Meurtre à l'heure de pointe - Dan Turèll - E-Book

Meurtre à l'heure de pointe E-Book

Dan Turèll

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Beschreibung

Le plein été à Copenhague, un concert de jazz dans la rue. Nous retrouvons le journaliste anonyme, héros habituel des romans de Dan Turèll, qui croit reconnaître le jeu du guitariste, Carsten Friis, un vieil ami. Mais, pas le temps d’échanger des politesses, Carsten s’écroule soudainement.
Pour le journaliste, l’affaire est immédiatement personnelle, intime. En plein été, seul et désœuvré, il laisse les souvenirs l’emporter sur les traces d’une mort qui, au fil des heures, devient de plus en plus étrange.

Après Mortels lundis, Dan Turèll nous entraîne encore une fois dans son univers familier. Le Copenhague crasseux et vivant des bas-fonds, peuplés de policiers maniaques et de dealers à la petite semaine. À quelques rues seulement des promenades figées de la garde royale et de la Petite Sirène regardant la mer.

EXTRAIT

La foule paraissait figée et le soleil, maternel quoique impérieux, dardait ses rayons sur la scène. Un tout parfait. Oui, c’était l’été. L’été à Copenhague. Pas la moindre menace de nuage. Pas le moindre mauvais présage.
Du moins, pas avant que le groupe, au grand complet, la fille toujours à l’écart, ne joue le thème pour une dernière fois. Au moment précis de la coda, voici que Carsten vacille, comme ivre, le corps saisi de convulsions. La guitare lui glisse des mains, il s’écroule et demeure allongé tandis que le groupe, ce second Titanic, termine le morceau. Ensuite, chacun pose son instrument et tous se pressent autour de Carsten, dans un tintamarre de cris, d’applaudissements, de grondements de hauts-parleurs. Une curiosité perplexe règne sur la scène et sur l’assistance.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Dan Turèll, mort en 1993, était l’une des figures emblématiques de la scène culturelle danoise. Surnommé le « Chandler danois », il est l’un des écrivains les plus prolixes de sa génération, La Beat Génération… C’est aussi, en quelque sorte, le Boris Vian scandinave.
Un talent aux multiples facettes… Créateur du festival de jazz de Copenhague, poète, cinéaste, musicien, auteur de polars qui lui apporteront la célébrité.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Dan Turèll
Meurtre à l’heure de pointe

Première partie

1.

L’été.

Comme l’a écrit un ancien poète danois : « c’était l’été. L’été à Copenhague ».

Le soleil se montrait telle une prima donna, vaniteuse et démodée mais désireuse d’exhiber son talent. Les citadins réagissaient comme toujours quand (rarement) le soleil s’installait dans la ville d’ordinaire pluvieuse. Mus par une sorte d’instinct, ils s’abreuvaient aux oasis : les cafés. Ces derniers poussaient pareils à des plantes piquées aux amphétamines et semblaient se multiplier à l’infini. Comme si, repartant à zéro, Dieu venait d’établir une règle d’or : le trottoir engendrera le café.

Et pour montrer leur reconnaissance les Copenhagois modifiaient leur allure. Dix mois sur douze ils marchent d’un pas pressé, entre course et trot, un pas travaillé de façon à attraper son train, son bus ou sa voiture. Le phénomène disparaît à la belle saison : le citadin flâne alors les mains dans les poches, avec l’indolence des gens du Sud et en sifflotant une chanson idiote. Quelques-uns vont jusqu’à contempler la ville et son architecture. Je dis bien : quelques uns.

J’étais l’un de ces indolents flâneurs qui se promenaient les mains dans les poches. En ce début juin la chaleur était lourde, accablante. On était privé de compagnie. Tout le monde partait en province ou à l’étranger – tout le monde sauf moi. À La Dépêche de Copenhague[1], la moitié des bureaux était désert et tous les jours, sur les panneaux d’affichage de la Rédaction, on ajoutait de nouvelles cartes postales aux couleurs vives, des vues de paysages enchanteurs, de station balnéaires, de piscines à Cannes ou en Floride envoyées par des collègues sadiques. Même Otzen, notre rédacteur en chef, s’était offert un congé. Pour la première fois depuis cinq ans. Il s’agissait d’un « voyage d’étude ». Parce que, à Bangkok, on étudie ?

