Mère-vieille racontait - Radu Tuculescu - E-Book

Mère-vieille racontait E-Book

Radu Tuculescu

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Beschreibung

Mère-vieille racontait est la « chronique d'une mort annoncée » - celle d'un hameau perdu de Transylvanie -, qu'une « ancienne » s'efforce de retarder en ressuscitant les vieilles histoires, les vieux mystères...
Un étranger, visiteur de passage, se trouvera pris dans les rets de ce monde en marge du réel - d'autant plus que, devenue sur le tard une lectrice férue de grande littérature, « mère-vieille mâtine » les véritables souvenirs d'indémêlables échos de Boulgakov, d'Italo Calvino, et de bien d'autres.

Cet homme, alias le narrateur et l'auteur lui-même - se fera le dépositaire, puis le transmetteur de cet héritage, après la mort de la conteuse.
La plupart des protagonistes de Mère-Vieille racontait ont bel et bien vécu ou vivent encore...

Évoquer Gabriel García Márquez n'est pas fortuit : le roman de Radu Tuculescu dégage le même air frais à la fois local et universel. Il dépeint un monde rude aux lois ancestrales, un monde des hommes, en apparence, mais de fait subtilement gouverné par le principe féminin.

EXTRAIT

Ils ont tellement grossi, les pieds de mère-vieille, qu’elle ne rentre plus que dans une paire de chaussons éculés de la pointure 42, le temps de se déplacer en bas de sa maison, là où se trouvent la cuisine et une chambre, dans la cour, pour s’occuper de ses poules, et parfois jusqu’à la porte de sa clôture, pour regarder le monument dans la pierre duquel on a creusé les noms des hommes tombés durant les deux guerres mondiales. Et puis, c’est tout. Ce sont là ses seuls moments d’exercice. Ses jambes, elle ne les sent plus des genoux jusqu’en bas ; elle ne sent rien non plus si on lui pince le dos des paumes ; marchant toute voûtée, s’appuyant sur une canne grise que je lui ai rapportée de la ville, elle gémit sans cesse, répétant entre deux essoufflements, d’une voix éteinte, tel un leitmotiv au basson : « j’ai mal nulle part, suis juste très affaiblie . Elle s’assoit, avec une courte plainte, sur sa vieille chaise en bois peinte en vert, elle attend de régler sa respiration, puis aussitôt ses yeux se mettent à pétiller joyeusement, signe que de nouveau elle est en état de raconter des choses qui se sont passées et se passent encore quelquefois dans son village qui désormais ne compte plus que cent quatre-vingt-cinq âmes. Parfois elle commence à peine son récit. Commencement qu’elle interrompt paisiblement, étouffant en douceur les paroles, les sons, s’assoupissant le menton calé sur sa poitrine.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

En écrivant, en couchant les histoires de Mère-vieille sur papier, Radu Tuculescu arrête le temps : il immortalise, fait vivre et revivre ce village qui meurt, vidé de sa population. - Heval, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1949 à Târgu-Mures, en Transylvanie, membre de l'Union des écrivains de Roumanie, Radu Tuculescu est un artiste polyvalent : violoniste, réalisateur audio et télé, chroniqueur de théâtre, dramaturge, traducteur, poète, essayiste, nouvelliste et l'auteur de sept romans.

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Seitenzahl: 573

Veröffentlichungsjahr: 2018

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©  Ginkgo éditeurwww.ginkgo-editeur.fr 34/38 rue Blomet - 75015 ParisRejoignez-nous sur Facebook

Radu ŢUCULESCU

MÈRE-VIEILLE RACONTAIT

Traduit du roumain par Dominique ILEA

Ouvrage traduit et publié avec le concours de l’Institut culturel roumain.

Ginkgo éditeur

À la mémoire de la merveilleuse grand-mère Sinkó Erzsi, sans qui je n’aurais jamais pu écrire ce livre.

« Et ainsi, à peine le diable eut-il fourré la lune dans sa poche, qu’il régna soudain de par le monde une obscurité si totale qu’il n’en est guère qui eussent trouvé leur chemin jusqu’à la taverne […] »

GOGOL, Les Veillées du hameau près de Dikanka (traduction de Michel Niqueux)

« Les choses soudain privées de leur sens supposé, de la place qui leur est assignée dans l’ordre prétendu des choses […], provoquent chez nous le rire. À l’origine, le rire est donc du domaine du diable… »

Milan KUNDERA, Le Livre du rire et de l’oubli (traduction de François Kérel)

« … ce matou-là, envoie-le donc au diable, et nous autres, on va s’envoyer une nouvelle tournée… »

Réplique du village de Petra

Première partie

Fragmentarium

1. Ils ont tellement grossi, les pieds de mère-vieille, qu’elle ne rentre plus que dans une paire de chaussons éculés de la pointure 42, le temps de se déplacer en bas de sa maison, là où se trouvent la cuisine et une chambre, dans la cour, pour s’occuper de ses poules, et parfois jusqu’à la porte de sa clôture, pour regarder le monument dans la pierre duquel on a creusé les noms des hommes tombés durant les deux guerres mondiales. Et puis, c’est tout. Ce sont là ses seuls moments d’exercice. Ses jambes, elle ne les sent plus des genoux jusqu’en bas ; elle ne sent rien non plus si on lui pince le dos des paumes ; marchant toute voûtée, s’appuyant sur une canne grise que je lui ai rapportée de la ville, elle gémit sans cesse, répétant entre deux essoufflements, d’une voix éteinte, tel un leitmotiv au basson : « j’ai mal nulle part, suis juste très affaiblie ». Elle s’assoit, avec une courte plainte, sur sa vieille chaise en bois peinte en vert, elle attend de régler sa respiration, puis aussitôt ses yeux se mettent à pétiller joyeusement, signe que de nouveau elle est en état de raconter des choses qui se sont passées et se passent encore quelquefois dans son village qui désormais ne compte plus que cent quatre-vingt-cinq âmes. Parfois elle commence à peine son récit. Commencement qu’elle interrompt paisiblement, étouffant en douceur les paroles, les sons, s’assoupissant le menton calé sur sa poitrine.

Mère-vieille a quatre-vingt-cinq ans et elle mourra le jour même de son quatre-vingt-dixième anniversaire.

Pour rejoindre Petra il faut quitter la chaussée asphaltée et prendre un chemin de traverse qui franchit deux collines pelées. Le village se niche dans la seconde vallée. À l’entrée, une plaque éclatante de blancheur avertit en français et en hollandais que Petra est jumelé à deux autres villages, l’un en France, l’autre en Hollande, ce qui, pour ses habitants, ne veut strictement rien dire. Au début de 1990, une bande de Français et de Hollandais, animés des meilleures intentions (comme les étrangers l’étaient à l’époque), firent halte dans la vallée. Ceux-là furent saisis par les maisons, certaines désertées, aux orbites vides, par les portes sculptées aux motifs de tulipes, à moitié écroulées, par les volailles qui erraient dans les ruelles, par l’absence du téléphone, par la route accidentée qui reliait les habitants au reste de la civilisation. Et alors, ils décidèrent de se cotiser, en signe de fraternité avec cette communauté mixte de réformés, de catholiques et d’orthodoxes, sans que ledit bariolage ait dérangé qui que ce fût ni engendré de querelle d’importance. Même du temps que le village était florissant, comme on dit, et qu’il y avait là-bas des noces, des baptêmes, qu’on y faisait du porte-à-porte pour chanter des noëls, qu’on y amassait des récoltes suffisantes, et qu’on y trouvait aussi des jeunes gens et des enfants, même en ces temps-là les villageois de Petra n’eurent jamais de rudes controverses sur des sujets religieux.

Désormais, le plus jeune habitant du village demeure Burdazoli, le facteur. Il a soixante ans, une jument appelée Emma et une épouse, n’a pas d’enfant et se soûle la gueule tous les jours.

