Maudit chant du coq - Jean-Jacques Métier - E-Book

Maudit chant du coq E-Book

Jean-Jacques Métier

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Beschreibung

À la fin des années 60, dans un village, au cœur de la France profonde, trois copains, presque trentenaires, célibataires endurcis, sont ancrés là sans aucune volonté d’en bouger.

L’un d’eux, Gus, timide et introverti va tomber amoureux fou de MARIE, une jeune femme de la ville au genre particulier.

Maladresses, incidents, quiproquos, provocations vont se succéder.

Le jeune homme sera violemment éconduit. Il finira par sombrer et perdre totalement la raison au grand désarroi de ses proches et de ses amis, jusqu’à descendre en enfer un dimanche soir, juste après le Nouvel An.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Jacques Métier a toujours eu la passion d’écrire et de raconter des histoires (nouvelles, café-théâtre, one man shows, scénarii, films d’entreprises), sans jamais oser se lancer dans l’écriture d’un roman. Avec le présent ouvrage, c’est aujourd’hui chose faite, et il compte bien recommencer.

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Seitenzahl: 338

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Jean-Jacques Métier

 

MAUDIT CHANT DU COQ

 

Roman

 

 

 

 

ISBN : 979-10-388-0885-0

Collection : Romance

ISSN : 3038-3994

Dépôt légal : sept 2024

 

 

 

 

© couverture Ex Æquo

Illustration de couverture : Émilie Moreau-Métier

©2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

 

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières Les Bains

www.editions-exaequo.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous limitons volontairement le nombre de pages blanches dans un souci d’économie des matières premières, des ressources naturelles et des énergies.

 

 

 

 

Les nappes d’une brume givrante ont pétrifié les landes alentour. Le vieux coq rhumatisant de la ferme Cormier, sentant le jour pointer, s’ébroue et sort de son abri afin de s’essayer à son chant quotidien. Il sait cet exercice complètement inutile, et pourtant rassurant sur son état de santé.

Le gallinacé s’installe alors fièrement sur le tronc d’arbre qui lui sert de perchoir… La déflagration lointaine d’une arme de chasse déchire le silence de l’aube naissante et casse net la vocalise du ténor matinal. Celui-ci n’en prend pourtant pas ombrage ; il avait fait de son mieux.

Désabusé, l’ex-empereur du poulailler local regagne la carcasse de la vieille Dauphine ; nid incongru d’une paisible retraite bien méritée.

Il était grand temps de retrouver la douce somnolence qui venait d’être perturbée par cet imbécile de mitrailleur anonyme.

 

 

COUP DE FREIN

 

 

 

La route de moyenne montagne est étroite, escarpée et en mauvais état. Malgré cela le conducteur roule vite, très vite, certainement trop vite dans la descente. Après une épingle à cheveux négociée avec difficulté, la voiture se retrouve dans une courte ligne droite. Soudaine angoisse du conducteur !

— Merde, du verglas !

Il donne un brusque coup de volant. Le véhicule fait une embardée et se met en travers de la route. Il essaie de contrebraquer, mais sans succès. Le virage suivant arrive à grande vitesse. L’homme souffle bruyamment et freine de toutes ses forces ; sans effet.

Le véhicule continue son travers et percute violemment un muret bas des deux roues, avant et arrière, par le côté droit. La voiture bascule alors dans le vide et effectue avec fracas plusieurs tonneaux le long de la pente en fauchant quelques arbustes au passage. Elle termine sa course en éclatant littéralement sur un gros arbre, dix mètres en contrebas. Le pare-brise a volé en éclats.

 

 

COUP DE VOLANT

 

 

 

Germain fait office de taxi depuis plus d’un quart de siècle à Boisdieu-Bourg. La présente 404 Peugeot avait succédé à une bonne vieille 403, de la même marque, pour accomplir cette tâche. Sur les routes torturées de la région, la robustesse d’un véhicule s’avère la qualité primordiale. Les clients ne sont pas légion, mais les maigres recettes ajoutées au salaire de son épouse, employée des postes, suffisent à vivre très correctement.

De par son activité, Germain est apprécié un peu partout. Il est né et a toujours vécu au pays. Qui ne le connaît pas ? Le chauffeur de taxi n’a jamais hésité à étoffer ses relations grâce à de nombreux séjours dans tous les cafés des environs. Les heures creuses sont nombreuses dans la profession !

Il lui arrive même de croiser au hasard de ses courses les habitants de Boisdieu-le-Haut, le hameau du haut, comme son nom l’indique. Ses villageois sont considérés par de nombreux habitants du bourg comme de véritables sauvages, presque d’une autre époque… Bien que devant une chopine, ces différences s’estompent parfois !

La Peugeot, à l’instar de son propriétaire, commence à prendre de l’âge. Cela devient une évidence lorsqu’il s’agit de monter là-haut. La route, avec ses bon-sang de nids-de-poule, fait souffrir la mécanique. Les amortisseurs claquent, la boîte de vitesse émet des crissements sinistres quand il faut rétrograder.

Mais la vieille charrette ne doit en aucun cas lâcher ; Germain est encore loin de la retraite, cinq années à tenir ! L’achat d’un nouveau véhicule relève de l’utopie. Voilà pourquoi l’homme et la machine doivent résister à tout prix. Son béret vissé sur le crâne, sa moustache jaunie par un éternel mégot de maïs au coin du bec, Germain s’applique au volant. Son premier souci consistant à éviter les nids-de-poule de la chaussée. Et le chauffeur maugrée !

