Franciscaines missionnaires de Marie - Catherine Marin - E-Book

Franciscaines missionnaires de Marie E-Book

Catherine Marin

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Beschreibung

Ce deuxième tome aborde l’histoire des "Franciscaines Missionnaires de Marie", en France, de 1904 à 1984. Tout en restant fidèles à la pensée de la fondatrice Mère Marie de la Passion, ces religieuses sont demeurées vigilantes à orienter leur apostolat vers tous les nouveaux besoins générés par cette nouvelle société industrielle et urbaine. Après le décès de la fondatrice en 1904, l’Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie connaît une expansion missionnaire impressionnante sur tous les continents. Si les communautés de France continuent à organiser les départs en mission lointaine, elles développent de nombreuses œuvres hospitalières, éducatives et sociales. On les retrouve durant les guerres au plus près des combats, soignant, délivrant, protégeant les blessés, les déplacés. Après 1945, les transformations économiques, les bouleversements politiques soulèvent la question des priorités missionnaires. Suivant les orientations conciliaires, dès 1966 s’ouvre le grand chantier des réformes répondant aux besoins des nouvelles pauvretés qui surgissent. Les fraternités se multiplient s’insérant avec plus de souplesse dans ce tissu social fragile. Après 1973, les nouvelles constitutions apportent une stabilité grâce à une nouvelle organisation de la vie religieuse alliant unité, définie par « l’esprit de famille » de Marie de la Passion, et diversité culturelle.

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Historienne des Missions à l’Institut Catholique de Paris, Catherine Marin, docteur en Histoire (Paris IV, Sorbonne), est responsable d’un groupe de recherche interdisciplinaire sur les écritures missionnaires. Elle a accompagné de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire des missions chrétiennes, en particulier Les écritures de la mission en Extrême-Orient, "le choc de l’arrivée" (Brepols, 2007), "Les soutiens spirituels aux missionnaires et à la mission XVIIe-XXIe" (Karthala 2016), et en collaboration avec Anne-Marie Reijnen, "Solitudes sacrées et villes saintes" (Bayard, 2019). Le premier tome "Franciscaines Missionnaires de Marie, le temps de la fondation – 1877-1904" est paru aux éditions Saint-Léger en 2021.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Catherine Marin

FranciscainesMissionnaires de Marie

Un dynamisme apostolique au-delà des tempêtes du xxe siècle

Dans la même collection

CollectionFemmes en missions chrétiennesdirigée par Catherine Marin

Dans la même collection

Les Franciscaines, Missionnaires de Marie. En France, terre de mission. Livre I le temps de la fondation 1877-1904.

Mère Marie-Salomé (1847-1930). Première Supérieure Générale de la Congrégation des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique. L’incarnation d’un rêve de Dieu pour l’Afrique.

Dédicace

À ma tante, Sœur Francine-Germaine, qui, en tant que Franciscaine Missionnaire de Marie, a été infirmière en Égypte, au Caire, à Louxor, dans les bidonvilles d’Alexandrie…

Remerciements

Tous mes remerciements sont adressés aux sœurs archivistes de l’Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie, qui m’ont conseillée et accompagnée tout au long de ce travail de recherche et de rédaction du deuxième volume consacré à l’histoire des FMM en France.

Ma reconnaissance se tourne également vers sœur Arlette Parriel, conseillère générale au sein de l’Institut, qui m’a apporté sa confiance et ses conseils durant ces années.

Ma reconnaissance à mon mari Thierry pour son soutien et son travail de relecture et de correction.

Introduction

Mère Marie de la Passion, fondatrice de l’Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie s’est éteinte le 15 novembre 1904, après avoir consacré sa vie au développement de cette famille religieuse entièrement tournée, en un premier temps, vers les missions lointaines. Si son aventure personnelle a commencé en Inde, où elle avait exercé son apostolat pendant plus de dix ans, la France devient le lieu de départ de cet Institut missionnaire féminin, fondé officiellement en 1877. Ainsi, le premier noviciat s’installe aux Châtelets près de Saint-Brieuc, en 1880, préparant les jeunes novices à devenir des religieuses contemplatives et apostoliques dans le sillage missionnaire de Marie, Mère de Jésus, fidèles au lien indissociable entre mission et adoration.

Quelques années plus tard, une deuxième maison est fondée à Marseille en 1885, grand port français tourné vers l’Orient et l’Extrême-Orient, permettant d’assurer le départ des jeunes religieuses vers les différentes terres lointaines où elles sont appelées par des évêques, des religieux missionnaires. Puis, la communauté de Paris, fondée en 1886, devient le relais entre la Bretagne, la Provence et bientôt d’autres maisons qui s’ouvrent en Europe, tandis que celle de Vanves, en banlieue de Paris, à partir de 1889, imprime journaux, revues, livres destinés à diffuser les informations entre les maisons et leurs réseaux familiaux et amicaux. Puis, d’autres communautés voient le jour : Saint-Hyacinthe de Lota (Corse) en 1895, Lyon en 1900 dans le but d’organiser la formation des infirmières pour les œuvres hospitalières des missions, la Cassine en 1902. Si, à la mort de Mère Marie de la Passion, en 1904, l’Institut compte 2 000 religieuses et 86 maisons réparties sur tous les continents, on en dénombre bien peu en France pour des raisons politiques.

En effet, la fondation des maisons, dans ce pays, s’est heurtée rapidement à la politique anticléricale de la IIIe République. À la suite des premières lois de 1880, puis celles, anti-congrégationnistes appliquées à partir de 1901, Marie de la Passion a choisi de diversifier les insertions de l’Institut en Europe, la Maison Générale étant à Rome, et de se battre pour conserver celles déjà implantées en France. Elle n’hésite pas à rencontrer le président du Conseil, M. Waldeck-Rousseau, afin de lui démontrer que son œuvre missionnaire ne peut être détruite, puisqu’elle est destinée aux missions lointaines et non à la France.

Ayant réussi à sauver ces premières fondations françaises, Mère Marie de la Passion les accompagne dans la mise en place de leur double engagement missionnaire : l’apostolat dans les missions lointaines et celui exercé, en France, auprès des populations fragilisées par les transformations économiques et sociales ; ce deuxième apostolat de proximité prend rapidement de l’ampleur au fil des années, avec des activités tournées vers la promotion féminine et la protection de l’enfance : jardins d’enfants, écoles, dispensaires, patronages, ateliers professionnels, visites des malades à domicile… L’esprit missionnaire, tel qu’il a été défini par Marie de la Passion, se vit dans toute sa dimension apostolique au milieu de populations s’agglutinant dans les faubourgs des grandes villes comme Paris, Lyon, se mettant au service de ces mondes déracinés et sans repères. La Fondatrice n’a cessé d’adresser des messages aux religieuses sur ces « maux de la France »1 qu’elle observait avec inquiétude, dénonçant les effets du capitalisme mais aussi ceux générés par la diffusion des idées révolutionnaires, décelant les risques d’explosion sociale. Elle s’attristait de cette déchristianisation lente mais continue, de la baisse de la pratique, du relâchement moral, si visible dans ces mondes sociaux nouveaux.

