendre ce que j’éprouve. Mais Lucile n’a pas besoin de mon inquiétude. Elle n’a pas à gérer ça…

— Tu n’es pas obligée de lui parler de ton rêve. Tu peux juste lui demander comment elle va et comment vont les enfants et Xavier. Elle ne pourra pas te reprocher de prendre de leurs nouvelles. Tu n’appelles pas tous les jours.

— Hmm… tu as raison. Mais n’empêche, j’ai un peu honte.

— Bof… répondit Pascal, haussant les épaules. Tu as le droit d’avoir peur pour rien.

4

Tibère Manenti et Katya Ionescu, les deux lieutenants de police judiciaire, arrivèrent à l’appartement de Xavier Escobal un peu après dix heures. Ce dernier leur ouvrit la porte. L’homme paraissait fatigué et n’avait sans doute pas pris le temps de se raser ni de soigner son apparence, ce qui était compréhensible considérant l’épreuve qu’il traversait. Il s’était déplacé sur le côté pour les laisser entrer et avait refermé la porte derrière eux. Il les dirigea vers le salon d’un geste de la main. Une femme y était assise dans un fauteuil, le visage défait par des sillons de pleurs séchés, ses longs cheveux noirs noués en catogan. Elle non plus ne s’était pas attardée sur son paraître. Katya pensa que le couple venait d’essuyer un ouragan et qu’il n’était pas encore sorti de la tempête. Cependant, malgré sa tenue négligée, la femme avait de l’allure. Peut-être à cause de son regard bleu très clair, intimidant. Elle se leva et les invita à s’asseoir sur le canapé, ce qu’ils firent. L’appartement était spacieux et meublé avec goût. Elle se présenta : Lucile Escobal. Elle était la mère de la petite Christelle. Elle leur demanda s’ils voulaient boire quelque chose, du thé ou un café. Ils déclinèrent la proposition en la remerciant, préférant entrer dans le vif du sujet sans tarder. La jeune femme hocha la tête et se rassit. Son mari l’imita, sur le deuxième fauteuil qui meublait le salon.

— Bien… commença Katya — qui avait convenu avec Tibère qu’elle mènerait l’interrogatoire, tandis que lui prendrait des notes sur son calepin, sans s’interdire toutefois d’intervenir s’il le jugeait utile. Vous nous avez avertis de la disparition de votre fille. Pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé ?

Le couple s’interrogea du regard pour savoir qui des deux devait répondre, et Xavier Escobal prit la parole après s’être éclairci la voix. Il leur dit en particulier que sa femme et lui s’étaient levés à six heures trente afin de préparer le petit déjeuner pour toute la famille, comme ils le faisaient tous les matins en semaine. Ils étaient quatre au domicile, le couple et deux enfants : un jeune adolescent de treize ans qui se prénommait Luc et Chris, sa petite sœur, qui avait eu huit ans le mois dernier. Quand le petit déjeuner fut prêt, Luc s’était levé à son tour et avait rejoint le couple dans la cuisine, où ils avaient l’habitude de prendre leurs repas. Habituellement, Chris se levait peu après Luc, mais cette fois, elle tardait à venir. Lucile s’était alors rendue dans sa chambre, mais le lit était défait et vide. Elle avait cru d’abord que Chris était allée aux toilettes ou dans la salle de bain, mais ce n’était pas le cas. Ils l’avaient cherchée partout dans l’appartement, en vain. Xavier avait alors ouvert la porte pour s’assurer qu’elle n’était pas sur le palier ou dans la cage d’escalier de l’immeuble. Sans résultat. Il s’était ensuite rendu dans la cour intérieure et était sorti dans la rue pour finalement se rendre à l’évidence que l’enfant était introuvable. Il n’avait pas osé sonner aux portes des voisins, pensant que ces derniers les auraient sans doute avertis s’ils avaient aperçu leur petite fille toute seule ou si elle s’était trouvée chez l’un d’eux.

Les policiers hochèrent la tête, la mine sombre.

