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Pourquoi les mots que l'on lit pourraient-ils être maudits ? Il n'est pourtant pas ici question de sorcellerie, de damnation ou de cryptologie, mais d'illettrisme. Les treize nouvelles de ce recueil - tour à tour drôles, sombres ou émouvantes - vous feront vivre des aventures fantastiques dans lesquelles les protagonistes sont tous confrontés à la même difficulté : lire. Malgré leur éducation, ces hommes et femmes d'hier, de demain, d'ailleurs - mais aussi d'aujourd'hui - rencontrent des difficultés à compter, lire ou écrire : déchiffrer les informations de la vie quotidienne est un combat de tous les instants. Loin d'être un phénomène marginal, l'illettrisme touche 2,5 millions de personnes en France ; le pourcentage rapporté à la population est sensiblement le même en Belgique, en Suisse et au Québec. C'est la raison pour laquelle le collectif d'auteurs Métamphore a décidé de se mobiliser et d'offrir son soutien à l'association CLE, qui oeuvre au quotidien aux côtés des apprenants, afin que les mots lus ne soient plus jamais maudits. Tous les droits d'auteur et d'édition de cette anthologie seront reversés à l'association CLE.
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Seitenzahl: 282
Veröffentlichungsjahr: 2020
L’aventure commence…
L’histoire de cet ouvrage est celle d’une aventure humaine, celle de la rencontre entre deux univers que tout a priori oppose : la rencontre d’un collectif d’auteurs de l’imaginaire avec des hommes et des femmes en situation d’illettrisme, un monde de lettrés passionnés par les mots face à des personnes qui en ont peur, des auteurs ayant le goût des mots face à ceux qui en sont souvent dégoûtés. Et pourtant, cette rencontre autour des mots fut une expérience exceptionnelle et inoubliable pour nous tous.
Par un beau matin de l’été 2019, je reçois un mail de Philippe Aurèle Leroux, représentant le collectif Métamphore, qui me décrit le projet de soutien à notre association de lutte contre l’illettrisme. L’idée était de lancer un appel à textes auprès d’auteurs francophones, de sélectionner une douzaine d’écrits afin de publier une anthologie dont les bénéfi ces de la vente seraient reversés à l’association dans le but de renforcer ses actions. Cette idée nous a plu dès les premiers instants, comme une occasion supplémentaire d’accompagner notre public vers le goût des mots – fussent-ils complexes parfois – et de leur faire découvrir de nouveaux mondes inexplorés ; une occasion de créer un pont entre un monde réel empli de diffi cultés, et souvent d’échec, vers l’infi ni des possibles off ert par l’imaginaire.
Je remercie au nom de l’équipe de Clé tous les auteurs ayant participé au projet qu’ils soient publiés ou non. Ce projet de parler et rendre compte des diffi cultés liées à la non-maîtrise de la lecture et de l’écriture était un challenge en soi. Tous ont contribué à leur mesure à faire reculer l’illettrisme grâce au travail de ces mois de contributions croisées et au coup de projecteur mis sur des associations de terrain comme la nôtre qui luttent au quotidien contre l’illettrisme.
Qu’est-ce qu’une personne en situation d’illettrisme ? Il est important de préciser ce terme trop souvent confondu avec l’analphabétisme ou la situation des personnes ne parlant pas le français. La personne en situation d’illettrisme est invisible et elle fait tout d’ailleurs pour ne pas être repérée : vous et moi en connaissons toutes dans notre entourage, notre voisinage, un collègue, un membre de notre famille… Elles sont 2,5 millions soit 7 % de la population française à rencontrer des diffi cultés en lecture, écriture mais aussi en calcul de base. Oui, 2 millions et demi de nos compatriotes sont en incapacité de lire ces lignes ou de les comprendre. Aujourd’hui, en France, 2 millions et demi de personnes ne maîtrisent pas les savoirs dits « de base » qui permettent de lire une notice, remplir un chèque, comprendre un courrier de l’administration, faire une liste de course ou encore prendre les transports en commun en toute autonomie. Et cela même sans parler du numérique qui mettrait 13 millions de français en diffi culté. Clé a décidé d’aider ces personnes grâce à l’engagement de bénévoles de plus en plus nombreux et de partenaires sensibles à ces causes.
