Mes amants - Frédérique Stragiotti-Brismontier - E-Book

Beschreibung

Où l'on voit qu'un physique, qu'on le loue ou qu'on s'en gausse, est une malédiction qui pèse d'un poids inexorablement tragique sur le malheureux qui en hérite. Où l'on voit itou que la vie est loin d'être ce "long fleuve tranquille" qu'on évoque ; on s'y éclabousse, on évite parfois quelques écueils... mais c'est pour mieux s'y fracasser !!!

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Du même auteur

UN SI PETILLANT NAUFRAGE

Book on Demande Editions

BoD.fr, 17 euros, 212 p.

janvier 2O1O

Vous trouverez dans ‘Google Recherche de livres’

en tapant UN SI PETILLANT NAUFRAGE

une cinquantaine de pages à lire gratuitement,

ainsi que les moyens de commander votre

exemplaire « papier ».

A Régine P., pour son soutien aussi

enthousiaste que précieux,

je dédie cette FANTAISIE CRIMINELLE

«C’est dans les miroirs qu’on voit

la mort au travail»

Jean COCTEAU

MAINTENANT

Franchement, je les comprends pas. A vrai dire, ils savent pas que je les entends, ils se croient bien planqués dans le petit renfoncement, pauvres innocents. Le Patron est content parce que c’est tout petit sous l’escalier, avec la pente, personne en veut les gens disent « on se sent coincés ». Alors le Patron leur met un pastis de temps en temps. Bref c’est pour ça, sûrement, qu’ils reviennent même si la cuisine est plutôt bonne, parait-il. Et le pastis ils refusent, à midi quand même.

Et moi je peux pas m’empêcher d’écouter, parce qu’à vrai dire j’ai pas grand chose pour m’enchanter l’esprit, là derrière. Et non j’ai pas honte, parce que remplir correctement les machines sans perdre de place donc d’électricité donc d’eau et tout, c’est tout un art et mon Patron qui est radin mais d’un radin, ça il apprécie. Il me donne les pâtisseries qui restent, j’aimerais mieux des pépètes en bas de la fiche de paye mais par les temps qui courent...

Donc, je les comprends, mais je vais vous la faire courte : ils s’aiment, avec des majuscules et des suçons dans le cou, ils s’aiiiiiiment. Alors, franchement, qu’est-ce qu’ils fichent ici ? Tous les jours ? Pourtant je sais pas moi, un petit hôtel pas cher, même un peu cra-cra, y en a dans le coin. Un jour sur trois, peut-être. Au lieu que là, ils s’asticotent, ton corps, tes lèvres, ton sexe, et tralalère. Ils le font quand ? Au boulot ? Dans la réserve de papeterie ? Dans le placard à balai ? Ou alors ils le font jamais. C’est des cérébraux, des causeurs, pas des actifs.

Ils disent qu’ils ont pas le temps de faire les deux. Baiser ET manger, pensez, en trois quarts d’heure. Moi, si j’étais si amoureuse qu’ils disent qu’ils sont, je m’en passerai bien de manger. Je préfèrerai un petit coup tout doux. De toute façon j’ai jamais faim. Toute la journée dans la boustifaille, ça vous nourrit, croyez-moi. Ca rentre par les pores, le graillon s’accroche dans mes cheveux et mes vêtements. Alors l’amour... ça fait un bail et même un de 48.

Là où c’est marrant, ç’est pas tant qu’ils peuvent pas baiser. C’est que pendant leur trois quarts d’heure, ils parlent que de leurs mari/femme. T’imagines pas ce qu’Elle m’a fait encore. Tu sais ce qu’Il m’a dit hier soir ? (Franchement je me marre). Ceci dit, objectivement, Elle a l’air d’une vraie peau de vache, Il a l’air d’un connard XXL. (D’ailleurs de coNnard à coRnard, il n’y a qu’une lettre).

