Majid - Félix Chabaud - E-Book

Majid E-Book

Félix Chabaud

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Beschreibung

Le jeune Majid est poète. Il entend les murmures magiques des dunes, il lit les signes mystérieux écrits par les ancêtres sur les rochers sacrés, il enchante les jours de sa tribu vouée à l’exil. Il a soif d’apprendre ce monde au-delà du désert où s’est perdu son père. Le hasard le met en marche en quête de sa famille vers la montagne des Hommes Libres juste au-dessous des étoiles. Sur sa route, des personnes remarquables l’attendent et le guident, des démons aussi qu’il lui faudra vaincre pour devenir Majid l’Homme Libre.
Ce récit, inspiré par la poésie et la force des paysages et des habitants du pays berbère, nous propose une réflexion sur la mutation d’une société traditionnelle. Majid est un témoin et un guide, nous l’accompagnons dans sa quête de la liberté d’être, au-delà des pouvoirs et des codes imposés par l’Histoire. Ce livre a reçu le prix « La ruche des mots » 2018 et a été sélectionné pour la finale 2019 du prix des médiathèques Durance Luberon Verdon Agglomération.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Félix Chabaud a découvert le Haut Atlas à l’occasion d’un chantier volontaire dans un douar de haute montagne. Depuis, il est retourné vingt fois cheminer sur les sentiers de montagne et dans le désert en compagnie de ses amis berbères et de marcheurs émerveillés par la beauté et la force du monde des « Hommes Libres ». « J’aime comprendre la vie des peuples, ce qui les rend forts au cœur de leur univers ; j’aime découvrir nos différences dont nous sommes riches, nos semblances qui nous font frères humains sur la terre vaste que l’on voudrait libre. Pour cela, il me faut marcher longtemps, patiemment, au côté des habitants des terres insolites, vivre avec eux, partager leurs joies et leurs peines. » Après Pour l’exemple dont le héros, Olivier, et son village sont détruits par la guerre de 14-18, Majid - Le chemin d’Azza est le second ouvrage de Félix Chabaud publié aux éditions Parole.

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Seitenzahl: 198

Veröffentlichungsjahr: 2020

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ISBN : 978-2-375860-64-9

© 2020, Éditions Parole

Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer

Courriel : [email protected]

Suivi commande : [email protected]

www.editions-parole.net

Tous droits réservés pour tous pays

Les prix

Ce livre a reçu le prix « La ruche des mots » 2018

et a été sélectionné pour la finale 2019 du prix des médiathèques Durance Luberon Verdon Agglomération.

Page de titre

Félix Chabaud

MajidLe chemin d’Azza

À Ilham, Perrine, Mjid, Nassouhmes amis en pays berbèreà Chantal ma compagne.

Désert

L’aube nous accorda, d’abord, l’oiseau des soifs.

Par la grâce du regard, l’étoile devint Étoile ;

Et toute chose fut belle d’avoir été chérie.

Si un jour nos secrets se perdaient ;

Il n’y aurait plus sur terre

Que le puits sans voyage,

Le sommeil, et le calme des rochers.

« Terre regardée »

Andrée Chedid

1

La première fois qu’il est venu ici sur la grande dune, Majid était avec Nourredine. Aujourd’hui, son père est très loin, au-delà du désert, au-delà même de la mer.

Majid rêve souvent de la mer ; il la voit, vaste et mouvante, hérissée de dunes d’eau qui s’emmêlent, croulent, zébrées de stries noirâtres où le visage de Nourredine se dessine, se perd, puis réapparaît, s’enfonce à nouveau, se dissout. À chaque fois, Majid crie très fort le nom du père : « Nourredine ! » puis il se réveille ; les étoiles sont là, immobiles, un milliard de petites lumières qui veillent sur le désert tout entier, sur le camp endormi. Tout va bien : le père reviendra ; Majid le sait, il est au bout de ce chemin d’étoiles.