L’association Clé fête ses 23 ans en novembre 2020 : 23 ans de lutte contre l’illettrisme, 23 ans en faveur de l’inclusion numérique, 23 ans au service de l’autonomie et de l’épanouissement des hommes et des femmes en diffi culté avec les savoirs de base. Le cœur de l’activité de Clé est l’accompagnement en « binôme » c’est-à-dire en face à face, chaque apprenant étant suivi par un bénévole pour reprendre tout doucement confiance en soi. Sont ensuite proposés aux personnes suivies des ateliers variés afin de renforcer ses compétences : d’une lecture à l’autre, prendre la parole, la clé des mots, atelier des vacances, impro’mots, théâtre, ouverture culturelle, vie professionnelle, comprendre le code de la route, multimédia et initiation à l’informatique… ainsi qu’un service d’aide à la rédaction de courriers administratifs sur rendez-vous. Clé ne serait rien sans l’investissement de ses bénévoles, 130 actuellement, et son équipe de choc : Emmanuelle, Magali, Géraldine, Christine et Marie-Frédérique sans oublier les membres du bureau : Dominique, Élisabeth, Michelle, Danielle, Valérie et François.
Directrice de cette belle association depuis près de 5 ans, je suis fi ère de partager avec vous cette magnifi que anthologie Maudits mots lus, fruit de plusieurs mois de travail de la part des auteurs que nous remercions infiniment de l’intérêt porté à une cause si peu médiatisée et également fruit du travail des bénévoles de l’association qui ont fait partager ces textes à nos apprenants, les ont lus, commentés, présentés lors d’ateliers organisés pendant l’été 2020. Les apprenants de Clé, en diffi culté avec la lecture, l’écriture, le calcul, ont quant à eux découvert ces textes avec beaucoup de plaisir et d’étonnement pour certains. Ils ont pu donner leur avis et participer à la sélection des textes publiés.
Nous avons ensuite rencontré Philippe Aurèle venu animer des ateliers d’écriture romanesque à l’association pour nos apprenants, tout heureux de rencontrer un « vrai auteur » et de pouvoir échanger avec lui. De beaux textes ont été rédigés grâce à ces ateliers, certains ont même écrit leur propre nouvelle ; personne chez Clé n’oubliera cette expérience.
L’aventure ne fait que commencer, une nouvelle vie débute pour celles et ceux qui ont participé à la publication de cette anthologie. Pour les apprenants d’abord, qui ont pris le courageux chemin du savoir, pour les bénévoles qui les accompagnent et qui se transforment un peu chaque jour, pour les équipes de Clé plus que jamais mobilisées pendant la pandémie, pour les auteurs enfin et tous les membres du collectif Métamphore qui ont décidé de s’engager dans la lutte contre l’illettrisme et qui vivent cette formidable aventure humaine à nos côtés : rendre visible les invisibles.
C’est à vous maintenant, chers lecteurs, de contribuer à votre façon à l’aventure et nous pourrons peut-être écrire une nouvelle page ensemble, qui sait ?
« Mais pour eux, ce n’était que le début de la véritable histoire. Toute leur vie en ce monde-ci et toutes leurs aventures à Narnia avaient été seulement la couverture et la page titre. »
Clive Staples Lewis, Le monde de Narnia
Audrey Colnat, directrice de l’association CLÉ
Préface
Le Premier Conteur
Savoir incarnat
Juste à temps
Le prince mot-dit
Le magot du capitaine Back Bear
La mésange a un message
J’en perds mes mots
L’idiote de l’école de magie
Nous, enfants d’un désert futur
Cela va sans lire
Le « A », c’est comme une montagne
En cas de nécessité, consultez les lignes directrices d’urgence
Son premier jour
Le collectif Métamphore
Erika Fioravanti
Erika Fioravanti a 39 ans. Assistante sociale le jour, elle vit avec un musicien, un lutin, un mini-dragon et deux chats (une peluche et une badass) dans leur maison pleine de recoins. Dès qu’elle peut, elle aime partir en balade dans son imagination. Elle arpente alors divers chemins littéraires : un sentier d’épouvante, une route de fantastique, un chemin de traverse de fantasy, son préféré… Elle sème quelques cailloux blancs sur le web. Si vous la trouvez, faites-lui signe !
La vengeance du Phénix, in revue Nouveau Monde Hors Série #2
Le crépuscule du Mageus, in revue Nouveau Monde #3
De l’autre côté, in webzine Absinthes #10
Les couleurs de la vie, in webzine Absinthes
Comme un souffl e de vie, in Y’a d’la joie, éd. des bords du Lot
Quatre saisons pour une vie, in Du souffl e sous la plume #8, ed. Les joueurs d’astres
Erika participe par ailleurs aux « romans à 1000 mains » Ragnarök et Immortels proposés par le site Ymagineres.wixsite.com/romansamillemains
— Bienvenue ce soir, mes amis, soyez les bienvenus autour du vieux conteur que je suis. Prenez place, oui, venez. Petit, assieds-toi à l’avant, tu verras mieux. Formidable ! Êtes-vous tous bien installés, à présent ? Oui ? Parfait ! Alors, commençons.
