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Liana pensait connaître sa famille… jusqu’au jour où un secret bien gardé vient tout bouleverser.
Un voyage à Ploemeur, le journal de sa mère, des révélations qui changent tout. Entre souffrance cachée, amour retrouvé et pardon, Liana doit choisir : rester dans le passé ou se donner une chance pour l’avenir… et pour l’amour.
Un roman poignant sur les secrets, la vérité et la force de se reconstruire.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Talia N. est passionnée d’histoire et de cinéma depuis son enfance. Elle grandit en inventant des récits qu’elle partage avec ses camarades. À l’âge adulte, son chemin la mène vers le développement durable, un domaine dans lequel elle obtient un master et exerce aujourd’hui avec engagement. Pourtant, entre deux projets et au fil de ses journées, elle continue de se tourner vers sa passion première, nourrissant patiemment sa créativité. Aujourd’hui, elle franchit une nouvelle étape et s’apprête à offrir à ses lectrices et lecteurs son premier roman
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Seitenzahl: 361
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Publishroom Factory
www.publishroom.com
ISBN : 978-2-38713-286-4
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Talia NLEMVO
Ma mère, cette inconnue
2024
Qu’est-ce que ça fait d’avoir vingt-cinq ans ?
Je me suis souvent posé cette question. Et maintenant que j’y suis, je ne sais toujours pas quoi répondre.
Il y a deux semaines, j’ai fêté mon quart de siècle. Une fête en famille, avec quelques amis, dans la maison de ma grand-mère en banlieue parisienne. Mon père tenait à ce que ce soit une occasion. C’était très important pour lui. « Liana, ma chérie, vingt-cinq ans… Ça marque le début d’un nouveau chapitre pour chaque être humain. On dit même que la décroissance commence à cet âge-là », me glissa-t-il, ému, en me prenant à part.
Pour lui, cela représente l’âge d’or, un tournant, un moment où tout s’ouvre et se décide. Célébrer ce quart de siècle devait être un événement. Ma mère avait vingt-cinq ans quand ils se sont rencontrés. Ils se sont mariés la même année. Leur amour était si fort qu’ils n’ont pas voulu attendre. « Pourquoi attendre quand on sait que c’est pour la vie ? » C’est ce que mon père me dit à chaque fois, comme s’il revivait cette époque à chaque mot.
Je l’écoute parler de ma mère et je me sens un peu étrangère à tout ça. Elle était la personne la plus merveilleuse qu’il ait jamais connue. L’amour de sa vie. J’aimerais bien y croire à cette histoire d’amour parfaite, mais quelque chose, dans sa manière de relater les choses, me semble toujours un peu trop… idéal. Trop lisse, trop romancé. Comme si l’histoire avait été polie au fil des années, gommée de tout ce qui aurait pu la ternir.
Et parfois, je me demande : est-ce vraiment la vérité ? Est-ce que tout était aussi parfait qu’il le dit ou est-ce que c’est simplement ce qu’il a voulu que ce soit ?
Tout le monde semble l’adorer, la mettre sur un piédestal, mais moi, je n’ai que des histoires rapportées. Je ne peux pas me faire ma propre idée, car j’avais à peine vécu deux mois dans ce monde quand elle m’a quittée. Je ne peux donc pas parler d’une personne que je n’ai pas connue ou, du moins, avec qui j’ai fait connaissance à travers des photos jaunies et des vidéos de famille.
Et d’ailleurs, que répondrait-on à cette question : « Aimeriez-vous que votre mère soit parfaite ? » Je parie que la plupart des gens répondraient « oui ». Qui ne rêverait pas d’une maman sans défauts ? Mais moi, je réponds « non ». Je voudrais une mère réelle, avec ses qualités et ses faiblesses, capable d’erreurs, d’emportements, de contradictions.
Mais tout le monde me répète la même chose. Encore et encore. Ma grand-mère, par exemple, ne parle jamais de ma mère autrement qu’en évoquant ses qualités : « Ta mère était un cadeau du ciel. Je n’aurais jamais rêvé meilleure fille. Elle était patiente, attentionnée et charitable. » Ma tante Caroline, elle aussi, a ses mots tout prêts : « Ma sœur était ma meilleure amie. Elle prenait soin de moi, savait me consoler. »
Elles ne tarissent pas d’éloges. C’est le moins qu’on puisse dire. Est-ce la réalité ou simplement la mémoire sélective d’une famille qui ne veut retenir que le meilleur ? Ou bien le mythe qu’on tisse autour de ceux qui ne sont plus là ? J’aimerais vraiment le savoir. J’aimerais qu’on me dise qu’elle avait aussi ses travers, ses colères, ses maladresses. Pourquoi tout le monde se refuse-t-il à me dire qu’elle avait des défauts ? Est-ce si terrible d’avoir une mère imparfaite ?
J’ai cessé d’espérer, car il existe un consensus dans ma famille : ma mère était la perfection incarnée. Et moi, apparemment, je lui ressemble comme deux gouttes d’eau. On me le répète sans cesse : « Tu ressembles tellement à ta mère. Tu es belle comme ta mère. »
Et, inévitablement, je l’entends encore lors de la fête de mes vingt-cinq ans.
Mon anniversaire est l’occasion de revoir tout le monde. Les voix s’élèvent dans le jardin, le parfum du gâteau au chocolat se mêle à celui des fleurs d’été. Les guirlandes accrochées au mur brillent doucement dans la pénombre. Pourtant, au milieu des éclats de rire et de musique, je me sens… étrangère. Les gens me répètent ce que j’ai toujours entendu. Et moi, je me demande si je dois leur sourire et acquiescer ou bien leur poser les questions qui brûlent mes lèvres.
