Marie et les Autres - Axel Léotard - E-Book

Marie et les Autres E-Book

Axel Léotard

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Beschreibung

Que faire quand son escortboy devient le père de ses enfants ?
À 42 ans, Marie a tout pour être heureuse. Accomplie professionnellement dans l’agence de pub qu’elle a créée et où elle travaille avec ses amis, Marie est une Parisienne moderne qui croit en l’amitié et se dépense sans compter pour son entourage. Pour ce qui est des hommes, évadée d’un mariage terne dont elle se félicite chaque jour d’être libérée, elle les recrute désormais sur des sites d’escort boys. Gain de temps et lendemains faciles assurés !
Quand elle se découvre soudain enceinte de l’un d’eux, c’est tout un équilibre de vie qui se retrouve sur la sellette.
Marie et les Autres nous conte un mois dans la vie d’une femme d’aujourd’hui. Un mois où les certitudes vacillent, où les grandes questions surgissent et où la frénésie du quotidien ne s’arrête pas pour autant. Un mois où tout, famille, amis, amours, carrière, doit trouver sa juste place. Un mois pour décider.

Ce roman est un véritable plongeon dans la vie quotidienne de la femme moderne sur le point de devenir mère

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Un récit moderne, bien écrit et rondement mené." (Corinne Abjean, Le Télégramme de Brest)
- "Axel Léotard montre qu’il parvient à créer des personnages crédibles et à aborder des thèmes périlleux sans tomber dans le pathos ou la caricature." (Laurence, Biblioblog)
- "Dans ce premier roman, Axel Léotard raconte un mois dans la vie d’une femme, quand tout vacille, qu’il faut faire des choix radicaux..." (Laurent Fialaix, Questions de femmes)
- "C’est un livre très agréable à lire ; on a l’impression de devenir l’amie de Marie au fil des pages." (Adlinea.fr)
- "Pour celles qui aiment les thèmes de société, et qui se retrouveront dans Marie mais aussi dans les autres personnages tous aussi attachants et bouleversants." (Trucdenana.com)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Axel Léotard est né en France en 1969 et a grandi à l’étranger. Installé à Paris depuis l’âge de vingt ans, il est photographe quand la nécessité de l’écriture le laisse en paix. Après Mauvais genre, récit autobiographique paru en 2009, Marie et les Autres est son premier roman.

EXTRAIT

Le lit est installé face à la fenêtre, je ne ferme jamais les volets. Au réveil, je sais si la journée sera pluvieuse ou ensoleillée, c’est le premier baromètre de mon humeur. Je jette un coup d’oeil sur ma montre, et neuf fois sur dix, je constate mon retard. Mes matins sont des matins parisiens, des matins de café tiède, avalé en cinquième vitesse parce que je traîne dans la salle de bains, des matins France Info et son flash de huit heures trente.
Ce matin est un morceau de ciel gris, une insulte au mois de juillet. Un matin de chance, aussi : je fais les trois quarts de la route dans les couloirs de bus avec, à chaque carrefour, cette montée d’adrénaline toute citadine : police ou pas ? La police est déjà en vacances, la subversion moderne tient à peu de choses. Je suis arrivée au bureau à l’heure et sous une pluie fine à faire friser un brushing. Un matin comme les autres, pourtant, Anne trouve, en me voyant rentrer dans le bureau, que je suis pâlotte.

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Seitenzahl: 308

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Pour ma sœur

Pour Véronique Mossot

Parce que le meilleur reste toujours à venir

Marie

Lundi 1er juillet

Paris

Le lit est installé face à la fenêtre, je ne ferme jamais les volets. Au réveil, je sais si la journée sera pluvieuse ou ensoleillée, c’est le premier baromètre de mon humeur. Je jette un coup d’œil sur ma montre, et neuf fois sur dix, je constate mon retard. Mes matins sont des matins parisiens, des matins de café tiède, avalé en cinquième vitesse parce que je traîne dans la salle de bains, des matins France Info et son flash de huit heures trente.

Ce matin est un morceau de ciel gris, une insulte au mois de juillet. Un matin de chance, aussi : je fais les trois quarts de la route dans les couloirs de bus avec, à chaque carrefour, cette montée d’adrénaline toute citadine : police ou pas ? La police est déjà en vacances, la subversion moderne tient à peu de choses. Je suis arrivée au bureau à l’heure et sous une pluie fine à faire friser un brushing. Un matin comme les autres, pourtant, Anne trouve, en me voyant rentrer dans le bureau, que je suis pâlotte.

– Manque ou trop plein d’amour ?

– Ni l’un ni l’autre, je l’ai viré la semaine dernière.

– Et tu ne m’as rien dit ?

– D’abord, je te rappelle que je me suis tapée le déplacement à Marseille jeudi et vendredi et le bouclage du dossier Dido ce week-end. Ensuite, ma meilleure copine et plus proche collaboratrice n’a pas décroché son téléphone pour me joindre et savoir si tout allait bien. Comme j’étais débordée je ne l’ai pas appelée non plus.