Des histoires, j’en ai raconté… Au coin du feu, dans des châteaux et des chaumières, pour les vivants et pour les morts. Parfois, je n’avais pour public qu’un enfant, un vieux fou ou un chien qui me suivait partout. Souvent, j’étais entouré de familles, de leurs amis. Mais jamais, au grand jamais, je n’ai craint la solitude. Ainsi va la vie des conteurs : nous ne sommes jamais seuls dans notre tête. Lorsqu’elle est peuplée d’histoires, même sur son lit de mort, on peut imaginer que ceci n’est en fait qu’un ultime voyage, une ultime histoire que nous raconterons à ceux que nous retrouverons de l’autre côté. La vie elle-même peut devenir une histoire. L’une d’elles en particulier a changé la destinée de tous les hommes et les femmes qui, comme moi, déclament, chuchotent, décrivent et libèrent la mémoire du monde : celle de Blind, le premier d’entre nous. Le premier conteur.
Toute bonne histoire commence par une formule presque magique : « Il était une fois ». Il était une fois, donc, dans une grande cité prospère, peuplée de gens éclairés et instruits, une douce et belle dame aux cheveux de cuivre et à la peau de lait qui, par un beau matin d’été, venait juste de mettre au monde son premier enfant…
— Dame Gwendolyn, c’est un garçon !
Dame Gwendolyn de Beauchel, noble en la cité d’Orbe, s’apprêtait à le prendre dans ses bras, lorsqu’elle se souvint de la présence de l’Archimage Héron. Dans la cité, il présidait à toutes les naissances d’enfants issus de hautes lignées pour évaluer leurs dons. Ainsi, les plus brillants accédaient au statut de Lecteurs : commençant par de simples livres d’histoires, les plus persévérants devenaient mages en apprenant à lire les ouvrages de magie. Ceux qui n’avaient en eux qu’une étincelle de don pouvaient embrasser une carrière de Scribe : travaillant le plus souvent sous les ordres d’un Lecteur, ils recopiaient les œuvres les plus aimées des hautes castes de la cité. Les plus pauvres, eux, savaient lire et écrire, mais ne pouvaient prétendre au titre de Scribe ou de Lecteur.
— Alors, Archimage, que voyez-vous pour mon petit Blind ?
Le vieil homme posa une main ridée sur le front de l’enfant : il se forma une étincelle, puis une couronne de lettres de l’alphabet d’Orbe crépita au-dessus de sa tête. Fascinée, dame Gwendolyn en contempla les circonvolutions dorées, sans pour autant être en mesure d’y associer un quelconque mot. Mais elle comprit qu’il y avait un problème, lorsqu’elle vit la couronne éclater en milliers de fragments. Elle fi xa son regard dans celui de Héron. Impassible, l’Archimage le soutint sans sourciller, puis il dit :
— J’imagine que vous avez compris ce qu’il se passait ?
— Il n’a pas le don de Lecteur, c’est ça ?
Héron garda un moment le silence, avant de déclarer :
— Il n’a pas de don du tout.
Dame Gwendolyn ferma les yeux et détourna la tête. Ensuite, elle inspira bruyamment et leva son regard vers le ciel, en quête des faveurs de dieux qui, du moins en eut-elle le sentiment, l’avaient abandonnée. Son regard suivant fut pour son enfant. Elle le prit dans ses bras, le serra contre son cœur et reprit, d’un ton calme :
— Qu’importe ! Blind apprendra à vivre parmi nous. Il saura, d’une façon ou d’une autre, trouver sa place.
Avant qu’Héron n’émette une quelconque objection, elle ajouta :
— J’y veillerai.
Elle aida alors le petit être vagissant à trouver son sein pour lui donner la tétée. L’entretien était terminé aux yeux de la dame de Beauchel. Héron haussa les épaules : les nobles aimaient à entendre que leur progéniture était promise à un grand avenir en la cité d’Orbe, mais dès que ses prédictions ne correspondaient pas à leurs aspirations, ils avaient le don de lui manifester le plus grand mépris. Qu’importait, néanmoins, il était Archimage, il avait à la fois des compétences en magie et en politique, ce qui faisait de lui l’un des membres les plus respectés des dirigeants de la cité. Si la dame de Beauchel savait comment s’occuper de son fi ls, grand bien lui fasse. Lui retournerait à ses tâches, et la vie reprendrait comme avant. Il la salua et allait se retirer, lorsqu’il entendit sa voix dans son dos :
— Archimage Héron, que personne ne sache pour Blind ! Si jamais il lui arrivait malheur, je vous en tiendrais pour responsable.
— Bien, Ma Dame, si cela peut vous satisfaire.
