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Page de titre
Dédicace
Son corps était écartelé…
Erin et moi…
Dépitée, je laisse la porte…
Toujours au volant…
Quelques voisins…
Je n’ai pas encore les yeux ouverts…
— C’est un complot !
Après un léger écart sur la gauche…
Plus en retard que jamais…
— Je préfère te prévenir…
Nous entrons dans Buena Vista…
Une petite mare de sang…
Quand Chris pousse la porte…
Devant la maison de Lyle Peak…
Les couloirs blanc et gris aseptisés…
J’émets un gémissement de douleur…
— Tu peux regarder mon téléphone…
La nuit de samedi à dimanche…
En fouillant parmi les pièces à conviction…
À travers le pare-brise…
Le policier…
Dix ans plus tôt.
Le proviseur…
Le lieutenant Riggs arrive sur les lieux…
Dix ans plus tôt.
— Il y a trois mois environ…
— Qu’est-ce qui me retient de mettre une balle…
Une semaine plus tard, au Hardee’s.
Remerciements
Le mot de l'éditeur
Bonus littéraire
Dans la même collection
Copyright
À Sammy
Son corps était écartelé par des cordes fermement tendues et reliées à deux imposants marronniers. Ses liens lui lacéraient les poignets alors que ses jambes étaient ballantes au-dessus du vide. Sa tête tombait lourdement entre ses épaules et faisait pencher son corps vers l’avant. On aurait dit un pantin mort attendant d’être réanimé par son créateur. Ses pieds nus étaient salis par la boue qui avait giclé sur ses genoux lorsque nous l’avions tirée jusqu’ici. Ses cheveux bruns en bataille s’échappaient de l’élastique qui les maintenait naguère en une queue-de-cheval parfaite. L’un de nous déchira le bas de sa robe en une fente vulgaire remontant entre ses cuisses. Elle était toujours dans les vapes. Bientôt, le tissu céda sur toute sa longueur. On finit d’arracher la robe de cette pauvre fille, qui pendait désormais entièrement nue. Un corps si vulnérable au cœur d’une scène à l’apparence si vulgaire. Sa nudité me paraissait grossière, humiliante pour elle et dérangeante pour nous. Ou plutôt, pour certains d’entre nous. Nous la regardions tous en contrebas, sa peau blanche éclairée par la lueur agressive des phares du pick-up à l’arrière duquel nous l’avions traînée de force un peu plus tôt. Il semblait qu’elle avait eu ce qu’elle méritait. Mais les choses ne s’arrêtèrent pas là.
Je m’apprêtais à retourner à l’intérieur de la voiture lorsqu’un cri déchirant éclata à travers la nuit. Plus puissant qu’une alarme de pompiers, plus crispant qu’un couteau rayant une assiette. Un son guttural se transformant en un gémissement de douleur qui m’arracha le cœur. Je fis demi-tour. Elle avait deux bourreaux à ses pieds. Alors que l’un réaffirmait sa prise autour du manche d’un fouet récupéré sur le costume de l’un d’entre nous, l’autre lui soufflait de la faire taire. La personne qui lui avait arraché sa robe récupéra le piètre habit qui gisait sur le sol. Elle en déchira un couple de lambeaux, l’un qu’elle fourra à l’intérieur de la bouche de notre victime, et l’autre qu’elle lui attacha fermement en bâillon. Ils se regardèrent, le bourreau et son bras droit, et échangèrent un sourire complice écœurant. Un deuxième coup de fouet claqua dans les airs avant de cingler la peau à vif de la jeune fille. Je regardai ses yeux, incapable de me détacher de ces billes noires qui exprimaient un supplice horrifiant. Impossible
pour moi de bouger. Je sursautais à chaque nouveau choc, que je comptais les uns après les autres jusqu’à en perdre le fil. Un autre assaut atteignit son mollet, qui se fendit si
profondément qu’une partie de son muscle pendait sur le côté, séparée du reste de sa jambe. Certains avaient détourné le regard et s’étaient enfermés dans un mutisme qui anéantissait toute chance de mettre fin à cette séance de torture. Aussi atroce et injuste que fût la scène, il n’y eut pas la moindre contestation. Seulement un groupe de lâches unis à deux monstres se relayant pour frapper toujours plus fort sur un corps décharné. La corde du fouet était imbibée d’un fluide rouge sombre. Des éclaboussures atterrirent sur mon visage. À l’intérieur de ma bouche, ma langue était en sang tant je la serrais entre mes dents pour m’empêcher de… crier ? Pleurer ? Probablement les deux. Le sang gouttait également depuis les pieds du corps, désormais inanimé. L’un des tortionnaires mit fin à l’insoutenable scène lorsqu’il fut soudainement pris par une nausée incontrôlable. Chacun reprit son souffle. Le silence retrouvé céda sa place à l’expression de la nature. Un hululement lointain, des chants d’insectes tout autour de nous. Ce bain de sang, cette déchéance avait eu bien plus de témoins que nous ne pouvions l’imaginer. Puis une voix féminine, derrière moi, enfonça le clou :
— Cette garce a eu ce qu’elle méritait.
Ce à quoi j’acquiesçai. Ce à quoi nous acquiesçâmes tous.
Erin et moi nous précipitons à l’intérieur de la pièce. Alors que je me mets aux commandes de la table de mixage, elle se charge de
refermer la porte derrière nous afin qu’aucun invité surprise ne vienne perturber notre émission spéciale. Je finis de charger le morceau de musique sur l’ordinateur de contrôle. Erin, en tant qu’animatrice aguerrie, en profite pour se placer derrière un micro tout en enfilant l’un des imposants casques sur ses oreilles. Je n’entends plus rien d’autre que les battements assourdissants de mon cœur, qui cognent contre mes tempes. La porte vitrée du studio me donne une vue limitée sur ce qui se passe en ce moment de l’autre côté de ma vendetta. Une fois en place, je fais un signe de la main à l’animatrice pour lui indiquer que nous serons en direct d’ici quelques secondes. Puis, d’un simple clic, je lance le jingle. La musique retentit à l’intérieur du casque de mon acolyte et dans les enceintes du break d’une mère de famille à des kilomètres de là. C’est la magie de la radio qui est en train d’opérer à la vitesse du son.