– Je n’ai pas cherché à te joindre parce que, justement, je ne voulais pas te déranger dans tes galipettes. On déjeune ensemble ce midi et tu me racontes.

– OK Anne, pour te faire pardonner, tu m’invites !

Mon bureau est un capharnaüm sans nom. J’ai passé des années à justifier auprès d’une hiérarchie un désordre ordonné. Je suis incapable de retrouver un devis lorsqu’il est classé, mais mettre la main dessus entre deux piles de dossiers est un jeu d’enfant. Le premier luxe que je me suis offert en créant ma société a été le désordre, un trop-plein de papiers et une odeur de tabac froid lorsque je rentre dans mon bureau le matin. J’aime l’idée d’aller chercher un peu d’ordre dans le bureau des autres, si le besoin s’en fait sentir. Pourtant l’odeur de tabac, ce matin, me prend à la gorge plus qu’elle ne me rassure. Martine frappe à ma porte, Franck a donné rendez-vous à un client à dix heures, il est dix heures trente, le client est à l’heure, Franck n’est toujours pas là.

– Marie, je n’arrive pas à joindre Franck sur son portable et le client s’impatiente, on fait quoi ?

– Je ne comprends pas pourquoi Franck donne rendezvous à des clients le lundi matin alors qu’il sait aussi bien que moi que, neuf fois sur dix, il finit de digérer son trop plein d’alcool ou de je-ne-sais-quoi de la veille et qu’il est rarement visible avant quatorze heures. C’est qui le client ?

– Monsieur Burrain, d’Imacolor. Il vient valider la maquette du site internet.

– Dites à monsieur Burrain que Franck a eu un empêchement, je vais le recevoir. Si Franck appelle, dites-lui qu’il faut que l’on se voit.

Au cours du rendez-vous, j’ai eu la sensation qu’un roulis entretenait une nausée dont je ne pouvais me défaire. Moi qui allume une cigarette à peine la précédente écrasée, je me suis contentée de regarder mon paquet de Camel tout en validant le site avec le client. À douze heures trente, Anne est venue me chercher.

– Bon, puisque c’est moi qui régale, pizza ou japonais ?

– Japonais et je sens que je ne vais pas te ruiner, je ne sais pas ce que j’ai mangé hier mais j’ai mal au cœur.

En fait c’est Anne qui m’a mis la puce à l’oreille.

– T’es pas enceinte au moins ?

– Pardon ?

– Je te demande si tu n’es pas enceinte, parce qu’à chaque fois que j’ai eu des nausées, il s’est avéré que j’étais enceinte.

– Très drôle ! Non je ne suis pas enceinte, enfin pas que je sache !

– OK, tu as dû manger un truc pas frais.

Elle avait sûrement raison, mais la nausée a perduré les deux jours qui ont suivi et Anne a fini par me dire :

– Tu devrais peut-être acheter un test de grossesse.

Coincée à l’agence toute la journée, passant d’un rendezvous à l’autre, j’ai fini par appeler Martine.

– Martine, avant de partir, pourriez-vous passer à la pharmacie, il faudrait acheter un test de grossesse.

Ses yeux se sont agrandis, puis elle a esquissé un sourire.

– Ah non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez, le test n’est pas pour moi mais pour ma voisine, elle se fait du souci, je lui ai dit que le plus simple était de faire un test. Comme c’est une tête de mule, je vais lui en rapporter un ce soir.

À son regard, j’ai compris qu’elle ne me croyait pas. J’ai eu raison de l’embaucher : perspicace, Martine. Elle est revenue un peu plus tard avec l’objet convoité dans un sac en papier. Le regard oscillait entre le doute et la certitude.

Je suis rentrée à la maison vers vingt-deux heures, ma nausée et moi avions un nouveau compagnon : la migraine, celle qui vous dit que la semaine sera financièrement juteuse et physiquement meurtrière, je n’ai toujours pas trouvé le temps de voir Franck.

Je n’avais quasiment rien avalé depuis le début de la journée, je me suis servie un verre de vodka, accompagné d’une tranche de saumon fumé et d’un blini. J’ai rejoint mon lit avec, en lecture de chevet, un cahier des charges pour une campagne publicitaire sur une nouvelle marque de produits cuisinés. Je ne sais pas à quelle heure je me suis endormie, je trouvais cette idée de grossesse absurde.

Marie

Jeudi 4 juillet

Paris

Un test de grossesse est l’un des objets les plus ridicules que je connaisse. Une languette de plastique à la couleur virginale, fabriquée pour recevoir un jet d’urine. Au bout de la languette une couleur repère ; si par hasard une seconde bande de couleur similaire apparaît une fois que l’on a uriné, cela signifie que l’on est enceinte.

Je l’avais presque oublié et c’est la nausée, dès que j’ai mis un pied par terre, au réveil, qui m’a rappelé l’achat de la veille. À quarante-deux ans, je ne vais quand même pas me retrouver enceinte ! Une fois le test fait, j’appellerai mon médecin pour faire des analyses. Une nausée trois jours durant, ce n’est pas normal, je ne suis jamais malade.