Ces Hollandais et ces Français envoyèrent au maire des colis entiers de vêtements et de friandises pour la poignée d’habitants de Petra, ainsi qu’une somme d’argent censée couvrir l’installation du téléphone et les travaux pour rendre la route praticable en hiver ou lorsque les pluies du printemps et de l’automne arrivaient, l’embourbant jusqu’à ce qu’elle devienne carrément infranchissable. Durant lesdites périodes, le seul moyen de locomotion efficace était le tracteur ou la charrette. Or, le tout dernier tracteur s’était immobilisé à jamais ce même automne 1990. Une couche de rouille, l’envahissant depuis un peu partout, lui donnait l’aspect d’une sculpture moderne. Pour ce qui est des charrettes, on pouvait encore en trouver au village, mais on s’en servait de plus en plus rarement. C’est Botpali qui, à l’époque, jouait les maires. Il s’est dit que ce n’était franchement plus la peine de distribuer des vêtements et des friandises à quelques vieillards qui, de toute manière, s’habillaient toujours en noir et n’avaient plus de dents. Par conséquent, il céda tous ces colis à quelqu’un de sa parentèle qui avait ouvert un Second Hand dans sa ville de résidence. Quant aux devises destinées à l’installation du téléphone et à l’aménagement de la route, mère-vieille ne sait pas exactement où elles sont passées.

« Chez son fils, qui ferre les cigales à la ville, si ça se trouve. »

Elle hausse les épaules, avec un signe éloquent de la main, comme quoi elles se seront évaporées, volatilisées, peut-être même qu’elles n’ont jamais été envoyées, en fin de compte, ces étrangers-là, seul le diable sait ce qu’ils ont au juste derrière la tête ! Quoi qu’il en fût, presque une dizaine d’années plus tard, l’ancien maire et actuel conseiller n’a vraiment pas l’air de vivre mieux que tous les autres, et ni ces Français, ni ces Hollandais ne remontrèrent davantage le bout de leur nez dans les ruelles de Petra. Tout ce qui demeure de leur passage c’est cette inscription-là à l’entrée du village, rutilante sous les rayons du soleil… Tout le reste s’est figé en une douce immobilité, sans le moindre signe de crispation. Il y règne souvent un silence quasi anormal… On n’y entend plus que le hennissement d’un cheval, le bêlement d’une chèvre, le caquetage des poules, le beuglement de quelque buffle ou de quelque vache, un coassement de grenouille, le carillon de l’unique église encore en activité, et qui voit toujours entrer les mêmes vieilles traînant les pieds, vêtues de noir même les jours de fête. Les terres rétrocédées, il n’y a plus personne pour les travailler. On ne soigne plus que les vergers, peu ou prou, ou bien quelques cordons de vigne. On peut se passer de tout, sauf de la tutute.

La maison de mère-vieille est bâtie en pierres sèches et en bois, et le sol en terre battue est recouvert de carpettes rectangulaires tissées à des époques révolues. C’est une maison en dur qui vous donne un sentiment de sécurité. Bien que les souris y aient libre passage un peu partout. Les deux chats noirs (de toute sa vie, mère-vieille n’a voulu que des chats noirs) qu’elle possédait encore il n’y a pas longtemps, elle vient de les trouver morts dans la grange. C’est sûrement Nanapeter, son voisin, qui les a empoisonnés, mère-vieille de raconter, ce voisin au visage sans cesse congestionné, et sans cesse en rogne, c’est la faute aux innombrables godets de ţuică qu’il verse chaque jour dans sa bouche mal embouchée. Sans cesse à jurer et à engueuler tout le monde comme du poisson pourri, alors qu’il a du mal à passer la porte, rapport à ses cornes, mère-vieille d’ajouter. Sa Marika l’a trompé dans sa jeunesse, si ce n’est aussi plus tard, avec qui elle en a eu envie, et elle a bien fait, ça c’est pas un homme, toute la journée à hurler comme un forcené, et puisque l’autre, elle, s’en contrefiche, alors il se met à fouetter jusqu’au sang ses chevaux, et sa vache ; car sa femme, il a pas les couilles de la cogner, il la menace seulement, dès potron-minet, encore qu’elle s’en batte les flancs, de ses bêlements !

Moi aussi, un jour (lors d’une de mes visites, pas assez fréquentes, chez mère-vieille), je l’ai aperçu, le dénommé Nanapeter, déboulant de la grange en brandissant une hache au-dessus de sa tête et se ruant vers le perron de sa maison, où la Marika se tenait, lui hurlant qu’il allait lui fendre le crâne. Tandis que sa femme, elle, les poings sur les hanches, l’attendait bien tranquillement sur la troisième marche. Et lorsque Nanapeter fut arrivé à sa hauteur, les yeux exorbités et renâclant comme un buffle, elle lui dit en souriant : « Pose donc cette hache, vieille bête, et va te laver les mains, car je viens de mettre la table ». Après quoi elle tourna les talons et remonta les marches en se dandinant, et Nanapeter, de son côté, lui obéit au doigt et à l’œil, sans même rouspéter… Quant à Démitri, grand-papa, c’est-à-dire l’époux de mère-vieille, ce cinglé n’a jamais pu le blairer, sans que nul n’ait pu découvrir pourquoi.

La même arrière-petite-fille qui avait « baptisé » la grand-mère « mère-vieille », en revanche, appelait le grand-père, selon une logique connue d’elle seule, « grand-papa », et non pas « père-vieux », comme les adultes s’y seraient attendus. Grand-papa, lui, est mort cinq ans plus tôt et durant ses deux dernières années n’a plus quitté son lit, tant il avait engraissé. Même qu’il y faisait ses besoins, dans la chambre du haut, dans un pot de la taille d’une bassine, commandé à des Tziganes, et toute la journée de s’empiffrer, d’enfourner comme dans un sac sans fond, en bougeant son seul bras droit. Il était infirme du bras gauche, revenu comme ça du front, pouvant tout juste le soulever encore jusqu’à la ceinture, mais, dans sa jeunesse, l’était toujours un homme très travailleur, mère-vieille de raconter, autant qu’il pouvait encore l’être avec un seul bras. En revanche, il s’était taillé le renom du danseur le plus infatigable de la région, sinon du pays tout entier, même qu’il dansait devant l’église, après l’office, et que tous faisaient cercle autour de lui pour l’admirer. Puis, lors des noces, à chaque fois les femmes et les filles faisaient la queue pour décrocher une danse avec lui, et mère-vieille en était toute fière. Lors de celles, mémorables, où la sanglante affaire eut lieu, mère-vieille de raconter, noces qui durèrent trois jours et trois nuits, l’on dressa une liste pour savoir dans quel ordre il ferait danser les femmes, puis tous les hommes et les vieilles et les enfants et le marié plus l’épousée s’égaillèrent vers leurs maisons, ne laissant au Foyer que grand-papa avec les épouses et les filles et les musiciens, c’est-à-dire les Tziganes de Moti, pour qu’ils y dansent leur saoul jusqu’à lundi matin… Et les musiciens, qui l’aimaient, grand-papa, de temps à autre, il fallait qu’on les arrose d’eau froide. Sinon, à tant jouer, leurs instruments et leurs doigts auraient pris feu.

La maison, comme la grange et la clôture en pierre, solides, durables, c’est Démitri qui les a conçues, et des gens du village lui ont filé un coup de main pour les ériger, mais c’est surtout mère-vieille qui se trouva de corvée de portage ; elle s’y échina tant et si bien que leur premier bébé fut mort-né. Jusqu’au tout dernier mois avant d’accoucher, mère-vieille s’était coltiné de grosses pierres pour la clôture et la maison et la grange… Et grand-papa était un homme sobre, qui ne fumait pas et ne s’est jamais soûlé de sa vie, un homme de cœur et de largesse, qui du peu qu’il avait donnait sans chipoter et sans contrepartie.