Les années passèrent, pour Blind, comme pour le monde qui l’entourait. Le bébé était devenu un enfant. Rien ne le diff érenciait des autres, hormis son incapacité totale à déchiff rer un caractère. Son handicap devint bientôt l’objet de moqueries :
— Maman… À l’école, il y a Alfonso qui dit que je suis un idiot. Il m’appelle aussi « l’automate ».
— Et pourquoi donc ?
— Parce que, hormis marcher et parler, je ne sais rien faire d’autre. Je ne sais même pas écrire.
Gwendolyn se raidit. Il était plus que temps de protéger Blind de la méchanceté de ses pairs.
— Il n’y a aucune honte à être qui tu es. Tu n’es pas stupide, tu es juste diff érent des autres. Et tu as besoin de plus de temps.
— Que vas-tu faire, maman ?
— Tes cours te seront dorénavant dispensés par un précepteur.
— Après l’école ?
— Non. Tout le temps.
Blind se décomposa. La dame de Beauchel s’en sentit attristée, mais elle n’avait désormais plus le choix. Elle dit d’une voix douce :
— Ce n’est pas une punition, Blind. Je pense que tu as besoin d’être seul pour mieux apprendre.
— C’est pas vrai, je suis nul, voilà tout ! Alfonso a raison, je ne suis rien qu’un pantin ! Et toi, tu me punis pour ça !
— Blind !
Ignorant sa mère, il se rendit dans sa chambre et claqua la porte derrière lui. Cette dernière sursauta et serra les dents.
« Pauvre enfant, qu’avait-il donc fait pour mériter cela ? Qu’avaient-ils fait, elle et son bien-aimé, feu le général Philippe de Beauchel, mort au combat avant même d’avoir vu son fi ls naître ? »
— Oh, Blind… mon pauvre petit. Pardonne-moi… J’aurais tellement aimé t’éviter tout cela.
Gwendolyn tint bon jusqu’à l’arrivée du précepteur. Lorsqu’elle le vit, avec ses longs cheveux bruns, sa silhouette et ses mains élancées, ce léger strabisme infligé à des yeux clairs absolument magnifiques, mais corrigé par des lunettes, elle se dit que son fi ls allait cristalliser sur lui toute sa haine… ou, au contraire, s’y accrocher comme à un espoir fou.
Ce que connut en eff et Blind. Successivement. D’abord, il maudit son professeur, refusa de le laisser entrer dans sa vie, optant pour des stratégies d’évitement, le mensonge, la violence même. Mais toujours l’homme, qui s’appelait Écheos, faisait face comme un roc résiste à la tempête. Il comprit très vite pourquoi Blind développait de tels trésors d’intelligence retorse : il souff rait intensément de son incapacité à lire et écrire. Écheos sentit que ce sujet était trop à vif pour Blind pour y venir directement. Il lui enseigna donc la musique (« Écoute, lui disait-il, laisse-toi porter. Qu’est-ce que cela suscite en toi ? »), mais aussi la danse (« Apprends à bouger ton corps. Sens le rythme imprégner chaque fi bre de ton être ») ou encore le dessin (« Ce que tu as dans le cœur, pose-le sur le papier. »). De méfiant, Blind devint intéressé, puis investi. De temps à autre, Écheos tentait de lui enseigner la lecture ou l’écriture, mais, malgré la bonne volonté de son élève, le précepteur se heurtait à un mur d’incompréhension…
Alors que les années passaient, Écheos prit peu à peu sa place dans la famille. De précepteur, il devint l’ami de Gwendolyn, puis son amant. Blind, quant à lui, avait cessé de questionner sa mère sur ce qu’il considérait comme une tare, se renfermant sur lui-même comme un bernard-l’hermite dans son coquillage. Il était pourtant beau comme un astre : ses cheveux étaient du même cuivre que ceux de sa mère, et il avait les yeux noirs de feu son père, des yeux tels de l’obsidienne liquide ourlés d’une épaisse rangée de cils. Avec sa silhouette fi ne et musclée – Blind prenait beaucoup soin de lui, s’exerçant à la course, l’escrime et l’équitation –, un visage harmonieux… Il avait tout pour plaire. Néanmoins, il n’avait jamais donné suite aux avances des jeunes fi lles les plus téméraires, par peur qu’elles ne découvrent sa faiblesse et ne se gaussent de lui. Écheos avait déjà tenté d’en parler à Gwendolyn, mais elle-même s’était butée aussitôt. Il avait donc pensé que le temps serait son meilleur allié et décidé d’attendre un moment plus opportun pour aborder ce sujet avec elle.
Par un doux matin de fi n d’été, alors que lui et Gwendolyn reposaient côte à côte au terme d’une nouvelle nuit d’amour, il sut qu’il tenait là l’occasion d’en parler :
— Ma douce ?