Sauf que voilà, le test est positif. Un canular… Dans la vraie vie, ça peut arriver à n’importe qui sauf à moi. Je fixe le morceau de plastique, incrédule. Positif, il est positif ! J’ai dû mettre un certain temps pour faire le lien entre positif et enceinte. Dans la panique, j’ai appelé Anne.

– Anne, j’ai une question à te poser.

– Tu es déjà au bureau ?

– Non, je suis chez moi et c’est positif.

– Oui, si tu veux, il est presque neuf heures et quart, tu devrais être au bureau vers dix heures.

– Non, le test est positif.

– Comment ça, le test est positif ?

– J’ai fait acheter un test de grossesse à Martine hier soir, il est positif, le test dit que je suis enceinte.

– Tu es sûre de ce que tu dis ?

– Écoute Anne, à cette heure-ci je suis à jeun, je ne vois pas double et je te dis que ce test est positif.

– Va en racheter un autre et refais-le tout de suite.

– Et s’il est positif ?

– C’est que tu es enceinte.

– Mais enfin ce n’est pas possible !

– Tu sais, ça arrive tous les jours à des femmes très bien.

– Mais, je me moque de ce qui arrive aux autres !

La pharmacie la plus proche est à deux rues, le pharmacien m’a tendu le test avec un sourire entendu, tout juste s’il ne m’a pas félicitée. Je suis rentrée chez moi, cette fois la barre témoin est bleue et le test s’avère on ne peut plus positif, il ne me manquait plus que ça. Il est plus de dix heures, je suis vraisemblablement enceinte et incontestablement en retard. J’ai rappelé Anne.

– Anne, je suis dans la panade, le deuxième test est positif, les plats cuisinés seront au bureau dans une demi-heure et je ne suis pas encore partie… C’est la débâcle ! Tu peux les faire patienter, j’arrive. Il ne me manquait plus que ça, je rêve !

– On se calme, au moins tu sais pourquoi tu as mal au cœur depuis le début de la semaine, ne t’en fais pas pour les clients, je les bichonne jusqu’à ce que tu arrives.

Ma Smart n’est plus une Smart mais un bolide de Formule I qui me transporte moi et une espèce de chose qui s’est invitée au fond de mon ventre, un alien à qui je n’ai rien demandé.

Au bureau, les clients révisent les prévisions du futur bond en avant que vont faire leurs ventes à la suite de notre campagne publicitaire. Le petit-salé aux lentilles sous vide a un avenir qu’ils n’auraient jamais pu imaginer auparavant. Le sourire commercial d’Anne me fait comprendre que la mayonnaise prend, je la laisse terminer l’argumentaire avant de me présenter.

– Bonjour, je suis Madame Resnier, désolée pour ce retard, un contretemps de dernière minute.

– Rien de grave ?

– Non, juste encombrant.

Ils sont repartis en fin de matinée, ravis. Anne était aux anges, ils avaient accepté le devis sans rechigner. Elle battait presque des mains ; moi, je cherchais désespérément mes cigarettes.

– Tu n’aurais pas vu mon paquet de Camel ?

Le regard d’Anne s’est arrêté sur moi et son visage s’est transformé dans la seconde.

– Ça va, Marie ?

– Beaucoup mieux, je viens d’acquérir la certitude que tu peux diriger cette boîte seule.

– Marie !

– Non, ça ne va pas du tout, mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu !

– Tu sais, ça reste un événement typiquement féminin, la seule chose importante c’est de savoir ce que tu veux faire.

– Sans blague ? Mais je n’en sais rien, ce n’était pas prévu au programme !

– Tu sais qui est le père ?

– Oui.

– Et ?

– C’est une pute.

– Très drôle ! Et plus sérieusement ?

– Je suis sérieuse, je ne peux être enceinte que d’une seule personne et je l’ai payée parce que c’est son métier.

– Tu ne vas pas me dire que le type que tu me dis avoir viré…

– Si ! Viré est un terme assez juste. J’ai l’argent pour payer, je paye. C’est beaucoup plus simple et ça m’évite les complications, en principe !

– Et tu fais ça depuis longtemps ?

– Depuis que j’ai monté la société.

– Alors là, tu m’en bouches un coin.

– Pourquoi ? Parce que je suis une femme ?

– Non, enfin je ne sais pas, je ne t’imaginais pas…

– Pour faire simple, dans un premier temps, c’était une question de commodité avant de devenir une habitude.

Anne a l’air abasourdie, elle m’imaginait peut-être capable de beaucoup de choses, mais pas de ça.

– Je te choque ?

– Je ne crois pas être choquée, disons que je suis surprise.

– Bon, de toute façon, ça ne change pas grand-chose à l’état de fait. Un problème, une solution : il ne me reste plus qu’à trouver la solution… et rapidement.