— Quand vont-ils enfin se décider à boucher ces bon Dieu de gouffres ? Ils attendent qu’y en ait un qui se gaufre ou quoi ?

La conduite sur un tel terrain s’apparente, en effet, à un slalom géant digne des Jeux Olympiques d’hiver ! En plus du volant, le conducteur doit également jouer du changement de vitesse. Dans certains lacets, la pente est si rude qu’il faut carrément s’arrêter et repasser la première qui couine à tous les coups ; il jongle le Germain ! Un vrai pilote de formule 1 dans son genre… Comme Jim Clark et sa Lotus !

Inquiet, il scrute le haut de la colline pour tenter de discerner quand son calvaire finira. Et pourtant, il la connaît par cœur cette vache de route. Mais à chacune de ses montées, il a toujours l’impression de l’emprunter pour la première fois. Il faut vraiment avoir besoin de gagner sa croûte pour entreprendre une telle escalade vers le bout du monde. Allez, encore une petite dizaine de lacets, et c’en serait terminé de cette torture. Quelle galère !

Malgré toute l’application que la conduite requiert,

Germain ne peut s’empêcher de jeter de temps en temps un regard gourmand dans son rétroviseur, vers son client, ou plutôt sa cliente ; cela vaut vraiment le coup d’œil ! La fille a abordé le taxi à la gare de Boisdieu-Bourg, sur la place quasiment déserte. Elle portait une grosse valise de toile attachée par une sangle de cuir et un petit sac à main en bandoulière. Vêtue d’une mini-jupe noire et d’un long manteau, également noir et ouvert, qui laissait découvrir largement ses jambes. Drôle de genre pour le coin, la nana !

Au volant, béret noir vissé sur le crâne, engoncé dans une grosse veste de cuir et son mégot de Gitane maïs au coin de la bouche, Germain est plongé dans la lecture du quotidien régional La Voix du Centre. L’édition de la veille, car nous sommes dimanche. Rien de vraiment neuf dans le coin d’ailleurs : un peu de tôle froissée à tel carrefour, une remise de décoration par ci, un modeste événement culturel par-là, constituent le gros de l’actualité. Vraiment pas de quoi remuer les foules !

À la vue de la jeune femme, le chauffeur interrompt sa lecture. Il replie le quotidien sur le siège passager, puis se saisit de son mégot et le jette au loin, d’une pichenette. Il porte enfin un doigt à son front en guise de salut discret à cette brune d’à peine trente ans. Plutôt jolie, mais sacrément mal coiffée, cette gonzesse inconnue au bataillon ; jamais vue dans le coin !Et il a la mémoire des visages, le bougre ! Surtout féminins.

Les cheveux de la fille ne sont pas teints. Germain aurait pu le croire un instant tellement ils sont noirs ; mais un bref et discret regard sur les racines lui confirme la couleur naturelle de la chevelure drue. Encore le coup d’œil du professionnel ! Les paupières aussi sont noires, outrageusement maquillées. Et la bouche gourmande, peinte d’un rouge carmin, contraste avec l’extrême pâleur de son visage.

Mauvaise mine, la p’tite, et c’est pas l’air de la région qui pourrait lui donner des couleurs. Car c’est vraiment pas Courchevel, Boisdieu ! La fille passe ses doigts dans sa chevelure de jais pour essayer de dompter une mèche rebelle qui ne cesse de lui retomber sur les yeux. Ce geste, qui semble une pratique courante pour elle, ne fait qu’accentuer le désordre initial.

— Pardon, monsieur, connaissez-vous un village qui s’appelle Boisdieu-le Haut, s’il vous plaît ?

Étonnement de la part de Germain ; il s’attendait à tout, mais pas à celle-là. Le bonhomme ne peut cacher sa surprise.

— Boisdieu-le-Haut ? Euh, oui, bien sûr que j’connais, ma p’tite demoiselle. C’est sans problème !

Et, jaugeant la vieille valise sanglée posée sur le trottoir :

— Et sans indiscrétion, vous allez chez qui, là-haut ?

— À l’hôtel…

L’homme esquisse un rictus significatif.

— Ah oui, chez Antoinette ! N’importe comment, y’en a pas d’autres dans l’bled, alors vous risquez pas de vous tromper !

— C’est ça, chez Antoinette.

Le taxi ne peut s’empêcher de s’esclaffer.

— Eh bien, écoutez, on charge votre bagage et on y va !

Il descend du véhicule, ouvre le coffre pour y jeter le bagage. Puis il ouvre galamment la portière arrière, en esquissant une révérence, pour que la fille prenne place sur la banquette fatiguée. Il doit s’avouer que cette nana est quand même sacrément foutue. Sa mini-jupe découvre alors, très largement, de jolies cuisses dont la peau satinée doit avoir un contact particulièrement agréable au toucher.

Car il a beau avoir passé l’âge de jouer les jolis cœurs, le Germain, il n’en reste pas moins un homme foutûment ému par un tel spectacle. Les bigotes du diocèse détestent Germain, le clouant carrément au pilori pour sa façon de regarder et d’évoquer les jeunes femmes. Mais lui, s’en fout royalement. Rien à se reprocher ! Sinon penser, parler et regarder. Absolument rien de plus. Alors où est le mal ? Et merde aux grenouilles de bénitier.

Quand vous venez de passer plusieurs heures à attendre le client, mieux vaut charger dans son tacot un petit lot dans ce genre plutôt qu’un couple de retraités, non ? Bon Dieu, si le reste est à l’image des cuisses… Et il peut le supposer. Cette petite doit valoir le déplacement ! Justement, en matière de déplacement, celui vers Boisdieu-le-Haut mérite parfaitement l’appellation contrôlée !

