Mexico bronco - Patrick Amand - E-Book

Mexico bronco E-Book

Patrick Amand

0,0

Beschreibung

Qu’était-il venu faire dans cette galère ? En acceptant de partir à la recherche du fils d’un patron du CAC 40 évaporé dans la nature mexicaine, Eneko Aggiremutxeggi – avocat radié du barreau reconverti dans les enquête et filatures douteuses – ne s’attendait pas à un tel périple. En ce mois de février 2001, au beau milieu de la caravane de l’EZLN, l’Armée zapatistes de libération nationale et de son emblématique sous-commandant Marcos, en route pour Mexico, l’enquêteur basque aux méthodes peu orthodoxes, se retrouve mêlé à de rocambolesques événements. Épaulé par Paco, un gamin de 14 ans tout droit sorti d’un bidonville, c’est dans un road-movie zapatiste improbable qu’Agirretxumetegi, poursuivi par Alfredo un minable truand local, confronté aux Monos blancos la garde rapprochée italienne de Marcos, qu’il découvre un pays de folie. Le tout au rythme lancinant de la chanson d’Hubert-Félix Thiéfaine « Pulque, mezcal y tequila » et des discours des 23 commandants zapatistes. Et toujours avec l’ombre de l’auteur Malcolm Lowry* qui plane sur cette mirobolante expédition… *Auteur de « Au-dessous du volcan »

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Passionné d’Histoire – particulièrement la Seconde Guerre mondiale –, de faits et d'événements peu connus dans des lieux qu’il apprécie, Patrick Amand aime les chassés-croisés historiques. Tout cela dans un esprit noir et avec un zeste d’humour… Il est également directeur de la collection Noires Nouvelle des Éditions du Caïman.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 181

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

À Sandra, of course !

En souvenir du Mexico tour 99.

Souvenez-vous que tout ce que nous avons fait, c’est de donner une gâchette à l’espoir.

Sous-commandant Marcos

Le Mexique est un pays auquel un étranger ne peut pas comprendre grand-chose.La plupart des Mexicains n’y entendent rien non plus.

Patrick Deville

1

Il n’avait pas pu répondre à l’appel, trop occupé par l’enchère qui se préparait ce lundi 5 février 2001 dans les locaux de Sotheby’s à Londres. Son client, star française de cinéma ayant connu des heures de gloire dans toutes les salles de l’Hexagone dans les années 70- 80, tenait absolument à l’acquisition de ce tableau du peintre expressionniste Egon Schiele, « Portait du peintre Anton Peschka ». La croûte partira finalement pour onze millions trois de dollars, bien au-delà des prétentions de son client. Il l’avait pourtant prévenu : le cours du marché des œuvres d’art flambait en ce moment. Si ce con avait joué dans Gladiator, X-Men ou Scream3, les blockbusters du moment, il aurait pu sortir le carnet de chèques. Caprice de star, il avait quand même tenu à l’envoyer pour le représenter à Londres quitte à se coucher dès le premier tour des enchères. Pas grave, la commission était suffisamment bien rémunérée pour perdre une journée chez Sotheb’ys. Il en avait surtout profité pour régler quelques affaires avec des gens peu recommandables et assister au match de la vingt-septième journée de Premier League, Arsenal-Ipswich, et admirer la classe de Thierry Henry offrant la victoire à Arsenal à la soixante-septième minute.

La voix était hésitante et bredouillait sur son répondeur.

« Bonjour Maître Agirret… Ag… Agirretxu… Maît… Monsieur Eneko… ». Ça se finissait toujours ainsi, question d’habitude. Il avait rarement entendu prononcer correctement son nom du premier coup. Sauf peut-être par ce vieux juge avec qui il avait bataillé d’affaires en affaires dans le prétoire de la Cours d’assises de Bordeaux :

— Maître Agirretxumetegi, vous avez la parole… Maître Agirretxumetegi, je vous rappelle à l’ordre ! Maître Agirretxumetegi, soyons sérieux…

Aucune erreur dans la prononciation durant un mois.

« … Ici le secrétariat de Monsieur Balton. Pourriez-vous me recontacter dans les meilleurs délais au n° suivant : 01. 020. 13000. Merci de demander Géraldine ».

