Mémoires d'un homme singulier - Emmanuel Bove - E-Book

Mémoires d'un homme singulier E-Book

Emmanuel Bove

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Beschreibung

Ce n’est pas une histoire que je me propose de raconter. Je n’ai pas cette patience. Le moment est trop grave. Que faire ? Que faire, mon Dieu ? Le sac de papier dont j’ai encapuchonné l’ampoule est roussi. Il y a déjà deux heures que je suis assis devant ma table. Dehors, il pleuvait à verse. Maintenant, je n’entends plus rien. Peut-être les étoiles brillent-elles dans le ciel noir. Mais que je suis sérieux ! De quel droit suis-je en train de prendre le ton d’un homme qui souffre ? Oh ! ne cherchons pas à savoir.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Emmanuel Bove

MÉMOIRES D’UN HOMME SINGULIER

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387411396

RICHARD DECHATELLUX

Ce n’est pas une histoire que je me propose de raconter. Je n’ai pas cette patience. Le moment est trop grave. Que faire ? Que faire, mon Dieu ? Le sac de papier dont j’ai encapuchonné l’ampoule est roussi. Il y a déjà deux heures que je suis assis devant ma table. Dehors, il pleuvait à verse. Maintenant, je n’entends plus rien. Peut-être les étoiles brillent-elles dans le ciel noir. Mais que je suis sérieux ! De quel droit suis-je en train de prendre le ton d’un homme qui souffre ? Oh ! ne cherchons pas à savoir.

Les journées se succédaient, pareilles, depuis quatre ans, quatre années. Comment avais-je pu laisser le temps s’écouler ainsi ? Comment avais-je pu renoncer à toute dignité ? J’en étais arrivé à passer des quatorze heures, des seize heures au lit, à me laisser surprendre devant mon lavabo par les cloches et les carillons de midi. C’est incroyable. Ma toilette terminée, j’allais déjeuner dans un petit restaurant, derrière Saint-Sulpice, tout près d’une maison de rendez-vous. Des plaisanteries sur ce voisinage, en ai-je entendu ! Pensez donc, une maison de rendez-vous à deux pas d’une église. Je faisais traîner le repas. Ce n’était pas moi qui attrapais les filles de salle. Ma complaisance était connue de tous les habitués. Ils avaient pris peu à peu le pli de me charger de toutes sortes de commissions. Quelque étranger soit le lieu où nous nous sommes fixés, nous finissons par y avoir autant d’obligations qu’au milieu des nôtres. Je me liais d’amitié, me brouillais avec des indifférents. Tout se passait comme si je devais fidélité au groupe dont je faisais partie sans savoir pourquoi.

Pour donner une idée du genre d’événements qui absorbaient mon attention, je rapporterai un petit fait. Depuis longtemps le propriétaire de mon hôtel projetait des travaux. Chaque semaine voyait l’établissement de nouveaux devis, les machinations de nouveaux entrepreneurs. Perplexe, il m’interrogeait. Il craignait, ce dont je ne le blâmerais pas, de s’engager dans de trop grosses dépenses. « Il vaut peut-être mieux que vous attendiez des circonstances plus favorables », lui conseillais-je invariablement car je ne demandais qu’à ce qu’il laissât les choses en état. Je n’avais pas d’argent. Je prévoyais qu’en cas de réfection, le ton de l’hôtel monterait. On attendrait de moi que je me mette au diapason. Les premiers temps, on se souviendrait que j’étais un vieux client. Mais après ?

« Qu’est-ce que vous diriez si, pour commencer, je me contentais de faire refaire les peintures ?

— Ce n’est pas une mauvaise idée. Mais moi, à votre place, j’attendrais d’être en mesure de faire faire tous les travaux en même temps. Je me permets de vous dire cela parce que vous me demandez mon avis.

— Vous avez sans doute raison », me répondit-il sur un ton nuancé de respect.

Or, le lendemain, les peintres déposaient leurs seaux de couleur dans l’entrée.