Un autre souci inquiète Marie de la Passion, durant ses dernières années d’existence : la rupture des relations entre le Vatican et le gouvernement français, à la suite des critiques du Saint-Siège envers la politique anticléricale de la France. Expropriées de leurs couvents, de leurs écoles, de nombreuses congrégations religieuses ont pris le chemin de l’exil ! Dans ce contexte politique tendu, la Fondatrice a ainsi jugé prudent de limiter le nombre de maisons en France.

Consciente des difficultés présentes et à venir que devra affronter l’Institut, Marie de la Passion l’a doté, dès sa fondation, d’un solide cadre juridique et réglementaire. Constitutions, coutumiers, écrits, correspondances, assurent la pérennité de l’œuvre, sa cohésion et sa solidité ; armature sur laquelle peuvent s’appuyer les religieuses afin de surmonter toute épreuve à venir et défendre « l’esprit de famille », si cher à la Fondatrice, que chacune se doit d’entretenir tout au long de l’expansion de l’Institut, sur tous les continents, mais aussi dans le cadre de l’internationalisation progressive des communautés.

Les événements internationaux sont aussi sources d’anxiété pour la Fondatrice et les communautés de FMM en ce début du xxe siècle. En Extrême-Orient, la révolte des Boxers contre la présence occidentale en Chine, la victoire de l’armée japonaise contre l’armée russe en 1904, l’expulsion des Espagnols des îles Philippines par les États-Unis, révèlent l’apparition de forces politiques hostiles à l’existence des grands empires coloniaux européens mais aussi à la présence chrétienne. Et en Europe, cette même année 1904, se profilent des alliances politiques nouvelles, telle l’Entente Cordiale signée entre la France et le Royaume-Uni, à laquelle va se joindre rapidement la Russie : elles sont le signe d’une inquiétude croissante face à la montée en puissance de la Prusse liée à l’Autriche-Hongrie.

Ainsi, pour les Franciscaines Missionnaires de Marie, si le retour à Dieu de leur Fondatrice marque l’entrée décisive dans une nouvelle étape, l’œuvre, établie sur des assises solides, peut affronter ce siècle nouveau, rester à l’écoute du monde et répondre aux incertitudes nouvelles qui apparaissent. Elles peuvent continuer à donner « des mains à l’Évangile »2, exerçant ce langage de la présence3, langage de charité et de fidélité au charisme de la Fondatrice : quels que soient les mondes approchés, chaque FMM s’engage à « vivre au milieu de… » pour être « au service de… », pour devenir « l’un d’eux », au nom de l’Évangile, suivant l’exemple de Marie de Nazareth.

1. Catherine MARIN, Franciscaines Missionnaires de Marie, en France, terre de Mission, Livre I : Le temps de la fondation, 1877-1904, Éditions Saint-Léger, p. 232.

2. Henri-Jérôme GAGEY, Les ressources de la foi, Salvator, 2014, p. 238.

3. Catherine MARIN, « La mission au féminin au xixe et xxe siècles : la présence au service de l’Évangile », in Bulletin de l’Association des Archivistes de l’Église de France, 2e semestre 2017, n° 88, pp. 25-29.

Chapitre I : Dans le sillage de Mère Marie de la Passion

Dans le sillage de Mère Marie de la Passion

Le 27 mai 1905, M. de la Rédemption est élue à l’unanimité Supérieure Générale des Franciscaines Missionnaires de Marie. Elle reçoit la lourde tâche de poursuivre l’œuvre de la Fondatrice, qui compte désormais 86 maisons et plus de 2000 religieuses, réparties sur tous les continents, dans un contexte international tendu.

M. Marie de la Rédemption : une jeunesse dans l’abnégation et le travail

Jeanne-Hélène-Marie de Geslin de Bourgogne est née le 30 juin 1860 à Paris, dans la paroisse Saint-Médard, et grandit au sein d’une famille aimante, entourée de ses trois sœurs, Marthe, Marie et Hélène. Mais la mort prématurée de leurs parents laisse les quatre filles seules et obligées de travailler pour gagner leur vie.

Les jeunes filles entrent aux P&T et doivent affronter ce monde du travail peu ouvert au genre féminin. Jeanne, réussit cependant à suivre une formation d’enseignante et obtient le Brevet de Capacité et celui de Pédagogie, ce qui lui sera de grande utilité dans l’Institut. Elle profite du moindre moment de liberté pour entretenir sa grande passion, la musique et le chant.

La rencontre avec Mère Marie de la Passion bouleverse la vie de ces jeunes femmes. L’Institut n’était pas inconnu de la famille puisque leur oncle, Ernest de Geslin (1816-1881), curé de Saint-Médard, avait contribué à l’implantation des Franciscaines dans le quartier de la Glacière à Paris4 et l’une de ses cousines, Anne de Geslin avait rejoint les FMM en 1882. En avril 1884, Marie de Geslin, frappe à la porte du noviciat des Châtelets, près de Saint-Brieuc. Le 9 juillet suivant, ayant assisté à sa prise d’habit, ses sœurs, Marthe, Jeanne et Hélène décident, elles aussi, de présenter leur demande à entrer au noviciat. Elles y sont reçues en mai 1885.

Supérieure et maîtresse des novices aux Châtelets

Le 20 mai 1885, lors de la cérémonie de vêture, Jeanne prend le nom religieux de Marie de la Rédemption. Très vite, elle se fait apprécier par son caractère grave et paisible, sa disponibilité mais aussi sa nature réfléchie. Au milieu de ces dizaines de novices, Marie de la Rédemption se prête à la joie de les initier au chant et à la musique, moments de communauté animés et pleins de gaieté dans cette demeure si austère et encore si incommode. Ainsi, au fil du temps, elle acquiert une autorité naturelle au sein du noviciat, ce qui n’échappe pas à la Fondatrice et au père Raphaël venant visiter le noviciat au mois de juin 1885.

Quelques mois plus tard, Jeanne et Marthe accompagnent Marie de la Passion à Rome pour y effectuer leur postulat. Jeanne est confiée à la direction spirituelle du père Raphaël qui discerne chez cette jeune femme une énergie et une intelligence de la foi exceptionnelles. Rapidement, les deux jeunes postulantes reçoivent des responsabilités au sein de l’Institut, en particulier lors de la fondation de la maison de Marseille. Puis, les deux sœurs rejoignent les Châtelets pour y achever leur noviciat.

