Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Elle, c’est
Marie de Bourgogne (1457-1482), la fille de
Charles le Téméraire. Séduisante et cultivée, elle règne à dix-neuf ans sur le duché de Bourgogne dont la puissance menace le royaume de France. Elle résiste aux manœuvres de l’implacable
Louis XI, épouse l’archiduc d’
Autriche Maximilien, donne naissance à trois enfants, et disparaît à l’âge de vingt-cinq ans. Lui, c’est
Albrecht Dürer (1471-1528). Beau et ambitieux, avide de gloire comme de richesses, il fait de l’artiste un aristocrate, et n’hésite pas à se peindre sous les traits du Christ. À vingt trois-ans, il est célébré dans toute l’Europe comme le plus grand peintre de son temps. Voici le roman de leurs vies au quotidien, l’histoire d’une rencontre passionnée entre le crépuscule de la Chevalerie et l’aube de la Renaissance. À l’automne du Moyen Âge, voici Gand et Bruges, la cour de Bourgogne, la plus raffinée d’Europe, le Saint Empire Romain de la Nation Germanique, en proie aux seigneurs-brigands et aux troubles de la Réforme, Nuremberg où se développe l’imprimerie, la Sérénissime République de Venise à son apogée. Autour de
Marie de Bourgogne et
Albrecht Dürer, ce livre ressuscite toute une époque de fastes et de tourments : la fin du XVe et le début du XVIe siècle, une période où se lèvent des prophètes de fin du monde et où débute la Renaissance.
À PROPOS DES AUTEURS
Arnaud de la Croix est né à Bruxelles en 1959, il est écrivain et éditeur.
Christian Lutz est né à Léopoldville en 1954, il est éditeur.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 460
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Arnaud de la Croix & Christian Lutz
Marie
ou la Renaissance
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6742-9
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Dürer,Portrait d’une jeune Vénitienne(détail), 1505.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Pour Isabelle, pour Christian.
A. de la Croix
Pour Christine, Fanny et Arnaud,
pour Marie B., bien sûr.
C. Lutz
MARIE
À la fin du Moyen Âge, les ducs de Bourgogne, issus de la maison de Valois, acquirent en territoires français et allemand une puissance considérable, directement menaçante pour le royaume de France.
Le 13 février 1457, Isabelle de Bourbon, épouse du futur Charles le Téméraire, mettait au monde une fille, prénommée Marie, au grand désappointement de Philippe le Bon, alors grand-duc d’Occident. Une tradition autorisait la lignée féminine à recueillir l’héritage du duché, mais cet héritage avait toujours dû être défendu les armes au poing…
* *
*
Philippe et Jean restèrent en arrière, las de ces courses interminables où Marie les entraînait. Ils avaient l’impression de faire des centaines de milles par jour. La sensation qu’elle se moquait d’eux, qu’elle les narguait. Parce qu’elle avait aujourd’hui six ans, et qu’elle courait très vite. Ils aimaient bien Marie. Mais ce n’était jamais qu’une fille. Ils étaient à peine plus âgés qu’elle.
Jean fit un clin d’œil à Philippe et le prit par le bras. Jean était légèrement plus grand que Philippe, plus fort, mais beaucoup moins gracieux. Il le savait aussi. Leur amitié était grande et ils avaient chacun leurs atouts : Philippe sa finesse et son humour, Jean sa force et son courage. Jean avait enfilé une cotte de mailles volée dans la salle d’armes. Elle lui arrivait aux genoux, lui donnait un air ridicule. Il traînait aussi un lourd casque qu’il n’arrivait pas à fixer convenablement sur sa tête et qui, de toute façon, lui aurait masqué tout le visage, l’empêchant de distinguer quoi que ce soit, en dépit des chiffons entassés qui le rendaient encore plus instable. Marie avait insisté pour qu’il se mette en armes et avait organisé le vol de la cotte de mailles et du casque. Oui, ridicule, pensait Philippe, dans cet accoutrement déglingué. Un vrai pantin, ou mieux, un épouvantail complètement désarticulé.
Marie avait gagné le parc, devinant que les deux compères avaient probablement abandonné la course. Elle n’en était pas fâchée. Elle décida d’aller contempler les animaux, ce qu’elle aimait faire seule, car elle leur parlait en secret. En retour, ils lui livraient leurs secrets. Le léopard tacheté lui disait que les filles d’Arabie dansaient au soleil en faisant cliqueter des bracelets sur leurs bras foncés, que les Maures féroces les observaient en souriant doucement dans la pénombre… Grognements qui donnaient le frisson à Marie. L’éléphant lui parlait des marais d’Afrique où couraient des hommes à la peau noire et lisse, presque nus. Barrissements qui terrorisaient Marie.
En cet instant, elle aurait voulu que Jean soit à ses côtés pour la protéger. Ou peut-être Philippe, pour apaiser les animaux sauvages d’une caresse de la main. Mais non, l’éléphant avait la peau bien trop dure, même si, tout en haut, Marie voyait ses petits yeux pleurer. Quant au léopard, il était bien trop rapide à bouger dans sa cage, et il n’aurait fait qu’une bouchée de ses compagnons.
Alors, Marie voyait apparaître son père comme en rêve : il était fort, puissant comme ce roi de Macédoine, Alexandre, dont il lui avait lu l’histoire. Histoire pleine de batailles et de sang, où des hommes très beaux et très doux se découpaient en morceaux avec des glaives acérés et conduisaient d’innombrables armées. C’est quoi une armée ? avait demandé Marie à son père. Mais il n’avait pas répondu, juste qu’Alexandre entrerait au matin en vainqueur dans les villes endormies, et qu’il fallait maintenant aller se coucher, qu’il était tard déjà.
Marie ne dormait pas, dans ce lit trop grand pour elle. Elle revoyait les yeux bleus de son père, marchant dans la nuit à la tête d’un groupe d’hommes perchés sur des éléphants. Elle ne comprenait pas tous les mots, mais elle aimait écouter ces histoires, même si elle n’y croyait déjà plus tout à fait.
Elle s’était levée, s’était mise à genoux sur la courtine de satin vert ; par la fenêtre elle contemplait les étoiles dans le ciel, et les étoiles sur l’eau où un cygne blanc nageait seul dans le noir. Elle tombait de sommeil et avait fini par se recoucher. Ses cheveux lui faisaient un casque tout autour de la tête. Elle aurait tant voulu avoir les cheveux noirs. Les cheveux noirs de son père.
Au matin, Marie s’était levée. Sans attendre sa gouvernante, elle s’était habillée en silence, avait couru dans le parc embrumé. Elle s’était rendue à la ménagerie, s’écorchant les pieds nus dans les ronces ; elle voulait savoir si les animaux dormaient comme les humains. Elle s’était cachée dans les fourrés quand un homme très gras était venu, portant un grand quartier de viande tout rouge au bout d’une pique. Il avait passé la pique à travers les barreaux d’une cage, et un lion avait ouvert la gueule pour avaler la viande qui fumait et dégoulinait de sang.
Marie avait crié, elle était tombée dans les fourrés, comme morte. L’homme à la pique avait appelé Madame de Berzé, qui était très douce et était venue chercher Marie, qui s’était relevée aussitôt. Elle aurait voulu pleurer dans les bras de sa mère, mais elle avait retenu ses larmes, parce que sa mère n’était pas là, qu’elle était loin, en Hollande ; ou peut-être pour ressembler à ces héros qui n’ont peur de rien, comme le chevalier Perceval dont elle apprenait à recopier la légende, et qui n’aurait certainement pas pleuré.
