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Le corps décliné en 14 nouvelles.
Le corps, instrument de plaisir et de souffrance. Le corps bafoué, abimé, sali ou encensé. C'est la peau qui détient nos secrets les plus intimes, nos angoisses les plus profondes. Il n'est rien de plus effrayant que la guerre qui fait rage dans notre propre chair. Ces quatorze nouvelles sauront vous le démontrer.
Découvrez ce recueil de 14 nouvelles, 14 portes d'entrées sur le corps, ses merveilles et ses souffrances.
EXTRAIT DE
Corpus Dei
Il y a trop d'avions. Trop d'avions et trop de trains aussi. Il va falloir que j'envisage une réévaluation technique des écrans de contrôle. Je ne peux pas tout gérer en même temps, on m'en demande trop. Il faut trouver une solution pour surveiller l'aiguillage aérospatial. Mais quoi ?
Oh, non, c'est pas vrai ! Deux secondes d’inattention et pof ! Où est passé ce fichu Malaysia Airlines ? Ne me dites pas que j'en ai encore paumé un ! Il suffit que je tourne la tête et ces engins s'évaporent comme par magie. J'en peux plus, c'est pas une vie.
D'abord, ils ont inventé les avions puis les voyages dans l'espace. J'ai cru qu'ils allaient me démasquer. J'ignore si j'avais peur ou hâte. Mais ils n'ont rien vu que leur ego surdimensionné et leur nouvelle foi : La Science.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
On aime ce côté "écorché vif", ce côté "écrit avec les tripes"... C'est plus que jamais le moment de le dire ! On s'y reconnaît, on se voit dedans. -
Diabolo44, Babélio
L'exigence de Johanna Almos est à la hauteur des attentes suscitées par le sujet de son recueil. le corps et ses blessures, la souffrance physique, ne lui sont que trop bien connus. Mémoires de corps, magnifié par la couverture d'Estelle Leduc, est une catharsis en quatorze points, une symphonie du malheur, une mélodie cruelle, sombre et magnifique, qui vous emmènera loin. -
Emmanuel Delporte, Le Décapsuleur
À PROPOS DE L'AUTEUR
Johanna Almos est née en 1984. Elle a été barmaid durant ses études de lettres puis libraire pendant sept ans. Elle a rejoint les Otherlands dans le volume Otherlands Continuum d'Octobre 2014, et est depuis une des plus actives au sein de la communauté. Elle vient de faire paraître
Mémoires de corps chez Otherlands où elle nous conte, tout au long de quatorze nouvelles, les peurs et les angoisses liées au corps et à ses fantasmes.
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Seitenzahl: 181
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Les nouvelles restent la propriété de Otherlands, et de leurs auteurs respectifs. Tous les textes sont inédits, sauf mention contraire.
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La porte s'ouvrit sur le dortoir blanc. On l'y poussa sans ménagement.
Lorsqu'elle fut de retour dans sa chambre, les douleurs reprirent, la transperçant de part en part. Elle avait mal partout. A en hurler. Des décharges parcouraient tout son corps : tantôt les jambes, tantôt les hanches puis les poignets, le sexe... Viviane se mordit les lèvres pour ne pas crier. Ils allaient revenir sinon et tout recommencerait ; cette torture devenue banale. Elle devait les convaincre qu'elle allait mieux pour qu'ils la laissent enfin sortir.
Voilà sept ans que son cauchemar avait débuté : cette souffrance atroce ; lancinante et infondée. Dans un premier temps, sa famille, assez cossue, avait fait mander des médecins à son chevet. Les docteurs s'étaient succédés ; sans succès. Aucun n'avait compris le mal dont elle souffrait. Certains avaient prétendu que la cause de ses maux était d'ordre mental. L'un d'entre eux avait invoqué un grave désordre psychiatrique : divagations somatoformes vraisemblablement apparentées à de l'hystérie.
Aussi l'avait-on enfermée ici parmi les déments. On l'avait électrocutée, immergée dans de l'eau glacée. En dépit de cela, ses troubles avaient persisté : les médecins évoquaient désormais la trépanation comme une fatalité.
Elle ravala ses larmes. La tristesse n'avait plus cours ici, ni la rage. On y veillait.