Le lendemain de ses premiers vœux, le 3 août 1886, Marie de la Passion nomme M. de la Rédemption, supérieure des Châtelets et maîtresse des novices. Elle a 26 ans. Ayant conscience que cette fonction a encore besoin d’être définie, l’une et l’autre mettent en commun leur analyse et leur expérience et rédigent un plan de formation pour les futures missionnaires. Vigilante dans l’accompagnement, la jeune professe sait discerner les talents de chacune, n’hésitant pas à encourager toute initiative au sein du noviciat.

Tout en continuant d’améliorer et d’enrichir la formation spirituelle des novices, imprégnée de la pensée de saint François d’Assise, M. de la Rédemption ouvre des ateliers de tissage, de tricotage, de broderie et de peinture dans le voisinage du noviciat, pour les novices et les femmes du pays, activités manuelles qui seront si utiles en mission.

La gestion des Châtelets demeure sa préoccupation pendant de nombreuses années, les locaux sont vétustes et nécessitent constamment des travaux de rénovation… et le nombre de novices ne cesse de croître. En 1887, la jeune supérieure engage de grands travaux d’agrandissement afin d’augmenter la capacité des chambres. Le bâtiment est achevé en 1889.

Cette même année, après avoir prononcé ses vœux perpétuels, M. de la Rédemption est nommée supérieure de la Province du Sacré-Cœur, qui comprend alors la maison de Clevedon, en Angleterre, celles de Paris et de Saint-Brieuc, Fribourg en Suisse et Anvers, en Belgique, tout récemment fondée.

Commence le temps des visites des maisons de la Province, sa résidence demeurant les Châtelets où elle continue à suivre la formation des novices. M. de la Rédemption est à Rome en 1890 participant à la Congrégation Générale qui réélit Marie de la Passion comme Supérieure Générale. L’Institut compte alors 497 religieuses, dix-sept maisons et trois provinces.

Six ans plus tard, lors du Chapitre Général, M. de la Rédemption est nommée assistante générale, recevant également la charge de secrétaire générale et maîtresse des novices. Durant ces années, le nombre de religieuses a doublé (1156) ainsi que celui des maisons obligeant à créer quatre nouvelles provinces.

1904 : élection de Mère Marie de la Rédemption au généralat

Désormais totalement investie dans le gouvernement central de l’Institut, M. de la Rédemption se révèle une collaboratrice appréciée de la Fondatrice, par son intelligence et sa capacité de travail impressionnante. Elle se plaît à dire qu’on ne devait pas vivre pour jouir de la vie mais pour gagner l’éternité. À Rome, elle devient la conseillère la plus écoutée de Marie de la Passion, l’accompagnant dans ses voyages de fondation, comme en Espagne en 1900. À la Maison Généralice, son bureau est proche de celui de la Fondatrice qui la consulte à tout instant : « Rédemption, Rédemption !! » et l’assistante accourt. Comme secrétaire, elle collabore à la rédaction des documents fondamentaux, tels les nombreux coutumiers qui resteront le socle de la vie communautaire.

Au fil des années, elle remplace Marie de la Passion qui a de plus en plus de difficultés à se déplacer, en particulier lors des cérémonies de départ vers les missions.

En 1900, on lui confie, en plus de ses responsabilités déjà lourdes, celle d’économe générale, qui l’oblige à établir des relations parfois difficiles avec les gouvernements anticléricaux comme celui de France ou de Suisse. Elle montre alors une parfaite maîtrise de ses dossiers et un art de la diplomatie qui permet de dénouer de nombreux conflits. En ces premières années du xxe siècle, trois urgences doivent être résolues : sortir l’Institut de la pauvreté qui freine le développement des œuvres, promouvoir les jeunes filles ouvrières qui travaillent dans les ateliers des maisons FMM et enfin sauver les maisons des Franciscains expropriées par l’État français en organisant l’œuvre des Fuseaux, y installant des ateliers5.

Le 15 novembre 1904, alors que M. de la Rédemption demeure en France réglant de nombreux problèmes, un télégramme l’informe de la maladie de Marie de la Passion. Prenant aussitôt un train pour l’Italie, elle apprend durant le voyage le décès de la Fondatrice. À la gare de Rome, la religieuse venue l’accueillir, lui remet le crucifix de Marie de la Passion : un symbole et une réalité. Brisée par l’émotion, elle ne peut prononcer la moindre parole.

Après les funérailles, on convoque un Chapitre Général pour le mois de mai 1905. Entretemps, M. de la Rédemption quitte Rome pour poursuivre ses activités, rendant visite aux maisons d’Europe, en Suisse où une nouvelle maison voit le jour, Saint-Gall, puis à Londres, en Tunisie, enfin à Paris. Au-delà des problèmes à résoudre dans chaque maison, ces voyages servent aussi à rassurer les communautés de Franciscaines si bouleversées par la mort de Marie de la Passion. Elle affronte ces voyages avec courage, malgré sa grande souffrance qui transparaît dans sa correspondance au Père Raphaël.

Revenue à Rome pour le Chapitre Général, Marie de la Rédemption est élue Supérieure Générale, le 27 mai 1905 à l’unanimité. Dans ses premières lettres envoyées aux communautés, elle manifeste sa volonté de rester fidèle à la Fondatrice et de poursuivre l’œuvre missionnaire engagée.

L’Institut comporte désormais huit provinces, chacune respectant le souhait de la Fondatrice, formulé en 1903, d’associer maisons de missions et maisons européennes. Le soutien spirituel et matériel des lieux de mission est ainsi assuré par les maisons d’Europe, lien entretenu par les provinciales qui ont désormais l’obligation de visiter tous les trois ans les maisons dont elles ont la charge.

Un contexte européen toujours hostile à l’Église catholique

Les premières années de mandat de Marie de la Rédemption se déroulent dans un contexte politique et religieux européen toujours tendu. De nombreux gouvernements demeurent hostiles à l’Église catholique, manifestant une volonté de réduire son influence dans la société et plus précisément dans l’enseignement et les hôpitaux.

Au Portugal, la proclamation de la République, le 9 octobre 1910, entraîne l’expulsion des communautés religieuses, l’expropriation des biens et actifs de l’Église. L’enseignement religieux est interdit dans les écoles, et on assiste à une sécularisation de l’État par la séparation de l’Église et de l’État. Six mille prêtres et laïcs sont jetés en prison.

On retrouve les mêmes tensions entre Église et État en Italie. La pensée socialiste se diffuse dans les bourgs et les campagnes générant un anticatholicisme attaché au risorgimento (l’unité italienne). La question romaine reste en suspens et la franc-maçonnerie cherche à s’infiltrer dans les œuvres de bienfaisance, essayant de réduire l’engagement des congrégations religieuses dans la société italienne, menaçant même leur existence. Chez les FMM, en 1911, on a préféré transférer à Malte le noviciat de Grottaferrata, près de Rome.

