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Lorsque Leïla, étudiante, rencontre son auteure favorite pour les besoins d'un projet universitaire, jamais elle n'aurait pensé découvrir que le héros des romans qu'elle aime tant, " Dylan Reese, démon malgré lui ", existait bel et bien ! Seulement, à l'inverse de la saga publiée à des millions exemplaires depuis près de quarante ans, Dylan, ou Milton se son vrai nom, est de toute évidence un véritable monstre. En effet, ce dernier assassine toute la famille de la jeune femme pour son seul plaisir et la fait accuser à sa place, d'une ignoble façon. Mais c'est sans compter l'aide inattendue de Daniel et de Caleb, deux mystérieux nouveaux amis, prêts à tout pour Sauver Leïla qui, elle, n'est pas sortie indemne de ce drame...
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Seitenzahl: 467
Veröffentlichungsjahr: 2020
Pour Leïla,
Toi qui es partie bien trop tôt,
Je te dédie ce livre.
Tu me manques déjà…
Je remercie Oxanna Hope
De m’avoir aidée pour les corrections de ce tome, et pour m’avoir soutenue.
PROLOGUE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
ÉPILOGUE
Tout semble tranquille, à cette heure-ci. En réalité, tout a toujours été paisible dans cette région. La plupart des gens du village dorment déjà ; on peut voir pratiquement toutes les villas luxueuses absentes de lumière ; quelques rares voitures passent encore de temps à autre. On peut même écouter chanter un ou deux grillons dans les champs avoisinants. Pourtant, un évènement hors du commun, un drame, est en train de se jouer dans l’une de ces maisons bourgeoises. Dans une dizaine de minutes, on entendra les sirènes des véhicules de police et celle de l’ambulance qui arriveront en grande pompe. Bientôt, certains voisins regarderont ce qu’il se passe par leurs fenêtres et même certains sortiront de leurs demeures pour s’approcher du lieu de la tragédie. Les policiers installeront une bande de sécurité infranchissable, car les quelques curieux se seront mués en troupeau chuchotant, s’imaginant un scénario de ce qui se serait déroulé…
Une partie des hommes en uniforme encerclent la maison, tandis que d’autres se faufilent par la porte d’entrée, armée jusqu’aux dents. Une onde angoissante plane désormais au-dessus du voisinage scrutateur lorsqu’il aperçoit les agents ressortir un peu plus tard avec une jeune femme aux longs cheveux châtains, menottes aux poignets. Des taches de sang maculent son visage et colorent sa chemise de nuit.
« Mais que s’est-il passé ? » peut-on entendre. La présumée coupable en pleurs ne se rend même pas compte qu’elle est épiée par tous ces gens qui la connaissent depuis son plus jeune âge. Ils la fixent avec effroi. Un des agents ouvre la portière arrière du véhicule pour que la demoiselle puisse y entrer, puis la referme derrière elle. Lui aussi semble avoir vu quelque chose d’horrible, d’indescriptible. La voiture démarre enfin et disparaît dans les méandres de la nuit. Les policiers ordonnent aux badauds de rentrer chez eux, le spectacle est fini. Les murmures, chargés d’incompréhension, se font porter par la brise légère qui va finalement faire bruisser les feuilles des arbres longeant la rue où l’on se sentait en sécurité encore quelques minutes auparavant.
Plus tard, les gens apprendront dans les journaux que cette fille se prénomme Leïla Berger, étudiante, demoiselle issue d’une famille sans problème. D’après les médias, elle aurait poignardé à mort ses parents et sa jeune sœur, puis aurait téléphoné à la police pour avouer son crime. Mais c’est ce qu’ils racontent, tout n’est pas véridique. Je m’appelle effectivement Leïla Berger, mais je n’ai pas tué mes parents et j’espère un jour pouvoir le prouver.
Je commençais à mourir dans cette fournaise. J’étais étendue sur un muret en pierre qui longeait les quais du bord du lac, à Vevey, avec des copines. On profitait de la météo plus que favorable que nous offrait ce mois de septembre plutôt atypique avant que l’automne ne chasse la chaleur de l’été. Je m’assis en tailleur et retirai mes lunettes de soleil, sortis un petit chiffon et nettoyai les verres devenus un peu brumeux.
— C’est la dernière semaine de chaud, la semaine prochaine, le grand retour de l’automne est annoncé. Eh bien, je sais pas vous, mais moi, je ne suis pas vraiment pressée qu’il rapplique ! fit Coralie, une de mes copines qui avait choisi de se dorer la pilule sur un banc en face de moi. En tout cas, c’était sympa de nous inviter dans ta région pour le week-end, on aura pu bien en profiter.
— Oui, mais ça sera un bon prétexte pour se mettre à travailler, on sera moins tentée si on reste clouées au campus, ajouta Claudia, assise à côté de moi.
— Parlerais-tu du projet de fin d’année en anthropologie ? demandai-je.
— Pfff… oui. Je ne sais même pas quel thème choisir, faut-il aussi qu’il soit accepté.
Les deux filles commencèrent à se lamenter et à vaguement chercher de quoi pourrait traiter leur mémoire de fin d’année qui était censé compter pour un tiers dans la note du second semestre.
— Pourtant, ce sont pas les sujets qui manquent, fis-je en les narguant pour plaisanter.
Soudain, Coralie leva la tête et me fixa de ses yeux dorés tout en les protégeant du soleil de sa main.
— Parce que tu en as trouvé un ?
Elle me menaça d’une fausse méchante grimace.
— Il se pourrait, oui ! J’attends juste un e-mail que mon père doit recevoir, et s’il est positif, je fonce.
— Raconte, continua-t-elle. Ça pourrait peut-être me donner une idée.
— Vous vous rappelez de la série de livres à laquelle je suis super accro ?
— Le livre sur le démon, là ? demanda Claudia qui tortillait ses longs cheveux noirs autour du doigt.
— Oui, voilà. J’adore l’auteure de cette saga depuis mes treize ans. Et elle a commencé le premier tome il y a presque quarante ans, maintenant, et elle est toujours aussi inspirée. Bref, vous avez vu les films qui sont sortis dans les années quatre-vingt-dix, je suppose ?
— Ah oui, « Dylan Reese, démon malgré lui » et « Mi-ange, mi-démon ? »
— Tout à fait. Il y a combien de Dylan qui sont nés depuis ce temps-là, même dans les pays qui ne sont pas anglophones ?
— Oui, c’est pas faux, admit Coralie. Je me rappelle quand j’étais plus petite, ma sœur était fan de l’acteur, Scott Rancoon qui jouait le rôle du gentil démon. Les filles en étaient dingues, c’était devenu un vrai phénomène. Donc, tu veux te baser là-dessus, sur les retombées des romans depuis leur sorties et l’influence que ça a eu sur la société et la littérature comme au cinéma, jusqu’à aujourd’hui, si je te suis bien ?
Avant que je puisse acquiescer, Claudia s’exclama :
— Mais c’est une super idée, punaise ! T’as de quoi bosser tout l’hiver, pouffa-t-elle.
— Et ça va me passionner, je peux vous l’assurer, je suis totalement fan de cette saga et de son héros sexy ! fis-je en finissant ma bouteille de thé froid qui ne l’était plus vraiment.
Claudia fronça légèrement les sourcils.