J’étais donc l’un des rares prisonniers du boulot en ville, l’un des rares à ne pas être parti en vacances, à ne toucher ni allocation-chômage ni aide sociale. Et trimant en pleine canicule, une canicule qui n’avait même pas épargné Christiania[2]. Elle y provoqua une bagarre au couteau très controversée. Un Finlandais et un Groenlandais s’étaient disputés au sujet d’un trafic quelconque, probablement de hasch. Quoi qu’il en soit, ils sortirent tous les deux leur couteau. Le Finlandais mourut. Quant au Groenlandais, il se portait plutôt bien : avant son arrestation, il s’était servi du corps de sa victime pour montrer comment l’on découpe la graisse de phoque selon de vieilles traditions de son pays. Un passe-temps curieux ! Néanmoins, je remarquai la chose et, revenu à La Dépêche de Copenhague, je rédigeai un fait-divers. Hélas, il ne méritait pas la Une. Ah, si l’un des combattant avait été Danois, de préférence de sexe féminin !

À peine avais-je terminé la rédaction de cet article que je quittai le bureau. Je ne voulais pas rencontrer Schnorr, le suppléant d’Otzen.

Otzen est un brave homme, mari exemplaire, père de famille, une gloire nationale et professionnelle. Mais il passait sa vie à vouloir raconter ses souvenirs, maladie fréquente de ceux qui approchent la soixantaine. Dans le cas de Schnorr, cela débordait dans ses articles. Chaque papier qu’on lui remettait, quel qu’en fût le sujet, lui en évoquait invariablement un autre, ou une autre affaire, qu’il avait travaillée un nombre ahurissant d’années auparavant pour un autre journal. Ce qui, soulignait-il, lui conférait une expérience certaine dont il n’hésitait pas à vous faire bénéficier afin que vous puissiez, à votre tour, en tirer une profitable leçon. Charmante attention, bienveillante sollicitude… à condition de savoir exploiter l’expérience d’autrui.

J’avançais donc tant bien que mal sur Strøget. En été, ça relève de l’exploit sportif. Surtout à l’heure de pointe, en fin d’après-midi. Non pas à cause de la longueur de la rue, ni de la foule qui y déambule, mais parce qu’elle est envahie de trop nombreux vendeurs en tous genres : colliers de perles, posters, etc. Et aussi à cause des pétitions à signer. En moins de vingt mètres j’avais soutenu un mouvement pour une administration municipale plus transparente, l’armée de libération portoricaine, décliné une invitation à un cours de scientologie et accepté trois opuscules exhortant à se solidariser avec la classe ouvrière. En sortant de Strøget, près de l’église du Saint-Esprit, j’ai coupé par Kringlegangen. Pour respirer un peu du côté de Gråbrødretorv !

Je n’avais rien de particulier à y faire. Mais, lorsqu’on a vécu longtemps dans une ville, les jambes, habituées à certains parcours, vous mènent tout naturellement. On devient comme un cheval qui sent l’écurie. Il suffit de détourner son attention sur tel ou tel monument, de saluer une connaissance pour se retrouver sur le circuit habituel de ses guibolles.

Les cafés – chaque année un nouveau ouvrait – regorgeaient de femmes légèrement vêtues et d’hommes tenant à la main un verre de vin blanc ou une bière. De-ci de-là des groupes assis sur le bitume, avec des bouteilles achetées au kiosque, regardaient du bon côté de la vie. Des enfants barbotaient dans la fontaine, tandis qu’un orchestre de jazz exécutait Tiger Rag sur la remorque d’un camion. Pas de chaise libre. Je continuai ma route le long de la poste, vers Købmagergade.

