Maloya - Anielle Hoarau - E-Book

Maloya E-Book

Anielle Hoarau

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Beschreibung

...plus il pénétrait en son cœur, plus il la trouvait attirante. Il voulait tout savoir sur elle : son passé, ses coutumes...

Nous sommes en 1970, à l'île de La Réunion, aux prémices des transformations d'une société qui lutte pour conserver son identité aux facettes multiples. Le maloya, symbole d'un l'héritage culturel qui remonte au temps des esclaves, est interdit par les autorités. Sur fond d'opposition politique qui oppose le puissant député Michel Debré à Paul Vergès, le défenseur de l'identité créole, les affrontements au cœur d'une famille prise dans l'écheveau des idées préconçues qui dominent dans ce contexte post-colonial...
Anielle Hoarau magnifie l'île de la Réunion, dont elle est originaire, par ses descriptions poétiques. Ce roman est un rayon de soleil au cœur de l'hiver...

Ce roman, aux accents créoles, éclabousse de soleil, gronde comme un ouragan et chante et danse aux rythmes du Maloya.

EXTRAIT

De l’autre côté du Cap Bernard, à la Possession, dans la maison des Villemont, une radio diffusait la voix d’Alexis, suivie de la musique séga ; « Les écoles restent fermées... L’antenne tient le coup malgré quelques parasites et quelques fritures, nous pouvons encore émettre sur les ondes, c’est une chance de pouvoir rester ensemble à l’abri des bourrasques… Et maintenant un séga du malgache Henri Ratsimbazafy, reprise de Pierre Roselli « Le Lamba blanc ! … Ah oui vraiment tu es jolie avec ton lamba blanc… ».
Assise sur le canapé en rotin, Mimose, une jeune fille de couleur de 19 ans, essayait de se concentrer sur sa broderie de Cilaos. Elle entendait la radio sans l’écouter, l’esprit ailleurs. Elle tirait et repiquait machinalement l’aiguille dans le tissu. Soudain, elle poussa un petit cri, elle venait de se piquer l’index. À la vue de la perle de sang, elle posa la broderie sur ses genoux et suça son doigt de façon distraite.
La radio continuait à répandre sa musique séga.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Anielle Hoarau est réalisatrice de courts métrages. Maloya est né d'un scénario destiné à une adaptation cinématographique. Le temps d'en faire un film, elle en a fait tout un roman.

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Seitenzahl: 394

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Novembre 2016

ISBN : 979-10-95999-16-4

Editions Les Lettres Mouchetées

91 rue Germain Bikouma

Pointe-Noire – Congo

[email protected]

www.leslettresmouchetees.com

 

Anielle Hoarau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MALOYA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Lettres Mouchetées

 

 

Chapitre 1

Ile de la Réunion, 1970

 

 

 

 

Alexis Texier se dirigeait vers la station de radio O.R.T.F (Office de Radiodiffusion Télévision Française), au Barachois à Saint-Denis, installée dans une ancienne caserne d’artillerie, laquelle avait appartenu à la Compagnie des Indes.

Aux dernières nouvelles, le cyclone Irénée continuait sa course folle, frôlant l’ouest de l’île à quatre-vingt-dix kilomètres de ses côtes. Dans le nord, les vents mollissaient, les pluies tombaient moins torrentielles, mais l’alerte rouge et le plan Orsec étaient toujours en vigueur. Irénée avait semé la désolation sur la partie septentrionale de l’île. Les routes étaient impraticables. Des arbres avaient perdu leurs branches, des palmiers s’étaient courbés, fatigués de lutter. Des tapis de feuilles jonchaient les sols inondés, les toits des maisons étaient arrachés, des tôles et des morceaux de bois traînaient dans les flaques d’eau boueuse. La capitale, comme en tout lieu de l’île, offrait une vision effrayante. Seuls les pompiers, la police, les journalistes, les agents du réseau électrique étaient dehors, affairés à soigner l’île.

La veille, Alexis avait dormi chez un copain, rue Juliette Dodu, à deux pas de la régie, puisqu’il ne pouvait regagner la maison de son père, située dans un quartier éloigné du centre-ville.

Malgré sa précipitation à franchir la courte distance qui le séparait du studio, il arriva trempé. Mais cela lui était bien égal d’affronter les bourrasques tellement il aimait son métier d’animateur dans la seule et unique station radio de l’île. Son antenne, placée sur le chef-lieu, ne permettait pas toujours aux ondes d’être parfaitement perceptibles à tous les auditeurs, mais malgré tout, son émission ouvrait les voies de l’échange et de l’information et maintenait le lien social dans les endroits isolés. Ainsi, tout avait été déployé pour réparer l’antenne le plus rapidement possible.

À l’entrée du local, une grande pancarte présentait les vœux traditionnels du Nouvel An en lettres majuscules :

« L’O.R.T.F VOUS SOUHAITE UNE BONNE ANNÉE 1970 »

Alexis leva les yeux sur l’écriteau. Il était impossible à quiconque de l’éviter. Il jeta un coup d’œil à sa montre, il était en avance. Son émission était prévue à 14 heures, ce qui lui permettrait d’écouter Marie, la speakerine zoreil1 qui assurait un programme de musique classique avant lui. Il était heureux de vivre cette expérience avec l’espoir de travailler un jour au sein d’une grande radio en métropole.

Trois mois auparavant, il s’était présenté devant le directeur de l’Office de Radiodiffusion métropolitain de la Charente-Maritime, Vincent, au regard suspicieux. Avec beaucoup d’insistance, Alexis avait fini par obtenir son poste à l’essai. Vincent avait accepté de l’engager parce qu’il venait de métropole comme lui, et qu’il maîtrisait parfaitement la langue de Molière.

Le jeune homme s’était installé dans la maison de fonction attribuée par l’Éducation Nationale à son père, en sa qualité de proviseur au lycée Leconte de L’Isle, depuis la rentrée scolaire du mois d’août.

Très vite, Alexis fut charmé par l’île. Il alla à la découverte de ses paysages, l’arpentant « du battant des lames aux sommets des montagnes ».

Plus il pénétrait en son cœur, plus il la trouvait attirante. Il voulait tout savoir d’elle ; son passé, ses coutumes, pour la raconter sur les ondes. Féru d’Histoire, il connaissait celle de France mais peu celle des anciennes colonies. Depuis son arrivée, il dévorait les manuscrits des Archives Réunionnaises et découvrait cette part insulaire de l’Histoire de la France. Il s’étonnait que ce morceau de terre du bout du monde, si éloigné de l’hexagone, soit un département, au même titre que sa Bretagne natale. Il s’extasiait d’être ici sous l’égide du même Président de la République, dans ce territoire bordé de sable blond, de lagons, de palmiers, de cocotiers, et d’anses, comme dans les films de corsaires. Une autre France sur laquelle vivaient des gens merveilleux, calmes et sereins, des gens sans histoire.