Dans le lit près du sien, un râle : Céleste délirait comme souvent, abrutie d'opium. Plus loin, Honorine émettait un borborygme incompréhensible, entre prières et imprécations. Un filet de bave luisait à la commissure de ses lèvres. Les deux autres pensionnaires du dortoir étaient déjà assoupies.
Le soleil se couchait à peine que la perspective de l'insomnie à venir angoissait déjà Viviane. Ces derniers temps, elle ne dormait presque plus. Trop anxieuse, trop songeuse. Les yeux ouverts, elle rêvait. Malgré les barbituriques qui l'assommaient, elle fomentait des stratagèmes, imaginait d'épiques évasions.
La nuit tomba, étouffante de solitude. Sarcophage sombre où l'esprit s'enlise.
Elle aurait aimé qu'une autre patiente l'accompagne dans l'éveil, que quelqu'un lui parle tout bas pour chasser l'absence et la peur ; la peur de finir ses jours ici. Mais elle était apparemment la seule que le chloral ne plongeait pas dans ce coma si semblable à la mort.
Soudain, un cri. Elle se redressa, observa les lits alentour en quête de la malheureuse en proie au cauchemar : ses compagnes d'infortune dormaient toujours profondément. Sans-doute le hurlement provenait-il d'un autre dortoir. Elle l'avait pourtant cru tout proche. Peut-être les médicaments brouillaient-ils ses sens.
Une plainte sourde résonna dans la pièce trop vide. Puis des sanglots. Elle tendit l'oreille mais ne sut dire d'où naissaient les pleurs.
— Dormez-vous, mes amies ? se risqua-t-elle.
Les sanglots s'interrompirent.
— Qui pleure céans ? Allons ne craignez rien, vous pouvez vous confier à moi, ma chère.
Nul ne répondit.
— Parlez sans crainte ! intima-t-elle.
Nouveau silence.
En proie au doute, elle se tut. Avait-elle vraiment entendu quelqu'un pleurer ou la fatigue lui jouait-elle des tours ? Peut-être la pensionnaire préférait-elle cacher sa peine.
Elle s'allongea et enfouit la tête sous sa maigre couverture. Elle devait se reposer ou elle deviendrait folle. Pourtant, elle était saine d'esprit avant d'entrer ici. Elle en aurait juré.
Le soleil se levait sur l'asile de Villebasse, dardant ses rayons rouges au travers des barreaux. Elle repoussa les draps rêches d'une main lasse. La tête lui tournait. Une fois de plus, elle n'était pas parvenue à trouver le sommeil.
Elle entendit le bruit d'un loquet que l'on tirait. La porte battit à la volée et l'infirmier leur ordonna de se lever. Ici, les repas se prenaient en commun dans la grand-salle, le directeur y tenait. Selon lui, l'échange favorisait la guérison.
Les jeunes femmes quittèrent leur couche sans mot-dire. Sauf Madeleine qui dormait encore. L'homme s'approcha du lit de la réfractaire et la secoua violemment. Celle-ci cria de surprise. Elle était pourtant coutumière de ces réveils forcés. Toutes ici les avaient connus. Si bien que les pensionnaires se levaient désormais dès l'aube malgré les cachets qui les engourdissaient.
Les jeunes femmes suivirent sagement leur geôlier jusqu'au réfectoire. L'aile B était déjà comble. La maison comptait près de trois cents pensionnaires dont deux cents femmes. Toutes originaires de familles bourgeoises, toutes des fardeaux dont les parents ou les maris ne souhaitaient plus s'encombrer. Les hommes étaient détenus dans un autre pavillon. Bien qu'il y ait parmi eux quelques névrosés, rares étaient des dangers pour la société.
Viviane trempa sa cuillère dans le bouillon clair. Encore cette soupe infâme qu'on leur servait matin, midi et soir ! Si leurs proches payaient cher pour qu'on les tienne captives, ni les repas ni la couche ne valaient le prix qu'on leur extorquait. Mais qu'auraient-ils pu en savoir ? Personne ne leur rendait visite. Une fois abandonné ici, on vous oubliait. Dissimulé aux yeux du monde tel un honteux secret.