Le même climat se répand en Espagne obligeant les religieuses à rester vigilantes dans leur apostolat. La Supérieure Générale rappelle à chaque maison franciscaine en Europe de garder une grande prudence envers les gouvernements afin d’assurer l’existence des communautés en mission au-delà des mers, fragilisée par les guerres, les soulèvements politiques, comme au Shensi en Chine.

La tension reste palpable en France, le vote de la loi de 1905, dite Loi de Séparation entre l’Église et l’État, n’a pas apaisé le climat politique. Dans un premier temps, la procédure des inventaires6 déclenche des violences à Paris et en province, tourne parfois à l’émeute. Malgré cette tension réelle et ce dépouillement matériel, l’Église de France se relève, portée par une spiritualité renouvelée et ardente, sous l’impulsion de grands écrivains catholiques comme Jacques Maritain, Charles Péguy, Léon Bloy. Elle prend conscience que grâce à ce dépouillement, elle acquiert une liberté d’action nouvelle. Plus besoin de l’accord de l’État pour fonder des paroisses, de modifier la carte ecclésiastique. La nomination des évêques est assurée par Rome. Les fidèles se mobilisent et fondent de nombreux mouvements de jeunesse, cercles d’études, associations de pères de famille, conseils paroissiaux… Congrès, manifestations se multiplient à l’initiative de ceux qu’on appelle les abbés-démocrates, comme l’abbé Lemire (1853-1928).

Cependant, la crainte des religieuses d’être expulsées persiste jusqu’à la guerre, crainte entretenue par les fermetures d’orphelinats, d’écoles religieuses, laïcisation des hôpitaux municipaux qui se poursuivent jusqu’en 1914. Entre 1905 et 1916 plus de 1 100 écoles religieuses sont fermées en France7.

Une génération féminine catholique militante au début du xx e siècle

Le monde des religieuses en France, même en cette période troublée, reçoit le soutien de nombreux groupes de femmes laïques chrétiennes qui depuis les lois anti-congrégationnistes s’organisent dans les villes, dans les campagnes.

Dans les villes, deux grandes ligues féminines sont particulièrement actives, la Ligue des Femmes Françaises fondée en 1901 et la Ligue patriotique des Françaises en 1902. Se disant atteintes dans leur dignité chrétienne par ces lois antichrétiennes, elles se mobilisent pour défendre la liberté religieuse et la liberté d’enseignement, scandalisées par la fermeture des établissements de religieuses enseignantes. Leur objectif est de se faire entendre, de promouvoir une stratégie de défense, privilégiant l’action sociale et militante dans la ligne de l’Encyclique Rerum Novarum (1891) de Léon XIII. Ces ligues s’inspirent de celle fondée par les grands acteurs du catholicisme social du siècle précédent qui avaient influencé Marie de la Passion.

Dès 1900, une autre forme de militantisme féminin s’observe dans les diocèses sous l’impulsion de prêtres séculiers, évêques, curés de paroisses. L’initiative revient au diocèse de Pamiers en Ariège, qui sous la direction d’un curé d’Ax, décide de fédérer toutes les associations, congrégations mariales, patronages, chœurs de chant, existant dans le diocèse, afin, dit-il, de « centraliser leurs forces »8 pour combattre les dangers du monde, ajoutant que « si l’Église est immortelle : c’est un dogme de notre foi ; il n’en est pas de même de l’immortalité de l’Église de France… »9. Quatre ans plus tard une Fédération diocésaine des Enfants de Marie est fondée. L’exemple est rapidement suivi dans de nombreux diocèses, Tours, Nancy, Châlons sur Marne, Autun, Le Mans… certaines se plaçant sous l’étendard de Jeanne d’Arc. Béatifiée le 18 avril 1909, elle devient le modèle de la grande figure chrétienne combattant pour la défense de la foi et de la patrie jusqu’à la mort. Les grands objectifs de ces fédérations sont d’entretenir un esprit de mobilisation dans ce climat anticlérical et anti-congrégationniste, mais aussi de développer des cercles d’études et de formation des laïcs et des catéchistes.

Les maisons des Franciscaines Missionnaires de Marie demeurent attentives à ce mouvement féminin en France. Les religieuses sont conscientes que ce dynamisme ne peut que servir leur engagement missionnaire au service des plus fragiles, en particulier dans les quartiers défavorisés des villes.

Dynamisme des maisons de France de la première heure

Dès son élection en 1905, Marie de la Rédemption entreprend la visite des maisons, en particulier celles de France10 qui ont besoin de conseils dans ce contexte incertain. Sa force d’âme, son incroyable énergie, sa clairvoyance rétablissent la confiance dans chacune des communautés.

En 1905, les sept maisons ne forment pas une province. Chacune est intégrée soit dans la Province du Sacré-Cœur qui comprend les maisons du nord de la France11 et celles de Madagascar et du Zoulouland, soit dans la Province Notre-Dame de la Garde regroupant les maisons du sud de la France et celles de Fribourg et de Tunisie.

LES CHÂTELETS

Une des premières maisons visitées par Marie de la Rédemption, après son élection, est celle des Châtelets. La formation des novices demeure son sujet de préoccupation rappelant la priorité à donner à la formation spirituelle au cœur de la vocation missionnaire, à l’accompagnement des âmes et au discernement des compétences de ces jeunes femmes dans les domaines de l’enseignement, du soin. Elle reprend la tradition de la Fondatrice de nommer de jeunes religieuses aux fonctions de supérieure et de maîtresse des novices. Elle s’enquiert également de la gestion de la maison, les ressources financières restent fragiles, compensées en partie par l’activité agricole du domaine qui désormais réussit à nourrir la communauté.

Les cérémonies de départ restent toujours les temps forts au sein du noviciat, pour celles qui vont rejoindre leur mission bien sûr, mais aussi pour celles qui restent, attendant avec impatience de vivre à leur tour ce temps de l’envoi. Durant l’année 1908, plus de cinquante novices sont envoyées en mission.

Les activités caritatives dans le pays participent également à la formation des novices. Les Châtelets sont désormais bien connus : les habitants des villages voisins viennent se faire soigner au dispensaire. Dans le journal de la maison, on dénombre plus de 150 soins par mois prodigués aux populations des environs, auxquels s’ajoute l’hiver une distribution de soupe.

Et l’été, la maison se remplit de cris d’enfants venus de Paris, heureux de bénéficier de nombreuses activités organisées par les novices. Quelques-unes apportent leur aide au curé de Ploufragan, enseignant le catéchisme et préparant à la première communion les enfants du village voisin12, selon la demande formulée par le pape Pie X, en 1910.

Cet engagement social de proximité a sans doute évité la fermeture du noviciat par les autorités municipales restant soucieuses d’appliquer la loi de 1905.