Et puis, arrive un moment crucial. Le moment où ma tante Caroline me dit quelque chose qui me laisse sans voix. Un détail, un tout petit détail… mais qui suffit à semer le doute. Cette scène reste gravée dans ma mémoire.
Je m’approche d’elle dans le jardin. Elle est assise, seule, avec un verre de champagne. Son téléphone a dû sonner, car elle le tient devant elle, l’air absorbé. Son regard est figé sur l’écran, puis un sourire a effleuré ses lèvres, un sourire doux, presque nostalgique. Cela éveille ma curiosité. Je voudrais comprendre ce qui la rend à la fois si émue et si sereine. Je la questionne en m’asseyant à côté d’elle.
— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Oh, de vieilles photos de moi au lycée.
— Je peux voir ?
— Bien sûr, regarde, dit-elle en me tendant son téléphone.
Les visages défilent sur l’écran : sourires, coupes de cheveux improbables. Bref, des années insouciantes.
— Ça vient de qui ?
— De Julie. Elle est tombée sur ces vieux clichés qu’elle garde précieusement. Elle me les a envoyés.
— Elle est en vacances à Saint-Lô, non ?
— Oui. Tu sais, ses parents s’y sont installés à la fin du lycée, quand elle est entrée à l’université.
— Elle a dû vivre sa meilleure vie d’étudiante, loin du contrôle parental.
— Oh, ne m’en parle pas ! Je ne te dis pas le nombre de soirées qu’on a faites chez elle, dans le loft que ses parents lui louaient.
Nous rions.
— Vous étiez si jeunes… et si belles !
— Tu es gentille, ma chérie, répond-elle en riant. Merci.
En balayant les images du doigt, je remarque une série de photos où un même jeune homme apparaît souvent, toujours près de maman.
— Tiens, c’est qui, ce garçon ? Il revient sur plusieurs photos… On dirait qu’ils étaient proches.
— Oh… lui ? murmure ma tante, un peu songeuse. C’était son petit ami, à l’époque du lycée.
Aussitôt, elle comprend sa bourde.
— Mais ce n’était rien, hein, rien du tout… précise-t-elle maladroitement en voyant mon visage se figer.
— Le petit ami de maman ! Elle en avait un au lycée ? Papa a toujours dit qu’il était son premier et unique amour…
— Ne sois pas vieux jeu, ma chérie. Ce n’était qu’une amourette d’adolescents. Sans importance.
Son ton hésitant ne fait qu’accroître mes soupçons. Elle semble peser chacun de ses mots, comme si le moindre d’entre eux pouvait la condamner.
— Si c’était si anodin, pourquoi n’en avoir jamais parlé ? Tu m’as raconté mille anecdotes sur le lycée, et jamais tu ne l’as mentionné.
— Tu imagines toujours trop de choses. Je n’en ai pas parlé parce qu’il n’avait pas d’importance. Je l’avais même oublié. Ne t’en fais pas pour ça.
Elle se lève brusquement, fuyant la conversation. Son attitude ne fait qu’amplifier mes doutes. Toute ma vie, j’ai entendu que ma mère n’a connu que mon père. Et maintenant, ça ?
— Redonne-moi mon téléphone, dit-elle doucement. J’ai un truc à faire.
— Quoi donc ?
— Discuter avec les invités !
Elle boit d’un coup ce qui reste dans sa coupe de champagne, prend son téléphone et s’éloigne vers la maison.
Je la regarde partir, intriguée. Je visualise encore dans ma tête ces images. Ce garçon inconnu souriant à côté de ma mère qui arborait également un sourire tendre. Ce petit ami me paraît plus réaliste que tout le reste. Comme le fait que ma mère aurait vécu sa première histoire d’amour à vingt-cinq ans… Moi, je suis déjà tombée amoureuse plus d’une fois. J’ai connu les battements précipités, les silences lourds, les adieux trop rapides. J’ai eu le cœur brisé, et j’en ai brisé aussi.
Je reste dans le jardin, seule, à réfléchir, puis je prends un verre de vin pour tenter d’oublier, même si je sais qu’un seul verre ne suffira pas. Soudain, je me décide : je dois parler à mon père. J’avance comme une furie. Je veux en parler à mon frère, mais il a l’air tellement heureux… Hors de question de lui gâcher la fête. Kélian, c’est aussi sa fête, car c’est mon frère jumeau. Je poursuis mon chemin. En arrivant devant le bureau, la porte entrouverte me stoppe. J’entends des voix. Mon père, ma tante, ma grand-mère. La tension est palpable.
Je reste dans l’ombre, retenant mon souffle. Écouter aux portes est indigne de mon éducation, mais au point où j’en suis, je peux franchir quelques limites.
— Je pense qu’il est temps de leur dire toute la vérité. Nous avons assez longtemps tergiversé, dit Caroline, ma tante.
— De quelle vérité parles-tu ? Je leur ai déjà tout dit, réplique mon père.
— Tu t’es tellement répété cette histoire que tu as fini par y croire.
— Caroline ! Arrête… intervient ma grand-mère.
— Non, maman, on ne peut pas continuer comme ça. Liana sent que quelque chose cloche. Elle a besoin de comprendre.
— Je ne veux pas perturber mes enfants, conteste mon père.
— Crois-tu leur faire du bien en leur racontant des mensonges ?
— Je ne leur ai jamais menti. Et ils vont bien ! Mon fils va devenir médecin. Ma fille est diplômée d’une grande école de commerce et travaille dans l’entreprise familiale. Pourquoi remuer le passé ?
— Parce que cacher la vérité, c’est mentir. Tu sais que je dis vrai. Et déclarer que tes enfants sont très heureux et que tout va bien dans leur vie est aussi un mensonge.
— De quoi parles-tu ?
— Pour Kélian tout va bien, je te l’accorde, mais en ce qui concerne Liana, elle est préoccupée. Elle pose beaucoup de questions.