Hier j’avais pas trop pu suivre parce que la plus vieille des machines faisait un bruit d’outretombe. Je la sentais pas finir la journée, celle-là. J’ai l’oeil avec les machines, je l’ai dit au Patron, il me dit que je me fais des idées, que je veux lui porter la poisse, je lui dis que je l’aurai prévenu. C’est bête à dire mais ça me ferait presque peine, depuis le temps qu’on bosse ensemble. En plus quand on en change c’est galère pour la mise en route de la nouvelle. Alors je sais peut-être pas les réparer mais j’ai l’oreille et ça n’a fait ni une ni deux ; en plein coup de feu de l’aprèm, la cata. Au lieu de faire de la maintenance, on pousse on pousse et voilà le travail. Je me suis fait engueuler, le bon Dieu, le fabricant, la peste noire se sont fait engueuler, (Sacré Bordel de Merde !) mais c’est moi qui me suis farçis l’eau savonneuse et les graillons. En heures sup, bon encore heureux, mais quand même.

Alors aujourd’hui j’espère m’en payer une bonne tranche. Les coups qu’ils se font des fois, je vous jure ! on se demande où ils vont chercher tout ça. Le Patron dit que c’est vaudevillesque. J’ai pas trop voulu demander, mais je crois que je vois l’idée, en gros. J’ai demandé à Nana – la serveuse en salle – pourquoi qu’ils divorçaient pas ceux-là. Elle a haussé les épaules, genre je m’occupe de mes oignons, moi. Moi aussi, la preuve je fais qu’écouter. Elle elle peut pas, elle tourne et vire dans toute la salle, alors bien sûr. J’aurai bien aimé, la salle, mais j’ai entendu le Patron une fois, il disait que j’avais une tête à me faire jeter des pierres par les petits enfants. J’étais vexée, à cause des pourboires, personne donne jamais de pourboires pour la plonge, et puis c’était pas très gentil, je suis pas la Bardot mais quand même. Le Patron est comme ça, il aime faire des phrases. Il a fait un peu d’études dans le temps, alors il se la pète. Moi je me console avec mes machines, et mon Petit Couple, c’est comme ça que je les appelle.

Remarque, je n’ai jamais vu leurs bobines, mais j’ai leurs voix. Lui, avec les bières qu’il se torche, je le vois dans la fin de la quarantaine, une confortable petite bedaine sanglée dans son costume de cadre moyen. Elle, qui dit tout le temps qu’Il l’engueule sans arrêt parce qu’elle dépense trop pour se fringuer, qu’Il a pas l’air de savoir que d’un, il y a des soldes tout le temps, et que de deux, dans les métiers de contact faut s’habiller. Non ? Si, qu’il dit l’autre, gourmand, si-si-si tu penses, mais c’est pas trop suggestif de montrer tout ça ? Il voudrait bien les garder pour lui tout seul, ces trésors-à-lui. Et qu’elle te glousse, et qu’ils se bisent !

Je sais pas trop, métiers de contact... La vente, peut-être bien, où l’esthéticienne. Mais non je suis bête, il y a un institut à côté de chez moi, elles sont toujours en blouse toutes pareilles. Enfin, si ça se trouve c’est juste parce qu’elle aime ça. Moi, même si c’est pas trop mon truc, je critique pas. D’ailleurs il faut que tout le monde travaille, pas, moi c’est ça ma philosophie. C’est le Patron qui m’a dit ça, « Eh bé, j’ai une philosophe dans ma cuisine ! » mais ça, ça va, j’ai compris. Il y en a une page dans mon programme télé, mais j’ai pas trop le temps de lire. Comme le ciné, j’irais bien mais c’est cher et puis toute seule, hein. Même pour la télé je suis trop fatiguée, je m’endors dessus et bonjour la note d’EDF. Nana m’a dit ma parole mais c’est une noire et blanc, ça n’existe même plus, tu vas pouvoir la vendre à un musée ! Vrai, elle est pas bavarde mais si c’est pour dire ça quand elle l’ouvre, vraiment, on se demande un peu....

