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Dix-neuf nouvelles, longues et courtes, nous emmènent dans tous les milieux de cette société très policée et hiérarchisée qui fut celle du dix-neuvième siècle. Chacun est à sa place, la toilette dit le statut, qui impose le métier et les manières. Mais l'auteur n'avait pas l'imaginaire tranquille. Les personnages découpés au scalpel, les situations fortes, les violents coups de théâtre bousculent le lecteur ; les émotions sont au rendez-vous. Âmes sensibles... prudence. (Édition annotée)
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Seitenzahl: 235
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Mam’zelle Vertu
Suivi d’autres contes
Henri Lavedan
Édition annotée
Fait par Mon Autre Librairie
À partir de l’édition Flammarion, Paris, 1902.
Toutes les notes ont été ajoutées pour la présente édition.
Couverture : Edgar Degas, Femme repassant
https://monautrelibrairie.com
__________
© 2021, Mon Autre Librairie
ISBN : 978-2-38371-028-8
Table des matières
Mam’zelle Vertu
Qui ?
Monsieur Papillon
Le costume
Le crime de Saint-Cloud
L’armoire
Le mauvais sergent
L’aumônier
L’accident
Un homme peureux
Fleur d’oranger
La panthère
Sultan
La main
À Saint-Cyr
L’opale
Le mécanicien
Rachel
Mie de pain
À feu M. de Monthyon
Je dois avertir loyalement le lecteur que ce livre est le premier que j’aie écrit il y a vingt ans.
J’ai eu la faiblesse d’accorder à M. Flammarion l’autorisation de réimprimer ces pages anciennes, depuis longtemps épuisées. Je ne le regretterai pas si le public les accueille avec cette indulgence attendrie et détachée que l’on a pour les œuvres sans portée de la jeunesse.
H. L.
Mam’zelle Vertu
– I –
La boutique était étroite. Elle donnait sur l’avenue des Ternes, à gauche en partant de la place.
Sur le fond noir de la devanture s’étalaient peints en rouge ces mots : Bijouterie, Orfèvrerie, et de chaque côté en caractères plus modestes : Chotton, Horloger spécialiste, Opticien, Achats d’or et d’argent.
Au-dessus de la porte paraissait, accroché en guise d’enseigne, de façon à attirer de loin les regards du passant, un lorgnon énorme dont un verre était jaune et l’autre bleu. Derrière les vitres du magasin, alignées par rangs de taille, les montres : depuis les grosses en argent, les melons à sonnerie, jusqu’aux toutes petites, les montres-bijoux. À côté, suspendues en guirlandes, se balançaient les chaînes guillochées avec des glands et des pendeloques en filigrane, les chaînes en plaqué, les médaillons d’or portant le chiffre gravé au milieu, et puis, au-dessous, sur le rayon d’en bas, massés en ordre de bataille sur un morceau de velours passé : les boutons de manchettes en stras, les boucles d’oreilles en corail qui ont la forme de poires, les bracelets en doublé ; enfin tout en avant, dans des écrins fanés, les parures ! Turquoises maigrelettes, rubis gros comme des têtes d’épingles, et microscopiques émeraudes ; vraies rognures d’or, raclures et miettes de pierres précieuses qu’on avait l’air d’avoir utilisées vaille que vaille ainsi que des restes, pour la plus grande consolation des gens qui ne peuvent point se permettre le luxe d’un bijou complet.
Une planchette de l’étalage était réservée à l’argenterie, aux timbales, rouleaux, hochets d’enfant, pinces à sucre, truelles à poisson, tire-bouchons, couverts en ruolz, sans compter, par derrière, un peloton de réveille-matin pour les petits employés, les besoigneux qui se lèvent dès l’aube, à l’heure où les personnes riches se couchent, fatiguées de s’amuser.
À l’intérieur de la boutique, le long des murs, se dressaient plusieurs grandes horloges décorées de fleurs peintes, pareilles dans leurs gaines à des sarcophages mis debout ; et, partout, à gauche, à droite, en bas, en haut, rangées sur des planches, une quarantaine de pendules en bronze, en cuivre ou en marbre.