Viviane mordit dans son quignon de pain. Il était dur, comme d'habitude. Après deux ans de rétention, elle ne s'en étonnait plus. Cependant, elle n'avait jamais pu s'y accoutumer tout à fait. L'odeur des tartines sortant du four lui manquait, la croûte craquante... Elle rêvait d'enfouir à nouveau le nez dans la mie moelleuse et tiède avant de la recouvrir de miel. Ici, jamais de douceur. Pour quoi faire ? On ne donnait pas de confiture aux cochons.
Elle observait la scène, comme étrangère, distante. A Villebasse tout semblait irréel, tout tenait du cauchemar.
Partout des visages pâles, émaciés par la faim et les traitements. Des fantômes de femmes. Certaines, le crâne rasé, arboraient un trou rougeâtre sur le scalp. Celles-ci étaient déjà mortes au monde, vidées de leur âme, de leur être. La tête ballante, elles dodelinaient, hagardes. Sauvées d'elles-mêmes ou des autres, nul ne le savait. Bientôt ce troupeau blême compterait un autre mouton, une nouvelle trépanée. Les médecins n'avaient de cesse de le lui dire : si Viviane persistait à fabuler ses maux, elle subirait le même sort. Pourtant rien ne la calmait, pas même le bromure. A maintes reprises, elle avait tenté de convaincre le personnel de sa miraculeuse guérison. Plusieurs jours durant, elle serrait les dents mais la douleur finissait toujours par lui arracher un cri, un sursaut. Il suffisait d'un minuscule tressautement pour la trahir. Elle souffrait tellement, elle ne pouvait se contenir. Une fois, elle était parvenue à faire illusion toute une semaine mais l'une de ses compagnes de chambre l'avait dénoncée :
— Viviane a encore crié cette nuit, avait-elle dit, atone. Elle crie souvent la nuit. Il faut bien prendre ses cachets pour ne pas crier.
Viviane ne lui en voulait pas. Il y avait longtemps que Céleste n'avait plus conscience des autres. Elle s'était perdue en elle-même. Voilà cinq ans, elle avait enfanté un mort. A l'époque, elle allait sur ses vingt ans, c'était sa première grossesse. Son époux et la sage femme avaient mis plusieurs heures pour la convaincre de lâcher le nouveau-né. Après l'enterrement, elle s'était étiolée. Elle avait perdu le sourire et l'appétit. Elle errait dans la maison, les yeux vagues, inexpressifs. Passé six mois, elle n'avait toujours pas surmonté la mort de son fils. Souvent, elle refusait qu'on la touche, repoussant les assauts de son mari. Elle disait n'avoir pas le cœur à vivre, être lassée de tout. Rien ne l'enchantait jamais. Au bout d'un an, elle était devenue un calvaire pour son conjoint qui en fréquentait une autre. La faire interner était son seul moyen de convoler librement. Il n'avait pas hésité.
Viviane réprima une plainte. Toujours cette douleur dans le cou. Elle retint à grand peine un mouvement vers sa nuque. Elle inclina la tête pour tenter de détendre ses cervicales ; puis la tourna lentement de gauche à droite. Ses yeux rencontrèrent une scène devenue coutumière. Sophonisme, nouvelle pensionnaire, boudait son assiette comme tous les matins depuis son arrivée. Un homme en blouse blanche tentait de lui ouvrir les mâchoires de force pour y introduire une cuillerée de potage. La jeune femme cadavérique repoussa violemment la main et la nourriture. Le liquide brûlant se répandit sur les doigts du soignant. La paire de gifles s'abattit dans un claquement sur le visage anguleux. Sous la menace d'autres coups, Sophonisme ouvrit la bouche et avala un peu de soupe. Il valait mieux qu'elle accepte de manger. Le personnel de Villebasse n'était pas tendre avec celles qui s'y opposaient. Nombreuses étaient les femmes qu'on enfermait parce qu'elles ne s'alimentaient plus. Si elles refusaient toujours de se sustenter sous la contrainte, d'autres traitements leurs étaient réservés.