— Pensez-vous qu’elle ait pu sortir de sa propre initiative durant la nuit, à votre insu ? interrogea Tibère.

— Non, répondit Lucile. C’est impossible. Xavier a vérifié, mais ne l’a pas trouvée, comme il vous l’a dit, et à la réflexion elle ne serait pas sortie sans notre autorisation. Et qu’aurait-elle pu faire dehors, dans la nuit, à son âge et toute seule ?

— Je l’ignore, répondit le lieutenant, affectant une moue d’incertitude. Je cherche à comprendre ce qui a pu se passer.

— La porte d’entrée était fermée à clé de l’intérieur, quand nous nous sommes levés, précisa Lucile, et la clé était restée dans la serrure. Si Chris était sortie, elle n’aurait eu aucune raison de verrouiller la porte en partant. D’autant qu’elle n’avait pas sa clé sur elle puisque celle-ci — nous avons vérifié — est toujours ici, dans le tiroir du meuble de l’entrée, à sa place habituelle. Je vous dis ça, parce qu’on peut ouvrir ou fermer de l’extérieur, même avec la clé dans la serrure, si on possède une autre clé, bien sûr. C’est une option que nous avions prise, par sécurité, quand nos enfants étaient petits et qu’ils risquaient de s’enfermer sans qu’on puisse rentrer.

— Hmm… c’est très étrange, remarqua Katya. Est-ce que quelqu’un, en dehors de vous, possède une clé de l’appartement ?

— Ma mère… répondit Lucile. Et les parents de Xavier, bien sûr. Mais ni ma mère ni mes beaux-parents ne vivent à Paris.

— Est-ce que quelqu’un d’autre pourrait avoir un double de la clé ? insista la lieutenante.

— On ne peut pas faire de double de cette clé dans le commerce, chez n’importe quel serrurier, déclara Xavier. La serrure est inviolable, avec un nombre limité de clés, toutes numérotées et répertoriées.

— Hmm… dans le principe, vous avez raison, souligna Tibère. Mais il y a toujours des petits malins qui se débrouillent pour s’en faire fabriquer par des bricoleurs non enregistrés au registre du commerce, si vous voyez ce que je veux dire...

— Mais pourquoi feraient-ils ça ? Et quel rapport avec la disparition de notre fille ? répliqua le père.

L’officier de police écarta les mains, dans un geste d’impuissance, et répondit :

— Nous devons envisager toutes les hypothèses. Et nous sommes là pour vous aider à retrouver votre fille… Si elle n’est pas partie par la porte d’entrée, par où aurait-elle pu passer ?

Xavier Escobal secoua la tête, l’air désespéré.

— Nous… nous n’en savons rien. C’est incompréhensible… un vrai cauchemar…

— On vous croit volontiers, soupira le lieutenant, compatissant.

— Pouvons-nous visiter sa chambre ? demanda Katya d’une voix douce.

— Oui, bien sûr, répondit Lucile. Suivez-nous…

Les deux policiers enfilèrent des gants de protection en latex et des couvre-chaussures puis leur emboîtèrent le pas.

La chambre de Chris n’était pas très grande ; environ huit mètres carrés. Une chambre d’enfant, avec un lit une place situé entre la porte et la fenêtre, tête contre le mur, et une tapisserie rose pâle, avec des petits dessins représentant des oursons et des ballons. Deux reproductions d’affiches de cinéma — l’une de Rebelle, le film de Disney, avec sa tignasse rousse et son arc, et l’autre de Harry Potter à l’école des sorciers — se trouvaient collées au mur, de part et d’autre de la tête de lit. Katya demanda à Lucile s’ils n’avaient touché à rien et celle-ci répondit :

— Non, bien sûr. J’ai juste ouvert la fenêtre, à cause de l’odeur de pipi…

Katya prit un air étonné.

— Votre fille fait pipi au lit ?

— Habituellement, non, répondit la mère d’un air perplexe. C’est la première fois, depuis très longtemps.