C’étaient des bergers offrant des nids à des bergères, Cornélie mère des Gracques, le Temps appuyé sur sa faux, Minerve avec un casque. Ou bien encore, un jeune varlet coiffé d’une toque à plumes, tenant l’étrier à une gente damoiselle prête à sauter sur sa haquenée. Il y en avait d’autres d’un style purement architectural : quatre colonnes en albâtre surmontées d’un fronton dorique, avec le cadran au milieu.
Le mobilier du magasin se composait de six chaises en chaîne cannelé, d’une petite table, et du comptoir.
Les chaises étaient réservées aux clients.
La table, exclusivement, était réservée à monsieur.
Le comptoir était occupé par madame.
Le reste de l’appartement comprenait une cuisine, une salle à manger en arrière-boutique, et à l’entresol deux chambres à coucher auxquelles on accédait par un escalier en vis, drapé de serge verte. Le loyer ne devait pas être exorbitant.
Depuis dix ans que M. et Mme Chotton s’étaient établis avenue des Ternes, ils vivotaient de la façon la plus calme en compagnie d’une grande fille pointue, Victoire Sauzade, qui leur servait de domestique. Ils étaient mariés pour de bon, n’avaient pas d’enfants, non plus d’espérance ni la crainte d’en avoir, Mme Chotton étant stérile.
Orphelin de très bonne heure, Théophile Chotton avait été charitablement recueilli par un parent éloigné, et mis dans un patronage. Sa jeunesse fut souffreteuse et maussade.
Tout petit il était déjà laid, excessivement laid. Cela l’avait pris en venant au monde ; depuis, il continuait. D’un blond d’argent, presque albinos, des yeux toujours malades bordés de bourrelets, rouges comme des gencives, et presque toutes les dents gâtées. Il fut malheureux, et c’était bien sa faute. À Paris, on n’aime que les enfants mignons. Les grandes personnes se détournaient à sa vue en faisant la grimace ; les petits garçons de son âge ne voulaient pas jouer avec lui.
Vaguement il se rendit compte qu’il avait tort, et il essaya de se rendre un peu moins hideux en se lavant plus souvent les mains et en se mettant de la pommade. Rien n’y fit. Une fatalité pesait sur lui. Il passait ses journées entières à pleurer dans les coins, ce qui ne l’embellissait guère. Il était doux, studieux, travaillait mieux que tous les autres, et ses professeurs étaient contents de lui, très contents de lui ! Seulement, ils disaient : « Mon Dieu, quel dommage que ce gamin soit si laid !... À quoi diable pensait sa mère quand... »
À quinze ans, Théophile perdit l’appui et la protection de son parent. Cet honnête homme, sans s’y attendre, hérita brusquement d’une fortune énorme – deux millions ; il dut s’occuper dès lors de ses intérêts, gérer son bien, et, comme on ne peut malheureusement pas tout faire, il eut le regret de ne plus donner signe de vie à son petit protégé.
Le jeune homme gagna bientôt ses vingt-et-un ans. Il était timide comme un lézard, rangé comme une sœur tourière. M. l’abbé Verlaine, directeur du patronage où il avait été élevé jusqu’à ce jour, s’occupa de lui trouver un état. La chose n’était pas aisée, mais l’abbé se souvint qu’en différentes circonstances, l’enfant avait montré de réelles dispositions pour la mécanique. En effet, Théophile, tout gringalet, errant par les rues, n’avait qu’un plaisir, c’était de s’arrêter aux devantures des horlogers. Derrière la vitre, quand le patron, penché sur sa table, l’œil collé à sa grosse loupe, disséquait, avec une minutie chirurgicale, les entrailles des pendules éventrées, ou bien, à l’aide de pinces recourbées et d’instruments fins comme des aiguilles, détachait avec précaution les rouages des montres délicatement ouvrés, pareils à de la dentelle d’or, Théophile regardait, avec intérêt, pendant des heures, et les horlogers du quartier connaissaient de longue date cette tête chafouine et souffrante qui venait se coller aux carreaux.
Par l’influence de l’abbé Verlaine, il entrait comme commis et second chez M. Crépussin, qui tenait une boutique de bijouterie avenue des Ternes, n° 32. M. Crépussin, un vieux rageur, crochu, haut comme une botte, très rouge avec des cheveux très blancs, coiffé d’une calotte de velours noir bordée d’une grecque en soie, rappelait assez exactement ces bonshommes confectionnés avec des pattes de homard.