SAINT-RAPHAëL de MARSEILLE

Dans le sud de la France, à Marseille, Saint-Raphaël reste la maison des quatre-vents. On y prépare les départs des religieuses missionnaires : accueil des jeunes partantes, démarches avec les compagnies maritimes, préparation minutieuse des trousseaux. Tout est scrupuleusement préparé, organisé selon des règles désormais bien établies. On connaît les besoins des pays de mission, leur mode de vie, et chaque malle doit donc être constituée en fonction du lieu de destination. Le soutien moral et spirituel envers celles qui entreprennent, pour la première fois, une traversée des mers vers des mondes inconnus, reste très important. Ainsi, dans les Annales de 1913, on annonce trente et un départs de FMM pour Shanghai, quatre pour la Malaisie, neuf pour Damas, six pour Meknès, quatre pour Casablanca. Les énormes malles s’entassent dans les couloirs où règne une joyeuse agitation, sous la conduite de la responsable des trousseaux, intraitable avec les compagnies maritimes, très efficace dans l’organisation des départs.

La maison devient aussi lieu d’étape des religieux de différentes congrégations qui quittent la France ou d’autres pays d’Europe et s’embarquent pour les terres lointaines, telles les Clarisses, expulsées en 1906 de leur monastère de Marseille. Les Franciscains y résident avant de rejoindre le Maroc, en même temps que le vicaire apostolique du Chan-Tong et quelques missionnaires qui attendent un bateau pour la Chine. Il faut organiser aussi la réception de ceux et celles qui en reviennent, soit parce qu’ils sont chassés des pays de mission, soit pour des raisons de santé. La communauté de religieuses s’adapte alors, obligée, si le nombre de visiteurs est important, de camper dans les greniers pour laisser les hôtes vivre confortablement dans la maison jusqu’à leur départ.

L’autre fonction importante de la maison reste les œuvres dans la ville. À Notre-Dame de la Garde, les Franciscaines continuent d’accueillir les pèlerins. Elles conservent aussi leurs ateliers de broderie, de peinture, transformés en lieu de formation professionnelle pour les jeunes filles du quartier. Et plusieurs religieuses continuent de travailler à la clinique Saint-Barthélémy, permettant à de nombreuses partantes de s’initier aux métiers de la santé avant de rejoindre les missions. Avec le soutien de Marie de la Rédemption, de nouvelles activités sont lancées : une école ménagère et une œuvre accueillant les femmes, tertiaires de saint François13, de plus en plus nombreuses.

SAINT-MICHEL de PARIS

À Paris, à la maison Saint-Michel, la communauté compte une centaine de religieuses. Les unes sont en charge des activités caritatives au sein du quartier de la Glacière, mais surveillées en permanence par les agents municipaux à l’affût d’activités non autorisées par le gouvernement. Il a fallu fermer une école professionnelle et une école élémentaire, et ce climat d’incertitude, quant à la poursuite de certaines œuvres est aggravé par l’arrivée des sœurs expulsées du Portugal. En 1906, pour faire face aux menaces de l’administration estimant que la communauté était trop importante, trente-six religieuses doivent fuir Paris, gagnant la Belgique, l’Angleterre.

Un compte-rendu dressé par la préfecture de Paris, retrouvé dans les archives de Saint-Brieuc, mentionne les activités acceptées : un dispensaire gratuit, la visite des pauvres, des malades, un atelier où quarante-deux ouvrières et apprenties, venant pour la plupart des écoles des Franciscaines après leur fermeture, fabriquent des produits de qualité, peinture sur émail, cuir repoussé et autres. L’utilité de ces ateliers procurant à ces jeunes filles un gagne-pain et une assurance professionnelle pour leur avenir, est reconnue par la Mairie.

Et malgré cette surveillance administrative, la communauté conserve son optimisme, son dynamisme des premiers jours. La pauvreté franciscaine règne toujours dans cette maison de Paris, vie dure qui provoque parfois des déficiences dans les santés, des cas de tuberculose.

Plusieurs FMM s’occupent des départs par chemin de fer, vers des destinations européennes, vers des ports d’embarquement autres que Marseille. À partir de 1905, le Transsibérien permet de rejoindre la Chine en douze jours.

Le grand événement qui agite Saint-Michel, à la fin de 1907, est la fondation d’une communauté franciscaine, à Saint-Pétersbourg en Russie, à laquelle participe la maison de Paris. À l’origine de cette décision, le projet de fusion de l’Institut avec une congrégation fondée en 1856 à Saint-Pétersbourg, la Famille de Marie, dont la vocation a été, dès l’origine, le service des pauvres. Lors d’un voyage à Rome, la Supérieure Générale de cette congrégation, Florentyna Dymman (1828-1906), avait rencontré Marie de la Passion et le Père Raphaël, une belle amitié s’était ainsi nouée. Suivant leur conseil, la congrégation de Saint-Pétersbourg était entrée dans la famille de Saint-François prenant le nom de Franciscaines de la Famille de Marie. Mais la Russie restant jalousement fermée à toute influence catholique, la fusion n’avait pas eu lieu.

Après la mort de Marie de la Passion, Marie de la Rédemption relance le projet. En 1907, six sœurs partent pour la Russie par le train de Paris, en direction de Saint-Pétersbourg. Elles ont reçu pour mission de venir en aide aux familles polonaises ouvrières et préparer les membres de la congrégation de la Famille de Marie à la fusion des deux congrégations. Les années suivantes, d’autres religieuses franciscaines vont les rejoindre, après un apprentissage rapide de la langue polonaise et du russe.

En juillet 1908, Marie de la Rédemption, accompagnée de sa secrétaire, Mère Marie-Jehanne, du Père Raphaël et d’un autre franciscain, entreprend le voyage pour aller visiter cette nouvelle mission, via Constantinople. La Supérieure Générale découvre, avec admiration, l’engagement de cet institut dans la société russe : hôpital pour vieillards, asile d’enfants, école, atelier, noviciat. Les négociations entre les deux Supérieures Générales aboutissent à la fusion officielle, le 15 août 1908, facilitée par l’Édit de Tolérance signé par Nicolas II en 1905. Mais, dans les faits, la mise en œuvre de cette fusion est lente, en raison de la lourdeur administrative et surtout de la réticence des autorités orthodoxes. Malgré ces difficultés, quarante religieuses russes entrent ainsi dans l’Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie. Et très vite, une formation spéciale est mise en place afin d’unifier les règles de vie des deux communautés. Plusieurs religieuses françaises sont envoyées dans les maisons déjà établies précédemment par les religieuses russes, à Saint-Pétersbourg, Odessa, Yalta, Sébastopol, Kiev. Le pape Pie X et le préfet de Propaganda Fide, le cardinal Rampolla (1843-1913) suivent avec attention cet engagement en Russie, leur recommandant cependant de garder une grande discrétion, de ne pas faire de bruit, et de ne pas divulguer le lien qui les attache à Propaganda Fide.