— Pourquoi ne pas en avoir parlé, tout à l’heure ?

— Je ne sais pas... Je n’y ai pas pensé.

— Hmm… souffla la lieutenante, hochant la tête pour acquiescer et poursuivant son inspection du regard. À quelle heure s’est-elle couchée ?

— Il était vingt heures trente, précisa Lucile. Mais j’ai éteint sa chambre à neuf heures. Elle a dû s’endormir peu après.

Tibère s’approcha de la fenêtre et se pencha pour inspecter les alentours. L’ouverture donnait sur la cour intérieure de l’immeuble.

— En tout cas, vu la hauteur, elle n’a pas pu passer par la fenêtre, lâcha-t-il comme s’il soliloquait.

Katya se tourna vers lui et lui jeta un regard plein de reproches. Le lieutenant, bourru, haussa les épaules, ne comprenant pas ce qu’il y avait d’incongru dans sa remarque. Il s’approcha de la table de chevet et aperçut le livre de poche intitulé Harry Potter et la chambre des secrets. Il le prit en main et lut la quatrième de couverture.

— Ce n’est pas un peu trop compliqué, pour une gamine de huit ans ? fit-il, regardant la mère du coin de l’œil.

— Non, répondit Lucile. Chris est une enfant très en avance, pour son âge.

— Elle est surdouée ?

— Elle a été testée et déclarée intellectuellement précoce, intervint Xavier avec un brin de fierté dans la voix.

Tibère hocha la tête, prenant acte de l’information, et reposa le livre où il l’avait trouvé.

— Je vois, lâcha-t-il.

— Savez-vous si elle tient un journal intime ? enchaîna Katya.

— Je ne sais pas, répondit Lucile d’un air désolé. Je n’en ai jamais parlé avec elle. Cela étant, Chris, sans être introvertie, aime bien avoir ses petits secrets...

— Hmm… Vous permettez qu’on examine ses affaires ? Je précise que ce n’est pas une perquisition et que vous pouvez refuser.

La mère haussa les épaules et observa son mari, d’un air interrogatif. Celui-ci hocha la tête.

— Bien sûr, fit ce dernier. Je vous en prie.

Katya et Tibère les remercièrent d’un battement de paupières et entreprirent d’ouvrir les tiroirs de la commode et les portes de l’armoire en déplaçant les vêtements et objets qu’ils découvraient, tout en prenant soin de les remettre à leur place. Ils inspectèrent également le petit bureau où Chris devait faire ses devoirs et feuilletèrent les livres de classe et cahiers qui s’y trouvaient. Un ordinateur portable était rangé dans un coin du bureau, sous une pile de livres.

— Votre fille se sert d’Internet ? demanda le lieutenant.

— Oui, bien sûr, répondit Xavier. Mais avec le contrôle parental…

— Hmm… souffla le lieutenant d’un air entendu.

La lieutenante, estimant qu’ils avaient vu l’essentiel, décida de mettre un terme à l’inspection.

— Bien, fit-elle. Nous n’avons pas trouvé de journal, mais il n’est pas impossible qu’il se trouve dans un dossier de son ordinateur. Nous vérifierons cela en temps utile. Vous pouvez refermer la fenêtre de la chambre, mais je vous demanderais de ne toucher à rien d’autre, sauf si bien sûr votre fille revenait. Mon collègue va prendre quelques photos.

— Vous avez déjà terminé ? demanda Xavier, comme s’il le déplorait.

— Oui, pour aujourd’hui, répondit la lieutenante. Nous devons attendre au moins trois jours avant d’aller plus loin. Statistiquement, environ un tiers des enfants réapparaissent en effet dans le délai de trois jours. C’est pourquoi nous considérons qu’il convient d’attendre la fin de ce délai pour investiguer en profondeur.

— Ce qui signifie que pendant trois jours, vous ne faites rien du tout ? insista Xavier.