Les sons qui provenaient de cette direction différaient de ceux que je laissais derrière moi. Après ce Tiger Rag un peu compassé, j’entendis un autre jazz, son petit frère d’une bonne cinquantaine d’années. Une sorte d’afro-jazz à la mesure irrégulière, brutalement rythmé. Une guitare fendait l’air de notes rapides et pétillantes, de phrases qui s’éloignaient du thème principal, insérant d’autre thèmes, des succession brèves et denses.

Les guitaristes de cette envergure ne sont pas légion, me dis-je. Alors je reconnus ce style : on aurait dit Carsten. En me rapprochant, je fus convaincu.

À une époque de mon passé dissolu j’avais été moi-même musicien. J’avais joué en quintette avec Carsten. Il avait continué, contrairement à moi. Il avait progressé au fil des ans. À présent il était excellent, plein d’une nouvelle autorité qu’il devait à l’action conjuguée du temps et de la routine. Sa façon de jouer demeurait la même, fidèle à ses idées. Il savait mieux les faire passer, voilà tout.

C’était bien lui. En face de la bibliothèque municipale, debout sur une estrade, il écorchait les cordes à leur faire demander grâce, au nom de l’instrument, au nom de Segovia lui-même. Les yeux clos, comme toujours quand il jouait, il paraissait loin, très loin. Grand, efflanqué, avec ses cheveux roux, sa barbiche, ses lunettes, il n’avait guère changé depuis tant d’années. Dire que nous avions été si proches l’un de l’autre ! Et que nous nous étions perdus de vue depuis quinze ans ! enfin, c’est comme ça. Les relations se font et se défont, dit mon cousin philosophe…

Derrière Carsten, le bassiste et le batteur souriaient, décontractés. Comme si donner la ligne de rythme était la chose la plus aisée du monde. Sur un côté, un alto attendait son tour sans s’impatienter. Il paraissait disposer de tout son temps et s’intéressait à ce que nous offrait Carsten. De l’autre côté se tenait une fille fluette aux cheveux blonds. Une chanteuse, peut-être…

En m’approchant de la scène, je découvris que le bassiste était, malgré le vaste éventail de possibilités à l’échelle nationale, Frank, un autre ancien. Oui, Frank, la boîte à rythmes, penché sur sa basse dans sa position si facilement reconnaissable, Frank, avec son punch typique. Toujours le même, à deux détails près : une barbe plus fournie, un ventre plus rebondi.

Carsten termina et se retira. Frank et le batteur jouèrent un intermède, en attendant que le saxo passe à l’action. Je me frayai un chemin jusqu’à la buvette ambulante, commandai un demi et m’accoudai au comptoir pour jouir du spectacle.

Le saxo était excellent, lui aussi. Ces mecs semblaient au sommet de leur forme. Ils avaient de la présence. Les gosses et les jeunes dansaient devant eux tandis que les poivrots gueulaient « ouais ! » et « yeah Man » !, battant la mesure avec leurs mains ou leur verre de bière. Heure de pointe. La foule paraissait figée et le soleil, maternel quoique impérieux, dardait ses rayons sur la scène. Un tout parfait. Oui, c’était l’été. L’été à Copenhague. Pas la moindre menace de nuage. Pas le moindre mauvais présage.

Du moins, pas avant que le groupe, au grand complet, la fille toujours à l’écart, ne joue le thème pour une dernière fois. Au moment précis de la coda, voici que Carsten vacille, comme ivre, le corps saisi de convulsions. La guitare lui glisse des mains, il s’écroule et demeure allongé tandis que le groupe, ce second Titanic, termine le morceau. Ensuite, chacun pose son instrument et tous se pressent autour de Carsten, dans un tintamarre de cris, d’applaudissements, de grondements de hauts-parleurs. Une curiosité perplexe règne sur la scène et sur l’assistance.

2.

Frank, après avoir examiné Carsten, fut le premier à se relever. Il s’ébouriffa les cheveux, se passa la main dans la barbe, leva des yeux interrogateurs vers le soleil, comme si la clé de l’énigme se trouvait là-haut. Il se dirigea vers le micro.

– Y a t-il un médecin dans la salle ? demanda t-il.