À la fin de l’intro, Erin ne perd pas de temps. Elle s’approche du micro et annonce le prochain morceau comme étant notre nouvelle découverte. Mon boss est déjà en train de tambouriner à la porte. Alors qu’il est bloqué derrière la vitre, ma partenaire de crime lui décoche son sourire le plus contrit. Je coupe le micro et lève mes doigts vers elle pour mimer le décompte des secondes restantes avant que notre petit protégé fasse ses débuts sur les ondes. Quatre doigts en l’air, puis trois, plus que le majeur et l’index. Pour la dernière seconde, j’oriente mon dernier signe vers mon patron, en prenant soin de lui adresser très clairement un doigt d’honneur, qui marque une dernière seconde bien insistante. Il est fou de rage et s’éloigne telle une furie de la porte vitrée alors qu’Erin et moi sommes transcendées par notre acte de courage et d’audace. Je savoure chaque son qui retentit à l’intérieur du studio. Emportées par le rythme, nous nous abandonnons rapidement à une petite danse. De l’autre côté de la porte capitonnée, la foule commence à s’amasser. Le visage rouge de mon patron revient se coller à la vitre. Il s’évertue à crier et je lui fais signe que je ne l’entends pas. C’est le meilleur moment de la chanson, une répétition effrénée des mots « je ne peux pas », que je chante en direction de la vitre. La chanson arrive presque à sa fin, lorsqu’une feuille de papier vient s’accoler au hublot, indiquant en lettres majuscules : VOUS ÊTES VIRÉE ! Une moue se dessine sur mon visage sans qu’elle soit crédible une seule seconde. Puis j’inspire profondément et forme un cœur avec mes doigts en direction de l’homme en colère. Il reste planté là, sans savoir quoi faire. Erin me rejoint et me tape dans la main alors que
notre ancien chef s’éloigne avec dépit du studio.
***
Qui aurait cru qu’un jour je foulerais à nouveau le sol poreux de Buena Vista, Virginie ? Le paradis des activités en plein air et l’angoisse de tout bon citadin qui se respecte. Il m’aura fallu dix-huit ans avant de quitter les lieux, et seulement dix pour y
revenir. À vingt-huit ans, je m’apprête à retourner vivre chez mes parents, des diplômes plein les poches et des rêves déjà anéantis par la dure réalité de la vie. Il paraît que nous, les millennials, nous serons la génération la plus instruite de l’Histoire. Cela n’a pas beaucoup d’intérêt si nous finissons tous sans emploi. Il faudra que je pense à placer cette anecdote lors de la prochaine réunion de famille. Ce qui ne risque pas d’arriver de sitôt. Mes parents ont déserté le nid afin de voler vers d’autres horizons. Mon frère cadet vadrouille à travers l’Europe depuis deux mois. Il doit être quelque part entre la Serbie et la Slovaquie. En considérant que ces pays soient à proximité l’un de l’autre : c’est toujours difficile à dire avec toutes ces nations européennes qui ne font même pas la taille du Texas.
Il a plu et des feuilles mortes commencent à s’accumuler sur la pelouse, devant la porte d’entrée. La maison me paraît triste comme si son extérieur trahissait son vide intérieur. À moins que ce ne soit une projection de ma propre tristesse. Le quartier est
calme en cette fin de matinée. J’ai conduit toute la nuit depuis New York. Je me sens sale. J’ai cessé de chasser les miettes de mon sweat-shirt informe. Restes de Cheetos dont je me
suis goinfrée dans la voiture telle une horde de corbeaux sur un sac-poubelle après une longue période de jeûne. Pourtant, j’ai faim. Conséquence des calories vides que j’ai ingurgitées et qui, à défaut de m’avoir nourrie, auront la délicatesse de s’ajouter à la peau d’orange qui commence à se former à l’arrière de mes cuisses. Mais je divague. Difficile à croire que toutes ces choses me traversent l’esprit alors que je regarde simplement les feuilles rouge orangé gisant à mes pieds. À moins que cette couleur, similaire à celle des fameux Cheetos, soit à l’origine de ce souvenir. Je passe une main sur mes cheveux pour rabattre une mèche rebelle tombant sur mon visage. Une mèche à la texture grasse et compacte qui glisse avec peine entre mes doigts, mais qui
se plaque avec aisance sur le reste de ma chevelure aplatie par…
Une voiture passe derrière moi et ralentit en arrivant à mon niveau. Je la suis des yeux tout en effectuant une rotation à cent quatre-vingts degrés. Je dois être l’attraction de la semaine, peut-être même du mois ! Je les entends d’ici, derrière leurs rideaux brodés :
— Regardez, c’est la fille Steed.
— Quand je pense à ses parents, qui ont dépensé une fortune pour qu’elle parte faire des études…
— Des études ? Mais j’ai entendu dire qu’elle faisait de la musique. Quel gâchis !
— Elle n’a pas l’air en très bon état, avec ses vêtements pleins de taches et trop grands pour elle.
— C’est son addiction à la drogue, j’ai entendu dire que c’était monnaie courante chez les artistes.
Bref, rien de plus que des commérages de vieilles pies, qui n’ont jamais que la vie des autres en tête tant la leur est source de détresse.
Je fais le tour de ma voiture. Cette vieille carcasse, qui a menacé de rendre l’âme à de nombreuses reprises sur la route, ne verra peut-être plus rien d’autre que la casse de la ville désormais. Je récupère mes affaires dans le coffre. Cet effort est insurmontable. J’ai une profonde envie de m’allonger sur quelque chose – même le vieux canapé du sous-sol ferait l’affaire à ce stade. Le poids de mon sac à dos s’ajoute à celui de mon échec lorsque j’emprunte l’allée en pierre jusqu’à la porte. Est-ce que ça en valait la peine, ce jour-là, quand j’ai sacrifié ma carrière pour un gamin de dix-neuf ans qui ne sortira peut-être qu’un seul album de sa carrière ? En tout cas, je sais que le moment où j’ai dit à mon patron d’aller se faire foutre garde un goût de victoire quelques mois plus tard. C’est tout ce qui compte pour l’instant.