Toute à ses pensées, Viviane laissa tomber son regard sur la chaise de contention au milieu de la pièce. Antoinette y était maintenue depuis trois jours ; le cou, le tronc et les membres attachés. Ses cuisses maigres étaient écartées, entrouvertes sur un trou percé dans le siège. La bassine au-dessous d'elle dégageait une odeur fétide et sa chemise était maculée d'excréments. Les soignants prenaient rarement la peine de vider son pot. Son tort ? Avoir mordu la main d'un infirmier qui tentait de lui faire ingérer un morceau de mou. Ainsi contrainte, elle ne pouvait plus se débattre lorsqu'on la forçait à manger.
Au son de la cloche, les pensionnaires se levèrent. En file indienne, elles gagnèrent le chariot métallique derrière lequel s'affairait le préposé aux médicaments. Chacune d'entre elles se voyait remettre l'ordonnance prescrite par les médecins. Après quoi, elles pouvaient vaquer librement dans la salle. Viviane ingéra ses pilules avec un peu d'eau tiède. Maintes fois elle avait songé feindre de les avaler et les recracher ensuite, mais c'était impossible. Une main experte lui entrouvrit les lèvres, fouilla sa bouche. Elle réprima un haut-le-cœur quand les doigts soulevèrent sa langue pour vérifier que les cachets n'y étaient plus.
Une fois satisfait, le soignant lui permit d'avancer.
Soudain, deux paires de bras la saisirent. On l'arracha au sol ; elle ne cria pas. Voilà longtemps qu'elle ne se débattait plus. Le bain surprise n'avait plus de surprise que le nom. Les premiers temps, elle avait hurlé face à ces enlèvements impromptus. Elle avait abattu ses poings sur les torses musculeux, donné des coups de pieds dans les jambes de ses assaillants. A présent, elle se laissait faire, soumise.
On la porta dans la salle d'eau. Elle tressaillit au contact de l'onde glacée. Bientôt elle fut entièrement immergée dans le bassin. Tétanisée par le froid, elle ne pouvait pas même trembler. Elle fut saisie par les cheveux. On plongea sa tête au fond du baquet. Elle sentit ses narines s'imbiber, pinça les lèvres pour ne pas se noyer. Néanmoins, le froid gelait déjà ses poumons.
Au début, les médecins s'étaient contentés de préconiser des bains froids. Selon eux, elle retrouverait ses sens grâce au choc thermique. Désormais, on lui maintenait la tête sous l'eau jusqu'à ce qu'elle suffoque. Frôler la mort permettait soi-disant de recouvrer l'esprit. Combien de fois était-elle sortie de ces séances, à moitié noyée, exsangue, sans que les douleurs n'aient cessé ? Elle ne les comptait plus.
La vue brouillée, au bord de la mort, elle étouffait lentement lorsqu'elle le vit : sous l'onde, un visage féminin se dessinait, la bouche déformée par un cri muet. Les lèvres bleuies de l'inconnue scandaient une supplique silencieuse. Viviane tressauta.
Lorsque plus une bulle d'air ne remonta à la surface, on la sortit du baquet. Les yeux exorbités, elle resta inerte quelques temps, choquée par sa vision.
Elle n'avait jamais cru aux fantômes mais la femme au fond du bassin avait tout d'un spectre. Elle tenta de se raisonner, se persuada que frôler le trépas une fois de plus avait causé cette hallucination. Si elle restait ici, elle allait finir par perdre la tête.
Dès qu'elle fut séchée, on l'envoya rejoindre ses camarades à la blanchisserie. Le travail occupait une place importante dans leurs journées. Le directeur de Villebasse affirmait qu'une occupation saine ouvrait la voie de la guérison quand le désœuvrement menait à la folie. Viviane entrevoyait dans ses assertions les boniments d'un être cupide qui les asservissaient pour son profit. Sans doute parvenait-il à prospérer grassement par ce double bénéfice : la location des dortoirs et l'argent qu'il tirait de l'exploitation des pensionnaires. Le matin, les femmes lavaient et repassaient les draps du couvent voisin. Les bénédictines pensaient se montrer charitables en œuvrant à la réinsertion de ces pauvres hères ; une bonne action de plus pour les conduire au paradis. L'après-midi, les plus dociles aidaient aux cuisines. Les autres reprisaient les vêtements du proche orphelinat. Rares étaient les pensionnaires autorisées à user d'ustensiles tranchants. Viviane espérait toujours qu'on lui accorde ce privilège. Elle se rêvait éviscérant ses geôliers avant de prendre la fuite. Mais tout ceci n'était qu'un leurre : le personnel de Maison Villebasse était bien trop nombreux. On la rattraperait assurément. Sans doute ferait-elle seulement glisser la lame sur ses veines pour trouver la délivrance. Cependant, jamais on ne lui permit de manier couteau. Peut-être soupçonnait-on sa noirceur nouvelle. Pourtant, elle était la douceur même avant d'entrer ici. La joie de vivre aussi.