Mais Marie avait mal au cœur de ce qu’elle avait vu. Elle s’était aussi égratigné les genoux en tombant, un peu de sang perlait sur ses jambes. Comme sur la viande, pensa-t-elle.
Lorsqu’elle avait raconté à Jean ce qu’elle avait vu, il s’était moqué d’elle, et elle l’avait giflé. Puis ils s’étaient griffés, tiré les cheveux, donné des coups de poing. Philippe était arrivé, il avait crié qu’on les punirait, et ils avaient arrêté la bataille. Jean regardait drôlement Marie : il comprenait qu’elle aurait eu le dessus. Ils avaient marché tous les trois dans le parc, en silence, et Marie avait donné un baiser à Philippe.
— Je sais que tu me crois, toi, lui avait-elle murmuré. J’ai vu l’homme gras avec son quartier de viande, et j’ai vu aussi le bras plein de sang… J’ai vu les doigts raides au bout de la pique, Philippe, n’est-ce pas que tu me crois ? Et le lion a dévoré le bras, et la main tout entière. Ils nourrissent le lion avec des restes humains. Tu me crois, Philippe ?
— Bien sûr.
Mais Marie ne se faisait aucune illusion. Personne ne la croyait et personne ne la croirait, pas même Philippe. Et Jean qui avait ri de toutes ses dents, de toute sa gueule de lion. Marie avait peut-être même rêvé cette horrible vision. Doutait-elle d’elle-même ? Non. Elle y croyait et c’était cela l’important. Et c’était encore moins la vue de ce bras arraché que le fait que des « choses » se tramaient à son insu au château. Des inconnus disparaissaient tranquillement dans la gueule du lion. Tout le monde savait et personne ne voulait savoir. Bien sûr, avait dit Philippe. Il la croyait, mais juste pour qu’elle oublie, pour qu’elle se taise. Mais Marie allait rêver de ce bras tendu dans la gueule du lion goulu. C’était un de ses animaux à elle qui avait dévoré l’homme. Elle se sentait responsable. Il fallait qu’elle réagisse. Elle agirait en douce, ni vu ni connu, car elle ne pouvait compter ni sur Jean ni sur Philippe. Elle irait parler à cet homme gras qui nourrissait le lion. Elle s’en ferait un ami. Elle le détestait. Elle découvrirait tout. Et elle ferait peut-être même manger le gros homme par le lion. L’animal serait repu pour des semaines…
— Pourquoi ris-tu ? lui demanda Philippe.
— Oh ! pour rien. J’imaginais le lion. Dorénavant, on ne lui donnera plus que des carottes.
Ils rirent tous les deux. Jean les rejoignit, sautant comme un macaque évadé. Le soleil avait disparu et l’humidité du soir gagna leurs jambes. Ils rentrèrent finalement au château où Madame de Berzé les attendait, rouge de colère, mais rassurée. Elle ne criait jamais, Madame de Berzé. Elle frappait encore moins. Elle avait déjà envoyé à leur recherche. Elle ne le répéterait plus ! Sinon elle prendrait des mesures. Ils devaient penser à leur éducation.
Les couloirs du château rutilaient sous les bougeoirs et les torches. Des hommes s’affairaient au dehors parmi les galops et les hennissements. On entendait des rires provenant des entrailles de la Grande Maison. Marie se sentait protégée. Elle connaissait bien tous ces bruits du soir. Elle fut séparée de Jean et Philippe. C’était Madame de Berzé qui s’occupait de Marie.
— Quand verrai-je maman ?
Marie savait que Madame de Berzé répondrait « bientôt ». Elle répondait toujours « bientôt » quand elle ne savait pas. Mais elle auraitdûsavoir. Elle aurait dûsavoirque Marie avaitbesoinde voir sa mère. Le plus vite possible. Mais Madame de Berzé répondit « bientôt ».
Il y avait beaucoup de fruits sur les plateaux et de la viande froide sur les broches. Marie ne mangea que des fruits. Elle but de l’eau fraîche, tout en songeant. Madame de Berzé parlait beaucoup, comme si elle parlait toute seule. Marie ne l’écoutait pas, ne l’écoutait jamais. C’était trop long, comme une musique interminable. Pendant que Madame de Berzé parlait, elle pouvait réfléchir.
— À quoi penses-tu ? Toujours dans les nuages… Viens te coucher, je vais te lire quelques lignes.
Marie aimait qu’on lui fasse la lecture et ne s’endormait jamais, même lorsqu’elle était très fatiguée. Cela durait parfois plusieurs chapitres, et cela aurait pu prendre le temps de tout un livre, de toute une nuit. C’était plutôt la gouvernante qui s’endormait. La lecture dépendait donc du degré de fatigue de Madame de Berzé, et non de celui de Marie. Cela faisait parfois sourire Marie, qui s’inquiétait souvent de l’épuisement de sa gouvernante. Elle lui disait de ne pas en faire trop, de se ménager…
— Au treizième jour, ils abordent au port de Tintagel. Tristan saute à terre et s’assied sur le rivage. À un vilain qui passe, il demande des nouvelles du roi Marc et d’Iseult la Blonde. Le vilain répond : « Le roi est en son château et aussi la reine, mais elle a l’air triste et pensive comme à l’ordinaire. » Tristan cherche alors une ruse pour approcher son amie sans être reconnu par le roi Marc, ni par personne d’autre. Une étrange idée lui passe par la tête : il va contrefaire le fou et s’introduire sous ce nouveau déguisement…
Madame de Berzé lisait bien. Elle avait la voix douce, mais pas monotone. Elle veillait toujours à accentuer les moments importants, palpitants, et il y en avait beaucoup. Elle pleurait parfois. Marie n’aimait pas ces larmes, car cela empêchait le récit d’avancer, et par la même occasion les personnages d’agir au plus vite. Mais elle laissait pleurer la gouvernante, car si elle se risquait à faire une réflexion, Madame se mettait à pleurer de plus belle. La lecture devenait alors insupportable. Tristan était aussi malin que Philippe, et aussi fort que Jean…
— … Sur ces entrefaites, il aperçoit un pêcheur qui se dirige de ce côté-là, vêtu d’une longue cotte de bure, munie d’un capuchon. « Ami, fait-il, échangeons nos hardes : tu auras les miennes qui sont encore bonnes et robustes, j’aurai ton vêtement qui me plaît fort… »
Marie repensa à Jean, ridicule, vêtu de la cotte volée, et du casque trop large et trop profond, malgré sa grosse tête. Ils avaient abandonné le bout d’armure au pied d’un arbre. Le soldat se ferait réprimander, peut-être battre, sûrement humilier.
— … Le pêcheur regarde les habits de Tristan et voit sans peine qu’ils sont meilleurs que les siens ; il les prend avec joie et lui abandonne de grand cœur sa cotte toute sale et rapiécée. Tristan, avec des ciseaux, coupe ses beaux cheveux et se fait sur le haut du crâne une tonsure en forme de croix, telle qu’on la faisait porter aux fous de ce temps-là. Il prend une liqueur composée avec une certaine herbe de sa connaissance et il en teint son visage qui ne tarde pas à changer de couleur et à devenir tout noir. Contrefaire sa voix était pour lui un artifice familier. Dès lors, il n’était personne au monde qui pût le reconnaître, tant à le voir qu’à l’entendre…
Toutes ces transformations sur le corps du beau Tristan brisèrent la voix de Madame de Berzé. Elle ne prenait vraiment aucun recul ! Marie était furieuse. Elle aurait encore préféré que ce soit son père qui lui lût le roman de Tristan et Iseult, comme il l’avait fait pour le récit des conquêtes d’Alexandre. Mais il n’avait pas le temps. Marie ne le voyait plus que très rarement. Parfois, un jour par semaine, et seulement un court moment, beaucoup trop court, où son esprit était ailleurs, pris dans des conflits encore obscurs pour Marie. Elle aurait voulu savoir. Elle aurait pu l’aider. Et elle savait qu’il désirait la mettre au courant. Mais il était encore trop tôt. Elle devait patienter. Tous ces tracas avaient-ils quelque chose à voir avec le lion ? Avec le cadavre qu’on lui avait donné à manger ? Elle saurait faire face.