Anne me regarde en silence, j’allume une cigarette en me demandant s’il n’aurait pas mieux valu me taire. Nous avons toutes les deux une complicité qui s’apparente à celle que l’on acquiert à force de vivre ensemble. À défaut de partager une communauté de vie, nous avons travaillé conjointement ces dix dernières années. Personne ne pressent mieux qu’elle mes forces et mes faiblesses. Elle est la seule à qui je peux avouer une vérité toute nue, la seule qui me voit courber l’échine lorsque la partie est perdue, ou me pourlécher les babines si le marché est acquis. La porte du bureau s’ouvre, Franck nous montre le bout de son nez. Il m’a évité pendant ces trois derniers jours et là je ne me sens pas la force d’aborder le sujet qui fâche.

– Vous avez besoin d’un partenaire supplémentaire ?

– Oui, on a décroché le budget « Cuisine saine », il faudrait associer la marque à un grand chef. Tu pourrais me trouver ça et négocier un budget ?

– Laisse-moi une petite semaine.

– Anne, cet après-midi on définit une charte graphique et on commence à travailler le concept « Manger sain ». En parlant de manger, je n’ai pas vraiment faim, mais j’irais bien prendre un verre, tu m’accompagnes ?

– C’est un déjeuner ségrégationniste ou je peux me joindre à vous ?

– Désolée pour ce midi Franck, j’ai transformé la pause déjeuner en réunion féministe et je suis sûre que tu as encore oublié tes escarpins et ta jupette à la maison.

Franck hausse les épaules, il doit se dire que je ne digère pas son retard de lundi.

– Tant pis, j’irai déjeuner avec Martine. Elle, c’est une femme de cœur !

Marie

Jeudi 4 juillet

Paris

J’ai appelé mon médecin dans l’après-midi afin qu’il me prescrive des analyses, un coursier est passé prendre l’ordonnance à son cabinet, j’irai au labo demain matin. Au téléphone je ne trouvais plus mes mots, une parfaite idiote qui bredouille une faute inexistante, il m’a demandé de ne pas m’inquiéter, si grossesse il y a, nous sommes largement dans les temps pour faire quelque chose. J’ai essayé de garder jusqu’à la fin de la journée les mots qu’il a prononcés, comme on garde la certitude d’une vérité.

Arrivée chez moi, je me suis installée sur le balcon, pas vraiment pour y trouver la fraîcheur – même à vingt et une heures, on étouffe – mais pour laisser mon regard aller aussi loin qu’il peut porter. La panique s’est dissoute doucement, je commence à dissocier les éléments qui ont donné naissance à la situation. Je pense à Martin, le supposé géniteur, l’étalon du moment. Je n’ai jamais eu plusieurs « escorts » à la fois, un peu comme les dossiers, j’en finis un avant d’en démarrer un autre. Avantage de la méthode face au problème actuel : il ne peut y avoir qu’un seul géniteur. Mais un escort reste un escort et j’imagine la caricature : la directrice de la société MAO s’est fait engrosser par une pute. L’anecdote, si elle est divulguée, ne sera pas simplement drôle, elle me couvrira de ridicule.

La double vodka, bue quasiment d’un trait, m’a remis les idées en place. Ce n’est qu’un accident de parcours, un simple accident, une pirouette du destin. Il y a bien longtemps que je n’en veux plus de gamin. Ma vie, je l’ai dessinée autrement, je l’ai dessinée sans attache. Un enfant, il y a dix ans encore, je n’aurais peut-être pas dit non, quitte à assumer un semi con au quotidien. Mais là, j’en ferais quoi ? L’agence est en plein essor, je travaille avec une équipe formidable, j’ai cette liberté de faire pratiquement ce que je veux, quand je le veux. Où mettrais-je un enfant dans tout ça ? Même dans cet appartement, il n’a pas sa place.

J’ai acheté cet espace il y a six mois, mon premier bien immobilier : soixante mètres carrés au centre de Paris, aménagés pour une célibataire qui entend le rester. Un deux-pièces, le repaire d’une vieille fille qui s’assume. Il m’a fallu attendre quarante-deux ans pour acquérir cette liberté-là.

Je n’ai jamais su faire les choses à moitié, je voulais un appartement dans le quatrième arrondissement parce que j’aime ce mélange embourgeoisé de juifs et de pédés, beaucoup plus vivant que la rive gauche. Cet appartement, je l’ai rêvé des centaines de fois, lorsque l’agent immobilier m’a fait visiter « un petit duplex plein de charme, rue Vieilledu-Temple », j’ai su, avant même de le voir, qu’il allait être à moi, intuition féminine certainement. Le petit duplex en question était, certes, onéreux, mais possédait un balcon et un garage à deux pas. J’ai failli, outre le chèque, lui offrir le champagne en prime, à ce jeune homme qui tremblait presque d’excitation sachant la vente acquise.

L’installation qu’avait faite le précédent propriétaire me convenait presque. Aux dires du costume cravate tendance légèrement folle et très colorée (mais ça allait avec le quartier) qui cherchait à calmer son ardeur, c’était un peintre qui en avait fait son atelier. La chambre et la salle de bains se trouvaient au premier : une mezzanine fermée qui faisait à peu près la moitié de la superficie totale du rez-de-chaussée. Bien sûr, mon négociateur ne savait pas que je vivais entourée de tableaux et que je réinvestissais la majeure partie de mon argent en peintures. La maison d’un peintre, qu’aurais-je pu espérer de mieux ?