— Mais t’attends quoi comme e-mail, alors, si tu as trouvé le sujet parfait ?
— C’est ça le plus beau, je vais peut-être décrocher une entrevue avec l’auteure, Margaret Donovan.
Coralie rabattit ses boucles blondes en une queue de cheval tout en s’étirant les bras.
— Et comment tu as pu la contacter ? Elle est sur Facebook ?
— Oui, elle est sur Facebook, mais non, c’est pas ça, dis-je en riant.
— Moi, je sais, avança Claudia avec dédain. On n’a pas toutes un père journaliste pour le quotidien « Le Temps ».
— Ah, mais oui, bien sûr, nous n’avons pas les mêmes valeurs, ricana Coralie.
— Mais vous êtes bêtes, les filles, fis-je en poussant Claudia avec mon épaule. Cette femme ne va à aucune séance de dédicaces et ne fait pratiquement jamais d’interviews. Si elle accepte, là, vous pourrez dire que j’ai les fesses bordées de nouilles !
Nous nous mîmes toutes les trois à glousser comme des dindes avant que je sorte un paquet de chips de mon sac pour finir cet après-midi tout en détente avec mes amies.
****
J’avais une vision d’ensemble de ce que j’allais effectuer sur ce travail et décrocher une entrevue avec Lady Margaret Donovan était un de mes rêves. Même si je n’y croyais pas beaucoup, vu le nombre d’interviews qu’elle avait donnés en trente ans. Depuis mon adolescence, je n’admirais qu’un homme dans ma vie et c’était Dylan Reese. Ça devait sûrement être parce qu’il n’était pas réel. En fait, c’était pas un humain à proprement parler, c’était un démon. Mais un démon super sexy, bien que ce n’était pas son corps d’origine. Dans cet univers, ce personnage, dont on connaissait seulement le nom qu’il avait porté ces quelques dernières décennies, s’était vu endosser le fardeau de devoir posséder des êtres vivants pour subsister. Et selon les livres, Dylan possédait cette enveloppe charnelle depuis des milliers d’années, il était immortel, vivait comme les humains, essayait de se mêler à eux et sympathisait avec eux. Dylan Reese s’était voué à n’obtenir que des corps de personnes consentantes. Mon héros avait eu quelques conquêtes féminines. Mais il fallait avouer qu’avec une musculature aussi bien sculptée, des cheveux courts bruns coiffés nickel, rasé de près, de plus il portait toujours des costumes, gris de préférence, de chez Versace, sans compter un regard noir pénétrant et un petit sourire provocateur de temps en temps, il y avait de quoi fondre devant lui.
Ah, Dylan…
Bref, c’était mon fantasme secret et ça le restera toujours. Sinon, ce que j’aimais dans ces livres, en plus de ce personnage énigmatique, c’était que dans cet univers, le démon n’était pas juste le vilain méchant, il tentait seulement de trouver quel était le but de son existence sur terre. Parfois, il faisait d’énormes conneries et d’autres fois, il savait faire preuve de courage et de volonté. De l’humanité, quoi. Ça changeait des films comme l’exorciste et ses dérivés. Ici, on parlait d’autre chose : les tourments d’un être perdu. Cependant, un fait étrange m’avait toujours troublée : pas un seul tome ne relatait l’enfer, le paradis ou même la religion en général. Comme si le démon Dylan ignorait qu’il venait du royaume du mal absolu et qu’il n’avait aucune notion de la chrétienté, ou n’importe quelle autre croyance, d’ailleurs. C’était vraiment très étonnant pour une saga retraçant la vie d’un démon. C’était une question que je pourrais poser à Lady Donovan.
****
Quelques semaines plus tard, j’étais en route dans le TGV pour mon entretien avec Lady Donovan, qui avait, contre toutes attentes, répondu favorablement à mon père. Toutefois, comme elle était exceptionnellement de passage à Paris, durant la période des vacances d’automne, j’avais rendez-vous avec elle dans son appartement au nord de la capitale française. J’étais tellement excitée ! J’étais sur un petit nuage, j’allais enfin rencontrer mon auteure préférée. Forcément, je devais en profiter pour lui faire dédicacer le premier tome de la saga : « Dylan Reese, démon malgré lui ». J’avais rédigé toutes mes questions, tout était prêt. Je m’imaginais déjà en face d’elle à me demander comment je pouvais les lui poser, car j’étais très stressée et mon anglais était loin d’être parfait. Enfin, je me débrouillais dans une conversation, mais c’était sans compter le trac ! Le trajet de quatre bonnes heures n’avait pas suffi pour songer à toutes les scènes possibles que j’avais en tête. Au moins, je n’eus pas le temps de m’ennuyer. J’avais prévu de passer trois jours dans la capitale : aujourd’hui, j’allai m’installer à l’hôtel et demain matin, je devais étudier le plan des transports publics pour ainsi me rendre à la résidence secondaire de Lady Donovan. Le troisième jour, c’était tourisme et shopping jusqu’à ce que mort de mes pieds s’ensuive ! J’avais choisi mon logement au centre de Paris, non loin du Musée du Louvre et à cinq minutes de l’Opéra. Mon père m’avait donné l’argent nécessaire pour mon voyage et comme nous étions à l’aise financièrement, le prix du séjour n’avait pas d’importance. J’étais déjà partie sans mes parents, mais jamais toute seule, mon père voulait s’assurer que j’étais en sécurité. Une fois mon plan de métro en main, je me dirigeai dans les tunnels souterrains de la capitale. Comme ce n’était pas mon premier passage à Paris, je savais plus ou moins me repérer et en moins de quarante minutes, j’ouvrais déjà ma valise dans ma superbe chambre. Toute la décoration était neuve, mais dans un style qui rappelait la glorieuse France de la Renaissance dans des teintes de blanc cassé pour les murs et les draps, de noir pour les montures du lit et de gris pour les coussins ainsi que divers accessoires de la pièce. Une fois mes affaires dépliées et rangées dans l’armoire, je m’étendis sur le grand matelas en arborant un sourire de contentement. Je sortis mon smartphone de ma poche et me pris en photo en immortalisant ma joie du moment avant de l’envoyer à mes parents pour les prévenir que j’étais bien arrivée à mon hôtel et en un morceau. Ça allait être les meilleures vacances de toute ma vie ! Mais comment cela pouvait être si génial en voyageant en solo ? Tout d’abord, pour l’excitation de l’aventure. Et puis, même si j’avais pas mal d’amis, et pas seulement sur Facebook ou Twitter, j’aimais malgré tout demeurer isolée la majeure partie du temps. C’était exaltant de laisser mon esprit vagabonder et mettre sur mon iPad tout ce que je ressentais, imaginais ou voulais faire dans un futur lointain. Et puis, comme j’adorais lire, j’avais besoin de cette solitude pour être avec moi-même. Je ne m’étais jamais ennuyée sans personne. Alors, oui, ces trois jours allaient être fantastiques, j’en étais certaine.