Sauf qu’un beau jour il résolut de ne plus quitter son lit. Il ordonna qu’on lui apporte ses repas et presque deux années durant il ne fit plus que s’empiffrer en fixant l’unique photo au mur, toute jaunie et conchiée par les mouches, l’unique sur laquelle il n’y eût que lui-même, en soldat fringant et pétant la vie. Il avait engraissé au point que mère-vieille n’eut plus de place dans leur lit double et déménagea en bas, tout en continuant de le gaver et d’obéir à ses ordres avec la même soumission, voire humilité, qu’elle lui avait montrée toute sa vie, sans le moindre commentaire, comme si c’était sa faute à elle, cet éclat d’obus qui était venu lui fracasser la poitrine, par chance juste à un doigt au-dessus du cœur, de sorte qu’il s’en était tiré avec son seul bras gauche depuis impuissant à se soulever plus haut que sa ceinture. Et quand ses yeux eurent complètement disparu, noyés dans la graisse, grand-papa mourut, c’est son cœur qui a lâché, d’après ce que mère-vieille raconte. Là, elle tenta bien, avec d’autres hommes, de le hisser hors du lit double et de le faire redescendre pour son enterrement. Mais la porte s’avéra trop étroite. Alors, ils ôtèrent les larges carreaux, défirent les croisées pièce par pièce, et c’est là seulement qu’ils sont parvenus à le faire redescendre, à grand renfort de cordes. Puis mère-vieille, d’après ce qu’elle raconte, découvrit dans la main droite du mort l’image d’un soldat fringant et indemne et pétant la vie, et fut fort étonnée qu’il soit parvenu à l’enlever du mur, lui qui ne pouvait plus sortir de son lit depuis belle lurette ; et là, l’espace d’un instant, la vision de ce corps gavé comme une oie avant d’être sacrifiée, la vision de ce colosse de graisse se traînassant vers le mur auquel pendait cette toute petite image souillée par les mouches, l’épouvanta. Juste l’espace d’un instant.

« Moi, le deuil, je l’ai porté presque toute ma vie… » mère-vieille de raconter. « J’ai dû sans cesse enterrer quelqu’un. Mon premier bébé, puis mon deuxième, après qu’il a eu deux ans, puis maman, terrassée par la maladie encore dans la fleur de l’âge, et puis papa, qui avait gelé en rase campagne, son sac bourré de cadeaux à l’épaule : il arrivait de la gare ; quelque six kilomètres, c’était en hiver, juste avant les fêtes, il avait un peu bu, c’est sûr, mais de là à tout bonnement s’endormir en marchant, un accident stupide, idiot, une chance que les loups l’aient pas mangé… »

2. Nous nous tenons dans la chambre du bas, celle qui a trois petites fenêtres creusées dans la pierre tout près du sol. Les pièces de cette partie de la maison (cuisine, chambre, garde-manger) descendent, d’un quart environ, sous le niveau de la cour.

À travers l’orbite d’une de ces fenêtres un rayon de soleil vient de se glisser. Maintenant il balaie la pièce sur toute sa largeur, déchirant la semi-obscurité qui y règne de la journée. On dirait le fil d’une épée maniée avec une agressivité retenue. Mère-vieille somnole sur sa chaise verte au dossier haut. Sur ses genoux repose, encadré par ses mains gercées, aux doigts boudinés et aux ongles carrés, un livre. Mère-vieille n’a même pas eu son certif, contrainte d’aller travailler jusqu’à ce qu’elle ne tînt plus debout, au champ, au verger, au jardin derrière sa maison. Pendant ses loisirs, elle faisait à manger, brodait des taies d’oreiller et des nappes, élevait ses enfants et enterrait ses morts. À la ferme collective, elle avait soigné les bêtes, des cochons et des vaches, aux côtés de son Démitri. Dorénavant, sa grande passion c’est la lecture.

On entend cogner à la porte et, le temps que j’ouvre la bouche, voilà Burdazoli qui déboule dans la pièce, les joues toutes rouges, les yeux riants, empestant le mélange de boissons. Il trébuche sur une chaise qui n’était pas dans ses pattes, tandis que, cérémonieux et cocasse, il remet à mère-vieille une carte de vœux. En fait, il la secoue fortement d’une main et de l’autre lui agite cette petite enveloppe à la hauteur des yeux, comme un éventail en papier. Tout en fouillant du regard la pièce, à la recherche de la bouteille de ţuică.

« Tu veux boire la goutte ? » mère-vieille de demander, et dans sa voix je décèle ce filet d’ironie. « Là, pendant les fêtes, t’y as droit, toi aussi… » Elle me fait signe de le servir. Le facteur engloutit le contenu de deux godets, avec des gestes saccadés, puis se plante de son mieux sur ses deux jambes, au beau milieu de la pièce.

« Autrefois, on recevait les chanteurs de noëls, même toi, t’étais de la partie… quand t’étais plus jeune », mère-vieille de dire. « Toute la journée à dresser l’oreille, avec mon mari, à guetter le moment où ils approcheraient de notre porte. Pour qu’on se tienne bien préparés. Mon Démitri, il aimait tant recevoir. Même les Tziganes venaient chanter des noëls, et des gens venus des villages voisins. Désormais, à Noël, on entend plus rien dans les ruelles, plus le moindre bruit. Ni la veille, ni au matin… Même les chiens, ils aboient plus pendant les fêtes… »

Et Burdazoli d’acquiescer aux dires de mère-vieille, en ricanant et en branlant le chef. Il me lorgne de ses yeux embués qui réclament encore une gougoutte de ţuică. Son menton tremble en cadences syncopées pendant son récit.

« Moi, d’aussi loin que je m’en souvienne, je fais le facteur ! C’est une profession sûre, je risque pas de pointer au chômage… quitte à être sur les routes toute la sainte journée, vous m’entendez, mon cher monsieur ? Son lot, on peut pas le changer, même en faisant des pieds et des mains, je me comprends ? Tenez, moi, j’ai failli déguster pendant la révolution. Suis tombé dans les bois sur un terroriste, ou le diable sait qui c’était ! Je passais par là, comme de juste, dans mon traîneau attelé à ma jument. Y faisait déjà bigrement noir, quand, tout à coup, y a cette lumière d’allumée, telle une puissante lampe-torche, et vlang ! ce rayon tout droit dans mes yeux ! Histoire de m’aveugler, pour qu’il puisse m’assommer, puis m’arracher ma sacoche ! Mais moi, le terroriste qui me ferait peur, il est pas encore né ! À mon tour d’allumer ma lampe-torche, et vlang ! son rayon tout droit dans les yeux de ce terroriste-là, bien que je le voie pas, de faire claquer ma langue, et mon Emma aussitôt de piger et de repartir au trot, car la lumière de ce terroriste, elle s’en battait la croupe ! Une autre fois, c’était en été et y faisait chaud, j’ai arrêté ma charrette pour prendre une femme qui marchait sur la route. Elle venait de la gare, qu’elle disait, mais dès que celle-là est montée à côté de moi, ma jument n’a plus voulu repartir, cette endiablée, elle se raidissait comme si on lui avait enfoncé un pal de trois aunes dans le trou du cul, et que la pointe dudit lui ait transpercé le ventre pour aller se fiche dans le sol. Alors, j’ai dit à celle-là de redescendre, crénom de nom, et dès qu’elle mit pied à terre, mon Emma de faire feu des quatre fuseaux, comme piquée des abeilles… Aux abords de Stana, je croise un homme pressé : où qu’il va, que je lui demande, à Stana, qu’il me répond, et moi, étonné, de rétorquer que là, au contraire, il est en train de s’éloigner du village, que c’est moi, et non pas lui, qui vais dans la bonne direction. Alors, cet homme-là s’est mis à m’injurier, mais mon Emma a rallongé le compas, avant que j’aie pu lui rendre la pareille. Quelques jours plus tard, j’apprenais qu’une paire de maraudeurs, un homme et une femme, avaient opéré dans les environs. C’est depuis que j’ai décidé de me déplacer plus volontiers à cheval, c’est plus sûr… Encore que son lot, on pût pas le changer, même en faisant des pieds et des mains ! »

Là, Burdazoli nous souhaita encore une fois de joyeuses fêtes, puis s’en fut, mais pas avant de trébucher derechef sur le tabouret qui n’était pas dans ses pattes. Le petit tourbillon que ses paroles ont engendré dans la chambre aura également touché mère-vieille, la provoquant.

