Mer égée - Fabien Perrier - E-Book

Mer égée E-Book

Fabien Perrier

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Beschreibung

Le bleu de cette mer vous éblouit pour la vie. L’Égée est une sirène que vous déciderez de suivre après avoir lu ces pages. Bien plus qu’une mer, elle est un espace unique où les îles surgissent comme des créatures vivantes et charrient avec elles tous les mythes et légendes de la Grèce antique. Il suffit de relire Zorba le Grec, publié en 1946 : tout y est. La mer Égée comme échappée ultime, comme trait d’union entre Orient et Occident. En sachant que, dans ce labyrinthe de rochers, les larmes d’un passé tourmenté et d’un surtourisme problématique ternissent les flots magiques des cartes postales. Ce petit livre n’est pas un guide. Il est le reflet de vos rêves d’évasion dans les vagues bleues, où nager en liberté reste un bonheur peu égalé. Il est cette envie de Grèce, sans laquelle l’Europe ne serait pas vraiment l’Europe. Un grand récit suivi d’entretiens avec l’historienne Sia Anagnostopoulou, le politiste Nikos Christofis et le célèbre romancier Petros Markaris.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Fabien Perrier est journaliste indépendant basé à Athènes, correspondant de nombreux médias francophones. Il sillonne la Grèce et scrute sa politique, comme un laboratoire des évolutions européennes.

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Seitenzahl: 101

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Carte

À Jeanne et Louise, en espérant qu’elles puissent découvrir des eaux de l’Égée toujours paisibles

À ma famille, sans qui ce projet n’aurait pas été possible

AVANT-PROPOSPourquoi la mer Égée ?

Un air inonde le port du Pirée, le grand port à quelques kilomètres d’Athènes, la capitale grecque. Les cloches de l’horloge reprennent la mélodie des Enfants du Pirée, l’ode à la joie et à la liberté grecques composée par Manos Hadzidakis, qui a fait le tour du monde. Toutes les heures, ce morceau envahit les quais, retentit aux oreilles des passagers qui s’apprêtent à embarquer vers les îles de la mer Égée. Il enchante ce flot sans cesse grandissant de touristes en quête de soleil et de repos. En 2013, ils étaient 17,9 millions à s’être « noyés de bleu sous le ciel grec », pour reprendre la chanson… En 2023, c’est presque le double : 32,7 millions ont passé des vacances dans ce petit bout d’Europe qui balance entre l’Orient et l’Occident. Parmi les principales destinations : les Cyclades dont les ciels sont azurés et les eaux limpides. Quoi de plus onirique que ces maisons aux murs blanchis à la chaux et aux volets bleus au centre de l’Égée ?

Ces mêmes cloches, dans ce « port du bout du monde », rythment également les vies des migrants, exilés en quête d’un monde paisible débarqués en Grèce. Le pic a sans aucun doute été atteint au début de l’année 2016. Des milliers de demandeurs d’asile vivaient là, sur ces quais, entassés dans les halls d’accueil. Entre mars 2015 et mars 2016, environ 1,5 million de migrants sont passés par cette mer Égée, porte d’entrée dans l’Union européenne. Avec leurs lots de tragédies et de naufrages mortels.

Ces scènes se produisent sur le même port, sur les mêmes quais, dans les mêmes eaux mythiques d’une mer Égée symbole, pour tous, d’évasion. Mais s’il s’agit d’un dépaysement touristique pour les uns, c’est une fuite contrainte pour les autres. En un sens, ces scènes sont le reflet de l’histoire de cette mer mythique, fondatrice, mais remplie de paradoxes. Contrairement aux présupposés des cartes postales, cette mer n’est pas d’un accès facile. Elle recèle ainsi des tranches d’histoire cachées qui couvrent d’un voile sombre les bleus éclatants des clichés. L’Égée a toujours été une mère de tragique. Incontestablement, son accès est plus complexe qu’il en a l’air alors que son nom même semble familier.

Αιγαίο πέλαγος (Aigaio pélagos) : telle est, aujourd’hui encore, l’appellation grecque de la mer Égée. Elle est issue du grec ancien Αἰγαίων πέλαγος, (Aigaíôn pélagos). Toutes les populations des îles ont eu comme langue le grec qui s’est maintenu quelles que soient les occupations. Le nom de cette mer parsemée d’îles est devenu nom commun, repris dans d’autres langues. L’italien en fera arcipelago ; le mot détourné est à l’origine du terme archipel.

À travers les siècles, cette prolongation de la mer Méditerranée coincée entre la Grèce et la Turquie a agrégé des destins politiques. Ouverture de l’Europe sur l’Asie, elle est aussi un point de passage incontournable vers le Moyen-Orient. Elle constitue une plaque tournante entre trois mondes : l’Europe, l’Asie, l’Afrique.