Ah ! La réplique de vaudeville ! La plaisanterie usuelle ! La phrase que je n’aurais jamais cru devoir prendre un jour au sérieux.

Pourtant, c’était sérieux.

Tandis que je me frayais un passage dans la foule, comme instantanément glacée, je tombai sur un monsieur grand et mince, aux lunettes dorées qui, portant une lourde trousse, faisait de même.

– Vous êtes médecin, vous aussi ? me demanda t-il en gravissant l’échelle de bois menant à la scène.

– Non, je ne suis qu’un ami… Peut-être puis-je être utile…

Il hocha la tête, sans mot dire.

Arrivés sur l’estrade, nous fûmes reçus sans applaudissements. En revanche, chaque regard nous fixait. On nous observait comme les bons catholiques contemplent la sainte Vierge ou comme des supporters qui voient jouer leur équipe nationale. S’il est vrai que la musique a une emprise certaine sur l’individu, les maladies, les plus soudaines surtout, provoquent une curiosité plus certaine encore.

Derrière moi quelqu’un demanda : « une insolation ? ». C’était le batteur. Il moulinait des bras, histoire de se détendre après avoir joué. Ou tout simplement pour s’occuper : un petit bonhomme grassouillet que ma défunte mère eût appelé « petit mignon », dont les yeux bleus auraient, en d’autres circonstances, pétillé de vie. Il avait bien dix ans de moins que Carsten. Ou que moi.

Le saxo et la fille se trouvaient toujours debout, au milieu de la scène, penchés sur Carsten. Frank s’était avancé pour accueillir le médecin. Quiconque ayant déjà assisté à ne serait-ce qu’une seule représentation de l’habituel ballet humain aurait vite compris que Frank prenait le pouvoir.

– Docteur Moritzen, dit le médecin. Je passais par hasard…

Il posa sa trousse, serra la main de Frank, déplaça la guitare, poussa le saxophone. Il me cachait Carsten.

Je tirai Frank par la manche. Il se retourna et me regarda comme si j’avais été transparent. Si un rhinocéros était sorti de Købmagergade, il n’eût pas réagi autrement. Puis il revint sur terre. À la phase de reconnaissance succédèrent des salutations purement gestuelles, à la façon des personnes qui partagent un passé commun, ni oublié ni actuel…

Le docteur Moritzen vint vers nous.

– Il est dans le coma, déclara t-il tout net. Un coma profond. Il faut appeler une ambulance.

– Flemming ! cria Frank au batteur, dont les bras continuaient de mouliner.

Flemming comprit. Il sauta aussitôt de l’estrade et courut téléphoner du café le plus proche. Le docteur Moritzen retourna auprès de Carsten. Les badauds, sur la place, demeuraient étrangement calmes. Deux poivrots qui réclamaient que « Ça chauffe ! » finirent par la boucler sous les regards hostiles de l’assistance. Des regards pas meurtriers, certes, mais sur lesquels on ne pouvait pas se tromper.

– Qu’est-ce que tu fous dans le coin ? me demanda Frank. Comment ça va ?

Il parlait comme quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il raconte.

– Je passais, sans plus. Le hasard. Je vous écoutais. Vraiment super ! formidable !

Aucun musicien ne reste longtemps insensible aux compliments. C’est humain, comme on dit. Frank semblait un peu plus présent. Il répondit avec modestie :

– Ouais, ça commence à prendre forme. Le batteur revint.

– C’est fait.

Je donnai à Frank une tape sur l’épaule, superficielle autant qu’amicale. J’allai voir Carsten. Le docteur Moritzen, à genoux, lui tâtait le pouls. Il avait l’air embêté. En même temps, on aurait pu se demander s’il ne s’agissait pas de son expression habituelle.

L’assistance, répartie en petits groupes, semblait désireuse de montrer que sa civilité atteignait ses limites. Les gens s’approchaient à présent. Il y eut des questions :

– Que s’est-il passé ?

– Il est mort ?