« Ce Burdazoli, il a même été maire de notre village, pendant quelques mois, le diable sait comment. Moi, je vais pas voter, à mon âge, je me fiche comme d’une guigne de qui c’est le maire ! D’autant que désormais, on en a plus du tout… Les gens ont dû penser qu’il en savait plus long, puisqu’il était facteur. Il en sait que dalle ! Lever le coude, en revanche, ça, il sait le faire tous les jours. Sans Emma sa jument, il serait derrière les barreaux depuis un bail. Comme maire il a tenu à peu près six mois, durant lesquels il a bu et porté aux gens des lettres et des pensions, et rien d’autre. C’est-à-dire qu’il a juste fait son boulot de facteur. Puis il est allé de lui-même donner sa démission, disant qu’il avait pas de temps à perdre avec la besogne d’un maire. Tu parles d’une grosse perte pour le village ! Qu’il se déplace plein comme une bourrique, avec ce tas de pognon sur lui, les pensions de retraite de trois villages, ça, ç’aurait pu amener une grosse perte pour ces gens-là. Son ange gardien, c’est encore sa jument. Sans Emma, il serait pas même foutu de faire son métier, avec tous ces kilomètres à abattre. Quand il est soûl à plus pouvoir lui grimper sur l’échine, Emma plie les arpions jusqu’à ce que ce poivrot lui glisse plus sous le ventre. Il s’agrippe à l’encolure de sa bête, suspendant la sacoche avec le pognon et les lettres à son cou à lui. Même qu’entre deux villages il a le temps de roupiller un bon coup : sa jument, il devrait lui embrasser le fion, car sans elle, il serait personne ! Moins qu’un ver de terre ou qu’un crapaud ! Un jour, à Stana, il était au troquet, alors que sa jument, comme d’habitude, l’attendait sagement là-dehors. Eh ben, devine ce qui lui a pris, à notre Burdazoli ! De distribuer les pensions là même, dans ce troquet. La nouvelle dégringola vite les ruelles du village, car c’était en hiver et que ça glissait raide, et alors, tous les retraités de se bousculer dans ledit troquet, sauf qu’ils aiment tous la tutute, et qu’elle est meilleure au troquet qu’à la maison. Donc Burdazoli se vit tout à trac promu comme qui dirait leur chef, distribuant le pognon à droite et à gauche, en beuglant, et les retraités de lui payer des pots, en beuglant à leur tour, si fort que les franges de glace au bord de l’auvent en cassèrent. Et puis, pendant que la bringue battait son plein, quelqu’un l’allégea de sa sacoche. C’était pas un de ces retraités-là, mais un gars plus jeune, venu d’un autre village, paraît-il. Or, dès que le voleur est sorti du troquet, la jument, avisant la sacoche, lui envoya, à celui-là, un coup de sabot dans les reins, puis le mordit. Ce gredin, alors, se jetant aux genoux de la jument, se mit à implorer son pardon, car lui aussi, avait plus d’un verre dans le nez qui lui montait à la cervelle. Et tous ces poivrots-là, facteur en tête, de se bidonner à qui mieux mieux, et pour finir, ils bourrèrent le voleur de… bière, pour qu’il en ait son compte, de picoler à l’œil… ! Burdazoli, lui, se vante de jamais avoir égaré sa sacoche, depuis qu’il fait le facteur. Mais c’est sa jument qui, plus d’une fois, lui a sauvé la mise ; elle lui ramasse la sacoche tombée dans la neige pendant qu’il pique du nez, ou bien, s’il la laisse s’accrocher à quelque branche, Emma s’arrête pile, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il lui manque son barda… Et s’il l’oublie dans quelque maison, c’est toujours à Emma de lui mettre des petits coups de tête dans la poitrine, empêchant ce poivrot de remonter en selle avant qu’elle ne lui ait rafraîchi la mémoire. D’aucuns même disent qu’il se sucrerait au passage sur les pensions des vieillards qui ignorent quand et de combien ils ont été augmentés… C’est du moins ce que d’aucuns racontent, car moi, j’en sais rien et j’en mettrais pas la main au feu… »

Mère-vieille vient de couper brusquement le fil de ses paroles, comme à son habitude. Son menton s’affaisse sur la poitrine, son foulard noir lui glisse sur le front, et ses paupières, lentement, lui recouvrent les yeux. Seules ses mains demeurent dans la même position, sur ses genoux, comme dévitalisées, à encadrer le livre. Le rayon de soleil, lui aussi, a entre-temps glissé jusqu’à la terre nue recouverte de tapis tissés à des époques révolues. Dans l’air je sens passer une brise légère, tel un battement d’ailes invisibles. Vague, impalpable. C’est peut-être cette enveloppe que tantôt Burdazoliagitait comme un éventail à la hauteur des yeux de mère-vieille qui aura brassé l’atmosphère, et dont une onde de recul parvient enfin jusqu’à mes oreilles, les effleurant…

J’entends un bourdonnement d’abeilles. Ou serait-ce des guêpes ? Bien malin qui ferait la différence… À ce que je sache, en hiver, les abeilles et les guêpes vivent calfeutrées… Peut-être que celui-ci, il est trop chaud, et qu’elles sont sorties se dégourdir dans le grenier, c’est par là que j’ai aperçu quelques nids de guêpes… Mais entre cet endroit et le grenier il y a tout un étage. Trop de silence par ici, chez mère-vieille, dans sa maison et sa cour et partout dans ce village, et alors, l’inaccoutumé à ce genre de silences que je suis entend des choses, quand en réalité il n’y a rien à entendre.

3. Je suis en route vers Petra, pour la toute première fois. Encore un tronçon de chaussée asphaltée, après quoi je dois emprunter un chemin vicinal, qui se déroule par-dessus deux collines. Sur quelque trois kilomètres. Ces détails, je les tiens de la Dita, assise à ma droite. Plus j’avance, plus la bande asphaltée est cariée. Je grogne des jurons hachés, visiblement à cran. Je m’en vais faire la connaissance de cette mère-vieille dont sa petite-fille, je veux dire la Dita, m’a si souvent parlé. Mère-vieille, c’est aussi une part de son enfance. La plus belle, de son propre aveu. Maintenant, je lâche toute une bordée de jurons, de moins en moins habile à contourner les caries qui ne cessent de naître devant ma voiture. La Dita, elle, avec des sourires indulgents (et gardant sa jambe droite pliée sous elle sur le siège), me conseille de mettre mes nerfs en veilleuse. C’est pas pour autant que j’arriverai à combler cette enfilade de nids-de-poule. Comme elle a raison ! Voilà justement de quoi ressortir de ses gonds. Elle ferait mieux de me raconter encore de ces choses sur mère-vieille, celle qui brode des oreillers et des nappes pour arrondir ses fins de mois et occuper ses loisirs. La plupart des femmes du village en font pareil. Mais c’est elle la plus douée, ses voisines doivent l’admettre. Quoique, là, sa vue baisse de jour en jour. De l’œil droit (malgré son apparente similitude avec l’autre), elle ne voit presque plus du tout, comme elle me l’avouera plus tard. Une fois par semaine, quelqu’un passe dans le coin acheter leur ouvrage. Ce quelqu’un, à son tour, revend le tout, quatre fois plus cher, à un autre bout du pays. Dans leur jeunesse, beaucoup de ces femmes s’en allaient jusqu’en Hongrie ou en Tchécoslovaquie, y vendre toutes seules leur marchandise, sans intermédiaire. Mère-vieille, elle, ne s’est éloignée du village de plus de dix-sept kilomètres qu’une seule et unique fois.

C’était pendant la guerre, en 44, je crois. Les Boches étaient en train de se retirer, les Russes de progresser, ou un truc du genre. Grand-papa venait d’être blessé, et mère-vieille d’apprendre qu’il gisait dans un hôpital quelque part en Hongrie. Et là, mère-vieille résolut d’un seul coup de partir pour la Hongrie, voir à quel point c’était grave et ramener son mari à la maison. Lorsque mère-vieille se met martel en tête, nul ne saurait plus l’en dissuader.