La position centrale de cette étendue maritime située au nord-est du bassin méditerranéen se double d’une autre spécificité : elle a des allures de mer intérieure. En effet, l’Égée ressemble à un gigantesque golfe qui s’étend sur 600 km du nord au sud et environ 400 km dans sa partie la plus large, au nord de la Crète, soit sur une superficie d’environ 214 000 km2. À l’échelle de la planète, c’est infime. À l’échelle des domaines insulaires, c’est immense. L’Égée comporterait au moins 6 000 îles, îlots isolés, ou encore rocs émergés, dont 227 habités depuis plusieurs millénaires malgré les épreuves de la géologie et de l’histoire. Une centaine d’entre elles serait habitée par moins de 100 personnes. Mises bout à bout, toutes ces îles représenteraient 1/5e de la superficie de la Grèce. La grande majorité d’entre elles sont grecques ; quelques-unes sont turques.

Forte de cette multitude, l’Égée recèle bien des charmes. « Mer, douceur automnale, îles baignées de soleil, voile diaphane de pluie vêtant l’immortelle nudité de la Grèce. Quelle joie, me disais-je, pour l’homme à qui il a été donné de voguer avant sa mort sur les eaux de la mer Égée » écrit Nikos Kazantaki dans Zorba le Grec1.

Indissociable de la mythologie

Zorba le Grec est publié en 1946. La Grèce – la République hellénique – est un État jeune, d’un peu plus d’un siècle. En effet, la création de l’État grec moderne date de 1830 et sa reconnaissance internationale de 1832. Mais ses frontières évoluent pendant plus d’un siècle, de telle sorte que le pays s’élargit en se libérant de l’Empire ottoman et d’autres puissances – comme l’Italie – qui sont intervenues dans la vie politique grecque. En 1946, les frontières définitives viennent d’être actées. Les îles de la mer Égée sont alors toutes rattachées à une Grèce pauvre. Le voyage dans cette péninsule et son bras de mer reste rare pour les Européens qui sortent de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, déjà, la mer Égée est érigée en symbole de ce pays à la croisée des chemins.

Toute son histoire, toutes les références sont indissociables de la mythologie, de l’Odyssée et de l’Antiquité. En turc, la mer Égée a comme nom usuel Ege Denizi mais plus récemment, une nouvelle dénomination est apparue, Adalar Denizi (« la mer des îles »), teintée d’une forte connotation nationaliste quand la Turquie exprime ses visées sur les îles grecques. Cette bataille de noms en dit long sur l’actualité de cette mer. Autrefois symbole d’un monde hellénique, elle fait actuellement l’objet d’un conflit politique entre la Grèce et la Turquie, qui se disputent cet espace maritime. Cette mer est-elle, alors, une mer qui relie ou qui sépare ?

Au fil des siècles, la mer Égée a gardé une particularité : elle est un lieu de passage et de brassage. Ces deux points communs ne suffisent toutefois pas à caractériser immédiatement une « âme de l’Égée » qui traverserait ces ensembles d’îles (les Cyclades, les Sporades, le Dodécanèse, les îles de la mer Égée du Nord) et ces rocs géants plantés dans les eaux cristallines. La mer Égée a-t-elle une identité propre unissant ses populations qui, mélangées au fil des siècles, se sont régulièrement affrontées et se regardent parfois encore en chien de faïence ? Est-il possible de parler d’elle comme d’un ensemble homogène ?

Évidemment, il est impossible de sillonner l’Égée dans son intégralité. Il faut donc prendre parti. Comme la géographie et l’histoire donnent à la Grèce d’aujourd’hui la majeure partie de la mer Égée, il s’agit, d’abord, d’en regarder la perception grecque. D’où partir alors pour évoquer cette mer ? Du Pirée, le premier débouché du continent sur cette étendue bleue où le passager troque « le réel pour le songe » ? Du cap Sounion où les vestiges du temple de Poséidon contemplent des eaux dans lesquelles se serait jeté… Égée ? Ou de Syros, l’île qui a longtemps dominé l’archipel ? Ou encore, de Troie, une des villes fondatrices de l’histoire européenne ?

Sans doute est-ce en rencontrant celles et ceux qui y habitent, la dessinent, la chantent, l’analysent ou la façonnent par leurs actions qu’il est possible de dégager, peu à peu, ce paradoxe qui fait l’âme de l’Égée : l’isolement insulaire et l’ouverture maritime.