Le drap jauni prenait des teintes plus claires sous sa brosse, Viviane leva les yeux de son ouvrage : quelqu'un hurlait dans le couloir.
— Une femme est morte ici, une femme est morte ! Assassins ! Vous l'avez noyée, une femme est morte !
La pensionnaire maintenue par deux soignants se débattait, comme possédée. La chemise trempée, dégoulinant d'eau, elle avait tenté de fuir la vigilance de ses bourreaux durant le bain surprise.
Ainsi, je ne suis pas la seule à l'avoir vu, songea Viviane : les revenants sont parmi nous.
Le soir, à l'heure du dîner, elle fut prise de douleurs. De violents à-coups dans le sacrum et les hanches. Comme un poignard déchirant ses chairs. De surprise, elle lâcha son bol et laissa échapper une plainte. Deux soignants la saisirent aussitôt.
Elle connaissait le sort réservé aux victimes de souffrances dont on ignorait la cause. Bien souvent l'organe suspecté était ôté sans plus de réflexion. Le patient, ainsi mutilé, était rendu à ses proches. Viviane aurait aimé qu'il en soit ainsi pour elle. Cependant ses maux étaient trop diffus. On ne pouvait l'amputer de tout le corps. Espérer l'ablation d'une partie de soi, juste pour échapper à une autre torture, quelle déchéance ! Pourtant cette situation n'avait rien d'enviable. Elle se rappelait Olympe, quatorze ans, qui se plaignait d'intenses douleurs utérines au quotidien. Son humeur étant entachée par son calvaire, elle se montrait souvent irritable, passant du rire aux larmes sans raison. On l'avait taxée d'hystérie et opérée. Viviane se souvenait encore de la longue estafilade violacée qui barrait le ventre blanc, privant à jamais l'adolescente de maternité. Elle se rappelait aussi Marguerite à qui on avait enlevé un rein et Blanche, la vésicule pour soigner son fiel. Souvent, le mobile de la chirurgie n'était pas la souffrance mais un autre trouble. La jeune Victoria, surprise plusieurs fois à se masturber dans son bain, avait connu un sort similaire : la gouvernante en charge de sa toilette avait prévenu la famille de la jeune femme, signant ainsi sa perte. On l'avait internée à Villebasse puis excisée. Peu après elle avait rejoint les siens.
Viviane fut transportée en salle de soins. Sur la table en bois, on l'attacha. On plaça des électrodes sur son crâne. Elle sentit le courant galvanique se répandre en elle, la meurtrir. L'écume aux lèvres, elle se mit à convulser. Sous l'impulsion des décharges, elle crut perdre connaissance quand une silhouette apparut sous ses yeux morts. Un corps boursouflé se tenait devant elle. Le visage à demi-calciné laissait entrevoir un sourire triste.
— Quelqu'un est mort ici, se répéta-t-elle. Quelqu'un est mort.
Lorsqu'elle eut frôlé le trépas une nouvelle fois, on la porta jusque sa couche. Au milieu du dortoir, Delphine déféquait, assise sur un pot-de-chambre. On lui avait fait subir un lavement pour la purger de sa démence.
Allongée sur le matelas trop dur, Viviane fixait le plafond. Des ombres dansaient sur le blanc crasseux. Des fantômes de robes, des fantômes de femmes.
Des voix l'appelaient en un murmure indistinct :
— Viviane, Viviane...