Il se lia à de jeunes réunionnais de son âge : Didier, Marc, Perrine, Delcy et d’autres encore. Ses nouveaux amis jouaient de la musique ensemble, c’était leur passe-temps favori. Ces jeunes étaient de toutes origines ; asiatiques, indiennes, africaines, européennes. Au regard d’Alexis, le métissage de toutes ces provenances représentait la particularité la plus surprenante de cette île. Dans une même famille, on découvrait les nuances extrêmes de couleur de peau ou de texture de cheveux. Au sein d’une même fratrie, un enfant pouvait être de type européen aux cheveux clairs alors qu’un autre avait le type négroïde, ou encore asiatique. Les diverses religions pratiquées dans l’île n’engendraient aucune animosité.

La pluie cinglait la vitre du studio. Il était presque 14 heures. Alexis alla rejoindre sa place en régie. Marie était en train de ranger ses dossiers tout en saluant son auditoire. Le lac des cygnes de Tchaïkovski couvrait leur rotation. L’œuvre musicale se poursuivait, dramatique et théâtrale. Alexis prit ses aises, s’affalant dans son fauteuil. Sa sacoche sur les genoux, il l’ouvrit pour en retirer le planning de son émission ; il remarqua alors au fond de son sac, la bande d’enregistrement du maloya qu’il traînait avec lui depuis quelques jours. Il avait oublié de l’écouter avant de la rendre à Didier. Alexis lança un séga pour chauffer l’ambiance. Il baissait le son par intermittence pour faire des annonces : « Nous sommes toujours en alerte cyclonique avec un vent soufflant à 120 km/h et une précipitation exceptionnelle de mille cent soixante-dix millimètres en douze heures... »

 

De l’autre côté du Cap Bernard, à la Possession, dans la maison des Villemont, une radio diffusait la voix d’Alexis, suivie de la musique séga ; « Les écoles restent fermées... L’antenne tient le coup malgré quelques parasites et quelques fritures, nous pouvons encore émettre sur les ondes, c’est une chance de pouvoir rester ensemble à l’abri des bourrasques…Et maintenant un séga du malgache Henri Ratsimbazafy, reprise de Pierre Roselli « Le Lamba blanc ! …Ah oui vraiment tu es jolie avec ton lamba blanc… ».

Assise sur le canapé en rotin, Mimose, une jeune fille de couleur de 19 ans, essayait de se concentrer sur sa broderie de Cilaos. Elle entendait la radio sans l’écouter, l’esprit ailleurs. Elle tirait et repiquait machinalement l’aiguille dans le tissu. Soudain, elle poussa un petit cri, elle venait de se piquer l’index. À la vue de la perle de sang, elle posa la broderie sur ses genoux et suça son doigt de façon distraite.

La radio continuait à répandre sa musique séga.

À l’étage au-dessus, Gemma Bénard, qu'on appelait Gemme, était anxieuse et impatiente. Elle préparait les chambres, aidée de Suzie, en attendant le retour des siens. Elle venait d’apprendre que Raphaël Rivière, son époux, surnommé Phaël, avait bien récupéré leur fille Tessa et sa petite-fille Anélie à l’aéroport mais qu’ils restaient à Sainte-Marie jusqu’à l’éclaircie.

C’était un grand jour. Clarisse, la nénène2 de couleur était venue avec sa fille, Coralie, en renfort. Du même âge que Mimose, Coralie, vêtue d'un tablier blanc, descendait au salon. Elle aimait venir aider sa mère dans la maison des Villemont, parce qu’elle y retrouvait Mimose, son amie d’enfance. Elle l’enviait de vivre dans l’une des dernières demeures des premiers colons de l’île. Elle avait entendu des récits fabuleux sur ces lieux qui la faisaient rêver. Bien que grand-père Phaël ne portait pas le nom associé à la bâtisse, les gens aux alentours avaient gardé l’habitude d’appeler le domaine : La Maison des Villemont.

Coralie entra dans le salon, un plateau de verres à la main. Au bruit de ses pas, Mimose laissa tomber sa broderie pour se tourner vers son amie. Coralie jeta un regard furtif vers l’entrée avant de se diriger vers Mimose. L’une face à l’autre, elles se fixaient avec gravité. Coralie lança un dernier coup d’œil vers le hall avant de tirer de dessous son plateau le journal de l’île, Témoignages pour le tendre promptement à Mimose et s’en retourner aussi vite pour la laisser à sa lecture.

Témoignages était le journal engagé de mouvance communiste, fondé en 1944. À la fin de la deuxième guerre mondiale, l’émergence de la guerre froide déclenchée entre les deux grandes nations, l’Amérique et l’URSS, allait se transformer en affrontement idéologique. Chacun voulait exporter son modèle de vérité et percevait l’autre comme le mal absolu. Alors que la France tentait de maintenirles restes de son empire colonial en Indochine, dernier gage de sa suprématie, l’URSS et les États-Unis soutenaient, chacun de leur côté, les mouvements d’émancipation des peuples colonisés, cherchant àatteindre l’autrepar pays et par guerres interposés. Chaque superpuissance s’affirmait tutélaire et pacifique mais divisait la planète en deux blocs où se rangeaient les coalisés. Partout dans le monde régnait un état de tension. La guerre froide prenait toutes les formes possibles de dissension : espionnage, propagande, actions secrètes, rivalités dans la conquête de l’espace, concurrences technologiques, jusque dans les stades, au cœur des compétitions sportives. Il fallait faire mieux et plus vite que l’ennemi. Il en allait de même à la Réunion, où les luttes idéologiques vinrent occuper le paysage politique réunionnais.

L’île était partagée en deux camps opposés. D’un côté, la droite conservatrice, appuyée par les nantis réunionnais et l’église, et de l’autre, les communistes.

À la tête de ces deux camps, deux hommes ; Michel Debré, ancien Premier ministre du Général de Gaulle, père de la Constitution de 1958, et Paul Vergès, fils de Raymond Vergès, fondateur de Témoignages et initiateur de la loi de la départementalisation et de la mutation des quatre vieilles colonies en départements d’Outre-mer.

Le passage au statut de département avait eu pour but, sous l’inspiration de ses instigateurs, de combattre la misère qui régnait dans l’île et d’abolir le régime colonial qui entretenait cette pauvreté. Le changement vers une égalité sociale espéré sur le même mode qu’en Métropole, non seulement ne s’était pas manifesté, mais la départementalisation avait conduit à l’assimilation et au rejet de l’identité créole.