— Oui, Écheos ?
— Je voudrais te parler de Blind.
Les lèvres de son amante se pincèrent, son regard devint méfiant, et ses mains se contractèrent… Pourtant, il alla jusqu’au bout
Cela fait des années que je suis Blind, maintenant. Lorsque je suis arrivé, il était dévoré par cette amertume tenace de ne plus pouvoir aller à l’école. Il ne comprenait pas, ne voulait pas comprendre qu’il était…
— Tais-toi, je t’interdis de prononcer ce mot !
— …Alors, j’ai agi autrement. J’ai tenté de lui ouvrir la voie d’une autre façon. Blind est doué pour tout, mais… pas pour le reste. Donc, oui, il sait écrire son nom et son prénom, mais à quel prix avons-nous pu arracher cette victoire ?
La dame de Beauchel soupira :
— J’en ai parfaitement conscience.
— Depuis combien de temps sais-tu que… ?
— Que Blind est un Aveugle ? Depuis sa naissance. Mais j’ai toujours espéré que…
— Et Blind, le sait-il ?
Gwendolyn se redressa sur un coude, horrifiée :
— Bien sûr que non, voyons !
— Pourquoi ne lui as-tu jamais dit la vérité ? Il a dix-huit ans, à présent.
— Parce que… parce que j’avais envie d’y croire. J’avais envie de me dire qu’il ne resterait peut-être pas Aveugle toute sa vie. Que, peut-être, quelqu’un comme toi… — elle lui caressa la joue avec tendresse — pourrait lui venir en aide.
— Quelqu’un d’autre le sait ?
— Non. Tu es le premier. Le premier à qui j’ouvre mon cœur. Cela me faisait trop mal…
Gwendolyn regarda un instant par la fenêtre. Ensuite, elle ajouta :
— Enfin, non, il y a aussi l’Archimage Héron. Tu sais, il préside aux naissances dans…
— Oui, les familles nobles ou auprès des personnalités influentes, je sais.
— Qu’y a-t-il ?
Son amant haussa les épaules :
— Tu connais mon amour pour l’organisation politique de la cité d’Orbe. Je ne comprends pas qu’il existe de telles disparités de traitement. Si Blind était né dans un milieu défavorisé, il aurait fi ni dans la rue ou se serait suicidé, son désespoir l’entraînant dans la tombe. Là, il est…
— Privilégié ? Protégé ? Ou alors caché ?
Gwendolyn et Écheos tournèrent la tête d’un seul bloc en direction de la porte. Dans l’encadrement se tenait Blind. Dans ses yeux noirs enfl ait une colère terrible. Comme il était beau, à cet instant précis, alors que toutes ses illusions se mouraient en lui. Gwendolyn en eut le cœur serré.
Cachant sa nudité sous les couvertures, elle murmura, comme une prière, le nom de son fi ls bien-aimé :
— Blind…
— Alors, lorsque tu as décidé que j’aurais un précepteur, c’est que tu savais pertinemment que j’étais un Aveugle ? Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ? J’aurais dû savoir ! Je me doutais bien que j’avais un problème, que ce n’était pas que de la lenteur, mais un réel handicap ! Ainsi, c’est pour cela que, lorsque j’ai atteint mes quinze ans, tu m’as empêché de sortir en ville, car tu craignais que je n’arrive pas à m’orienter ? Cette histoire de mauvaises rencontres, c’était du vent, j’aurais dû m’en douter… Oh ! Et l’excuse des damoiselles briseuses de cœur, qui risquaient de jouer avec ma sensibilité… et particulièrement Australe, la fi lle de l’Archimage, dont je suis amoureux… Oui, Héron lui aussi connaissait mon secret. Inutile de nier, mère, j’ai tout entendu.
La voix de Blind fi nit par se briser dans un sanglot :
— Mon petit camarade avait donc raison. Malgré tous mes eff orts, je ne pourrai jamais rien faire de plus. Et comment Australe pourrait-elle aimer un garçon qui ne saurait pas même lui lire des poèmes pour lui déclamer son amour, comme le veut la tradition ?
Ses sourcils se froncèrent, et il cracha avec colère :
— Et combien as-tu payé Héron pour qu’il garde le silence ? Combien vaut le secret du fi ls de la dame de Beauchel ?
De pâle, la mère de Blind devint livide.
— Blind, tu deviens irrespectueux envers ta mère, le reprit Écheos, serrant son amante maintenant en larmes dans ses bras.
— Elle n’aura pas besoin de me supporter longtemps encore. Je m’en vais. De suite !
— Blind, non !