Majid se blottit dans la vieille couverture de laine ; il sent le froid qui pique son front, ses yeux ; il touche le sable glacé de ses doigts, dessine un signe mystérieux qu’il découvrira au jour naissant. Il est bien ainsi, seul avec les étoiles, il aime leur compagnie, elles sont ses amies bienveillantes. Il leur parle doucement dans l’intimité du silence, il murmure « Igoumeden », il répète « i-gou-me-den » ; c’est le nom qu’il a donné à celle-là qui brille comme un petit bijou doré au front de l’Antilope, puis « Azza », « a-zza », secrète braise qu’il reconnaît au firmament, infime phare solitaire au-devant de la Grande Caravane. Majid a découvert Azza la nuit où Nourredine est parti vers le nord. Ses pas avaient dessiné un chemin jusqu’à l’horizon. Majid a vu se lever au-dessus des traces le petit troupeau d’étoiles qui dessine au secret du ciel le signe tifinagh1 de l’« homme libre » : deux cornes symétriques barrées par un trait vertical. Majid seul connaît le signe céleste. Il le regarde chaque nuit. Nourredine est sur le chemin d’Azza, il marche dans la vie là-bas juste sous les étoiles. Depuis qu’il est parti, combien de lunes ont éclairé la terre ?

C’est Baba Nourredine qui a appris à Majid à lire le Livre des étoiles. Ils sont venus ensemble un soir se poser au sommet de Ezahra, la « dune qui chante ». Le chemin qui les a amenés ici serpente dans le labyrinthe des regs. Baba marchait silencieusement au profond des plis de sable. Majid posait les pieds dans les traces du père. Ils avançaient vite à grandes enjambées comme s’ils suivaient les dromadaires bâtés pour un grand voyage, mais les bêtes étaient libres à cette heure où le soleil embrase l’horizon. Nourredine portait les lourdes couvertures, la gourde d’eau, Majid un petit sac plein de dattes et d’amandes sèches. Ils ont gravi la grande « dune qui chante » juste avant que le soleil se pose sur la montagne qui perce comme une dent, là-bas au bout du monde. Le jour se battait avec la nuit naissante. Partout autour, le désert se creusait de larges trous sombres, les crêtes des vagues de dunes s’embrasaient, lignes entremêlées, hachées, soudain gommées par l’ombre mouvante ; à l’est, déjà, une barre bleu sombre repoussait la lumière, le soleil n’était bientôt plus qu’une tache incandescente sur l’horizon puis une ligne étroite amincie par le poids du ciel. Alors, apparut la première étoile. Majid était debout au côté de Baba Nourredine. Ils avaient les pieds bien plantés dans le sable encore tiède. Majid sentait l’épaule du père contre sa joue. Leurs ombres confondues dessinaient un long trait sinueux sur la pente vertigineuse. Ils regardaient ensemble toute l’étendue du monde : le désert et le ciel immenses. Ils étaient deux hommes libres.

Majid se souvient. Il entend Nourredine qui dit : « regarde ! » ; le ciel se pique de millions d’étoiles ; elles apparaissent soudain, s’accumulent, s’animent, criblent la nuit maintenant opaque. En bas, perdue dans le grand lac d’ombre du désert, une petite lumière palpite, seule : le feu du camp de la famille. Majid imagine la mère qui attend au chaud de la tente de laine sombre. Il pense très fort à elle ; il veut qu’elle sache : cette nuit, il va apprendre le grand secret par la parole de Nourredine.

Amanar2, Kokayad3, Tatrit4… Nourredine lit à haute voix le Livre du Ciel. Il dessine chaque constellation sur le sable qui reflète faiblement la lumière céleste. Majid répète avec délectation les noms magiques qui lui ouvrent la porte de l’univers. Maintenant il sait : celui qui marche vers Kokayad croisera le lit du Drâa, il lui suffira alors de continuer vers Itri n’lafgr5 qui brille si intensément au-dessus de l’horizon, M’hamid apparaîtra au jour naissant. Ce signe couché à l’autre bord du ciel, c’est la Croix du Sud : « Regarde bien, Majid. Elle te donne la direction du Pays des origines. Notre histoire a commencé là-bas, de l’autre côté du désert, sur une terre vivante d’eau chantante et d’animaux fantastiques. Je suis allé quelquefois vers l’Éden avec mes frères. J’ai vu sur les parois des grottes les peintures ocre qui racontent la vie de nos ancêtres. Nous marchions pendant des semaines pour rejoindre Tombouctou. Nous faisions provision de sel, de tissus, de bijoux magnifiques. Nos cent dromadaires pliaient sous le poids de notre richesse. Nous étions respectés, nous étions vénérés même, on chantait partout dans le désert la gloire des hommes qui marchent libres sous les étoiles… »

