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« Faire ce que Dieu veut », tel est le programme de vie de Mère Marie-Salomé (1847-1930), première Supérieure Générale de la Congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique, initialement fondée par le cardinal Lavigerie (1825-1892). Elle assure cette charge durant quarante-trois ans. Sa foi en Dieu inébranlable, son inlassable charité au service de chacun ont imprégné jusqu'à aujourd'hui la spiritualité et l’apostolat missionnaire de la congrégation. Tout au long de son supériorat, Mère Marie- Salomé initie et organise la fondation de nombreuses missions en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie) et en Afrique subsaharienne (Région des Grands Lacs, le long du fleuve Sénégal), insistant sur l’apprentissage des langues et le respect des cultures et traditions. S’ajoutant aux œuvres d’enseignement (écoles, orphelinats, ateliers), de soins donnés aux malades (hôpitaux, dispensaires, léproseries), elle porte une grande attention à l’accueil des esclaves rachetés ou qui ont fui les zones de trafic. Mère Marie-Salomé meurt le 18 octobre 1930 à l’âge de 83 ans à la Maison-Mère de Saint-Charles à Alger. La congrégation poursuit sa mission aujourd’hui dans vingt- huit pays dont quinze en Afrique.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Catherine Marin est historienne des Missions à l’Institut Catholique de Paris, est Déléguée Scientifique à l’Institut d’Histoire des Missions fondé en 2022. Elle a accompagné de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire des missions chrétiennes, en particulier,
Les écritures de la mission en Extrême-Orient, le choc de l’arrivée (Brepols, 2007),
Les soutiens spirituels aux missionnaires et à la mission XVIIe- XXe (Karthala 2016). Se consacrant aujourd’hui à l’histoire des congrégations missionnaires féminines, elle a publié
Franciscaines Missionnaires de Marie en France, terre de mission (Saint-Léger éditions, 2021), dans la collection « Femmes en missions chrétiennes » qu’elle dirige.
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Seitenzahl: 285
Veröffentlichungsjahr: 2023
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CATHERINE MARIN
Mère Marie Salomé
(1847-1930)
Première Supérieure Générale
de la Congrégation des Sœurs Missionnaires
de Notre-Dame d’Afrique
L’incarnation d’un rêvede Dieu pour l’Afrique
Collection
CollectionFemmes en missions chrétiennesdirigée par Catherine Marin
Introduction
Devenir religieuse et partir en mission, tel est l’idéal de vie de la jeune Marie-Renée Roudaut, originaire du Léon en Basse-Bretagne, idéal qu’elle réalise en 1871 en partant pour l’Afrique du Nord. À cette date, elle rejoint la congrégation missionnaire des Sœurs agricoles et hospitalières du vénérable Géronimo fondée par l’archevêque d’Alger, Mgr Charles Lavigerie, premier nom donné à ce qui deviendra la congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique.
Éveil missionnaire de la France au xixe siècle
En ce xixe siècle, des dizaines de milliers de jeunes gens et jeunes filles se destinent ainsi à la mission au-delà des mers, quittant famille et pays natal pour rejoindre des contrées lointaines. Ce réveil missionnaire que connaît alors l’Église de France, exalté par Châteaubriand (1768-1848) mais aussi par les Lettres Édifiantes et Curieuses1 rééditées ou par les Annales de la Propagation de la Foi 2, trouve son origine principalement dans l’expérience déterminante de la Révolution Française. Ce temps de persécution, de clandestinité, de martyrs imprègne les chrétiens d’un esprit de résistance, d’audace et de défense des valeurs chrétiennes. Dès la paix retrouvée dans toute l’Europe, l’Église panse ses plaies, se reconstruit en resserrant ses liens avec Rome. De la période de tension qui avait duré plusieurs années entre le pape Pie VII et Napoléon Ier, la papauté en est sortie avec un prestige renforcé et une autorité qui s’exerce en particulier dans le domaine des missions. Le pape Grégoire XVI, élu en 1831, engage l’Église entière à se mobiliser pour étendre le règne de Dieu et l’affirmation de l’universalité du message chrétien.
Les ordres religieux et sociétés missionnaires comme les Missions Étrangères de Paris, une fois rétablis, organisent les grands départs vers les missions délaissées durant la Révolution, profitant de la reprise de l’activité maritime. Puis des dizaines de congrégations nouvelles suivent le même chemin. Atteignant désormais tous les continents, le message chrétien se transmet par la prédication, la catéchèse mais aussi par l’enseignement (écoles, ateliers, ouvroirs…), par l’hospitalité (dispensaires, hôpitaux, orphelinats…), avec une grande diversité de méthodes apostoliques. Hommes et femmes offrent leur vie au service de ces peuples lointains, au risque de subir le martyre, comme aux premiers temps de l’Église. Les catacombes mises à jour sous le pontificat de Léon XIII (1810-1903) raniment à la fois ce sens du martyre et cette centralité de l’Église autour du pape.
Qu’est-ce que la mission pour Mère Marie-Salomé ?