Figé telle de la glace, le jeune homme la regarda comme s’il la voyait pour la première (la dernière ?) fois, puis ferma les yeux et murmura :
— Inutile, mère, ma décision est prise.
Il se retourna et se rendit dans sa chambre. Étaient-ce des larmes qu’Écheos avait entrevues dans les yeux couleur d’encre ?
— Blind, je t’en prie ! Blind !
La dame de Beauchel s’était levée, habillée et avait tenté de prendre son fi ls de vitesse.
— Inutile, ma douce, reprit Écheos. Tu ne pourras pas lui faire entendre raison. Blind va partir. Peut-être ton fi ls a-t-il besoin de prendre de la distance pour découvrir qui il est, aujourd’hui.
Gwendolyn lui décocha un regard assassin :
— C’est de ta faute. Blind n’aurait jamais su qu’il était un Aveugle, si tu n’avais pas parlé.
— Gwendolyn…
— Pars. Quitte mon domaine. Je ne veux plus jamais te revoir.
Écheos était certain que ses paroles étaient dictées par la colère et le désespoir et que sa bien-aimée avait fait de lui le parfait coupable pour ne pas avoir, à cet instant précis, à se regarder en face, mais il savait que cela ne servirait à rien de le lui dire. Il attrapa ses lunettes, ses vêtements, attacha ses cheveux comme certains prendraient le deuil, et quitta les lieux, sans même un regard en arrière.
Blind, quant à lui, prit la route en direction du nord. Il quitta la cité d’Orbe et se dirigea vers les montagnes. Là-bas vivait un peuple sauvage et fi er, coupé du monde et des hommes. Il se dit qu’il passerait là-bas une existence paisible, loin de ceux qui n’auraient de cesse de lui renvoyer sa diff érence. Aveugle… Comment sa mère avait-elle osé lui cacher une chose pareille ? Pourquoi ne l’avait-il pas deviné plus tôt ? « C’était plus confortable », fi t une petite voix moqueuse dans sa tête. « Cela te donnait l’illusion d’être comme les autres. Ou presque ».
— C’est vrai, je savais que j’étais diff érent, dit-il à voix haute. Je me rendais bien compte que je ne savais pas écrire. Aveugle littéraire… Pourquoi pas aveugle tout court ?
« Non, se fustigea-t-il alors intérieurement. Cela, c’est encore pire. Et pourtant, ils ont leur place dans la cité, eux ». C’est avec ces pensées sombres qu’il fi nit son trajet. Bientôt, il rencontra un garde du peuple des montagnes.
— Qui êtes-vous, étranger ? Que venez-vous faire ici ?
— Je suis Blind, je suis originaire de la cité d’Orbe.
— Et pourquoi un être aussi instruit viendrait-il rendre visite aux sauvages que nous sommes ?
— Je viens de la cité d’Orbe, mais je suis un Aveugle littéraire. Je n’ai pas ma place là-bas.
— Et qui te dit que tu l’auras ici ? rétorqua le garde, non sans amusement.
— Qui te dit que je ne la trouverai pas ?
L’homme haussa un sourcil, sa main vola derrière son dos, prête à dégainer l’épée courbe qui y était attachée. Il avait visiblement interprété la réplique de Blind comme une provocation. En retour, le jeune homme se mit en position de combat, une main sur le manche de la sienne. Le garde éclata de rire en réponse.
— Bienvenue à toi, rebelle de la cité d’Orbe. Bienvenue parmi le peuple cherith.
Et il s’eff aça pour le laisser passer.
Les mois, puis les années passèrent. Blind découvrit que la valeur d’un homme ou d’une femme, chez les Cheriths, n’était pas fonction de ses capacités à lire ou écrire, mais des services qu’il pouvait rendre à autrui : cuisiner, s’occuper des enfants, mais aussi jardiner, construire des maisons… Blind, lui, se découvrit une compétence inattendue : celle de raconter les histoires. Tous les soirs, c’était lui qui était désigné par la communauté pour faire rêver petits et grands au coin du feu.
Avec le temps, il ne fut plus l’étranger, mais un membre à part entière du peuple cherith. Il fi t venir des musiciens, des chanteurs et ceux et celles qui avaient un don pour imiter les sons de la nature… Les histoires de Blind ne se déroulaient plus dans la tête de ceux qui l’écoutaient, mais aussi dans leurs oreilles, et parfois, sous leurs yeux ébahis, lorsque des maîtres artificiers, des cracheurs de feu et des illusionnistes les agrémentaient de couleurs. Il tomba amoureux d’Iziha, une des chasseresses chargées de nourrir le peuple, et ils eurent ensemble un petit garçon aussi beau que son père et aussi fi er que sa mère. Ils l’appelèrent River, du nom de la rivière qui traversait leur village.