Le lendemain, après avoir pris mon petit déjeuner, j’étais remontée faire mes recherches pour le rendez-vous du jour. Lady Donovan résidait tout près du Sacré-Cœur, à Montmartre, c’était une chance, j’allais pouvoir visiter la basilique le même jour. Une fois mes questions et le plan du métro notés sur ma tablette, je me préparai enfin pour partir. Je me fardai légèrement le visage, comme d’habitude, je traçai juste un trait de crayon en suivant le contour en forme d’amande de mes yeux verts. Comme ils étaient très clairs, ça suffisait à les mettre en valeur. Je plaçai deux barrettes dans mes cheveux châtain pour les relever afin de me donner un look jeune, mais sérieux. Je voulais absolument faire bonne impression à mon auteure favorite. Je me plantai devant le miroir et regardai si je n’avais rien oublié : petit pull violet avec un col en V pour contraster avec mes iris de jade. Jeans denim « slim » et ballerines noires. Parfait, j’étais prête. J’avais rendez-vous à treize heures, ce qui me laissait encore quelques heures pour faire un peu de shopping tourisme.
Après quelques achats effectués que j’allais ramener à mes parents, sans omettre les accessoires de mode pour lesquelles j’avais craqué, je me rendis enfin à Saint-Vincent. Comme tout était si joli dans ce quartier entièrement recouvert de pavés ! Chacune des pierres emmagasinait la chaleur des rayons du soleil, les feuilles des arbres commençaient déjà à tourbillonner jusqu’au sol. J’avais de la chance, car la météo n’avait pas prévu un très beau temps pour cette journée qui s’annonçait mémorable pour moi. Quoiqu’il en soit, après cette petite promenade automnale, je me retrouvai devant la porte grillagée de l’immeuble d’architecture typiquement parisienne et pressai le bouton de l’interphone. Après quelques secondes, une voix féminine me demanda dans un anglais distingué de décliner mon identité, ce que je fis avant que le battant ne s’ouvre automatiquement. Comme je devais aller au quatrième étage, je montai en ascenseur. Je commençai déjà à paniquer, ma respiration était coupée, j’étais en totale apnée jusqu’à ce que j’en sorte et me dirigeai vers l’entrée située à environ cinq mètres, en face de moi. J’étais maintenant plantée sur le palier avec une trouille du diable. Je pris un grand bol d’air et appuyai sur la sonnette qui retentit plus comme un grincement de porte de grange qu’autre chose.
La porte s’ouvrit sur une femme âgée de près de soixante ans, la coupe au carré grisonnante et quelques rides d’expression autour de ses yeux sombres et de sa bouche mise valeur par un rouge à lèvres pourpre. Malgré les années, je devais admettre qu’elle était toujours restée très belle. Elle portait un pull à col roulé en laine grenat et une longue jupe droite anthracite. Elle m’accueillit avec un sourire chaleureux et me pria d’entrer. J’étais devenue si timide ! Je la suivis jusqu’à son salon dont la décoration me rappelait le design de ma chambre d’hôtel, mais en plus bariolé, les murs étaient recouverts d’une tapisserie bordeaux. À croire que c’était sa couleur préférée. La pièce était meublée dans le style Napoléon et des plantes vertes de toutes sortes dispersées dans chaque coin complétaient bien les nuances déjà assez vives des tableaux accrochés aux parois. Je m’arrêtai quelques secondes pour lever les yeux au-dessus de moi ; j’étais fascinée par la hauteur du plafond typique des anciens bâtiments français.
Je pris place en face d’elle sur le fauteuil avant de commencer mon petit prologue.
— Tout d’abord, je tiens à vous remercier de me recevoir chez vous, Lady Donovan.
— Tout le plaisir est pour moi ! J’accepte très rarement les entretiens, mais votre programme, comme vous me l’avez décrit, me paraît fort intéressant. Vous êtes étudiante en anthropologie, m’avez-vous dit ?
— C’est plutôt de l’ethnologie, à vrai dire l’anthropologie est une des branches comprises dans ce cursus. Je vais à l’université de Neuchâtel. Je prépare actuellement mon mémoire pour la fin de l’année et ça n’a pas été facile de convaincre ma directrice de projet d’utiliser votre saga comme sujet.
— Vous avez dû avoir un bon argumentaire, j’imagine, fit-elle en me versant du Earl Grey dans une tasse.
J’étais obnubilée par tout ce qui m’entourait à ce moment précis, le service à thé en porcelaine avec dorure sur les bords compris. J’ajoutai un nuage de lait et du sucre avant de les mélanger avec une cuillère au liquide ambré.
— Oui, j’avoue, je lis vos romans depuis mes treize ans. Je suis toutes vos actualités que j’ai d’ailleurs archivées. Donc, en effet, j’ai finalement convaincu la directrice de projets, j’avais de quoi dire.
J’étais si focalisée sur le fait de bien présenter que je ne m’aperçus pas tout de suite que Lady Donovan semblait un peu tendue. Comme elle ne recevait pas beaucoup de monde, elle devait être un peu anxieuse.
Je sortis ma tablette et débutai mon entretien tout en sirotant mon Earl Grey. Dieu que c’était bon !
Je commençai par sa jeunesse, lui demandant de relater comment elle avait eu l’idée de base pour sa saga mythique. Puis je continuai avec l’âge et le succès, l’arrivée du septième art et un visage réel sur le héros Dylan Reese, ce qu’elle avait pensé du résultat final. Bref, je passais en revue ses impressions. Les minutes s’écoulaient, je posais questions après questions, mais je percevais quelque chose d’étrange. Lady Donovan paraissait hésitante sur certains points, regardait ailleurs, me donnait des réponses vagues et le brin de tension que je soupçonnais au départ était maintenant plus que palpable entre elle et moi. Je ne le ressentais pas contre ma personne, au contraire elle était toujours aussi souriante, cependant quelque chose n’allait définitivement pas.
— Est-ce que tout va bien ? finis-je par lui demander.
Elle était sur le point de me répondre lorsque je sentis comme un courant d’air parcourir le salon, ce qui me fit frissonner de la tête aux pieds, elle l’avait également perçu, je l’avais remarqué.
— Oui, oui, je vais admirablement, très chère. Ne vous inquiétez pas, mademoiselle Berger.
Et depuis ce moment, je ressentis quelque chose de bizarre dans la pièce, une impression de malaise, c’était très difficile à expliquer, comme si nous n’étions pas seules. Je repris une nouvelle gorgée de thé puis tentai de replonger dans mes notes et me concentrai dessus.
Finalement, tout s’était bien passé et elle avait répondu très gentiment à chacune de mes questions, même si ce n’était pas forcément ce à quoi je m’attendais.
Je conclus mon interview avec une requête un peu spéciale. Je sortis le premier volume de sa saga ainsi qu’un stylo à bille et lui demandai de le signer avec un certain embarras.
— Pourriez-vous me dédicacer mon exemplaire, s’il vous plaît ?
Comme je me sentais toute petite à cet instant ! Je détestais cette sensation. En même temps, je l’avais voulu. C’était ça de faire la groupie.
Elle me prit délicatement l’ouvrage des mains.
— Mais avec plaisir !
Elle l’ouvrit à la première page et, à ma grande surprise, je remarquai qu’elle ne regardait pas ce qu’elle était en train d’écrire à l’intérieur. Elle se contenta de me fixer droit dans les yeux avec son sourire crispé qui commençait légèrement à me faire flipper. J’entendis quelque chose bouger dans la pièce voisine avant qu’elle ne referme brusquement l’ouvrage, puis me le tendit. Je m’étais laissée distraire par le bruit situé vers le hall d’entrée puis je me concentrai à nouveau sur Lady Donovan. J’allais ouvrir mon livre afin de découvrir ce qu’elle m’avait écrit, lorsqu’elle me dit tout bas :
— Ne le lisez pas ici ! Gardez la surprise lors de votre retour à l’hôtel.