— … Marc lui dit : « Viens plus près, ami. D’où arrives-tu et que demandes-tu ? » Tristan déguisé répond : « Je viens de débarquer d’un navire de marchands. Je veux bien vous dire aussi qui je suis et ce que je demande : ma mère était une baleine qui vivait en mer comme une sirène. Je ne sais pas où je naquis, mais je sais bien qui m’a nourri : un grand tigre m’allaita dans une grotte où il m’avait trouvé. J’étais étendu sur une grosse pierre et il me nourrissait de sa mamelle. J’ai aussi une sœur très belle ; je vous la donnerai, si vous voulez, en échange d’Iseult que j’aime d’amour. Concluons ce marché ! Vous vous ennuyez avec Iseult : laissez-la-moi et unissez-vous à une autre femme. Si vous m’abandonnez Iseult, je serai votre homme et je me mettrai à votre service jusqu’à la fin de mes jours. »…
Marie s’endormit et la nuit gantoise se peupla des fantômes de Tristan, d’Iseult la Blonde et du roi Marc. Songes d’une petite fille qui se retournait dans son lit au palais de Ten Walle. Iseult, c’était elle, si belle, mariée au roi qu’elle aimait de tout son cœur de petite fille, mais voici qu’apparaissait Tristan, le beau, le fol. Le philtre d’amour avait coulé dans les veines d’Iseult et de Tristan, un sort étrange les jetait irrémédiablement dans les bras l’un de l’autre, et Marie trompait le roi qui l’aimait, elle enserrait de ses petites jambes le cou et les épaules de Tristan, déguisé en lépreux rebutant… Et voici qu’elle se trouvait elle-même atteinte de la maladie purulente, son corps partait en lambeaux que dévorait un fauve aux yeux mouillés. Elle suffoqua et se réveilla en sueur.
Avait-elle bien entendu ? Il lui semblait que des voix lui parvenaient dans le noir par les couloirs, d’une des innombrables pièces du château. Marie écouta avec attention, des bribes de son rêve lui passaient encore devant les yeux, elle reconnut la musique qu’aimait tant son père, la chanson qu’il avait déjà jouée devant elle sur le clavicorde, par un après-midi ensoleillé, illuminé du bonheur d’être à deux. Le père et la fille. Marie reconnut la chanson de Gilles Binchois, et se souvint de cet homme qui s’était présenté triomphalement devant son père, sortant de son manchon des feuilles où Charles déchiffrait la toute nouvelle composition pour aussitôt l’interpréter, frappant le clavier de ses mains puissantes…
Marie avait souri à son père.
La musique s’arrêta, le château reposait dans le silence. Seuls quelques chiens hurlaient aux étoiles. Marie avait-elle rêvé tout cela ? Elle était décidément bien trop fatiguée pour répondre à la question, et s’endormit à nouveau.
Sa mère, Isabelle, vint au château quelques jours plus tard. Sa mère dont elle enviait, malgré elle, la prestance, le corps si mince, les grands yeux rieurs comme la bouche. Elle demanda à Madame de Berzé si Marie était sage, si elle apprenait bien à lire, à écrire, puis seulement elle embrassa sa fille. Marie accompagna sa mère à l’extérieur du château, dans les rues de la ville pleine de soleil, le long des fossés où les cygnes filaient sur l’eau. Des hommes et des femmes sortaient des maisons, agitaient les mains, souriaient à Marie, félicitaient sa mère d’avoir une si jolie petite fille. Ils ne parlaient pas français, mais thiois, langue que Marie comprenait.
Un petit garçon, tout blond, les cheveux en broussaille, habillé d’une tout autre façon que Jean et Philippe, s’approcha d’elle. Mais les hommes aux visages durs qui suivaient toujours Marie et sa mère lorsqu’elles marchaient dans la ville, ces hommes qui portaient des poignards à leurs ceintures de gros cuir noir, écartèrent immédiatement l’enfant, qui s’enfuit en courant. Marie n’avait pas compris. Sa mère, remarqua-t-elle, continuait de sourire aux gens massés dans la rue, comme si rien ne s’était passé. Marie avait plutôt envie de pleurer.
Ils arrivèrent devant un grand bâtiment où ils entrèrent par une porte très haute. Des hommes et des femmes de pierre la regardèrent dans les yeux. Un homme de bois, Jésus, nu à l’exception d’un linge, était cloué sur une croix. Il saignait et des épines de fer s’enfonçaient dans ses cheveux. Marie s’agenouilla à côté de sa mère. Par la porte ouverte, on entendait des cris sur la place.
Puis, ils rentrèrent au château. À l’instant où sa mère l’embrassait et lui souhaitait le bonsoir, Marie raconta ce qu’elle avait vu un matin à la ménagerie. Isabelle lui répondit qu’une petite fille ne devait pas se lever toute seule avant tout le monde, et l’embrassa une nouvelle fois. Il y avait quelque chose de triste dans son regard. Alors qu’on emmenait Marie pour la coucher, elle entendit que sa mère faisait appeler Madame de Berzé.
Le lendemain, Isabelle expliqua à Marie que Madame de Berzé devait partir pour un long voyage. Une autre gouvernante, Madame de Salins, arriverait dans quelques jours, qui s’occuperait désormais de l’éducation de Marie. Marie ne répondit rien.
Elle joua du clavicorde ce jour-là. Elle aimait la musique de Gilles Binchois mais se trouvait encore incapable de l’interpréter. Elle s’appliquait donc à apprendre. On lui avait raconté le fameux Banquet du Vœu, certains l’appelaient la Fête du Faisan, que Philippe le Bon, son grand-père, avait organisé à Lille, bien avant la naissance de Marie. Marie savait qu’elle était née en 1457, et elle se rappelait aussi la date de cette grande fête : 1454, même que c’était en février, le mois de sa naissance. Cela l’avait frappée, parce que cela se passait également presque le même jour : la fête eut lieu un 17, et Marie était née un 13. Elle n’aimait pas le 13. C’était son grand-père lui-même qui avait raconté le banquet. Il en était fier, Marie l’avait remarqué. Il y avait tous les chevaliers de la Toison d’Or au Banquet de Lille. Ils voulaient reconquérir la Terre sainte. Tous rêvaient d’Alexandre le Grand, comme Marie, comme son père Charles aussi, qu’elle aimait à entendre raconter longuement et passionnément les récits de la vie du roi de Macédoine. Et surtout, il y avait là Gilles Binchois, qui avait composé une chanson à l’occasion de cette grande fête :Je ne vis oncques la pareille.Marie la chantait souvent. On lui avait raconté que c’était un enfant monté sur un cerf blanc qui l’avait exécutée lors du banquet. Elle était tombée amoureuse de ce garçon, mais n’avait jamais pu le rencontrer. C’était impossible, lui avait-on dit. Elle rêvait souvent de ce petit garçon au cerf blanc. Elle imaginait la voix claire de l’enfant dans le silence qu’avaient fait les chevaliers. Cette voix leur avait déchiré le cœur. Binchois savait écrire la musique à cet effet.