Quand River atteignit l’âge d’un an, Blind ressentit subitement le mal du pays. Il pensa à sa mère, la douce dame de Beauchel, et se demanda comment elle occupait ses jours depuis son départ. Souvent, Iziha le surprenait, le regard perdu par-delà les montagnes. C’est elle qui, un soir où le printemps et ses fl eurs parfumaient l’air ambiant, posa un bras sur son épaule et lui dit :
— Va voir Sogol.
— Notre chaman ? Pourquoi ?
— Je suis certaine qu’il aura des choses à t’apprendre.
Blind fronça les sourcils, questionnant sa compagne du regard. Cette dernière se contenta de lui adresser un sourire énigmatique.
Suivant son conseil, il se rendit dès le lendemain auprès de Sogol. Le chaman du peuple cherith ne se séparait jamais de son masque rituel, fait de bois et de plumes, représentant un visage étrange et fantastique. Personne ne savait donc qui il était ou à quoi il ressemblait.
Assis devant le feu qui occupait le centre de la pièce, Sogol leva la tête en voyant arriver Blind :
— Bonjour, Blind. Tu viens chercher des réponses aujourd’hui, n’est-ce pas ?
— Bonjour, Sogol. Je ne le sais pas, à vrai dire. Je viens sur les conseils d’Iziha.
— Ne jamais remettre en doute la sagesse innée des femmes. Elles connaissent le secret du monde, lâcha-t-il, avec un rire qui résonna mélodieusement sous son masque.
— Pourquoi m’a-t-elle dit de venir, dans ce cas ?
— Parce qu’elle seule sait.
— Que sait-elle donc ?
— Cela.
Il se leva et, poussant les potions alignées sur une étagère, il attrapa un parchemin dissimulé juste derrière. Blind en surprit le sceau qui le fermait :
— Mais… il vient de la cité d’Orbe !
Sogol déroula le parchemin et le montra à Blind. Il y reconnut l’alphabet de la langue d’Orbe, mais comme toujours (à tout jamais ?), il ne sut comment le déchiff rer. Sogol le porta à hauteur d’yeux, lut péniblement les deux premiers mots (« cher Logos »), puis s’arrêta. Son masque se tourna vers Blind. Celui-ci prit soudain la mesure de ce qu’il venait d’entendre.
— Sogol… Vous…
Impossible d’en dire plus. Il était sous le choc.
— Logos, c’est vous ?
Un hochement de tête en guise de réponse.
— Ce type de nom est donné par les habitants de la cité d’Orbe, si je ne m’abuse ?
Nouveau hochement de tête. Sogol se retourna alors face à ses étagères. Dans ce silence étouff ant, seulement rompu par l’éclatement du bois dans la chaleur du feu, il détacha lentement les lanières de cuir tenant son masque sur son visage et se retourna. Des traits élégants se révélèrent aux yeux ébahis de Blind et, sous les cheveux presque blancs, de grands yeux clairs, un nez pointu et une grande bouche aux lèvres fi nes contrastaient clairement avec le regard acéré, le visage et les mâchoires carrés caractéristiques de son peuple adoptif :
— Par nos dieux, vous n’êtes donc pas cherith ?
— Non.
— Et vous êtes un Aveugle ?
— Oui.
Blind, abasourdi, contempla le feu pendant quelques instants, cherchant à mettre de l’ordre dans ses pensées. Puis il reprit calmement :
— Vous êtes en exil, tout comme moi.
— Oui.
— Vous êtes le premier Aveugle que je rencontre.
— Et pas le dernier, je pense. Pas après ce que tu feras.
— Comment cela ?
— Je suis chaman, ne l’oublie pas. Je vois au-delà du monde réel. Le passé, le présent, le futur ne m’apparaissent pas sous la forme d’une ligne droite, mais d’un enchevêtrement de possibles.
— Mais que faisiez-vous, auparavant ?
— Avant… Je survivais à la cité d’Orbe. Né comme toi dans une famille noble, j’ai été rejeté par les miens qui avaient honte de moi. Moi, cet enfant à la tare trop discrète pour se lire sur mon visage, sur mon corps ou dans mon comportement, mais trop voyante pour me permettre de passer inaperçu dans une cité où la clé de la réussite est la connaissance des lettres. Alors, tout comme toi, je me suis enfui. Les Cheriths m’ont accueilli sans me demander de comptes. Le précédent chaman a vu mon don. Je suis devenu son élève. À sa mort, j’ai pris sa place. J’ai pris ma place dans le peuple cherith.
— Et vous n’avez jamais eu envie de revenir ?
— Si, mais je suis heureux, ici. Je me sens utile.