 

Le jour de la lettre, je rentrai tard. Je sentais que je ne pourrais pas m’endormir. J’avais envie de parler, d’être entouré, et justement tout le monde avait eu à faire. Au restaurant, les clients étaient partis plus tôt que d’habitude. Le bureau de l’hôtel était vide. L’Odéon, dont on aperçoit deux ou trois colonnes au bout de la rue, faisait relâche. Je ressortis. Rue Cujas se trouvait un long café où je rencontrais parfois des figures de connaissance. La salle du fond n’était même pas éclairée. Quelle grande déception pour si peu de chose ! Ce fut à ce moment que je fis l’effort d’accepter ma solitude, de mettre à sa vraie place le soulagement que m’apporterait une présence humaine. J’attendrais le lendemain. Je lirais. Je fumerais. Je déposerais autour de moi des objets familiers. Déjà je me représentais l’homme solitaire que j’allais être dans ma chambre d’hôtel. Il ne manquait pas de grandeur. Pourtant, je ne me décidais pas à rentrer. J’ouvris d’autres portes de café. Elles s’étaient transformées, cette nuit-là, en portes bourgeoises. Il fallait les refermer sans les lancer derrière soi. Elles étaient d’une fragilité que je n’avais jamais soupçonnée avant. Des gens se retournaient pour voir qui les avait ouvertes. Et la pluie tombait toujours, inlassablement, cachée par la nuit. « Mais pourquoi n’ai-je pas le courage de me coucher ? » m’écriai-je.

À la fin, je découvris un certain Cyprien, personnage misérable en quête d’auditeurs. Il pérorait debout devant le comptoir. Les Droits de l’Homme. La Mort sans Phrase. Le pays l’attendait. De temps en temps il s’interrompait pour chanter quelques mesures de la Carmagnole. Je m’approchai de lui, disposé à l’écouter, à le prendre au sérieux, si grand était mon abandon. Il se tut.

« Que faisait ton père ? lui demandai-je avec l’espoir qu’une question aussi personnelle le replongerait dans la réalité.

— Vous me tutoyez à présent ? »

Il éleva la voix, prit la caissière à témoin de mon manque de respect. Il y avait trois ans que nous nous rencontrions dans le quartier.

« Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble, que je sache, fit-il solennellement.

— Quel imbécile ! murmurai-je en sortant.

— Qu’est-ce que vous dites ? »

Il me suivit jusqu’à la porte. Je le regardai quelques instants, à travers les vitres. Je n’étais plus là, mais il continuait de m’injurier, de me menacer. La sincérité de l’indignation, je connais cela. Puis, je m’éloignai. La pluie cisaillait les lumières. Je posai mes cinq doigts écartés sur ma gorge pour maintenir le col de mon pardessus relevé. J’avais conscience que cette main nue était comme une étoile au milieu de mon étrange personne. Il n’était que dix heures et demie. Je descendis le boulevard Saint-Michel. « Les résultats complets, les résultats complets », criaient les vendeurs de journaux. Les résultats ? Existait-il donc des gens qui ne les connaissaient pas encore, qui n’avaient pas eu le temps d’acheter le journal ?

Quelle singulière destinée que la mienne ! Je pensai à une image qui, ce dimanche soir, me parut s’adapter exactement à moi. N’étais-je pas ce coureur, supérieur aux autres, à qui on inflige un handicap et qui ne le remonte pas, qui arrive sixième par exemple ?

Enfin, je me décidai à rentrer. Il n’y avait personne dans le bureau de l’hôtel, ou plutôt si, il y avait cette stupide femme de chambre qui monte la garde en l’absence de ses maîtres et qui ne songe même pas à profiter de cette confiance pour se donner de l’importance. On avait oublié de fermer ma fenêtre. La pluie était tombée dans la chambre et les gouttelettes, sur le parquet, me privèrent de la sensation attendue d’intimité.