Balton ? Ce nom était inconnu de son carnet d’adresse. Sa curiosité malsaine l’incitait à rappeler immédiatement. Tant pis pour la surfacturation londonienne.

— Société Haricus, bonjour.

— Bonjour. Passez-moi Géraldine SVP.

— Qui dois-je annoncer ?

— Monsieur Agirretxumetegi.

— Vous pouvez répéter s’il vous plaît ?

— Annoncez Eneko.

Géraldine prit l’appel sans tarder écourtant ainsi la mélodie d’attente insipide.

— Maître Agirretxumetegi, bonjour et merci de me rappeler si rapidement. Monsieur Balton, Président de la Société Haricus souhaiterait vous rencontrer à son siège à Paris. Je vous propose de prendre l’avion lundi depuis Bordeaux votre domicile et de le retrouver à quinze heures. Où puis-je vous adresser les billets ?

Agirretxumetegi n’était plus « Maître » depuis trois ans, si ce n’était de son destin. La phrase était de lui, et il n’en n’était pas particulièrement fier.

— Chère madame, m’en direz-vous un peu plus sur cette demande de rendez-vous ?

— C’est professionnel, bien sûr. Monsieur Balton souhaite vous rencontrer en votre qualité d’avocat, Maître Agirremet… Agirrutxu…

— Votre société ?

— La Société Haricus est le consortium franco-britannique – issu de la fusion de la Société française Bel Har et du groupe anglais Bean Center – qui est le premier groupe européen dans le domaine des légumes surgelés. Société cotée au CAC 40 bien sûr.

— Bien sûr.

— Monsieur Michel Balton est le président du groupe, lui qui est parti du bas de l’échelle, ses parents étaient de surcroît agriculteurs.

La leçon était parfaitement maitrisée et il s’en foutait, de surcroît.

— Monsieur Balton se recommande de Monsieur Lebeaupain.

Lebeaupain… Il y avait longtemps qu’il n’avait pas entendu parler de lui. Les services mutuels qu’ils s’étaient rendus les liaient pour un bon moment. Jean-Paul Lebeaupain, PDG du groupe Vibal qui détenait journaux, magazines, chaînes de télé et autres bidules internet tout en étant actionnaire dans des clubs de foot allemands et espagnols. Un requin de la finance avec le bras long. Agirretxumetegi l’avait sorti d’embarras dans une affaire de délit d’initié boursier, par des moyens qui dépassaient un tantinet la déontologie de la profession d’avocat ; juste de quoi le faire rayer du barreau. Ceux qui l’appelaient encore « Maître » étaient des très proches. Comme aussi quelques magnats de l’immobilier, à qui il avait arrangé certaines affaires juteuses, là encore avec des moyens que la morale et la justice réprouvaient. C’est à partir de ce moment-là qu’il avait pris le statut d’avocat véreux, non reconnu par l’URSSAF. Véreux ne signifiant pourtant ni plus ni moins que manquant de probité. Dans une forme plus acceptable il était celui qui manquait de décence et faisant preuve d’inconvenance. Ça collait bien à son style finalement. Il était aujourd’hui conseiller juridique en un peu tout et n’importe quoi, enquêteur – filocheur comme un vulgaire privé parfois. Par chance pour les justiciables, peu d’avocats avaient un tel destin. Pour en côtoyer à longueur de journée, il savait que l’honnêteté était majoritaire dans cette profession. Pour être plus précis, la grande majorité des avocats se croyait honnête. Ils pouvaient défendre l’indéfendable en toute honnêteté, en étant persuadés de l’innocence de leurs clients face à la loi, même s’ils savaient la culpabilité inéluctable. L’émotion ne devait pas prendre le pas sur le droit. Il avait quelquefois eu cette conversation avec des confrères. Conversation qui se terminait immanquablement sur la défense des criminels nazis au procès de Nuremberg en 1945-46. Passés les lieux communs du style « tout le monde a le droit d’être défendu », « nous parlons du glaive ET de la balance », ça pérorait dur sur la probité des avocats de ces criminels et sur l’impossibilité à défendre de tels monstres… Le fameux point Godwin : « plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 ». Agirretxumetegi se plaisait à rappeler à ses chers confrères que c’était l’avocat de Göering, le Docteur Otto Stahmer au procès de Nuremberg, en réfutant l’accusation d’assassinats de quatre mille officiers polonais prisonniers de guerre dans la forêt de Katyn par les Allemands, qui avait le premier mis en doute la version soviétique. Le massacre de Katyn semblait aujourd’hui imputable à l’armée rouge, comme avait tenté de le démontrer Stahmer face aux dénégations du Ministère public de l’URSS et son farouche représentant le Colonel Pokrovsky. C’est en 1992, que le président de la Fédération de Russie prenant connaissance de preuves irréfutables de la culpabilité soviétique, les transmet au président polonais Lech Walesa. A ce jour, la reconnaissance officielle du crime soviétique n’était qu’une question de paperasserie, entre les mains du Président Eltsine qui devrait profiter de l’occasion pour régler ses comptes avec la période soviétique. Un renversement de l’Histoire rendu possible grâce à un avocat d’une cause indéfendable…