Majid se souvient que Noureddine s’est tu soudain ; il a mis la main sur son épaule et ils sont restés immobiles l’un près de l’autre au-dessus de la terre immense et grise où palpitait la seule lumière du feu de camp. Il faisait froid, une petite brise soulevait le sable à la crête des dunes. Alors, ils entendirent le chant. Il venait du profond de la tache d’ombre, il montait en volutes comme une fumée légère vers le sommet, rebondissait en échos décalés sur les plis de la grande dune, il s’en allait en notes claires vers les étoiles. Majid et Nourredine étaient debout, immobiles ; la dune chantait pour eux et son chant coulait sur leur cœur comme une source d’eau vive.

Alors Baba dit :

– Écoute, mon fils. Je dois partir. Très loin. Pour longtemps. Dans un pays où nous ne sommes jamais allés. Nous ne sommes plus rien. Des hommes venus de la ville ont quadrillé le désert. Sur chaque ligne tracée sur leurs cartes, des soldats attendent en arme notre passage. Nous ne pouvons plus aller vers le pays de nos ancêtres. La Grande Caravane est morte. Les traces des cent dromadaires de notre clan se sont effacées dans le sable. Elles sont là-haut cette longue file d’étoiles qui court jusqu’à l’horizon. Vois : je pars sous leur chemin, je marche jusqu’au-delà du monde pour aller cueillir leur richesse. Ici, nous n’avons plus rien : dix chèvres, quatre dromadaires, une tente usée, juste assez d’argent pour aller se perdre à la ville. Je ne veux pas que tu deviennes leur serviteur, je ne veux pas que tu mendies notre vie. Je pars. Je reviendrai. Je te laisse tout ce que je sais, tout : notre Histoire, notre Livre des étoiles, les signes mystérieux de notre Langue. Je veux que tu continues à vivre ici avec Fatima, avec ta sœur Zohra. Tu veilleras sur elles.

Majid, tu garderas la mémoire des Hommes libres. Trouve ton étoile, Majid. Elle t’attend là-haut. Elle te guidera.

Ferme les yeux, mon fils, et répète après moi les mots magiques qui chassent le mal...

C’était il y a combien de lunes ?

Maintenant, Majid est seul sur la grande dune. Il vient quelquefois dormir dans le petit creux de sable où son père lui a raconté le monde. Il attend le lever du jour qui plisse la terre jusqu’à l’horizon. Il regarde alentour les repères de son univers : le camp couché comme un petit agneau noir dans l’ombre de la dune, le bouquet de tamaris où dort le chacal qui aboie dans la nuit profonde, le puits creusé au bord du lit du Drâa où convergent en étoile les traces des caravanes, les ruines ensablées du village abandonné, le mausolée solitaire où s’arrêtent les voyageurs du désert, le temps d’une prière. Plus loin, il voit les petites taches grises des casemates de soldats qui gardent la frontière. Il imagine les hommes armés assis sur une chaise à l’ombre étroite de la guérite. Ils attendent la relève dans le silence. Ils sont prisonniers de ces quatre planches qui marquent la présence de l’ennemi. Ils ne savent rien de la vie ici qu’ils ont tuée. Celui qui passe la ligne disparaît dans leurs geôles. Ils ont arraché la vie de Baba.

Majid veille sur le monde. Il guette au loin sur le chemin de la Grande Caravane. Un jour, Nourredine apparaîtra sous Azza, le signe secret dessiné par les étoiles. Majid verra un point infime sur la crête d’une dune, petit insecte qui fait sa trace, disparaît au creux des plis de sable, et puis soudain déboule sur la pente, grossit, avance à grandes enjambées vers le camp en appelant : « Majid ! Fatima ! Zohra ! » Ce sera un matin, juste sous les dernières étoiles, au moment où chantent les oiseaux près du puits dans le bosquet d’acacias. Majid le sait : son père le verra debout au sommet de la « dune qui chante ».

1 : Tifinagh : écriture berbère.

2. Amanar : Orion.

3. Kokayad : Aldébaran.

4. Tatrit : Vénus.

5. Itri n’lafgr : étoile du matin.

2

Le soleil éclaire déjà la tente de laine brune. Vite, il faut rejoindre la mère, raviver le feu sous la bouilloire, préparer le premier thé, accueillir tous ensemble ce jour nouveau. Qu’il soit béni comme chaque jour qu’il nous est donné de vivre !