Vint Madame de Salins. Marie n’aima pas Madame de Salins, d’emblée. Elle n’avait même pas regardé Marie en arrivant, et Marie s’était alors détournée d’elle. Madame de Salins s’informait, discutait, bavardait sans prêter attention à la petite fille. Irritable, Madame de Salins. Un méchant caractère, avait pensé Marie. Et elle était descendue dans le parc pour voir les cerfs, pour rêver au garçon et au cerf blanc. Le cerf n’était pas son animal préféré. C’était le perroquet, le papagaye, avec ses plumes multicolores et son bec crochu. Ses airs compréhensifs, ses hochements d’épaule, ses cris consolants quand elle était triste. Certains prononçaient même son nom : Marine, Marine, Marine, criaient-ils. Madame de Salins ressemblait à un perroquet, avec ses plumes, mais elle n’en avait sûrement pas l’intelligence.
Marie parla longuement aux perroquets attentifs.
Tout bas, elle leur raconta les événéments des derniers jours, puis elle leur dit ses rêves et ses espoirs secrets.
Il y avait un des perroquets qu’elle affectionnait en particulier, celui que lui avait envoyé en présent l’archiduc Sigismond, un puissant seigneur qu’elle n’avait jamais vu.
— Oiseau joli, mon bel ami, je suis bien seule ici, dis-moi, quand reverrai-je ma mère, si belle Isabelle, et mon père, Charles ? Réponds-moi, s’il te plaît.
L’oiseau se dandina sur son perchoir, hocha la tête, et répéta :
— S’il te plaaaît !
Marie rit tristement.
Ses cousins étaient venus la rejoindre dans la volière.
— Philippe, Jean ! Si nous allions nous amuser au jeu du petit voleur !
Mais les deux garçons refusèrent. Ils avaient une autre idée, en comparaison de laquelle le jeu préféré de leur cousine, un jeu qui les exténuait d’ailleurs à chaque fois, ne les séduisait pas du tout.
— Regarde ce que j’ai trouvé dans le grenier…
Jean arborait fièrement un curieux instrument métallique muni de petits tuyaux, au nombre de huit.
Un conciliabule aux allures de conjuration se tint entre les trois enfants. Leurs rires et leurs chuchotements étaient couverts par les jacassements et les cris des oiseaux bariolés qui s’agitaient dans la grande volière. Ils se dirigèrent vers le château. Ils arpentèrent les couloirs interminables et ouvrirent des portes et des portes, les faisant grincer le moins possible. Certaines étaient fermées de l’intérieur, et ils entendirent parfois de petits rires ou des gémissements étouffés. Il y avait trois cents pièces. Les enfants étaient près de se décourager lorsque, entrouvant la lourde porte en chêne d’une des salles du premier étage, où on avait allumé un feu car l’hiver approchait, ils découvrirent leur nouvelle gouvernante, l’irritable Madame de Salins, affalée dans une cathèdre. Elle s’était assoupie, un livre ouvert sur les genoux. Un flacon d’hypocras, à moitié vide, reposait à proximité.
— Elle a bu trop de vin, mais voici que l’eau va la réveiller !
— Silence !
En réprimant leurs rires, les enfants s’avancèrent à pas de loup en direction de la gouvernante. Arrivé aux pieds de Madame de Salins, Jean, muni de l’instrument qu’il avait découvert dans le grenier, glissa les huit conduits sous la robe de brocart. Il appuya sur l’appareil.
Marie éclata de rire.
Madame de Salins, toute mouillée par-dessous, s’était éveillée en sursaut. Jean et Philippe s’enfuirent à toutes jambes. Marie resta dans la pièce, comme paralysée par le rire. Madame de Salins rougit, ne bougea point. Un instant, la petite fille et la femme se regardèrent face à face. Puis la gouvernante baissa les yeux.
Marie commençait confusément à comprendre ce qu’était le pouvoir.
En 1464, Marie de Bourgogne a sept ans ; elle loge toujours au palais ducal de Ten Walle, à Gand. Ses parents, Charles le Téméraire et Isabelle de Bourbon, résident à Gorcum, en Hollande : ils ont fui le climat détestable de la Cour de Bourgogne, où règnent en maîtres les Croy, favorables au roi de France, Louis XI, et abusant de leur influence sur le vieux duc Philippe le Bon.
* *
*
Marie vit l’homme de dos. Il faisait nuit. L’homme portait un habit soyeux, fait de broderies d’or, brillant à la lueur du feu. L’homme regardait par la fenêtre. Il parlait, mais Marie n’entendait pas ce qu’il disait. Les flammes dansaient sur la pierre et sur les tapisseries. L’homme portait un haut-de-chausses blanc, immaculé. Il leva un bras et passa sa main dans ses cheveux blancs. Un autre bras, celui d’une femme, vint se poser sur son épaule. Un bras nu. Avec un bracelet d’émeraudes sombres. Puis la main caressa les cheveux de l’homme. Il resta de dos, alors que la femme s’était glissée devant lui. Marie ne pouvait voir la femme car elle était plus petite que l’homme et beaucoup plus mince. Il tenait la femme dans ses bras et les longs cheveux défaits de la femme pendaient, entouraient son corps, le couvraient. Elle était nue, car Marie vit une jambe lisse enserrer la taille de l’homme, puis le bout d’un sein. Marie voyait régulièrement des femmes nues. Puis l’homme et la femme tournèrent sur eux-mêmes comme pour une danse. L’homme souleva la femme et l’embrassa. La femme rejetait la tête en arrière. Ses yeux brillaient comme les émeraudes de son bracelet. De la sueur perlait sur le front de l’homme dont les gestes devenaient de plus en plus rapides. Puis l’homme se coucha. Il n’y avait plus que les ombres et la lueur des flammes.
Il faisait froid et noir dans le couloir. Marie se releva. Elle avait des fourmis dans les jambes. Qui étaient cet homme et cette femme ? Ce sexe géant était-il censé pénétrer dans ce tout petit trou qu’elle avait au bas du ventre ? Elle en avait déjà parlé avec Jean et Philippe, même que Jean avait exhibé son ridicule ver de terre.
Des hommes brandissant des torches traversaient les champs au loin. Marie regarda le scintillement des feux qui brûlaient les récoltes. Un jour, elle ferait cesser les méchancetés, la mesquinerie. Des hommes devaient se battre à coups de fourches pendant que leurs femmes se faisaient violer, leurs enfants et leurs pères massacrer, leurs récoltes ravager.
Quand vint le matin, Marie fut réveillée par la mère de son cousin Philippe, qu’elle ne voyait pas souvent, mais dont elle savait qu’elle avait pour tâche de contrôler les gouvernantes qui veillaient à son éducation.
— Marie, voici Jeanne, épouse du sire de Hallewijn. C’est elle, désormais, qui t’apprendra tout ce qu’une fille de ton rang doit savoir.
Une grande femme aux longs cheveux pénétra dans la chambre. Elle sourit à Marie, qui lui rendit son sourire. Au poignet de la femme, elle remarqua le bracelet délicat fait d’émeraudes sombres.
L’après-midi, Jeanne de Hallewijn entama pour Marie la lecture du Livre que Saint Jean rédigea sur l’île de Patmos.
— Voici pour vous, serviteurs de Dieu, la révélation faite par Jésus-Christ. Dieu la lui a conférée pour vous dévoiler les événements prochains. Cette révélation, il en a fait de Jean, son serviteur, le dépositaire. C’est dans ce but qu’il lui a dépêché son Ange. Et maintenant que Jean peut témoigner de la parole de Dieu attestée par Jésus-Christ, il dit : « Qu’on la lise dans ses visions… Car proche est le temps où le Christ sera de retour ! »
Marie écoutait attentivement la voix de Jeanne, aux inflexions suaves et vives à la fois, elle revoyait aussi la scène qu’elle avait surprise au cœur de la nuit. Les yeux de la gouvernante brillaient à nouveau, comme emportés par l’annonce des visions que promettait le Livre, et Marie se demandait si l’homme qu’elle avait surpris nu avec Jeanne devant les flammes n’était pas l’Ange envoyé par le Seigneur. Cette lecture plongea la petite fille dans un grand trouble.