Il était veuf avec une fille unique, Octavie, jeune personne mafflue et fière tirant sur la trentaine, qui faisait marcher la maison.
Théophile restait là cinq ans, prenant goût à l’horlogerie, sachant flatter la pratique, ayant le sentiment de la vente, mais gardant encore un vieux levain d’honnêteté – ce qui ne vaut pas grand’chose dans le commerce, satisfaisant malgré tout son patron, et vivant presque sur un pied d’égalité avec Mlle Octavie qui le toisait de haut en bas, tandis que lui osait à peine la regarder de bas en haut.
Un dimanche soir, en revenant de faire sa promenade accoutumée sur le talus des fortifications, M. Crépussin se prit de querelle avec un marchand de marrons, qui avait essayé de lui couler une pièce fausse de cinquante centimes sur un franc, et il tomba raide, frappé d’une attaque d’apoplexie.
L’enterrement fut très convenable. Toute l’horlogerie des Ternes était là, et même la présence d’un gros bijoutier de la rue Bleue fut très commentée.
Jusqu’au cimetière, à pied, Théophile suivit le convoi non loin d’Octavie suant et soufflant. La boutique resta close toute la journée ainsi que le lendemain.
Et de midi à sept heures, les voisines vinrent chacune à leur tour, histoire de manger le temps, lire l’inscription que Théophile avait écrite en belle cursive et collée sur un des auvents : Fermé provisoirement pour cause d’obsèques, sans compter les autres jours de fêtes, et les dimanches.
– II –
Une fois qu’on eût bien installé défunt Crépussin père à Montparnasse, de façon à ce qu’il ne manquât de rien, les choses reprirent leur ordre accoutumé.
Théophile passait au magasin ses journées entières, de huit heures du matin à neuf heures du soir. Aussitôt arrivé, il se débarrassait de son paletot et de son feutre, et se mettait immédiatement à sa petite table. Il y travaillait en silence sans se déranger. Il s’était entendu avec le marchand de vin d’en face, et sur le coup de midi, un garçon, suant sous un linge mou imbibé de sauce, lui apportait avec vivacité, dans une serviette nouée, les trois portions de son repas, plus une demi-Mâcon.
À midi un quart, Mlle Octavie faisait son apparition. Sa voix était douce et grasse :
« Monsieur Théophile va bien ?
- Très bien, et vous, mademoiselle ?
- Pas mal, répondait-elle, et... monsieur Théophile a déjeuné ? »
Elle avait l’habitude invétérée de parler à tout le monde à la troisième personne, ce qui lui donnait aux yeux des gens qui la fréquentaient un air embarrassant de grande dame.
Elle se casait ensuite derrière son comptoir. Cette manœuvre lui prenait quelques instants. Enfin, quand elle avait triomphé des dernières difficultés, elle se renversait en suffoquant dans son fauteuil d’acajou, dont les jointures en souffrance se plaignaient, et, ses deux mains jointes sur sa poitrine gonflée qui s’avançait comme pour leur servir de reposoir, souriait, béate, en promenant ses regards tout autour d’elle.
Elle restait ainsi, éternellement, ses dix doigts entremêlés, n’ouvrant jamais un livre, ne tenant même pas une tapisserie ou un ouvrage au crochet, communiquant aux autres un immense et colossal ennui au-dessus duquel elle semblait planer, très haut.
Son inertie physique et intellectuelle était devenue peu à peu la seule occupation dont elle fût capable.
Pendant le mois qui suivit la mort de son père, elle reçut de nombreuses visites d’amies ou de voisines.
À chacune il fallut redire les derniers moments du pauvre homme, comme il était changé déjà quand on l’avait rapporté ! Combien c’était cher à Paris, pour être enterré agréablement ! Elle donnait tous les détails sans se faire tirer l’oreille, le prix total des frais à l’église – sans orgue, bien entendu, avec orgue on ne sait pas où on va – les pourboires des croque-morts, la maison de confections où on l’avait écorchée pour son deuil.
Et à chaque personne qui venait, en passant, lui dire un petit bonjour, lui exprimer ses condoléances, elle recommençait avec un nouveau plaisir.
En dehors de ces visites, la vie de Théophile et d’Octavie n’était traversée que par les entrées et les sorties des clients qui se hasardaient, après des hésitations et des perplexités de plusieurs semaines, à tourner le bec de canne du magasin.