— Je vous remercie infiniment ! D’accord, oui, je suis désolée, ça doit être l’émotion. Je le ferai sans faute.
Je trouvais qu’elle agissait d’une façon vraiment bizarre, mais peut-être qu’elle était juste un petit peu excentrique, qui sait.
Elle me reconduisit jusqu’à la sortie et me demanda de lui donner des nouvelles de mon travail par e-mail et qu’elle avait beaucoup apprécié notre entretien. Je la remerciai une dernière fois et quittai son domicile.
En faisant le chemin du retour, j’avais tellement d’images dans la tête, j’étais comme dans un rêve. J’avais rencontré mon idole et même si elle m’avait semblé un peu étrange, j’avais passé un excellent moment en sa compagnie.
Je me faufilai le long des rues pavées, descendis les marches de Montmartre pour regagner la station de métro quand j’eus l’idée de jeter un œil sur ma dédicace. Je n’étais pas encore à l’hôtel, mais ça, elle ne pouvait pas le savoir ! J’étais trop impatiente de découvrir ce que Lady Donovan m’avait signé. Je tapotai mon sac à main et remarquai que j’avais oublié deux de mes cornets1 dont celui qui contenait mon livre et ma tablette chez elle. Mais quelle gourde j’étais !
Je dus faire demi-tour et, en moins de dix minutes, j’étais de retour en bas de l’immeuble. Quelqu’un en sortit au même moment, ce qui me permit d’entrer sans avoir besoin de passer par l’interphone. Me tenant une nouvelle fois devant la porte peinte d’un rouge vif sur un carrelage en damier noir et blanc, je perçus des voix tonner de l’autre côté du mur. Lady Donovan sanglotait et un homme lui parlait d’une manière très sèche. Elle disait qu’elle en avait marre, qu’elle ne pouvait plus supporter « tout ça ». J’hésitai à sonner. De toute évidence, j’étais arrivée à un très mauvais moment. Cependant, j’avais mes affaires à récupérer, il fallait choisir. Oups, trop tard, je venais de faire retentir le petit carillon. Des pas résonnèrent dans ma direction, puis Lady Donovan ouvrit la porte. Toutefois, elle avait perdu son expression joviale, ses yeux étaient rouges et humides. Des larmes avaient coulé le long de son visage.
— Je suis navrée de vous redéranger, Madame Donovan, mais j’ai oublié mes sacs dans votre salon.
Elle me regarda d’un air triste et se força à sourire.
— Oh oui, je vais vous les chercher. Veuillez patienter, je reviens.
Je remarquai la présence de l’homme, qui était avec elle, il était accoudé à la cheminée et me scruta d’une façon qui me mettait mal à l’aise. C’était évident, pour lui, je n’avais rien à faire ici. Il me filait la frousse avec son regard noir, même s’il était beau gosse dans son costume chic et ses cheveux sombres coiffés comme une gravure de mode masculine. C’était qui, son agent ? Son avocat ? Je pouvais sentir la tension et les mauvaises ondes jusqu’à moi. Il me fichait la chair de poule, ce type.
La pauvre femme arriva et me redonna enfin mes sacs. Je lui demandai le plus discrètement possible :
— Est-ce que ça va ? Je peux faire quelque chose pour vous ? Vous semblez ne pas aller bien du tout.
Elle croisa les bras sur sa poitrine et les manches de son pull se retroussèrent légèrement, mais assez pour me laisser apercevoir des marques sur sa peau. On aurait dit comme des bleus ou des brûlures en forme d’empreinte de main. J’étais horrifiée. Je ne me rappelais pas les avoir vus un quart d’heure plus tôt.
— Non, répondit-elle, avec son sourire toujours aussi forcé. Tout va bien, mon fils est venu me rendre visite. Je vous souhaite un agréable retour chez vous, mademoiselle. Bonne fin de journée.
La porte rouge sang se referma sur moi et je me retrouvai dans un couloir plongé dans la pénombre.
Troublée par ce que je venais de voir, je descendis de l’immeuble et demandai au premier passant de m’indiquer le numéro des secours, cet homme, de toute évidence, maltraitait Lady Donovan et je devais faire quelque chose.
Je patientai une quinzaine de minutes avant qu’une patrouille débarque dans la rue Saint-Vincent. J’avais insisté lors de mon appel, car en premier lieu, ils ne m’avaient pas prise au sérieux. Je leur décrivis la scène de laquelle j’avais été le témoin, puis les deux agents en uniforme pénétrèrent dans le bâtiment. L’attente fut intenable, les minutes me parurent des heures. Puis les deux policiers sortirent de l’immeuble, suivis du gars flippant qui était chez Lady Donovan. Il était tout sourire avec eux et les raccompagna à leur voiture de patrouille, puis remonta dans l’édifice d’époque. Je m’avançai vers eux et demandai ce qu’il s’était passé.
— Comme nous l’avions pensé au départ, rien de bien spécial, mademoiselle. Le fils est ici pour soigner sa mère souffrante, et elle a confirmé. Les blessures que vous avez vues sont dues à l’anxiété. Ce n’est pas bien de se mêler de la vie des autres, je vous conseille de les laisser tranquilles, répondit-il, comme si j’étais la dernière des blondes.
Mon sang ne fit qu’un tour.
— Comment savez-vous que c’est elle-même qui s’est fait ces marques ? tonnai-je.
Agacé par ma persistance, le policier sortit de la voiture et n’avait pas l’air de plaisanter.
— Bon, jeune fille, ça suffit. Si vous ne voulez pas que je vous embarque au poste, vous avez intérêt à déguerpir de mon chemin et que je ne vous y reprenne plus !
C’était la première fois que je répondais à un agent de l’ordre et là, je me serais volontiers évaporée dans l’air. Ma foi, tant pis, j’aurais fait tout ce que je pouvais.
Je fis demi-tour en lançant un discret « je suis désolée », même si je ne l’étais pas, mais alors pas du tout.
J’avais vécu assez d’émotions comme ça pour aujourd’hui.
Je filai tout droit à la station de métro « Abesses », avec, pour finir, tous mes sacs en main.
1 Mot suisse qui signifie sac en plastique
La nuit commençait à tomber sur Paris. Après avoir arpenté les rues durant des heures à errer, je me décidai enfin à rentrer à l’hôtel. J’étais choquée. Je culpabilisais de ne pas avoir fait plus pour Lady Donovan. Malade, elle ? De quoi pouvait-elle bien souffrir ? Tout se bousculait dans ma tête. J’avais emporté quelque chose à manger pour le soir dans ma chambre, je n’avais aucune intention de prendre mon repas au restaurant, je me sentais trop mal. Je voulais aller me coucher et penser à autre chose. Je poussai la porte de la réception de l’hôtel lorsque j’aperçus sur ma gauche, du côté du lobby, une personne assise qui, visiblement, m’attendait. C’était le fils de Lady Donovan. Toujours aussi classe dans son costume taillé sur mesure, il se leva et s’approcha de moi qui étais déjà sur la défensive rien qu’en le voyant. Il n’y avait rien à faire, j’éprouvais un grand malaise devant cet homme pourtant doté d’une exceptionnelle beauté, il devait en faire fondre plus d’une, c’était certain. Mais plus il avançait, plus je me raidissais et même reculais de quelques pas. Je pouvais humer sa fragrance, qui devait sans doute être une eau de toilette de marque, l’odeur agréable musquée tonique était bien présente. Il s’arrêta à quelques centimètres de moi et me considéra d’un air compréhensif. Punaise, qu’il était immense, il faisait bien deux têtes de plus que moi.