Marie-Renée Roudaut, qui devient en religion Mère Marie-Salomé, devient à son tour active dans cette mobilisation en faveur des missions chrétiennes. La mission est vue au départ comme l’envoi vers un espace géographique délimité pour se mettre au service de l’œuvre d’évangélisation et travailler au salut des âmes.
Au fil des années, les écrits de celle qui sera Supérieure Générale de la congrégation des Sœurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique, montrent combien sa conception de la mission évolue. Se détachant de cette vision linéaire, la mission prend un sens nouveau pour elle comme pour tous ceux qui s’engagent. La découverte d’autres mondes, d’autres cultures, d’autres religions, d’autres langues, métamorphose son idéal de vie. L’envoi n’est que le départ de l’engagement missionnaire. Ensuite il faut se faire « tout à tous » (1 Cor. 9,22), la mission se révélant dans son essence pluridimensionnelle, chaque jour devenant un temps de mission différent de la veille. Mère Marie-Salomé prend conscience que la première urgence n’est pas de convertir mais d’abord de se convertir par une vie intérieure intense, un esprit de foi pour mener à bien l’apostolat. La religieuse doit constamment s’adapter aux situations nouvelles qui se présentent et pour cela cultiver l’humilité dans sa vie, dans ses paroles, dans ses actes, en s’abandonnant totalement « à la volonté de Dieu ».
Ainsi munie de cette énergie spirituelle, le travail apostolique n’en est que plus fécond au sein de mondes sociologiques, politiques, si différents de celui du pays natal. Mère Marie-Salomé se fixe comme priorité d’aimer et de servir en sachant être à l’écoute, percevoir, anticiper les besoins en tenant compte des traditions de chacun. La vision de la mission qui prend corps en elle est la prise de conscience de l’universalité de l’Évangile dans le dialogue de vie et dans le quotidien en gardant l’exigence de toujours tendre vers la perfection, même dans les plus petites choses. L’effort missionnaire devient une exigence de foi et de charité.
Mgr Lavigerie et Mère Marie-Salomé
Missionnaire en Algérie, Mère Marie-Salomé devient un peu malgré elle Supérieure de la congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique. Si le cardinal Lavigerie en est le fondateur, l’œuvre de la Supérieure Générale, huit fois réélue, montre à quel point durant sa vie, elle a su demeurer le guide spirituel de la communauté jusqu’à aujourd’hui. Dans ses écrits, les références aux œuvres du cardinal, à ceux de Mgr Livinhac, premier Supérieur Général des Missionnaires d’Afrique, sont nombreuses certes, mais elles montrent sa capacité à personnaliser la pensée de ces missionnaires sans en ôter la richesse, en relevant ce qui, pour elle, lui paraît important. Façon très délicate de rester dans l’ombre du cardinal tout en transmettant sa propre pensée.
Il est vrai que les relations entre le cardinal et Mère Marie-Salomé n’ont pas toujours été simples. La considérant dans les premières années comme une bonne exécutante, le prélat a mis du temps à reconnaître ses qualités, son efficacité, sa rigueur de vie religieuse et sa manière à elle de conduire une communauté, avec bienveillance et fermeté. Progressivement, les relations sont devenues plus confiantes, comme le montre leur correspondance. Et dans les dernières années de sa vie, le fondateur lui témoigne une amitié sincère mêlée d’admiration d’avoir osé lui tenir tête lorsqu’il avait décidé de supprimer la congrégation en 1885. Si Mère Marie-Salomé, de son côté, témoigne d’un profond respect envers le cardinal, elle a l’art de ne jamais le contredire et d’orienter ses demandes de manière à recevoir la réponse souhaitée. À partir de 1886, la congrégation s’est développée dans un environnement de confiance et une vision commune de l’œuvre à construire, en particulier la lutte des Pères Blancs et des Sœurs Blanches contre l’esclavage en Afrique Équatoriale.
Après la mort du cardinal, installée sur de bons rails, la congrégation a pu continuer sa route menée par une Supérieure Générale qui a su maintenir le cap pendant 43 ans. De quelques dizaines de religieuses en 1886, la congrégation compte 640 missionnaires réparties dans 84 maisons en 1925 lorsqu’elle laisse sa charge de Supérieure Générale. Et parmi les œuvres nombreuses, combien d’écoles, d’hôpitaux, d’orphelinats, de dispensaires, de lieux de refuges pour les esclaves libérés ont été fondés.
À la relecture de sa vie et de son œuvre, force est de constater que Mère Marie-Salomé a su défendre le projet missionnaire de l’origine et modeler son développement en fonction des urgences à résoudre dans les terres de mission. Elle a montré qu’avant toute chose, l’authenticité de la vie missionnaire se révèle dans la capacité à répondre à toute urgence, à tout appel d’une humanité souffrante, dans la fidélité constante à Dieu.
1. Les Lettres Édifiantes et Curieuses rédigées par des missionnaires jésuites au xviiie siècle, sont rééditées au xixe siècle et connaissent un grand succès.