Majid court dans le sable jusqu’au foyer fumant. La mère est là sur le seuil, elle regarde au loin, les yeux brillants de larmes. Elle a fait un mauvais rêve ; Nourredine est perdu dans un monde qu’elle ne peut imaginer ; elle l’appelle en silence, les mains serrées sur son cœur, elle murmure : « Nourredine ».

Majid s’en va avec le dromadaire blanc du père au long du Drâa asséché. Il prépare un grand fagot de bois d’acacia pour le foyer, rejoint le puits profond où les voyageurs font halte. Quelquefois, il rencontre ici les enfants des autres familles échouées dans les creux des ergs autour de Ezahra la « dune qui chante ». Les filles parlent très haut pour se donner courage, les garçons se défient du regard, ils gardent leur camp, veillent sur les maigres troupeaux : leurs pères leur ont confié la clé du coffre de la famille, ils sont partis vers le nord très loin derrière les montagnes bleues qui barrent l’horizon.

Majid vient chaque jour au bord du Drâa. Le lit du fleuve est aujourd’hui un désert de sable et de cailloux ; il serpente dans les terres abandonnées par les hommes. Il y avait ici des jardins soignés où la charrue faisait sa trace dans la terre meuble. L’eau courait dans les séguias6 jusqu’au pied des palmiers. Nourredine a raconté à Majid les chants des travailleurs au matin dans la campagne, les appels des chameliers à la lisière du désert, le vol des oiseaux au-dessus de l’eau nourricière. Le sable lentement a effacé les traces de la vie : il n’y a plus d’eau ici que celle du puits où convergent les bêtes et les hommes. Le fleuve s’épuise quelque part au nord de M’Hamid, privé de son eau par les grands lacs qui irriguent les projets des hommes de la ville.

Majid aime marcher sur la terre mystérieuse où ses ancêtres ont été heureux : il suit les petits murets de pierre qui affleurent du sable, cherche les tessons de jarre, les pièces de monnaie anciennes, les bijoux que le vent révèle. Il imagine Baba Nourredine et ses frères piaillant sur le chemin du jardin, sa grand-mère portant les lourds fagots d’herbe et de légumes ; il cherche dans le silence l’écho des cris de la vie disparue.

Quand le soleil est haut, il va se cacher dans les ruines de Taoudenit, le village abandonné. Il est seul au milieu de la longue rue déserte bordée par les maisons ensablées. Il avance dans la lumière aveuglante comme un voyageur qui arrive du désert. Autour de lui, les fantômes des marchands et des nomades peuplent les ruines. Le dromadaire blanc fait sa trace dans le sable jusqu’à la porte du village où pousse un vieux tamaris décharné. Là, il se couche et attend son maître.

Majid vient chaque jour se poser ici dans l’épaisseur de l’ombre de la mosquée. Il y a au sol des cahiers épars qui s’enfouissent sous le sable. Il aime les découvrir un à un et caresser les feuilles semées de signes mystérieux. Il sent l’odeur du papier qui parle de pays fabuleux où les enfants apprennent le monde dans les livres. Que sont devenus les enfants de Taoudenit ? On dirait qu’une effroyable tempête les a chassés d’un coup vers la ville. Ils se sont perdus au long des routes de bitume, ils ont laissé derrière eux leur mémoire d’encre et de papier et le souvenir de l’Éden. Lui, il sait lire le grand Livre secret du Ciel et il peut raconter les légendes de ses ancêtres. Il peut s’en aller seul sous le chemin des étoiles. Quand Nourredine reviendra, il apprendra à déchiffrer les signes sur le papier, il apprendra la vie du monde tout entière.

L’air est jaune du côté du levant. Le sable se soulève en tempête et vole au-dessus des dunes. Majid rejoint le camp à marche forcée derrière le grand dromadaire blanc lesté par sa charge de bois sec. La mère et Zorha guettent derrière le lourd rideau de feutre. On se blottit les uns contre les autres en attendant que ça passe. Le désert lèche la tente à grands coups de langue, les petits grains de sable sont tamisés par la couverture de laine ; on ferme les yeux, on respire à travers la toile du rzza7, on parle haut pour se rassurer et pour être plus fort que le hurlement de la tempête. Baba est parti depuis trop longtemps. On a besoin de sa voix calme et profonde. Il faut qu’il revienne vite, le désert est en colère.