Mon père soupire.
— Ça lui passera, tant qu’on est d’accord pour ne rien révéler. Elle finira par se dire qu’elle se fait de fausses idées et passera à autre chose.
— Maman, dis quelque chose, soutiens-moi un peu pour une fois ! crie ma tante.
— Ressasser le passé n’apportera rien de bon, tranche ma grand-mère en élevant la voix pour se faire entendre et faire cesser l’échange houleux entre papa et tante Caroline.
— Rien de bon pour qui ? Pour vous ? Pour moi ? Vous savez bien que ça finira par sortir, reprit Caroline. Quand on ne fait pas la paix avec son passé, il revient toujours frapper à la porte.
— Rien de tel n’arrivera si tout le monde s’en tient à la version officielle de toujours, complète grand-mère.
Un silence lourd tombe.
— Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils découvrent par eux-mêmes l’histoire sur leur mère. Tu vas perdre leur confiance, affirme ma tante.
Mon père soupire à nouveau longuement.
— On dit que l’expérience enseigne mieux, mais tu n’as pas l’air de comprendre. Ce qui s’est passé quand ils ont découvert une de tes cachoteries aurait dû te faire réfléchir, mais ce n’est pas ce que je vois, rappelle Caroline avant de sortir, exaspérée, par la porte côté terrasse.
Le reste de l’échange entre ma grand-mère et mon père est confus, haché, mais il confirme mes soupçons : on me cache une vérité. Quelque chose de grave. Une part de l’histoire de ma mère que personne n’a jamais voulu me raconter.
Je m’écarte juste à temps pour ne pas être vue avant que les deux ne quittent la pièce. Je monte dans une chambre, celle que j’occupe quand je passe la nuit chez mamie, le cœur en vrac. Les larmes coulent toutes seules. J’ai froid, j’ai mal. Qu’a-t-on voulu nous épargner ? Et surtout, pourquoi ?
Je reste là, au bord du lit, à écouter à la fois le silence et les bruits étouffés de la fête qui s’achève, puis j’essuie mes joues et inspire profondément. Je dois penser à mon frère. Il est le seul innocent dans toute cette histoire.
Je descends, le visage impassible. J’attends que les invités s’en aillent. Je dois sourire, remercier les invités, jouer la fille joyeuse. Mais, à l’intérieur, tout s’est effondré.
Je sais une chose : tout a changé. Plus que jamais, j’ai envie de tout savoir sur ma mère. Je découvrirai leurs mensonges, un à un. Plus tard, quand la maison est enfin vide, mon père vient me parler.
— Caroline m’a dit que tu avais vu des photos de l’ex de ta mère… Je comprends ton trouble.
Je ne réponds rien. Il continue d’un ton faussement calme.
— Tu sais, je reste le premier amour de ta mère. Ce garçon, c’était… une amourette sans importance.
Je lui lance un regard noir. Il comprend que je n’en crois pas un mot.
— Tu es fatiguée. On en reparlera, si tu veux… Bonne nuit, ma chérie.
Voilà comment se terminent mes vingt-cinq ans. Sur un mensonge. Sur une immense colère.
Encore aujourd’hui, quelques jours après mon anniversaire, recroquevillée dans mon lit, enfouie sous mon drap, je n’ai aucune envie de me lever. La lumière filtre à travers la fenêtre de ma chambre. Une belle journée s’annonce. Hier soir, j’ai regardé la météo : ciel dégagé et soleil au rendez-vous. Mais cela ne suffit pas à me tirer du lit.
Mon frère doit venir me chercher pour assister à des matchs de hockey sur gazon au stade Yves-du-Manoir. Depuis le début de l’année, le pays est en effervescence à cause des Jeux olympiques. Je ne suis pas fan de hockey, mais lui l’est. Il a insisté pour que je l’accompagne. Et je n’ai pas su lui dire non. Il m’a regardée avec ses grands yeux suppliants, comme toujours, et j’ai cédé.
En attendant, je veux profiter encore un peu de mon lit. J’ai une heure devant moi avant qu’il sonne à ma porte. Juste assez de temps pour me perdre dans mes pensées. J’en veux toujours à mon père. Sa façon d’esquiver la vérité, de se réfugier derrière un sourire me met hors de moi. La lumière qui traverse ma fenêtre finit par me sortir de mes réflexions. Mon frère va bientôt arriver. Je me lève enfin, passe sous la douche, puis descends préparer du café.
En quelques minutes, je suis prête, assise dans la cuisine avec une tasse fumante entre les mains. L’odeur du café me réconforte un peu. Mon frère sonne, s’installe, et je lui sers une tasse avant de m’en servir une autre.
— Frérot, tu veux vraiment me faire faire une overdose de hockey sur gazon ?
— Oh non ! On avait un accord. Tu ne peux pas te défiler. C’est une journée hockey.
— Je sais… Mais trois matchs, c’est trop ! On devait juste aller à celui de dix-sept heures !
— Ce sont des équipes différentes, donc ce n’est pas le même jeu !
— Mais c’est le même sport, ça ne change pas grand-chose…
— Ma sœur, ne parle pas comme une ignorante, s’il te plaît.
— Alors, instruis-moi, grand maître du hockey. Ça m’aidera peut-être à survivre à cette journée.
Il éclate de rire et commence à m’expliquer les règles. Il parle avec passion. Je retrouve dans sa voix la légèreté qui me manque.
— Devine, il y a une balle et un gardien, alors c’est quoi l’objectif ?
— Marquer des buts ? dis-je en hurlant comme une enfant.
— Exact ! Je suis rassuré, je ne parle pas dans le vide.
Je ris malgré moi. Il a ce don-là : me faire rire quand tout va mal.