2. Les Annales de la Propagation de la Foi constituent un recueil périodique de lettres envoyées par des missionnaires et vicaires apostoliques à l’Œuvre Pontificale missionnaire de la Propagation de la Foi fondée par Pauline Jaricot en 1822.
Chapitre I
Marie-Renée Roudaut, Mgr Lavigerie (1825-1892) et l’Algérie
Marie-Renée Roudaut est née le 3 mars 1847 au village de Guissény dans le Léon en Basse-Bretagne, pays de falaises abruptes dominant la mer tumultueuse, pays des brumes, des vents violents contre lesquels il faut se battre pour cultiver la terre. C’est aussi une région où le breton, langue celte, reste celle des habitants qui gardent « un fond de dignité froide, un peu solennelle, qu’ils mêlent à toutes leurs actions »3 écrit Louis Allouée en 1893 relevant leur accueil réservé, leur langage un peu lent. Pour l’auteur, ce caractère fier est façonné aussi par cet esprit religieux qui s’est manifesté en particulier pendant la Révolution Française, période tragique durant laquelle les habitants du Léon ont défendu avec force les prêtres pourchassés par les révolutionnaires et ont conservé dans la clandestinité leur vie chrétienne.
Appartenant à une famille de cultivateurs aisés, la jeune Marie-Renée passe les premières années de son enfance au milieu de ses sept frères et sœurs, élevés par des parents vigilants à entretenir une atmosphère familiale fidèle aux valeurs chrétiennes. En 1859, la famille déménage et s’installe à Plouguerneau au bord du fleuve de l’Aber-Wrach, dans le hameau de Keranaou. Pays d’élevage de chevaux, de culture du lin et du blé mais aussi de récolte de goémon pour en faire des engrais ou des produits pharmaceutiques, Marie-Renée y grandit acquérant ce sens du travail et de l’exigence inculqués par les aînés. Malgré les nombreux travaux agricoles auxquels sont associés les enfants, les parents n’en demeurent pas moins attentifs à leur instruction, celle des garçons comme celle des filles. Marie-Renée entre ainsi à l’école des Sœurs du Saint-Esprit, religieuses enseignantes et soignantes qui, depuis le xviiie siècle, tiennent de nombreux établissements dans le Finistère.
La jeune fille se laisse pénétrer par la religion chrétienne dans ce pays labouré depuis des siècles par ces nombreuses missions intérieures dont le grand initiateur, au xviie siècle, a été le père Le Nobletz (1577-1652).
Plouguerneau : un pays de mission
Au xviie siècle, la paroisse du village a reçu de nombreuses fois le père Le Nobletz natif de ce pays. Après les Guerres de Religion, en ce temps de réforme catholique, le missionnaire breton sillonne sans relâche les côtes de la Bretagne afin de rechristianiser ces populations composées de paysans et de pêcheurs. Plouguerneau s’imprègne de l’esprit missionnaire inculqué par ces prédicateurs itinérants qui poursuivent l’œuvre de ceux venus des pays celtiques dès le ve siècle apporter la foi chrétienne en terre d’Armorique.
À la mort du père Le Nobletz, son successeur Julien Maunoir s.j. (1606-1683) poursuit ce travail de ré-évangélisation de ce pays, partageant la même vision optimiste de l’homme au sein de la Création de Dieu. Au xviiie siècle, le père Jean Leuduger4 (1649-1722) du diocèse de Saint-Brieuc, dont le souvenir reste également très présent dans ce pays de Plouguerneau, continue de transmettre cet esprit missionnaire au clergé séculier breton. Il fonde la congrégation des Filles du Saint-Esprit5, appelées « les Sœurs Blanches », qui ouvrent des écoles dans le Finistère et parcourent les campagnes afin de porter aide aux familles et secours aux malades isolés, encourageant les femmes à coopérer à l’œuvre des prêtres. Ainsi l’esprit missionnaire s’est établi dans la vie chrétienne des Bretons, en particulier chez les femmes.
Puis au siècle suivant, au xixe, d’autres missionnaires6 vont continuer à entretenir cet esprit de foi, initiant le laboureur, le pêcheur à rendre indissociable sa vie de chrétien de son travail de la terre, de la mer. Ces communautés villageoises autour de leur clergé perpétuent, au temps de la jeune Marie-Renée, cette harmonie entre famille, travail et religion au sein de ce pays de pardons et de calvaires.
Un autre fruit de ces missions est l’éveil des vocations sacerdotales et missionnaires chez les jeunes gens comme chez les jeunes filles du Finistère désireux de se mettre au service de l’Église universelle. Le choix de se consacrer à l’évangélisation des peuples est entretenu dans chaque paroisse par la lecture des Annales de la Propagation de la Foi, Annales de la Sainte Enfance, revues lues à l’église, en famille, à l’école. Ce désir de partir en mission est mis en éveil également par les témoignages des missionnaires revenus au pays, racontant, décrivant ces mondes lointains, inconnus.