C’était la bouchère qui faisait enchâsser dans une broche la tête carrée de son homme ; une jeune femme malingre et fanée qui payait en pièces de cent sous toutes neuves un petit hochet d’enfant ; ou parfois des paysannes en bonnet fin et en châle à pointe qui, très dignes et la bouche pincée, venaient essayer des alliances guillochées. Après, on avait toutes les peines du monde à retirer les bagues de leurs gros doigts rouges : « Mouillez ! mesdames... mouillez !... » conseillait Octavie. Alors, elles s’introduisaient la main jusqu’au fond du gosier, au risque de se faire vomir. Finalement, elles se décidaient pour un simple anneau de cornaline.
Quand sonnait sept heures, Théophile passait au fond de la salle à manger en compagnie de mademoiselle, et ils dînaient l’un en face de l’autre. Si, pendant le repas, quelqu’un entrait au magasin, c’était toujours Théophile qui, la bouche essuyée à la hâte, se dérangeait.
Le dîner durait de vingt-cinq à trente minutes. Ils parlaient peu. Octavie avait coutume de répéter qu’on se mettait à table pour manger, non pour « discourir », et Théophile était trop timide pour oser, le premier, engager la conversation.
Ils restaient donc silencieux. Il avait mille attentions pour elle, lui versait à boire, lui présentait le plat, le tenait penché pour qu’elle pût aisément prendre toute la sauce, se levait pour lui couper du pain. Elle disait avec un sourire blanc : « Monsieur Théophile est d’une amabilité... » puis se taisait.
Quand ils avaient fini, ils pliaient leur serviette, chacun différemment, et rentraient au magasin, tandis que rose, une petite bonne de vingt-deux ans, sournoise et mal peignée, desservait en traînant ses savates.
Octavie se remettait dans son fauteuil d’acajou, les bras croisés, les yeux au plafond ; et Théophile à sa table surchargée de montres, prêtes pour l’autopsie. On n’entendait que le chuchotement discret et continu de la lampe à gaz, reliée au mur par un long tuyau de caoutchouc, et sous l’abat-jour vert de laquelle il s’absorbait dans la pénétration intime des trous à rubis et des cylindres à échappement.
À neuf heures, avec un terrible bruit de ferraille, Rose fermait au dehors, mettait les volets, posait les clavettes. Alors Octavie ronronnait de sa voix douce et toujours égale : « Monsieur Théophile va se coucher... Monsieur Théophile doit être bien fatigué... Il a les yeux battus. »
Lui rangeait sa chaise le long du mur, enfilait son paletot, et, son chapeau à la main, obligé pour sortir de se baisser sous le portillon, il murmurait, ployé en deux, presque à quatre pattes, dans une posture de chimpanzé : « Bonne nuit, et à demain, mademoiselle ! »
En une minute il était rendu à l’Hôtel des Quatre-Coins-Cardinaux – vingt-cinq francs par mois, on paye d’avance.
Une fois dans sa chambre, dès qu’il avait frotté une allumette, il tirait le verrou, joignait les mains devant sa glace, en se regardant, et les larmes aux yeux, tous les membres secoués par une émotion trop longtemps contenue, s’écriait :
« Dieu de Dieu ! que je l’aime ! »
– III –
Deux mois après, il l’épousait.
Il lui avait demandé sa main, un soir, à table, tout en mangeant des œufs à la neige, et elle avait immédiatement consenti. Puisqu’ils vivaient ensemble, toujours seuls et en tête-à-tête, il était plus convenable d’être mariés, pour le quartier.
La noce se fit sans ostentation. Rien que les témoins et quelques Crépussin collatéraux qu’il eût été cependant difficile de ne pas inviter. À l’église, Théophile pleura beaucoup, et laissa choir son cierge qui se cassa en deux. Un parent pauvre vit là un mauvais présage.
Dans la journée on se promena sur les boulevards, on visita les musées, et Mme Chotton prit un vif intérêt aux tombeaux égyptiens. La table avait été dressée dans le magasin. Une gaieté tranquille et douce régna durant le dîner ; Octavie, dès le début, planta sa fleur d’oranger de corsage dans son verre à champagne, et, tandis qu’on enlevait les assiettes, Théophile avait des distractions, des absences, en pensant qu’il était enfin charbonnier chez lui, qu’il ne serait plus obligé, comme autrefois, de regagner chaque soir l’Hôtel des Quatre-Coins-Cardinaux, que tout à l’heure, dans un instant, il allait se trouver seul... seul avec une femme qu’il aimait, d’amour !