À quelques dizaines de kilomètres-heure de moyenne, Germain se dit qu’il pourra ainsi profiter pleinement de sa petite cliente. En fin de compte, se dit le taxi, ce dimanche après-midi qui s’annonçait tristounet se révèle à présent sous les meilleurs auspices !

Sa fonction pouvait parfois offrir ce genre de bonne surprise et Germain ne s’en plaignait pas, mais il faut dire que cela se faisait rare, hélas. Et malgré ces improbables moments, il faut avouer que certains soirs, les kilomètres effectués dans la journée le laissaient éreinté, moralement et physiquement. Normal, à son âge !

Combien de fois avait-il annoncé qu’il allait raccrocher prochainement ? Mais là, dans ces conditions, avec une telle « poupée » à son bord, il serait prêt à partir au bout du monde, si elle le lui demandait. Il sourit dans sa moustache à l’évocation de cette image, car Boisdieu-le-Haut, c’est le bout du monde !

Il rajuste son béret, claque sa portière et s’affale sur son siège défoncé. Puis il tourne d’un geste sec la manette de son compteur, met le contact et tire sur le démarreur. Le moteur de la vieille 404 toussote en se faisant prier. Enfin, au bout de quelques instants d’application, le conducteur réussit à lancer la mécanique qui laisse échapper un gros nuage noir d’une fumée nauséabonde ; à la grande satisfaction du propriétaire.

« Il faudra quand même que je passe chez le mécano pour faire régler ce bon sang de moulin, se dit intérieurement Germain, sinon je vais finir par caner asphyxié et mes clients avec ! Et ce s’rait vraiment dommage de voir tomber raide une aussi jolie poulette. Il serait préférable qu’elle meure d’amour pour moi ! »

Comme à son habitude lors du départ de chaque course il lance son traditionnel trait d’humour, façon commandant de bord :

— Mesdames et messieurs les passagers sont priés d’attacher leurs ceintures. Décollage immédiat ! Destination Boisdieu-le-Haut, que nous atteindrons après de multiples nids-de-poule.

Chou blanc pour la rigolade ! La jolie passagère ne réagit même pas. Les yeux dans le vague elle se contente de regarder le paysage, sans intérêt, alentour. Le pilote de ligne constatant son bide, dans le rétro, ne peut que grimacer de dépit. Déçu, certes, mais cela ne l’empêche pas d’effectuer un demi-tour complet sur le tarmac de la petite place de la gare du bourg pour s’engager ensuite, en face du Terminus, dans la rue où aucun véhicule ne circule. Malgré cela, le commandant Germain donne un coup de klaxon enroué avant de décoller.

Direction Boisdieu-le-Haut, le triste bout du monde !

 

 

COUP D’ŒIL

 

 

 

Quelques rayons d’un pâle soleil de fin d’automne caressent les vitres glauques du « Bar-Tabac-Restaurant-Hôtel et Souvenirs », tout naturellement appelé : « Chez Antoinette », du prénom de la propriétaire. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir le temps de les nettoyer, ces vitres. Mais à quoi cela peut-il servir de se fatiguer inutilement alors qu’on était certain que quelques jours plus tard, elles seraient de nouveau sales ? Non ! Pas d’énergie dépensée à tort, un nettoyage annuel, au printemps, suffit amplement. Et puis il n’y a personne pour se plaindre, alors à quoi bon ?

La grisaille de la façade, écaillée, ne détonne pas avec les vitres. Sans parler de la carotte de l’enseigne « Tabac », dont la peinture rouge est complètement délavée par le temps. Heureuse harmonie pour l’extérieur, me direz-vous ? Certes ! Sauf qu’à l’intérieur, pas le moindre risque de se trouver dépaysé ! La porte vitrée à clochette passée on se trouve englouti, par le plafond bas, d’un nuage composé de fumées de tabac et de poussière qui stagnent, telle une chape. Pollution naturelle, disent les initiés ; là non plus rien d’étonnant au vu de la clientèle.

Comme chaque dimanche, il y a foule chez Antoinette ; la douzaine d’habitués, et uniquement des hommes. C’est que les distractions se font rares, au village du haut ! De plus, c’est le seul café digne de ce nom à plusieurs lieues à la ronde, d’où cette affluence dominicale. On se donne rendez-vous là par petits groupes composés à l’identique. Rares sont ceux qui y viennent individuellement ; question de routine. À part Léon, le fossoyeur, mais lui, représente un cas à part ; ce n’est pas le bon exemple.

Quant aux clients de passage, n’en parlons pas ! Sur la dernière décennie, on peut les compter sur les doigts d’une main. Pour quelle raison des étrangers aux villages pourraient-ils s’aventurer en voiture sur cette route étroite et cabossée, au milieu d’une lande complètement déserte et battue par le vent ? L’hiver, une bise glaciale, qui se transforme en un souffle assoiffant durant l’été.

De plus, Boisdieu-le-Haut ne représente pas un lieu de promenade dominicale pour les habitants du bourg, en bas. Y compris tous les autres jours de la semaine, d’ailleurs. Rien à voir ni à faire là-haut ; un trou perdu habité par des ploucs demeurés. Ambiance !

Et enfin, quels audacieux touristes auraient l’inconscience de venir découvrir les rares trésors de ce hameau ? L’église, à la rigueur, peut se révéler digne d’intérêt. Mais depuis le douzième siècle, époque de sa construction, elle n’a guère été rénovée et ne figure sur aucun guide. Trop petite peut-être et sûrement mal entretenue, mais surtout une trop large concurrence sur le département. Un cimetière simple, mais très propre, dont s’occupe Léon, le fossoyeur, borde l’édifice.