J’avais heureusement, depuis trois semaines, un voisin agréable, un Autrichien. J’aperçus de la lumière sous sa porte. Je crois qu’il s’appelait justement Nachtmann. Je faillis frapper. Mais nous n’avions, jusqu’ici, échangé que quelques mots, et il n’était peut-être pas seul. Tout ce que je l’avais entendu dire, c’était – avec ce souci de la ponctuation qu’ont les étrangers – : « Passez, je vous prie, monsieur. » Faire sa connaissance, ce soir, était cependant bien tentant. J’aurais frappé discrètement. Un coup. Un deuxième coup. Un troisième.

« Qui est là ?

— Votre voisin.

— Quel voisin ?

— Vous savez bien, le monsieur à qui vous avez dit l’autre jour : “passez, je vous prie.” »

Il aurait ouvert. J’aurais donné un prétexte enfantin. Des allumettes. Je me serais excusé, on aurait parlé, et la sympathie serait née.

Tout cela était ridicule. Je m’enfermai. Dormir, il allait falloir dormir. Là, à côté, Nachtmann devait être seul. Aucun bruit de voix. De temps en temps, je l’entendais cogner sa pipe. Ô propriétaire, qu’il est heureux, au moment où vous allez avoir à faire face à tant de dépenses, que vous ne l’entendiez pas ! Puis il marcha de long en large. Que faisait cet homme dans la vie ? Quelles étaient ses ambitions ? N’étaient-elles pas trop hautes pour lui ? C’était peut-être un médecin frais émoulu, un journaliste. Il valait mieux que jamais je ne lui parlasse. J’avais honte de moi. Il travaillait. Il était jeune. Il avait foi en lui. Je n’aurais pu lui cacher que j’habitais cet hôtel depuis quatre ans. Il aurait souri poliment, mais quel mépris au fond de lui-même !

J’ôtai mon pardessus, puis mon chapeau. Je fermai la fenêtre. Je m’assurai que les objets m’appartenant étaient à leur place. C’était une habitude. Toutes mes habitudes m’attendaient. Elles m’avaient suivi dans cette chambre. Elles sont devenues, chaque année, plus nombreuses. Il suffirait pourtant de si peu de chose pour que je pusse m’en libérer. Il suffirait d’un événement qui me soustrairait à la vie quotidienne. Je ne me décidais pas à me coucher. Il fallait que je restasse habillé pour bouger, pour marcher, pour me défendre. Qu’y avait-il donc, ce soir, qui m’agaçait à ce point ? La lettre de Richard. Richard (quel drôle de prénom !) me priait de remettre ma visite à quinzaine. À quinzaine ! « Il n’a pas tellement d’occupations, que je sache ! »

Je tirai les rideaux. J’étais fatigué de jouer ce personnage qu’on aperçoit parfois de la rue aller et venir dans sa chambre sans s’occuper de personne.

Je me couchai. Mais je ne pus m’endormir. Cette lettre de Richard me causait un malaise qui devenait une torture dès que j’éteignais. À la fin, je dus me lever. Je relus la lettre. Elle contenait quatre lignes. « Je n’ai pas le temps de vous recevoir cette semaine ni la semaine prochaine. Je suis très occupé. Reportons votre visite à quinzaine. Veuillez donc venir déjeuner ce lundi 17 décembre. » Elles n’étaient ni datées, ni précédées d’un terme cordial, ni signées. Ce lundi, c’est-à-dire le lundi 17, et pas un autre. Quelque chose de décidé, dans cette lettre, trahissait une évolution inconnue de moi. Était-ce à cause de l’obscurité ? Mes réflexions devinrent de plus en plus confuses. Ce que j’étais, ce que je possédais, je le devais à Richard Dechatellux. S’il avait découvert un moyen de se débarrasser de moi, allais-je revivre les effroyables moments que j’avais déjà connus ? Comme il était tard et qu’après tout personne ne dépendait de moi, je me recouchai. Quelques instants après, je m’endormis.