— On ne peut pas dire que nous ne faisons rien, répondit Katya en modérant les propos du père, puisque nous sommes là. Vous avez répondu à nos questions et nous avons inspecté la chambre de votre fille. Ce n’est certainement pas suffisant pour une enquête approfondie, mais inutile de faire venir la police scientifique si votre fille revient dans les trois jours, ce qui est loin d’être improbable. Bien entendu, si vous avez des éléments nouveaux d’ici là, n’hésitez pas à nous les communiquer. Nous vous laissons nos cartes avec nos coordonnées et vous pouvez nous contacter, si nécessaire.

— Quelle chance avons-nous de retrouver notre fille ? interrogea Lucile, l’air grave.

Katya s’éclaircit la gorge avant de répondre. Elle n’aimait pas ce genre de question, car les gens avaient du mal à différencier les données statistiques des données personnelles.

— Il m’est difficile de vous répondre, fit-elle. Non pas parce que j’ignore la réponse, mais parce qu’elle ne concerne pas votre fille en tant qu’individu. Quand vous m’interrogez sur les chances de retrouver Christelle, vous faites référence à des informations d’ordre statistique, qui concernent uniquement une population ; un nombre important de personnes.

— Je sais ce que sont des statistiques, répondit Lucile. Je suis médecin et j’y suis habituée. Je sais aussi que ma question est biaisée, mais je ne peux pas ne pas tenir compte des données statistiques, d’autant que vous nous avez répondu que vous-mêmes attendriez trois jours avant d’approfondir vos investigations, précisément à cause de cela.

— Bien, admit Katya. Si vous y tenez… Ce que je vais vous dire relève d’informations que l’on peut retrouver sur le net, mais qui sont officielles. Il faut savoir qu’en France, un enfant de moins de quinze ans disparaît toutes les dix minutes environ. L’année dernière, plus de cinquante mille enfants ont en effet été signalés disparus. Dans une très large majorité des cas, il s’agit d’une fugue, et pour un peu plus d’un millier d’entre eux, il s’agit d’un enlèvement, souvent par l’un des deux parents, quand il y a divorce ou séparation, notamment. Ainsi que je vous le disais tout à l’heure, un tiers des enfants disparus revient ou est retrouvé sain et sauf dans les trois jours qui suivent la disparition, ce qui représente environ dix-sept mille enfants en France, sur les un peu plus de cinquante mille répertoriés. Un deuxième tiers est retrouvé dans les trois mois et, de fait, il reste hélas un tiers qu’on ne retrouve pas.

Lucile hocha la tête, à la fois pour remercier la lieutenante et pour prendre la mesure de l’information.

— Notre fille n’a pas fugué, déclara Xavier sur un ton péremptoire. Elle est heureuse avec nous et ne manque pas de nous le faire savoir. Elle est heureuse également à l’école et dans ses activités extrascolaires. Ce qui signifie qu’on nous l’a enlevée… Devrez-vous attendre trois jours, trois longs jours pour intervenir ou allez-vous, dès à présent, commencer à fouiller en profondeur ?

— Si vous pouvez nous apporter la preuve qu’elle a été enlevée, nous interviendrons immédiatement, répondit Tibère. Et en supposant que ce soit le cas, comment expliquez-vous que votre fille ait été enlevée entre le moment où elle s’est couchée, à vingt heures trente, et ce matin six heures trente, alors qu’elle était chez vous, que votre porte était fermée à clé de l’intérieur et qu’en dehors de vous et des grands-parents de Christelle, personne n’a la clé ?

— Je ne me l’explique pas, répondit Xavier comme s’il le déplorait. Pour autant, vous avez évoqué la possibilité que quelqu’un ait pu se faire fabriquer une clé, bien que sa reproduction soit interdite. Et donc, si je devais rester logique, dès lors qu’elle n’a pas pu s’enfuir par la fenêtre, ce que vous n’avez pas manqué de remarquer, il faut en conclure que c’est bien par la porte que Chris est sortie. Et puisqu’en dehors de nous qui possédons la clé et des grands-parents de Chris qui ne vivent pas à Paris, il est évident que quelqu’un — un inconnu — est entré à notre insu chez nous, pendant que nous dormions, et a enlevé notre fille. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

Tibère ne sut que répondre, comme s’il avait été pris au dépourvu par la logique imparable de Xavier Escobal. Celui-ci avait le sens de la repartie, et il convenait d’en tenir compte. Cela étant, le lieutenant ne pouvait rester sans réagir fermement. Pour lui, c’était une question de principe. Il n’admettait pas — ou très mal — qu’on lui fasse remarquer des failles dont il aurait pu être responsable dans l’exercice de son métier. C’était une question d’honneur.