J’ai gardé le rez-de-chaussée comme une grande pièce à vivre : coussins au sol, table basse, livres et désordre, j’ai fait poser des cimaises sur tous les murs, j’y ai accroché ces tableaux qui, faute de place, traînaient sur le sol dans l’appartement précédent.

Cet achat signifiait pour moi la fin d’une étape et le début d’une autre. Je m’imaginais consacrer les cinq années suivantes à la pérennisation de la société. Une espèce de dernière ligne droite où mon emploi du temps et ma vie seraient rythmés par la signature de contrats avant de passer le relais, peut-être à Anne.

Anne

Jeudi 4 juillet

Paris

J’ai quitté l’agence avant Marie, ce qui est plutôt rare ; Franck est venu me voir avant que je parte.

Marie avait un rendez-vous ? Je ne l’ai jamais vue partir aussi vite.

– Je crois surtout qu’elle a besoin de repos. Elle n’a pas eu le temps de t’en parler, tu t’es déguisé en homme invisible depuis le début de la semaine… Mais évite de donner rendezvous à tes clients le lundi matin, tu n’es jamais là le lundi matin !

– C’est pour ça qu’elle n’a pas voulu déjeuner avec moi ?

– Non, ça n’a rien à voir, Caliméro, mais un de ces quatre elle va te tomber dessus et je n’aimerais pas être à ta place. Il faut que je me sauve, j’ai promis aux enfants que je serais rentrée pour le bain.

– La bonne excuse : les obligations familiales.

– T’es jaloux ?

– Certainement pas, si j’ai épousé une infirmière c’est pour avoir au moins une liberté à mi-temps, moi.

– Mais oui, mais oui… Au fait, l’homme libre, n’oublie pas d’enclencher l’alarme quand tu t’en iras. Ce matin quand je suis arrivée elle était désactivée, et passe le bonjour à ta femme.

Sur le chemin qui me ramène à la maison je pense à Marie, nous travaillons ensemble depuis des années, une lionne, toujours au créneau, qui emporte les marchés publicitaires tout en souriant aux concurrents. Une bête à sang-froid, rapide dans ses prises de décisions, je ne l’ai jamais vue comme aujourd’hui. Je ne l’ai jamais connue fragile ou hésitante ; après réflexion, je crois que je l’imaginais presque inhumaine, gonflée par les quotas de ventes et douée d’orgasmes bancaires.

Marie est une espèce de mentor, le Robocop de mon quotidien, le mot juste pour lisser mes désaccords avec Marc, la première à trouver une nounou pour les enfants, quand on part en bringue. Une working girl sans peur et sans reproche, surtout sans reproche, qui a toujours su faire la lumière quand j’étais à deux doigts de me casser la figure dans un clair-obscur. En fait elle gère ses amours comme sa boîte, de façon arithmétique et là, l’équation est fausse.

Marc n’est pas encore rentré, c’est à moi que la baby-sitter fait son rapport. Le plus grand a refusé son goûter, les devoirs sont faits. Le plus petit m’accueille avec un « je ne veux pas aller au bain, je suis encore propre », il va falloir faire semblant de se mettre en colère. J’ai fait une pause dans la cuisine avant de monter les retrouver dans leur chambre.

– Stéphanie, vous voulez prendre un café avant partir ?

– Non merci, je me sauve, mon ami m’attend.

À la naissance du second, Marc et moi avons quitté Paris pour nous installer dans une petite maison porte des Lilas, plus vraiment Paris, mais pas loin quand même. Une maison sur deux étages avec un bout de jardin. À cette époque, je ne savais pas encore si j’en voulais un troisième.

Deux enfants, deux rayons de soleil bruyants, deux garçons, j’aurais aimé une fille. Pour le dernier, j’ai même essayé un régime sans sel durant la grossesse, on m’a assuré que ce serait une fille à tous les coups. Perdu ! J’ai gagné un Roméo, fan de foot à cinq ans, le pire et le meilleur reste à venir. Pierre, lui, est un garçon sage, sensible, il veille sur son frère, passe son temps à dessiner, un rêveur. En les voyant tous les deux lorsque je monte à l’étage, j’imagine Marie enceinte, l’image qui me vient tient davantage du loufoque que de la réalité… Non, je ne l’imagine pas avec un enfant.

– Roméo, on va au bain ?

– Mais je suis pas sale.

– Tu veux que je me fâche ?

– Je peux attendre la fin du dessin animé ?

– D’accord, tu viens me chercher dans le bureau dès qu’il est fini.

Dans la soirée, j’ai eu besoin d’en parler à Marc, peut-être parce que j’ai du mal à imaginer ce que Marie va faire, ou parce que quelques mois auparavant nous avons, justement, pris la décision de ne pas en avoir un troisième.