— « Je suis l’Alpha et l’Oméga » ; voilà ce que dit le Seigneur Dieu, « Celui qui est, qui était et qui vient, le maître à qui tout est soumis… » Je fis volte-face pour voir qui me parlait. Et, m’étant retourné, j’aperçus sept candélabres d’or et, au milieu des candélabres, quelqu’un qui me parut être un Fils d’Homme. La robe qu’il portait lui touchait les pieds. Une ceinture d’or le ceignait à hauteur des reins. Ses yeux rayonnaient comme une flamme incandescente. Ses pieds évoquaient l’airain précieux que l’on purifie dans le creuset torride. Sept étoiles étincelaient dans sa main droite. De sa bouche surgissait un glaive aigu, à double tranchant…
La voix de Madame de Hallewijn s’était faite de plus en plus grave, elle murmurait les derniers mots, comme ravie par une vision intérieure, comme transpercée par le glaive aigu du Fils d’Homme. Mais elle se reprit.
— Voulez-vous recopier ce passage, Marie ?
Marie prit sa plume, la trempa dans l’encre et s’appliqua à tracer les lettres comme on le lui avait appris. Elle transcrivit ainsi la vision de Jean, et la vision s’inscrivait aussi dans la mémoire de Marie.
Madame de Hallewijn la félicita.
— Voilà qui est parfait ! Votre grand-père Philippe et votre père Charles seraient fiers de vous : il ne sera pas dit que la future duchesse de Bourgogne est une ignare ! Votre grand-père est un homme qui sait apprécier les arts et les lettres… Et les femmes aussi, ajouta-t-elle tout bas.
On n’avait jamais parlé avec autant de franchise à Marie. Elle comprit qu’elle en saurait beaucoup plus avec la vive et sensuelle Madame de Hallewijn, à propos de tout ce qui se tramait autour d’elle, qu’avec ses précédentes gouvernantes, qui entouraient les événéments d’un silence prudent, jugeant que la petite fille du grand-duc d’Occident n’était pas encore en âge de comprendre les choses. Mais les petites filles comprennent beaucoup de choses.
Marie se prit de plus en plus de sympathie pour sa nouvelle gouvernante, qui semblait la considérer presque en adulte, en confidente. Le mari de Jeanne, le seigneur Jean de Hallewijn, n’était-il pas le conseiller du père de Marie ? Marie ne comprenait d’ailleurs pas la raison pour laquelle cet homme voyait plus souvent son père qu’elle-même. Jeanne lui expliqua que Charles ne s’entendait plus très bien avec son père Philippe, parce que celui-ci favorisait trop les manœuvres du roi de France, qui était visiblement l’ennemi de la Bourgogne. En outre, la mère de Marie, Isabelle, souffrait d’un mal que le climat de Hollande pouvait guérir.
— Mais le roi Louis est mon parrain, il ne peut être notre ennemi ! Et vous me dites que maman est malade ! Et puis que mon père et mon grand-père…
Marie tomba en larmes dans les bras de sa gouvernante, qui lui caressa doucement les cheveux. Madame de Hallewijn songea qu’elle en avait assez dit, et se mordit les lèvres. Elle jugeait cependant inopportun de cacher les faits à la petite fille, car l’époque était troublée, et les événements pouvaient à tout moment se précipiter. Jean de Hallewijn n’avait-il pas appris à sa femme que l’an passé, le pape Pie II avait écrit à Philippe le Bon pour lui signifier que si un mariage était conclu entre le fils de l’empereur d’Allemagne et la petite-fille du duc de Bourgogne, ce dernier se verrait octroyer une couronne de roi ? Le grand-duc d’Occident ne s’était pas engagé, arguant du jeune âge de Marie. D’autres prétendants ne tarderaient sans doute pas à se manifester, attirés par la richesse et la puissance du duché… Jeanne de Hallewijn ne pouvait s’empêcher de penser à tout cela ; elle souleva le visage de Marie enfoui dans son giron, et lui dit qu’elle serait belle, très belle, comme sa mère. Elle percevait également dans ses yeux le regard décidé de son père, le Charolais. Marie essuya les larmes de sa petite main et sourit.
On avait pomponné Marie comme une poupée. Elle n’aimait pas trop ça. Madame de Hallewijn l’accompagnait. La rosée du matin ne s’était pas encore dissipée que le soleil chauffait déjà les campagnes. Dans la cour du château, les chevaux grattaient du sabot ; quatre chevaux pour la litière. Une troupe de soldats pour l’escorte attendait un peu à l’écart. Des malles en bois et autres sacoches s’éparpillaient tout autour. Le cocher s’entretenait à voix basse avec deux écuyers. Les voix portaient au loin et chacun semblait respecter chaque petit bruit qui prenait dans le silence une valeur toute particulière. Le bruit des harnais des chevaux, leur respiration, leur hennissement, le bruit métallique des armes.
Soudain la voix claire de Madame de Hallewijn, comme un soleil de midi. Elle descendait le grand escalier. Elle prit Marie dans ses bras et la serra très fort, tout en continuant à donner ses ordres. Marie sentit les seins de Madame de Hallewijn écrasés sous la pression, doux et moelleux. Elle aurait voulu y rester blottie toute la journée. Une sensation nouvelle l’envahit, faite de désir et de sensualité. Madame de Hallewijn avait les joues roses, les gestes amples et précis, une aisance et une confiance en elle déconcertantes. Elle avait sans doute retrouvé l’homme de l’autre soir. Marie était à la fois jalouse de cet homme et savait que c’était lui qui inspirait toute cette énergie à sa gouvernante. Il fallait qu’elle rencontre cet homme, qu’elle le connaisse.
Jean et Philippe n’étaient pas du voyage. Marie n’en était pas fâchée. Elle n’avait pas envie de les voir. Madame de Hallewijn s’adressait à Marie comme à une adulte et, dans ces conditions, Marie préférait la compagnie des adultes à celle des deux jeunots.
— Puis-je emmener mon perroquet ? demanda Marie.
— Mais bien sûr, répondit Madame de Hallewijn. Nous allons nous détendre. Vous verrez sans doute votre grand-père…
La troupe se mit en formation. Marie, Madame de Hallewijn, deux dames de compagnie et le perroquet prirent place dans le carrosse, qui s’ébranla aussitôt sous les cris du cocher. Le carrosse était tapissé de velours vert.
La campagne se mit à défiler sous le trot des chevaux. Des paysans, dans les prés où Marie voyait tournoyer lentement les ailes des moulins sous le vent, retiraient leurs chapeaux de mauvaise étoffe, en guise de salut au passage du convoi aux armes du comte de Flandre. Les chevaux attelés et ceux de l’escorte soulevaient la poussière du chemin, les sabots cloués de fer écrasaient la caillasse, le tout produisant un vacarme infernal. Marie, sa gouvernante et les deux dames de compagnie étaient prodigieusement ballottées. Seul le perroquet semblait à l’aise, attaché au moyen d’une chaînette d’argent au perchoir que l’on avait fixé à l’intérieur du carrosse. Il se tenait droit au milieu du bruit et des cahots, et semblait fixer un point à l’horizon.
Les passagères finirent par tomber dans une espèce de somnolence, rythmée par le trot monotone des chevaux.