— OK, votre raisonnement se tient, je dois le reconnaître, fit-il après quelque temps de latence. Puisque vous le souhaitez, nous poursuivrons l’interrogatoire au commissariat, avec procès-verbal complété par un relevé d’empreintes et prélèvement de tissu épithélial pour l’ADN. Avant cela, commencez par me dire pourquoi, alors que votre enfant a disparu depuis six heures trente ce matin, vous avez attendu neuf heures, soit deux heures et demie après l’avoir constaté, pour prévenir la police ?

Xavier fronça les sourcils. Il ne s’attendait pas à la réaction autoritaire du policier et en particulier à sa dernière question, pleine de sous-entendus désagréables. Il manifesta son mécontentement :

— Vous supposez que nous serions responsables de la disparition de notre fille ?

— Je ne suppose rien du tout, rétorqua Tibère. Connaissez-vous le principe du rasoir d’Ockham ?

— Je connais ce principe, qui consiste à éliminer d’un raisonnement les cas improbables. J’en déduis que vous éliminez l’intervention d’un inconnu pour préférer celle des parents, je me trompe ?

— Non, vous ne vous trompez pas, répondit Tibère. Dès lors que vous êtes détenteurs de la clé de l’appartement et que la preuve qu’un inconnu aurait fait un double n’est pas établie, nous devons examiner votre implication dans la disparition de votre fille en premier lieu. Ça ne fait pas de vous des suspects, mais c’est une démarche qui se conçoit dans le contexte. Pouvez-vous à présent répondre à ma question ?

Xavier secoua la tête, les yeux rivés au sol, comme s’il n’en revenait pas. Lucile décida de répondre à sa place.

— Nous n’avons pas d’explication à donner, admit-elle. Nous pensions que, peut-être, Chris allait réapparaître à tout moment ; que tout ceci n’était qu’un cauchemar et que nous allions nous réveiller, mais nous devions nous rendre à l’évidence… notre enfant n’est plus là et nous ne savons pas où elle est. Nous aurions dû réagir plus vite et prévenir la police, sans doute. Nous ne l’avons pas fait parce que nous ne voulions pas croire qu’elle n’était plus là, et ça nous a pris du temps pour le réaliser… Est-ce une faute ?

Elle avait un air désolé et Katya ne put s’empêcher d’intervenir à son secours.

— Nous comprenons très bien votre détresse et votre explication nous convient ; ne vous faites pas de souci. Mon collègue dit les choses un peu brutalement, mais il n’a pas tort cependant ; si vous pensez que votre fille a été enlevée, il faut commencer par interroger son entourage proche. Vous, en l’occurrence. C’est une question de méthode, de protocole. On vérifie les cas immédiats, même s’ils nous paraissent invraisemblables. Nous ne vous considérons pas comme des suspects. Il fallait cependant que nous comprenions pourquoi vous avez tardé à nous prévenir, même si ce fait, en soi, n’est pas significatif. Nous nous sommes en effet interrogés sur ce détail. Parce qu’en général, la police est la première chose à laquelle on pense quand on craint un enlèvement, sauf à ce que le ravisseur l’interdise, bien sûr, et que la victime soit menacée. Nous devions donc éclaircir ce point. À présent, laissons ce détail de côté et concentrons-nous sur le reste. Je vais faire le nécessaire dès notre retour au commissariat pour que la police scientifique vienne au plus tôt chez vous afin de relever les empreintes, récupérer l’ordinateur de votre fille et faire quelques prélèvements, en particulier sur les draps et couvertures. C’est pourquoi il ne faut rien toucher dans sa chambre, tant que votre fille n’est pas revenue et que nous n’avons pas achevé notre travail. Pas de ménage. Rien. Mais gardez espoir. Un enlèvement est très rare, surtout de cette façon-là. Et si vous n’avez reçu aucune menace ni demande de rançon, privilégiez la fugue, même si elle vous paraît pour le moment improbable. Ça peut être une amourette, même à son âge et en particulier parce que Chris est une enfant précoce. Ça peut être aussi à cause d’un pari avec des copains ou des copines de sa classe. Ou sur Internet, malgré le contrôle parental, qu’elle aurait pu détourner — ce qui n’est pas impossible. Ça peut être aussi un message, qu’elle souhaiterait vous faire passer…