Je franchis l’entrée et laisse mon sac s’échouer sur le sol. Ça sent la poussière et le renfermé. Je me dirige, les yeux fermés, vers le salon sur ma gauche. Rien n’a changé dix ans après. Ni le nombre de pas entre la porte et le sofa ni la place de la table basse,
sur laquelle je jette mes clés à l’aveuglette. Mon corps tombe en arrière, persuadé que le canapé amortira sa chute. Un nuage de poussière s’envole instantanément. La faible lumière d’automne filtrant à travers les rideaux en révèle chaque grain avec une poésie envoûtante. Deux secondes plus tard, je suis déjà endormie.
***
Après dix-neuf heures de sommeil, je commence enfin à émerger. Il fait nuit et j’ai encore plus faim qu’à mon arrivée. J’entre dans la cuisine plongée dans le noir. Mais, à ma grande surprise, la veilleuse à l’intérieur du réfrigérateur ne s’allume pas lorsque j’en ouvre la porte. Je finis par actionner l’interrupteur de la cuisine et « la lumière ne fut pas ». Un grognement sort de ma bouche. Peut-être ferais-je mieux de retourner me coucher. La tête appuyée contre le mur, je me demande où se trouve le panneau électrique. Ce n’est pas comme si j’avais eu besoin de le savoir auparavant, lorsque j’habitais ici. Il y avait toujours papa pour s’en occuper. Ou, à défaut, n’importe qui d’autre que moi.
Je récupère mon téléphone portable au salon et allume sa torche. Sans savoir pourquoi, je suis
persuadée que la solution se trouve au sous-sol. J’y descends en prenant soin d’actionner une nouvelle fois l’interrupteur sans me poser de questions. Geste futile qui me rappelle qu’il n’y a pas de courant, raison de ma quête en direction du sous-sol… Je poursuis ma descente des marches raides et grinçantes. Mes yeux sont encore embués par le sommeil et mes bâillements incessants. J’éclaire les murs. Il ne me faut pas longtemps pour repérer le boîtier électrique. Un peu plus pour tenter de comprendre ce que je suis censée faire. Des étiquettes blanches indiquent ce qui se cache derrière chaque fusible. Malheureusement, je reconnais l’écriture illisible en pattes de mouches de ma mère. J’abaisse la poignée du disjoncteur principal, que la couleur rouge rend digne d’intérêt. La pièce s’éclaire en un instant. Je referme le panneau et retourne à la cuisine. Le rayon jaunâtre émanant du plafond me fait plisser les yeux. Je constate que le frigo est vide.
Il me faut quelques minutes avant de me rappeler que plus personne ne vit ici
depuis plus de deux mois. Il me faut encore plus de temps pour comprendre que l’appareil n’est pas branché. Pourquoi tout est si compliqué ce matin ? Après avoir remédié au problème du frigo, je m’attelle à la fouille des placards. Vides, vides, vides. Mon estomac se tord et commence à crier famine. Le moindre effort me fatigue. Il faut que je mange un truc, n’importe quoi.
Je sors de la maison, portant toujours mes vêtements de la veille et de l’avant-veille, avec lesquels j’ai dormi. Depuis combien de temps n’ai-je pas pris une douche, déjà ? Il n’y a pas âme qui vive sur Maple Avenue en ce… mercredi ? Jeudi ? Je n’ai pas la moindre idée du jour, ni même de la date. Cela n’a pas beaucoup d’importance étant donné ma situation. Je m’installe au volant de la voiture en espérant qu’elle daigne démarrer. Par miracle, c’est bien la première chose qui se passe comme prévu depuis mon réveil. Dehors, on peut sentir l’humidité apportée par la rivière Maury, qui traverse la ville et sépare les résidences de la « zone commerciale ». Buena Vista n’est pas une grande ville (BV pour les intimes) : la population est inférieure à dix mille personnes et le parc Glen Maury doit faire la moitié de la surface urbaine.
Ma voiture remonte l’avenue en direction des supermarchés. Les routes sont désertes. Je grille un premier stop par inadvertance, puis un deuxième volontairement. Je pourrais zigzaguer sur la route si je le souhaitais. Ce
que je me retiens de faire avec force. Une fois sur Beech Avenue, je croise mes
premières voitures. Je passe devant Family Dollar, puis tourne sur la gauche lorsque
je remarque que le resto rapide Hardee’s est ouvert. Je l’observe, attentive, à travers ma fenêtre pour m’assurer que je n’ai pas halluciné. Consciente que l’entrée se trouve derrière moi, je prends le premier virage en sens interdit avant de donner un gros
coup de volant sur ma droite. Ce n’est pas le demi-tour le plus conventionnel, mais il est efficace. Les pneus
crissent lors du dernier virage. Mon épaule vient s’écraser violemment contre la portière, mais l’appel de la faim est plus fort que tout. J’entre sur le parking du restaurant à toute vitesse et pile juste devant l’entrée, en garant ma voiture de travers, sur deux places.
À la caisse, le jeune homme semble aussi peu éveillé que moi. Une fois ma commande envoyée en cuisine, je sors mon portable dans l’espoir d’y trouver quoi que ce soit qui rendra l’attente, aussi courte soit-elle, encore plus courte. Mais je sens le regard
insistant du caissier sur moi. Je jette un coup d’œil pour m’en assurer. Il me fixe sans la moindre gêne. J’emplis mes poumons, prête à lui rétorquer que j’ai eu une journée difficile pour justifier ma tenue bien qu’il ne soit que six heures du matin. Il prend la parole le premier.
— Lisa, c’est ça ?
— Oui, dis-je en fronçant les sourcils.
Incapable de le remettre, je lis le nom sur son badge : Greg. Je ne me souviens d’aucun Greg.
— Est-ce qu’on se connaît ?
— Oh non, pas vraiment. J’étais à la Buena Vista High School en même temps que toi. La génération d’après.
Je le gratifie d’un hochement de tête. J’ai déjà du mal à me souvenir de ma génération, alors celle d’après, n’en parlons pas.
— Tu es de retour pour la réunion des dix ans ?
— La quoi ?
— La réunion des dix ans de la promotion 2009. C’est d’ici quelques jours, c’est bien ça ?
Quel mauvais timing… Me voilà de retour chez mes parents, sans emploi, sans réalisations concrètes, pile au moment où une majeure partie de mes anciens camarades de classe doivent revenir en ville.