Elle raconte qu’Il veut aménager un genre de cabanon en maison de campagne. Alors je peux pas changer de manteau, parce qu’Il veut refaire le toit. Enfin faire un vrai toit. C’est un truc à mon beau-père tu vois, le vieux il adorait pêcher maintenant il a ses arthroses je te dis pas. Remarque, fait l’autre, ça serait bien ton mec Il irait le dimanche, on serait tranquille, non ? Ce serait chouette , on pourrait se faire une... enfin tu vois. - Rêve pas, chéri, qu’est-ce que je fais des gosses, et puis Il est jaloux, s’Il y va j’y vais, c’est comme ça, tu Le connais. - Arrête, si je Le connaissais je Iui casserai la gueule direct tu me connais. - Arrête chéri, quand tu dis ça tu me fais peur. J’aime plus trop les concombres, je les digère plus trop, je sais pas, tiens prends-les, toi. - Attends, n’empêche, tu devrais Le laisser faire pour son toit. Il serait content, Il irait pêcher, et Il te lâcherait un peu. Peut-être pas au début, mais à force. - Toute façon j’ai pas le choix, c’est Lui qui gère tout, s’Il veut son toit Il l’aura, tu Le connais. - Me dis pas ça tout le temps ça m’énerve. Et puis avec ce qu’Il fume Il va l’avoir son cancer et nous on sera peinards. - Alors là, tu dis pas ça, parce que même pour plaisanter, on dit pas ça, ça porte la poisse, ça. Je veux pas, et puis c’est quand même le père de mes enfants, hein - D’accord, ma puce, je retire, je rigolais là. Fais-moi un bec, c’est comme ça qu’ils disent les Canadiens, je trouve ça marrant, t’as pas vu à la télé ? - Arrête avec la télé, tu sais bien que j’ai pas le temps, j’ai les lessives et le repassage, et puis Il regarde le foot, je sais pas comment ils font mais il y a du foot tout le temps. - Ben tu peux me croire, si moi je t’avais sous la main, je serais pas là à regarder le foot. - Oui, toi c’est facile, ta femme elle a la femme de ménage là, mais moi... - Pourquoi t’en demande pas une, aussi ? - Non mais je rêve ! déjà pour le lave-vaisselle ça a été la croix et la bannière alors une femme de ménage ! De toute façon Il dit qu’Il veut personne à trifouiller ses affaires. Ca, oui, j’en ai fait mon deuil. Il dit que c’est moi qui veut travailler, Il me force pas, hein, alors que j’ai qu’à assumer et point-barre. – Comment t’as fait pour épouser une brêle pareille, j’en suis sur le cul. – C’est ça, tu peux parler, Elle est quand même pas mal torchée, Ta Monique. – Ca c’est l’âge, ma puce, nous on a évolué Eux ils sont restés le nez dans Leur caca. – Tu prends un café ? – Oui, mais pas rincé, j’ai rencard, un commercial, ça sent trop tu comprends. – Au fait demain, tu peux décaler ? Pour la demie, j’ai dentiste et ma chef m’a pas donnée mon heure, je gratterai un peu avant. – D’acodac, j’irais boire l’apéro avec les collègues, ils me demandent tout le temps, je voudrais pas refuser tout le temps, des fois qu’ils aient des doutes. – Et Ta Monique, Elle en aurait pas des fois des doutes, à te voir pomponné comme ça ? – Ben je Lui dis toujours que si Elle veut que je grimpe, faut de la représentation. Les godillots merci bien. – C’est ça aussi que j’aime chez toi. C’est pas parce que vous êtes des hommes qu’il faut se laisser aller. Toi au moins tu présentes. Pas comme l’Autre. Allez j’y vais, bises, on fait comme ça pour demain. – Bises, tu vas me manquer, ça tu le sais, hein, tu le sais ? – Mais oui mon loup.

SmackSmack. La porte claque. – Vous me remettrez un café, Patron, baptisé cette fois. Ah les bonnes femmes.

Vous voyez ce que je voulais dire ? Il va s’en siffler deux-trois, sans le café ce coup-çi. Une fois par semaine, il paie son ardoise, et le Patron lui offre la Fine. Qu’est-ce qu’il se met dans le cornet, ce type !