— Je tiens à vous présenter mes excuses, mademoiselle Berger, commença-t-il dans un français sans accent.
J’écarquillai les yeux, sous l’effet de la surprise.
— Je vous demande pardon ?
Moi qui pensais me ramasser un savon pour avoir dérangé une patrouille de police et m’être mêlée de ce qui ne me regardais pas, j’avais tout faux.
— Je ne voulais pas vous effrayer cet après-midi, chez ma mère. Je suis ici pour mettre les choses au point avec vous, je n’avais aucune intention de vous laisser repartir avec une sensation amère.
Je ne répondis pas, parce que de toute évidence je ne savais pas quoi lui dire. Je ne comprenais plus rien. La voix sèche dans la langue de Shakespeare que j’avais entendue quelques heures auparavant semblait si différente, douce, chaleureuse dans celle de Molière.
— Si ma mère et moi sommes venus à Paris ces jours, c’est pour qu’elle puisse sortir un peu et rencontrer du monde. Elle est restée enfermée dans son manoir si longtemps isolée de tous qu’aujourd’hui, dès qu’une présence nouvelle lui fait face, elle est anxieuse et perd ses moyens. Ma mère est devenue agoraphobe ces dernières années et je me bats pour qu’elle surmonte sa maladie.
— Oh ! Je ne savais pas. Je comprends mieux son comportement un peu étrange, maintenant.
Ah mince, ça je ne l’avais pas vu arriver.
— Elle ne vit que pour ses romans, en oubliant ses amis et sa famille. Accepter votre entretien était mon idée. Je suis sûr que vous rencontrer lui a fait le plus grand bien. Mais lorsqu’elle est stressée, elle a tendance à s’accrocher avec force à ses poignets pendant des heures, ce qui lui laisse parfois des traces.
Encore une fois, j’avais été sotte. Je m’étais fait un film complètement différent de ce que j’avais vu et entendu cet après-midi-là. J’avais décidément bien trop d’imagination.
— Je… je suis vraiment navrée de vous avoir causé autant de tort, monsieur…
— Appelez-moi Milton.
Je ne pouvais détacher mon regard de son visage aux traits raffinés bien que très masculin. Il devait vraiment être attentif à chaque détail de sa personne, tout était absolument irréprochable. Son nez remontait légèrement en trompette, ses lèvres bien dessinées étaient en parfait accord avec le reste de sa figure. Un discret grain de beauté sur la joue gauche lui donnait un je ne sais quoi de terriblement sexy. Son teint hâlé prouvait qu’il voyageait souvent au sud ou alors c’était un fan du solarium. Personnellement, j’aimais plutôt me dire qu’il partait beaucoup en vacances au soleil.
— Je suis désolée d’avoir appelé la police, Milton, fis-je, consternée d’avoir fichu la pagaille.
— Ne vous inquiétez pas, je comprends tout à fait que vous vous soyez alarmée. Je vous remercie de vous en être souciée.
Puis il posa sa paume sur mon épaule, bien que ce geste fût censé être amical, il avait réussi à me donner des frissons des pieds à la tête. Je ressentis une forte fièvre qui s’évapora en quelques secondes. J’eus comme un tournis, je dus m’appuyer contre le mur un instant.
Milton me retint de justesse.
— Est-ce que vous allez bien, mademoiselle ?
Je passai une main sur mon front et attendis quelques secondes avant de répondre.
— Oui, merci, ça va mieux.
— Je dois m’en aller maintenant, merci de m’avoir écouté, fit-il avant de disparaître derrière la porte de l’hôtel.
Bah, ça, pour une rencontre, c’en était une ! Il ne m’avait pas laissé de marbre, cet homme-là. Mais pfiou… en une seconde, je m’étais sentie si oppressée, comme si une enclume me pesait sur la tête. Je ne savais pas si c’était son charisme qui me faisait un effet pareil, mais c’était du lourd. J’étais si désolée pour Lady Donovan, j’ignorais tout de son agoraphobie. En même temps, les indices sur le nombre de sorties publiques et les entretiens qu’elle avait donnés en toutes ces années auraient dû me mettre sur la voie. Quoi qu’il en soit, je devais lui écrire un e-mail afin de m’excuser auprès d’elle. J’avais une certaine honte qui planait au-dessus de moi. Et pas qu’un peu.
J’en profitai pour faire un message à mes parents, et leur dire que j’étais toujours en vie. Enfin, façon de parler, parce que là, je me serais bien enterrée quelques pieds sous terre.
Après une longue et chaude douche, je me calai bien confortablement sur le lit avec un bon sandwich au poulet et sortis mes notes du jour avec mon livre dédicacé. Un brin d’excitation surgit lorsque j’étais sur le point d’ouvrir mon tome 1. Mais ce sentiment changea du tout au tout en découvrant ce qu’elle m’avait écrit. Je ressentis comme une déchirure à mon estomac quand je lus : « Help me ! He’ s alive2 ». Puis, en dessous était noté : call 0044 78…
Sur le titre, « Dylan Reese, démon malgré lui », au milieu de la page, était entouré le nom de Dylan Reese.
C’est quoi ce bordel ?
Que devais-je comprendre à ce charabia ?
Elle m’appelait clairement au secours et me demandait de composer un numéro, mais elle n’avait pas fini de l’écrire. Qui était en vie ? Et pourquoi avoir entouré le nom de Dylan Reese ? J’étais franchement en train de remettre en question la lucidité de mon auteure préférée. Après tout, son fils m’avait dit qu’elle était malade. Sinon ce serait complètement dingue, il devait y avoir une explication beaucoup plus plausible. J’essayais de me remémorer le moment de la dédicace. L’instant où elle m’avait fixée sans regarder ce qu’elle écrivait. Puis, le son étrange dans le hall. Oui, je me souvins du bruit qui m’avait fait sursauter et elle avait brusquement refermé le livre et me l’avait rendu précipitamment. Cependant, quelqu’un était sur place, avec nous, avant que je revienne une seconde fois. Son fils était déjà là. « Son fils ». Je bondis sur mon iPad posé sur la table de nuit et cherchai sur Wikipedia le nom de Margaret Donovan. Je fis dérouler le texte et m’arrêtai aux lignes qui relataient sa vie personnelle. Je les parcourus jusqu’en bas où il était mentionné : « Margaret Donovan voue sa vie à l’écriture de ses romans, ce qui ne lui a pas laissé pas de temps pour se marier ou fonder une famille. »
Le pire, c’est que je le savais.