 

Je m’éveillai dans le silence. Je n’avais entendu ni le ronronnement de l’aspirateur électrique ni les bruits de la rue, entrant par les fenêtres ouvertes, qui empêchaient les femmes de chambre de répondre aux sonneries courant après elles d’étage en étage. Midi approchait. Tout de suite je pensai à la lettre. Loin de ramener l’incident à sa juste proportion, le jour me le fit paraître plus grave encore. Ce que j’avais appris sur la façon dont les événements se produisent me revint à l’esprit. Plus jeune, j’aurais pensé que des liens comme les nôtres ne pouvaient se défaire que progressivement. Richard m’aurait ménagé. Il ne m’eût écarté qu’après sondages et préparatifs. À présent j’étais payé pour savoir qu’on ne s’achemine pas nécessairement par petites étapes vers un coup d’éclat. L’amitié la plus ancienne peut brusquement être rompue, sans explication, sans raison même. Et pendant que je m’habillais, je songeais que je m’inquiétais bien inutilement si tout était déjà consommé.

Quoique nos relations fussent celles de deux parents, je n’osais rendre visite à Richard s’il ne m’en avait prié. Sa lettre m’autorisait-elle à passer outre ? Il était possible, après tout, que je me fusse trompé, que j’eusse découvert dans ces quatre lignes un sens qu’elles ne contenaient pas.

Pourtant, dès que je fus prêt, l’idée me vint de passer devant la maison qu’il habitait rue de Rome. Le temps était gris. Le propriétaire de l’hôtel se tenait dans le couloir. Toujours soucieux de perfectionnement, il se demandait, devant la cloison d’un petit bureau, si en la supprimant on ne risquait pas d’endommager les murs attenants. D’habitude je m’arrêtais. J’étais le seul locataire qui manifestât de l’intérêt pour toutes ces questions. Il ne se doutait pas que c’était pure gentillesse de ma part. Il croyait – je me demande d’ailleurs comment il pouvait se faire une telle illusion – que j’attachais autant d’importance que lui aux embellissements de l’hôtel. « Lorsque cette cloison sera enlevée, me dit-il, le hall sera plus grand. » J’étais tellement absorbé par mes soucis que jamais préoccupation étrangère ne me laissa aussi froid. Je répondis à peine. Mais dès que j’eus fait quelques pas dans la rue, j’éprouvai un sentiment extraordinaire. De la crainte. C’était de la crainte. Il venait de m’apparaître que j’allais payer chèrement mon indifférence, que le Ciel ne me manquerait pas. Et je faillis revenir sur mes pas.

Je montai dans l’autobus place Saint-Michel-gare Saint-Lazare. La démarche que je projetais me rassurait. Ne m’étais-je pas imaginé que Richard avait fui, que le principal objet de sa lettre avait été de me tranquilliser, de retarder mes recherches, de me placer devant un fait accompli ? Je désirais voir les fenêtres de l’appartement, m’assurer que les volets n’étaient pas fermés, que la porte cochère était ouverte, que le trafic continuait normalement dans la rue de Rome, que les commerçants du quartier servaient toujours leur clientèle, que personne, autour de la maison, ne paraissait avoir d’arrière-pensées.

 

Il était une heure et demie quand j’arrivai au restaurant. Berthe – un prénom bien démodé – était assise au milieu de mes habituels compagnons de table. Elle venait rarement déjeuner avec moi, une fois par mois peut-être, et sans me prévenir. Elle arrivait tard. J’en étais presque toujours au café. Je me levais pour m’asseoir avec elle à l’écart. Cette fois, ce fut le contraire qui se produisit.

Après quelques instants de conversation, elle observa :

« Ils sont curieux comme des concierges, tes amis !

— Pourquoi ?

— Ils voulaient que je leur dise qui tu étais, ce que tu faisais. On ne peut pas manquer davantage de tact, ne trouves-tu pas ? »

Berthe avait beau paraître sincèrement choquée, je soupçonnais qu’elle n’avait pas pris ma défense avec une bien grande ardeur. Sa fidélité n’avait pu être que celle d’une femme qui a été votre maîtresse et qui n’est plus qu’une amie. Je ne sourcillai même pas. Cela m’était égal. Berthe et les autres me laissaient indifférent. Ils étaient libres de déblatérer sur mon compte s’ils en avaient envie. D’ailleurs, ce que l’on nous répète ne nous frappe pas réellement. Quelque grande soit la malveillance que nous sentons peser sur nous, elle porte presque toujours à côté.