En attendant, la nouvelle machine tourne comme un joli coucou, ça fait que j’ai pu me consacrer à mon Petit Couple. Quand même, je voudrais bien leur jeter un oeil, voir s’ils sont bien comme je les imagine. Par exemple, elle, je dis qu’elle a une voix de blonde, mais qu’est-ce que c’est une voix de blonde ? Et puis, naturelle ou décolorée ? Sûrement décolorée, les vraies y en a pas tant, chez nous. Lui, je le vois un peu, en profil perdu, dans l’acier brossé de la porte de la chambre froide. Mais elle, elle est dans le renfoncement, alors macache. Il faudrait que je me couche carrément dans le passe-plat, je vous dis pas la gueulante du Patron. Un coup à se faire virer. Parce qu’attention, à ma place n’importe qui peut faire la plonge. En salle, la personnalité ça peut compter, il y a des clients qui viennent pour mater - bon, pas Nana, mais dans certains restos, oui, ça compte. Et pas que pour le cul, la gentillesse, comme dit Nana, « ils aiment que je sache qu’ils aiment la moutarde comme-ci, le pain bien cuit, la grande carafe très froide, tu vois, qu’on personnalise, qu’on les reconnaisse. C’est ça qui fait le pourboire ».

En fait, j’ai pas osé lui demander combien elle se faisait. C’était déjà un miracle qu’elle me parle, on a beau être des femmes il y a la hiérarchie quand même.

Le Patron, bon, c’est le Patron, grande gueule et tout, mais enfin une fois calmé après qu’il est parti en vrille, ça va. D’ailleurs quand tout roule, on a l’impression qu’il ronge son frein pour qu’il arrive une couille, qu’il puisse s’énerver un bon coup, faire son cinéma et mouliner des bras. Il s’emmerde quand tout baigne, c’est visible. Heureusement il y a toujours un truc, entre les fournisseurs, les impôts, l’URSSAF, y a qu’à choisir. Il s’en paye une bonne tranche, gueule un bon coup, ça doit lui clarifier les sangs et il redevient sympa pour le coup de feu.

Finalement c’est rigolo, ça anime. Parce qu’avant les clients, y a que le ménage et la mise en place, c’est fastidieux. Là il fait le spectacle, merci Patron.

En fait, je parle je parle, pour m’étourdir, je ne veux pas penser à ce soir. J’ai ma nourrice à voir, elle devient gaga, la pauvre, elle en a élevé des charretées d’enfants, dans sa vie, dont moi - vous l’avez compris. Je la vois une fois par mois, je l’accompagne à son Loto, elle gagne jamais moi non plus d’ailleurs. Je me demande même (je suis peste !) si elle aimerait tant que ça de gagner : elle pourrait plus se plaindre de « sa poisse » ! De toute façon c’est des trucs genre bouteille de mousseux ou saucisson rosette. C’est à la Salle patronale, tous les vendredi soir, moi j’y vais qu’une fois par mois, les autres vendredi c’est d’autres. J’en connais un qui était chez elle en même temps que moi, Roland, les autres sont plus vieux, je les ai pas connus. Roland c’est le vrai con prétentieux, heureusement il a pas cherché à faire ami-ami, ça tombe bien parce que moi, j’ai pas de temps à perdre. Là, pour Rose, je me sens un peu obligée, après tout pour ce que l’Etat la payait, on pouvait parler de charité chrétienne pour nous. Parce que Roland, puisqu’on en parle, c’était plutôt le petit con, et sournois, et vachard, je l’évitais comme la peste, mais c’était pas facile parce que l’appartement était plutôt riquiqui. Ca sentait la poussière, je peux pas dire mieux, la poussière, mais la poussière a quelle odeur ? Je ne sais pas, le vieux, le renfermé, sans doute, et l’air quand on a repassé et pas aéré. Rose repassait même les torchons à vaisselle. Jamais compris pourquoi, si c’est pour les coller au cul des verres mouillés... Enfin chacun sa manie, ça pourrait être pire, sa voisine s’arsouille au gros rouge, elle se cogne contre la cloison mitoyenne, ça fout les jetons, la première fois j’en revenais pas, je demande à Rose qu’est-ce qui se passe, elle me raconte t’inquiètes pas, c’est tous les jours comme ça la pauvre. Elle a que des soucis. J’en revenais pas ! Rose qui dit toujours qu’il faut savoir se tenir ! Et là, elle dit juste « la pauvre » ! Entre vieux, on se soutient, peut-être que sans ça c’est pire, je peux pas imaginer d’avoir dans les quatre-vingt, peut-être même plus pour ce que j’en sais. Quand j’ai eu mes vingt-et-un j’ai dû partir parce qu’elle avait plus l’allocation. J’ai fait un peu caissière, un peu ouvreuse, surtout femme de ménage dans les bureaux, ça c’était bien. Par contre j’ai fait aux Halles à la viande, à Paris, on était en bottes de caoutchouc, à cause du sang, de la flotte, il y avait des rats gros comme des chatons, qui se trimballaient des morceaux de graisse jaune gros comme des melons... Et je vous prie de croire qu’on était pas plus payés pour ça ! Le chef avait toujours une piqûre anti... je sais plus, pour si on serait mordu par un de ces rats. Avec ce que je sais maintenant, je me demande s’il avait bien le droit. Faut être docteur, au moins infirmière pour faire une piqûre, non ? Quand j’ai été malade à l’Hôpital, j’ai bien vu que les aide-soignantes avaient pas droit à faire grand chose, à part trimballer les bassins. J’aurais quand même bien aimé, le faire dans les Hôpitaux. Ca c’est jamais trouvé, d’ailleurs faut peut-être une formation, parce que c’est l’Hôpital, quand même.