C’est la poisse. L’idéal serait que je rentre le plus vite possible à la maison avant que quelqu’un ne se rende compte de ma présence ici. Il suffit qu’un seul membre de la meute me voie pour que la nouvelle se répande à la vitesse grand V. Ma future absence à cette prochaine réunion des dix ans sera alors le sujet de conversation numéro un. Moi qui voulais faire profil bas… Je me demande s’il vaut mieux que je me ressaisisse pendant quelques jours, que je fasse
semblant d’être une jeune femme accomplie et heureuse sur tous les tableaux, ou bien que je
me terre dans la maison de mes parents sans que personne ne se doute même de ma présence. La solution numéro deux me paraît plus simple à exécuter.
J’empoigne le sac que me tend Greg et file, tête baissée, en direction de la sortie. La porte s’ouvre juste devant moi. Elle s’ouvre sur un visage familier. Familier mais pas amical. Un visage qui me fait
comprendre que mon plan vient de tomber à l’eau. Laura Johnson entre dans le restaurant, toute fringante sur ses talons
aiguilles en plastique et, à ma grande surprise, avec un ventre légèrement arrondi, qu’elle semble déjà protéger ardemment. Je repense à mes dix-neuf heures de sommeil, à cette absence d’électricité qui a ralenti ma recherche de nourriture, au fait que ma voiture, qui ne démarre jamais sans un caprice, s’est montrée particulièrement docile. Je soupçonne l’univers d’avoir dicté chaque minute de ma courte matinée pour me mener immanquablement à cet instant. À cette rencontre. J’ai été prise au piège et mon prédateur est la redoutable Laura Johnson. Laura Johnson et ses cheveux blond décoloré, son parfum bubble-gum et sa fameuse langue de pute. Il fallait que ce soit la
commère de service. L’œil qui voit tout, l’oreille qui entend tout et la langue qui colporte bien plus que les rumeurs.
Quelle merde…
Dépitée, je laisse la porte de la maison claquer derrière moi. Je traîne les pieds jusqu’à la cuisine, où je finis de dévorer le petit déjeuner le plus gras du monde. Je rince mes mains au-dessus de l’évier avant de retourner m’échouer sur le canapé. Toutes mes affaires se trouvent à mes pieds. Toute ma vie réduite au contenu d’un gros sac à dos et de deux valises. Je trouve ça déprimant. Histoire de me changer les idées, j’allume mon ordinateur portable, puis m’enfonce confortablement dans le vieux sofa, jusqu’à disparaître au milieu des coussins. Par habitude, j’ouvre le navigateur Internet, qui affiche sans attente l’impossibilité d’exécuter cette tâche. Une injure siffle entre mes dents. Pourquoi est-ce que rien ne va dans mon
sens ? Est-ce que ce serait trop demander d’avoir un minuscule coup de pouce ? Qu’est-ce que je suis censée faire maintenant ? Comment est-ce qu’on s’occupe sans Internet au cœur d’une ville minuscule où tout le monde se connaît et qu’on ne veut voir personne ? Je referme l’ordinateur et vérifie la batterie de mon téléphone, qui est dangereusement basse. Ce retour en arrière, qui aurait pu être un nouveau départ, est loin d’offrir les promesses que j’aurais pu espérer. J’admets associer beaucoup d’espoir à du conditionnel, mais c’est le maximum que je puisse donner pour le moment.
Finalement, un élan de motivation m’aide à gravir les marches jusqu’à la salle de bains. Les photos de famille pendues aux murs de l’escalier disparaissent sous la poussière. Est-ce que j’ai les moyens d’appeler une femme de ménage ? Je ne cesse de répéter : « Faites qu’il y ait de l’eau chaude, faites qu’il y ait de l’eau chaude… » Et il y en a ! J’entre à l’intérieur de la cabine de douche et me délecte de ce confort retrouvé. J’ai oublié à quel point c’est agréable de sentir l’eau chaude couler sur sa peau. Je reste la tête plongée sous le jet d’eau un long moment. Je n’entends rien d’autre que les gouttes qui claquent en tombant sur le sol. Mon esprit commence à errer, je me sens détendue.
J’ai appris que nous étions mercredi. La réunion des anciens élèves aura lieu à la Buena Vista High School ce samedi. Je ne sais toujours pas si j’y mettrai les pieds, mais ce serait l’occasion de me sentir un peu mieux ou moins bien en comparant mes réussites à celles des autres. Un bon moyen de faire le bilan sur sa vie avant d’atteindre la trentaine. Est-ce que les gens sont mariés à vingt-huit ans ? Est-ce qu’ils possèdent une maison, un chien et ont osé transmettre leurs gènes à une nouvelle génération dont l’avenir semble déjà douteux ? Mes seules références sont mes anciennes fréquentations new-yorkaises, et je doute qu’il s’agisse d’un échantillon représentatif. Toutes ces personnes sont sans enfants, certaines sont en couple, d’autres enchaînent les relations instables. C’est assez hétéroclite sur le côté vie sentimentale. Et puis être propriétaire à New York à notre âge est inconcevable. Peu ont un job stable, beaucoup ont déjà eu trois, quatre boulots différents. Et moi, dans tout ça ? Célibataire depuis quelques mois, jamais mariée. Sans emploi, sans enfants, sans maison, sans chien. Je ne suis même pas foutue d’avoir un clébard. Mais bon, ça pue, ça bave et il faut le sortir. On peut évoquer la « fidélité » potentiellement appréciable de l’animal, mais c’est plutôt de la « dépendance », et c’est épuisant. En fait, je n’aime pas les chiens. Ne parlons pas des chats. Ces êtres ingrats qui pensent dominer le monde et derrière lesquels on doit passer en permanence, tel un esclave qui ne comprend pas son
statut. À quoi bon chercher de la compagnie tant que l’on supporte encore le son de sa propre voix ?
L’eau de plus en plus froide me rappelle à l’ordre. Je coupe la douche et m’entoure le corps d’une serviette de bain. Je balaie avec la paume la buée déposée sur la glace. Je récupère une deuxième serviette pour me sécher les cheveux. J’observe ma chevelure, qui touche à peine mes épaules en un dégradé à peu près réussi. L’eau l’obscurcit fortement, me donnant l’impression d’être pratiquement brune, alors que je suis naturellement châtain foncé. Quand je croise mon regard – aussi pénible que cela puisse me sembler depuis quelque temps –, je trouve que mon visage ne transmet pas mes sentiments les plus profonds.