Lalla Fatima ne supporte plus l’absence de Nourredine. Souvent elle pleure dans le silence de la nuit. Le vent du désert la rend folle. Elle part quelquefois sous le soleil en criant vers le ciel le nom de celui qu’elle aime.

Zorha dessine dans le sable l’image du père debout au côté du grand dromadaire blanc, puis elle l’efface d’un revers de sa petite main.

Où es-tu Baba ? Il y a des mois que tu es parti et tu n’as donné aucune nouvelle.

Le 4x4 des touristes vient quelquefois faire des ronds dans le sable autour de la grande Ezahra. Avec eux, il y a Mahjoub le guide nomade tout habillé de noir. Mahjoub est gentil, ses yeux brillent de malice ; il apporte toujours un petit présent pour la famille : des dattes, des gâteaux au miel cuits par sa mère. Les touristes marchent jusqu’à la tente, se prennent en photo avec la petite Zorha, ils parlent très fort, rient. On dirait qu’ils sont émerveillés par le petit camp couché au creux des dunes. Quelquefois, il y a des enfants avec les étrangers ; ils sont habillés de couleurs vives ; ils piaillent comme des oisillons et se chamaillent, ils courent derrière les chèvres. Majid se cache quand le 4x4 apparaît sur la crête de la dune ; il ne veut pas que les enfants de la ville le voient : il est pauvre, il ne parle pas leur langue. Son père est loin, quelque part dans leur pays, il trime pour sauver la famille ; il était un Roi du désert.

Majid le sait : Mahjoub le guide apportera bientôt un message de Nourredine.

6. Séguias : canaux secondaires.

7. Rzza : turban.

3

Il y a un grand silence qui enveloppe les dunes, plus un souffle d’air, aucun bruit de 4x4 dans le lointain, les oiseaux se taisent à l’ombre des buissons, les serpents se terrent sous les pierres. Majid a envie de s’envoler au-dessus du pays immobile où les Hommes Libres ont échoué leur caravane ; il veut voir au-delà des montagnes bleues, au-delà même de la terre. Il grimpe au couchant sur l’échine de la grande Ezahra la « dune qui chante ». Cette nuit, il s’en ira sur l’aile des étoiles ; il volera au-dessus du monde où erre Nourredine, il habitera son rêve, il lui murmurera les noms de ceux qui l’aiment : « Fatima, Zohra, Majid… »

Majid regarde les campements blottis au pied de la grande dune, petites taches noires étalées de loin en loin à l’abri des bosquets de tamaris. Celui des Aït Issou a disparu. Ils sont sans doute loin sur le chemin de la ville. À leur place, il n’y a déjà plus que quelques tessons de poteries brisées, des poils de chèvre accrochés aux buissons, des rêves enfouis dans la mémoire des pierres. Chaque lune nouvelle éclaire un départ, une absence éternelle. Autour d’Ezahra, le collier des camps des Hommes libres perd une à une ses perles.

Majid chante pour se donner courage. Il a fait son nid juste sous le sommet, au creux de la dune ; de là, il voit jusqu’au bout du monde. Il attend les étoiles. Elles arrivent par millions, piquent le ciel de leur petite lumière complice. Majid les reconnaît, les appelle par leur nom, répète le Grand Livre déchiffré par le maître des étoiles, Baba Nourredine. Un jour, Majid viendra ici avec son fils et lui révélera le secret.

Cette nuit est la plus belle ; elles sont maintenant des milliards et dessinent le bestiaire fantastique. Majid ne sent pas le froid, son esprit est tout entier là-haut, au-dessus de la terre ; il vogue parmi les étoiles ; Ezahra chante, elle l’accompagne sur le chemin de la Grande Caravane, sur la trace de Nourredine.

Le sommeil tout d’un coup le couche dans le nid de sable, et l’envahit ce rêve lancinant de mer et de tempête où s’efface le visage du père. Majid se réveille, il crie vers le ciel : « Nourredine ! ». Ezahra ne chante plus. Une grande tache noire efface une à une les étoiles ; Azza, le signe secret, a disparu, le chemin magique de la Grande Caravane se perd dans le vide ; Majid a compris : Nourredine est perdu.