A l’Hôpital, c’était pour une fausse couche, accidentelle attention, c’est tout moi, ça, je le fais une fois et paf !, faut que ça me tombe dessus. Justement j’étais allé voir Rose, parce que ben c’est la seule personne que je connaissais à qui je pouvais parler de choses comme ça. Et elle, c’est tout elle, elle me demande rien, pas qui c’est, ni rien, elle me dit juste qu’il faut le faire sauter vite fait, je lui dis comment, elle a des vieilles recettes avec du vinaigre, des trucs comme ça, et total ça c’est terminé à l’Hôpital. L’infirmière m’a dit mais qu’est-ce que vous avez fait, pauvre petite ? mais j’ai pas osé donner de détails, elle avait l’habitude pensez, elle m’a juste dit que je l’avais échappé belle, je me souviens qu’elle parlait de septicémie, ça avait l’ait grave avec la tête qu’elle faisait. Du coup, moi qui avait pris mes distances avec Rose, du fait que je suis revenue quand j’étais dans le malheur, après j’ai bien dû rester pour le Loto, j’ai juste limité les dégâts avec une fois par mois. Là, ça va, et puis je me dis que ça me sort, Rose dit qu’il y a des gens de mon âge, je pourrais me faire des amis, et même bien un petit copain. Elle rêve, la pauvre, d’autant que moi, franchement, la Chose ! La première fois, on a vu ce que ça a donné, et en plus j’avais pas trouvé ça tellement plaisant, écrasée comme ça, secouée, la tête cognée contre le lit, et la peau rèche qui me blessait. Heureusement ça n’a pas duré longtemps, ça a été vite torché, j’aurais pas supporté plus. Je sais pas pourquoi on en fait tout ce pataquès ! Ben au fait, c’est peut-être pour ça que mon Petit Couple le fait pas. En parler, peut-être que ça suffit. On imagine tout ce qu’on veut, et là ça reste bien, propre, et tout. Fantasmé, voilà.

J’ai trainé au maximum ce soir, le Patron qui me dit qu’est-ce que vous faites à rôdailler comme ça ma belle, je lui dis pas pour Rose, je sais pas pourquoi j’ai encore du mal à dire que je suis orpheline, c’est quand même pas ma faute, mais je sais pas, c’est comme ça, ça m’a toujours défrisée, de toute façon c’est pas comme si on me le demandait toute la sainte journée, parce que mes amis c’est sur les doigts d’une main. Et encore même pas. Je lui dis que j’ai une course à faire, mais pas tout de suite, sauf que j’ai pas le temps de rentrer chez moi, il faut que je reste en ville, et puis je me tais quand je m’aperçois qu’il écoute plus depuis longtemps, c’est toujours comme ça, personne m’écoute jusqu’au bout, il a déjà filé derrière le comptoir, il me regarde au milieu de la salle, il me dit ben puisque vous avez le temps, il me montre les étagères derrière lui. Ben, et puis quoi encore. Je fais non et je prends mes affaires. En traînant bien, je serai à peine en avance. Je veux pas y être trop tôt, une fois il a fallu que j’installe les chaises. Soixante chaises à déplier, trainer à leur place, je vous dis pas, ce que ça grince à vous agacer les dents.