Peut-être que je ne suis pas si triste de ma situation, après tout ? Qui n’a jamais rêvé, après avoir consacré l’essentiel de son temps à son travail, de retrouver sa liberté ? N’est-ce pas là la plus belle occasion de faire ce que je veux ? Je pourrais apprendre à cuisiner un plat qui nécessite six heures de préparation, lire ce bouquin qui raconte que les arbres se parlent entre eux ou
quelque chose comme ça. Ou encore visionner tous les classiques de cinéma que je n’ai jamais vus sous prétexte que je n’ai pas le temps de regarder vers le passé, car il y a déjà tellement de films à découvrir au cinéma aujourd’hui. Alors, pourquoi est-ce que je ne fais rien de tout cela ? Pourquoi mes journées se suivent-elles et se ressemblent-elles atrocement comme un leitmotiv anesthésiant ? Je pensais avoir été paralysée par l’échec, mais en réalité, j’ai l’impression de pouvoir faire tellement de choses de ma vie que je n’ose pas emprunter la moindre voie. Qui peut le plus peut le moins, comme on dit.
J’enfile une tenue noire de la tête aux pieds, arborant un jean skinny, un t-shirt ample, une paire de bottines
et une veste en similicuir avec une fermeture Éclair sur le côté. Tenue appropriée pour l’enterrement de mon ancienne vie. Je récupère mon téléphone portable, qui a lui aussi meilleure mine après son temps de charge. J’effectue une recherche rapide pour « femme de ménage » sur Internet et compose le premier numéro dont l’évaluation est de quatre étoiles sur cinq. Je ne perds pas de temps et poursuis ma conversation tout en
progressant vers ma voiture. L’affaire est rapidement bouclée et quelqu’un passera dès le lendemain matin. Il semblerait que les choses décident, enfin, de suivre le droit chemin. Si j’avais su qu’il suffisait d’une bonne douche pour relancer la machine, je l’aurais fait il y a trois ou quatre jours. Maintenant, le plus important est de
remplir les placards de cette cuisine avant que la faim ne refasse surface. Je
tourne le contact, le moteur toussote. Je réitère, même réponse. Bien sûr, maintenant, cette poubelle sur roues ne veut plus démarrer…
Persévérance et détermination ont raison de la mécanique. Pas sûr que ma volonté gagne à tous les coups, mais il n’y a pas de petite victoire. Il fait jour désormais, bien que le ciel gris diminue fortement la luminosité. L’air frais et humide me transperce. Il fait anormalement froid en ce début d’automne. Jamais je n’oublierai les mois d’octobre à Buena Vista. Au cours des journées déjà nettement raccourcies, la pluie est rare mais souvent intense, et les après-midi offrent encore de la douceur avec des températures pouvant dépasser les 20 °C. En famille, nous faisions toujours quelques pique-niques au parc Glen Maury
ou en bordure de forêt, au milieu des montagnes, à l’est de la ville. Mon père, garde forestier retraité, connaît la nature comme sa poche et a toujours cet œil pour dénicher des endroits incroyables. Des havres de paix inestimables, qu’il faut observer à une heure précise pour les voir s’embellir davantage sous une certaine lumière. Mon frère et moi l’accompagnions souvent les week-ends. Je me demande comment j’ai pu autant apprécier la vie urbaine après avoir eu une enfance autant en phase avec la nature. Je remonte Magnolia
Avenue, bordée d’arbres couleur or et feu. Une vue imprenable sur les montagnes en ligne de mire,
donnant l’impression qu’elles sont à portée de main.
***
Arpenter les rayons du Food Lion s’est avéré très infructueux. Cherchant désespérément des produits qui ne sont pas disponibles ici, j’ai perdu un temps considérable. Cette impression me fait sourire : « perdre mon temps », comme s’il était précieux et que j’avais des choses à faire. C’est étrange comment faire les courses peut être perçu telle une perte de temps, alors que surfer sur Internet sans but est au
contraire une nécessité. Il faut croire que seule la valeur que l’on accorde à une tâche détermine la durée que l’on est prêt à lui consacrer. Je charge le coffre de ma voiture lorsque l’on m’interpelle dans mon dos. Je me retourne, non sans une appréhension.
— Lisa ? Lisa Steed ? Je n’arrive pas à y croire !
— Emily ?
Elle me sourit. Un sourire sincère et amical, que j’ai oublié mais qui me fait du bien. Je l’aurais reconnu au milieu d’une foule.
— C’est incroyable, de te voir ici ! Je ne savais pas si tu viendrais ce week-end. Je ne me rappelle pas avoir vu
ton nom parmi les réponses positives.
— J’ai dû oublier de le faire, prétexté-je, préférant ne pas déballer les détails.
— Je suis tellement contente de te voir. Ça fait quoi ? Cinq ou six ans, au moins.
— Sept, précisé-je plus rapidement que je ne l’aurais voulu.
Elle laisse l’une de ses mains glisser le long de mon bras avant de le serrer légèrement, comme pour s’assurer que je suis là. Je sens qu’elle se retient de me prendre dans ses bras, alors que j’aimerais qu’elle le fasse. J’ai des papillons dans le ventre, mais cette sensation est écourtée par une voix masculine qui l’appelle, embarrassée. Elle fait volte-face et brise le contact visuel entre nous. Un homme, d’une trentaine d’années, tient les mains de deux petites filles à l’allure identique, si bien que j’ai l’impression de voir double. De chaque côté de leur père, les fillettes sont vêtues de la même robe blanche à fleurs vertes et rouges. Chacune porte fièrement deux couettes blondes de chaque côté de sa tête. Elles sont le portrait craché de leur mère. Les deux paires d’yeux bleus me jaugent avec une profonde curiosité, mais aucune n’ose prendre la parole devant l’inconnue. Emily se retourne à nouveau vers moi.
— Il faut que j’y aille, je suis attendue, avoue-t-elle en haussant légèrement les épaules.
— Elles sont adorables, prononcé-je avec une sincérité qui me surprend étant donné mon manque d’intérêt envers les enfants.
Emily enserre ma main avec la sienne. La main de son alliance. J’hésite. J’ai envie de lui dire qu’elle ne rêve pas, que je suis bien là. Ses yeux pétillent légèrement. À moins que ma vue ne me joue des tours. Il y a longtemps que je n’ai pas fait l’objet d’autant d’amicalité.
— Tu restes combien de temps ?