À la fin de l’après-midi, l’attelage arriva en vue du bourg de Saint-Josse-ten-Noode. Quelques habitations misérables en torchis, puis le portail d’une grande maison.
Le portail s’ouvrit à deux battants, et tout l’équipage pénétra dans la cour de la maison champêtre. Un chambellan vint accueillir Marie et Madame de Hallewijn, des valets aidèrent les dames à descendre. Sous les ordres du cocher, les écuyers dételèrent les chevaux, qui avaient l’écume aux naseaux. Les hommes d’armes sautèrent à bas de leurs montures. Un grand rire résonna, ébranlant les murs de la cour. Puis le silence se fit.
Par l’encadrement de la porte d’une des ailes de l’habitation, Marie vit apparaître son grand-père, soutenu par un gentilhomme vêtu avec raffinement, qui baissa les yeux quand Marie le regarda.
— C’est un des Croy, glissa Madame de Hallewijn à l’intention de Marie.
— Crôôôa, crôôôa…
Philippe le Bon semblait se déplacer avec difficulté. Il paraissait très faible, amaigri, ses yeux se perdaient parmi les cavités osseuses de son visage. Marie pensa que son grand-père avait terriblement vieilli.
Le grand-duc d’Occident la souleva néanmoins dans ses bras encore puissants, et l’embrassa sur les joues.
— Ma petite fille, ma petite fille !
— Crôôôa, crôôôa…
Il y avait des tas de gens partout. Certains passeraient la nuit. Les dames criaient et les hommes se promenaient en parlant des choses de la guerre. On dressa de longues tables à l’extérieur car le temps était merveilleux. Le soleil faisait briller les armures, les épées. Les chevaux étaient groupés, alors que les chiens couraient dans tous les sens. Ils sentaient la chasse proche. Marie se dirigea vers la petite ménagerie, accompagnée d’un valet qui portait son perroquet. Elle irait nager avec Madame de Hallewijn. La gouvernante avait promis de lui apprendre. Le valet entra dans une grande cage qu’il fallait traverser pour atteindre celle des perroquets. Il referma la première porte sur Marie. Le perroquet s’affola. Le valet eut de la peine à maintenir l’oiseau, apeuré par les belettes et les genettes. Marie cria. Le valet lâcha le perroquet qui battit des ailes et courut, effrayé. Une genette se jeta sur lui et le mordit au cou. Marie hurla. La genette traînait le perroquet mortellement atteint, tandis que le valet restait immobile. Il dégagea finalement l’oiseau. Il avait les mains pleines de sang. Marie sut que le perroquet était mort, parce que sa tête pendait, et que du sang sortait de son bec.
— Espèce d’idiot ! cria-t-elle au valet. Il fallait le tenir, incapable ! Mon père vous fera dévorer par les genettes. Elles adorent les valets incapables.
Marie s’enfuit. Elle courut à toute vitesse vers la rivière, traversa le petit bois. Elle n’avait pas vu la racine qui dépassait en plein milieu du sentier, trébucha, tomba de tout son long en s’éraflant les genoux, son front cogna un tronc. Elle resta allongée, pleura, sentit les picotements à ses genoux et son front qui saignait. Elle se sentait misérable. Elle ne voulait plus se relever. Elle dit mon pauvre perroquet. Elle dit ce sont tous des idiots. Elle dit je veux te rejoindre, je veux tout quitter, je ne veux plus vivre. Marie entendit les cris et les ébats dans l’eau de la rivière. Elle pleura de plus belle. Les autres ne pensent pas aux malheurs. Ils s’en moquent. On est toujours seul dans le malheur. Ils ne pensent qu’à s’amuser. Un bras s’avança et saisit Marie. C’était Charles. Marie était heureuse que ce soit lui. Eh bien, que se passe-t-il ? demanda son père. Il ne faut pas pleurer. On a du chagrin ? Marie expliqua la mort du perroquet en sanglotant. Et Charles aussi pleura. Il était furieux. Il allait punir le valet. Marie dit c’est trop tard, le perroquet ne vivra plus, ça ne sert à rien de punir le valet. Mais Charles donna des ordres que Marie ne comprit pas. Elle dit qu’il ne fallait pas donner le valet au lion. Et Charles se mit à rire en serrant Marie très fort dans ses bras.
— Allons nager ! cria le Charolais.
Les hommes se baignaient nus. Mais Marie remarqua que leurs sexes ne pointaient pas vers le ciel et n’étaient pas aussi gros que celui de l’ami de Madame de Hallewijn. Les femmes se baignaient plus en amont du Maelbeek, mais on entendait leurs ébats. Les femmes se baignaient nues, et Marie aimait comparer leurs seins. Elle n’en avait pas encore. Mais elle les imaginait déjà. Elle les choisissait presque. Elle était persuadée qu’en y pensant, en comparant les seins des autres femmes, elle s’en forgerait de superbes. Il n’y avait pas d’enfants. Marie était la seule de son âge, et elle considéra cela comme un privilège. Tout le monde la respectait et lui faisait des courbettes. Elle sentait en elle une sorte de puissance qui n’était pas toujours faite pour lui plaire. Elle ne savait jamais si le respect qu’on lui témoignait était sincère ou intéressé. Parfois, elle devinait. Certains lui exprimaient leurs regrets pour le perroquet, mais Marie savait qu’ils s’en moquaient éperdument. D’autres semblaient réellement touchés et affligés.
Marie pensait qu’on aurait dû arrêter toutes les festivités. La mort de son perroquet était comme la mort d’un ami cher. Mais ils ne comprenaient pas cela. Ils poursuivaient leurs réjouissances.
On est vraiment seul avec sa peine.
Le 27 avril 1465, Charles le Téméraire succède à Philippe le Bon à la tête du duché de Bourgogne. Louis XI déclenche les hostilités et, au mois de juin 1465, le Téméraire passe la Somme avec douze mille hommes et une importante artillerie…
* *
*
— Alors l’un des Anges aux sept coupes vint me parler : « Viens, dit-il, que je te montre le châtiment de la grande Putain, celle qui est assise au bord des grandes eaux. C’est avec elle que se sont souillés les rois de la terre, avec elle que les habitants de la terre se sont enivrés du vin de la lubricité. » Et il m’emporta au désert, en esprit. Et là, j’aperçus une Femme assise sur une Bête écarlate, couverte de titres blasphématoires, et ayant sept têtes et dix cornes. Cette femme, couverte de pourpre et d’écarlate, éclatante d’or, de pierreries et de perles, tenait à la main une coupe d’or remplie des abominables souillures de sa prostitution. Elle portait, inscrit sur le front, un nom mystérieux : « Babylone la Grande, la Mère des immondes putains de la terre. » Je la vis ivre du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus…
— Hum, hum !
Marie jeta un regard courroucé à Madame de Ravenstein qui venait, en se raclant ostensiblement la gorge, d’interrompre la lecture que faisait Jeanne de Hallewijn. Madame de Ravenstein jugeait sans doute que le texte de Saint Jean ne convenait pas à une fille de huit ans. Cependant, le foisonnement des visions hallucinantes que recelait le Livre n’était pas pour déplaire à Marie : elle retrouvait, en écoutant les mots mystérieux qui sortaient de la bouche sensuelle de sa gouvernante, le climat étrange, fait de plaisir et d’angoisse, qu’elle avait déjà ressenti en entendant chanter, à la chapelle de la cour, les motets composés par Gilles Binchois, le musicien préféré de son père. Les mots en latin lui revinrent :Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor ; lavabis me, et super nivem dealbabor.Elle avait commencé à apprendre la langue des Romains et savait traduire les mots : Tu m’aspergeras, Seigneur, avec Physope, et je serai purifié ; tu me laveras, et je serai plus blanc que la neige.