Ma voiture est devenue incapable de contourner ces caries vraiment trop hideuses. Elle passe en seconde. Histoire de ne pas abîmer ses jantes ni sa suspension. Ça vaut mieux. Poules, canards, oies déambulent sur la chaussée comme dans leur basse-cour.

Donc, mère-vieille s’en alla, flanquée de son beauf. On lui conseilla de mettre de larges vêtements noirs, un foulard sur la tête, et de garder les yeux baissés… Afin de ne pas attirer l’attention des soldats russes qui hantaient les wagons. Elle suivit ces conseils. Dans son propre wagon, qu’elle raconterait à son retour, une poignée de ces soldats-là piétinèrent avec leurs bottes les paniers de fleurs de quelques femmes, lesquelles leur crièrent dessus, traitant ces malappris de tous les noms pour leur avoir abîmé la marchandise. Peu après, les soldats sont revenus et, sous la menace de leurs armes, ont dévêtu les fleuristes et les ont violées là même, sous les yeux des autres voyageurs.

Deux vaches plantées au beau milieu de la route m’obligent à faire une halte. Je dois attendre qu’elles aient fait leurs bouses et daigné me faire de la place… Tout à coup, je me sens très calme, pourquoi diable serais-je si pressé ? À quoi bon m’énerver ? Je l’imagine, mère-vieille, assistant à cette scène-là, avec les soldats et les fleuristes, entre ses cils, par-dessous son foulard lui recouvrant à moitié les yeux. Je l’imagine, mère-vieille, songeant à son époux, à son Démitri, qui gisait sur quelque grabat crasseux, les yeux rivés au plafond. Je l’imagine, mère-vieille, se demandant à quel point ses blessures étaient graves, si du moins il était toujours en vie… Démitri a un petit garçon qu’il n’a pas encore vu. Ce petit garçon-là deviendra le père de la Dita. Stimulée par ces deux vaches figées au beau milieu de la route, mon imagination s’emballe…

Le train qui ébranle derechef sa carcasse métallique avec une bruyante indifférence, engloutissant les cris des femmes et les rires gras des soldats, les malaxant sous ses roues. Le beauf, lui, n’osa jeter à mère-vieille un regard entendu qu’après que les soldats eurent quitté le wagon. Quant à commenter l’incident, même pas question. À peine descendus à la gare de Budapest, ils y apprirent que l’hôpital des blessés avait déménagé de cette ville. Il doit déjà être quelque part en Tchécoslovaquie, en route vers l’Allemagne, va savoir ! Mère-vieille ne mit pas en doute cette information-là. Ça devait donc se passer comme ça, qu’elle se dit. Ils rentrèrent par le premier train. Une année après la fin de la guerre, mère-vieille conclut que son Démitri était mort. Puisqu’il ne donnait toujours pas de ses nouvelles.

Mère-vieille était chez les voisins, la Dita de raconter, dans la maison de Nanapeter, en train de montrer à la Marika un nouveau modèle de taie d’oreiller, lorsque ce soldat entra dans la cour. Là, y avait papa qui jouait, cinq ans qu’il avait. À la vue de ce soldat, il s’est mis à hurler comme un possédé. Ça l’avait effrayé, ce barbu aux yeux à moitié sortis de sa tête, dont l’uniforme déchiré semblait trop grand, comme s’il l’avait volé. Et puis, il était d’une maigreur affreuse. Une cinquantaine de kilos tout mouillé, et son bras gauche qu’il pouvait à peine bouger… Un bras impotent.

Après, avec mère-vieille, ils ont trimé tous les deux pour la ferme collective. Ils avaient un tas de cochons et de vaches à soigner. Chaque jour à porter des dizaines de seaux bien lourds… Pendant des années, ce fut leur lot, jusqu’au départ à la retraite de Démitri. Mère-vieille parfois a dû se coltiner sa besogne à lui, en sus de la sienne, comme il se fatiguait très vite et qu’un bras lui pendouillait, inutile…

C’est ce portage-là, affirme mère-vieille, qui lui vaut aujourd’hui d’avoir mal aux jambes. Elle portait également de lourds sacs jusqu’au marché du village voisin. Ou encore des paniers de cerises, d’ouvrages de broderie, sur dix-sept kilomètres, jusqu’à la foire de Negreni…

L’indicateur de direction vers Petra, disparu. Il n’en restait plus que le poteau, rouillé, esseulé, cocasse dans sa solitude. Au faîte d’un poteau de haute tension, un nid de cigognes. En le doublant, je compte quatre becs. La Dita, elle, après une explosion de joie dans son style complètement désinhibé, à s’apercevoir que cette année les cigognes sont revenues plus tôt que naguère (évidemment, rien n’est moins sûr…), illico se souvient. C’est par là, après ce poteau couronné du nid, que doit s’ouvrir le chemin. L’y voilà, en effet. Je quitte la chaussée trouée de cette façon barbare. Après ça, le chemin vicinal me paraît un rêve. Or la Dita m’apprend que lorsqu’il pleut plusieurs journées d’affilée, ou qu’il neige, la circulation s’y fait bien difficile. Je constaterai à mes dépens à quel point son affirmation avait été indulgente. Du côté gauche il reste encore quatre maisons. La toute dernière est inhabitée. Puis on entame la montée de la première colline, parmi des buissons d’aubépines, de groseilliers et de prunelliers, alors que la Dita, elle, est de plus en plus excitée par ce paysage dénudé qui lui rappelle son enfance, et des gens qui déjà ne sont plus de ce monde. Dont Démitri, grand-papa… « Qu’il serait fier aujourd’hui de me voir étudiante », fit la Dita, « d’avoir, lui, le valet d’étable de la ferme collective, une petite-fille étudiante ! La première année que j’ai tenté ma chance, et que j’ai raté mon admission », la Dita de me chuchoter, « il était encore là… Mais il a pas vécu assez longtemps pour voir les résultats de l’année suivante. »

On redescend dans une vallée. Une vieille Aro gît sur le flanc sur le bas-côté. La portière ouverte. Dedans, un grand échalas, le ciboulot recouvert d’un petit bonnet crasseux et troué. Affalé sur le volant. Un bras pendouillant, inerte, pareil à une corde mince. Je crus qu’il était mort. « Que nenni », la Dita de deviner ma pensée. « Ça, c’est que Luţă, et il est plein comme un œuf. Il bosse pour les Tziganes, charriant leur marchandise, à savoir des plumes d’oie, aux quatre coins du pays. C’est Burzion qui était son papa. Deux attaques de paralysie, une commotion cérébrale et puis la mort, survenue vers sa soixante-dixième année. Sa tombe au cimetière est l’une des rares à avoir une croix. Et la Burzifleur, c’est la p’tite maman à Luţă », la Dita d’enchaîner, d’un ton ironique. « Toujours bien vivante. Une grosse moche, une rosse mal embouchée, une boiteuse qui a creusé la fosse de son mari. Son fils, elle le terrorise, il est encore aujourd’hui comme une chiffe molle entre ses pattes… Un bébé de trois ans qui, tous les jours, veut son biberon de ţuică. Quand la vieille bique sera morte, il fera le larbin chez les Tziganes, s’ils veulent encore de lui, à son âge… À moins qu’il crève avant sa maman, ça reviendrait au même ! »

Je ne fais aucun commentaire mais je subodore d’autres ramifications de cette histoire. Dont certaines pourraient toucher les ramifications d’autres histoires. Inextricables telles les racines des arbres. Un arbre, une histoire… Des pensées carrément poétiques se bousculent dans ma tête, tandis que je traverse un paysage assez quelconque. Quelque part, pas très loin, je découvre un début de forêt. « La citadelle, là, tu l’as vue ? » la Dita de me questionner d’une voix toujours aussi excitée. « C’est là-bas qu’on faisait des randonnées quand j’étais petite, et maintenant on s’y rendra tous les deux… » Moi, je n’ai pas aperçu l’ombre d’une citadelle. En revanche, pile sur le sommet de la seconde colline, mon moteur vient de caler. « C’est super que tu t’y sois arrêté », la Dita de s’exclamer, dans un état d’euphorie incontrôlée, « voilà le village ! Comme dans les contes de fées, pas vrai ? »