— Quel message ? coupa Lucile, fronçant les sourcils d’incompréhension.

— Eh bien, soupira la lieutenante gênée de devoir s’expliquer davantage, il peut arriver que certains enfants, parce qu’ils ne se sentent pas assez écoutés ou aimés par leurs parents, simulent un enlèvement pour s’assurer que ceux-ci feront tout pour les retrouver, ce qui serait perçu, par ces mêmes enfants, comme une preuve d’amour ; une preuve qu’ils avaient vainement cherchée auparavant. Vous comprenez ce que je veux dire ?

— Je crois, soupira Lucile, un peu perdue dans ses pensées. Vous voulez dire que Chris ne se sentait peut-être pas suffisamment aimée ou comprise en notre compagnie, et qu’elle aurait pu simuler son enlèvement pour vérifier que son père et moi l’aimons ou la comprenons, c’est ça ?

— Ça peut être en effet une possibilité, parmi d’autres, déclara Katya. J’ignore bien entendu la relation que vous ou votre mari entretenez avec votre fille, et je ne porte aucun jugement sur ce point. Mais vous n’avez pas idée de ce que vont imaginer certains enfants pour attirer l’attention de leurs parents, en particulier quand ces derniers ne sont pas assez présents, ou parce qu’ils ne s’intéressent pas suffisamment à eux… C’est un besoin légitime d’exister.

— Je comprends, admit Lucile. Je sais que mon métier est très prenant et que je ne passe pas assez de temps avec mes enfants. Xavier est aussi très pris par son travail, mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour que nos enfants ne manquent de rien…

— Vous n’avez pas à vous justifier, coupa Katya. Il n’y a pas une façon idéale d’éduquer ses enfants. Ce qui importe, ce n’est pas ce que vous faites ou ne faites pas, mais ce que perçoit votre enfant. Et ça, nous n’en savons rien. Je n’ai émis qu’une hypothèse, une piste de réflexion. Ce n’est pas nécessairement la bonne piste. Nous devons tout envisager, mais si ça se trouve, ce cauchemar trouvera une issue heureuse dans peu de temps. Je l’espère, en tout cas.

5

Il y eut une série de secousses. D’abord à peine perceptibles puis plus intenses, immédiatement suivies d’un bruit de ferraille, grinçant, périodique, lourd. Chris était à bord d’un train, à n’en plus douter, et ce train s’arrachait de son lieu de stationnement, un quai de gare, vraisemblablement. Elle ne se souvenait pas d’être montée dans ce train. Elle se trouvait parquée avec d’autres enfants de son âge. Elle n’en connaissait aucun. Tous se taisaient, et elle aussi. Elle avait fini de pleurer, parce qu’elle n’avait plus de larmes à verser, même s’il restait quelques sanglots résiduels dans sa gorge, semblables à des hoquets. Elle écoutait le bruit des roues sur les rails. Un bruit régulier et hypnotique, dont elle ne parvenait pas à se défaire, rythmé par le mouvement pendulaire des corps, comme de grands hochets silencieux agités par une main de géant. Elle n’était pas attachée — nul ne l’était —, mais ne pouvait pas se déplacer comme elle le souhaitait. Seul son esprit était mobile. Une mobilité toute relative, cependant, car incapable de dépasser le cadre du présent, avec un vague passé en tâches de souvenirs. Maman qui lui faisait un bisou sur la joue. Son livre de chevet. Harry Potter — dont elle était secrètement amoureuse — sur l’affiche dans sa chambre. Sa chambre rose, avec les dessins d’oursons et de ballons à l’encre noire. Des souvenirs qui revenaient et repartaient, pour revenir encore, pas toujours dans le même ordre ; pas toujours identiques. Et des impressions aussi, emmêlées, accompagnées d’une désagréable sensation de nausée. Peut-être à cause de l’odeur de vomi, qui lui retournait le cœur.