— C’est indécis.
— Je suis sûre qu’on aura l’occasion de rattraper le temps perdu, me rassure-t-elle.
J’acquiesce et elle s’enfuit délivrer son mari du tracas qui semble le tenir au bout de chaque bras. Je les
regarde s’éloigner tous les quatre. L’une des petites filles se retourne vers moi. J’essaie de lui sourire, mais une sorte de demi-sourire contrit s’affiche à la place. Est-ce que j’ai raté quelque chose en ne voulant pas de vie de famille jusqu’à aujourd’hui ? Est-ce que ce choix fait de moi quelqu’un de moins adulte ? Je finis de charger la voiture et claque le coffre. Ce petit retour aux
sources n’est peut-être pas une si mauvaise chose, après tout.
***
La femme de ménage est commandée, le réfrigérateur est rempli et j’ai appelé le câble pour récupérer au plus vite une connexion Internet. J’ai accompli tellement de choses en une seule matinée que j’ai envie d’appeler mes parents pour qu’ils soient, eux aussi, fiers de mon exploit. La coïncidence veut que je reçoive un appel en visio de mon petit frère au même moment.
— Salut, sœurette. Comment va la vie à la campagne ?
— J’avais oublié à quel point c’était petit ici. On m’a déjà reconnue trois fois et ce n’est pas pour ma célébrité.
— Tu as vu Peaky ?
— Qui ?
— Lyle Peak, d’en face.
— Non.
— Il est revenu vivre chez ses parents, lui aussi, il y a quelques mois. Vous
auriez des choses à vous raconter, me taquine-t-il.
— Je le verrai suffisamment tôt. Figure-toi que ce week-end a lieu la réunion des dix ans de ma promo.
— Tu vas y aller ?
— C’est une bonne question…
— Pourquoi t’hésites ? Tu n’as rien de mieux à faire, et puis tu as déjà raté la réunion des cinq ans. Celle-ci sera sûrement plus intéressante. Il va y avoir des divorcés, des dépressifs et toi, plaisante-t-il.
— Et des couples avec enfants, pensé-je avec Emily en tête.
— Emily y sera, dit-il comme s’il comprenait mon sous-entendu.
— Pourquoi tu dis ça ? balbutié-je légèrement.
— Elle est présidente des alumni, c’est elle qui est responsable de l’organisation de l’événement. Elle prend encore de tes nouvelles quand je la croise.
— Mais, dis-moi, tu es où en ce moment ?
— En Slovaquie !
— Comme dans Hostel ?
— C’est fou, l’image erronée que l’on a de ce pays à cause de ce film. Je suis au beau milieu des montagnes. On se croirait à la maison, mais avec des sommets plus hauts. Donc, des défis plus grands !
— Là-bas aussi il y a des coins reculés où personne ne t’entendra crier ?
— Tu penses à la maison ou tu es encore focalisée sur le film ?
J’entends une voix masculine étouffée derrière lui. Impossible de comprendre ce qu’elle dit. Il faut préciser que je ne parle pas un mot de slovaque.
— Faut que je te laisse, mon Uber est arrivé. Bisous, sœurette.
Sur quoi, il raccroche. Je repose le téléphone sur la table de la cuisine et décide de me replonger dans ma jeunesse en visitant ma chambre à l’étage. J’ai à peine franchi la porte que je me demande si je serai capable d’y repasser une nuit en la laissant en l’état. Un poster du groupe de rock Nickelback, au-dessus de mon lit, fait face à une affiche d’Amelia Earhart, sur laquelle on peut lire l’une de ses célèbres citations : Tu peux faire tout ce que tu décides de faire. Un petit bureau occupe le coin à l’opposé de l’entrée. Il est recouvert d’affaires en tous genres : cahiers, vêtements et autres objets incongrus et improbables. Sur une étagère, au-dessus, se tiennent fièrement cinq trophées que j’ai remportés en kayak, avant d’abandonner la discipline et de me consacrer entièrement à la musique. À vrai dire, c’est l’excuse officielle que j’ai donnée autour de moi. Seuls mes parents sont dans la confidence de ce qui s’est vraiment passé. Pendant de nombreuses années, j’avais pu observer le harcèlement, les brimades que subissaient plusieurs filles et garçons à l’école par une brute dont le nom importe peu, mais je n’en avais jamais fait les frais. Jusqu’au jour où j’ai retrouvé mon embarcation perforée à plusieurs endroits. Des cercles si parfaitement découpés qu’ils ne pouvaient pas être accidentels. La deuxième fois, en plus des perforations, il y avait un mot gravé avec une lame, au cœur du plastique de mon kayak et qui disait : je te noierai. Je n’ai jamais vraiment su si c’était la même personne que pour les autres, mais j’ai tout claqué du jour au lendemain. L’ironie est qu’après avoir arrêté de ramer pour cette discipline, j’ai commencé à ramer dans tout le reste.
Mon regard dérive brièvement en direction de la fenêtre. Le rideau n’est pas parfaitement tiré et je peux apercevoir un visage, qui me fixe, derrière la vitre d’en face. La silhouette porte un ensemble noir, comme moi. Je m’approche légèrement pour voir un peu mieux, mais l’observateur disparaît subitement. Je reprends ma fouille au cœur de Memory Lane sans y prêter plus d’attention. Peut-être que j’aurais dû.
Toujours au volant de ma boîte de conserve, je sillonne les rues, la main à travers la fenêtre baissée, mon portable pointé en direction du ciel dans l’espoir de détecter un réseau Wi-Fi disponible. La bibliothèque publique est déjà fermée et les fast-foods, le long de la 29e Rue Ouest, sont pleins à craquer de chiards criards et dégoûtants. À force d’avoir les yeux rivés sur l’écran, je ne sais même plus dans quelle direction je vais. J’aurais plus vite fait de me déplacer à pied. Trop tard. Je poursuis sur une centaine de mètres, avant de définitivement baisser les bras et de retourner au Burger King. C’est toujours quand on a décidé d’abandonner que la situation évolue et que le dilemme s’installe. Je stoppe la voiture au milieu de la chaussée et tente de me repérer. Je suis au début de la seule route qui mène à mon ancienne high school, tout au sud de la ville. En face du croisement, un bâtiment qui ne paie pas de mine et sur lequel je peux lire en lettres néon Buena Vista Social Club. Cette enseigne n’existait pas à mon époque. Je suis même sûre qu’il n’y avait rien à cet endroit parce que j’aurais aimé qu’il y ait un lieu comme celui-ci pour traîner après les cours ou pendant des heures de sèche. Qu’est-ce que j’ai pu ressasser cette idée tout au long de ma scolarité ! Bonne nouvelle : ce lieu tombé du ciel est ouvert et il a du Wi-Fi. Je me gare sur le petit parking de
gravillons, à côté d’un pick-up bleu flambant neuf et à l’opposé d’une vieille Lincoln blanche avec le coffre aussi long que le capot.