Elle s'enfonça dans un sommeil lourd peuplé de spectres et de cris.
Au matin, elle peinait à se mouvoir. Loin de la soigner, la sismothérapie avait accentué ses douleurs. Elle marchait comme marcherait un défunt au sortir de la stèle. Elle se sentait si proche de la tombe. Elle était comme privée de volonté, tentait de lutter sans plus savoir comment. Serrer les dents face aux déchirures qui l'assaillaient devenait trop difficile. Elle peinait à dissimuler son mal. On l'avait vidée de ses dernières forces. Un nouveau coup traversa son genou, elle étouffa un râle. Bientôt elle ne put contenir ses pleurs.
Après le déjeuner, elle ne s'étonna pas qu'on lui épargne la prise de ses cachets ; elle savait ce qui l'attendait. Les mêmes soignants que la veille la menèrent en salle de soin. Elle les suivit mollement. Couchée sur la table, elle s'obstinait à regarder au loin. On garrotta son bras puis on tata ses veines. Des barbituriques lui furent injectés.
Elle entendit à peine le bruit des instruments contre la tablette. Quand le foret creusa son scalp, elle était déjà ailleurs. Sous ses yeux, se dressait une femme, le crâne ouvert ; un sang carmin maculait son visage. Viviane savait qu'elle la rejoindrait sous peu. Quand on excisa une partie de son lobe temporal, elle ne bougea pas, contemplant sereine sa future compagne.
Lorsqu'elle s'éveilla -des heures ou des siècles plus tard, elle n'aurait su le dire- elle les vit toutes réunies : la femme aux lèvres bleues et celle au visage brûlé. Celle au crâne ouvert et bien d'autres encore. Tellement d'autres. Elles lui souriaient, avenantes malgré leur difformité. Elles étaient à son chevet, ses nouvelles amies, les accidentées de Maison Villebasse. Dès lors, elle sut où portait le regard des trépanés. Loin d'être vidés de leur substance, ils contemplaient les spectres avec béatitude ; ravis d'avoir quitté l'univers des hommes. Tous ces êtres hagards dont les yeux s'égaraient dans la brume n'avaient pas perdu l'esprit ; ils se trouvaient seulement à la lisière des mondes, quelque part entre vie et trépas.
Note de l'auteur : Jusqu'au vingtième siècle, en Europe, des milliers de femmes souffrant de fibromyalgie, d'endométriose, de cancer, de dépression, d'anorexie et d'onanisme (prétendument anormal) ont été internées à tort et amputées.
Je ne sais pas où est maman. J'ai l'impression de ne pas l'avoir vue depuis des semaines. J'ai essayé de la chercher mais nous sommes si nombreux sur le bateau. C'est à peine si on peut se frayer un chemin parmi les corps. On croirait les troupeaux d'azawak que tonton Demba charriait sur son vieux camion pour les vendre en ville. La promiscuité, la sueur, l'odeur des excréments, tout y est. Ici, nous ne sommes plus des hommes, nous devenons des animaux. Sans eau pour boire ou nous laver, sans culture à entretenir, sans rien à manger que ce que les autres veulent bien nous donner. Nous devenons des animaux ; de quoi réjouir ceux qui prétendent que notre ethnie ne vaut guère mieux que du bétail, ceux qui nous pourchassent et nous condamnent à l'exil.
Autour de moi des femmes et d'autres enfants, amaigris par la faim et la guerre ; des bébés qui pleurent, refusant le sein de leur mère, cet appendice vide qui point sur les côtes saillantes. Certains d'entre nous commencent à regretter d'être partis. Ils prétendent que nous étions mieux au pays, que rien ne nous attend de l'autre côté de l'océan. Quelques-uns disent même que nous allons mourir ici, sur le bateau. Moi, je crois que c'est faux. Je crois que rien ne nous attendait au pays non plus, que l’Europe est le seul moyen de s'en sortir. C'est ce que papa m'a promis alors j'y crois et je le dis. Mais les grands m'ordonnent de me taire. Ils disent qu'à douze ans on ne connaît rien à la vie. Ils ont peut-être raison mais je préfère croire mon papa. Et, seul dans mon coin, je rêve à la terre promise.