Il est difficile de connaître exactement le nombre de jeunes femmes bretonnes parties en mission au xixe siècle. Michel Lagrée, dans l’ouvrage dirigé par Joseph Michel7 consacré aux missionnaires bretons, relève l’augmentation importante du nombre d’envois à partir de 1850. Ses estimations donnent le chiffre de 1 616 religieuses bretonnes ayant passé les mers au xixe siècle, avec une accélération au tout début du siècle suivant en raison des lois anti-congrégationnistes de 1901, 1903 et 1904, soit environ 1 316 départs de religieuses au cours de la première décennie du xxe siècle.
À l’école des Filles du Saint-Esprit : l’éveil de sa vocation
À Plouguerneau, la vie de la jeune Marie-Renée se partage entre les travaux des champs dans la ferme familiale et les études chez les Sœurs du Saint-Esprit dont la pédagogie est fortement imprégnée de la spiritualité de leur congrégation : renoncement au monde, temps important donné à la prière, place essentielle du travail, vie au service des plus démunis. L’école avait été ouverte en 1831, recevant l’autorisation officielle en 1846 à la condition que cette école enseigne les éléments de la langue française8. En plus de la grammaire française obligatoire, les sœurs initient les enfants à la lecture, à l’écriture, au calcul, mais aussi à la couture, la broderie. L’instruction religieuse les forme aux vertus chrétiennes et leur apprend à se dévouer aux autres, à être simples et droites et d’une grande modestie. Bien plus tard, Mère Marie-Salomé rappellera cette phrase qu’elle avait prononcée lors de sa communion : « Je veux toujours faire ce que Dieu veut » définissant ainsi son programme de vie. À l’époque de Marie-Renée, trois ou parfois quatre religieuses s’occupaient alors d’environ 140 enfants dans l’école de Plouguerneau dont une vingtaine de pensionnaires.
Jusqu’à ses quatorze ans, Marie-Renée reçoit ainsi une formation à la fois intellectuelle, morale et spirituelle qui, à cette époque, est donnée aux filles dans toutes ces petites écoles paroissiales de village. Une éducation qui forme ces futures femmes à une rigueur de vie, au sens du devoir à accomplir, à un désir de simplicité reprenant les principes des Sœurs du Saint-Esprit « vivre pour le peuple et dans le peuple pour le mener à Dieu ». La jeune Bretonne est très sensible également à cet esprit d’humilité qui se dégage de ces bonnes religieuses, lesquelles s’efforcent de s’adapter aux besoins des âmes et de leur temps. Et combien ce mot « humilité » résonnera dans ses lettres quand elle aura rejoint l’Afrique.
À quatorze ans elle quitte l’école. Cet environnement si stimulant pour la foi chrétienne, au sein de sa famille et aussi de l’école, nourrit chez Marie-Renée un désir croissant de donner sa vie à Dieu et aux autres. La vie religieuse dans la société française, et plus particulièrement en Bretagne, est alors de plus en plus valorisée. On reconnaît la place de ces femmes consacrées et la qualité de leur engagement dans la vie sociale, à la ville comme à la campagne, qui ont tout quitté pour servir Dieu, l’Église et leur prochain.
Devenir religieuse s’explique également par ce choix de ne pas s’engager seule mais de rejoindre une communauté de femmes, portées par la même vocation et la même spiritualité reçue au noviciat. Ainsi, écrit Yvonne Turin, la structure religieuse dans laquelle entre la jeune femme « sert de levier à son émancipation » se traduisant au xixe siècle par une « vitalité d’un monde féminin, acquérant un rôle social »9. « Ces femmes inventent, renouvellent constamment une forme de vie qu’elles ont elles-mêmes élaborée. Elles agissent, sans arguties psychologiques, avec une assurance sans complexe. Elles sont naturellement féministes, commandent, bâtissent, éduquent ou quêtent sans se soucier du qu’en-dira-t-on »10 ajoute Yvonne Turin.
Ainsi, le xixe siècle est le temps de la féminisation de l’Église. Le nombre de congrégations augmente tout au long de ce siècle. En 1809, sous l’Empire, 95 congrégations féminines existant avant la Révolution ont obtenu leur reconnaissance administrative, contre une congrégation masculine seulement. L’empereur Napoléon Ier souhaite rétablir ce qui peut être utile à la vie sociale11, en particulier ces religieuses enseignantes et hospitalières dont la société a tant besoin. Et jusqu’en 1820, trente-cinq congrégations nouvelles sont fondées. Après cette date, le mouvement s’accélère, on compte alors en moyenne la fondation de six congrégations chaque année12. En 1880, Claude Langlois estime le nombre de religieuses à 130 00013 sur l’ensemble de France, malgré la perte de l’Alsace-Lorraine, insistant sur l’originalité de ce catholicisme au féminin manifestant de l’audace, un sens de l’entreprise, mais aussi déployant une vie de prière, d’abnégation au service des autres et au service de Dieu.