Après dîner, ils allèrent au cirque Fernando où l’on jouait une amusante « pantomine » et ils ne rentrèrent que vers minuit dans le quartier déjà désert.
Leur lune de miel dura huit jours, à peine l’espace d’un quartier ! Octavie se refusait bientôt à goûter les joies du mariage, et Théophile se résignait, la mort dans l’âme, à ne plus les lui faire partager.
Rose s’était permis de commettre au marché des révélations indiscrètes sur la situation respectivement pacifique des deux époux, l’écho les redit aux oreilles de madame, et Rose fut priée de chercher une autre place.
Le soir même elle partait, le cœur gonflé de fiel à l’égard de ses anciens maîtres, et le lendemain, à neuf heures, une nouvelle bonne se présentait, recommandée par une voisine.
Elle s’appelait Victoire Sauzade, et elle était « de P’thiviers ». Une grande fille sèche avec une poitrine plate comme un dos et des mains de roulier. Le visage criblé de taches de son. Pas d’âge. Elle avait déjà servi un peu en province chez un vétérinaire et un prêtre, et montrait d’assez bons certificats. Elle était orpheline, savait coudre, et cuisiner suffisamment un petit ordinaire bourgeois. Madame lui ayant demandé ce qu’elle désirait être payée, elle répondit simplement : « Ce qui vous agréera. – Mademoiselle Victoire a donc des économies, de l’argent placé ?... insinua madame. – Je n’ai pas d’argent et je ne tiens pas à en avoir, répliqua-t-elle ; je suis domestique parce que j’aime ça ; je suis faite pour servir !... c’est ma nature. Y en a qui sont sur terre pour commander, y en a qui sont pour obéir. »
Immédiatement Octavie, qui avait la pensée de donner trente-cinq francs par mois à cette créature, lui en offrit carrément vingt-cinq. « Va pour vingt-cinq, puisque c’est vingt-cinq ! » opina Victoire.
Sur ce elle alla prendre possession de ses fourneaux, et madame rentra au magasin avec le regret amer de n’avoir point proposé vingt francs. Elle avait été trop bonne. On ne gagne rien à se montrer prévenante envers la valetaille. Mais elle se consola bien vite en se disant qu’avec un naturel aussi probe et aussi coulant que celui de cette fille, elle pourrait aisément se rattraper, et qu’il lui serait facile, le jour où elle la surprendrait en faute, de saisir l’occasion pour la diminuer. On augmente bien les domestiques dont on est content, pourquoi ne réduirait-on pas ceux qui laissent à désirer ?
Le soir, elle se mit à table avec l’intention arrêté de se montrer sévère, mais, en dépit de ses préventions, elle dut convenir que le dîner était soigné. Le bouillon lui sembla même si velouté qu’elle en reprit, profitant d’un instant où la bonne était occupée à la cuisine.
Enfin, le lendemain matin, quand Victoire, en revenant des provisions, lui dit : « Je dois avertir madame que le boucher me donne le sou pour franc ; je préviens madame parce que je sais qu’il y a des maîtres que ça contrarie... » Octavie se flatta d’avoir mis la main sur « la perle » et pensa : « Décidément elle est honnête, il faut que je la garde à tout prix, je la remplacerais difficilement. »
À dater de ce jour, Victoire fit partie de la maison. Dans ces petits ménages de boutiquiers, une domestique à tout faire, qui fait tout pour vingt-cinq francs par mois n’est pas une domestique ordinaire. Elle vit presque sur un pied, sinon d’égalité, du moins de rapprochement avec ses maîtres. Le logis est si modeste et si exigu que la cuisine touche à la salle à manger. En hiver, on laisse toutes les portes ouvertes pour que la chaleur du fourneau se répande parmi les autres pièces. Madame ne croit pas déchoir en allant tourner et virer autour des casseroles, et la bonne, sans se trouver trop déplacée, s’installe volontiers au magasin pour repriser ses torchons et faire les raccommodages.
Victoire fut rapidement connue dans le quartier, et, comme elle « ne frayait pas », en peu de temps on la détesta.