Ce genre de discussion se terminait toujours en engueulade entre avocats bien élevés et rarement devant un verre. Ou alors entre confrères du même acabit. Eneko Agirretxumetegi aimait bien finir ces discussions avec un des rares avocats qu’il appréciait, celui qui s’était lui-même surnommé « le salaud lumineux », Maître Jacques Vergès. Ce soir-là ils avaient bien ri en en imaginant les grandes envolées juridico-lyriques qu’occasionneraient les débats autour de la défense de Marc Dutroux dans son futur procès, violeur et meurtrier d’adolescents arrêté cinq ans plus tôt en Belgique, défendu par un de leur proches confrère, un des pires moralisateurs lors de ces débats de fin de soirée.

***

Le taxi le déposa, depuis Orly, devant l’entrée de la Société Haricus dans le quartier de La Défense. Une sculpture représentant un haricot vert géant en métal contrastait avec l’austérité du bâtiment qui devait dater des années 60. Un peu cheap pour un gros groupe capitaliste. Deux cerbères, d’environ un mètre quatre-vingt-dix, écouteurs vissés dans l’oreille, contrôlaient les entrées. Leur look n’était pas sans rappeler celui de Tommy Lee Jones et Will Smith, de Men in black, cravates règlementaires de rigueur. Les employés présentaient un badge, les visiteurs VIP étaient accueillis par des hôtesses dont les jupes étaient aussi vertes que courtes.

« L’avocat » avait été pris en charge dès qu’il s’était présenté. L’intérieur du bâtiment était d’un standing très classe : architecture de verre et alu, donnant sur un grand patio arboré avec ce qui semblait être un jardin potager artistique en son milieu, bien à la vue des visiteurs. Ce jardin bien artificiel lui rappelait qu’il devait absolument rappeler José Bové, vieux poteau des années 70 lorsqu’ils fréquentaient ensemble quelques amis libertaires et avec qui il était resté en contact. Sa défense en appel de l’affaire du démontage du McDo de Millau devait se tenir en mars, Agirretxumetegi était censé lui donner un coup de main. Vu la médiatisation de sa condamnation à trois mois de prison ferme en septembre dernier, le moustachu du Larzac ne devrait pas avoir trop de mal à se constituer une armée d’avocaillons dévoués à sa cause et en quête de gloire. José, quant à lui, venait de passer une semaine à Porto Alegre au Brésil au premier Forum social mondial où il s’était fait remarquer en menant une action anti-OGM dans un champ de Monsanto et avait bien failli connaître les geôles brésiliennes…

— Nous allons prendre l’ascenseur personnel de Monsieur Balton pour nous rendre au quinzième et dernier étage, Monsieur « Aguirre ».

Le raccourci sur son nom était parfait.

L’ascenseur du boss grimpa au quinzième avec une fluidité et une rapidité impressionnante. Si l’ascension sociale se mesurait à la classe d’un ascenseur, Balton était un modèle de réussite. La porte s’ouvrit, et une autre hôtesse l’attendait.

— Maître Agirretxumetegi, bonjour. Je suis Géraldine. Voulez-vous bien me suivre au salon je vous prie ?

Il s’exécuta, tout en la félicitant intérieurement pour la perfection de la prononciation de son nom qu’elle avait dû travailler de nombreuses fois : « AGUIRRE-TCHU-METEGUI ».