« Sais-tu ce qui les intrigue le plus ? » demanda-t-elle.

Nous avions fait, Berthe et moi, des projets. Quels projets, mon Dieu ! Ils avaient été inspirés par l’égoïsme le plus bas. Nous n’avions pas craint, pour les rendre réalisables, d’envisager de léser des intérêts, de nuire à de vieilles gens. Mais nous nous étions séparés avant de les mettre à exécution.

Je dévisageai Berthe. Elle avait oublié ce que l’excuse d’être deux nous avait permis d’imaginer. Elle avait oublié et moi, je me souvenais. Toute la différence entre nous résidait dans ce fait. N’était-il donc pas naturel qu’elle jouât à présent ce rôle apparemment dévoué de la personne qui écoute l’adversaire pour le trahir ensuite ?

« Ce sont tes moyens d’existence, continua Berthe. Je leur ai dit que tu recevais de l’argent de ta famille. Je pouvais le dire, n’est-ce pas ?

— Pourquoi n’aurais-tu pas pu le dire ? Tu sais bien que cela n’a aucune espèce d’importance. »

 

Je quittai Berthe en sortant du restaurant. Elle m’avait distrait. Pourtant, je ne cessais de penser à Richard. Mon expédition rue de Rome ne m’avait rassuré que provisoirement. J’entrai dans un bureau de poste et téléphonai à Richard. « De la part de qui ? », me demanda la femme de chambre. « Ne coupez pas, ne coupez pas… » Quelqu’un avait répondu. C’était tout ce dont j’avais besoin.

Trois jours s’écoulèrent. Ils me semblèrent interminables. Rien ne m’irritait autant que d’attendre. J’avais attendu, dans ma vie, trop d’événements, des événements ne devant se produire qu’au bout de mois, d’années même. Ce temps était révolu. Je n’attendais plus rien ni personne. Je ne faisais plus de projets. Je ne donnais plus de rendez-vous. Berthe, en me quittant, me demandait toujours de lui fixer notre prochaine rencontre. « Viens quand tu voudras. Si je ne suis pas là, tu le verras bien. » Seules mes relations avec Richard demeuraient ponctuelles. J’étais obligé de l’accepter. Il inscrivait la date de mes visites. Douze jours, encore douze jours jusqu’au 17 décembre.

 

Une semaine passa, sans joie. Cette date du 17 décembre était pour moi ce qu’avait été celle de ma démobilisation. Le temps devenait de plus en plus long. Les après-midi n’avaient pas de fin. Trois heures. Quatre heures. Comme ces dates lointaines m’étaient pénibles ! Comme j’avais raison de les écarter tant que j’en avais eu la possibilité ! N’avait-ce pas été, en partie, à cause de l’impatience dont elles m’emplissaient, que j’avais commis tant de fautes ? Ne venais-je pas d’en commettre une ?

Une dame anglaise d’un certain âge habitait ou plutôt résidait comme moi à l’hôtel. De quels malheurs gardait-elle le souvenir, comment avait-elle employé les soixante années qu’elle semblait avoir vécues, qui était cet oncle perdu dans le Devonshire, ce frère qui passait tous les ans quelques heures à Paris ? Je ne cherchais pas à le savoir. Je soupçonnais qu’elle s’épilait car elle avait, certains jours, la peau d’une fraîcheur juvénile. Ses vêtements sans teinte, comme couverts de patine, n’étaient ni sales ni tachés. Je la rencontrais souvent dans le bureau de l’hôtel où elle aimait à s’arrêter car, quelque simple et familière qu’elle s’y montrât, on ne manquait jamais de lui témoigner du respect. Malgré l’intérêt que je portais aux aménagements de l’hôtel, sa présence me reléguait au second plan. J’y restais d’ailleurs assez longtemps car le propriétaire, sous le charme, ne songeait pas à me rendre mon importance passée.