Entre-temps le flot humain débouchant de Strøget et de Højbro Plads n’avait cessé d’apporter de nouveaux spectateurs. Des spectateurs qui, s’étant fait un devoir de percer le fin fond de l’histoire, décidèrent de rester. À l’exception d’une minorité de gens occupés : les hommes d’affaires et les amoureux. Une bande de Suédois complètement bourrés se disaient qu’il s’agissait d’un happening. Je me retournai vers Frank.

– Dis-leur quelque chose.

– Quoi ?

– N’importe quoi ; que c’est un incident, qu’il s’est évanoui, qu’il faut faire de la place pour l’ambulance…, dis-leur que tu es désolé mais que personne n’est à l’abri de la maladie et qu’on espère que ça ne sera pas trop grave. Bref, ce qui te passe par la tête…

Frank se gratta le front.

– Fais-le pour moi, demanda t-il.

Je m’exécutai, n’ayant rien contre. On peut toujours compter sur moi si un pote s’écroule à son boulot quand je suis dans le coin.

L’ambulance arriva rapidement. Elle dispersa la foule et fut à pied d’œuvre en quelques secondes. Des badauds refusèrent de se retirer : ils voulaient assister à la scène finale.

Pendant que l’on transportait Carsten, je demandai poliment son avis au docteur Moritzen. Il remonta d’un millimètre ses lunettes dorées et se déclara avec gravité tenu par le secret professionnel. Il ne pouvait se prononcer que devant la famille ou la police. Rien ne me serait épargné !

– Vous venez, docteur ? cria l’un des ambulanciers.

– Oui.

Comme il empoignait sa trousse, prenant congé d’un signe de tête mesuré, il demanda

– Y a-t-il un membre de sa famille parmi vous ?

– Sa copine, répondit Frank, montrant du doigt la fille fluette aux cheveux blonds qui restait silencieuse dans son coin, à côté du saxophoniste à lunettes qui, tout aussi muet qu’elle, paraissait avoir le même âge que le batteur.

Elle pleurait. Elle paraissait extrêmement petite et, je ne sais pourquoi, délaissée et fripée. Elle donnait l’impression de n’avoir jamais cajolé de nounours, de ne s’être jamais amusée dans un parc d’attractions, de ne s’être jamais tordue de rire au cinoche, de n’avoir jamais senti un bras consolateur sur son épaule. Elle s’habillait en conséquence : vêtements gris, sales, trop grands, d’occasion. Des vêtements qui semblaient avoir appartenu à tous…, un tas de chiffons quelconque.

– Voulez-vous venir avec nous ? demanda le médecin. À l’hôpital ?

– J’peux pas, répondit-elle en s’étouffant, mais en restant audible pour une oreille fine.

Elle enfouit son visage dans ses mains, éclata en sanglots.

– Bien, dit le médecin, qui montrait en ces circonstances un naturel concis et une clarté admirable. Vous pouvez me téléphoner à l’Hôpital d’État.

Il donna sa carte de visite à Frank et monta dans l’ambulance. L’assistance se dispersa pour la laisser passer. Frank et moi restâmes à nous regarder, hagards.

La fille pleurait. Le batteur continuait son échauffement ou, si l’on préfère, son « déchauffement ». Ce qui laissait penser que sa vie entière consistait en une interminable suite de yoga et de jogging. Seul le saxo semblait ne pas trop s’affecter de la situation. Il saisit son instrument et joua quelques notes longues, graves, le long d’une gamme mineure.

– Arrête ! cria Frank.

Le musicien décolla le bec du sax de sa bouche.

– On travaille, non ? souffla-t-il d’une voix traînarde. Reste une série, ça figure sur le contrat. On vient de prendre la pause…

On aurait cru que Frank allait le cogner. Compte tenu des circonstances, du nombre d’années depuis lesquelles Carsten et Frank faisaient équipe, c’eût été possible.

Pour un jeune saxo de cet acabit seul l’instrument compte. Quoi qu’il arrive autour d’eux, une hécatombe, une épidémie de peste noire, de rage, un ouragan, il revient sur son sax. C’est tellement rassurant, un repère fixe ! Et un sax, c’est ce qu’il y a de plus fixe.