– Marc, Marie est enceinte.

– C’est une blague ?

– Non, c’est la panique complète.

– Et le père ?

– Une rencontre de passage déjà oubliée.

– Alors ça… Tu viens de me confirmer un truc dont je doutais parfois : Marie est une femme ! Elle est un peu plus âgée que toi, non ? Elle compte faire quoi ?

– Je pense qu’elle ne sait pas encore, c’est la dernière chose qu’elle pouvait imaginer, je suppose qu’elle va avorter.

– Si elle avorte, elle n’en aura pas d’autres.

– Elle aura besoin de moi dans les jours à venir.

Il m’a regardé, a souri. Nous n’avons plus besoin de parler davantage, les années ont construit une complicité qui se passe de mots, les rares prises de bec que nous avons encore concernent les enfants. Je le trouve souvent trop laxiste, lui me reproche de leur inculquer des principes inutiles. La plupart de nos désaccords se résolvent à l’horizontale.

Marie

Jeudi 4 juillet

Paris

Je suis née à une époque qui se voulait fataliste, nous étions les rejetons d’une génération bancale. Nos parents avaient vu les leurs partir à la guerre, en revenir brisés et pétainistes, de gré ou de force. Famille, Travail, Patrie, ils avaient fait des enfants auxquels ils avaient confié leurs rêves. Ces rêves avaient gentiment éclos sur les barricades en 68. Et puis notre tour était venu, la génération d’après 68, les enfants des barricades, des Flower Power, des illusions ratées.

La guerre n’était plus un fait d’armes, elle nous explosait tous les jours à la gueule, à grands coups de vérités trahies, de sainteté désacralisée, de crises pétrolières, d’utopies teintées de rose, de familles recomposées. Comme toutes les filles de mon âge, je rêvais d’un gentil mari déguisé en prince charmant, le blanc destrier était remplacé par un coupé sport, le château par une villa à Saint-Tropez ou à Ramatuelle.

J’imaginais une kyrielle de bambins qui passeraient de mes jupes aux cours de récréation. Il n’en fut rien, mon premier mariage fut un parfait ratage. J’avais vingt ans et la candeur ou la bêtise (pour les plus intransigeants) qui va avec. Jacques en avait vingt-cinq, et un bel avenir devant lui. Fils de diplomate, pas forcément brillant, mais doté d’une mémoire redoutable, son niveau d’études et les amitiés familiales lui avaient valu un poste de directeur commercial dans une multinationale. Ma vie débutait presque comme un conte de fées moderne et s’avéra très vite un enfer. Ma mère m’avait pourtant prévenue :

– Il faudrait savoir ce que tu veux, Marie : jouer l’idiote et faire un bon mariage ou te montrer trop intelligente et accepter la possible solitude.

En fait, je n’ai jamais su jouer l’idiote, mais nous sommes tout de même restés mariés quinze ans. Jacques voyageait beaucoup, je me faisais les dents dans la pub pendant ce temps. Nous nous sommes croisés entre deux rendez-vous, deux voyages d’affaires, pendant des années, sans fougue ni passion. Jacques n’était pas vraiment vaillant, en quinze de mariage, il n’y eut pas l’ombre d’un embryon, ce fut la seule raison du divorce. Il se réveilla à quarante ans avec cette drôle d’urgence à transmettre ce qu’il n’avait pas su vivre. J’ai appris par une indiscrétion que la standardiste de sa société lui avait donné un rejeton un an après notre séparation : j’ai toujours su qu’il avait un goût de chiottes. Je me réveillai à trente-cinq ans, sans enfant et sans en éprouver le besoin. La vie m’avait fait prendre un autre chemin.

Après Jacques, j’ai entassé les amourettes. Celles qui font sourire ou mettent en colère, celles qui laissent sur sa faim ou au contraire repus et satisfaits, mais aucune d’elles ne m’a donné l’envie de refaire ma vie avec quelqu’un.

Voir, pendant quinze ans, le même type se brosser les dents tous les matins à la même heure m’avait délivrée de la névrose du « nous sommes deux, mais nous ne formons qu’un ». Un couple, c’est l’illusion d’une unité qui s’effiloche au fil du temps. Le point central de ma vie, mon équilibre, n’était plus là ; nous étions au début des années 2000, j’étais directrice commerciale d’une grosse agence de publicité. Ma vie, son essence, coulait là, dans les cendriers pleins à dégueuler, les réunions qui finissaient tard le soir, les devis, les budgets… Ma vie coulait au rythme de mon travail. Les frissons, je les tenais au bout des contrats signés, jusqu’à ce que je me réveille à l’envie de monter ma propre société.

MAO a vu le jour en 2003, j’ai débauché deux de mes collaborateurs et embarqué une partie des clients, cadeau d’adieu forcé en quelque sorte. Le pari n’était pas gagné, Anne et moi le savions ; quant à Franck, je ne sais pas trop.