Devenu à 31 ans l’un des plus jeunes députés, Paul Vergès avait repris le flambeau à la direction du journal. Après le décès de son père, il avait conduit la liste des municipales et fondé le Parti Communiste réunionnais, dénonçant les injustices, soutenant le « parler créole », défendant l’héritage culturel des humbles et des effacés qui reconnurent en cet homme simple et proche d’eux, leur leader. Ses partisansétaient les descendants des esclaves qui  jadis criaient et épanchaient leurs souffrances à travers le maloya. Il n’y avait pas meilleur symbole que le maloya, associé à l’image de l’oppression et de la résistance d’un peuple qui refusait de taire son identité.

Paul Vergès s’était emparé du pouvoir que représentait le maloya, de sa force perdurable et clandestine, envers et contre tous ceux qui lui avaient été hostiles pendant des générations. À Paris, à l’Assemblée Nationale, il avait revendiqué le respect de l’identité réunionnaise constituée de communautés de culture et de religion distinctes. Il avait aussi insisté sur l’avènement de la départementalisation qui n’avait profité qu’à une infime partie de la population et déploré l’absence de considération pour cette île localisée dans une zone géographique et géopolitique particulière. Face à une opposition sourde à ses revendications, il préconisait pour l’île un statut d’autonomie articulé dans un cadre français.

Dans ce climat de guerre froide, la réponse du pouvoir en place, représenté par le préfet Jean Perreau-Pradier, ne s’était pas fait attendre face à l’audace du chef de file du parti communiste réunionnais qui défiait l’autorité établie et qui de surcroît, semblait rassembler de plus en plus d’électeurs. Pour contrer cet homme qui ralliait à sa cause les mécontents, il fallait une forte carrure. Aussi, l’avion qui atterrit à l’aéroport de Gillot apporta la riposte d’un candidat de haute stature : Michel Debré. Son élection en tant que député de l’île avait pour but de sauver ce qui restait de l’héritage de l’œuvre coloniale française, de combattre fermement l’idéologie communiste et d’imposer sa vision jacobine aux différentes communautés. Ce dernier n’allait pas lésiner sur les moyens pour combattre ses adversaires. La chasse aux sorcières était ouverte, les pièges mis en place, ainsi qu’une surveillance étroite des opposants par les R.G. (Renseignements Généraux). Une ordonnance assignait à l’exil les ennemis du pouvoir.

 

Comme chaque semaine, Clarisse devait changer les plaids et les coussins du salon. Mimose, trop absorbée par sa lecture, ne l’avait pas entendue venir. À la vue du journal, Clarisse, furieuse, bondit et le lui arracha des mains.

— Ou na rien d’mieux pou lire ? (Tu n’as rien de mieux à lire ?)

Sans attendre de réponse, elle jeta le journal dans son panier et le recouvrit d’un linge. Puis elle s’affaira à changer les housses des coussins alors que Mimose exaspérée se contentait de souffler.

— Et ne souffle pas ! Ek Gemme faitpourou, ou devrais

avoir honte ! (Et ne souffle pas ! Avec ce que Gemme faitpourtoi, tu devrais avoir honte !)

Mimose savait qu’il était inutile de riposter puisque de toute façon Clarisse aurait le dernier mot. On lui avait appris à ne jamais répondre aux grandes personnes, on se devait de leur laisser croire qu’elles avaient toujours raison. Au fond d’elle-même, Mimose pensait que Clarisse était vraiment stupide pour imaginer qu’elle puisse oublier, ne serait-ce qu’une seconde, ce que Gemme avait fait pour elle. Des souvenirs douloureuxliés à son arrivée dans la maison la submergèrent, au moment même où la voix d’Alexis propageait sa diffusion radiophonique : « Tout déplacement inutile est à éviter. La route à corniche est inaccessible.La route de la Montagne reste la seule voie praticable à emprunter qu'en cas de grande nécessité. Et maintenant une musique séga… »

Clarisse quitta la pièce. Pour contenir sa rage, Mimose se dirigea vers la porte-fenêtre ouvrant sous la varangue. Elle aurait voulu avoir l’âge de partir sans regarder derrière elle, abandonner ce jardin fleuri imbibé d’eau. À travers la vitre, elle revoyait jouer la petite fille qu’elle était au temps de l’insouciance. Elle scrutait l’horizon à la recherche d’une échappatoire, mais devant elle, il n’y avait que l’océan. Il l’encerclait de gris, il enténébrait ses jours, soulevant les flots de larmes qui baignaient ses joues et faisaient couler le noir de son rimmel. Elle était naufragée sur cette île, abandonnée dans la tourmente, battue par les vents. Elle en voulait au ciel de lui avoir tout pris ; sa mère, son père et de ne lui avoir rien laissé, que le noir de sa peau et le crépus de ses cheveux. Une fatalité, le noir !

« Certainement pas ! », prononça-t-elle tout bas. Il y avait bien un moyen de sortir de cette impasse, d’échapper aux règles établies par les blancs. Elle en avait fait le serment, un jour viendrait où elle ferait voler en éclat les chaînes et les boulets de ses pas, alors nul ne déciderait de sa vie. Mais aujourd’hui, elle pouvait être en colère ou se sentir humiliée, qu’importe, aujourd’hui personne ne se souciait de ses sentiments. Tous étaient trop occupés par le grand chambardement occasionné par le retour de Tessa et d’Anélie. Un évènement qu’elle avait redouté durant ces dix dernières années. Une menace qui se rapprochait…

 

 

Mimose

 

« Mimose Sery, tu es encore trop jeune ! »

C’est ce que me répétaient sans cesse Gemme et Suzie. Quelques fois, elles avaient raison. J’étais trop jeune pour comprendre les histoires lontan que ma mère me racontait dans le but de me transmettre ma généalogie dont elle était si fière, fière d’être si proche de Gemme, fière d’être assimilable aux blancs. Mais en grandissant, le récit de la vie de cette aïeule esclave est devenu pour moi de plus en plus compréhensible. Un jour, j’ai fait le lien. Elle était mon ancêtre en 1760 et elle travaillait ici sur les terres des Villemont. Un peu plus tard, j’ai découvert qu’elle en avait été chassée. Cette révélation a déclenché en moi un sentiment de rage, de dégoût et d’humiliation. Alors j’ai pris en horreur cette maison et tous les êtres qui l’occupent. Pourtant, c’est ici que je vis depuis dix ans. Où irais-je ? Je n’ai que 19 ans. Ma'am - c’est ainsi que j’appelais Gemme - m'a recueillie, elle était proche de ma mère qui n'est plus. Ma’am me racontait que des enfants souffraient de malnutrition et qu’elles s’occupaient toutes deux de les nourrir, de les soigner, avant la départementalisation. Je m’appelle Mimose Séry. Ma mère me manque terriblement et cela me rend souvent irascible. En moi souffle le vent de la révolte, mais quand Ma’am me parle, je me calme. Comme elle le dit si bien pour me rassurer : « Moi non plus je ne suis pas une Villemont, mais une Bénard et Phaël porte le nom de Rivière. Nul n’est maître de son destin, sache que nous ne faisons que passer sur cette terre, seul le domaine perdure…”