Quelques toitures, deux flèches d’églises, deux ou trois ruelles cachées sous les arbres. Mais, qu’est-ce qu’il a, ce satané moteur ? Et s’il tombait en panne, juste ici, au diable vauvert… ? Pourtant, le voici qui redémarre dès le premier tour de clé, comme si de rien n’était, comme si vraiment j’avais stoppé de moi-même, sans m’en rendre compte… Et c’est là seulement que j’avise cet homme. Debout, jambes écartées, à quelques mètres de la route, il fixe la vallée où le village se niche. Notre présence ne lui a pas arraché la moindre grimace. Grand, avec une barbe, le nez aquilin, les yeux globuleux et le crâne tout dégarni. Il porte une espèce de caban léger et jaunâtre, à bandes noires horizontales, lui descendant jusqu’aux chevilles et fendu derrière. Le vent qui flâne dans les parages agite les deux pans de son imper. On dirait bien deux ailes… « Ça, c’est Robert le Berger des abeilles », la Dita de prononcer tout bas, en un murmure. « Il a pas changé d’un poil, depuis que je le connais… » « Il m’a l’air encore jeune », dis-je, lâchant la bride à ma voiture pour qu’elle dévale doucement la vallée. « Jeune, mon œil ! Il doit avoir au moins l’âge de mère-vieille… Il possède des centaines de ruches sur la colline de droite, près du cimetière. » Et c’est là que je m’aperçus que ledit Robert le Berger des abeilles, cet homme-là planté au sommet de la colline, fixant du regard le village dans une rigidité statuaire, ressemblait à une abeille géante…

Quand nous sommes entrés dans sa chambre, mère-vieille était assise sur une chaise verte au dossier arrondi, en train de lire. En nous voyant, elle posa le livre sur la table et déchaussa ses lunettes. Une curiosité toute naturelle me poussa à jeter un coup d’œil à la couverture. Le Baron perché d’Italo Calvino.

4. Mère-vieille m’épie de ses yeux bleus. J’y discerne comme une étincelle de méfiance qui vient effleurer mon visage, telle une brise légère. Elle est soupçonneuse, mère-vieille, me dis-je, tandis que je m’efforce d’arborer le sourire le plus charmant, le plus persuasif, le plus sincère qui soit. C’est la toute première impression qui compte. Je vais lui prouver l’extrême ouverture de mon caractère… Son attitude à elle, vaguement hostile, est dictée par son trop grand souci du sort de la Dita, sa petite-fille préférée, mère d’un enfant naturel qui n’a jamais connu son vrai père, et d’ailleurs n’a pas la moindre envie de le connaître. Moi je lui suffis largement. Au demeurant, il se pourrait qu’aux yeux de mère-vieille tout homme accompagnant sa petite-fille jusqu’à ce patelin abandonné de Dieu, mais non pas du diable, fût un faiseur potentiel de champis… Fausse impression de départ, comme je le découvrirai par la suite, lorsque mère-vieille m’avouera qu’en fait elle ne voit que d’un œil, du gauche, quoique le droit ait l’air identique ; rien en apparence ne trahit son infirmité… Dans sa solitude, elle est bien obligée d’avoir toujours des soupçons… Et puis, ces oiselles-là, même quand elles ont déjà été filles-mères, restent naïves, crédules, alors que moi, je pourrais être un voleur, venu à la maison avec l’intention d’y dérober quelque chose ! Ce sont là les pensées dont plus tard mère-vieille me fera l’aveu, et alors la Dita de lui sourire avec une amère indulgence, qu’y aurait-il encore à dérober chez mère-vieille, à part, peut-être, quelques photos toutes jaunies ? Même ses assiettes en céramique peintes à la main, elle ne les a plus. Elle les a toutes troquées chez les Tziganes nomades contre quelques pots des plus communs. Les taies d’oreiller et les nappes brodées avec tant d’art s’y font de plus en plus rares, et dès qu’il y en a une pile de rassemblée, elles sont vite bradées contre une somme dérisoire.

Au chevet du lit de la chambre du bas, à côté de la cuisine, je découvre une hache. « Pour me défendre », mère-vieille de dire, au cas où… « Y a de plus en plus de Tziganes par ici, au village, rien que des têtes inconnues au bataillon, qui viennent envahir les maisons restées inoccupées. Ils volent des poules, des fruits, des légumes, des verdures. Le diable sait de quoi ils seraient encore capables ! Ces dernières vagues sont de loin plus agressives ! Avec ceux d’avant », mère-vieille d’ajouter, « on faisait bon voisinage, et c’est à notre église qu’ils ont emmené leurs enfants pour leur confirmation. » Quelle naïveté de sa part, pensé-je, alors qu’elle peut à peine bouger, les reins douloureux, les pieds qui traînent. Comment ferait-elle pour soulever cette hache démesurée ? Et pourquoi ? Qui viendrait l’agresser, même d’entre ces Tziganes-là… ? Mes perplexités venaient de la réalité toute particulière incarnée par mère-vieille elle-même et par le hameau de Petra. Un hameau en train de perdre son souffle. Un hameau grouillant d’étranges histoires insensées, qui allaient me happer telle une toile d’araignée. Insensé n’est peut-être pas le mot le plus juste, mais, là, j’en ai nul autre qui me vienne à l’esprit, et du reste je tiens pour oiseuse, voire absurde, toute définition correcte des faits ou des récits… Ils s’offrent d’eux-mêmes, par leur simple (ou bien compliqué) déroulement ou exposé. Ils en prennent forme et contours, esquissant un bizarre croquis sur quelque vaste nappe ou taie d’oreiller de la taille du village, sinon de la vallée tout entière où ce dernier se niche… !

« On vient de croiser en chemin Robert le Berger des abeilles », la Dita d’enchaîner. « C’était là-haut sur la colline…

– On vient de l’apercevoir, voilà qui serait plus exact… » dis-je d’un ton enjoué. « Il traînait sur le bas-côté de la route et, ma foi, il ressemblait à une abeille géante… ! »

Mère-vieille d’éclater de rire et ses grosses mains, bouffies et ridées, qui jusque-là reposaient sur ses genoux, calées sur la couverture du livre, de se lever avec une étonnante vivacité en un élan d’enthousiasme couronné par le claquement retentissant de ses paumes l’une contre l’autre.

« C’est bien d’une abeille qu’il a l’air, Robert, mais sa femme, elle, avait l’air d’une guêpe… »

Les gloussements de mère-vieille dévoilent une jeunesse insoupçonnée. Puis ses mains retombent sur ses genoux, redevenues inertes, comme écrasées sous des tonnes de fatigue. En revanche, ses traits se sont ranimés, de même que sa voix, ce qui désormais arrivera chaque fois qu’elle se mettra à raconter.