À partir de ce jour-là, les rencontres de hasard n’eurent plus vraiment leur place, ma vie n’avait plus rien d’un hasard. Je démarrais souvent vers dix heures du matin pour ne terminer que tard dans la nuit ; mais c’était ma boîte. Je n’aurais jamais eu l’idée d’avoir recours aux services d’un escort boy jusqu’à ce voyage d’affaires en Suisse. Le client, un éditeur de logiciels, ne pouvait pas se déplacer à Paris ; j’en ai profité pour m’offrir un week-end détente. Il y avait à disposition dans ma chambre la presse locale ; c’est là que j’ai vu les premières annonces.

La chambre était agréable et l’expérience fut une révélation. Je me suis demandée comment j’avais pu passer si longtemps à côté. Le garçon avait eu l’élégance d’attendre que j’ai joui avant de se répandre. Il avait de la conversation et savait se tenir à table. J’ai tout de suite su que j’allais me prendre au jeu, il ne me restait plus qu’à développer dare-dare notre chiffre d’affaires.

Quand j’ai expliqué à Anne comment tout avait commencé, je l’ai vue sourire, je n’étais ni condamnable ni condamnée.

– Décidément, tu les auras toutes faites.

– Toutes, je ne pense pas.

– Je suis mariée et heureuse en ménage, mais je dois avouer que ton chemin de traverse est tentant.

– Ne t’y aventure pas, ça me coûte une fortune…

Une fortune et des ennuis… Mon verre était vide, j’ai erré dans l’appartement comme une âme en peine, incapable de me concentrer sur un dossier et, contrairement à l’accoutumée dans ces cas-là, sans la moindre envie d’être effleurée par une peau inconnue, parce qu’il était bien sûr hors de question que je rappelle Martin, sauf pour lui arracher sa paire de c…

Marie

Vendredi 5 juillet

Paris

Le tube se remplit d’un liquide rouge, sang que j’imagine mêlé au trop plein de vodka d’hier, j’ai la tête prise dans un carcan d’acier, le sourire goguenard de l’infirmier m’énerve : la journée commence mal.

– Les résultats seront prêts lundi, vous venez les chercher ou on vous les envoie ?

– Non, j’enverrai un coursier.

– Le laboratoire ne peut vous les remettre qu’en main propre.

– Vous savez que de nos jours, même les femmes travaillent ?

– Nous sommes ouverts jusqu’à vingt heures.

– C’est pire que ce que je pensais, primo vous ne savez pas que les femmes travaillent, deuxio, vous ne savez pas ce qu’est le travail. Envoyez les résultats chez moi, si par hasard je travaille moins que d’habitude je passerai prendre un double.

Ce matin, j’ai rendez-vous avec monsieur Rapat, Rapat comme rapace, et expert-comptable, le genre de rendez-vous qui m’épuise… Si tout va bien, j’embaucherai un nouveau salarié dans six mois et je lui refilerai le lot : la paperasse et Rapat. À midi, déjeuner avec ma sœur ; ce soir, je file à la soirée de lancement d’un nouveau parfum : So Much Coffee, tout un programme… Si le hasard de la chasse aux clients me perd sur les terrains de la cosmétique, je délèguerai les soirées où les filles sont toutes forcément plus jeunes et plus belles que moi, ça me déprime.

J’ai à peine eu le temps de m’installer dans mon bureau… Une chose informe avec un costume gris et une joie de vivre à étouffer le moindre espoir a foncé sur moi, classeur en main. Franck est arrivé à onze heures. Entre son retard et l’expert-comptable, j’ai vu rouge.

– Franck, on peut se voir deux minutes ?

– Oui, bien sûr.

Une fois installée dans mon bureau, j’ai explosé.

– C’est quoi au juste ton emploi du temps ? Je pensais que tu avais signé pour un plein-temps, tu as un second employeur ?

– Ne sois pas agressive…

– Mais je ne suis pas agressive, je suis hystérique ! C’est quoi ton problème, tu t’ennuies au bureau ? T’as une maîtresse ? Parce que là, tu as tellement dépassé les bornes que, même de loin, on ne les voit plus, donc je te conseille de me donner une explication susceptible de me convaincre.

– J’ai accompagné mon gamin au centre aéré.

– Tu te moques de moi ? À quelle heure ils démarrent au centre ?

– Il ne voulait pas y aller, il a pris une dérouillée il y a dix jours, depuis il a refusé d’aller à l’école jusqu’à fin juin, et maintenant c’est pareil pour le centre aéré. À mon avis, ça ira mieux la semaine prochaine.

Nous travaillons ensemble depuis des années, Franck est un informaticien hors pair, doublé d’un excellent relationnel ; le commercial, ça le gonfle, sinon il aurait fait fortune. Chemise froissée, jean que l’on soupçonnait propre dix jours plus tôt, chevelure ayant définitivement tourné le dos à un peigne et constante barbe de quatre jours parce qu’il a « la peau fragile ». Un garçon gentil, brouillon mais bosseur, sauf que là j’ai la sensation qu’il est à tout sauf à son travail et moi j’ai une remontée hormonale.

– Il a quel âge déjà ton gamin ?