Un homme se trouvait dans sa chambre. Tout de noir vêtu. Il se tenait assis sur une chaise et l’observait en silence.

Et à nouveau le mouvement pendulaire des corps dans le train, le bruit métallique des roues sur les rails, et les enfants silencieux et tristes, vêtus comme s’ils se rendaient à la messe du dimanche. Pourquoi portaient-ils leurs plus beaux habits, s’ils devaient les salir ? S’ils ne pouvaient ni se laver ni se lever pour aller aux toilettes ?

Et à nouveau sa chambre, sans les affiches cette fois, mais tapissée de rose, avec les mêmes dessins, ou presque. Difficile d’y voir clair, dans cette lueur pâle, presque lunaire.

L’homme en noir l’observait, à présent, en lissant sa moustache. Elle n’avait pas remarqué qu’il portait une moustache ni qu’il était jeune. Plus jeune que Papa en apparence. Il portait un chapeau. Noir aussi, en feutre. Un chapeau melon. Et des lunettes de vue, fines et rondes, anciennes, cerclées de métal, semblables à celles que porte Harry Potter sur l’affiche qui avait disparu, ou plutôt qu’elle ne parvenait plus à voir.

Le visage de l’homme ne lui était pas tout à fait inconnu, mais elle ne parvenait pas à mettre un nom sur lui. Peut-être l’avait-elle aperçu dans un film, comme figurant, ou ailleurs. Un visage pâle, presque blanc, avec des cernes rouges autour des yeux, et souriant. Toutefois, son sourire n’avait rien de plaisant. Chris savait — sans pouvoir s’expliquer pourquoi il en était ainsi — qu’il était celui dont on ne doit pas prononcer le nom. Mais il ne ressemblait pas au personnage du roman — son livre de chevet —, bien qu’elle n’eût aucune idée du vrai visage de Voldemort. Il était une métaphore, en réalité. Mina lui avait expliqué ce qu’était une métaphore et l’homme qui se tenait assis devant elle, dans une chambre qui n’était pas tout à fait sa chambre ni une autre chambre non plus, était une sorte de métaphore.

— Bonjour, Chris, dit la métaphore sans se départir de son sourire.

— Qui êtes-vous ? interrogea Chris en essayant de garder son calme. Que faites-vous dans ma chambre ?

— Ce n’est pas ta chambre.

Ce n’est pas ta chambre…

— Où suis-je ?

L’homme haussa les épaules, comme s’il n’en savait rien ou plutôt comme si ça n’avait aucune importance. Et il souriait toujours, quoique son visage exprimât cette fois une vague impression de regret.

— Je ne saurais dire où tu te trouves, répondit l’inconnu.

— Où sont ma maman et mon papa ? Et mon frère Luc ?

— Je ne sais pas non plus, regretta l’homme, qui cette fois ne souriait plus du tout.

Chris eut alors un nouveau sanglot et les hoquets lui retournèrent l’estomac, si bien qu’elle ne put se retenir de vomir sur sa belle robe. Ce constat amer la déprima et des larmes inondèrent ses joues, ce qui sembla émouvoir l’inconnu.

— Ne pleure pas, dit l’homme d’une voix calme. Ça ne sert à rien de pleurer, sinon à m’attrister davantage.