Un sax ou une basse.

Frank pouvait croire ce qu’il voulait : c’était un pro. Il fit un signe de tête et pria Flemming de reprendre sa place. Il regarda la fille d’un air interrogateur.

– Je ne peux vraiment pas, répéta t-elle.

Il détourna son regard interrogateur sur moi.

J’ai hoché la tête.

Quand deux êtres se sont connus aussi bien que Frank et moi, ils parviennent toujours à se comprendre jusqu’à un certain point, malgré le temps passé. « Langage sémiotique » diraient les érudits.

Je décidai de la prendre doucement par les épaules, d’une façon noblement masculine. Je l’aidai à descendre de l’estrade tandis qu’elle s’essuyait le visage avec un foulard. Elle me suivit d’une façon si naturelle qu’on aurait cru que son unique désir était ce bras sur ses épaules.

Je devais me rendre à l’évidence ! j’atteignais l’âge qui rassure des jeunes filles comme elle. Elle me jugeait digne de confiance. Ce qui ne me rassura pas, moi. Je me sentis encore plus vieux, d’au moins dix ans.

Nous trouvâmes une table, à droite de l’estrade.

Sur la scène, le saxophoniste entamait un chorus censé évoquer une fanfare enjouée. Pour une raison mystérieuse, ça foirait. L’enjouement semblait stagner, en suspens, quelque part dans l’air chaud. Et si proche de l’autre fanfare : celle que venait de nous jouer la sirène de l’ambulance.

3.

Kultorvet n’était plus qu’à moitié plein quand je nous installai avec sollicitude sur deux chaises de plastique, à une table blanche et de travers. Un de ces instants magiques et pratiques qui semblent parfois vouloir gouverner la vie ici-bas venait manifestement d’envoyer une partie de la foule chez l’épicier, le boucher ou le marchand de fruits. Juste avant l’inéluctable heure de fermeture.

Je tâchai de mieux observer la fille. J’en fus profondément affecté. Sa peau, constellée de taches de rousseur, ses yeux gonflés, ses joues encore mouillées lui donnaient l’air d’une écolière qu’un gentil tonton aurait gratifiée d’une glace, peut-être agrémentée de confiture et d’un échaudé à la crème.

En même temps, j’imaginais mal qu’une fille ayant vécu avec Carsten n’eût pas dépassé le stade de la glace. Aussi, après mûre réflexion, j’allai chercher une bière et un bitter.

– Tiens, bois ça ! lui dis-je en lui tendant le verre d’alcool. Après tout, si Frank s’était permis de demander s’il se trouvait un médecin dans l’assistance, rien ne m’interdisait de dire « bois ça ! ». Nous vivions la journée des lieux communs.

Elle but. Enfin, elle respirait. Mieux, sinon profondément. J’allumai des cigarettes. À son tour, elle me regarda de plus près. De deux choses l’une : soit elle n’avait rien contre ma présence, soit elle contenait son dégoût.

– Qui êtes-vous ? demanda t-elle.

Question somme toute raisonnable. Je lui expliquai que j’étais un vieil ami de Carsten et de Frank. Je déballai mon nom, mon prénom, mon adresse, etc. Tout, sauf mon numéro de sécurité sociale. J’ajoutai que je n’avais pas vu Carsten depuis fort longtemps et que, si j’avais bien compris, elle et lui « se fréquentaient ».

– Avant, oui, répondit-elle. Plus maintenant…

– Oui, mais Frank…

C’était pourtant ce qu’il avait déclaré au médecin. J’aime les choses claires et nettes. C’est ma déformation professionnelle, mon châtiment. Bien mérité, après tant d’années de sacerdoce journalistique.

– Frank n’est pas encore au courant, fit-elle, en suivant avec attention le combat héroïque d’un gros pigeon thalidomidé contre un commando de trois moineaux solidaires. Il tentait de leur voler un morceau de pain de mie industriel.