Il est temps de partir. Enthousiaste, il continue à m’expliquer les règles dans les transports. Moi, je l’écoute à moitié, le regard perdu, tournée vers la vitre du train. Tout défile, mais dans mon esprit, c’est le visage de ma mère, flou, insaisissable, que je vois à travers le temps.
Je me le promets en silence : je saurai.
Le match se déroule à merveille. En bonne néophyte, je suis intriguée par la tenue des gardiennes.
— C’est pour leur protection, ricane Kélian.
— Je m’en doutais, je ne suis pas si nulle…
Finalement, il m’aura fallu moins d’un quart d’heure pour m’immerger dans l’ambiance. L’Argentine mène le jeu face à la Grande-Bretagne. Je me surprends même à crier quand une joueuse rate un but. Les deux équipes sont quasiment tout le temps entre la ligne centrale et la ligne des 22 de la Grande-Bretagne.
— J’ai bien fait de t’amener regarder un match de l’équipe féminine, me dit mon frère.
Je lui lance un regard interloqué.
— Tu te sens représentée, non ? Peu importe, je suis heureux que ça te plaise.
Le match se termine sur une victoire de l’Argentine, trois buts à zéro.
Nous sortons des gradins. Il reste du temps avant le second match. J’ai trop bu de café et de soda. L’attente aux toilettes est longue, mais je ne peux pas tenir. Quelques minutes plus tard, je retrouve mon frère. On s’amuse à jouer au hockey sur une zone aménagée pour le public. Nous ne restons pas très longtemps, car d’autres attendent leur tour.
Ce match est différent du premier. L’Australie mène face à l’Espagne, mais les équipes semblent avoir le même niveau. Il y a un équilibre sur le terrain, ce qui manquait grandement lors de la première rencontre. Je n’y connais rien, mais c’est ce que je ressens. Mon frère semble approuver. Finalement, l’Australie gagne, trois buts à un.
Cette fois-ci, mon frère et moi sortons du stade. On se dirige vers un restaurant. J’essaie de le convaincre de ne pas aller au match du soir. Je vois à sa tête qu’il n’est pas vraiment ouvert à la négociation.
— La promesse est une dette, clame-t-il.
— Deux sur trois, ça devrait suffire à payer ma dette !
— Ne fais pas comme si c’était horrible. Tu t’es bien amusée. Tu as même dansé, et la caméra est passée juste devant toi.
Je ris.
— D’accord, on peut s’arrêter là, abandonne-t-il.
Son ton est neutre, si bien que je n’arrive pas à décrypter son humeur. Je le regarde, surprise.
— Nous pouvons rentrer. Tu as raison, nous avons déjà regardé deux matchs. Je comprends que tu sois fatiguée.
— Parles-tu sérieusement ?
— Oui.
— Tu ne m’en veux pas ?
— Je ne t’en veux pas. Au contraire, je te remercie de m’avoir accompagné. J’ai adoré assister à ces deux rencontres avec toi.
Il me lance un de ses sourires chaleureux, puis dépose un baiser sur mon front avant d’aller aux toilettes.
— Je reviens.
Durant son absence, je réfléchis.
— Je suis prêt, allons-y.
— Retournons au stade.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne voulais pas y retourner…
— J’ai changé d’avis. Je vais tenir ma promesse jusqu’au bout.
— Je ne vous comprendrai jamais, vous, les femmes.
Je lui fais une tape sur la nuque.
— Je parle sérieusement, ce n’est pas la première fois que tu me fais ça. Oui, non, oui.
— J’ai compris. Dans ce cas, rentrons.
Il s’arrête et me regarde.
— Tu te fous de ma gueule !
— Eh, surveille ton langage, tu t’adresses à une dame.
J’emboîte mon bras au sien et on avance.
Deux heures plus tard, c’est dur de me lever de mon siège après ce match. J’ai l’impression d’avoir reçu des coups de poing partout. Nous sortons du stade, complètement vidés. Une victoire pour la Chine face à la France, avec un score de sept à un.
— C’est le jeu, dit Kélian pour me réconforter.
— Je sais, mais ça reste difficile à vivre. Je comprends pourquoi je ne m’intéresse pas beaucoup au sport. C’est pour éviter de me sentir comme ça.
— Je suis désolé, viens dans mes bras.
Il me fait un câlin, et ça me réconforte.
— Tu verras, ça passera aussi vite que la fois où on a découvert que papa nous avait caché la maison de maman. La maison où ils habitaient avant sa mort.
Je reste silencieuse deux secondes avant d’éclater de rire. Il n’y a que mon frère pour comparer deux choses qui n’ont strictement rien à voir l’une avec l’autre.
*
Il est presque minuit, je suis assise sur mon canapé. J’avais vraiment besoin d’une journée comme celle-ci pour oublier. Oublier que mon père nous dissimule sûrement quelque chose d’important sur notre mère. Cependant, la blague de mon frère a réactivé mes interrogations. Pourquoi mon père nous a-t-il caché l’existence de cette maison s’il n’y a rien de suspect ? Soudain, une idée surgit : c’est l’endroit idéal pour commencer ma quête. Sans réfléchir, je prends mon ordinateur et réserve un billet de train pour le lendemain.
Ce serait bien de découvrir la vérité avant l’anniversaire de la mort de ma mère. J’ouvre le logiciel de traitement de texte, je crée un fichier. Je préfère utiliser le numérique, car cela me donne une marge de manœuvre pour faire ce que je veux, modifier le texte sans avoir à le raturer.
Je nomme le fichier Les vérités sur ma mère. Je lui donne un titre : Ce que je sais sur ma mère.
Je commence à lister ce qu’on m’a dit sur elle, en suivant l’ordre chronologique.
Olivia Faraut, née Dubois, le 13/01/1973 à Paris, dans le premier arrondissement.