Le choix difficile de Marie-Renée : sœur du Saint-Esprit ou missionnaire en Algérie
Si sa vocation religieuse est forte, Marie-Renée ne sait vers quelle congrégation se tourner. Elle en connaît peu « et passant leurs œuvres en revue, je les rejetais les unes après les autres »14, écrit-elle plus tard. Malgré les conseils de sa mère, elle hésite à entrer chez les Sœurs du Saint-Esprit qui l’accueilleraient avec joie, appréciant son intelligence, sa force d’âme et sa foi profonde. Elles souhaiteraient la former au métier d’enseignante mais, écrit-elle : « C’était justement ce qui m’éloignait. Je craignais toutes les responsabilités. »15 Marie-Renée reconnaît la qualité de leur engagement auprès des enfants, leur disponibilité au service des pauvres et des malades, mais ne se sent pas attirée par cette forme de vie religieuse. Elle entend parler des Sœurs de l’Adoration Perpétuelle, couvent fondé assez récemment à Quimper, un autre à Brest dans lequel s’étaient agrégées quelques filles du pays. Mais cette vie de contemplation ne correspond pas non plus à ce qu’elle souhaite. Après un temps de réflexion, elle se résout à entrer comme grande pensionnaire/aspirante chez les Sœurs du Saint-Esprit où elle reste deux ans. La formation inclut des enseignements approfondis en particulier dans la langue française qu’elle ne maîtrise pas encore très bien, un apprentissage à s’occuper des enfants tout en s’initiant au rythme de vie de la communauté et à ses activités16.
Mais cette vie ne répond pas à ses aspirations religieuses. « Plus approchait le temps de prendre une décision, écrit-elle, plus j’avais le cœur serré. Ce que je rêvais, c’était une vie religieuse toute de travail, de pénitence et de prière, où j’aurais pu m’occuper de ma sanctification sans porter, par rapport à d’autres âmes, des responsabilités qui m’effrayaient. »17 Elle attend, dira-t-elle à ses compagnes plus tard, un signe de Dieu lui montrant la voie à suivre.
S’étant résignée à rejoindre le postulat des Sœurs du Saint-Esprit et alors qu’elle revient dans sa famille une dernière fois pour leur dire adieu, une chute de voiture18 interrompt ce projet. Pour se remettre de ses blessures elle est obligée de garder le repos… c’est le message de Dieu qu’elle attendait. Elle sait désormais qu’elle ne rentrera jamais chez les Sœurs du Saint-Esprit. Elle désire donner sa vie à Dieu, certes, mais d’une autre manière. Mais laquelle ? Un autre événement va orienter définitivement sa vie : le retour de sa cousine Yvonne Roudaut, Sr Clémentine en religion, qui revient malade d’Algérie. Partie le 1er avril 1870, elle avait rejoint le monastère Saint-Charles récemment fondé par Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger. Elle y avait pris l’habit religieux le 5 août 1870 et reçu la charge de s’occuper des orphelines recueillies durant la famine. Mais en raison d’une maladie pulmonaire, elle quitte l’Algérie le 24 juin 1871. Et de retour au pays, près de sa cousine alitée qu’elle rencontre en juillet 1871, la jeune missionnaire ne cesse de répéter qu’elle ne pense qu’à une chose, repartir en mission. Elle lui raconte alors son travail là-bas au milieu d’un monde si différent culturellement de sa Bretagne natale. « Et il n’y a pas de responsabilité » ajoute-t-elle19, éveillant l’intérêt de Marie-Renée. Hélas, la jeune Sr Clémentine ne reverra pas l’Algérie. Elle meurt quelques mois après son retour en Bretagne20.
Désormais, l’envie de partir vers des rives lointaines ne quitte plus Marie-Renée, ces terres de mission où la vie religieuse est plus exigeante que celle menée dans le pays breton. Un imaginaire héroïque de la mission se forge, entretenu par le témoignage de sa cousine. Elle choisit alors de rejoindre cette terre d’Afrique, prendre la place de celle qui ne peut plus partir, « je ne voyais que le travail dur, pénible, accompagné de prières et je me disais qu’une telle vie serait très bonne pour moi »21.
Malgré l’opposition de sa mère, elle part en octobre 1871. Elle a 24 ans. Deux jeunes filles du pays, attirées elles aussi par le grand large missionnaire se préparent pour l’Afrique : Marianne Calvez née le 14 juillet 1837 et une lointaine cousine, Marie Roudaut née le 13 décembre 1850 à Plouguerneau, qui sera sa compagne de voyage mais aussi sa compagne de vie missionnaire jusqu’à la mort. Elles rejoignent le postulat des Vans en Ardèche où elles vont faire connaissance de l’œuvre de Mgr Lavigerie.