Et Zorba d’asséner : « Ce monde réserve bien des joies – les femmes, les fruits, les idées –, mais fendre les flots de cette mer-là en murmurant le nom de chaque île, pendant ces jours cléments de l’automne, je ne crois pas qu’il existe une joie plus capable d’ouvrir au cœur de l’homme les portes du paradis. Nulle part ailleurs on ne quitte aussi aisément, aussi sereinement, le réel pour le songe. Les frontières s’effacent et sur les mâts du plus vermoulu des rafiots poussent des branches et des fruits. Il n’y a vraiment qu’ici, en Grèce, que ce miracle jaillit comme une fleur inéluctable de la nécessité. »

1  Roman traduit du grec par René Bouchet, Éd. Combourakis 2015, Babel n° 1503.

Ulysse ne reviendra pas

La toile est immense, 1,80 m de haut et 1,40 m de large. Ses tons balancent entre l’orange et le rouge tendre. En bas de la peinture, un homme, couché, comme à terre, semble s’appuyer sur ses bras pour se redresser. Au-dessus de lui plane la coque d’un bateau duquel tombent deux gouttes, comme des larmes. « Cette toile s’appelle Odysseas – Ulysse en français » explique l’auteure de l’œuvre, Hélène Pavlopoulou1. Cette peintre grecque, une des plus importantes de sa génération, poursuit : « J’ai utilisé l’image du voyage existentiel d’Ulysse pour ce travail réalisé en 2004, à l’occasion d’une exposition, Arche, qui se tenait à Athènes et sur l’île de Paros. Après la guerre de Troie, Ulysse a eu des multiples difficultés pour retourner sur son île, Ithaque. Il a effectué un voyage existentiel pendant 20 ans. Il symbolise les affres de la vie et l’héroïsme. » Derrière cet Ulysse qui se relève, le tableau comporte également des allusions « aux migrants, dont les pleurs envahissent la mer, ou aux bateaux, qui transportent l’histoire grecque », selon les mots d’Hélène Pavlopoulou.

Née à Larissa, une ville en pleine Grèce continentale, Hélène Pavlopoulou pourrait être tournée vers le mont Olympe, le domaine des dieux de la mythologie grecque, à une heure de sa ville natale… Mais non : la mer, ses figures et ses attributs peuplent ses toiles. Elle déroule sa pensée : « Cette peinture comme mes séries résultent de la combinaison entre l’histoire, la poésie et l’expérience personnelle. Par ses thèmes, ses motifs, elle renvoie à la mer Égée qui est une source d’inspiration permanente. Elle est magnétique, en évolution permanente, multiple, avec ses couleurs magnifiques, son alliage entre la mer et le ciel. Elle est un croisement où l’on retrouve des influences variées, dans l’espace – la Mésopotamie, l’Égypte, l’Italie… par exemple – et dans le temps – la période minoenne, la période mycénienne… »

En une toile et quelques phrases, Hélène Pavlopoulou semble mettre les mots sur ce qui attire et fascine dans cette extension de la mer Méditerranée. Comme cette artiste, de nombreux peintres ont magnifié cette étendue maritime. Il suffit d’aller faire un tour à la Pinacothèque d’Athènes pour le constater. On y trouve des toiles de Kostas Maleas, considéré comme le père de la peinture grecque moderne, de Spyros Papaloukas, qui concilie art moderne et tradition hellénique, ou encore de Yannis Moralis, qui mêle la notion de grécité et l’abstraction. Tous ont puisé dans la vive lumière de l’Égée et ses dégradés de bleus.

En réalité, dans tous les domaines de la culture grecque, l’Égée et ses eaux charrient un imaginaire hanté par Ulysse, les bateaux et les marins. Les chansons en portent l’empreinte – y compris celles d’aujourd’hui d’ailleurs. La chanteuse Martha Frintzila peut en témoigner. Elle rencontre un succès sur les ondes et dans les cœurs avec Νερό στη βάρκα (« De l’eau dans le bateau »), une chanson sortie en 2022, que les Grecs se sont appropriée quel que soit leur âge. Ses concerts où elle mêle ses interprétations de chants traditionnels à ses créations d’aujourd’hui, rencontrent un franc succès. « Les Grecs entretiennent une relation très particulière à la mer, et spécifiquement à la mer Égée. C’est comme si de l’eau salée coulait dans nos veines » s’amuse celle qui est « une femme des montagnes par [ses] parents ». Mais, ajoute-t-elle aussitôt, « même dans les montagnes, on chante les chansons de la mer Égée : elles font partie du répertoire populaire. »

Une chanson grecque

D’où vient cette omniprésence de l’Égée dans les chansons grecques ? Martha Frintzila se lance : « D’abord, la mer est l’un des atouts de la Grèce. Son rôle est essentiel. Ensuite, souvent, les peuples de marins veulent voyager, aller de l’avant. Quand ils ne le peuvent pas, ils voyagent par leur imagination. C’est comme si la mer était le seul endroit de réelle liberté, bien que la mer convoie aussi des malheurs. » Pour illustrer son propos, elle cite quelques classiques de la musique traditionnelle grecque. Θαλασσάκι μου