« Le grand-père de Robert parut dans notre village un printemps. C’était au tout début de ce printemps-là, car y avait pas encore de fleurs. Il emmenait avec lui, sur une charrette géante comme j’en avais jamais vu de ma vie, une épouse efflanquée, blanche comme un linge, et puis tout un régiment de ruches bien alignées, les unes sur les autres, c’est un miracle si au prochain cahot elles se dévidaient pas comme les grains d’un chapelet ! Il fit halte au beau milieu du village, juste devant notre maison et devant l’église, t’as dû la remarquer en arrivant, l’église en face de chez nous, après quoi il attendit que quelqu’un lui demande ce qu’il cherchait là. Ce quelqu’un se trouva être mon papa, assis devant la porte. L’autre lui raconta que ça lui plairait bien de poser ses ruches dans le coin, sur l’une des collines environnantes, là où y a tout un bouquet d’acacias, à moins que l’un des villageois y trouve à redire… Jamais encore on avait eu d’éleveur d’abeilles dans notre village, pas même un pour la semence, ni non plus l’habitude de manger du miel… Mon père lui dit qu’il pourrait rester tant qu’il voudrait, mais l’homme aux ruches lui répondit qu’il resterait juste le temps d’une récolte. Il s’aménagea donc une masure et se mit à soigner ses abeilles, sans échanger deux mots avec les gens du coin, sinon au comptoir du village, quand il y allait faire quelque emplette. Certains pensaient qu’il les regardait un peu de haut, les narguant comme des bouseux. Nul ne sut jamais d’où qu’il venait, ni ce qu’il était au juste… Teuton, peut-être. Il allait à aucune église, pas plus que son épouse, si cet épouvantail-là c’était vraiment son épouse ! Dès cette première année, sa production de miel fut prodigieuse. Je me rappelle même que nous avons dû lui prêter une barrique et une auge, car il savait plus où mettre toute cette pâte sucrée et collante. Il en tira une petite fortune qui le décida à s’établir ici pour de bon. Quoique personne voulût lui vendre un lopin de terre où se bâtir une vraie maison, le diable sait pourquoi nos villageois le portaient pas dans leur cœur. Peut-être parce qu’il était plus débrouillard qu’eux tous réunis… En fin de compte, c’est papa qui lui vendit un terrain, jugeant ne faire là aucune erreur… Le grand-père de Robert y érigea la plus belle maison de tout Petra, elle t’a sûrement tapé dans l’œil à l’entrée du village, c’est cette bâtisse-là au milieu du verger, qui, elle aussi, semble narguer nos villageois… Lesquels, des têtes de pioche pour la plupart, décidèrent de le mettre sur la paille en achetant plus jamais de miel chez lui. Peut-être bien qu’il en crèvera, qu’ils se disaient, mais le grand-père de Robert s’en battait les couilles, de leur décision. Il avait ses propres filières. Il continua donc de s’enrichir d’année en année, faisant grossir les rangs de ses ruches. Notre famille était la seule à recevoir de lui, chaque automne, un gros bocal rempli de miel… Gratis, ça va de soi. Et ce grand-père-là avait un fils… le futur père de Robert. Lequel fils épousa Unetelle, venue on sait plus d’où. Tout ce qu’on avait appris c’est que le grand-père avait menacé de maudire celui de sa lignée qui oserait épouser quelqu’une du coin… Le père de Robert, lui, eut deux fils. Aldo et Robert, le cadet. Aldo quitta le village pour se caser à Reghin, tout près de la frontière. Mais Robert, à la stupeur des siens et du village tout entier, maria la Margolili, la fille de la diseuse de bonne aventure… Et alors, son vieux, par dépit, devine ce qu’il a fait un matin ! Il a grimpé sur un arbre et n’a plus voulu en redescendre. Il a dit qu’il passerait le restant de ses jours là-haut sous la feuillée, et non plus en bas parmi des bougres d’abrutis ! Et il devait plus en démordre, malgré les prières répétées de sa famille. Il sautait comme ça, de ramée en ramée… Même qu’il s’était bricolé un abri sur une branche plus balèze… Il y faisait les quatre cents coups, puis un jour, plusieurs années après, il s’en est allé d’arbre en arbre, jusqu’à ce qu’il disparaisse à jamais… »

Je risque un coup d’œil interrogateur du côté de la Dita. C’est quoi cette histoire ? La Dita, elle, me souriant, n’en a pas l’air surprise pour un sou.

« Elle est épatante, mère-vieille », me confiera-t-elle plus tard. « Elle a même pas eu son certif, et durant toute sa vie active elle a nettoyé les étables de la ferme collective. Mais depuis qu’elle demeure à la maison la plupart du temps, elle s’est découvert un appétit fou pour la lecture… Alors que l’unique livre qu’auparavant l’on trouvait chez elle c’était la Bible, que d’ailleurs elle connaît par cœur… Et elle n’aime pas tout et n’importe quoi, se privant pas de commentaires très sévères pour certains bouquins… » Là, je me sens devenir franchement optimiste. Rien n’est encore perdu, puisque mère-vieille est une lectrice si fervente. « Le seul fait plus étrange qui lui arrive dernièrement, c’est qu’à chaque fois qu’elle raconte des choses sur son village et sur les gens du coin, et qu’elle vient de finir depuis peu un livre qui l’a captivée, alors son récit se met à verser dans la fiction de ces pages fraîchement lues, s’y entremêlant parfois si naturellement, qu’on s’en rend même plus compte… Moi, je trouve ça fascinant… »

Mais le père de Robert, qu’est-il devenu ?

5. « La Margolili avait le diable au corps et des braises entre les miches. Dès que ses seins avaient poussé, vers ses treize ans au plus tard. Pour être jolie, elle l’était, je l’admets, fruit de l’appariement d’une Hongroise et de qui sait quel étranger, quelque Tzigane nomade, peut-être… Chez les chiens aussi, les corniauds sont plus jolis et plus résistants… Donc la Margolili tournait la tête à tous les garçons, et eux de lui cavaler après à qui mieux mieux, les yeux comme des soucoupes, haletant, en bavant d’envie, comme s’ils étaient tout le temps en chaleur… Ça nous gênait pas trop, qu’elle se fît culbuter par autant de coquins que son croupion pût tenir, le chiendent c’est qu’elle s’était mise aussi à se frotter à des hommes mariés, on eût dit que ça la démangeait de la tête aux pieds, et qu’elle pût se gratter qu’avec des membres dressés… ! »

Des nuances sarcastiques soudain teintèrent la voix de mère-vieille. Son doux visage aux yeux bleus et ronds, d’un bleu trop limpide, se crispa l’espace de quelques secondes, et l’idée me traversa l’esprit que peut-être son Démitri avait goûté, lui aussi, à la chair brûlante de cette sang-mêlé.

« Or la Margolili avait jeté son dévolu sur Robert, fils et petit-fils d’éleveurs d’abeilles, et lui-même ayant repris le flambeau. Entre-temps, son grand-père était mort et on l’avait enterré non loin de notre cimetière. L’un des popes s’y chargea à la va-vite de l’office des morts, car ils s’étaient pas bousculés pour aller à son enterrement. Ça serait la naissance d’un second cimetière. Aujourd’hui il en a vraiment l’allure, celle d’un petit champ de repos pour les seuls maîtres des ruches. Deux autres tombes sont apparues aux côtés de celle du grand-père, pour accueillir les parents de Robert. Un tout petit cimetière étrange pour les bergers des abeilles… Encore heureux que le grand-père n’ait pas vécu pour voir son petit-fils épouser une fille du village, et de surcroît cette Margolili ! »

Lorsqu’elle était entrée dans la pièce, Robert avait juste fini de récolter le miel des derniers rayons fichés dans la rotative. Il en avait rempli un baquet de vingt-cinq litres posé sur un trépied et maintenant il s’essuyait un doigt après l’autre avec une serviette blanche. C’était un jeune homme grand, aux cheveux blonds et clairsemés. Un hutin qui, dès qu’il s’éloignait de ses ruches, devenait gauche, même timide.

« Suis venue acheter du miel », la Margolili lâcha entre ses lèvres humides et épaisses, pareilles à deux sangsues, ces mots susurrés, un peu chantants, qui s’insinuaient, duveteux, dans le creux des oreilles de l’homme aux ruches. Elle portait une robe légère, aux manches courtes et aux boutons rouges qui s’égrenaient depuis le milieu de son décolleté plongeant jusqu’en bas, entre ses genoux ronds et dénudés, une robe à mille fleurs qui incitait toutes les abeilles à venir la butiner. Menue, la sang-mêlé avait les yeux noirs et un corps sans défaut qui vous donnait l’envie d’y mordre comme dans un petit pain à peine sorti du four. Et sous sa robe légère à fleurs, la Margolili ne portait rien d’autre. N’importe qui pouvait s’en rendre compte, pour peu qu’il y fît un chouia attention, n’importe qui sauf Robert, dont le regard s’arrêtait au visage basané. En fait, Robert regardait plutôt à côté de cette femme capable d’embraser l’air autour d’elle avec un seul sourire…

« C’est du miel tout frais, ça ? ! » la Margolili de demander, montrant du doigt le baquet.

« Juste avant que tu n’entres, j’avais fini de presser le dernier rayon », Robert de balbutier, affolé.