Je restai pétrifiée, assise sur mon lit. Je relus en boucle cette phrase, afin de bien comprendre les conséquences du sens de ces mots. Lady Donovan n’avait jamais eu de fils, je me disais bien que c’était louche cette histoire. Qui était finalement cet homme que j’avais vu chez elle aujourd’hui et qui était venu jusqu’à mon hôtel ? D’ailleurs, je ne savais pas comment il avait pu me retrouver, parce que je n’avais jamais mentionné où j’étais descendue. Lady Donovan aurait-elle eu un fils caché ? Mais pour quelle raison avait-elle dissimulé son existence ? Était-il réellement son fils, pour finir ? Je pris une profonde inspiration et expirai très lentement, je devais rester calme. Pourquoi Lady Donovan m’appelait-elle à l’aide ? Puis je me remémorai la marque, je l’avais bien en tête. Empreinte de main droite assez distincte, sur son avant-bras droit. Elle ne pouvait en aucun cas se l’être fait elle-même. Mais pourquoi Milton lui aurait-il infligé ce genre de violence ? Si c’était le cas, quel fils indigne il était ! Je devais m’assurer qu’elle allait bien, parce que, de toute évidence, Milton, tout charmant qu’il était, m’avait clairement menti. De toute façon, j’avais l’intention d’écrire un e-mail à Lady Donovan, pour m’excuser, alors autant en profiter pour lui demander de m’éclairer sur sa dédicace pour le moins troublante.
« Chère Lady Donovan,
Je vous remercie encore pour l’accueil chaleureux dont vous avez fait preuve envers moi aujourd’hui. Je voulais m’excuser d’avoir appelé la police, à cause des marques que j’avais remarquées sur votre bras. Votre fils est gentiment venu me voir à mon hôtel, ce soir, et m’a expliqué pour votre maladie. Maintenant, je viens de lire votre dédicace, comme je vous l’avais promis, et je dois dire qu’elle m’a laissée perplexe. Qui dois-je appeler ? Vous n’avez pas terminé d’écrire le numéro, et je dois avouer qu’après toute cette journée, je ne sais plus quoi penser. Répondez-moi au plus vite, je suis terriblement inquiète.
Votre plus grande fan,
Leïla »
J’espérais très fort qu’elle soit la seule à lire mon e-mail, car je ne savais pas comment en dire moins pour ne pas attirer l’attention. Je patientai jusqu’à près de trois heures du matin, pour voir si allait me renvoyer le numéro complet mais je tombai de sommeil avec mon iPad dans les mains après avoir consigné à l’intérieur, comme à mon habitude, toutes mes étranges pensées du jour.
Le lendemain matin, je me réveillai en sursaut après avoir fait des cauchemars sur la journée d’avant. J’avais une de ces migraines, j’aurais tué pour avoir un antidouleur. Puis je me souvins que j’attendais une réponse de Lady Donovan. Je me précipitai sur ma boîte de réception. J’avais un message non lu arrivé très tôt ce matin. Pourquoi mon estomac se retournait-il comme ça ? Parce que j’appréhendais de découvrir ses mots et pas qu’un peu. Je cliquai sur l’onglet du courrier à lire :
« Mademoiselle Berger,
Le temps vous est désormais compté. Appelez de toute urgence mon neveu à ce numéro : 044 78 334 65 87. Si Milton sait où vous êtes, vous devez partir le plus tôt possible. Mon neveu saura quoi faire. Navrée de vous avoir mêlée à tout ça. Si vous recroisez Milton encore une fois, ne croyez pas un mot de ce qu’il vous dira, c’est un manipulateur. Prenez vos jambes à votre cou et fuyez le plus loin possible.
Bonne chance, Margaret.
P.S. Effacez ce message quand vous aurez fini de le lire. »
Moi qui espérais un éclaircissement de la situation, c’était râpé. Pourquoi était-ce si grave que son soit-disant fils sache où j’étais ? Bon, au moins j’avais le numéro de téléphone au complet, cette fois. Je devais faire quoi, maintenant ? J’étais censée m’en aller que demain matin ! Non, mais sans déconner, il fallait rester rationnel. Ou Lady Donovan partait en sucette et elle était vraiment arrivée à me foutre les jetons, ou alors j’avais un sacré problème sur les bras, mais je ne savais pas vraiment pour quelle raison.
Hier, j’étais sous le choc, mais aujourd’hui, je devais demeurer cartésienne. J’avais le numéro de son neveu. J’espérais vraiment que si je l’appelais, il pourrait me dire de quoi souffrait exactement sa tante et que Milton ne voulait pas m’alarmer en répandant la nouvelle de la sénilité de sa prétendue mère ou je ne sais trop quoi.
Je pris donc mon portable et composai la suite de chiffres donnée par Lady Donovan. Ça sonnait, toutefois la tonalité était différente. Après quelques secondes, une voix masculine résonna dans mon oreille.
— Yep ?
Je répondis en anglais :
— Bonjour, je suis désolée de vous déranger, êtes-vous le neveu de Margaret Donovan ?
— Oui, vous êtes qui, man?
— Leïla Berger, je suis une de ses fans. Je l’ai rencontrée hier, et elle m’a demandé de l’aide en me donnant votre numéro, je devais vous appeler.
— Est-ce qu’elle va bien ?
— C’est pas le top, je dirais, et son fils est venu me voir, à mon hôtel.
— Quoi ? ‘Tain ! Ma tante n’a pas de fils, je suis la seule famille qui lui reste, fit-il, paniqué. Vous êtes où ?
Donc, rester cartésienne n’était pas tellement de mise. Moi qui commençais à me sentir mieux, eh bien, c’était loupé. Mon estomac se tordait de nouveau dans tous les sens et les frissons qui me parcouraient le corps ne voulaient pas cesser, sans compter mon cœur qui se mettait aussi à faire de l’aérobic.
Qui était ce foutu Milton au final ?
— Votre tante n’est pas malade, alors ?
— Absolument pas, ma tante a toute sa tête. Bon, man, je vais pas me répéter trente-six fois, vous êtes où ?
Je dois avouer qu’à ce moment j’avais dû décrocher quelques secondes, tout allait trop vite. Il fallait finalement digérer toute la journée d’hier sans à avoir à trouver un sens rationnel à tout cette histoire. Ça faisait beaucoup trop pour moi.
— À Paris, dans un hôtel, je suis censée rentrer chez moi demain.
— C’est où ça, chez vous ? continua-t-il, intéressé.
— En Suisse, à Blonay, pourquoi ?
— Ah, vous parlez français, dit-il, à son tour dans ma langue natale, sans accent.
— Oui, vous aussi à ce que j’entends, remarquai-je. Votre tante m’a demandé de vous appeler, car vous sauriez quoi faire.
— Ah, ben, elle est gentille ! Elle vous fout dans la merde, et après c’est moi qui dois tout dépatouiller.
— Comment ça ? Je ne comprends pas ! Je suis vraiment larguée. Si Milton n’est pas son fils, alors qui est-ce ? Son agent ? Son assistant ?
— Vous occupez pas de ça pour l’instant, je suis désolé que ma tante vous ait mêlée à ça, man. C’est un truc qui vous dépasse totalement. Elle n’aurait jamais dû. Elle devait vraiment être désespérée. La seule chose que je vous conseille, c’est de rentrer chez vous le plus tôt possible et de vous faire discrète d’ici là. Je vous recontacterai dès que je pourrai.
Je l’entendis soupirer à l’autre bout du téléphone. Sa tante avait vraiment dû lui donner du fil à retordre.
— Une dernière chose, demandai-je.
— Quoi, man ? fit-il, toujours aussi agacé et paniqué par la situation.