Un peu plus loin, de l’autre côté, sur le pré, une modeste maisonnette sert de presbytère au vieux curé que l’évêché a maintenu à son sacerdoce faute de lui trouver un remplaçant.

Point final pour le maigre patrimoine du village, si tant est que le cimetière puisse représenter une valeur historique. Nul ne s’en offusque ici et jamais personne ne s’en est inquiété. À quoi bon ? Et pour gagner quoi ? Quelques touristes, peut-être ? Mais nombre de villageois ne savent même pas ce que signifie cette appellation. État d’esprit !

Bref, le dimanche après-midi, l’animation se trouve réduite à sa plus simple expression, à Boisdieu-le-Haut. Les jours de semaine, ce n’est guère plus brillant. Mais au moins existe-t-il un semblant de vie. Les ménagères font leurs courses chez le boucher et le boulanger, les deux seuls commerçants du village, hormis Antoinette. Et ça papote et s’attarde avant de rentrer chez soi. Reste le lavoir, pratiquement plus fréquenté. Et uniquement en semaine ! Complètement désert quand il gèle trop fort, on peut retrouver là les trois ou quatre vieilles ménagères rescapées d’une autre époque. Les mêmes robustes commères que chez les commerçants… Le linge est de moins en moins battu à Boisdieu-le-Haut ! Le tour est vite fait. Pensez donc ! Au dernier recensement, on comptait seulement soixante-douze habitants, dont une bonne quarantaine de retraités.

Juste après la Seconde Guerre mondiale, la population était montée jusqu’à près de deux cents âmes. Mais les plus jeunes, attirés par la grande ville, avaient profité de l’industrialisation galopante pour aller voir ailleurs si cela bougeait un peu plus qu’ici. Et, bien sûr, ils ne revinrent jamais. Sinon pour l’enterrement du dernier ancêtre de la famille. Les vieux fermiers et éleveurs arrivés en fin de carrière, faute de descendants intéressés ou de repreneurs éventuels, avaient abandonné leurs exploitations.

C’est pour ces raisons que depuis une dizaine d’années, la dépopulation s’était accélérée. Pourtant quelques plus optimistes persistent à dire que la situation a tendance à se stabiliser, ces derniers temps. Quoi de plus normal ? Car même ailleurs, le travail commence à manquer. Alors faute de mieux, les gens restent au village en s’occupant à de menues tâches. Au moins on sait ce qu’on a, sans risquer de ne rien avoir à la ville !

Il y a quand même quelques gamins en âge scolaire. Eux ne s’interrogent pas encore. Les plus grands sont en pension au bourg et les plus petits sont scolarisés dans l’unique classe de la minuscule école. À la sortie, ils se retrouvent pour taper dans un ballon de cuir fatigué, dans le pré, derrière le cimetière. Terrain vague pour les adultes, ce pré représente pour les quelques gamins un véritable terrain de jeu. Ils ont même fabriqué des cages de buts avec des morceaux de bois.

Le vieux fossoyeur représente pour eux le seul risque, c’est un véritable gendarme ! Quand, lors d’un coup de pied malheureux, le ballon vient à terminer sa course par-dessus le mur dans le cimetière, Léon promet de confisquer l’objet du délit ; rapport aux dégâts que causent ces sales mômes à son lieu de travail. Le brave curé ne dit rien. Son église ne craint pas les shoots malencontreux des gamins ; lui considère que ces petits symbolisent la force vive du village. Il faut vraiment croire au Bon Dieu pour s’imaginer ça !

Pour en revenir aux distractions du dimanche et aux hommes, évoqués plus avant, un seul et unique lieu s’impose : le café… « Chez Antoinette ».

 

 

COUP DE GROS

 

 

 

Ouf ! Dernier virage, l’expédition touche à son terme. Vraiment pas mécontent, le Germain ! Il a réussi à éviter un nombre incalculable de nids-de-poule, tout au long de ces quelques kilomètres de montée vers l’enfer. La mécanique a été épargnée, et c’est là l’essentiel !

Parvenu sur le plateau, le chauffeur de taxi peut respirer. Le plus dur a été fait. Resterait ensuite à redescendre tout à l’heure, car hors de question de passer la nuit dans ce trou ! Un ou deux ballons de rouge chez Antoinette lui donneraient le courage nécessaire pour redescendre au bourg.

À la fourche, en passant à la hauteur du vieux crucifix de bois vermoulu figé dans son socle de pierre, Germain lance un nouveau coup d’œil dans le rétroviseur. La fille regarde toujours droit devant elle, le regard absent rivé sur la ligne d’horizon. Pas causante, la nana ! Elle n’a pas ouvert une seule fois sa petite bouche gourmande durant le trajet. Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir sollicitée. Car Germain s’y entend dans l’art de lancer des plaisanteries et de parler pour ne rien dire. Il est chauffeur de taxi, oui ou non ?

Malgré tout, la fille n’a jamais répondu ni même souri aux fadaises du conducteur. Pourtant, contrairement à ses habitudes, il a fait dans la finesse ; sa cliente en vaut la peine, mais une peine perdue… Aucune réaction de la part de la petite. En pensant aux cuisses sympathiques et largement découvertes qu’il véhicule, Germain éprouve l’envie fugitive d’arrêter la Peugeot et de culbuter la fille dans la prairie, derrière le crucifix. Mais cette folle vue de l’esprit retombe bien vite, comme un soufflé.