Fille aînée de Virginie et Henri Dubois.
Grande sœur de Caroline, mais aussi sa meilleure amie.
Elle était pétillante et joyeuse.
Son père est mort dans un accident de voiture lorsqu’elle avait dix-sept ans et sa jeune sœur, quinze ans.
Ce drame l’a rendue plus mature et responsable. Elle est devenue une acharnée du travail.
Elle a obtenu son baccalauréat en 1991 avec mention très bien.
Elle a poursuivi des études en gestion immobilière pour reprendre l’activité familiale.
Son père avait créé une entreprise immobilière prospère. Elle passait du temps avec lui à ses heures perdues, il lui apprenait le métier, car elle s’y intéressait. Cette complicité les rendait très proches.
Elle a repris l’entreprise familiale à 23 ans.
Bourreau du travail, elle n’avait pas de vie personnelle jusqu’à sa rencontre avec mon père en 1998.
Ils se sont rencontrés pendant des vacances dans le sud du pays. Ils étaient tellement amoureux qu’ils se sont mariés un peu plus de deux mois après leur rencontre. Un mariage très intime, en présence uniquement de leur famille proche.
Ils se sont installés à Ploemeur après leur mariage, car ma mère voulait avoir un environnement calme. Elle est tombée enceinte tout de suite après.
Elle est morte d’un arrêt cardiaque le 21 septembre 1999.
Elle était une sœur parfaite, une fille responsable et une épouse exemplaire. Elle aurait été une maman parfaite si elle avait vécu assez longtemps pour le prouver. Mais elle a été une mère attentionnée tout au long de sa grossesse.
À côté de ces affirmations, je coche des cases pour indiquer si elles sont vérifiées ou à confirmer. Les informations sur ses parents et sa naissance sont vraies, j’en suis sûre.
Je suis décidée à aller à Ploemeur, dans cette maison où mes parents ont vécu. Personne ne pourra me faire changer d’avis. Je l’annonce à mon père et à mon frère le matin du départ, sans leur révéler mes réelles motivations.
— Tu pars en Bretagne juste comme ça, sur un coup de tête ?
— Non, j’y ai réfléchi pendant des heures. Ce n’est pas impulsif.
— Comment peux-tu quitter Paris en plein JO ? Les gens viennent à Paris pour les Jeux, et toi, tu pars.
— Petit frère, ton raisonnement aurait du sens si j’étais tout le temps au stade. Mais je regarde les épreuves et les matchs à la télé, alors peu importe où je suis, tant que j’ai accès aux chaînes. D’ailleurs, je ne regarde même pas toutes les épreuves. C’est trop de stress pour moi. Souviens-toi du hockey hier.
— Je voulais te demander de m’accompagner pour la finale du rugby.
— Oh non, le hockey, encore ça va, mais le rugby ! Je n’aime pas du tout, et tu le sais. Je t’aime, petit frère, mais n’utilise pas mon amour pour toi pour me convaincre et m’infliger un match de rugby !
— Petit frère ! On a le même âge, tu sais.
— Je suis plus vieille que toi de quelques minutes, et ça compte !
— Si tu y tiens. Mais le rugby, c’est de l’art. Le rugby, c’est très beau.
— Je ne vois que la violence dans ce jeu, et rien d’artistique.
— Ne dis plus jamais ça, c’est un blasphème ! Si tu connaissais les règles, tu ne dirais pas une chose pareille. Tu appréhendais le hockey et tu as fini par apprécier.
Je me rends compte que je m’engage sur un terrain glissant, et je n’ai pas l’équipement pour garder l’équilibre. Je change vite de sujet avant qu’il ne me dévore toute crue.
— Papa ne va pas tarder à arriver, aide-moi plutôt à vérifier que je n’ai rien oublié.
— Pourquoi faut-il que tu partes loin de moi ? Tu vas me manquer. Six semaines, c’est très long.
— Mon frère adoré, j’en ai besoin.
— Je passerai te voir un week-end durant ton séjour.
— Je serai ravie que tu viennes, mais pense à tes études avant tout.
— Je gère.
— J’oublie que je n’ai pas à m’inquiéter. Tu es déjà assez responsable. Mon frère, médecin ! De mon côté, je vais aller me ressourcer à Ploemeur. Profiter de ce temps pour réfléchir à mon avenir.
Quelqu’un sonne à la porte. C’est mon père. Il entre, mais reste silencieux. Il ne tente même pas de me dissuader de partir. Il sait que je lui en veux depuis mon anniversaire. Je sais qu’il juge mon voyage comme un caprice, une manière de me venger de son autre mensonge. Il a sûrement beaucoup de questions en tête, mais il n’ose pas les poser. Je n’ai toujours rien dit à mon frère à propos du petit ami de maman. Je veux tout lui révéler, mais je veux être certaine de la véracité de chaque information avant de la partager.
C’est l’heure. Mon père et mon frère m’accompagnent à la gare Montparnasse. Je préviens également ma grand-mère et ma tante par texto.
*
Cela fait trois jours que je suis arrivée à Ploemeur. J’ai récupéré les clés auprès des voisins, la famille Morvan, comme me l’avait indiqué mon père. Je passe les premiers jours confinée dans la maison devant la télévision. Mon frère m’appelle tous les jours pour prendre de mes nouvelles. Ce sont des moments que j’aime. On n’a jamais été séparés longtemps depuis notre naissance.
Je finis par sortir pour aller au supermarché faire quelques courses. Je suis sur le parking en train de mettre mes achats dans la voiture quand une femme m’accoste.
— Bonjour, avez-vous emménagé dans le coin ?
— Non, je suis en vacances. Ma famille possède une maison sur Douar Guenn.
— Ah, vous parlez de la maison de Yoan, celle à côté des Morvan ?
J’acquiesce.