— Vous voulez un drink ? Whisky, beer, vodka, jet 27, wine ?

L’inventaire du bar en anglais dans la bouche de l’hôtesse résonnait comme un signe extérieur de richesse ridicule. Il voulait avoir les idées claires pour ce rendez-vous, lui qui ne buvait quasiment pas. Il déclina la proposition et s’assit dans un fauteuil rouge tomate.

— Monsieur Balton va vous recevoir.

Qu’est-ce-que lui voulait le magnat du haricot vert ?

***

Le bureau de Michel Balton était presque aussi grand que le potager du patio. Il était orné de reproductions de tableaux de maîtres représentant uniquement des fruits et légumes. Balton était grand, visage sec avec les séquelles évidentes d’un récent lifting. Le vieux-beau qui fait appel au bistouri régénérant de temps à autres. Il invita Agirretxumetegi à s’asseoir en face de lui.

— Maître, bonjour. Je vais essayer d’être bref, mon agenda est overbooké. Mais je vous ai fait venir, je vous dois quelques explications. Nous passerons sur les présentations. Je suppose que vous savez qui je suis ?

Agirretxumetegi fit une moue dubitative.

— C’est Lebeaupain qui vous a recommandé. Apparemment vous êtes l’homme de la situation pour mon affaire. « Un avocat assez spécial, un peu baroudeur », je dis vrai ?

Qu’est-ce que Lebeaupain avait bien pu lui raconter ? Il n’aimait pas les bavards. Raison supplémentaire pour rester sur ses gardes.

Balton devait vraiment être pressé. Il parlait à toute vitesse. Eneko ne comprit pas tout ce que le grand patron lui racontait : développement… marché… CAC 40… prise de risques… Union européenne… main d’œuvre pas chère… emmerdements… concurrence… N°1 en Europe… licenciements… délocalisation… gouvernement incapable… charges sociales… C’était la litanie habituelle des patrons et de leur grand chef Ernest-Antoine Seillière, président du CNPF qu’il avait transformé en MEDEF, ce qui était beaucoup plus joli.

Habitué aux plaidoiries inutiles, Agirretxumetegi écoutait Balton d’une oreille sélective attendant le concret du sujet, qui arriva sous une forme inattendue.

— Répondez-moi instantanément sans réfléchir : je vous donne un mot et vous m’en donnerez trois qui s’en rapprochent.

— C’est un test de QI ?

— Presque. Vous êtes prêt ?

Il se demandait vraiment ce qu’il foutait là avec cet énergumène.

— Mexique.

— Téquila, Chili con carne, Guadalajara.

— Pourquoi Guadalajara ?

— Quart de finale de la Coupe du monde de foot, 21 juin 1986, France-Brésil : 4 – 3 aux tirs au but.

— Ah… Le Mexique vous inspire uniquement cela ?

— Sans réfléchir, oui.

— Et en réfléchissant un peu plus ?

— Mezcal, Tacos, Guadalajara.

— Encore Guadalajara ?

— Demi-finale de la Coupe du monde de foot, 25 juin 1986, France-Allemagne : 0 – 2.

— D’accord, je vois… Bon, j’en viens au fait. J’ai…

La sonnerie du téléphone retentit, ce qui courrouça fortement Balton. Il appuya sur un de ses nombreux boutons du combiné, prit l’appel en mains libres et hurla :

— Je vous avais dit de ne pas me déranger !

— Je suis désolée Monsieur Balton. C’est Lambert, le Directeur de l’usine de Château-Thierry qui vous demande en urgence.

— Lambert, j’espère que vous avez une bonne raison de m’importuner mon vieux ?!

— Monsieur Balton, je m’excuse. Je tenais à vous informer que, suite aux quinze licenciements que nous avons prononcés la semaine dernière, l’ensemble du personnel vient de décréter une grève illimitée jusqu’à la réintégration des licenciés.

— C’est ça, c’est ça. Je suis le Père Noël. Alors écoutez-moi, Lambert : dans votre usine, c’est toujours le bordel et vos syndicats commencent à me courir sur le haricot, sans jeu de mot. Je crois deviner le nom du syndicat qui est à l’origine de cette grève Lambert : la CGT ?