 

« Imbécile, va ! Il y a dix ou vingt ans, je ne dis pas. Mais aujourd’hui ! Tu as passé l’âge de folâtrer dans la nature, mon pauvre vieux ! Toi qui as déjà du mal à contenter ta brave femme d’épouse. Oh, ce n’est pas qu’elle ait un appétit dévorant en la matière, madame Germain, mais quand même, il faut assurer un minimum au niveau du devoir conjugal ! Allez, laisse tomber tes fantasmes, Germain. C’est plus raisonnable. Et retrouve tes esprits ! »

— Nous arrivons dans quelques minutes, la petite demoiselle.

Aucune réponse ni sourire de la cliente qui se contente de soutenir le regard de Germain dans le rétro. Lui, ne peut s’empêcher de se demander ce qu’une jeune femme, bien foutue, quoique d’un drôle de genre, peut bien venir faire dans un tel bled. Et avoir l’intention d’y séjourner, en plus ! Il espère quand même que la souris ne vient pas rejoindre là un abruti local dont elle serait, par malheur et mégarde, tombée amoureuse, on ne sait où. Merde alors, quel gâchis ce serait ! Rien qu’à l’idée que l’un de ces bouseux puisse poser ses grosses pattes rugueuses sur d’aussi jolies petites cuisses ça lui chavire le cœur.

Tout, mais pas ça ! Ce serait vraiment donner de la confiture à un cochon ! Mais non, ce n’était pas possible. Aucun des pauvres types de Boisdieu-le-Haut ne pourrait prétendre à recevoir un tel présent. Rien que des vieux, des moches, des tarés, des ivrognes ou des fins de race, dans ce patelin ! Personne, ici, ne mérite de coucher avec un tel petit lot, aussi pâle et mal peigné fut-il. Ou alors ce serait l’injustice du siècle !

Le taxi boucle sa vitre entrouverte. Le tas de fumier en bordure de route, devant la ferme des Cormier, la dernière qui reste en activité, dégage toujours autant de puanteur. Pas Dieu possible de vivre et pouvoir respirer normalement à deux pas d’une telle saloperie, ou bien alors… il faut y être né. C’est le cas pour toute la famille.

Germain a toujours connu le tas de purin à cet endroit, seul patrimoine connu des Cormier, d’ailleurs. Les poules de la ferme se régalent sacrément là-dessus. Bon appétit, les filles ! Le taxi grimace en se pinçant le nez et s’exclame à voix basse :

— Le trou du cul du monde existe ! La preuve, on vient juste de tomber dedans !

Trois heures sonnent à l’église. Machinalement, Germain vérifie l’heure à sa montre. Parfait ! Il aura quand même le temps de boire un ou deux « canons » avant de redescendre. Demain, il fera jour ! Il faut quand même savoir s’économiser, arrivé à son âge. Car cette course suffira bien à son dimanche. Le chauffeur ne peut s’empêcher de penser également à l’effet que sa cliente allait produire lors de son entrée chez Antoinette. Un sacré spectacle en perspective pour ces attardés qui n’ont pas toujours l’occasion de se rincer l’œil à la vue d’un tel « châssis »… À moins qu’ils n’aient été prévenus de son arrivée. Étonnant tout de même !

Germain a décidé de s’offrir le plaisir d’entrer avec la fille dans l’établissement, rien que pour voir leurs tronches… histoire de rigoler un peu. Les occasions se font rares, autant en profiter ! Allez, plus que la rue principale de ce foutu bled à remonter pour atteindre l’hôtel, comme l’a dit sa petite cliente. Hôtel ? Tu parles !

Pourquoi pas le Club Med pendant qu’elle y est ? Un trou à rats, oui ! Avec des cafards qui doivent cavaler partout, sans aucun doute. Connaissant l’état des ongles perpétuellement en deuil de la patronne, il est facile d’imaginer la propreté de ses piaules et la blancheur des draps de lit.

Germain aperçoit maintenant l’enseigne de l’établissement. Le « z » de « Chez Antoinette » avait perdu, il y a longtemps, son jambage, ce qui amène à lire « Cher Antoinette ». Terme qui correspond parfaitement au physique et à la réputation de la patronne. Car c’est quelqu’un, la patronne ! Pas loin du quintal, taillée dans la masse… et sacrément balèze, la masse ! Aucun homme digne de ce nom n’a osé s’y attaquer, même depuis son veuvage. Ou alors, il faudrait être aveugle et sourd… et surtout sevré de tout amour physique depuis des siècles. Parler d’amour en pensant à Antoinette relève de l’inconscience. La grosse ne se plaint pas de l’absence de soupirants, elle a d’autres chats à fouetter. Priorité au commerce !

Et faire tourner la boutique n’est pas tâche aisée. Les charges sont lourdes, la clientèle, toujours la même, peu nombreuse. Alors les hommes et les plaisirs de la chair, Antoinette n’y pense pas ou très peu, car il faut le dire, et les mauvaises langues ne s’en prive guère, la grosse est soupçonnée d’éprouver certains penchants pour les femmes. Mais oui, ma pauvre, et vous savez envers qui ? Eh bien, il paraît que l’Antoinette s’en prend à sa petite serveuse. Si, si, j’vous dis ! La petite Lisette elle-même.

C’est pas pour rien qu’elle l’a embauchée comme bonne à tout faire. À tout faire, c’est vraiment le mot, ma bon’ dame ! Germain connaît ces ragots, car la réputation d’Antoinette s’étend jusqu’au bourg. Normal, elle y a habité pendant plus de vingt ans, du vivant de son mari. Mais rien qu’à imaginer la grosse en train de tripoter la petite serveuse ça dégoûte le taxi.