— Yoan vient au moins une fois par mois.
Je suis sous le choc. Je l’ignorais. D’abord, il nous cache l’existence de cette maison et maintenant j’apprends ses visites mensuelles. Cet endroit va certainement m’apporter des réponses.
— Connaissez-vous mon père ?
— Oh, mon Dieu, vous êtes sa fille ! Je n’en reviens pas. Vous pouvez me tutoyer.
— D’accord, toi aussi. Donc, tu connais mon père, lui dis-je, soulagée.
— J’aurais dû m’en douter, tu ressembles tellement à ta mère, lance-t-elle, visiblement surprise.
Une autre femme nous rejoint. Elle a l’air tout aussi bavarde que la première.
— Regarde, c’est la fille de Yoan.
— Bonjour, mademoiselle. Beh, vous ressemblez beaucoup à votre mère. Même si on la voyait très peu quand ils habitaient ici, je peux quand même l’affirmer.
— C’est ce que tout le monde me dit. Vous ne voyiez pas souvent ma mère à l’époque ?
— Elle ne sortait quasiment jamais. On aurait cru que votre père craignait de la laisser sortir de peur que d’autres hommes la convoitent ou jettent leur dévolu sur elle. Elle était tellement belle…
Sa remarque m’intrigue. Pourquoi ma mère ne participait-elle pas à la vie du quartier ? C’est le contraire de sa personnalité. On m’a toujours dit qu’elle était sociable et ouverte. Les deux femmes remarquent que je suis perturbée.
— Ne fais pas attention à ce qu’elle dit. Quand tes parents ont emménagé ici, ta mère était déjà enceinte. Elle avait besoin de repos. C’est pourquoi elle sortait peu de chez elle, mais on pouvait l’apercevoir dans la cour en train de jardiner. Elle aimait cultiver des fleurs, me confie la première dame. Et toi, arrête de dire n’importe quoi !
— Ne prenez pas tout au premier degré, c’était juste une blague. Mademoiselle, votre père est un homme gentil. Il n’aurait jamais rien imposé à votre mère, ajoute-t-elle avec désinvolture.
Je leur lance un sourire crispé.
— Je suis ravie de t’avoir rencontrée… Euh, on ne s’est pas vraiment présentées, mais ton prénom, c’est bien Liana, si je ne me trompe pas ?
Aujourd’hui, je n’ai plus envie d’être la Liana que tout le monde connaît. Pour aller à la rencontre de la vérité, je vais utiliser mon second prénom. Celui que je partage avec elle.
— C’est bien ça, mais je préfère qu’on m’appelle Olivia.
— Le prénom de ta mère ! remarque l’autre femme, avec son air de mégère.
J’ai envie de l’étrangler.
— C’est aussi le mien. C’est mon second prénom.
— C’est joli. Je suis madame Thomas.
— Et moi, madame Le Guennec.
— Enchantée.
C’est valable pour madame Thomas, mais pas pour l’autre. Rien qu’à l’écouter, je commence à m’énerver. C’est un indice pour que je prenne congé.
— Peut-être qu’on aura l’occasion de se revoir. Je dois y aller, dis-je pour abréger la conversation.
— Passe un bon après-midi, Olivia. On ne te retient pas plus longtemps. On se reverra certainement. Je n’habite pas très loin de chez vous.
— Merci, madame Thomas.
Je leur dis au revoir dans un sourire et leur tourne le dos. Alors que je regagne le siège conducteur de ma voiture, madame Le Guennec ne peut pas s’empêcher de faire un commentaire… que j’entends.
— C’est vraiment une charmante jeune fille qu’on a là. Dire que sa mère voulait avorter ! Quel gâchis ça aurait été !
— Tu ne peux pas dire ça, elle peut t’entendre ! la réprimande alors madame Thomas.
— T’inquiète, elle est déjà montée dans sa voiture. Et puis, c’est vrai !
— Tu continues !
— Ça va, j’ai compris.
Je suis pétrifiée, incapable de démarrer. Par le rétroviseur, je les vois s’éloigner. En quelques minutes, j’ai appris que ma mère aimait jardiner, qu’elle ne sortait jamais dans le quartier et qu’elle ne voulait pas de mon frère et moi. Que vais-je encore découvrir ?
Mon cœur bat à cent à l’heure. Je commence à douter de tout et de tout le monde. Cette femme a sous-entendu que mon père était un bourreau, un mari autoritaire qui gardait sa femme enfermée !
Mais non, mon père n’est pas comme ça. Ma grand-mère l’aime de tout son cœur. Parfois, tante Caroline lui reproche même de l’aimer plus qu’elle, sa propre fille. Si mon père avait été violent ou méchant avec ma mère, ma grand-mère ne l’aimerait pas.
Je balaie toutes ces pensées de ma tête, mais je reste convaincue que je ne sais presque rien. Je dois en apprendre davantage, mais, pour l’instant, je veux juste m’évader, souffler. Je mets le contact et roule sans but. Je finis par m’arrêter au bord de la plage du Courégant. Le soleil commence à se coucher. Il n’y a personne aux alentours. Je marche sur les rochers, puis je pousse un grand cri.
Soudain, un homme surgit de nulle part. Je le regarde. Ses yeux d’un bleu profond m’engloutissent. Je vacille, ma gorge se noue.
— Désolée, je pensais qu’il n’y avait personne.
— Je suis également désolé d’avoir interrompu votre moment de défoulement.
Je ris.
— Alan, me dit-il.
— Olivia.
— Je ne vous ai jamais vu dans le coin. Vous venez d’emménager ?
— Je suis en vacances, ma famille possède une maison pas loin.
— Une Parisienne, j’imagine !
Le jugement dans sa voix m’agace et je me mets en mode défense.