Oui, je suis une Séry. Ma’am peut prôner la tolérance, mais dans le soir qui décline trop vite, je ressens la présence de mon aïeule et de ma mère, alors mon chagrin revient. J’ai du mal à trouver l’équilibre, j’ai la fougue de la jeunesse et je possède en moi la dualité des sentiments, un conflit entre la haine et l’amour, entre le blanc et le noir. Pourtant, j'aime discuter de tous les sujets avec Ma'am car elle est indulgente et bienveillante, même si nous ne sommes pas en accord sur bien des points.Ma'am a cru en la départementalisation, elle y croit encore, sans réaliser qu'une dictature s'est installée sous l’égide de ce Michel Debré. Elle manque d'informations sur ce qui l'entoure. La francisation est pour elle un processus logique, sa peau est blanche, ses origines sont de la métropole, elle ne pense pas que les nôtres sont africaines et qu’on gomme peu à peu l'identité de nos ancêtres. Elle ne voit que l’image d’une France qui apporte le progrès technique, la médecine, le développement économique, sans se rendre compte que ce gouvernement façonne et aseptise nos cerveaux. C’est le peuple noir, une fois de plus, qu’on maltraite. On poursuit, comme par le passé, sa déshumanisation,sa dépersonnalisation. La négritude est un fait, une culture, et c’est cette culture que l’on rejette, alors qu’elle est celle de ces hommes érudits et brillants, partisans des valeurs culturelles de l’Afrique noire, Aimé Césaire, Birago Diop, et bien d’autres encore… Quand je lis Négritude ethumanisme de Léopold Sédar Senghor, j’adhère au courant littéraire et politique de mes maîtres à penser. Ils réveillent en moi la force et la détermination d’imposer nos valeurs à l’égal de celles de tous les îliens.

Bien que je vive dans le confort auprès de Ma’am et de Phaël, je ne possède rien, seulement mes opinions. Au sein de cette société, les mains vides et les pieds nus, les créoles sont laissés pour compte. Je n'accepte pas l’arrivée massive des fonctionnaires métropolitains surévalués qui détiennent - au détriment des réunionnais sous-estimés - tous les postes clés de l’administration française. Je m’obstine à lutter contre l’amnésie collective et contre les dénégations des institutions qui cautionnent encore de nos jours, l’exploitation de l’homme par l’homme, du faible sous le joug du plus fort, du réunionnais sous la domination des zoreils. L’île est sous contrôle.

Je revendique le droit à la différence ainsi que le respect de l’identité propre des communautés. Je combats l'uniformisation et la francisation. Je persiste dans l'ombre, à m’opposer au colonialisme et à tout mouvement qui perpétue cette idéologie. Comme mon camarade Didier, je suis marquée au fer rouge par la douleur des miens et au feu de sa réminiscence, je m’acharne à démontrer que la traite et l’esclavage des êtres humains sont une atteinte aux droits de l’homme et un crime contre l'humanité que nos gouvernants scotomisent.

Mon engagement est conforme à ma ténacité. Comme nos devanciers, je perpétue la culture du moringue et celle du maloya comme symboles de l’esclavage. Je suis gardienne de la mémoire des stigmates de l'asservissement qui me révoltent et me poussent à exiger de l’Etat la reconnaissance de ses crimes.

J’appartiens à cette nouvelle génération de jeunes qui cherche à transformer le monde au cœur d’une guerre froide réduite à la dimension d’une île où règne la même atmosphère étrange d’appréhension et de peur qu’entre les deux grandes puissances du monde. J’ai choisi mon camp, celui de Paul Vergès, Chef du PCR, notre Parti Communiste Réunionnais, pour un monde plus juste. Pour l'instant, ma liberté est seulement dans ma tête, une résistance acharnée, réfrénée parl’histoire qui se répète sur le lieu même où mon aïeule fut chassée. J’endure à mon tour l’exclusion qui provoque en moi la rage, le dégout et l’humiliation.

Coralie était revenue au salon tandis que Mimose continuait à sonder l’horizon pour ne pas montrer ses yeux rougis. Coralie avait bien compris que le temps était aux sanglots. Pour le ciel, elle ne pouvait rien, mais pour son amie, elle devait y remédier. Elle était si attachée à Mimose que sa tristesse devenait la sienne, elle était prête à tout pour l’atténuer.

La radio jouait toujours son séga. Coralie tapota l’épaule de Mimose. Elle grimaça, loucha… Elle était si surprenante que Mimose, bien qu’habituée à ses pitreries, ne put se retenir d’éclater de rire en essuyant ses larmes.

— Inkiet pa ou ! Tou va byin pasé !(Ne t’inquiète pas ! Tu verras, ça va bien se passer !) dit Coralie.

Mimose hocha la tête pour rassurer son amie, elle lui devait bien ça. Coralie avait toujours partagé ses joieset ses peines et s’était même ralliée à toutes ses opinions.

À grandes enjambées, Coralie se précipita vers l’entrée pour s’assurer que personne ne venait,puis revint saisir les épaules de Mimose au moment où la radio diffusait un séga au rythme si entraînant qu’il aurait fait danser un unijambiste. Tiraillée, Mimose avait du mal à lutter, elle ne pouvait faire autrement que de suivre les pas de danse, Coralie lui tenait fermement les mains. Malgré son amertume, elle abandonna toute résistance pour se laisser emporter au rythme de la musique, dans le tempo léger de l’insouciance. Ensemble, elles se mirent à tournoyer au milieu du salon.

Dans la chambre du haut, Clarisse finissait de faire le lit pendant que Suzie aidait Gemme à ranger l’armoire.

Suzie et son mari Lucien étaient les descendants d’une longue lignée d’hommes et de femmes qui travaillaient jadis sur la propriété des Villemont. Leur maison avoisinante appartenait à Gemme et Phaël. Lucien était employé au jardin tandis que Suzie s’occupait du ménage, des courses et de la cuisine. Elle était aussi une confidente pour Gemme. Enfant, elle avait partagé les jeux de Tessa.