La porte s’ouvrit brusquement. Charles entra le premier, en criant de colère et de toutes ses forces, suivi de Commynes. Il ne vit même pas les dames qui se levèrent et sortirent aussitôt, excepté Marie, qui se blottit dans un coin. Un feu brûlait dans la cheminée, quoique le mois de mai fût doux. Charles était contrarié, les veines gonflées de son visage exprimaient sa furie. Il faisait peur.
— J’ai eu trop de patience avec ce serpent. Il faut l’écraser. Louis provoque la Bretagne, il saigne les universités et les gens d’Église, il taxe la chasse. Il nous nargue impunément. Ce chien aura ce qu’il mérite !
— Calmez-vous, Seigneur, vous vous emportez…
— C’est lui qui s’emporte, je l’écraserai.
— Ne craignez-vous pas que l’ivresse du pouvoir vous fasse faire des erreurs irréversibles ? Ne craignez-vous pas le bain de sang inutile ? Ne tenteriez-vous pas la négociation une fois encore ?
— Balivernes ! Ce rat n’entend que le langage des armes. Et tu le sais bien, Commynes. Souviens-toi des traîtrises de Louis envers mon père. Ces ignominies, je les vengerai. Crois-moi, il paiera.
— Oui, mais votre père était faible, peut-être un peu naïf…
— Je ne le serai pas. Il apprendra à nous connaître. Même son frère Charles de France, duc de Berry, se rallie à notre cause. Il ravalera tous ses affronts. Au nom du Bien Public, nous pouvons compter sur le duc François de Bretagne, lui aussi est à bout. À trois, nous l’écraserons. Si vengeance il veut, vengeance il aura !
Marie ne bougea pas, effrayée par cette colère qu’elle ne connaissait que trop bien. Lors de ses emportements, Charles était capable de tout. Il ne se contrôlait plus et exprimait un besoin impératif d’agir, de régler le problème dans les plus brefs délais. Marie repensa un instant au passage de l’Apocalypse.
— Et vous, Commynes, vous pouvez transcrire tout cela dans vos livres. Je veux qu’on le sache. Ce ver de terre nous ronge depuis trop longtemps. Écrivez-le donc et soyez attentif à ce qui va se passer. Vous aurez de quoi remplir vos pages. Croyez-en Charles le Travaillant *.
Il était sûr de lui. Il parlait de ses ambitions comme d’une croisade. On avait l’impression qu’il allait délivrer la terre. Marie pensa que Charles voulait imiter Alexandre. Vasque de Lucène avait habilement traduit Quinte-Curce pour Charles. Il avait eu l’art d’insuffler à ses commanditaires un idéal à suivre, un héros à imiter. Charles gardait la tête haute, le torse bombé. Marie savait qu’on avait lu les aventures héroïques de Gauvain et Lancelot à Charles enfant et que, chaque soir, avant de se coucher, on lui lisait les histoires de Rome. César et Hannibal. Marie devinait en lui le désir d’égaler les héros des récits chevaleresques. Elle le comprenait, tout en ne l’approuvant pas entièrement. Tout cela avait des relents tellement impulsifs. Et toujours les dangers accompagnaient ces actions violentes, et les morts innocents.
— Allez, Commynes, et n’omettez rien dans vos écrits !
Commynes sortit. Charles resta songeur devant le feu. Marie remua enfin et émergea de l’ombre. Les nerfs à vif, Charles fut surpris par sa présence et faillit la frapper. Il réprima son geste à temps.
— Mais que fais-tu là ? Tu nous espionnais ? Comme tu peux le constater, j’ai des soucis et j’enrage. Louis nous humilie alors que nous l’avons protégé en nos terres, hébergé, et honoré. C’est un traître, un vil menteur.
— Quand verrai-je ma mère ?
Marie pensait souvent à Isabelle. Elle savait que sa mère était malade à Gorcum. Mais elle ne pouvait plus souffrir d’en être séparée. Même si elle risquait la contagion.
— Il faut me ramener ma mère.
— Tu la verras bientôt. Je pars pour la guerre, il faut être courageuse. Nous nous retrouverons bientôt ensemble à Ten Walle.
Mais Charles ne savait pas vraiment à quoi il s’engageait.
Grâce aux promesses de subsides des États généraux, il avait pu rassembler plus de douze mille hommes et une bonne artillerie. Mais quels étaient les projets et les forces de Louis XI ?L’universelle araigneétait totalement imprévisible.
Charles prit Marie dans ses bras et la serra. Elle sut que cela annonçait le départ proche de son père. Il allait quitter le château et peut-être ne le reverrait-elle jamais. Charles sortit de la grande salle avec Marie dans ses bras et la remit à une servante. Il s’éloigna, soucieux.
Charles avait donné des instructions pour qu’on tienne Marie au courant de tous ses déplacements et faits. Elle apprit ainsi que Charles avait passé la Somme, qu’il s’était emparé de Puy, Nesle, Montdidier, Beaulieu, et qu’il descendait maintenant sur Saint-Denis. Marie savait que Charles voulait rejoindre les cinq mille hommes du duc de Bretagne et du duc de Berry.
Il y parvint finalement, malgré les attaques violentes de Louis XI, qui voulait à tout prix l’en empêcher. C’est à Montlhéry que l’armée de Louis fut écrasée, incontestablement. Charles avait été blessé, et on apprit à Marie qu’il garderait la marque de ses blessures. Mais il était vainqueur, sain et sauf. La joie de la victoire.
Charles avait promis qu’ils se retrouveraient ensemble bientôt. Isabelle quitta Gorcum pour rejoindre Marie, et la perspective de leurs retrouvailles illumina Marie. Elle ne pouvait plus contenir son impatience. Gand se pavanait et Charles n’avait plus qu’à régler la paix à Conflans avant de rejoindre sa femme et sa fille au palais de Ten Walle.
— Pourquoi n’est-elle pas encore ici ? Répondez ! exigea Marie.
Jeanne de Hallewijn porta les mains à son visage.
— Elle a dû s’arrêter à Anvers. Elle est très fatiguée, répondit timidement la gouvernante.
Elle cachait mal son désarroi. Marie hésita.
— Et pourquoi donc la duchesse de Bourbon et Isabelle de Portugal ont-elles rejoint ma mère à Anvers ? Répondez, pourquoi ?
Jeanne fut surprise.
— Elle est malade, votre mère. Elle a besoin de gens pour l’accompagner…
Marie sentit monter en elle l’angoisse et la colère.
— Non ! Vous me cachez quelque chose. Je veux également me rendre à Anvers. Comment expliquez-vous qu’on ait transporté ma mère à l’abbaye Saint-Michel ? Mais répondez donc, au lieu de geindre ! Elle est morte, n’est-ce pas ?
Jeanne se demanda d’où Marie tenait ses informations. Comment savait-elle qu’on avait transporté Isabelle à Saint-Michel ?
— Oh ! non, ne dites pas cela, Mademoiselle. Elle va se remettre…
— Vous mentez. Dites-moi la vérité !
Ne sachant plus comment contenir ses larmes et son désarroi, Jeanne fondit en sanglots.
— Oui, elle se meurt, Mademoiselle. Peut-être pourra-t-on encore la sauver.
— Non, je n’en crois rien. Elle est morte.
— Elle est morte hier. La duchesse de Bourbon et Isabelle de Portugal étaient à son chevet. Elles n’ont rien pu faire.