— Vous faites partie des provinciaux qui sont dépités par la présence des citadins chez eux ?
— Pardon, je ne voulais pas vous offusquer, regrette-t-il immédiatement.
— Je dois partir. Bonne soirée, au revoir.
— Attendez, s’il vous plaît !
Je descends les rochers et avance rapidement sans me retourner. Je suis en colère. Moi qui voulais trouver un peu de paix, c’est raté à cause de ce connard qui me juge parce que je suis Parisienne. Je le suis et je n’y peux rien. Je ne peux pas le changer. Je ne veux pas le changer d’ailleurs. C’est juste dommage, parce qu’en voyant ce mec, beau comme un dieu, je me suis mise à rêver.
Je rentre à la maison, sors mes courses de la voiture. Bouillonnante de colère, le sac m’échappe des mains. Je ramasse mes achats et les dépose dans la cuisine. J’ai envie de tout casser. Mon père est amateur de boxe. Puisqu’il vient ici assez souvent − ce que je viens tout juste d’apprendre −, il doit y avoir un sac de frappe quelque part. J’ouvre toutes les pièces les unes après les autres. Eurêka, voilà le sac, dans la chambre de mon père.
Je donne des coups sans gants, frappant de toutes mes forces. Mes poings et mes tibias sont recouverts de bleus, mais cela ne m’arrête pas. Je frappe encore et encore, jusqu’à ce que mes forces me trahissent et que je m’effondre en larmes. « Je veux juste connaître ma mère » : je répète cette phrase, jusqu’à ce que mes mots se dissipent dans le silence.
La nuit a été longue, sans véritable sommeil. Le réveil est difficile. J’ai l’impression d’avoir été percutée par une voiture roulant à cent à l’heure. Savoir que ma vie pourrait n’être qu’un mensonge me ronge. Le fait d’avoir découvert que ma mère ne voulait pas de moi m’achève. Cette vérité, je ne l’avais même pas imaginée dans mes pires pensées. Ma mère ne voulait pas nous garder. Je veux savoir pourquoi.
Je n’ai pas la force de sortir de mon lit. Je tourne en regardant le plafond. Je sens que mes yeux sont gonflés, j’ai trop pleuré cette nuit. Je ne sais pas comment annoncer ça à mon frère, qui vénère notre mère. En ce moment, je ne suis pas objective, mais peut-être que je le serai demain. Quoi qu’il en soit, elle avait certainement ses raisons. Je dois les découvrir pour mieux accepter cette vérité blessante.
Finalement, je me lève vers neuf heures. En m’affairant en cuisine, je vois la maison voisine, celle des Morvan. Une idée me traverse l’esprit. Je devrais commencer mon enquête chez eux. J’ai vu madame Morvan le jour de mon arrivée. C’est elle qui m’a remis les clés de la maison.
Mon frère et moi avons appris l’existence de cette maison en janvier dernier. Par un concours de circonstances, j’ai répondu au téléphone de mon père, et c’était madame Morvan qui appelait au sujet du jardin. Elle n’a rien dit de plus quand elle a su que ce n’était pas papa au bout du fil. Au début, je pensais qu’elle était sa petite amie. Puis elle a envoyé un message.
Bonjour Yoan,
L’hiver bat son plein et certaines fleurs ne résistent pas. Je sais à quel point c’est important pour toi. Si tu le souhaites, je vais appeler le jardinier le plus tôt possible afin qu’il les mette en serre, comme chaque année. Je suppose que cela a dû t’échapper avec la charge de travail que tu as actuellement.
Bonne journée, prends soin de toi.
J’ai été tellement surprise en lisant ce message. J’ai remonté leur fil de conversation. Elle faisait régulièrement des comptes rendus sur l’entretien d’une maison qui semblait appartenir à mon père. Je sais que je n’avais pas le droit de lire leurs échanges, mais lorsque ce message est arrivé, je n’ai pas pu m’empêcher de céder à la tentation. Ma curiosité a pris le dessus.
J’ai immédiatement confronté mon père devant mon frère. Nous étions tous les deux choqués. Il nous a alors révélé la vérité sur cette fameuse maison. Il n’a jamais réussi à la vendre, alors les voisins l’aident à l’entretenir.
On partait souvent en vacances en Bretagne, mais jamais à Ploemeur et ses alentours. On allait dans le Finistère et les Côtes-d’Armor. Il n’avait jamais mentionné qu’on possédait une maison dans le Morbihan.
Imaginez la surprise de mon père quand je lui ai annoncé, huit mois plus tard, que je partais dans le Morbihan, dans cette maison ! Il a compris tout de suite, rien qu’à l’intonation de ma voix, que je ne lui demandais pas son avis. Je l’informais. Il n’a d’ailleurs pas tenté de me dissuader. Je ne m’y attendais pas, vu tous ses efforts pour garder tout ça sous silence. Mais il me connaît bien, il sait exactement quand aborder un sujet délicat… et quand s’abstenir.
La voisine et lui échangent depuis vingt-cinq ans. Il est évident qu’ils sont amis. Peut-être qu’elle était également amie avec ma mère et qu’elle acceptera de me parler d’elle.
Je ne vais pas débarquer chez eux sans raison. Mieux vaut faire les choses correctement, me faire connaître en bonne et due forme, avec une tarte. Ainsi, je pourrai discuter avec elle autour d’un café. Heureusement pour moi, j’ai fait les courses la veille, j’ai de quoi m’affairer en cuisine.
Je prépare à la hâte une tarte aux pommes. À seize heures, je sonne à la porte des voisins, ma tarte à la main. Élise, surprise de me voir, m’accueille chaleureusement, ce qui me rassure.
— Bonjour, Liana, quelle belle surprise !
— Bonjour madame Morvan. Vous savez, je préfère mon second prénom, Olivia.