Mgr Lavigerie : une vocation missionnaire tournée vers l’Afrique et l’Orient
C’est au cours d’un voyage effectué au Liban et en Syrie que l’abbé Lavigerie, directeur depuis 185622 de l’Œuvre des Écoles d’Orient23, découvre l’engagement admirable des religieuses en terre d’islam. Il témoigne d’un profond respect pour ces femmes consacrées qui, par leurs activités enseignantes ou hospitalières, savent établir des liens avec les femmes de ces pays qui vivent recluses et ne participent pas à la vie publique. Les religieuses peuvent exercer un apostolat qu’il est impossible d’accomplir pour un homme missionnaire. « Ce furent les Sœurs, écrit-il, il faut le dire, qui, au point de vue religieux, produisirent l’impression la plus salutaire. Plus l’abaissement de la femme semble irrémédiable en Orient, plus le courage et le dévouement angélique de nos Sœurs devaient exciter l’admiration et le respect. »24 Il se montre attentif également à ces liens qui se nouent entre religieuses et chrétiens d’Orient. Liens qui, selon lui, aident à construire l’unité chrétienne dans ces mondes orientaux où vivent « près de 70 millions de chrétiens séparés », ajoute-t-il dans la même lettre. Durant ce voyage au Moyen-Orient s’éveille la vocation missionnaire de celui qui sera le grand apôtre de l’Afrique.
Ce voyage et les relations qu’il publie le font connaître de l’empereur Napoléon III qui le nomme auditeur de la Rote25 le 25 août 1861, nomination confirmée par le pape le 30 septembre suivant. Cette fonction de juge et en même temps de diplomate permet à l’abbé Lavigerie d’occuper un poste d’influence et d’établir de solides amitiés au sein du monde romain qui lui apporteront leur aide dans la fondation de ses œuvres.
Ayant été nommé évêque de Nancy le 5 mai 1863, il quitte l’Œuvre des Écoles d’Orient et se consacre à son diocèse, y déployant une énergie et une autorité qui forgent sa réputation au sein de l’Église de France. Il fait la connaissance des Sœurs de la Doctrine Chrétienne de Nancy26 présentes en Algérie depuis de nombreuses années et de la congrégation des Sœurs de Charité de Saint-Charles de Nancy27. En 1863, il fonde une congrégation, les Filles de l’Assomption Notre-Dame destinées à l’enseignement.
Il n’en reste pas moins attentif à toute l’activité missionnaire qui se déploie en partant de France, fondation des œuvres missionnaires, de congrégations… En 1865 lors d’un séjour à Paris, il rencontre le père Comboni (1831-1881), missionnaire au Soudan oriental, porteur d’un grand projet d’évangélisation pour le centre de l’Afrique. Ce dernier se trouve dans la capitale française pour trouver des soutiens religieux et financiers. Son plan dit de « régénération de l’Afrique par l’Afrique elle-même » rédigé le 15 septembre 1865, envisage de fonder des établissements sur les côtes orientales du continent. Les missionnaires seraient chargés d’éduquer des enfants qui deviendraient des catéchistes, des enseignants, des artisans qui seraient à leur tour les apôtres de l’Afrique.
Un an plus tard, à la mort de Mgr Louis Pavy (1805-1866) évêque d’Alger survenue le 16 novembre 1866, on pense à Mgr Lavigerie pour ce siège épiscopal28. Son nom est proposé au gouvernement français par le maréchal de Mac-Mahon (1808-1893), gouverneur général de l’Algérie. À la surprise générale dans l’Église de France, Lavigerie accepte, attiré par cette grande perspective apostolique… « Quel motif (je ne parle pas des prétextes, ils seraient faciles à trouver) puis-je avoir, devant Dieu, pour me refuser à tel appel ? »29
À l’occasion de cette nomination et en raison du développement de la colonie d’Algérie, cet évêché est érigé en archevêché30 par décision du gouvernement le 3 janvier 1867. Quelques jours plus tard, un autre décret nomme Mgr Lavigerie à Alger et deux de ses fidèles compagnons aux deux nouveaux évêchés d’Algérie. Débarquant à Alger le 15 mai 1867, le nouvel archevêque est désireux de poursuivre l’œuvre de ses prédécesseurs31. Son archidiocèse est doté d’un grand et un petit séminaire et sur l’immense territoire de la colonie, on compte 187 paroisses avec 273 prêtres séculiers, 124 religieux et environ 800 religieuses32.
Ces dernières sont arrivées en grande majorité sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire. Elles ont été appelées pour ouvrir des écoles, tenir des hôpitaux, des dispensaires, des orphelinats. Les premières à s’implanter sont les Filles de la Charité qui commencent leur apostolat missionnaire en 1837 auprès des malades et des enfants à Alger. Puis en 1840, les Trinitaires de Valence sont envoyées en Oranie. Un an plus tard, partent pour le Constantinois les Sœurs de la Doctrine Chrétienne de Nancy appelées par l’évêque d’Alger, Mgr Dupuch (1800-1856).
En 1843, la congrégation du Bon Secours, fondée sous la Révolution Française, et les Dames du Bon Pasteur, instituées en 1835, sont appelées par ce prélat33. De même, la congrégation de Saint-Joseph de l’Apparition, fondée par Émilie Vialar à Gaillac en 1831, s’installe en Algérie pour ouvrir des hôpitaux et surtout des écoles pour des jeunes filles de toute religion. Et en 1860 les Petites Sœurs des Pauvres, instituées par Jeanne Jugan en 1839, sont appelées elles aussi en Algérie pour s’occuper des malades et des personnes âgées.