Toute la maison attendait avec joie le retour d’Anélie. Cela se voyait d’ailleurs sur le visage souriant de Suzie quand elle s’adressa à Gemme :

— Plus que quelques heures et elle sera là !

Mais Gemme était tourmentée depuis quelquesjours, et continuait de l’être ce matin.

— Je n’ai pas de chance ! Je n’ai qu’une petitefilleet je dois me battre pour la voir ! Et c’est Mimose qui vit dans sa maison…

Suzie réalisa soudain qu’elle avait oublié Mimose.

— Justement. Comment vas-tu faire pourMimose ?

Gemme semblait dépassée par la question.

— Cela fait onze ans que Tessa prétend que sontravail l’absorbe, au point qu’il lui était impossible de voyager. Si bien que je pensais qu’elle allait laisser Anélie revenir seule, surtout à 18 ans…

— Tu connais ta fille, elle veut tout maîtriserautour d’elle. Surtout la vie d’Anélie !

— Que faire pour qu’Anélie reste définitivementavec nous ? Elle ne connaît rien d’ici.

— Je ne veux pas t’enlever tes espoirs, maisTessa ne laissera jamais sa fille vivre ici ! C’est la raison pour laquelle elle l’accompagne.

— Pierre avait pensé à cette histoired’indivision. Tessa doit rencontrer Maxime pour régler leur héritage. Si Phaël et moi venaient à l’accompagner pour visiter les terrains de l’îlet à Corde, les filles resteraient avec toi.

Suzie répliqua :

— Mais Tessa ne voudra jamais quitter Anéliedes yeux !

— Oui, mais c’est la seule occasion pourqu’Anélie découvre ses racines et qu’elle ait envie de revenir. Tessa a confiance en toi.

Suzie demanda, désolée :

— Tu as prévenu Mimose ?

— Non, je ne veux pas l’inquiéter davantage. Ilvaut mieux qu’elle aille chez toi, jusqu’au départ de Tessa.

— Pauvre Mimose, encore une situation qu’elle va mal vivre !

— Nous n’avons pas le choix !

Gemme, ennuyée, laissa planer quelquessecondes de silence, avant de laisser échapper son plus cher souhait.

— Si Anélie pouvait ne plus jamais repartir !

Elle sedirigea vers la fenêtre pour observer les dégâts d’Irénée. Elle vit le tapis de fleurs rouges sous le flamboyant, le rouge de la passion, mais aussi le rouge de la colère qu’elle essayait de modérer contre sa fille. Elle revint près du chevet et resta un moment à regarder la photo de sa petite fille à l’âge de 6 ans, la seule photo qu’elle possédait. Elle s’était si souvent demandé quelle jolie jeune fille était devenue Anélie. Mais pendant qu’elle se posait toutes ces questions, le temps avait passé, inconstant, sans sa fille et sa petite-fille. Le temps lui avait semblé si long depuis l’année de leur départ, mais sa lenteur n’était que le reflet de son mal-être, car aucune horloge ne s’était arrêtée, ni n’avait ralenti sa course. Elle s’était consacrée avec ardeur à sa Fondation afin d’éviter de penser à cette rupture brutale qui lui avait brisé le cœur. Tessa, égoïste, était partie avec Anélie ; Phaël s’était retranché dans un mutisme qui l’avait fait vieillir de dix ans en quelques semaines. Deux ans après, le décès de la mère de Mimose vint leur apporter un chagrin supplémentaire, laissant orpheline cette petite fille du même âge qu’Anélie. Gemme n’avait pu se résoudre à l’abandonner à l’orphelinat, d’autant plus qu’elle avait promis à sa mère de veiller sur son enfant. Tous de concert décidèrent d’accueillir et de prendre soin de Mimose. Suzie et Lucien qui n’avaient pas d’enfant se firent une joie de sa venue qui allait atténuer l’immense chagrin d’être sans nouvelles d’Anélie.

Mais aujourd’hui, sous la pluie incessante, dans la maison des Villemont, on attendait impatiemment le retour de la petite fille de la photo.

 

Dans le studio de la radio, pendant que le microsillon continuait à tourner sur la platine tourne-disque, Alexis fut pris d’une envie soudaine d’écouter la bande magnétique de Didier où nul titre n’était noté. La bande à la main, il se dirigea vers le local technique de l’autre côté de la vitre pour la remettre au technicien. Ce dernier l’installa sur l’appareil. La musique séga jouait toujours pendant qu’Alexis regagnait sa place en régie ; il fit signe au technicien de lancer la bande de Didier. Le son du maloya envahit le studio… C’était la première fois qu’Alexis écoutait du maloya. L’accent du chanteur rendait les paroles en créole encore plus difficiles à la compréhension d’un zoreil. Néanmoins, emporté par le rythme langoureux, il se mit à remuer sur sa chaise tout en commentant avec enthousiasme : « Et maintenant pour mettre du soleil sur notre belle île, un air de maloya !... Allez maloya ! Roulé ! .... »

 

Dans la maison des Villemont, la voix d’Alexis n’était audible qu’entre deux vagues de parasites. Le temps de friture se prolongeait, les radios marchaient mal par temps cyclonique, aussi le passage de la musique maloya couvrant celle du séga surprit Mimose et Coralie alors qu’elles dansaient enlacées. Toutes deux stupéfaites s’arrêtèrent pour fixer le poste, l’espace d’une seconde. Puis, emportées sous l’impulsion irrépressible de la musique, elles se remirent à danser. Leurs visages s’illuminèrent, leurs doigts claquèrent, leurs mains s’offrirent au ciel, leurs hanches ondulèrent, transportées hors du temps, loin d'elles-mêmes, comme envoûtées, exaltées, sous l’influence du mouvement lent et lascif du maloya. Leurs corps se courbèrent sous la douleur, se révoltèrent sous la colère, se redressèrent et se donnèrent en oblation dans un mouvement sinueux. Elles semblaient loin de tout lieu et de tout temps. Mais soudain, Coralie quitta la pièce précipitamment par la porte opposée. Gemme et Clarisse venaient d’apparaître dans l’encadrement de la porte. Le poste de radio lui aussi fit silence subitement.

 

Au même moment dans les studios, Vincent, suivi de Marie, entra furieux dans la régie.

— C’est quoi cettemusique ! Tu es devenu fou ? Tu veux me faire avoir des ennuis ?

Alexis, décontenancé par l’attitude de Vincent qu’il voyait pour la première fois dans cet état colérique, bredouillait :

— Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?...

Vincent, toujours hurlant, se tapait le front de sa main.

— Mais qui t'a permis de passer du maloya sur les ondes ? Tu es inconscient ! On nous écoute !