La porte d’entrée est lourde. La lumière faiblarde apporte une petite touche glauque, fort sympathique, au lieu. Deux
hommes accoudés boivent en silence leur poison, chacun à une extrémité du bar. Celui du fond a l’air rabougri avec sa barbe qui lui mange la moitié du visage et sa casquette de mécano vissée sur le crâne. La tête rentrée dans les épaules, il resserre sa poigne autour de son verre comme s’il avait peur que je m’en empare. L’autre type met du temps à se retourner. Lorsqu’il comprend enfin que quelqu’un vient d’entrer, je suis déjà loin de la porte. Je l’entends marmonner quelque chose, un charabia inaudible auquel succède un rire gras et hoquetant. Le barman me salue d’un geste de la tête et je file m’installer dans le coin opposé, dos au mur et face à la sortie.
— Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? me demande le barman avec un léger accent bostonien.
— Un café et vos codes Wi-Fi.
Il hausse les sourcils et me sourit, l’air amusé. Je ne prête déjà plus attention à lui et sors l’ordinateur de mon sac. Il lui faut encore quelques secondes avant de retourner
au bar exécuter ma commande. La déco des lieux est spartiate. L’ambiance vieux saloon est accentuée par les odeurs maltées des bières renversées sur les tables en bois. Un vieux piano à l’angle me rappelle d’anciens westerns. Sur les murs, des photos d’illustres inconnus offrent une fenêtre figée sur la rare clientèle.
Le barman m’apporte une tasse remplie à ras bord d’un fluide noirâtre. Puis il me dicte le mot de passe, que je tape dans la foulée. Une fois la connexion établie, je ne peux m’empêcher de sourire face à cette impression de civilisation retrouvée. Je lève les yeux pour la première fois en direction du barman et découvre un homme d’une trentaine d’années. Ses cheveux mi-longs encadrent une barbe naissante. Il est grand. Je ne dis
pas ça parce que je suis assise et qu’il est debout. Non, il est si grand qu’il pourrait faire éclipse avec le spot lumineux blafard qui m’éclaire en plein visage.
— Merci.
— Vous n’êtes pas du coin, me bouscule-t-il un peu.
On dirait davantage une affirmation qu’une question.
— C’est plutôt moi qui devrais vous dire ça. Boston ?
— Vous avez l’ouïe fine.
— Au contraire, ce serait difficile de ne pas le remarquer.
Il retourne au bar faire la vaisselle ou essuyer des verres déjà secs. La suite m’importe peu maintenant que j’ai une connexion Internet fonctionnelle. Je me demande qui compte se rendre à la réunion de ce week-end. Probablement des personnes qui sont toujours dans les
parages. Je suppose qu’une quantité non négligeable n’a pas poussé son éducation au-delà des frontières de l’État. Il y a des chances pour que mon profil fasse partie d’une minorité difficile à évaluer. Ne sachant trop par où commencer, je tape dans la barre de recherche ce qui me semble le plus évident : réunion des anciens élèves dix ans Buena Vista High School. Le premier résultat semble le plus cohérent. Il s’agit du site de l’établissement répertoriant les alumni par année. Toutes les classes sont listées depuis 1958. Les registres remontent même jusqu’en 1928, mais il manque quelques promotions parmi les trente premières années. Je clique sur la liste de 2009, qui correspond à mon cas, et y découvre quatre noms : Emily Naylor, Brett Burch, Cassidy Coleman et Laura Johnson. Burch, si je me
souviens bien, était un garçon pas très grand, les cheveux bruns mal coiffés et le regard vitreux de l’ado intoxiqué par le sommeil ou la fumette. On ne fréquentait pas les mêmes cercles, si je peux m’exprimer ainsi. Cassidy Coleman, me semble-t-il, était une jeune fille plutôt discrète. Elle s’impliquait beaucoup au sein d’activités artistiques extrascolaires. J’ai dû jouer plusieurs fois de la musique pour une pièce dans laquelle elle tenait un rôle secondaire. J’ai l’image d’une petite blonde à la voix sucrée. Elle avait un bon vibrato. Je ne sais pas ce qu’il en est pour Cassidy, mais j’ai du mal à croire que Burch ait quitté la ville à la fin du secondaire. J’ouvre un autre onglet et tape : Brett Burch Buena Vista. Je clique sur les deux premiers liens, qui présentent les résultats de ma recherche sur Private Eye et Spokeo. Ces sites Web fonctionnent
sur le même principe : il s’agit d’agrégateurs de données sur les personnes. Les informations qu’ils recèlent sont récupérées en ligne et hors ligne à partir de documents publics, et sûrement plein d’autres sources obscures dont je n’ai pas la moindre idée.
C’est sur le second site que je jette un œil en premier. Une vingtaine de personnes s’appelant Brett Burch, sur l’ensemble des États-Unis, correspondent à ma recherche. Je précise une nouvelle fois que je ne souhaite que les résultats de la Virginie et réduis ainsi mes candidats au nombre de six. Ce qui est incroyable, c’est que les informations publiquement accessibles sur le site sont déjà très importantes. Je peux lire les âges des différents Brett Burch, les villes où ils résident, et même les personnes, également répertoriées sur le site, auxquelles ils sont connectés. Il n’y a que deux Brett Burch âgés de vingt-sept ou vingt-huit ans, et un seul vit à Buena Vista. Bingo ! C’était encore plus simple que je ne l’aurais imaginé. Depuis ma recherche initiale, il m’aura fallu quoi ? Cinq minutes au maximum pour mettre le doigt sur Brett Burch. Une montée d’adrénaline rend ma quête encore plus excitante. D’après son profil, je peux voir qu’il réside sur Elm Avenue. Une rue du sud de la ville, à seulement quelques pas d’ici. Il me manque le numéro de l’adresse. Pour l’obtenir, ainsi que son numéro de téléphone et son adresse email, le site me demande de payer. Les informations révélées pour la modique somme de 0,95 dollar vont bien plus loin ! Si je paie, j’aurai accès à ses photos et vidéos publiques, ses différents profils sur les réseaux sociaux, l’adresse de son travail, son historique avec la justice, les différentes adresses qu’il a occupées, sa situation conjugale… C’est de la folie ! Il faut que je pense à vérifier si n’importe qui peut accéder à des données aussi personnelles me concernant. Si toutes ces infos sont accessibles au
premier venu, cela ne peut être dû qu’à un excès de négligence de la part de Brett Burch. Toutefois, je ne suis pas complètement satisfaite de cette conclusion hâtive. Beaucoup trop d’informations, sur lesquelles nous devrions avoir la main en toutes
circonstances, ne nous appartiennent plus vraiment depuis bien longtemps.