En effet, elle avait horreur des commérages, des médisances, des conciliabules venimeux où, après avoir fait valser les anses des paniers, cancanent et potinent toutes les filles d’office, les cheveux ébouriffés, le teint rouge, les brides du bonnet flottant comme des banderoles.
Elle avait la fierté de son métier de servante, et aurait cru déroger en s’abaissant à de pareilles vilenies. Elle était probe, sans qu’il y eût rien de sa faute... comme on est brun ou blond.
Un matin qu’elle venait d’acheter une romaine, le fruitier lui ayant fait une offre galante en des termes un peu vifs, elle lui envoya la salade en pleine figure.
Justement blessé dans ses sentiments les plus respectables, pourpre de colère, mais se contenant, il ramassa la romaine, l’essuya du revers de sa manche, la remit sur le tas, et froidement : « Va donc, mam’zelle Vertu ! »
Le mot était cruel. Il fit le tour des Ternes, revint à l’endroit d’où il était parti, et il resta. Désormais, Victoire était irrémédiablement baptisée : mam’zelle Vertu.
– IV –
Depuis dix ans qu’elle était chez les Chotton, aucun événement marquant n’était venu interrompre sa vie monotone et toute pareille. Si, pourtant... elle gagnait à présent trente francs : une gracieuseté que lui avait faite madame pour sa fête.
Depuis dix ans, chaque matin, six heures battant, elle était debout. Elle sautait du lit, ses deux pieds nus ébranlant le carreau, s’habillait dare-dare, et allait au trot à Saint-Ferdinand entendre sa messe basse. Une messe pour pauvres, une messe d’un sou, qui se disait là-bas dans le fond, derrière le cœur, à la chapelle Saint-Joseph, et à laquelle assistaient des sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui communiaient toujours.
Victoire priait de toute son âme, pour monsieur, pour madame, pour la prospérité de la bijouterie Chotton... – : Trois Souvenez-vous... et un Je vous salue Marie... pour la bijouterie Chotton. – Et puis, s’il restait quelques minutes avant la fin du dernier Évangile, un peu pour elle, l’égoïste ! D’ailleurs, elle ne connaissait personne autre pour qui implorer la bonté divine. Elle était seule sur terre, sans attaches, sans parents, sans amis... sans chien, ni perroquet... Victoire Sauzade... bonne... Un point c’est tout.
Après l’Ite missa est, elle se dépêchait de retourner à la maison, ouvrait la boutique, rangeait les contrevents, et montait éveiller monsieur et madame.
Sur le coup de huit heures seulement elle faisait irruption dans leur chambre, poussait les persiennes, tirait les rideaux de reps ; et la lumière envahissait la pièce brusquement, éclairant d’une flambée madame assise sur son séant, le ventre énorme saillant sous le drap, la tête enfoncée dans les oreillers, ses trois mentons débordant, croulant en fanons sur la camisole festonnée. Monsieur, lui, était invisible.
Depuis le temps qu’elle était à leur service... jamais, pas une fois, Victoire ne pouvait se vanter de l’avoir aperçu au lit. Il glissait toujours. Il était là, quelque part, au fond, sous les édredons, du côté de la boule. Madame soulevait une paupière attristée, et d’une voix languissante murmurait : « Quel temps fait-il ? »
Neige ou vent, pluie, verglas ou soleil, Victoire répondait invariablement : « Très beau, madame », par routine ; après quoi elle redescendait à la boutique, frottait, cirait, essuyait les sièges, en hiver allumait le poêle, et partait au marché son panier au bras, la main dans sa poche sur son porte-monnaie, satisfaite de Dieu, de ses maîtres, des autres, d’elle-même, de tout.
Dans l’après-midi, elle faisait à fond la chambre à coucher.
Les Chotton avaient une chambre à coucher jolie, où l’on se sentait à l’aise. Victoire ne concevait rien de plus opulent, et elle avait de la considération pour le meuble.
Le lit très haut, pareil à un catafalque, touchait presque au plafond. Trois matelas, tout plume ; on y perdait pied. Un lit comme en ont les concierges, ou les somnambules extralucides dans les foires. Les chaises et les fauteuils en velours étaient recouverts de dos en crochet pour qu’on ne graissât pas l’étoffe en frottant sa tête.