– De toute façon, ça ne me regarde pas, répondis-je, m’excusant presque. Je ne voulais pas me montrer indiscret.

Voici le meilleur moyen de gagner la confiance d’autrui. Encore un tuyau que je dois au journalisme. Il vous suffit d’affirmer au départ que – jamais, au grand jamais – vous ne vous permettriez de vous mêler de la vie privée de quelqu’un pour que – dix minutes plus tard – à condition de montrer du doigté et de la sensibilité, cette vie vous soit offerte sur un plateau d’argent.

Cette méthode, encore une fois, porta ses fruits.

Et, tandis que Frank jouait son chorus traditionnel, ni meilleur ni pire qu’un autre, elle me raconta son histoire. Elle parla en phrases courtes et entrecoupées. Sa vie était banale. J’aurais pu la deviner, voire en écrire une version corrigée. Mais voilà : il s’agissait de son histoire. Elle représentait quelque chose à ses yeux.

Elle s’appelait Lene. Elle avait vingt-trois ans et elle avait chanté un peu partout en province, particulièrement dans sa Fionie natale. Elle avait rencontré Carsten à Odense, accompagné de son trio de l’époque. Après qu’elle eut chanté deux morceaux avec eux, ils avaient passé une bonne soirée. La suite se devine facilement.

Ces circonstances les poussèrent à former un projet – unique en son genre –, à savoir « faire un truc ensemble ». Ce fut l’origine du quintette. Quintette que je venais d’entendre, à la chanteuse près. Comme de bien entendu Frank en faisait partie car qui disait Carsten disait Frank. Ce qu’elle déclara sans le moindre soupçon d’ironie.

Je me retrouvai plus jeune de quinze ans ! comme c’était vrai : Qui dit Carsten dit Frank ! Déjà à cette époque, le bassiste servait de second « Frankeisteinien », de chef, de grand frère, de serviteur… Qui téléphonait – plutôt deux fois qu’une – à Carsten pour lui dire où l’on devait jouer et quand ? Frank ! Qui, de surcroît, passait le chercher, par mesure de sécurité ? Frank ! Qui vérifiait l’ampli de sa guitare, changeait les cordes ? Encore Frank ! Qui lui soufflait quoi jouer lorsqu’il était trop défoncé pour s’en souvenir ? Frank, bien sûr ! Qui se chargeait de ranger sa guitare ? Qui veillait à ce que Carsten arrive sans encombre chez lui ? Qui l’empêchait de prendre sa guitare quand il allait en ville ? toujours Frank !

Qui, enfin, s’acharnait à croire, du fond du cœur, qu’aucun guitariste, dans tout le Danemark, n’arrivait à la cheville de Carsten ? Frank ! Frank ! Frank !

Il était partout. La seule chose qui lui avait échappé, c’était cette rupture entre Lene et Carsten.

– C’est un camé, tu sais, dit-elle.

– Non, je ne savais pas.

Ça ne m’étonna guère. Je m’explique : une seringue n’est qu’une seringue. À l’époque, nous avons tout essayé, tous les deux ou chacun de son côté. Tout ce qui nous tombait sous la main. L’expérience montre que, parmi ceux qui essaient, certains continuent. Ça pouvait être Carsten comme un autre.

Lene paraissait accorder à l’expression « être un camé » un sens particulier que je n’approuve pas. Un camé n’est ni un fantôme, ni un malade mental, ni un criminel. Il s’agit juste d’un être humain qui a besoin de drogue. À ce détail près il ressemble à ses semblables. Souvent beaucoup plus qu’il ne le voudrait.

Je vidai mon verre et me demandai quelles étaient les intentions de la Providence, à supposer qu’elle existe, en me plaçant ici, justement aujourd’hui, à l’étrange, mais inquiétante, jonction du passé et du présent.

Ma réflexion ne fut pas longue. Du moins pas assez pour résoudre ce mystère. Le vacarme m’en empêcha. Flemming se mit à faire voler la poussière et les mouches mortes à grands coups de baguettes. Comme la plupart des batteurs, on aurait dit à l’entendre – évidemment – qu’il adorait faire du boucan. Avec l’entêtement d’un gosse.