Un beau jour, cette personne se prit subitement de sympathie pour moi. J’avais dû faire une observation qu’elle avait retenue. À moins que les attentions dont elle était l’objet ne l’eussent encouragée à se montrer sous son vrai jour. Depuis, chaque fois qu’elle me rencontrait, elle m’arrêtait, m’obligeait à la suivre dans le bureau. Mais cette amitié demeurait limitée. Nous étions amis à l’hôtel, mais dès que nous sortions, nous nous séparions sans une hésitation. Cela ne pouvait durer. Nos relations étaient devenues trop cordiales pour que je ne proposasse pas à cette étrangère une sortie quelconque, moi qui étais parisien. Je reculai le moment le plus que je pus. Je trouvais agréables les relations qu’on se fait dans la vie journalière, mais à la condition qu’elles ne dépassent pas la simple camaraderie. Cela n’était plus le cas.

Un après-midi, j’étais tellement abattu que l’ennui de sortir avec cette femme me parut un délassement. Nous étions assis dans le fameux bureau dont une cloison devait être enlevée. Il faisait sombre. Dehors, le froid était glacial. Je regardais la porte, au fond du couloir, et à travers la vitre, les passants, espérant toujours que l’un d’eux entrerait à l’hôtel.

« Voulez-vous que nous sortions ensemble ? proposai-je tout à coup.

— Et où irions-nous ? me demanda-t-elle avec une expression si heureuse que je la regardai avec étonnement.

— Voulez-vous que nous allions au cinéma, par exemple ?

— Vous connaissez un film digne d’être vu ?

— Non. Nous allons aller au cinéma pour faire quelque chose. C’est tout.

Une demi-heure après, nous étions assis côte à côte dans un petit cinéma de la rue des Écoles, je ne regardai pas le film. Je pensais aux six jours qu’il me fallait encore attendre avant de voir Richard. Mais était-ce une illusion masculine ? Il me sembla que ma voisine se penchait de préférence vers moi pour voir l’écran que lui masquait le spectateur assis devant elle. Une lueur d’intérêt se glissa dans l’après-midi. Qu’elle était peu désirable, pourtant, cette brave femme ! Elle parlait toute seule. Je songeais à la soirée vide qui m’attendait, à la journée du lendemain, du surlendemain. De nouveau, ma voisine se pencha vers moi. Elle se mit à rire. Alors, l’idée me vint qu’il était possible que cette femme fût un de ces êtres sans défense qui ne refusent rien. Elle avait beau être ridée, grise, j’avais un but. Elle riait toujours. Le temps passait enfin plus vite. Mais si je me trompais, si elle riait vraiment, au lieu de rire nerveusement ! Je prononçai une parole équivoque. Elle continua de rire. Allais-je poser ma main sur la sienne, malgré mon dégoût ? Durant quelques instants, je me le demandai. J’avançai ma main. Ma voisine eut un brusque mouvement de recul. Un comble. C’était moi qui la dégoûtais !

« Qu’est-ce que vous avez ? », me demanda-t-elle sèchement.

Puis, sans ajouter un mot, elle se leva et sortit.

 

Je n’étais pas arrivé au bout de mes peines. Le 14 décembre, je reçus une nouvelle lettre de Richard. Il reportait notre rendez-vous au lundi 24. Autant dire qu’il ne voulait plus me voir. Les fêtes de Noël et du jour de l’an serviraient ensuite de nouveaux prétextes. Je crus deviner un plan mûri derrière tous ces contremandements. Richard cherchait à ce que je renonçasse de moi-même à le voir. La colère crispa mon visage. C’est un grand malheur de se trouver, un jour, à la discrétion de quelqu’un. De quelle maladresse n’avais-je pas dû faire preuve pour en arriver là ? Je me sentais seul responsable et ma colère n’en était que plus violente. Il fallait que je fisse quelque chose pour me soulager. Le pauvre téléphone s’offrait seul à moi. J’appelai Europe. Mais au lieu de demander Richard, comme la dernière fois, je lui fis dire, sans même m’être enquis s’il était chez lui, que je viendrais le 17, que rien ne m’en empêcherait.