Alexis, perplexe, regardait Vincent se faisant en son for intérieur les questions et les réponses ; qui nous écoutent ? Les auditeurs ? Bien sûr que ce sont les auditeurs, mais pour que Vincent se mette dans des états pareils… De qui avait-il si peur ?

Alexis se souvint alors des confidences de Didier qui lui avaient paru excessives sur le moment. Mais là, face à la colère de Vincent, il était obligé d’admettre la réalité des paroles de son ami. C’était pour lui une révélation, il existait bien ici dans ce paradis tropical, un « Big Brother », comme dans le livre « 1984 » de Georges Orwell. Des oreilles influentes écoutaient ! Mais pourquoi le maloya causait-il tant d’effroi ?

Alexis se dirigea vers le local technique pour récupérer la bande magnétique. Il croisa le regard furieux du technicien et comprit qu’il devait expliquer à Vincent que lui seul était responsable. En revenant dans la régie, au moment où il voulut ranger la bande dans son sac, Vincent la lui arracha des mains. Alexis tenta une fois encore d’expliquer qu’il était dans l’ignorance totale de ce qui se passait ici et que son intention était simplement de faire plaisir à un copain. Mais fou de rage, Vincent ne l’écoutait plus.

— Elle est in-ter-di-te cette musique ! C’est de la propagande communiste ! De la provocation !

Vincent poursuivit ses déblatérations, angoissé à l’idée qu’il allait devoir se justifier. Il renvoya Alexis sur le champ et demanda à Marie de le remplacer. Consterné, Alexis quitta la régie. Dehors, la pluie redoublait d’intensité, le tonnerre grondait. Il se mit à courir pour regagner la rue Juliette Dodu, sous les grains violents qui lui martelaient la peau à travers ses vêtements trempés.

— De la propagande communiste ? Une histoire politique ! se répétait-il à voix basse.

Il n’en revenait pas. Mais à présent, il avait l’explication : tout ce remue-ménage à cause de cette musique. Le maloya ! La réponse était là. Assimilé au parti de l’opposition et lié à l’idée d’indépendance, il fallait le museler, le réduire au silence.

 

Dans la maison des Villemont, suite à la dérobade de Coralie, Mimose s’était figée face à Gemme et Clarisse qui la dévisageaient, outrées et scandalisées. Ce regard accusateur venant de la part de Gemme, Mimose pouvait le comprendre et le tolérer, car Ma’am était une créole blanche de classe bourgeoise, mais de la part de Clarisse, d’origine africaine, elle trouvait cela inacceptable. Clarisse trahissait les siens, elle refusait même de parler le créole, préférant s’exprimer dans un mauvais français. Comment pouvait-elle se mettre du côté de ceux qui les avaient réduits en esclavage ? Bien sûr qu’on n’était plus au temps de l’esclavage, mais la fonction de Clarisse restait la même que celle de ses ancêtres : servir les blancs.

Clarisse prit un air triomphant en quittant la maison avec Coralie, certaine que Mimose allait recevoir « un bon savon ». Elle était prête aussi de son côté à sermonner sa fille. Clarisse avait découvert depuis peu que Coralie, Mimose et beaucoup de leurs amis du même âge s’étaient enrôlés au Parti Communiste Réunionnais. Mais elle se gardait d’en parler à Gemme ou à Suzie, de peur de perdre sa place. Pour elle, il était inconcevable d’aller contre les dirigeants politiques qui apportaient les ressources financières et ses bienfaits.

Clarisse jugeait que cette jeunesse n’avait vraiment rien dans la tête. Quand elle les avait surpris avec les gens du parti, son sang n’avait fait qu’un tour. Elle n’en croyait pas ses yeux, loin de penser que sa fille Coralie, pour qui elle se démenait afin qu’elle puisse faire des études, ait pu se joindre à eux pour écouter les balivernes de ces réunions politiques. Par le passé, des militants avaient bien tenté de l’embrigader en lui faisant miroiter « le changement », mais pour elle, le changement était déjà là ! Aussi, elle leur avait répondu qu’on n’avait pas besoin d’eux et encore moins de leur stupide projet d’autonomie. L’autonomie ! Pourquoi faire ? Pour retourner à la misère ? Grâce à l’argent de l’Etat, les siens étaient sortis de leur condition de sous-développés dans laquelle ils étaient enlisés. Ils avaient connu les restrictions, les épidémies, le manque de nourriture et de vêtements. Elle n’était jamais allée à l’école. Si elle savait à peine lire et écrire, elle le devait à Gemme qui lui avait donné quelques notions élémentaires. Elle n’avait pas été malheureuse, mais elle n’avait pas réalisé ce qu’elle aurait voulu faire de sa vie. Elle était nénène comme sa mère et sa grand-mère qui travaillaient déjà dans les maisons des Blancs.

Bien sûr que l’on devait la Départementalisation à un député communiste, mais c’était son adversaire qui aujourd’hui détenait le pouvoir et apportait le progrès : « Papa Debré ! », comme on l’appelait ici, le bienfaiteur de la Réunion. Grâce à lui, le taux de mortalité infantile avait baissé. Les dispensaires pour les enfants avaient été généralisés. Clarisse avait pu faire vacciner Coralie, sans avoir à payer, on s’occupait bien de leurs petits, on les pesait, on leur donnait des vitamines, on contrôlait leurs yeux et leurs oreilles. Quel bel homme généreux ce papa Debré ! Il avait fait bâtir des écoles un peu partout pour scolariser tous les enfants réunionnais. Ils ne connaissaient plus la faim grâce aux verres de lait et aux repas distribués dans les cantines gratuitement. On avait la radio et la télévision. Et, des hauts de Sainte-Marie et de Sainte Clotilde, on pouvait voir atterrir et décoller les avions de l’aéroport de Gillot. Ce n’était pas le progrès ça ? Bien sûr, elle n’avait jamais pris l’avion pour aller à Paris, laissant ses rêves de voyage pour Coralie. Elle priait pour que son enfant ait un bon métier de fonctionnaire et se marie un jour avec un gentil monsieur blanc, un joli zoreil en costume qui l’emmènerait visiter sa famille en France.