Ainsi commence l’histoire des Franciscaines en Russie qui traverseront de terribles épreuves durant la Révolution bolchevique, les dictatures de Lénine et de Staline.

En 1910, un autre événement bouleverse la maison de Paris : la condamnation par le pape Pie X du mouvement fondé par Marc Sangnier (1873-1950), le Sillon. La communauté avait conservé des liens très forts avec la famille Sangnier14 qui avait soutenu, dès l’origine, la fondation de Paris et de Vanves et leurs œuvres de charité. De leur côté, les FMM avaient accompagné avec intérêt le mouvement d’éducation populaire, démocratique et religieuse de Marc Sangnier, qui avait réussi à fédérer des cercles d’études catholiques, de nombreux instituts populaires, des associations composées de membres de patronage. En 1905, un grand congrès avait rassemblé les représentants de près de mille cercles, venus de toute la France.

Mère Marie de la Passion, à maintes occasions, avait manifesté son attention aux idées de Marc Sangnier partageant sa conception de l’engagement social du chrétien. Si dans un premier temps, le pape Pie X avait accordé une grande bienveillance à l’égard du jeune politicien, au fil du temps, les relations s’étaient détériorées, d’abord durant la crise moderniste, puis après l’ouverture du Sillon à des non-catholiques, à des socialistes. Le mouvement est accusé de devenir trop laïc, d’être plus politique que religieux et de défendre l’idée d’une démocratie inspirée par la pensée chrétienne mais tournée vers un idéal républicain. La condamnation tombe le 25 août 1910 par la publication de la lettre pontificale « Notre charge apostolique ». Marc Sangnier, meurtri, se soumet cependant à l’autorité du pape, et le Sillon est transformé en Cercles duSillon placés sous l’autorité de chaque évêque au sein de son diocèse.

Les religieuses, très attristées par cette condamnation, restent néanmoins fidèles à la famille Sangnier, reconnaissantes au « jeune » Marc de les avoir tant aidées au début de la fondation.

Marie de la Rédemption profite de ses séjours à Paris pour relancer un projet que la Fondatrice n’avait pu faire aboutir, celui de la construction d’une grande chapelle qui serait dédiée à Jeanne d’Arc, au sein de la maison de Paris. Marie de la Passion, durant toute sa vie, avait porté une grande vénération à cette héroïne de Dieu qui, par son courage et sa foi, avait combattu pour sauver la France.

Dès la béatification de Jeanne d’Arc, le 18 avril 1909, la demande de fondation de la chapelle est adressée à Rome. Sitôt acceptée, une société immobilière est créée « La Lorraine » pour financer la construction. Mais, les premiers travaux rencontrent de graves difficultés car le projet de ce grand édifice est prévu sur un terrain instable : le sous-sol est creusé de galeries d’excavations dues à l’exploitation de carrières souterraines depuis plusieurs siècles15. Il faut alors consolider les fondations de la maison de la communauté, et, surtout vaincre les réticences de l’archevêque de Paris qui trouve ce projet trop ambitieux, craignant les représailles de l’État.

Après avoir surmonté tous ces obstacles, la première pierre est posée le 2 juillet 1911 par M. l’Abbé Rataud, curé de N. D. des Victoires et supérieur ecclésiastique des religieuses de Paris depuis 1886. La bénédiction de la chapelle Sainte-Jeanne d’Arc a lieu le 29 septembre 1913, par le cardinal Netto o.f.m., patriarche expulsé du Portugal. La cérémonie grandiose est entièrement organisée par Marie de la Rédemption, confiante dans le rôle que tiendra cette chapelle dans la vie de l’Institut, mais aussi dans le quartier.

SAINT-ANTOINE DE VANVES

La maison de Paris reste très liée à celle de Vanves. Depuis 1891, cette maison concentre les activités de l’imprimerie : fabrication d’images pieuses16, édition de la revue des Annales17, des ouvrages nécessaires à l’apostolat des missions lointaines, papeterie, maroquinerie. L’apostolat de la presse reste le poumon de l’Institut, assurant le lien spirituel et la communication entre toutes les maisons de la congrégation, ainsi que le rayonnement de son action dans les réseaux franciscains. Grâce à la qualité de sa production et aux commandes nombreuses, Vanves participe également au financement des maisons et de leurs missions.

La maison Saint-Antoine forme également des religieuses aux techniques de l’imprimerie afin d’ouvrir des ateliers en terre de mission. Déjà, en 1896, la communauté de la Nouvelle-France, à Québec avait installé des presses, des machines actionnées par des sœurs ouvrières formées à Vanves. Puis, une autre imprimerie est installée au Congo en 1901, à la Nouvelle-Anvers, puis en Chine à Tchéfou dans le Chan-Tong, puis, les années suivantes dans différents lieux de mission, poursuivant l’œuvre de Vanves de publier, diffuser des ouvrages, catéchismes en langue locale. À la suite des commandes de l’imprimerie de plus en plus importantes, on fait l’acquisition de terrains de la ville, qui deviennent propriété de la société de gestion basée en Suisse « La Comerie ». De nouveaux bâtiments sont édifiés pour les besoins de cette activité, mais aussi pour accueillir les sœurs expulsées d’Espagne et du Portugal.

La communauté de Vanves subit, comme les autres, les tracasseries administratives qui surveillent la composition de la communauté, le nom des novices, des missionnaires déclarées « de passage », sans oublier celui des lingères, cuisinières, blanchisseuses. Parfois un inspecteur vient vérifier s’il ne se trouve pas dans la maison des religieuses cachées ou clandestines !

L’apostolat paroissial reste dynamique, en particulier le patronage qui se tient dans les jardins de la maison, devenu le grand centre d’accueil des enfants du quartier. La vie de la maison est ponctuée de temps forts comme les prises d’habits de plus en plus nombreuses, les cérémonies de départs, d’arrivées. Tous ces événements se retrouvent consignées dans la revue les Annales.

SAINTE-BLANDINE DE LYON

À Lyon, en dépit des mêmes difficultés rencontrées avec le pouvoir civil français, la maison Sainte-Blandine de Lyon, fondée en 1900, s’est maintenue dans le quartier du Port. Rappelons que la raison première de son existence avait été la volonté de la Fondatrice de former des jeunes religieuses aux métiers de la santé. Celles-ci suivent les enseignements à l’école de Médecine de l’hôpital Saint-Joseph, accueillant les pauvres de la ville et gérée par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul.