 

Le lendemain, je me rendis à Châtillon. Un homme comme moi n’atteint pas le milieu de la vie sans traîner après soi ses victimes. Un homme comme moi est faible. Mes victimes ! Suis-je donc un bourreau ? J’avais souffert. Je souffrais. Aujourd’hui je souffre toujours. Le mal que j’ai fait a pourtant toujours été réparable alors que celui qu’on m’a fait… Je n’ai rien demandé à l’existence d’extraordinaire. Je n’ai demandé qu’une seule chose. Elle m’a toujours été refusée. J’ai lutté pour l’obtenir, vraiment. Cette chose, mes semblables l’ont sans la chercher. Cette chose n’est ni l’argent, ni l’amitié, ni la gloire. C’est une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu’ils reconnaîtraient comme mienne sans l’envier puisqu’elle n’aurait rien d’enviable. Elle ne se distinguerait pas de celles qu’ils occupent. Elle serait tout simplement respectable.

J’allais voir une femme que j’avais aimée, ou plutôt que j’avais connue intimement. Pas plus qu’avec Berthe je n’avais pu rompre définitivement avec Germaine, si bien que notre vieille, très vieille liaison conservait encore un semblant de vie. Dix-sept ans s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté Germaine. Elle m’avait couvert d’injures et de malédictions. Et j’étais retourné la voir. Je voulais à la fois être libre et pardonné. Elle se figura que j’étais faible. Peut-être l’étais-je après tout. Alors elle se crut destinée à jouer de grands rôles. Sans se départir de sa dureté, elle feignit brusquement d’avoir pitié de moi. Elle accepta que je vinsse la voir de temps en temps. Je me souvenais à présent d’une lamentable après-midi où elle avait convié des amis pour me connaître. Comme l’amabilité témoignée par tous m’avait semblé étrange !

J’allais donc à Châtillon. Ô réconfort d’un petit déplacement ! Je pris le tramway à la porte d’Orléans. Il gelait. Le ciel était bleu. La tristesse habituelle des fleuristes du cimetière de Vanves s’était évanouie. Le regard pénétrait dans les jardins dénudés et y découvrait les bancs cachés. J’étais heureux. Le tramway semblait libre sur son chemin tracé d’avance et lorsqu’il s’arrêtait, je n’avais pas, comme dans Paris, la sensation qu’il mettait trop longtemps à repartir. Je n’étais plus attaché aux quelques rues d’un quartier. L’idée saugrenue de rentrer, tout à l’heure, par je ne savais quelle ligne de grande Ceinture, par Saint-Cloud, par le Nord, me vint à l’esprit. Ah ! qu’il serait doux de partir sans argent, sans but, vers notre perte, plutôt que de continuer à vivre dans la dégradation !

À Châtillon, j’avalai deux verres de vin dans une sorte de buvette, en face de la gare. Je ne tenais pas à me présenter avant midi. Il me semblait que le ciel s’obscurcissait quoiqu’il fût éclatant. Je sentais qu’il me faudrait attendre le retour pour retrouver le ravissement de l’aller.

Je n’étais pas venu à Châtillon pour rien. De cinq heures du matin, heure à laquelle je m’étais éveillé (cela m’arrivait souvent quand, la veille, je n’avais pu m’endormir), à mon lever, j’avais pensé à Richard. Une idée baroque m’était alors venue.

Pourquoi ne prierais-je pas le fils de Germaine de solliciter, lui-même, par écrit, ce que sa mère me réclamait pour lui depuis si longtemps ? Je montrerais le papier à Richard. Mais le montrerais-je ? Ne méprisais-je pas, au fond, ces misérables astuces ? N’étais-je pas un homme, malgré mes petitesses ? N’étais-je pas, après tout, indifférent à tout ce que pouvait décider Richard ?