Majid a peur, il est seul sous le ciel immense et nu.

Il sait tout ce qui va arriver maintenant, il a appris à lire les signes :

Le soleil va éclairer la lisière des dunes puis elles vont se strier et se creuser comme les vagues d’une tempête. Un petit point se dessinera sur l’horizon et fera son sillage de traces jusqu’à la tente de Fatima. Majid reconnaîtra l’ami Mahjoub, le messager tout habillé de noir. Alors, il entendra le cri de la mère, le cri terrible de Fatima, la femme de Nourredine.

Majid dévale la pente d’Ezahra vers le camp. Il faut qu’il arrive avant Mahjoub ! Il regardera Fatima et Zorha avec les yeux de Nourredine, il leur parlera avec sa voix. Alors, le messager dira les mots fatidiques.

4

L’homme noir est assis près du foyer où chauffe la théière ; Majid prépare le thé qu’il fait couler comme un long filet d’or dans le verre ; la mère est debout à quelques pas dans l’épaisseur de l’ombre de l’auvent. Il faut d’abord que le silence les unisse ; ils le savent, les mots vont déchirer leur âme.

Lalla Fatima regarde les flammes qui dansent ; elle connaît le chemin que le messager a fait à pieds dans le sable pour venir jusqu’au camp, il a marché trois jours sous le soleil et les étoiles pour retarder ce moment, il aurait pu foncer à travers les dunes avec le 4x4 ; elle pense au mauvais rêve qui la hante, elle sent ses jambes qui défaillent, elle se couvre la bouche pour ne pas crier.

Majid est assis en tailleur en face de Mahjoub ; il s’applique à préparer le thé, le goûte, verse le verre trois fois dans la théière jusqu’à ce qu’il soit doux ; il y aura assez d’amertume par la parole de l’homme noir.

Le messager écoute le désert. Il attend le signe.

Le soleil jette de l’or sur le feu, sur le thé qui tremble dans le verre de Fatima ; un oiseau silencieux trace son ombre sur le camp ; une brise légère caresse la tente : c’est le moment.

– Nourredine est mort.

L’homme noir a murmuré et la vie d’un coup bascule. La mère ouvre la bouche, un cri terrible vient du profond de son âme, ses mains frappent sa poitrine, son corps oscille vers le sable. Ils se serrent tous les trois pour ne pas tomber – Fatima, Zohra et Majid, comme un seul corps qui piétine le sable – ils soufflent le nom du père, du mari, Nourredine.

Le ciel maintenant désormais sera nu, les étoiles de Nourredine se sont éteintes ; le père dérive dans le vide au-delà du visible. Majid ne le verra plus au soleil naissant, petit trait noir au sommet de la dune qui se dessine et s’efface au rythme de la prière ; les jours ne seront plus ouverts par son chant. Au creux de la tente, une tache d’ombre marquera sa place sur le tapis près du mât, ses yeux brillants et sa voix chaude ne feront plus lumière. Il s’en est allé celui qui donnait la force, montrait la direction, habillait d’amour les jours et les nuits. Il n’est plus. Il ne sera plus.

Le désert d’un coup est vide. Une infinie solitude étreint le petit camp échoué au pied de la grande dune. Ezahra hurle soudain, un vent furieux soulève le sable, la tente bat comme un drapeau noir sur le ciel aveugle.

– Un homme de Tamnougalte est venu à M’hamid apporter la nouvelle. Il avait embarqué avec Nourredine près de Céuta. Le bateau est parti au milieu de la nuit pour rejoindre la côte espagnole. La mer était forte et la petite embarcation trop chargée. Une vague terrible l’a brisée et elle a sombré. Dix hommes se sont accrochés aux débris dans la tempête. Ils ont appelé toute la nuit. Au matin, un pêcheur de Tanger les a repérés, ils étaient épuisés et prêts à couler. Nourredine a disparu.

Il savait que cette nuit serait la dernière. La veille, il a confié à l’homme de Tamnougalte ce bijou pour toi, Fatima, et cette amulette ancienne pour protéger ses enfants. Il lui a demandé de te dire, Majid, que tu devais maintenant apprendre à lire les livres.

Mahjoub se tait.