L’originalité de cette maison Sainte-Blandine est d’appartenir à la Province Notre-Dame des Victoires, à partir de 1911, qui regroupe les maisons de Chine (Chantong, Chansi, Shensi) et de Suisse. Et une fois leurs diplômes d’infirmières acquis, les jeunes religieuses s’embarquent en priorité pour l’Extrême-Orient, rejoignant la mission tenue par une supérieure très active, Marie Madeleine de Pazzi (1863-1936). Cette dernière avait rejoint l’Empire alors qu’elle était encore novice, et avait participé à la fondation de la mission de Ichang. Après avoir prononcé ses vœux, elle avait ouvert de grands chantiers missionnaires, maison de formation de franciscaines chinoises, écoles, dispensaires, et, en dépit du contexte politique, elle avait fondé d’autres maisons franciscaines en Chine, au Japon. Elle a toujours porté une grande attention à la culture des jeunes femmes chinoises qu’elle rencontrait, ayant acquis une certaine aisance dans la pratique de leur langue. En 1911, le Chapitre Général lui demande de rejoindre Lyon pour prendre en main la Province de Notre-Dame des Victoires. Elle quitte avec tristesse le monde chinois et s’engage, avec toujours la même détermination, à développer l’œuvre missionnaire de la province, dans cette ville qui demeure en ce début du xxe siècle, le carrefour de vastes réseaux missionnaires qui s’étaient développés le siècle précédent.

La provinciale se heurte cependant aux difficultés propres à la France où il est toujours risqué de développer des œuvres de charité, sous peine, pour les religieuses, d’être expulsées par le gouvernement français. Même le cardinal Coullié (1829-1912), archevêque de Lyon, ne cesse de réfréner les initiatives des religieuses, leur conseillant de ne surtout pas faire de bruit, et de se contenter d’un atelier et d’un petit patronage ! Cependant, M. Madeleine de Pazzi, à force de persuasion et d’humour réussit à vaincre les réticences du cardinal et à développer les œuvres sociales dans la ville, en particulier l’œuvre des mariniers.

Celle-ci est fondée en 1912. M. Madeleine de Pazzi avait été interpellée par l’absence de scolarité des filles de mariniers qui passaient la plus grande partie de l’année en voyage sur le fleuve. Profitant des longs mois à quai dans le port de Perrache, port fluvial voisin de la paroisse Sainte-Blandine, le curé de la paroisse et les religieuses entreprennent d’ouvrir des écoles pour ces petites filles de mariniers, au tempérament bien particulier, ne vivant que sur l’eau, au milieu de la nature, et possédant un goût de la liberté bien développé. Au lieu de garder les enfants en pension, trop douloureux pour les parents et pour les enfants, les sœurs mettent en place avec les femmes laïques de Lyon, des temps de formation, catéchismes, initiations aux travaux manuels pour les filles, dispensaires. Tout se fait à la paroisse ou sur les péniches, en adaptant ces activités à la vie des marins, habitués à vivre isolés et marginalisés dans la société, et surtout attachés à leurs propres traditions religieuses, telle la dévotion consacrée à sainte Rita. Aussi les religieuses doivent-elles user de beaucoup de compréhension et de souplesse dans leur accompagnement des enfants et la préparation aux sacrements. M. Madeleine de Pazzi apporte une attention particulière à cette œuvre, donnant de son temps et de son énergie, veillant parfois la nuit pour le vestiaire des enfants, préparant les cours de la journée.

Petit à petit, cette œuvre connaît un réel succès, le nombre d’enfants augmente, heureuses de se retrouver dans un cadre de vie plus « terrien ». Puis, on ouvre des cours professionnels obligeant les enfants à rester toute la journée à l’école. Progressivement, les mamans se joignent aux petites écolières, venant parler, se confier à ces religieuses qui prennent le temps de les écouter, de les conseiller, de les soigner. La guerre n’arrête pas cette œuvre qui va durer de nombreuses années après le conflit.

SAINT-DOMINIQUE DE MANE

On se souvient qu’en 1910, la communauté FMM établie à la Cassine en Provence, avait été expulsée et s’était réfugiée dans un ancien couvent de Minimes, situé à Mane dans les Basses-Alpes, non loin de Forcalquier. Transformé en maison pour les personnes âgées sans ressources, il devient aussi un lieu de convalescence pour les religieuses revenues malades des missions. Le domaine était immense comprenant le couvent des Minimes, ainsi que toutes les attenances et dépendances : « Bâtiments, habitation, chapelle, cours, bassins, terres labourables, vignes, bois et autres natures de terrains, le tout d’un seul tenant… »18.

Pour faire vivre la maison, on compte sur les revenus du domaine agricole, en particulier les vignes, les arbres fruitiers, mais aussi la basse-cour qui comptera après la Première Guerre mondiale plus de 1 000 poules, 120 lapins, canards, etc. Grâce à ces ressources financières tirées de ces activités agricoles, la maison peut venir en aide à une soixantaine de personnes âgées qui vivent au rythme de la vie communautaire des sœurs. Les pensionnaires sont très impliqués dans la marche de la maison, et, selon leurs forces, n’hésitent pas à aider les sœurs dans les travaux agricoles, même à la chapelle où ils suivent les offices avec une grande ferveur.

SAINT-HYACINTHE DE CORSE

La maison Saint-Hyacinthe, fondée en 1895, continue ses activités missionnaires en Corse. La vie de la communauté reste difficile dans un pays où l’Église est sortie ruinée de l’application de la loi de 1905, où les édifices nécessaires au logement du clergé et à la formation des séminaristes ont été confisqués. Beaucoup de violences ont éclaté à l’occasion de la menée des inventaires et de nombreux prêtres connaissent de graves difficultés. Mais la religiosité traditionnelle reste forte et les religieuses participent à toutes les grandes fêtes et cérémonies qui marquent l’identité corse, dans laquelle se développe un esprit de résistance face à la mise en place de la laïcité républicaine.

L’évêque et les prêtres comptent beaucoup sur l’aide et le soutien des communautés religieuses, comme les FMM, qui ont pu se maintenir dans l’île. Si la fonction première de leur maison a été de recevoir les religieuses revenues malades des missions, de nombreux engagements se sont succédé les années suivantes, catéchisme dans les paroisses voisines, accueil de groupes d’enfants de Bastia pendant les vacances, fondation d’un patronage regroupant plus de soixante-dix enfants.

En 1909, on ouvre un atelier à Bastia pour les jeunes filles de la ville, l’industrialisation attirant de plus en plus d’habitants des campagnes. Mais les autorités municipales, appliquant les directives de Paris, exigent la fermeture de l’atelier trois ans plus tard. Les religieuses s’organisent alors pour fonder un orphelinat, continuant de maintenir des activités à Bastia.

Le soutien indéfectible du Père Raphaël

Durant ces premiers temps de supériorat, Marie de la Rédemption décide de collecter les écrits de Mère Marie de la Passion afin de les publier et de les diffuser dans toutes les communautés. Elle a conscience de devoir cultiver « la sève de vie et de charité que Mère Marie de la Passion a mis au cœur de ses filles »19, afin qu’une Franciscaine, nourrie de la pensée de la Fondatrice, soit capable de répondre à tout appel dans le monde.