Il soupira :
— J’ai été lâche aussi. J’avais trop honte de ce que je n’étais pas. Alors que j’aurais pu tout simplement être fi er de ce que j’étais devenu.
Sogol s’approcha de Blind, lui posa les mains sur les épaules et le força à le regarder.
— Mais toi, tu es diff érent. Toi, tu sauras faire face. Ne commets pas la même erreur que moi. Ne te coupe pas des gens que tu aimes.
— Ma vie est ici, à présent.
— Mais tu es un enfant de la cité d’Orbe. Ta place est aussi là-bas. Revendique-la.
— Je ne sais pas…
— Si tu ne fais pas cela pour toi, fais-le pour ta mère. Ne reproduis pas cette bévue : tous ceux que j’aimais doivent être morts, désormais. Je n’ai même pas pu leur faire mes adieux. Écoute Iziha. Emmène-la, prends River avec toi, et présente-les à ta mère. L’Archimage Héron marie sa fi lle. Ce sera là une excellente occasion pour les Cheriths de transmettre leurs hommages, suite à l’invitation que nous avons reçue.
— Vous entretenez donc des liens avec la cité d’Orbe ?
— Oh, fort peu. Des liens de voisinage, disons, rien de plus, mais rien de moins non plus. Nous choisissons parfois de nous mêler à la cité pour les conserver, justement.
Sogol se releva. Il prit son masque, le réajusta et conclut :
— Montre-leur qui tu es vraiment.
— Un Aveugle ?
— Non. Un Conteur.
Logos s’éloigna dans la pénombre de son habitation. L’entretien était terminé. Le lendemain, Blind, convaincu par un chaman qui connaissait tout de lui alors qu’il ne s’était jamais livré auparavant, partait avec compagne et enfant pour rejoindre son lieu de naissance.
Blind, sa famille et la délégation cherith qui les accompagnait atteignirent la cité d’Orbe, alors que le soleil mourant en effl eurait les plus basses tours. Dans la chambre de l’auberge qu’ils avaient louée, il se préparait.
— J’ai peur, mon aimée, lâcha-t-il soudain.
— De retrouver ta mère ?
— Un peu… Mais pas uniquement pour cette raison. C’est aussi le fait de me retrouver ici… Je me suis souvenu qu’en cité d’Orbe, je ne suis qu’un Aveugle.
Iziha enroula ses bras autour du cou de Blind.
— Pour River, tu es un excellent père. Pour moi, un compagnon aimant. Pour mon peuple… pour notre peuple, tu es l’un des plus fabuleux Conteurs au monde. Blind, nous ne nous résumons pas à nos tares ou à nos capacités. Ce sont nos actes qui font de nous ce que nous sommes : des êtres humains à part entière. Tu as ta place dans ce monde, comme moi, comme River, comme chaque animal, chaque végétal, chaque minéral. Tu n’as peut-être pas celle que tu imaginais, pas celle que tu souhaitais, pas celle qu’on attendait de toi. Mais tu es là, tu as l’étincelle de vie en toi, et notre déesse et notre dieu souhaitent qu’elle soit honorée comme il se doit. En refusant d’être qui tu es vraiment, tu refuses de jouer ton rôle dans la grande histoire de l’Univers. Deviens ce que tu es, Blind, et sois-en fi er. Comme moi, je le suis, comme River l’est également.
Lorsque l’Archimage Héron vit arriver un grand homme aux cheveux cuivrés, suivi d’une bande de sauvages des montagnes, il n’en crut pas ses yeux. Ainsi, les Cheriths avaient répondu positivement à son invitation et avaient envoyé une délégation. Néanmoins, l’émissaire était diff érent. Il lui rappelait vaguement quelqu’un. Le hoquet de surprise d’Australe le fi t se retourner : la jeune femme avait reconnu Blind. Ce dernier croisa son regard et, sans se décontenancer, la salua. Elle le trouva transformé. Il émanait de lui une aura de sérénité, qui semblait se propager dans la salle de bal et faisait taire une par une toutes les personnes présentes. Même les enfants avaient suspendu leurs jeux pour observer cet étranger qui portait un sac sur son dos, cette femme vêtue de fourrures et ce petit garçon aux cheveux longs et roux, mais au teint cuivré qu’eux n’avaient point. Lorsque seuls quelques murmures résiduels fl ottèrent dans la salle, Blind posa son sac et prit la parole :
— Archimage Héron, peuple de la cité d’Orbe, moi, Blind, enfant de la cité, et mon peuple adoptif Cherith, vous présentons nos hommages. Nous vous remercions pour l’invitation et souhaiterions vous faire le présent d’un spectacle traditionnel.
Héron, maintenant très âgé – mais moins que Sogol, nota Blind – s’avança lentement. Il salua Blind et lui dit :