Le projet missionnaire de Mgr Lavigerie : entre rêve et réalités
Ce grand rêve missionnaire de l’archevêque qu’il entend réaliser en Algérie, repose sur une idée majeure : ressusciter l’Église d’Afrique, l’Église de saint Augustin et des Pères de l’Église, qu’Elle puisse « retrouver la foi de ses ancêtres et devenir la nation sœur de la France chrétienne »34. Pour ce faire, il envisage de reprendre la méthode d’évangélisation de saint Martin de Tours (316-397), le missionnaire des campagnes, pour lequel il entretient une grande dévotion, et celle des moines d’Occident aux ive et ve siècles. Cette méthode consiste à construire des monastères qui deviennent le cœur spirituel de villages christianisés au milieu de terres agricoles que moines et villageois défrichent.
Mais l’Algérie de Napoléon III se présente tout autrement que ne l’imaginait l’archevêque. L’empereur, inspiré par les Saint-Simoniens35, en particulier Ismaïl Urbain (1812-1884), métis guyanais converti à l’islam, souhaite y construire une société juste et égalitaire rejetant le principe de l’assimilation de la population autochtone à la population française, tout en encourageant les travaux de transformation économique du pays. L’empereur exige de garantir, sous le contrôle de l’armée, la perpétuation de l’identité des peuples autochtones, de leurs traditions religieuses et la protection de leurs biens face à la pression démographique, foncière et politique des colons qui ne cessent de débarquer36. Le rêve impérial est de bâtir un royaume arabe autonome politiquement au sein de l’Empire français.
De ce fait, Napoléon III demande la reconnaissance de la propriété des tribus sur les terres (22 avril 1863) et donne l’ordre de les délimiter et répartir ces territoires entre les douars qui les composent ; l’application de ces procédures est confiée aux « bureaux arabes »37, soulevant l’opposition des « colonistes » désireux de s’approprier les terres d’Algérie. Enfin, le gouvernement exige que les religieux et religieuses présents sur le territoire algérien respectent l’islam et n’entreprennent aucun prosélytisme envers les populations locales de religion différente.
À son arrivée en Algérie, l’énergie apostolique de l’archevêque d’Alger commence par froisser le gouverneur Mac Mahon ainsi que les autorités administratives plutôt anticléricales, inquiets du raidissement des oulémas, docteurs de la loi coranique et des confréries. Le gouverneur rappelle au prélat la politique menée par les « bureaux arabes » au nom de l’empereur Napoléon III. Mgr Lavigerie part aussitôt à Paris pour rencontrer ce dernier38. Après un échange assez tendu, un accord est trouvé laissant à l’archevêque la liberté de fonder des œuvres de charité, à condition de recevoir l’accord des communautés autochtones et celui du gouverneur général en échange d’un renoncement à tout prosélytisme.
La famine en Algérie en 1867
Les premiers mois de son apostolat, le nouvel archevêque est confronté à une autre réalité, beaucoup plus tragique. Une succession de catastrophes naturelles, sécheresse puis graves inondations, invasions de sauterelles, tremblement de terre, provoquent famine, épidémies de typhus, de choléra, touchant les populations autochtones ainsi que les catégories les plus pauvres de la société européenne. La production de céréales passe de 25 millions d’hectolitres en 1863 à 8 millions en 1866 et 4 millions en 186739, entraînant la mort d’une partie du cheptel. Jacques Frémeaux estime à 215 000 le nombre de victimes, Xavier Yacono40 donne, lui le chiffre de 365 000. Cette tragédie humaine soulève une grande douleur mêlée de colère de la part de Mgr Lavigerie. Tandis qu’il accueille des centaines d’orphelins errant dans les villes et les campagnes, il n’hésite pas à faire appel à la générosité de la métropole et à dénoncer l’incapacité de l’administration française à faire face à ce drame humain.
Ayant obtenu toutes les autorisations pour fonder des entreprises charitables en Algérie, l’archevêque organise aussitôt l’accueil des orphelins41. Les premiers arrivés sont placés dans la maison de campagne du petit séminaire, à la Bouzareah, dans la banlieue d’Alger et confiés à quelques religieuses de la congrégation du Bon Secours. Mais le nombre augmentant, Lavigerie loue une vaste propriété située à Ben Aknoun, sur la route de Blidah sous la garde d’une autre congrégation, les Sœurs de la Doctrine Chrétienne, puis ouvre un autre établissement confié aux Sœurs de Saint-Charles de Nancy. Les enfants y reçoivent des soins, puis une fois rétablis, sont formés aux travaux des champs42.
Durant les huit mois que dure cette famine, Lavigerie accueille plus de 1 753 enfants et adolescents, certains repartant chez eux après avoir retrouvé un membre de leur famille43. Cette action humanitaire a été également entreprise par les évêques d’Oran et de Constantine et par les œuvres protestantes. Hélas, beaucoup d’enfants meurent des suites de la famine, du typhus, on compte aussi de nombreuses victimes dans les communautés religieuses44. Dans sa correspondance, l’archevêque témoigne, avec admiration, du courage surhumain de « leur obscur héroïsme », du dévouement sans faille de ces missionnaires.