— D’accord… euh, Olivia. Et… appelle-moi Élise. Entre, ne reste pas là !
Je pénètre dans leur maison, qui est décorée avec soin. Mon regard balaie le séjour et je remarque tout de suite qu’Élise a le goût des belles choses. Un magnifique tableau accroché au mur attire mon attention. Et ce lustre, parfaitement assorti au design du salon ! Je distingue la cuisine au loin, une gigantesque pièce ouverte sur le réfectoire.
— Vous avez une belle maison. La décoration est superbe.
— Merci. Je travaille dans la décoration intérieure, et c’est moi qui ai tout décoré.
— Vraiment ! Vous êtes vraiment une experte dans votre domaine, dis-je, admirative.
— Je suis flattée. Et tu peux me tutoyer. Moi, j’ai pris la liberté de le faire. Ça ne te dérange pas ?
— Non, pas du tout.
— Laisse-moi te débarrasser de la tarte.
— Merci.
Elle désigne ensuite une chaise dans le jardin.
— Comment prends-tu ton café ?
— Un café au lait. Enfin, non, plutôt un café allongé avec une petite cuillère de sucre.
J’aime le café au lait, mais je suis intolérante au lactose. Je ne vais quand même pas lui demander de me préparer un café avec du lait sans lactose. Je ne sais même pas si elle en a…
Je m’assois donc dans le jardin qui, lui aussi, est très bien entretenu. Quelques minutes plus tard, elle revient avec deux tasses de café et deux parts de tarte. Elle s’installe en face de moi, souriante. Je ne sais pas par où commencer.
— Je me suis dit que c’était une bonne idée de venir te voir.
— Tu as bien fait. D’ailleurs, je voulais également venir chez toi pour t’inviter ce week-end. Je fais un déjeuner avec mes enfants, nos amis et nos voisins proches.
— Merci pour l’invitation, je passerai.
— C’est fou comme la ressemblance est flagrante, et même la gestuelle. J’ai l’impression d’être face à elle, s’émerveille-t-elle.
Elle parle de la gestuelle, ce qui veut dire qu’elle connaissait ma mère. Une vague d’émotion m’envahit. Je fais de mon mieux pour ne pas lui montrer à quel point ses propos me touchent.
— Est-ce que tu as bien connu ma mère ?
— Oui, je vis dans cette maison depuis trente ans. J’étais ravie quand tes parents sont arrivés ici.
— Comment était-elle ?
— C’était une femme magnifique et joviale.
— Tu peux m’en dire un peu plus sur elle ?
Je remarque une pointe d’hésitation chez Élise.
— Que veux-tu savoir ?
— Tout. J’ai l’impression de ne pas savoir grand-chose d’elle. Tout ce que je sais, c’est ce que ma famille me dit : mon père en tant qu’époux, ma tante en tant que sœur et ma grand-mère en tant que mère. J’aimerais entendre un autre son de cloche, comme la version de sa voisine ou amie. Étiez-vous amies ?
Elle sourit légèrement.
— Je comprends ce que tu veux dire. Ta mère et moi n’étions pas très proches, donc je ne peux pas affirmer que nous étions amies. Mais nous entretenions de bonnes relations en tant que voisines, me rassure-t-elle.
— Ah, mais mes parents étaient-ils heureux ensemble ?
— Oh, oui ! Ils s’aimaient passionnément. Ça se voyait dans leurs regards. Ton père la chérissait, toujours attentif à elle. Et elle, elle rayonnait. Chaque matin, quand elle s’occupait du jardin, un sourire illuminait son visage.
— J’ai appris récemment qu’elle aimait jardiner.
— Une fois, elle m’a longuement parlé de fleurs. Elle m’a donné des anecdotes à leur sujet, se souvient-elle en souriant. Parfois, ton père jardinait avec elle.
Je souris aussi.
— J’ai cru comprendre qu’elle ne côtoyait pas trop les voisins, qu’elle ne sortait quasiment jamais de la maison.
— Oh…
Elle souffle, puis prend une gorgée de café. Visiblement, elle réfléchit à sa réponse.
— C’est à cause de sa grossesse. Porter deux enfants en même temps, ce n’est pas facile. Elle devait beaucoup se reposer.
Cette explication semble raisonnable, mais je sens qu’il y a quelque chose qu’elle ne me dit pas. Je feins de la croire.
— Par ailleurs, ta mère n’a pas eu le temps de rencontrer et de nouer des liens avec tout le monde. Tes parents ne sont pas restés très longtemps ici, poursuit-elle.
— Mais mon père, lui, si. Il vient ici tous les mois depuis vingt-cinq ans !
Elle semble surprise.
— C’est ce qu’il vous a dit à toi et à ton frère ?
Je suis un peu déstabilisée. Dois-je lui mentir ou lui dire la vérité ? Je suis sûre qu’elle est en contact avec mon père. Quoi que je dise, il sera probablement informé de cette conversation.
— Non, mon père ne nous en a jamais parlé. C’est la dame qui habite au bout de la rue qui me l’a dit. Et en voyant la maison, j’ai compris que quelqu’un y venait régulièrement.
— Au bout de la rue ? C’est certainement madame Thomas. Elle n’est pas très grande…
— Oui, c’est elle. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû me le révéler ?
— Je ne sais pas. Je pense tout simplement que cela revenait à ton père de te le dire.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi il a tenu à nous le cacher.
— Pose-lui la question, me dit-elle gentiment.
— Tu le connais bien. Tu pourrais m’aider à comprendre. Pourquoi donc a-t-il gardé ça secret ?
— Je ne connais pas ses raisons, mais je peux t’assurer qu’elles ne sont pas égoïstes. Ça doit être pour ton bien.
— J’ai l’impression que tout le monde sait ce qui est bien pour moi, sauf moi.