Germaine ne m’attendait pas. Je la surpris en laideur. Ce n’était pas la première fois. Au commencement, je m’étais étonné qu’elle ne s’esquivât pas sous un prétexte quelconque pour se changer et se mettre un peu de poudre. Je ne soupçonnais pas qu’elle éprouvait une étrange satisfaction à paraître ainsi à son désavantage. Puis je devinai que c’était une façon à elle de me faire comprendre qu’elle n’avait plus aucun sentiment pour moi.

Elle me reçut cordialement. Il faut dire que quelque grande fût son animosité contre moi, elle comptait toujours, quand je lui rendais visite, sur je ne sais quel retournement de situation, quel cadeau imprévu. Je m’en étais aperçu si bien qu’instinctivement, à peine arrivé, ma première parole était pour lui dire qu’il n’y avait rien de nouveau. Elle cachait sa déception derrière le surcroît de travail que je lui apportais. Elle ouvrait des armoires, me priait de m’écarter. J’étais, sur-le-champ, mêlé à toutes ses occupations ménagères, sans le moindre égard, sans qu’elle manifestât la moindre gêne, comme si c’eût été un comble de m’épargner la laideur quotidienne après ce que j’avais fait.

Au moment de nous mettre à table, son fils parut. C’était un grand jeune homme vêtu d’une culotte de golf et d’une courte veste de cuir à fermeture éclair. Comme sa simplicité et sa santé me surprirent agréablement ! Il était sain, pour employer un mot qu’affectionnait sa mère. Il se proposait d’entrer dans une école d’agriculture. Il ne songeait pas un instant à s’étonner que je ne fusse ni son père, ni son frère, ni son oncle, ni son cousin.

Germaine toucha sa cravate. Il avait un fort cou sur de larges épaules. Sa mère me regarda. Elle semblait me dire que son fils saurait la défendre si la nécessité s’en faisait sentir. Cette allusion muette à la force physique de son fils était plus mesquine encore que la misère quotidienne si complaisamment étalée devant moi.

Je m’étais débarrassé de mon pardessus, à contrecœur. N’eût-il pas été plus raisonnable, dans une telle maison, de ne rien quitter, de ne pas s’asseoir, de garder sa liberté de mouvement ? Ne payais-je pas toujours d’avance mes consommations pour ne pas attendre, pour n’être pas retenu ? Le déjeuner fut à l’image des préparatifs. Germaine posait les casseroles sur la table, me priait de les lui passer ensuite.

Qu’étais-je venu chercher ici ? Une lettre dont je pourrais me prévaloir ? Non.

 

J’étais gêné de me rendre chez Richard avant la date qu’il m’avait fixée. Ma décision avait été prise dans la colère. J’étais maître de moi à présent.

Je sonnai sans hésitation. Aucune raison sérieuse ne pouvait m’empêcher de faire cette visite.

La femme de chambre me laissa dans l’entrée. Richard me recevrait-il ? Je percevais des bruits de porte, des allées et venues. J’avais cru que plus jamais je n’agirais sur un coup de tête. N’étais-ce pourtant pas un coup de tête qui m’avait conduit ici ? Soudain je sentis sous mes aisselles plusieurs coulées distinctes de sueur. Il venait de m’apparaître qu’il s’était passé quelque chose pour que je fusse là, que mes craintes n’étaient pas, comme j’avais cru au fond de moi-même, exagérées.

Quelques minutes après, la femme de chambre reparut. Elle me pria de la suivre. Elle me conduisit dans un salon. Richard m’y attendait. Dès qu’il m’aperçut, il se dirigea vers moi à grandes enjambées.

« Comment se fait-il que vous veniez aujourd’hui ?

— Vous ne m’attendiez donc pas ? »

En feignant de la surprise, j’espérais donner le change. C’était par des exclamations naïves de ce genre que j’avais plu à beaucoup de gens. Je les avais crues volontaires. Elles ne l’étaient pas puisque, aujourd’hui qu’elles me nuisaient, mes lèvres en laissaient encore échapper.

« Je ne vous ai pas prévenu, c’est vrai, mais il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

— Vous trouvez !