Aujourd’hui, une grande majorité des personnes de mon âge sont présentes sur de nombreux réseaux sociaux. J’aurais pu tenter d’obtenir ces informations directement sur ces différents profils, mais avec les récentes affaires de fuites de données personnelles, beaucoup pensent se protéger en rendant leurs comptes privés ou en les supprimant. Rien de plus qu’un espoir naïf que cela réglera le problème.
Pas la peine de poursuivre mes recherches sur Spokeo. J’en effectue une nouvelle : brett burch elm ave buena vista va. Pour la première fois, les résultats ne sont pas concluants. Peut-être que Brett a déménagé. Toutefois, le quatrième intitulé attire mon attention : Délinquants sexuels enregistrés Buena Vista Virginie – crimes répertoriés. Intriguée, je m’empresse d’ouvrir cette nouvelle page proposée par City-Data. Une phrase en gras m’indique qu’en utilisant ces informations, j’accepte les conditions suivantes, qui consistent en un gros pavé de texte que je m’empresse de sauter. En dessous figure une carte de la ville avec une multitude d’épingles virtuelles rouges, localisées à différents endroits. Elles marquent des adresses. Logiquement, je zoome sur ma rue,
puis sur mon adresse, pour finalement remarquer que ma maison se situe à proximité de deux épingles, une dans chacune des deux rues parallèles à la mienne. Je passe le curseur sur celle qui est le plus à l’ouest et des infos apparaissent : nom, prénom, âge, adresse exacte, couleur des yeux et des cheveux, taille, poids et ethnicité. Je n’arrive pas à y croire. Je vis à quelques mètres de deux détraqués sexuels. Je m’empresse de cliquer sur le deuxième point de localisation et découvre les informations. Le profil est semblable au premier : homme blanc d’une cinquantaine d’années. Par curiosité – ou voyeurisme –, je clique sur toutes les pastilles. Bizarrement, je me sens mal à l’aise en imaginant tous ces délinquants sexuels résidant dans la même ville que moi. Il s’agit à 95 % d’hommes blancs de plus de quarante ans. Mais quel rapport avec Brett Burch ? Il n’y en a aucun. Il s’avère que l’une des personnes référencées s’appelle Christopher Burch et qu’une autre vit sur Elm Avenue. Tous les mots de ma recherche y sont, mais pas
dans le sens que j’ai envisagé. Sous la carte, la liste des personnes fichées est plus complète. Elle précise notamment les délits perpétrés par ces gens blacklistés. Agression sexuelle aggravée sur mineur ou sur adulte, viol, tentatives d’agression… Les résultats me donnent la nausée et je préfère fermer la page. Un peu tard, car le mal est fait. Est-ce que je devrais me
sentir moins en sécurité qu’il y a seulement quelques heures ?
***
— À plus tard, Jim, salue le barman en direction de l’homme qui passe la porte.
Me voilà désormais seule dans le bar. Le serveur capte mon regard, que je détourne instinctivement. Mais c’est trop tard : il a pris cela pour une invitation. Il se rapproche de ma table tout en
maintenant ses distances. Combien de fois ai-je créé un contact visuel avec un homme qui l’a perçu comme une invitation, au détriment de tous les autres signes allant à l’encontre de cette idée ?
— Vous travaillez sur quelque chose d’important ? me demande-t-il pour faire la conversation.
— En quelque sorte.
— Vous pensez en avoir pour encore longtemps ?
— Vous essayez de me mettre à la porte ?
— Comme vous pouvez le voir, la soirée est plutôt calme…
—… et vous voudriez fermer plus tôt.
Je repense au nom du bar. Cette référence au fameux groupe cubain.
— Vous êtes fan de boléro ou juste de jeux de mots faciles ?
Il s’assoit face à moi et entremêle ses doigts au-dessus de la table. Son corps se penche légèrement vers moi. Cet homme attendait impatiemment d’avoir une conversation avec quelqu’un de sobre. En le regardant ainsi, j’ai une impression de déjà-vu. Est-ce sa façon de me fixer ?
— Un peu de Chan Chan n’a jamais fait de mal à personne. Même si je préfère le jazz, admet-il.
— Hmm…
— Pas très fan ?
— Pas vraiment.
— Qu’est-ce qui ne vous plaît pas dans le jazz ?
— J’ai toujours trouvé ça trop… erratique.
— Il paraît que les personnes qui n’aiment pas le jazz ne comprennent pas vraiment la musique.
L’ironie de sa remarque me fait l’effet d’une gifle. Et s’il avait raison ? J’ai mis fin à ma courte carrière de productrice en imposant la signature d’un jeune talent à mon boss, qui n’en voulait pas. Je me suis grillée après cinq petites années dans le milieu. Mon conflit avec l’autorité n’est pas le seul facteur de ma chute. Je n’étais peut-être juste pas faite pour ça.
— C’est marrant, c’est sûrement la raison pour laquelle je n’ai plus de travail.
— Vous travaillez dans la musique ?
— Je produisais. Beaucoup de personnes ont du talent sans s’en rendre compte. C’était le profil que je préférais.
— Vous n’êtes pas un peu jeune pour parler de votre carrière au passé ?
— Et vous, vous avez quoi ? Trente-cinq ans ?
— Depuis peu, en effet. Mais d’habitude, c’est moi qui fais parler les clients, et pas l’inverse.