— Je peux connaître votre nom ?
— Oui, pardon, j’ai été un gros lourdaud, je me suis pas présenté. Je suis Daniel, Daniel Donovan. Maintenant, s’il vous plaît, vous faîtes la morte jusqu’à ce que je vous rappelle. OK, man ?
Il raccrocha avant que je puisse répondre.
Sympa.
Je m’assis en tailleur sur mon lit et restai silencieuse quelques minutes, pourtant j’avais envie de crier, de hurler, même. Margaret Donovan était violentée par son fils qui s’avérait en fait ne pas l’être et m’appelait à l’aide, ce qui faisait que ce prétendu fils qui ne l’était pas pourrait bien me courir après. Est-ce que c’était moi ou j’avais loupé un épisode ? Punaise, mais pourquoi ? Il me manquait une pièce maîtresse du puzzle et j’étais incapable de la trouver. Je devais donc en attendant, me résoudre à passer le reste de mon temps à Paris sans bouger, jusqu’à mon départ de demain.
La journée, en plus d’être totalement ennuyeuse, vu les imbécillités programmées à la télé, avait été un vrai désastre au niveau de mon état d’esprit. Je ne pouvais pas m’empêcher de ressasser toute cette histoire depuis le début afin de comprendre le pourquoi du comment. Mais c’était peine perdue. Quel voyage pourri, si j’avais su !
Il était vingt-deux heures et j’en avais marre d’attendre dans le vide que la journée et la nuit s’écoulent, je décidai d’aller me coucher après une bonne douche et un repas commandé sur place. Je m’enfonçai dans un sommeil profond peu après. Mes nerfs étaient à bout et mon esprit était comme passé à la machine à laver.
Un coup de vent qui ouvrit violemment la fenêtre me fit sursauter. Lorsque j’ouvris les yeux, le cœur battant, c’est avec effroi, que je découvris que je n’étais pas dans mon lit. En effet, je pouvais me voir paniquée par le bruit qui m’avait réveillée, cependant j’avais l’impression d’être suspendue au plafond, surplombant la pièce, mon esprit séparé de mon corps. Pas de doute j’étais en plein rêve. Je m’observai me lever, la main sur le cœur, puis refermer la fenêtre. C’était comme si mon « moi » conscient flottait dans la chambre et que je m’observais revenir au lit. Étrange. Une fois recouchée, mon double physique tenta de se rendormir. Puis la température de la chambre se mit à chuter d’un seul coup et je commençai à greloter. Je perçus une présence invisible se déplacer sur le sol, mais ma jumelle ne la sentit pas. Soudain, le plancher craqua et enfin je rouvris les yeux, me mis en position assise et balayai la pièce du regard. Je pouvais sentir les battements de mon cœur effrayé par une présence inconnue. Étais-je vraiment en train de rêver ?
— Qui est là ? m’entendis-je demander avec peu d’assurance.
Je n’eus pour seule réponse que le silence.
— Je sais qu’il y a quelqu’un, montrez-vous, fis-je en regardant une nouvelle fois autour de moi.
Je vis une ombre se dessiner peu à peu devant le rideau de la vitre que mon double avait refermée. Une silhouette masculine se révéla en faisant un pas en avant. Je pus à présent facilement distinguer les traits du visage de Milton qui me fixait silencieusement de ses yeux noirs.
— Qu’est-ce que vous faîtes dans ma chambre ? demandai-je, paniquée en récupérant toute la couverture devant ma poitrine.
— Je suis ici pour te voir, Leïla, commença-t-il en s’approchant. Ce n’est pas toi qui voulais que je vienne ?
— Hum, non, je… je n’ai rien dit de tel, bégayai-je.
Il s’approcha encore et me coucha avec délicatesse sur mon oreiller, puis me caressa la joue avec douceur.
— Je sais que secrètement tu m’attendais.
J’assistais à cette scène de moi-même, depuis le plafond, sans pour autant pouvoir agir sur mon « moi » dans le lit, j’étais juste spectatrice de mon propre rêve, tétanisée par un homme d’une arrogance sans précédent.
— Tu es à moi, maintenant, car tu connais mon identité, dit-il, avec assurance.
— Vous y allez un peu fort, là, je sais surtout qui vous n’êtes pas, Milton. Mais je donnerais beaucoup pour connaître votre véritable lien avec Lady Donovan et pourquoi vous lui avez fait du mal.
— Chut ! fit-il, en posant son index sur mes lèvres.
J’avais beau n’être qu’un témoin de cette scène, j’éprouvais toutes les sensations de mon corps alité. Je pouvais sentir le parfum musqué de Milton, le puissant charisme et la chaleur qu’il dégageait autour de lui. J’étais à la fois effrayée et attirée par lui, c’en était terrifiant. Soudain, je le vis fondre sur moi et il me donna un baiser enflammé comme je n’en avais jamais reçu.
Le réveil sonna. Il était huit heures. Je me levai d’un bond rien qu’en me remémorant le cauchemar de cette nuit. Dans la logique, avec tout ce que je savais sur Milton, j’aurais dû le gifler, le griffer, fuir la chambre dès le premier regard échangé. Mais au contraire, dans mon rêve, je m’étais laissée embrasser, je m’étais carrément offerte à lui. Non mais, il y avait mieux comme moyen de défense, sans déconner. Mais il paraissait si réel, je me rappelais chaque seconde, chaque détail. J’étais en total envoûtement sous son charme. Comment avais-je pu être à la fois spectatrice et actrice de mon propre songe ? Je n’en avais aucune idée, mais tout ce que je savais, c’était que Milton n’était pas un homme comme les autres. Du moins, dans mon rêve.
Quelques heures plus tard, j’étais enfin dans le TGV en direction de Lausanne. A priori, je ne risquais plus rien. Je me réjouissais de retrouver mes parents et ma petite sœur, Solène, et que tout redevienne normal.
2 Aidez-moi ! Il est vivant.
Comme cela faisait du bien de revenir chez soi ! Arrivée au milieu du salon, mes bagages à la main, je découvris la maison vide, mes parents et ma sœur n’étaient pas encore rentrés. Je décidai, une fois mes affaires enfin rangées, de leur concocter un petit repas spécial afin de les remercier d’avoir financé mon séjour. Au menu : gratin de pommes de terre, petits légumes du potager et rôti de bœuf. J’étais exténuée du voyage, mais je leur devais bien cette petite surprise. Lorsque la famille chérie que j’attendais franchit le pas de porte, ils purent humer le délicieux fumet de mon rôti.
J’entendis ma maman s’exclamer depuis la cuisine.
— Mais ça sent bon, par là ! Est-ce que notre fille serait déjà de retour de France ?
Je finissais juste de dresser la table lorsque ma mère m’attrapa gentiment par les épaules pour me donner un bisou sur la tempe.
— Quelle belle surprise, ma chérie, je n’aurais pas eu le courage de cuisiner ce soir, après une si longue journée de travail et le cours de danse de ta sœur.
Solène courut vers moi pour me demander ce que je lui avais ramené de Paris, et mon père quant à lui, m’enlaça juste pour me montrer sa joie de me retrouver « entière et sans bobo ».