Marie gifla Jeanne assise dans un fauteuil. La gouvernante émit un cri perçant et Marie s’enfuit en claquant violemment la porte. Elle dévala les escaliers de marbre, quatre à quatre. Elle trébucha sur la dernière marche et s’étala de tout son long avant de heurter une colonne. Ses yeux étaient embués par les larmes et elle n’y voyait plus grand-chose. Des douleurs aiguës aux poignets. Elle ne pouvait plus se relever. Elle se traîna péniblement sous l’escalier, dans un coin où personne ne pouvait la trouver. Elle s’y recroquevilla en une petite boule, chaude, en sueur, couverte de larmes et de douleur. Le mal aux poignets se transmettait à tout son corps, même à l’intérieur. Elle se sentait faible. Elle aurait voulu mourir, là. On criait maintenant « Marie ! » dans tout le château. Mais elle ne répondrait pas. Pourquoi Dieu avait-il souhaité cela ? Pourquoi toutes ces contrariétés ? Le bonheur engendré par la victoire de Charles, et maintenant la mort d’Isabelle. Pourquoi Dieu avait-il empêché leurs retrouvailles ? Son père avait-il déjà appris la nouvelle ? Il fallait que Marie rencontrât son père au plus vite. Elle ne voulait plus d’une vie aussi absurde. Si elle avait pu s’enfuir avec son père, le plus loin possible, loin de ces guerres et de ces maladies, de cette misère… Les cloches sonnèrent dans toutes les campagnes.
C’est Jeanne qui découvrit finalement le petit corps crispé de Marie sous l’escalier. Elle soupirait et sanglotait de douleur. Madame de Hallewijn la prit dans ses bras. La nuit tombée, Marie était restée dans cette position pendant de longues heures. Il n’y avait plus personne dans les couloirs du château, où les torches dessinaient de longues ombres sur les murs. Marie se laissa transporter. Elle n’avait plus rien à perdre. Elle se sentait faible et impuissante. Elle ne dit rien à propos de sa chute et de ses poignets qui élançaient. Mais ce mal-là n’était rien comparé à la douleur intérieure. Jeanne transporta Marie dans sa propre chambre et lui dit qu’elle devenait vraiment lourde, et qu’elles dormiraient ensemble. Elle déposa Marie sur le grand lit et déshabilla la jeune fille qui gémit, à cause de ses poignets. Puis Jeanne se déshabilla à son tour. Marie ne pleurait plus. Jeanne était belle et se glissa nue sous les draps frais, puis elle couvrit Marie. Marie sentit la chaleur du corps de Jeanne qui se serrait contre elle. Marie sentit également les seins doux de Jeanne qui s’écrasaient contre sa peau. Jeanne enlaça Marie tendrement en lui murmurant des choses que Marie n’écouta pas. Elle se contentait de sentir ce corps ferme et ses odeurs, qui éveillaient en elle des sensations inconnues. Marie pensa que sa mère ne l’avait jamais prise ainsi, avec tant de chaleur. Elle pleura et Jeanne lui dit de pleurer encore. Elle lui caressa lentement les cheveux et le visage. Marie était comme ivre. Elle ne savait plus que penser. Elle se souvint de la lecture que Jeanne avait faite de l’Apocalypse de Saint Jean : «Cette femme, couverte de pourpre et d’écarlate, éclatante d’or, de pierreries et de perles, tenait à la main une coupe d’or remplie des abominables souillures de sa prostitution… Babylone la Grande, la Mère des immondes putains de la terre…»Jeanne et Isabelle étaient-elles de celles-là ? Toutes ces sensations à la fois délicieuses et violentes qu’elle ressentait, Dieu les approuvait-il ? Que devait-elle penser ? Que devait-elle faire ? Toutes ces richesses à côté de la misère la plus horrible. Toutes ces guerres et tous ces morts au nom de Dieu. Tout cela était-il vraiment compatible ? Mais Marie se souvint également de la phrase : «Tu m’aspergeras, Seigneur, avec Physope, et je serai purifié, tu me laveras, et je serai plus blanc que la neige.» Mais la neige est froide. Que voulait dire cette phrase ? Il devait y avoir un rapport entre la victoire de Charles et la mort d’Isabelle. Charles avait-il failli à Dieu ? Il était vrai qu’Isabelle était atteinte de phtisie depuis longtemps. Mais pourquoi Dieu avait-il condamné Isabelle précisément à l’issue de cette victoire, juste avant leurs retrouvailles ? Marie ne trouva aucune réponse à toutes ces questions. Elle s’endormit épuisée par la douleur, dans la chaleur et les murmures de Jeanne de Hallewijn.
Le deuil fut long et pénible, mais Marie n’en sortit que plus forte. Charles avait pris un coup de vieux et se renfrognait. Il avait follement et sincèrement aimé Isabelle. Sa tristesse fut grande lorsqu’il apprit la mort de sa bien-aimée. Il perdait sa plus fidèle confidente et amie. D’un autre côté, Charles savait qu’Isabelle était maintenant délivrée de toutes ses souffrances. La vie était une attente horrible avant la vie éternelle, avant la délivrance. Charles relisait souvent les poèmes de Deschamps :
Or est lâches, chetis et molz,
Vieulx, convoiteus et malparlant :
Je ne voy que foles et folz…
La fin s’approche, en vérité…
Tout va mal…
Marie partageait cette tristesse. Mais ils se retrouveraient un jour, tous réunis. Dieu ne pouvait que le vouloir ainsi. Marie partagea également plus fréquemment les voyages du Charolais. Elle assistait aux réunions, aux discours, où elle apprit beaucoup sur l’art de convaincre, de négocier, de parlementer.
Elle passait aussi plus de temps à Bruxelles, au palais du Coudenberg, qui était pour elle un endroit de rêve. Là, elle aimait à se perdre dans l’immense grenier où des vêtements étranges côtoyaient des jouets usés, des miroirs déformants où elle s’observait à n’en plus finir. Et surtout cette gigantesque charpente, au bois dur et noir, où il faisait bon s’appuyer, grimper.
Un soir, de grandes tables furent dressées dans la salle d’apparat. Des tables dont on ne pouvait apercevoir le bout, tant elles se perdaient au loin, dans des circonvolutions étranges. Marie échappait difficilement aux surveillances dont elle était régulièrement l’objet. Elle y arrivait cependant, surtout lors de préparatifs comme ceux-ci.
Elle se faufila dans les cuisines où, sous une gigantesque cheminée, trônait le cuisinier, gros et imposant. Sur son siège élevé, il hurlait ses ordres ; il tenait dans la main une longue et forte cuiller de bois, dont Marie connaissait l’usage principal. Elle lui servait, bien sûr, à goûter les potages et les sauces mais, le plus souvent, elle s’abattait sur la tête ou les épaules des marmitons. Une menace constante dans les cuisines, qui ne manquait pas d’y mettre de l’animation. Marie fit plusieurs fois le tour des cuisines sans que personne ne se souciât de sa présence. Elle passa sous un gros fourneau et, s’étant assurée qu’elle avait bien semé ses surveillantes, elle regagna en vitesse la salle d’apparat… Son père y recevait justement des ambassadeurs venus de pays lointains et merveilleux, comme cette riche et puissante république établie sur l’eau d’une lagune. Marie s’était placée derrière Charles. Silencieuse et digne, elle ne perdit pas un mot de la conversation. Les diplomates semblaient confus. Charles prenait ses airs les plus convaincants devant l’embarras de ses hôtes.
— Il me faut ce guerrier, dit-il. J’y mettrai le prix. Nous avons les mêmes intérêts.
— Ce n’est pas une question d’argent, ni d’or, répondit l’un des ambassadeurs. Nous ne vendons pas notrecondottiere.Nous en séparer reviendrait à nous exposer. Nous ne pouvons risquer cela.