Allez, écartons cette vilaine idée ! Et puis les penchants sexuels d’Antoinette ne le regardent pas, après tout. Lisette n’est pas sa fille. La monstrueuse peut bien mettre ses mains là où elle en a envie, l’essentiel étant qu’elle continue à tenir son café ouvert. Le taxi ne monte que rarement à Boisdieu-le-Haut, mais lorsqu’il y vient, il lui est indispensable de se désaltérer et c’est là le seul endroit où il peut le faire.

Tout n’est donc pas négatif chez la grosse !

 

 

COUP D’ENVOI

 

 

 

La patronne trône, tel un Bouddha replet, perchée sur son tabouret haut, derrière la caisse. Comme statufiée, à l’extrémité du comptoir, près de la porte d’entrée. Sans aller jusqu’à penser, comme Germain, à un tas de graisse, on peut quand même constater sa très forte corpulence. Sachons rester dans la mesure au niveau « gras » ! Mais une corpulence dominicale, style « Jour du Seigneur », bien boudinée dans une robe bleu délavé à pois blancs.

Les pois blancs, à hauteur de son opulente poitrine, ayant plutôt adopté les tons de la mayonnaise des œufs et du bœuf mironton, traditionnel plat unique que l’Antoinette Bibendum propose chaque dimanche.

Bajoues pendantes, cigarette aux lèvres, dont la supérieure s’orne d’un splendide duvet plus très frais, la patronne en termine avec ses comptes « cigarettes et tabac ». Elle énonce à voix haute les chiffres qu’elle frappe sur sa machine, tout en surveillant d’un œil torve sa petite clientèle attitrée. Monopole oblige !

Elle n’oublie pas non plus, toutes les occasions sont bonnes, de balancer des réflexions à Lisette, sa serveuse, qui se trouve à l’autre bout du comptoir.

— LISETTE ! Mais arrête donc de frotter ce verre comme une cinglée, tu vas finir par le casser, imbécile !

La pauvre fille a l’habitude d’entendre ce genre de « compliments ». Elle n’y prête plus guère attention et continue d’astiquer consciencieusement le verre ballon avec son torchon sale. Elle aussi arbore la tenue du dimanche : sa petite robe vichy rouge. La machine à laver et la lessive doivent être les mêmes que sa patronne, car le rouge a tendance à virer au rose. Mais contrairement à Antoinette, la robe de Lisette est propre, tout comme la gamine, d’ailleurs.

 

Sans prétendre au titre de top model, la serveuse de vingt ans à peine est plutôt agréable à regarder. Les cheveux châtains, coupés courts, encadrent un visage assez joli, avec un petit nez retroussé et des yeux bleus un peu tristes ; mais c’est l’endroit qui veut ça. Plutôt menue et de petite taille, Lisette abat pourtant un travail de titan sous les ordres de « son dictateur » de patronne.

Originaire d’un village proche de Boisdieu-Bourg, elle a échoué là, voilà quelques années, ses parents réjouis que la petite décroche ce modeste emploi, compte tenu de son seul certificat d’études. Lisette ne déteste pas réellement son travail, sauf quand sa patronne commence à la tripoter dans la cuisine ou l’arrière-boutique. Là, la nausée la prend et elle n’a d’autre recours que de se réfugier, en larmes, dans sa chambre pour rêver à l’hypothétique beau garçon qui la sortirait de ce guêpier en l’épousant.

Hélas, à Boisdieu-le-Haut, les princes charmants se font plus que rares. Les quelques jeunes du village sont tous plus ou moins imbibés de bière ou d’alcool. Depuis qu’elle est là, Lisette ne retourne que rarement chez elle. Elle parle peu et on ne lui connaît pas d’amis ou de relations. Une vraie sauvage, comme le dit sa patronne en essayant de lui passer la main sous la jupe.

Un seul client se tient vautré sur le zinc du comptoir : Léon, le vieux fossoyeur évoqué auparavant, qui a déjà largement dépassé l’overdose de blanc sec. Il se désintéresse complètement de ce qui peut se passer dans la salle et fixe les bouteilles situées sur les rayonnages, derrière le bar, en leur souriant parfois benoîtement. Antoinette le regarde, l’œil gorgé de haine.

— Si c’est pas malheureux. Non, mais regarde-moi ça ! Ah, ça promet pour tout à l’heure. Je vais te jeter ce sac à vin sur le trottoir avec perte et fracas, moi !

 

Dans la salle, la cacophonie règne ; la bière et le vin rouge commencent à faire effet, pourtant on est encore loin de la fin de l’après-midi. Antoinette relativise la situation par rapport à son excellent chiffre d’affaires dominical. Seuls, silencieux au milieu de ce brouhaha, deux hommes continuent stoïquement leur énième partie de billard. Le premier, barbe grise, cravaté et en manches de chemise : le docteur Leroux, généraliste à la retraite. Resté au village, il donne encore quelques consultations gratuites pour de menues affections, afin de rendre service, dit-il et… parce que le médecin du bourg prend trop de temps pour monter. Toujours ce calvaire de route ! Pour ces petits bobos, le vieux docteur se contente uniquement de prescrire grogs, cataplasmes ou aspirine. Car déontologiquement, il s’interdit d’en faire plus.

Son partenaire de billard, Raoul, boucher-charcutier de son état ici même au village. Dans le commerce depuis plus de trente ans, le gaillard à la couperose n’affiche pas la même classe. Mais c’est le seul à offrir au vieux toubib un semblant de résistance sur le tapis vert. Tous deux sirotent sérieusement et uniquement du Perrier citron, chaque dimanche, au café ; l’un par éducation, l’autre par obligation.