* * *

Ce matin c’est un nouveau jour, comme on dit. A chaque jour suffit sa peine, on dit aussi. Et la peine, j’en ai de quoi me ronger les sangs. Dans ma chambre j’ai des souris, c’est nouveau ça. Il faut que j’achète des tapettes, le proprio m’a dit, alors il m’a montré comment on met le fromage, sauf que si j’en ai une, elle est tuée sûr, ou c’est moi qui doit la finir ? Parce que là je lui dis tout de suite, je pourrais pas. Il me dit que ça dépend des fois, j’ai qu’à lui dire il viendra, sauf que j’ai pas du tout envie qu’il vienne dans ma chambre, je sais pas j’ai pas confiance. Pas qu’il me fasse des avances, enfin je crois pas, mais lui il pourrait croire que moi je lui en fais. Je sais pas ce qu’un homme de son âge peut croire en matière d’avances. « Dans le doute, abstiens-toi » dirait Nana, et Rose aussi sûrement.

Je crois que je prendrai la tapette avec la souris et je la mettrai dans le couloir, et il pourra monter avec ce qu’il faut. Je l’ai installée avec le fromage ce matin, on verra ce soir, je sais pas si elles sortent la journée ou si c’est juste la nuit. Et je sais pas combien il y en a, et d’où elle vient il y en a sûrement d’autres. Je pourrais demander à la voisine de la chambre à côte, mais d’habitude c’est bonjour-bonsoir, et encore ç’est rare elle a pas mes horaires. Je sais même pas ce qu’elle fait, c’est dire. Je vais quand même lui mettre un mot sous la porte. Et voilà que je ne sais même pas son nom, il est pas sur la porte, juste numéro douze, et il n’y a pas de boîtes aux lettres, on demande au proprio, moi j’en ai jamais, donc. Moi c’est la dix. Il n’y a pas d’impair, en fait, et les autres chambres sont vides je crois. J’ai jamais vu personne et on n’entend rien. Enfin à mes horaires. Peut-être que dans ces chambres qui seraient vides il y en aurait un élevage, ouahaaaaou !

En attendant, ça me fera toujours quelque chose à dire à Rose, je sais jamais quoi dire, j’ai rien à raconter, elle me dit toujours quoi de neuf, et moi je peine à trouver quoi. Le temps, c’est le même pour elle que pour moi. Elle a plus de petits, elle est trop vieille et avec sa retraite elle fait pas de folies je vous prie de le croire. D’ailleurs c’est surtout de ça qu’elle parle la pauvre et je la comprends. J’ai pas assez pour l’aider, bien sûr, mais je paie quand même son Clacquesin au Loto, c’est bien le moins.

J’ai mis mon mot « Est-ce que vous avez des souris dans votre chambre ? Moi oui ». Mais j’ai été bête, je l’ai enfoncé complètement, j’aurais dû en laisser un bout pour voir si elle l’a trouvé, là quand je rentrerai je ne saurai pas si elle l’a lu. A peine j’ai une chance de me faire une connaissance et voilà, c’est tout moi, ça ! Bon on verra bien.

En trainant bien j’ai pu arriver à la salle il restait trois-quatre chaises à mettre, et Rose était déjà là elle dit toujours qu’elle préfère pas venir quand il fait nuit, plus on s’avance dans l’automne plus elle arrive tôt, alors avec l’heure d’hiver, c’est les poules ! Sauf qu’elle est quand même un peu trop vieille pour qu’on lui demande de faire le déménageur. C’est un des avantages de l’âge, mais évidemment il y a quand même plus d’inconvénients, faut pas charrier. Bien sûr il parait qu’il y en a qui vivent vieux en forme olympique, mais ça c’est dans les magazines de Nana et franchement je me demande si c’est pas bidonné. Non ? Elle – Nana – elle dit que non, mais qu’ils ont des trucs, quand t’es riche tu paies pour des soins, des implants, ils ont des crèmes et tout, très chères, qu’on n’a pas nous. C’est pour ça qu’on ne leur ressemble pas.