« Oh ! on sent ça de loin ! Quel parfum ! » la Margolili de s’exclamer, s’approchant du baquet d’un pas exalté.

« Si tu veux, je vais t’en vendre, du tout frais…

– Faut d’abord y goûter », la Margolili de glousser, déjà courbée sur le baquet.

Le miroir ambré du miel reflète son image. Il a la même couleur que sa peau. Elle se voit là-dedans et cela lui procure un ravissement miellé, qui rend ses paroles collantes et sucrées. Elle lève les yeux sur l’éleveur d’abeilles.

« Limpide comme un miroir », dit-elle, se penchant encore davantage au-dessus de ce gigantesque œil de miel.

« Avant d’acheter, je vais y goûter… »

De sa main gauche elle s’appuie sur le rebord du baquet. Robert est à quelques mètres devant elle. Transpercé du chalumeau de ses yeux noirs…

De sa main droite elle fait sauter les premiers boutons rouges de sa robe à fleurs. Ses seins aussitôt bondissent dehors, frissonnant l’espace de quelques instants, comme sous un souffle glacé. Ses deux tétins s’allongent, semblables à des bouts de doigts. Durs et charnus à la fois. Elle continue de se pencher en avant du même mouvement lent, désormais s’appuyant sur ses deux mains. Ils ne sont plus qu’à quelques millimètres du miroir de miel. Ses yeux noirs, englués de sourires, vrillent les yeux bleus, noyés de saisissement et de déroute, de l’homme. Ses deux tétins plongent dans ce miel tout frais. Puis la femme suspend sa plongée, avant que le miroir collant ne gagne les globes de ses seins. Brusquement, elle se redresse, enfermant ses seins dans ses paumes, et articule d’une voix de chalande décidée à ne pas se laisser enjôler par le simple aspect de la marchandise :

« Si ça me plaît, j’achète, sinon… »

Elle penche la tête, sans lâcher des yeux Robert. Et cependant elle soulève ses seins. Sa bouche s’entrouvre. Le bout de sa langue effilée, rouge, de serpente lèche les tétins avec des mouvements ronds de professionnelle, nettoyant le miel jusqu’à la dernière goutte.

« Il est bon… même très bon… Je parie que toi, t’as pas encore goûté à ta nouvelle récolte. »

Robert n’est même plus capable de hocher la tête. Or la Margolili replonge ses deux tétins dans le miel, rapidement cette fois, mais avec autant de précision.

« Vas-y, goûte ! C’est le miel le plus parfumé que t’aies jamais recueilli… »

Comme hypnotisé, Robert se rapproche de la Margolili, qui mesure la distance séparant encore la tête de l’homme de ses propres seins, et qui pourrait bien le dissuader d’accepter son offre de dégustation, sans compter que c’est incommode pour lui de se pencher si bas, une perte de temps, et ça lui coupe tous ses effets ! Alors la Margolili l’attrape par la main, l’attirant dans un coin encombré d’une caisse. Lestement, elle se hisse là-dessus, désormais ses seins dégoulinant de miel se trouvent à la hauteur de la bouche de l’homme, qui ne peut plus reculer. Tandis que Robert lèche le miel, les mains encore inertes le long de son corps, la femme, fermant les yeux avec un large sourire, se laisse aller sur le dos et ses mains achèvent de faire sauter les boutons de sa robe. Lorsqu’elle reste toute nue, juchée sur la caisse, elle saisit les mains de Robert, l’obligeant à lui empoigner les fesses un peu écartées. Robert lui hume le corps centimètre par centimètre, le léchant, le mordillant, lui fourrant sa langue et son nez sous les aisselles, entre les fesses, sous le ventre, étonné de retrouver partout le goût du miel, l’arôme des rayons, de la propolis, de la gelée royale. Ses ongles garnis de cire s’enfoncent dans la chair de la femme. Lorsqu’enfin Robert ose l’embrasser à pleine bouche, sur ces lèvres charnues, pareilles à deux sangsues humides, la Margolili lui grimpe sur les hanches, lui nouant ses jambes autour du torse et se mettant à lui déboutonner la chemise. Ses mains se muent en deux bêtes agiles, glissantes, en deux vrais reptiles affamés. La chemise de Robert tombe et du même coup c’est la Margolili qui dégringole, s’agrippant avec ses dents à la peau de l’homme, lui laissant des marques sanguinolentes, fouettant jusqu’à ses sens les plus endormis. Elle finit à genoux, le nez butant contre le nombril de l’autre. Sous le feu de son haleine elle devine le membre durci. Avec ses dents elle lui ouvre la braguette, puis, d’un seul mouvement, lui baisse le pantalon. Une brève exclamation aiguë lui échappe. Ses yeux noirs s’agrandissent dans l’admiration, traversés cependant d’un éclair d’angoisse à la vue de ce membre raidi par une érection telle que la pièce tout entière entre en vibration. Avant de l’absorber avec cette bouche-là, qui palpite comme un petit animal marin, elle susurre :

« Avec un étalon pareil, gare aux coups de sabot… »

Robert déchargea presque instantanément. Puis, à son tour, il se laissa entraîner au sol…

Il s’y affala, s’écorchant les genoux, sans pourtant ressentir la moindre douleur. Et sans débander un seul instant. Il était comme en transe. Il pouvait posséder la Margolili de partout, comme si son corps eût été criblé de trous humides et brûlants, palpitant telles des bouches voraces. Ils roulèrent enlacés dans toute la pièce, finissant, inévitablement, par renverser le trépied et le baquet avec. Le miel s’étala sur le plancher, mais ils ne bronchèrent même pas. Ils continuèrent de s’accoupler, de se lécher, de se sucer, de se mordre, de se griffer, jusqu’à ce que leurs corps fussent imbibés de miel et leurs cheveux englués, et qu’ils s’en vissent enduits sous toutes les coutures. Il leur fallut deux heures pour enfin se relever en riant et sortir se balader, nus comme des vers, la main dans la main, jusqu’au fond du jardin, où ils se baignèrent dans la rivière, sous les yeux d’un paquet de villageois et du père de Robert et d’Aldo son aîné. Eux, ils ne voyaient plus personne.

Le lendemain, Robert annonçait leurs prochaines épousailles.

« On dit que la Margolili a fricoté avec tous les hommes du village », mère-vieille de raconter en souriant. « Avec les jeunes comme avec les vieux, à tout venant… C’est vrai qu’elle avait un je-ne-sais-quoi qui faisait qu’aucun homme pût passer près d’elle sans avoir la braguette au garde-à-vous, mais ces frasques-là doivent surtout remonter avant son mariage avec Robert. Après, à en croire les ragots, elle aurait couché avec un Tzigane… Moi, je crois pas trop qu’elle ait fait Robert cocu. On disait aussi que dans la pièce où Robert avait léché le miel sur ses tétins, elle entassait des fruits mûrs, presque pourris, des pommes, des poires, des prunes, de sorte qu’ils forment un tapis épais, et que c’était sur ce tapis fleurant la pourriture fruitée qu’ils baisaient jusqu’à perdre haleine. Avec son mari elle pouvait faire ce que bon lui semblait, alors de quoi qu’ils se mêlaient, tous les autres ? Puis la Margolili a disparu… Après ces fameuses noces qui avaient duré trois jours et trois nuits… On disait que c’était son freluquet de Tzigane qui avait fini par lui régler son compte… On avait découvert dans les bois une hache maculée de sang séché, avec quelques longs cheveux noirs encore collés à son tranchant. Mais le cadavre, il fut jamais retrouvé, et les femmes aux longs cheveux noirs courent les rues… Moi, je crois pas qu’on l’ait tuée. Je pense plutôt que ce fut la faute aux abeilles. Folles de la Margolili, elles aussi. Je pense qu’un essaim de ces abeilles l’emportèrent et la firent monter au ciel, ou alors l’emmenèrent jusqu’à une ruche érigée exprès pour qu’elle y pût être leur reine, et que si Robert s’y est pas opposé, c’est qu’il était parfaitement au courant… Le tout dernier homme à lui avoir mis les mains dessus aura été Démitri mon époux, la dernière nuit desdites noces… »