En effet, Irène, la bouchère n’est pas le genre de femme à voir son homme risquer « l’infractus », comme elle dit, et à lui laisser monter son taux de cholestérol. Et le bon gros obéit à sa bourgeoise sans discuter ou même essayer de transgresser l’ordre en cachette. Raoul grimace au coup que s’apprête à jouer le toubib.

— Vous êtes en train de me mettre une sacrée correction, docteur.

Très concentré le docteur plisse les yeux, tout en se montrant rassurant.

— Ne croyez pas que ce soit une partie facile, mon cher Raoul, vous me donnez pas mal de fil à retordre aujourd’hui ! Et puis la suivante sera peut-être pour vous. Qui sait ?

Peu convaincu, le boucher grimace en admirant le coup que le docteur vient de jouer. À la table placée près de l’entrée, quatre vieux tapent le carton ; belote coinchée et chopine de rouge, comme d’habitude. Installés à côté, les jumeaux Dacroix, la cinquantaine bien sonnée, entament leur éternelle querelle politique. C’est à se demander si, petits, dans leurs berceaux, ils ne s’engueulaient pas déjà, ces deux-là ! Et inséparables, pourtant !

Enfin, au fond de la petite salle sont attablés les trois jeunes hommes du village. Enfin, encore jeunes ! Bientôt la trentaine, comme le dit Antoinette. Bons à marier, certes ! Mais carrément ratés au vu du quasi désert des jeunes filles en âge. Pour convoler, il faudrait alors que ces trois célibataires endurcis descendent au bourg, ou partent à la ville. Et les trois n’y pensent guère.

Surtout pas Michel, handicapé tout petit par une vilaine attaque de polio qui l’a laissé claudicant d’une jambe. Depuis le temps, il a presque oublié son infirmité, le Michel ! Sa famille, ses deux potes et quelques canettes de bière suffisent à lui donner le peu de chaleur dont il a besoin. Ses parents, les Cormier, exploitants de la ferme du même nom, essaient de l’occuper à de menus travaux compatibles avec son infirmité. Michel s’ennuie ferme durant la semaine : pas de bière à la maison et interdit de séjour au bar en semaine et le soir.

Il se rattrape un peu trop le dimanche. Le seul jour où il peut enfin voir ses deux copains qui travaillent ensemble à la fabrique de cartons et d’emballages, située à mi-chemin entre le bourg et Boisdieu-le-Haut. Les « Cartons du Centre », une moyenne entreprise, bien gérée, emploie presque tous les hommes et femmes en état de travailler dans les environs. Tous s’y sentent bien. La formation est assurée sur place et les salaires restent corrects. À quoi bon aller en ville pour ne pas gagner plus ? Sans compter les difficultés pour trouver un logement.

Le second du trio, Nicolas, est chargé des expéditions à l’usine. Un poste à responsabilités. Entré là très jeune avec son seul certificat d’études et une formation technique au collège du bourg, il avait su grimper les échelons successifs. Pourtant pas une lumière, pas même une veilleuse, le Nicolas ! C’est du moins ce qu’affirme son père, employé à la poste du bourg et qui fait office de facteur pour le Haut. Pourvu de confortables rouflaquettes, ses « velcros » comme se moque également son père, Nicolas a le cheveu fin et gras ; la sueur du boulot, affirme-t-il. De petite taille et sec comme un bâton, le garçon se révèle pourtant extrêmement résistant. Teigneux en diable, il s’illustre chaque année au bal de la Saint-Jean, de Boidieu-Bourg, lors de mémorables bagarres avec les jeunes du bas. Pas des copains, les gars du bourg ! À l’usine, deux ou trois d’entre eux sont placés sous ses ordres et il sait ne pas les rater quand l’occasion se présente.

Le dernier du trio de copains, Gus, vit seul avec sa maman. Les deux s’adorent. Le père, décédé voilà une quinzaine d’années, n’a pas laissé un souvenir impérissable à sa femme. Un peu porté sur la boisson, il ne s’était jamais montré très tendre avec son épouse. Doux euphémisme d’époque !

La petite maman ne s’est jamais plainte du départ prématuré de son époux. Son fils unique lui suffit bien. Sa seule crainte réside dans le fait que le petit tienne de son père, côté boisson. Et il faut dire que Gus ne crache pas sur la bibine. Mais à raison d’un seul petit excès par semaine, le dimanche, il s’estime raisonnable. Et quand bien même, il ne rentre jamais ivre, sa mère ne l’aurait pas supporté. En semaine il se contente d’une canette, le soir après le boulot, avec son copain Nicolas.

Né au village, Gus est physiquement dans la moyenne. Ni trop beau, ni trop laid, mais quand même pas mal dans le genre. Cheveux mi-longs, aspect soigné, rien à voir avec Nicolas. Mais d’une timidité et une retenue presque maladives. Lui aussi est entré très jeune à l’usine. Il travaille à la fabrication des cartons gaufrés, une spécialité assez particulière dans le métier avec l’utilisation d’une machine très pointue qui demande un certain savoir-faire. Et il l’a, cette spécificité !

C’est lui le seul à exploiter au maximum cet engin. Sans pour autant en tirer une prétention démesurée… Ouvrier spécialisé il est, OS il restera ! Contrairement à Nicolas, il n’a jamais aspiré à une quelconque promotion. Son statut lui convient. Ce manque d’ambition chagrine d’ailleurs un peu sa maman. Tant pis, c’est comme ça !