Aux murs pendaient trois tableaux. D’abord, deux chromo figurant, la première : une jeune fille soufflant des bulles de savon ; la seconde : le Prince impérial sur un poney au galop ; puis un alphabet en tapisserie exécuté par Octavie quand elle était petite. En outre, trois pendules – les belles pièces de la collection – attiraient le regard. Celle qui ornait la cheminée représentait Esculape (buste) ; celle qui se trouvait sur la commode Duguay-Trouin ; et la troisième, sur le secrétaire, M. de Humboldt assis, les jambes croisées.
Au milieu se dressait un guéridon chargé d’une cave à liqueurs, d’un album de photographies et d’un dessous de lampe en laine verte jouant la mousse à s’y tromper. À terre, devant chaque siège, de petits paillassons tout ronds, pour indiquer la place où l’on est forcé de déposer ses pieds.
Dans la journée, Victoire cousait, réconfortait à grands coups d’aiguille les robes de madame et les chemises de monsieur ; à quatre heures apprêtait son dîner, à huit mangeait à son tour les restes de ses maîtres, lavait sa vaisselle, fermait le magasin et décrochait le lorgnon bicolore qui servait d’enseigne. Autrefois on le laissait, mais depuis que des mauvais plaisants s’étaient divertis une nuit à le transporter au numéro quarante-six, pour le pendre à la fenêtre de Mme Poitrine, la sage-femme... on l’enlevait chaque soir, mesure de sûreté. Après avoir demandé à Octavie la permission de se retirer, elle grimpait dans sa chambrette mansardée.
Au sixième, en plein toit, un racoin sans cheminée ayant la largeur d’une guérite. Pour tout mobilier : un lit de sangle, un miroir de deux sous, sa malle (une vieille malle très longue, poilue comme une échine de sanglier) fermée au cadenas, avec une cuvette posée dessus. Plus, un porte-manteau où se devinaient des jupes derrière une toile. En cinq minutes, Victoire trouvait le moyen de faire sa prière, de se déshabiller, de se coucher et de s’endormir.
Telle était la vie courageuse et humble que menait mam’zelle Vertu depuis une longue série de mois. À peine changée, l’infatigable fille. Quelques cheveux gris avaient poussé sur ses tempes un peu creusées, mais elle ne paraissait pas avoir franchi la quarantaine. Ses maîtres n’avaient jamais eu pour elle aucune bonté, aucune attention, aucun de ces soins délicats et prévenants qui font presque du serviteur un ami, qui lui rendent plus doux et plus faciles son ingrate besogne, son esclavage quotidien. Non. M. Chotton était un pauvre être inoffensif, de plus en plus laid avec l’âge, disgracieux et gauche comme un kangourou, et qui semblait tout honteux de vivre. Il craignait sa femme et la respectait. Cette obésité immuable et tranquille lui en imposait. C’était elle qui avait toutes les clefs et qui achetait le sucre. Lui n’existait pas.
Elle le dominait et le tyrannisait à tel point que jamais elle ne lui permit, même une minute, de se tenir au comptoir. C’était sa place à elle, son domaine réservé. Elle y trônait majestueusement tout le jour, les deux coudes sur son pupitre, entre le Grand Livre à coins et les balances de cuivre ; tandis que la glace penchée derrière elle renvoyait l’image de sa nuque en bourrelet et de son dos arrondi comme un traversin.
Monsieur était donc relégué au second plan, absorbé, débordé par sa considérable moitié. Rarement il parlait à Victoire, et si par hasard il lui donnait un ordre, c’était d’une voix si humble qu’on l’eût pris pour le domestique. Il était doux, poli avec elle, lui disait « merci » quand elle lui offrait du pain et trouvait toujours son service fait convenablement. Aussi Victoire ressentait pour lui une sympathie qui confinait à l’affection.
Elle s’était prise de pitié pour ce mari honoraire, si petit, si chétif, qui faisait si peu de bruit. Elle avait du respect et de la compassion pour sa laideur inquiète. Avec son instinct de paysanne à peine dégrossie, elle devinait les douleurs très terre-à-terre qui s’agitaient dans cet étroit cerveau de boutiquier. Chagrins d’amour, chagrins d’affaires, la vie sans tendresse et le foyer sans éclats de rire d’enfant, tout cela se lisait couramment pour elle sur le visage trop tôt flétri de M. Théophile.