Dans sa charge parfois bien lourde, Marie de la Rédemption peut compter sur le soutien du franciscain Raphaël Delarbre, toujours très présent dans l’activité de l’Institut, demeurant le père spirituel de la communauté des religieuses. Le 3 juin 1908, il est nommé Délégué du Ministre Général des Franciscains auprès de l’Institut et apporte son aide à Marie de la Rédemption pour résoudre les dossiers non résolus par la Fondatrice, comme l’œuvre de Saint-Pierre fondée par les dames Bigard à Fribourg et qui reste à la charge des Franciscaines jusqu’en 1920.

Le Père Raphaël entretient les liens tissés par la Fondatrice avec deux laïcs catholiques, Marius Gonin et Adéodat Boissard, fondateurs des Semaines Sociales, lieu de diffusion de la pensée sociale de l’Église, inspirée par l’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII.

Les projets missionnaires continuent de se multiplier en Afrique, en Asie, en Amérique. On s’interroge sur l’opportunité d’ouvrir de nouvelles maisons en Europe. En France, celles qui existent suffisent à remplir les fonctions qu’on leur demande : les Châtelets forment les novices, Marseille assure les départs20 en mission en particulier vers l’Asie, Paris est devenu la maison-carrefour de France et d’Europe, Vanves, le cœur de l’activité de presse, Lyon, le lieu de formation des infirmières, tandis que les maisons de Provence et de Corse restent surtout des lieux de mission, ou de repos, au service des plus pauvres. Nul besoin de se heurter à nouveau avec l’administration française et l’environnement politique européen n’incite pas ouvrir de nouvelles maisons sur ce continent.

Pour mener à bien ces nombreux projets de fondations, Marie de la Rédemption reçoit l’estime et le soutien du pape Pie X (1835-1914). Il est vrai que le souverain pontife surveille avec attention le développement de l’œuvre missionnaire21 et en particulier celle menée par les femmes en mission, leur demandant de porter une attention soutenue à l’enseignement religieux des enfants22. Durant son pontificat, soixante-cinq territoires missionnaires nouveaux, vicariats et préfectures apostoliques sont créés, des relations diplomatiques sont nouées avec les dirigeants politiques des terres de mission, comme l’impératrice Tseu-Hi ou l’empereur du Japon. L’établissement de ces contacts se réalise en dehors de toute intervention diplomatique européenne, suscitant de nombreuses critiques de la part des autorités politiques coloniales.

Promouvoir un enseignement de qualité : la rencontre avec Maria Montessori (1870-1952)

Marie de la Rédemption, au cours de ses visites, se montre soucieuse des méthodes pédagogiques employées dans les petites écoles des maisons franciscaines, n’hésitant pas à prodiguer des conseils pour améliorer la transmission du savoir. Déjà, à Paris, à la fin du xixe siècle, la méthode de Froebel basée sur le jeu23 et appliquée à l’école de l’impasse Reille, avait donné de remarquables résultats parmi les enfants. Cette pédagogie avait révélé l’importance d’adapter l’enseignement au caractère de chaque écolière et à son environnement culturel.

En 1909, la rencontre de Marie de la Rédemption avec Maria Montessori (1870-1952) ranime son intérêt pour la pédagogie. Elle décèle chez cette femme médecin un grand cœur et une recherche de la vérité. Déjà, des expériences réalisées auprès des enfants en difficulté morale et physique, dans les quartiers populaires de Rome, avaient montré tout le bénéfice que l’enfant pouvait en retirer. Les outils pédagogiques de Maria Montessori s’attachaient à promouvoir l’autonomie et l’esprit d’initiative chez chaque enfant, engageant les parents à participer à cette formation.

Dans un premier temps, la Supérieure Générale autorise Maria Montessori à donner des cours d’anthropologie enfantine et de pédagogie scientifique à la maison des FMM à Rome, située via Giusti. Le but est de former des maîtresses franciscaines qui utiliseront cette méthode dans leurs écoles en mission.

De son côté, Maria Montessori est vivement impressionnée par la vie des religieuses, leur règle de vie, leur sens de la charité, et fort attentive à leur charisme franciscain. Dès 1910, elle projette de fonder un institut séculier sur le modèle de la communauté, les « Regole », souhaitant que cette société qui se présenterait comme un Tiers-ordre ou une société de laïques répondent aux besoins de la société.

À partir du 1er avril 1910, Maria Montessori enseigne cette nouvelle méthode pédagogique dans une école, la Casa dei Bambini, ouverte aux enfants traumatisés par le terrible tremblement de terre du 27 décembre 1908 qui avait détruit Messine : chaque enfant tente de se reconstruire dans une ambiance calme et détendue, s’adonnant librement à l’activité de son choix, tout en respectant la limite de l’intérêt collectif.

Marie de la Rédemption décide alors de transmettre cet enseignement dans toutes les écoles de l’Institut, aux quatre coins du monde, mais en l’adaptant à chaque enfant et à chaque culture et demande que l’instruction religieuse soit insérée dans ce programme. Favorable à ce projet, Maria Montessori entreprend d’approfondir ses propres connaissances du christianisme pour mieux les intégrer dans sa méthode, développant une réflexion sur l’efficacité de la catéchèse « intuitive », par des gestes, des rites qui se rapportent à ceux de la religion catholique. Accompagnée par une Franciscaine de Grottaferrata, sœur Elisabeth, elle devient une catholique convaincue et incorpore des gestes et rituels au sein de la formation en lien avec la prière et les sacrements.24

Mais en 1912, Maria Montessori interrompt son enseignement via Giusti. Les raisons de ce départ restent incertaines : des critiques antimodernistes avaient dénoncé cette méthode et son esprit trop matérialiste et seraient à l’origine de cet arrêt. Et malheureusement, Marie de la Rédemption, très souvent absente, n’avait pu défendre Maria Montessori. Cette dernière évoque aussi, comme raison de son départ, la maladie de sa mère atteinte de paralysie, qui l’oblige à se rendre près d’elle. Les Franciscaines prennent alors en charge l’enseignement donné via Giusti.

Pendant cinq ans, cette expérience pédagogique continue à la Casa dei bambini, formant de nombreuses maîtresses franciscaines, qui, en mission, mettent en pratique ces méthodes d’enseignement. Mais en 1915, lorsque la guerre éclate en Italie, les locaux sont réquisitionnés par le gouvernement pour accueillir les réfugiés de guerre mettant fin à la Casa dei Bambini. Cependant, la méthode Montessori, associée à la méthode Froebel, continue d’être utilisée dans les écoles de mission.

De 1905 à 1914, l’Institut continue son déploiement sur tous les continents