Elle lui devait tant à « Papa Debré ». Il avait supprimé les bidonvilles, lui avait donné une petite maison dans un lotissement de la SIDR (Société Immobilière du Département de la Réunion). Elle avait même un carré de jardin où poussaient des pieds de piment et de combava. Elle ne demandait pas grand-chose à Dieu que manger tranquille son gazon de riz, son rougail tomate avec son petit morceau de morue grillée. Le dimanche, après la messe, son cousin Sylvain l’invitait à manger un bon cari de poulet dans sa case. Lui aussi était partisan de Michel Debré. Il travaillait dans une équipe de travaux publics qui réalisaient les grands équipements de la Réunion. Il avait participé à toutes les grandes constructions : le barrage hydroélectrique de Takamaka, les bâtiments de télécommunication et les kilomètres de réseaux routiers. Il avait acheté une Citroën 2CV et venait les chercher quelques fois, Coralie et elle, pour visiter les derniers chantiers ou les conduire à la Capitale. La première fois qu’ils avaient emprunté la nouvelle route à corniche, elle avait trouvé cela très beau ! Elle était si heureuse. Ils avaient fredonné la chanson de Michel Admette, La route en Corniche :

‘‘Moin la passe la route en cornisse

Dans mon l’auto la marque Tonis

In cap la tombe côté d’moin

Mon volant la chap’ dans mon main,

Ma la peur mi di a ou, ma la peur mi di a ou passe la route en Corniche…’’

Son député « Papa Debré » ne pouvait être à ses yeux qu’un homme bienveillant pour la Réunion ; il l’avait dit lui-même, dans un discours, combien il était attaché au peuple réunionnais. ‘’Créole un jour, créole toujours !’’ clamait-il. Maintenant qu’elle savait que Coralie militait, elle tremblait. Il ne fallait pas que Sylvain l’apprenne. Elle ne voulait pas risquer une répression sévère de la part des gouvernants qui pourraient bloquer les projets qu’elle avait pour sa fille. Elle était terrifiée à l’idée que Coralie ne puisse jamais faire la différence entre ce qu’ils avaient gagné avec la Départementalisation et ce qu’ils pourraient perdre avec l’autonomie. Elle devait trouver une solution pour l’éloigner de Mimose et de tous ses amis communistes.

 

 

Suzie venait de s’esquiver à son tour, laissant Gemme seule dans le salon face à Mimose. La radio avait repris de la voix, mais celle-ci était féminine : « C’est Marie qui vous parle… Alexis a dû s'absenter... »

Une musique séga coupait par intermittence la voix de Marie : « Tout d'abord, nous vous présentons toutes nos excuses pour cette erreur de diffusion... »

Une musique Séga interrompit à nouveau les paroles de Marie, elle poursuivit : « Un quadrille créole de notre cher talentueux Georges Fourcade suivi de Peti't fleurfanée du même auteur ensoleilleront ce jour de pluie. »

Mimose s’était figée devant le poste de radio, comme si elle venait de comprendre ce qui se déroulait dans le studio, à des kilomètres d’elles. Gemme aussi était étonnée. Mais c’était surtout par l’attitude de sa protégée qui n’avait pas bougé d’un iota, les yeux toujours rivés sur le poste.

Même si elle parlait le créole couramment puisqu’elle était née sur cette île, Gemme partageait incontestablement les idées du programme de francisation du gouvernement. Elle trouvait plus logique d’avoir à employer le français comme seule et unique langue, d’autant plus que la Réunion avait été une ancienne colonie française. La France ! Elle était attachée à la richesse de sa culture, de son art, de son savoir-faire. Elle aimait la Réunion pour sa douceur de vivre mais le summum de la littérature, de la belle écriture, des illustres artistes et créateurs provenaient de l’Hexagone. Cette passion des belles choses, elle essayait de la transmettre à Mimose, ne pouvant les offrir à Anélie.

Mimose, quant à elle, estimait que sa langue maternelle était le créole, faute de connaître celle de ses origines africaines. Elle préférait « le parler créole » pour ne pas effacer, pour ne pas nier l’essence même de son être. Elle refusait que la culture française, qui avait exercé toute son influence, puisse continuer sa domination. Par réflexe, elle entraînait Gemme dans des conversations en créole. Mimose avait un fort tempérament, Gemme aussi, et malgré la grande tendresse qui les liait, depuis quelques temps, toutes deux étaient dans l’affrontement.

Gemme outrée s’exprima en créole involontairement :

— Ou lé fol tifiy ! Le dyab gat-lo-kor, ou koné y fo padansésa ! (Tu es folle ma fille ! Ou c'est le diable qui est en toi ! Tu sais bien qu'il est interdit de danser ça !)

Mimose, le visage durci, ignorait Gemme en fixant la radio. Elle s’adressa énervée et indignée à l’appareil.

— Ca mim ! Ca mim ! Fé tak a lu ! Fé tak a lu ! (C'est ça ! C'est ça ! Fais-le taire ! Fais-le taire !)

Puis se retournant enfin vers Gemme, elle explosa avec la même force que l’orage qui venait de gronder.

— Oh fo ! Ma la pa fé in krime non ! Not zansèt y falé lukasièt a lu poudansé, é y fo nou kasièt ankor ? (Au fait ! Je n'ai pas commis de crime ! Nos ancêtres se cachaient pour danser et il faut qu'on se cache encore ?)

Gemme levant les yeux au ciel comprit qu’elle allait subir une fois de plus les idées revendicatrices de Mimose.

La hache de guerre était déterrée.

— Ou mèt a nou a bout ! Sé dans le dyab sa ! Ou ramas-la ont, danse sa ! (Tu nous pousses à bout ! C'est la danse du diable ! C'est une honte de danser ainsi !)

Mimose sortit de ses gonds, prête à attaquer :

— Ben kwe ! Sé danse, zésklav, ou koné byin !Pou kosa y fo étouf zafer kom bann bougs politik y fé ! Olèrk war sak zot la fé lété pa byin… zot y préfèr obliyé ! (C’est la danse des esclaves, tu le sais bien ! Pourquoi faut-il étouffer l’affaire comme le font les hommes politiques ! Plutôt que de reconnaître que ce qu'ils ont fait n'était pas bien !... Ils préfèrent l’oublier !)

Gemme était perplexe.

— Ou lété pa né ! Kosa y pran a ou ? (Mais tu n'étais pas née ! Qu'est-ce qui te prend ?)

Mimose se montra plus incisive encore :

— Okin di ryin ! Okontrèr, nou la ankor plu la ont, davoir ankaisé lésklavaz kom si nou lété lotèr Olèrk nou lé victim ! (Personne ne revendique rien ! Au contraire, nous avons encore plus honte d'avoir subi l'esclavage, comme si nous étions responsables alors que nous en sommes les victimes !)

Gemme secoua la tête.

— Mais qui te donne de telles idées ?

Mimose leva les mains au rythme de ses propres paroles.

— Nou kasièt ankor plu not soufrans pou nou fé krwar sa la zamé egzisté. Kosa la changé pou nou jordi.... apar not chaînes invizib... (Nous enterrons encore bien plus notre souffrance pour nous faire croire que cela n'a jamais existé. Qu'est-ce que cela change pour nous aujourd'hui... À part nos chaînes invisibles...)