Donc je paie son apéritif et ma limonade et je raconte à Rose pour mes souris. Elle non plus elle sait pas d’où elles peuvent sortir, mais pour elle ça devrait être au proprio de s’en occuper, après tout c’est son immeuble et moi si je paie mon loyer ric-rac il a rien à dire. Ouais, je dis à Rose que je voudrais pas aller au conflit, s’il me fout dehors, tu vois ça, j’ai pas de bail, moi, ça fait des années que j’y suis mais j’ai pas de bail. Elle me demande alors t’as pas de quittance de loyer ? T’es toujours aussi crétine ma fille, tu te rends pas compte, on se demande où t’as la tête. J’aime pas trop qu’on me fasse la soupe à la grimace, « ça s’est fait comme ça », je lui dis, « c’était un copain du Patron de quand je faisais les ménages à la Défense, je cherchais un truc et il m’a dit attendez, je crois que j’ai ça en magasin ».

Décidemment fait Rose, tu me feras jamais que des soucis. Elle finit d’un coup son Clacquesin, je fais semblant de rien. Et puis le Loto commence. Comme je sais que je gagnerai pas, j’en ai rien à battre, je laisse le temps filer. Ce qui est bien avec Rose, elle est vieille il faut qu’elle se concentre pour trouver ses numéros pour poser le haricot, ce qui fait qu’elle ne peut pas parler en même temps. J’aurai peut-être pas dû lui parler des souris. Enfin on verra bien, j’ai une grande excitation de savoir si la voisine m’aura mis un mot aussi.

Je sais que vous pensez qu’il m’en faut peu. Ben oui, et trop contente encore.

* * *

J’ai eu mon Petit Couple, je me demande qu’est-ce que je ferai pour m’occuper s’ils ne venaient plus, ces deux-là. Elle râlait ferme par ce qu’Il voulait encore changer la bagnole. Elle a besoin de chaussures et bien sûr de son manteau et Lui veut changer de bagnole. Il dit qu’il faut changer tout les trois ans c’est le coup de l’Argus, lui il dit que pour une fois, c’est vrai, ça lui fait mal aux seins de le reconnaître mais là, Il a raison. Enfin elle dit, Il est tellement maniaque que, d’ici qu’Il trouve sa perle, les poules auront des dents.

Lui râle parce qu’Elle veut passer les vacances à la Barbade, c’est la dernière machine à la mode, bonjour la douloureuse, Elle est complètement siphonnée, je te demande un peu, la Barbade pourquoi les bonnes femmes veulent toutes ça, les cocotiers, les plages blanches et la mer turquoise, tu vois, la vraie carte postale ! De vrais moutons de Panurge, les greluches. – Dis pas ça pour moi, quand même ! – Non, bien sûr pas toi, mais reconnais que vous voulez toute la même chose. – Et qu’est-ce que tu crois que je veux, moi (la voix séductrice, attention danger) ? – (Méfiant) ... ben, toi c’est pas pareil, t’est pas une « bonne femme »... – Mais encore ? – Tiens, pendant que j’y pense, (qu’il se défile), je dois prendre trois jours je pars en clientèle à Angers je te demande pas de venir ? Enfin si mais... – (Soupir) Tu sais bien que je peux pas, les gosses, l’Autre et tout ça. – (Séducteur) Je vais te manquer quand même, enfin un petit peu ? – Ben oui (ennuyée, elle pense peut-être qu’elle va devoir payer, ou alors, ô, je suis mauvaise langue), bien sûr, tu sais que si je ne te vois pas au moins un peu, ma vie est trop misérable, avec le reste, tout ça. Tu me sers de soupape de sécurité comme dit ma Patronne. – Alors (rigolard), Il risque de morfler sévère, ton petit mari ? – (Moue) Il y a des chances. Je Le supporte vraiment plus.

(Ils s’arrêtent toujours là. Il y en a jamais un pour dire « je demande le divorce et on vit ensemble ». Au fait, je ne me souviens plus s’il a des gosses, lui. Je crois pas, ou alors il en a et il en parle pas. C‘est vrai, les hommes, c’est rare qu’ils en parlent, de leurs gosses. Ou alors à la gloriole, « le mien il fait Centrale, ou les Mines »).