– Huit ans, les ennuis commencent ; évite d’en faire un ou alors abandonne-le à la DDASS à cet âge-là.

Mon absence de sourire l’a décontenancé avant de lui donner l’alarme.

– Écoute, je sais que je ne suis pas très ponctuel et je ne l’ai jamais été. Je sais aussi que j’ai loupé mon rendez-vous de lundi, mais c’est important que je sois là pour le gamin. C’est juste une question de jours, le temps qu’il reprenne confiance en lui.

– Évite quand même les arrivées à onze heures, tu vas finir par donner le mauvais exemple, je te laisse jusqu’à la fin de la semaine prochaine, au pire, tu lui trouves une nounou pour les semaines suivantes.

Lorsqu’il sort de mon bureau, ma montre indique onze heures trente. Rapat, installé dans la pièce d’à côté, entasse des chiffres qui doivent lui permettre d’obtenir une balance que j’espère juste. J’imagine Franck accompagnant son fils au centre aéré, le genre de détail pour lequel je n’ai jamais voulu d’enfant. Le quotidien est suffisamment compliqué.

Marie

Vendredi 5 juillet

Paris

Ma sœur parle de la varicelle de son petit dernier, de ses futures vacances à San Remo en août, de l’aîné qui est en Sixième, de son architecte de mari qui travaille comme un dingue, un peu comme moi paraît-il.

– J’aimerais qu’il s’occupe un peu plus des enfants, mais je suppose que son emploi de temps ne le lui permet pas.

Nous avons passé toutes les étapes du déjeuner, entrée, plat, dessert, sans la moindre anicroche ; je n’aurais pas dû prendre de café.

– On a déjeuné chez les parents la semaine dernière.

– Ah.

– Ça leur fait plaisir de voir leurs petits-enfants, j’essaie d’y aller au moins tous les quinze jours. Tu sais, Fontainebleau n’est pas le bout du monde ; quand y es-tu allée pour la dernière fois ?

– À Pâques je crois.

– Marie, nous sommes début juillet.

– C’est exact, vendredi 5 juillet pour être plus exacte, il est presque quatorze heures et si tu continues sur ce terrain, je sens que je vais être en retard…

– Mais qu’est-ce que tu leur reproches à la fin ? À chaque fois que j’y vais, maman me demande de tes nouvelles, elle me dit qu’elle aimerait nous avoir tous réunis autour d’une table.

– Elle exagère, je les appelle au moins une fois par semaine.

– Elle ne me dit pas que tu ne l’appelles pas, elle me dit qu’elle aimerait te voir, qu’elle aimerait avoir plus souvent ses enfants et ses petits-enfants réunis.

– Bon, alors là, c’est sûr, tu m’excuses, mais je suis en retard.

– Marie !

– Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise Sophie, que tu as raison ? Oui tu as raison ! Sauf que je travaille beaucoup et fréquemment le week-end, que les quelques journées que j’ai de libres, je n’ai pas envie de les passer à répondre à des questions qui sont justement sans réponse. Je n’ai pas envie d’entendre papa me dire pour la énième fois que Jacques était un type formidable, je n’ai pas envie de le voir se pâmer devant ton mari. Bref, je n’ai vraiment pas envie d’y aller.

– Tu sais qu’ils ne sont pas éternels.

– Eh bien moi non plus, justement.

– S’il te plaît, fais-le pour moi, pour tes neveux ; la dernière fois que tu les as vus c’était…

– Pour les vacances de Pâques, je sais. J’abdique, tu y retournes quand ?

– Dimanche, et ensuite pour le week-end du 14 juillet.

– OK, j’appellerai maman dans la semaine pour lui dire que je viendrai dimanche prochain.

Sophie vient de réussir l’exploit de me pourrir le week-end du 14 juillet. Je sacrifie une grasse matinée, un silence réparateur, un possible cinéma ou une expo sur l’autel familial. En revenant au bureau, j’ai la sensation que les rayons du soleil entraînent un lâcher d’enfants sur les trottoirs, le nombre de poussettes et de landaus qui y circulent est impressionnant. À la vue du trop-plein de couches-culottes, je m’aperçois que ma nausée a disparu, c’est peut-être le fait d’en connaître la cause…

Anne m’a passé un coup de fil en fin de journée, nous n’avons pas eu le temps de nous voir, elle veut savoir comment je vais. Je me sens vidée, quasi incapable de choisir la tenue que je vais mettre pour le pince-fesses.

– Tu y vas vers quelle heure ?

– À ma montre, il est vingt heures trente, je devrais déjà être partie.

– Veux-tu que nous dînions demain chez toi ? Marc est d’accord pour s’occuper des enfants, on pourrait en profiter pour jeter un coup d’œil sur la charte graphique des plats cuisinés, parce qu’à relire leur demande, c’est tout et n’importe quoi.

– Vingt heures chez moi, ça te va ?

– Parfait, bonne soirée et pas de folies.

– Je crois que là, quoi que je fasse, il ne peut plus rien m’arriver.