Et puis la petite maman aurait bien voulu le voir marié. Lui n’y pense pas du tout. Il a bien basculé quelques filles faciles dans les foins lors de sa prime jeunesse, mais sans suite. Un gentil garçon, hélas trop intériorisé, avait diagnostiqué le toubib lors de son conseil de révision, avant de partir à l’armée.

Car armée il y a eu. Et pas un stage de glandeurs. Pensez donc ! Sur les dix-huit mois de conscription, pas moins de douze passés en Algérie, dans le Djébel… Absolument ! Jusqu’à la quille, en janvier 62, juste avant l’indépendance. Carrément une année d’horreur et surtout de trouille, à tirer sur des mecs qui ne vous avaient rien fait. Enfin, essayer de tirer, car ils n’en avaient pas vu beaucoup de fellouzes, un terme peu glorieux employé par l’adjudant-chef Mariel. Une tête de con, celui-là, qui avait fait crapahuter comme des damnés Gus et Nicolas. Car il avait subi le même sort pendant ce calvaire, le Nicolas. Inséparables, on vous dit !

Côté Michel, pas d’armée ! Réformé à cause de sa guibole mal fichue. Et après toutes ces années passées, cette réforme laisse encore le fils Cormier fermier complexé… pour la vie. Cela avait été un crève-cœur de voir partir ses potes sous les drapeaux et une torture de les savoir en danger là-bas. Alors, pas question de les lâcher depuis leur retour au pays. Mais uniquement le dimanche, comme expliqué plus avant.

Sans l’avouer ouvertement, Nicolas et Gus savent protéger et entourer leur copain. Lui apprécie. Sauf quand Nicolas se montre injuste, lors de ses colères.

Les trois aiment à se retrouver là, chez Antoinette, chaque dimanche après-midi. Chacun pour oublier ses propres soucis ou ennuis de la semaine. Et puis, que faire d’autre ? Hors de question de descendre au bourg en bécanes, ils ont tout ce qu’ils souhaitent ici. La bière, l’ambiance villageoise jusqu’à pas d’heure…

Sur les coups de quinze heures, Nicolas regarde sa montre et va bientôt se décider à commander la cinquième tournée. Il estime être juste dans les temps. Il émet un rot sonore faisant hausser les épaules au docteur qui allait jouer un point important. Le toubib se retourne même vers le malotru en secouant la tête de dépit. Ce qui ne perturbe en rien Nicolas qui lui répond d’un sourire béat. Puis il grimace et s’agace immédiatement en secouant vigoureusement Michel, vautré sur la table.

— Ho ! Michel ! T’es pété ou quoi ? Réveille-toi, merde ! C’est pas l’heure de ronfler. Il est trop tôt.

Tiré de sa torpeur, Michel bâille longuement et relève la tête en s’étirant. On distingue alors son visage. Le front est bas sous les cheveux drus, le nez épaté et le teint rouge.

— Putain, j’suis naze, moi ! C’est quand même pas la bibine qui m’a torché com' ça. Ça va, toi, Gus ?

Gus, l’air serein, montre les canettes de bière vides sur la table.

— Pas trop mal ! Faut dire que j’ai moins picolé que vous.

Nicolas regarde ses copains et d’un clin d’œil prononcé se décide à prendre la main.

— Bon, ben pour la peine, on va s’en jeter une petite, les mecs !

Michel se redresse complètement en étendant les bras et se force à bâiller bruyamment.

— C’est pas d’refus ! Y commence à faire sec.

Peu convaincu, Gus esquisse une grimace, accompagnée de mouvements de tête d’impuissance.

— Moi, j’ai pas trop soif, mais j’vais vous accompagner, sinon Nicolas va encore dire que je tiens pas la distance.

Nicolas s’esclaffe, visiblement satisfait d’avoir remporté l’adhésion de ses deux complices.

— Un peu, mon n’veu ! Ou sans ça, t’es sûrement plus mon pote !

Puis il met ses mains en porte-voix et crie vers le bar à l’attention de Lisette :

— LISETTE. OH, LISETTE ! Sois gentille, tu nous remets trois mousses, je te prie !

La jeune serveuse lève à peine la tête, sans répondre. Puis pose simplement son torchon et place, presque à regret, le verre qu’elle essuyait sur une tablette derrière elle. Lisette prend tout son temps pour préparer le plateau de consommations commandées par Nicolas. Une nonchalance qui a le don de faire réagir et mettre carrément hors d’elle Antoinette. On sent le vécu dans cette réaction incongrue de la patronne.

— Mais secoue-toi un peu, Lisette ! Tu vas quand même pas passer ton après-midi à décapsuler trois canettes et à les servir ! Quelle nouille tu peux faire, ma pauvre.

Lisette ne réagit pas à la réflexion, elle baisse un peu plus la tête et se saisit du plateau pour se diriger vers la table des trois jeunes gens. Michel s’est de nouveau « couché » sur la table, la tête dans les bras. Nicolas s’agite sur sa chaise en voyant arriver la jeune fille.

— Ah, ben pas trop tôt ! Faut pas avoir soif avec toi, Lisette.

Pour servir, Lisette s’est approchée, à la droite de Nicolas. Pendant qu’elle pose les bouteilles de bière et les verres, le garçon cherche à saisir la fesse gauche de la jeune fille qui se dégage prestement en manquant de renverser une bouteille. Dans un mouvement rotatif, elle heurte, sans retenue, la main baladeuse avec son plateau et va regagner rapidement le bar sans un mot.