J’aurai bien aimé que le Patron demande, parce que maintenant ça va me titiller. Mais le Patron il demande jamais, il écoute, il réagit, au besoin il rigole, mais c’est tout. « Attentif mais pas intrusif, jamais pesant mais toujours présent ». C’est ce qu’il m’a dit une fois, mot pour mot. « C’est mon credo », qu’il m’a fait.

D’accord, mais là j’aurai bien voulu pour une fois. Elle elle en parle souvent, de ses chiards. Son fils Hubert, qui a un appareil dentaire. Elle racontait « un jour je vais à la réunion parents-professeurs, je dis au prof principal que l’appareil dentaire le complexe, c’est sûr, et lui qui me dit quel appareil ? Alors tu vois, je suis sûre qu’il l’enlève à peine franchi le pas de la porte. Tu le crois, ça ? ». Je sais plus ce qu’il avait répondu, lui. Maintenant, je vois qu’il répond rarement quand elle parle de ses enfants. Allons, je crois bien que lui il ne veut pas divorcer, pas être obligé de l’épouser, elle et surtout ses deux moutards. Je sais quand même que les hommes, ça aime pas aller s’embêter et tout foutre en l’air, quand il n’y a que des emmerdes à récolter. Parce que des bébés, c’est encore mimi, mais deux adolescents, surtout comme elle en parle, on sent bien que c’est pas de la petite bière à se les coltiner.

Au fait hier après le Loto j’avais pas de mot. Et pendant la nuit non plus. J’ai bien écouté jusqu’à ce que je m’endorme, elle était pas rentrée j’entendais rien. J’espérais pour ce matin mais rien. Et ce matin le fromage était toujours coincé dans la tapette. Je me demande si elles le mangent quand il a ranci. Je peux toujours demander au proprio à combien de temps il faut que je le change.

* * *

Alors là ils en parlent tous ! L’augmentation du tabac, ça fait jaser. Moi je fume pas, heureusement, mais ça cause dans la salle. Et elle, elle dit que dans Leur budget, ça fait une ponction !, c’est mon manteau qui part en fumée, tu le crois, ça ? – Ben, Il va payer deux fois, en pépètes et en bouts de poumon crachés, qu’il ricane. – Tu sais bien que je déteste ça, qu’elle proteste. Quand on appelle un malheur on sait pas sur qui il va tomber. – Arrête, tu fumes même pas ! – Beurk, quelle horreur, ça pue et puis bonjour les dents.

(Il devait pas partir à Anvers, çui-là ?)

Le Patron qui fume, lui, mais que des bâtons de chaise, je le soupçonne de faire ça pour la galerie, mais bon, il en fait des tonnes dans la commisération, « ils nous prennent pour des vaches à lait, ah ah, je vais devoir me remettre aux P.4 ». Moi non plus je ne fume pas, il manquerait plus que ça, déjà j’ai dû mal à joindre les deux bouts, l’autre jour je vais pour m’acheter un chemisier j’ai cru que j’allais devoir prendre un crédit !

(Ou alors c’était Angers ?)

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Le Patron m’appelle comme quoi j’ai un coup de fil, moi ! on m’appelle au boulot, moi ! Il me dit ça d’une voix, sèche je dirais, mais sèche... Il exagère quand même, ça fait deux fois en tout depuis que je bosse là, on peut pas dire que j’abuse. Mais je sais que pour lui, c’est le principe. Je sais même plus pourquoi je l’avais donné à Rose. Ah si, pour l’assistante sociale qui voulait, pour en cas d’urgence. Et c’est Rose bien sûr. Elle doit se racheter des chaussures orthopédiques. Elle a toujours eu une jambe plus courte que l’autre. Pour aller une fois par semaine au Loto, elle pourrait mettre un bout de quelque chose dans sa chaussure, non ? Moi j’y mettrais un bout de carton, ou quoi ou qu’est-ce. Mais c’est vrai qu’elle a du mal à se pencher, elle a ses vertiges. A son âge, c’est plus la ménopause, non ? C’est dans les quinze ans, je crois, que ça dure. Après je sais pas.