L’instrument détermine souvent le destin d’un musicien : Les guitaristes sont des solistes égocentriques, les batteurs restent de joyeux potaches, les bassistes évoluent jusqu’à être de parfaits hommes de confiance, des collaborateurs dévoués, des administratifs.

– Carsten, poursuivit Lene, carburait à « ça » depuis longtemps. Il l’avait même entraînée « là-dedans », pendant un temps, « histoire d’essayer », comme tout le monde. Du fait que leur rupture définitive datait d’une petite semaine, ils n’en avaient pas encore parlé à Frank.

Je pris un air interrogateur. Ce qui me permit de savoir que Frank, « comme on sait », n’aimait pas trop Tony.

J’appris que c’était le saxophoniste. Le tableau commençait à prendre forme. Rien de nouveau sous le soleil. Cette histoire ne présentait rien d’époustouflant ni de sensationnel : la chanteuse préfère le saxo au guitariste. « Drame passionnel dans un quintette » ! La situation trouvait un sens. D’autant plus que Carsten comptait bien douze ans de plus que Lene.

Et qu’il était un camé.

Ne sachant quelle attitude adopter, sinon tenter de la rassurer en lui prenant le bras, en affirmant que tout allait s’arranger, j’aperçus par hasard ma tocante. Cet admirable instrument de précision en profita pour m’informer, avec son habituelle exactitude, qu’il était 17 h 30 : l’heure de mon appel quotidien à Gitte.

Gitte Bristol, avocate, ma concubine et la mère légale de mon fils unique, se trouvait provisoirement à Aarhus afin de présenter notre héritier commun à ses parents, un devoir qu’elle pouvait bien remplir toute seule, j’en étais convaincu. Je souffre d’une allergie, certainement héréditaire, aux beaux-parents, comme à la ville d’Aarhus. Ce qui pouvait facilement laisser penser que mon fils n’avait pas de père. Chose que je signalai dûment à la mère, avant de lui concéder une promesse : celle de téléphoner quotidiennement à des heures convenues et contrôlées.

J’ai donc dit que je revenais tout de suite et me rendit au café d’où Flemming avait téléphoné à l’ambulance. Muni de dix pièces d’une couronne… Et d’un bitter supplémentaire, afin de me sentir d’attaque pour affronter la femme dont la voix seule, même déformée par le téléphone, pouvait faire crouler ma personnalité, difficilement bâtie au fil des décennies, comme mon organisme tout entier. Je composai le numéro.

La situation, à l’Ouest, était super-idyllique. Elle commença par me dire que je lui manquais. C’est toujours un bon moyen d’engager la conversation. Je rendis la pareille. Ensuite j’appris que, le soir même, elle allait voir des amis, dont une ancienne copine de classe, avec ses parents. L’ancienne copine avait eu, entre-temps trois gamines. Elles allaient pouvoir échanger recettes et souvenirs d’enfance. Quant à mon fils, il s’était amouraché du colley de la maison. Cet enthousiasme permettait à mon rejeton d’émettre plusieurs nouvelles voyelles.

– Où es-tu ? demanda Gitte, après avoir présenté les actualités. Elle devait entendre les musiciens sur la place : Tony, Frank, Flemming, le quintette devenu trio.

Je lui rapportai les faits. Elle supposa d’un ton badin de léger reproche, ce ton caractéristique qui me fait tout accepter, y compris un boulot honnête, qu’elle espérait que j’allais rentrer directement à la maison. Je le lui promis sincèrement et faillis embrasser le combiné. Il aurait suffi qu’elle se mette à chanter pour que moi aussi je monte un groupe.

Quand je ressortis, Lene avait disparu. Je repris une bière en écoutant le dernier morceau, A Night in Tunisia. C’était faiblard. Il y avait de quoi. À ce moment le morceau me semblait avoir été conçu pour une explosion de guitare…

– Merci de votre attention, déclara Frank, après de maigres applaudissements.