Pour améliorer l’accueil des enfants qui se retrouvent sans famille, l’archevêque achète de vastes superficies dans la campagne d’Alger afin de les mettre en culture et en retirer des revenus pour financer les orphelinats. Les premiers domaines acquis en 1868 se situent aux Attafs dans la plaine du Chélif. Puis d’autres terres sont achetées en bordure d’une rivière, l’Harrach, à une quinzaine de kilomètres au sud-est d’Alger et près de Maison-Carrée, nom donné à un ancien fort turc.
Durant cette terrible tragédie, Mg Lavigerie prend conscience qu’il a besoin d’un personnel missionnaire spécialement formé pour prendre en charge cette œuvre des orphelins ainsi que les autres actions apostoliques envisagées en Algérie et au-delà du Sahara.
Mgr Lavigerie et la fondation des trois congrégations missionnaires
Ainsi, l’archevêque prend la décision de fonder trois instituts missionnaires. En premier lieu, la Société des Missionnaires d’Afrique (Les Pères Blancs) voit le jour en 1868, recevant la mission de s’installer en milieu musulman pour ouvrir écoles et orphelinats, soigner les malades et ouvrir des asiles pour les vieillards. Le 19 octobre 1868, un séminaire s’ouvre à Alger avec quinze premiers postulants dont la formation est assurée par les Jésuites. L’objectif du prélat est simple : « Point de doctrine spirituelle propre, ni de nouvelle forme de vie religieuse, mais une société d’apôtres pour l’évangélisation du continent africain. »45 Un premier projet est en cours, celui d’établir une station à Laghouat dans le sud algérien, future base de départ vers le Sahara et le Soudan.
Pour Mgr Lavigerie, l’engagement de ces missionnaires doit être porté par la pensée paulinienne « se faire tout à tous » (Corinthiens 1, 9, 22) qui « inspire à la fois la vie personnelle du missionnaire, l’organisation de l’Institut, et la méthode d’apostolat »46. Il ne cesse d’insister dans ce temps de fondation sur l’exigence d’une totale adaptation des missionnaires « au genre de vie des Arabes et des autres peuples de l’Afrique » et la volonté de s’établir « de proche en proche dans le désert qui s’étend depuis le sud de l’Algérie jusqu’au Sénégal… » et les pays subsahariens47. Ainsi, dès les premiers temps, le costume choisi est celui des Arabes, une gandoura et un burnous et des cours d’arabe sont aussitôt mis en place48.
Deux autres instituts à vocation agricole et hospitalière sont fondés l’année suivante. Il s’agit de la Congrégation des Frères agriculteurs et hospitaliers du vénérable Géronimo49 qui s’établit à Ben-Aknoun et la Congrégation des Sœurs agricoles et hospitalières du vénérable Géronimo qui va s’installer à Kouba où se trouve l’orphelinat des filles. Suivant toujours le modèle de l’organisation des moines en Occident50, Mgr Lavigerie envisage que ces deux instituts se destinent à une large pratique de l’hospitalité, aux œuvres caritatives qui répondent aux besoins de la population, mais aussi que ces communautés se consacrent à la prière et aux travaux agricoles du domaine sur lequel elles vivent et dont les revenus doivent subvenir à leurs besoins. À nouveau, l’organisation des deux instituts s’appuie sur les écrits de saint Paul : « Nous n’avons mangé, sans le gagner, le pain de personne, mais nous nous sommes soumis nuit et jour au travail et à la fatigue pour n’être à charge à aucun de vous. » (Thessaloniciens 2, 3) Consignes de l’apôtre que l’archevêque rappelle dans la présentation de ces deux instituts aux membres de l’Œuvre pour la Propagation de la Foi : « Travailler, écrit-il, sans jamais demander ni rémunération ni salaire, vivre du seul produit de leur travail, entretenir du surplus toutes les œuvres charitables des missions africaines et des autres missions où ils pourront être appelés, concourir ainsi exclusivement par l’exemple de leur charité, par celui de leur travail, par la direction des orphelinats, des asiles agricoles, aux succès de l’apostolat, c’est ce que se proposent les Frères et les Sœurs du vénérableGéronimo. »51
Ces deux sociétés, ajoute-t-il dans la même lettre, « qui vont se fonder près d’Alger, je leur dirais que, en ce qui regarde leur caractère, elles ont pris à tâche de fuir tout ce qui est extraordinaire. Leurs abstinences et leurs jeûnes sont ceux de tous les chrétiens ; leur esprit, l’esprit de foi et de prière ; leur grande mortification, le travail ; leur grande vertu, l’exercice de la charité, pour Dieu, envers les petits et envers les pauvres »52.
En ce qui concerne les religieuses, il est demandé qu’elles soient formées pour se fondre au milieu des populations musulmanes partageant leur genre de vie, parlant leur langue et connaissant leur culture. Il s’agit de christianiser par la présence, une présence toute dévouée au service des autres, avec patience, prudence et charité.