Gemme sentant qu’elle ne pourrait pas faire entendre raison à Mimose, s’écria :

— Ça suffit ! Tout ça, c'est le passé... Et le passé, c'est passé ! Arrête de revenir là-dessus. L'avenir est devant nous...

Mimose résistait :

— Kèl lavnir ou koz, sat ou doit gom not pasé ék notidentité ?Pou ke tou lé apropté ? Poukwa mi lé oblizé aprenn ‘’zot zansèt lé gaulois ?’’Mon Granmoun lété pa gaulois ! (De quel avenir me parles-tu, celui où nous devons nier notre passé et notre identité ? Pour que tout soit aseptisé ? Pourquoi dois-je apprendre « Nos ancêtres les gaulois ? » Mon grand-père n'était pas un gaulois !)

Gemme comprit que derrière la révolte de Mimose se mêlait l’anxiété de l’arrivée des siens. Elle se radoucit afin de calmer la jeune fille.

— Les Réunionnais ont fait le choix de vouloir un département français, c'est aussi le choix de sa langue et de sa culture.

Mais Mimose marmonna :

— Mi lé pa dakor ! Ma la ryin swazi mwin ! (Je ne suis pas d'accord ! Je n’ai rien choisi moi !)

— Ceux qui ont choisi ont fait de leur mieux pour que cette île s'ouvre à la modernité. C'est difficile de contenter tout le monde !

— Sétaki raport tou sa ? (À qui cela a rapporté ?)

— Arrête ! J’ai trop de souci de les savoir tous sur la route sous ce déluge. Et puis, parle français !

Mimose, face à l’inquiétude de Gemme, s’arrêta.

— Ma’am, Zot y revyin pou toultan Tessa é Anélie ? (Ma’am, elles reviennent pour toujours Tessa et Anélie ?)

— Si Anélie n'était pas malade, tu crois que Tessa serait revenue, elle n'en a rien à faire d'ici et de nous. Mais, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as peur que je t'abandonne ? Tu es ici chez toi !

— Ma'am, ou koné byin Tessa y émé pa mwin ! El lété Kolèr kansa ma larivé out kaz... Mi va ète mal alèz… Sé zot kaz isi, sé pa a mwnin ! (Ma’am tu sais bien que Tessa ne m’aime pas, elle était en colère quand je suis arrivée chez toi, je vais être mal à l’aise… C'est leur maison ici, pas la mienne !)

— De toute façon, Tessa n'aime personne. Depuis onze ans qu'elle vit à Paris, sa maison est plutôt là-bas, non ? Tu iras chez Suzie. Tu reviendras dès que Tessa sera partie, ne t’inquiète pas, tout va bien se passer !

La dernière phrase de Gemme fit écho à celle de Coralie. « Tout va bien se passer ! » Ces mots sensés la rassurer revêtaient bien au contraire un caractère brutal. Personne ne comprenait la tragédie que subissait Mimose, tous reléguaient sa peine et ses angoisses à un degré de moindre importance. Décidément, pensa-t-elle, comment changer le monde quand l’inconscient collectif se prosterne toujours devant l’homme blanc. Il était temps de faire cesser ce comportement archaïque. Personne n’était vraiment coupable, la société esclavagiste avait façonné durant des siècles le cerveau de l’homme noir, lui ôtant toute faculté de raisonner, mais lui donnant toute aptitude à se déprécier. L’esclave était dressé à vouer une reconnaissance sans bornes à son maître. Sa condition servile se déroulait à la fois dans la peur du châtiment et dans l’admiration de ce « blanc dominateur », lui qui n’avait à l’égard de son esclave que le seul but de l’isoler, le contrôler, le déshumaniser afin qu’il serve ses intérêts. Contre tout bon sens, l’esclave à la pensée formatée pratiquait le culte de l’homme blanc comme on vénère un Dieu. C’était dans la peau de ce maître tant admiré qu’il aurait aimé se glisser pour détenir le savoir, la beauté, la richesse, le mérite et le pouvoir. Sa peau couleur de la nuit, il l’avait vilipendée, elle n’avait aucun intérêt à ses yeux, toute sa vie n’en avait plus. Pour s’identifier à ce maître si enviable, il était parvenu à mépriser ses traits grossiers, ses cheveux crépus, sa pauvreté, comme son état de servitude, et à exécrer par-dessus tout ses propres frères de couleur. À force de conviction, l’homme noir était blanc dans sa tête.

Aux yeux de Mimose, aujourd’hui encore, le comportement des siens n’avait pas changé. Ils jubilaient du retour d’Anélie et de Tessa parce qu’elles représentaient ce modèle gravé dans les tréfonds de leur mémoire : les « Villemont » avec tous leurs attributs de supériorité, pour la seule raison qu’elles arrivaient de France. La culture occidentale avait éclipsé toutes les autres durant des siècles, elle en imposait même ses canons de beauté : la peau blanche, les yeux clairs, les cheveux lisses. Mais Mimose avait vécu dans la maison des Villemont, elle avait acquis la connaissance qui avait changé son regard sur l’humanité et avait fait d’elle une jeune femme en souffrance, certes, mais qu’on ne pouvait plus duper. Elle était lucide. On l’avait utilisée pour combler le vide de l’absence d’Anélie et au retour de l’enfant prodige, on lui demandait de cacher sa présence de « cafrine », comme on nommait les femmes d’origines africaines pour les différencier des « malbaraises » venues d’Inde. En 1970, pour les nostalgiques de l’idéologie colonialiste comme Tessa, la place d’une « cafrine » était dans les cuisines. Gemme connaissant l’aversion de sa fille pour ces îliens et surtout pour Mimose, n’avait d’autre choix qu’éloigner la jeune fille pour éviter les conflits.

Pour Mimose, Gemme ne la défendrait pas. Elle ne pouvait pas renier les siens au profit d’une fille recueillie, comme elle ne pouvait pas aller à l’encontre de l’idéologie des classes dirigeantes. Même si Gemme trouvait très injuste que les réunionnais soient désavantagés au profit des métropolitains, que les zoreils soient bien plus valorisés et mieux rémunérés que le plus compétent des réunionnais. Elle ne se sentait plus la force, de par son âge, de prendre position pour un parti politique ou partir en guerre contre l’iniquité. Au temps de son enfance, elle n’avait jamais eu à se poser des questions sur la position sociale des individus. Chacun était à sa place, il y avait ceux qui dirigeaient et ceux qui obéissaient, ainsi que ceux qui soulageaient les peines. Aujourd’hui, chacun se révoltait. La société devenait trop compliquée pour elle. Quant à Mimose, depuis qu’elle en avait identifié les rouages, elle était en conflit permanent.