Ah, les parents ! Toujours inquiets quand leurs enfants partent seuls en voyage pour la première fois. Vous me direz qu’ici, je n’étais pas passé loin de la catastrophe, mais heureusement c’était bel et bien terminé, j’étais à la maison et en sécurité. D’ailleurs, je ne pensais pas mentionner le moment où Lady Donovan et son neveu me disaient de fuir ni celui où j’avais appelé la police en bas de l’immeuble de cette dernière.
Un peu plus tard, nous passâmes à table. Comme prévu, je racontai mon voyage épisodiquement, je leur montrai aussi les photos prises sur place et enfin distribuai à chacun leur souvenir respectif. Un cendrier en verre avec la tour Eiffel gravée au laser pour mon père, un sac à main pour maman et un mini-sac quasi identique pour ma sœur qui adorait imiter notre mère. Tout le monde s’était régalé et on avait aussi bien rigolé. J’adorais ma famille, je devais avouer que j’avais beaucoup de chances d’avoir des parents qui s’aimaient encore après vingt-cinq ans de mariage, une petite princesse comme sœur et une super maison avec un jardin et une piscine. Qui voudrait bien partir d’ici ? J’étais bien contente de continuer mes études pour pouvoir y rester encore un peu, quoi que je n’y étais plus que les week-ends, car en semaine, je demeurais sur le campus, à Neuchâtel, à partager une chambre avec Coralie.
J’avais encore trois jours avant la rentrée et je comptais bien en profiter ! Cependant, ce soir-là, j’étais si fatiguée que je filai sous la douche, puis m’emmitouflai dans mon lit douillet, sans même allumer la télé ou ouvrir un livre. Je pris juste le cadre photo posé sur ma table de nuit dans les mains et y détaillai une fois de plus cliché qu’il contenait : à gauche, mon père, cheveux bruns, un peu dégarni sur les côtés, il ne fixait pas l’objectif, mais il me regardait avec tendresse et avait un sourire charmeur. À côté de lui se tenait ma mère, qui avait passé un bras autour de lui et de Solène. J’étais son portrait craché, sauf que maman préférait les coupes plus courtes. Quant à Solène, petit sucre à tête blonde et aux yeux vert intense, à l’instar de sa sœur et sa mère, me donnait un bisou sur la joue. Comme nous étions si heureux d’être tous ensemble sur cette photo ! Même si la vie de famille n’était pas évidente tous les jours, nous étions unis et c’était le principal. Je reposai ensuite le cadre, y jetai un dernier coup d’œil avant d’éteindre la lumière et de m’endormir comme une masse, quelques minutes plus tard.
****
Mes pieds étaient engourdis. J’essayai de les bouger, j’étais encore à moitié dans les bras de Morphée. Mon rêve était un peu agité et brouillon, j’entendais en écho des voix indistinctes autour de moi. J’avais froid. Les sons se firent plus concis et plus proches, mais je ne voulais pas me réveiller, j’étais épuisée et mon corps me le faisait bien sentir. Les voix tonnèrent, ce qui me poussa à ouvrir mes paupières avec peine. Tout était flou, mais je pouvais distinguer une demi-douzaine de silhouettes se mouvoir de manière saccadée et brailler par à-coups. Je n’arrivais décidément pas à me tirer de mon sommeil, j’étais dans une bulle de verre remplie de coton. Et puis quelque chose de froid heurta mon épaule gauche, ce qui me fit revenir à la réalité petit à petit. Je brandissais mes mains devant moi, car ce truc glacé commençait vraiment à m’ennuyer.
— Levez-vous ! entendis-je avec distinction cette fois, l’une des voix, sur un ton sec et soutenu.
Je battis des paupières, car je voyais double. Une fois mes yeux complètement ouverts, je pris le temps de balayer la pièce du regard : je n’étais pas dans ma chambre. Les tableaux de Thaïlande qu’avait rapportés ma mère, le grand lit recouvert d’une couverture en patchwork que j’avais fabriqué à l’école quelques années plus tôt, et la couleur de la moquette m’indiquait que je me trouvais dans celle de mes parents. Les cris autour de moi continuaient. Je mis un moment à comprendre qu’ils m’étaient destinées. J’étais assise par terre sous la fenêtre, à côté du lit.
— Levez-vous, je ne le répèterai plus, mademoiselle !
Mais que se passait-il ? Je tentai tant bien que mal de me lever en m’appuyant contre le mur, mes jambes chancelaient, et à ma grande surprise, une fois debout, un couteau de cuisine tomba sur la moquette. Puis, ce fut à ce moment que je remarquai ma chemise de nuit, tachée d’un liquide rouge sombre, je me mis à paniquer après avoir deviné qu’il s’agissait de sang en découvrant l’état de mes mains. Je ne percevais aucune douleur, je me sentais seulement engourdie ! Que s’était-il passé ? Je passai mes doigts le long de mon corps pour savoir où je m’étais blessée, tout en regardant en face de moi : les silhouettes étaient des hommes munis de casquettes, et habillés en uniforme bleu. C’était la police qui me criait dessus depuis un moment et me menaçait avec des matraques. J’étais affolée.
Un des agents me prit par le bras et sortit des menottes de son ceinturon.
— Mais pourquoi, pourqu… bégayai-je.
J’essayais en vain de comprendre pour quelle raison ils en avaient après moi, mais ce fut lorsque je tournai la tête en direction du lit de mes parents que je poussai un cri d’effroi. Je ne pouvais plus détourner mon regard de ce terrifiant tableau qui se dépeignait devant moi. Mon père et ma mère, allongés l’un à côté de l’autre baignant dans leur sang. C’était à peine si je les reconnaissais. Leur visage sans vie, grimaçant de douleur, les yeux de ma mère encore ouverts, leurs corps recroquevillés sur eux-mêmes, C’était un véritable cauchemar. Tout ce sang, partout ! Où que je regarde : sur le mur, les draps, les habits, pas un centimètre de leur peau à découvert n’était pas de couleur pourpre. La mort m’avait arraché mes parents et d’une des plus horribles façons. Mais pourquoi ? Qui avait été assez fou et cruel pour faire une chose pareille ? Oh, mon Dieu ! Je n’arrivais plus à soutenir cette image, je dus fermer les yeux et mes muscles me lâchèrent soudain. Je me laissai tomber à genoux de tout mon poids, aux pieds du lit. Toutefois, trois policiers me relevèrent aussitôt et me mirent les mains dans le dos. Je sentis des anneaux froids se refermer sur mes poignets, ils m’avaient menottée. Mon esprit, submergé par l’horreur, se déconnecta de la réalité, j’étais partie. L’effroyable scène de la chambre de mes parents me hantait. Je revivais cette scène encore et encore. Je ne voyais plus les policiers, je n’entendais qu’un bruit de fond, je les ignorais totalement. Quoique j’avais tellement été dans le brouillard depuis mon réveil que je ne leur avais jamais vraiment prêté attention. Mon esprit se retrouva enfermé dans la chambre sanglante de mes parents, avec eux. Je sentais bien qu’on me faisait traverser le couloir du premier étage, descendre les escaliers, couper par le salon et sortir de la maison. Je m’entendais pleurer, mais je n’étais plus dans mon corps, mais à côté, témoin de cette horrible tragédie. On me fit entrer dans une voiture de police et la main d’un policier appuya le sommet de mon crâne pour me faire entrer dans le véhicule avant que la portière ne se referme sur moi.