— Monsieur Balton, c’est une intersyndicale…

— Quoi ? Les autres s’y mettent aussi ?

Balton hurla.

— Alors Lambert, vous pouvez leur annoncer que je ferme l’usine, à ces connards ! Vous préparez le plan de licenciements comme vous voulez, vous me foutez l’usine en faillite et on délocalise en Espagne. Ça me trottait dans la tête depuis un moment, mais là, c’est la goutte d’eau. Et je veux que ça aille vite ! Compris Lambert ?

— Oui, Monsieur.

— Et ne vous inquiétez pas, j’ai des projets pour vous. Vous me tenez au courant.

Balton transpirait. Il ferma les yeux et respira profondément puis fixa Agirretxumetegi.

— Vous voyez Maître, depuis bientôt cinquante ans que notre entreprise existe, beaucoup de choses ont évolué : la technique, le passage des produits frais aux surgelés via les conserves, le rapprochement avec d’autres groupes, la diversification, les filiales, la mondialisation quoi… etc, etc. Il y a une chose qui ne change pas et qui m’emmerde tous les jours : les syndicats. Et plus c’est rouge plus ça mord.

Agirretxumetegi lui fit comprendre que sa conversation présente ne l’intéressait pas.

— Alors, je vous disais que j’avais besoin de vos services pour une mission bien précise et assez particulière. Mon fils Jacques, fait ses études à l’Ecole Nationale d’Arts Plastiques de l’Université Nationale Autonome du Mexique, l’UNAM de Mexico. Il travaille sur l’art toltèque ou un truc dans ce genre. Cela fait un mois que je n’ai pas de nouvelles de lui, alors qu’il m’en donnait régulièrement ainsi qu’à sa mère. Vu mon statut j’ai d’abord pensé à un enlèvement, mais il n’y a pas eu de demande de rançon auprès de la direction de notre usine de Mexico. Et oui, nous sommes implantés en Amérique Latine. Partout où ça paye, on fonce. Si je pouvais, j’irais faire bouffer des navets surgelés aux Nord-Coréens. Bref ! Mon fils, avec son côté artiste, eh bien, j’ai pensé à une escapade avec quelques hurluberlus beatniks dans son style. Mais ce qui est louche, c’est que deux à trois fois par semaine, des prélèvements de grosses sommes sont faits sur sa carte bancaire, le maximum autorisé. Volontairement, je n’ai pas coupé les vivres. Je pense que c’est le meilleur moyen d’en savoir plus et espérer le récupérer rapidement. De toute façon j’ai une assurance spéciale s’ils s’avéraient être des retraits indus sur son compte. Je vous précise que cet enfant, s’il porte mon nom, n’est pas de moi. Peu de temps avant sa naissance j’ai épousé sa mère et je l’ai adopté. C’est une autre histoire sans importance en ce qui nous concerne. Depuis, je suis d’ailleurs divorcé d’avec sa mère, mais je lui ai promis de le retrouver rapidement. Pour moi, soit il est otage de petites frappes – pourquoi pas, il faut s’attendre à tout dans ce pays qui manque singulièrement d’ordre et d’autorité – soit il a trouvé une belle Mexicaine avec qui il prend du bon temps. Je pencherai plutôt pour ça. Tant mieux pour lui vous me direz. Ou alors il entretient une communauté de branleurs qui n’a pas envie de travailler et qui a trouvé des ressources sans trop forcer. En tout cas il ne faut pas que ça dure car en attendant, sa mère me tanne. Il faut régler ce problème rapidement. Ce que je vous propose est simple : vous allez au Mexique, vous le retrouvez, il donne des nouvelles, il rentre dans le rang. Je vous verse trente mille francs pour me le ramener, plus les frais bien entendu. La même somme vous sera versée à votre retour en cas de succès.

Agirretxumetegi n’était même pas impressionné par le montant de son offre. Cette démesure et cette assurance directive conférait à l’empereur du haricot une posture qu’Agirretxumetegi ne connaissait que trop bien dans ce milieu avec qui il fricotait à des fins très intéressées.

— Une petite question Monsieur Balton : pourquoi moi ?

— D’abord les recommandations de Lebeaupain. Et puis j’aurais pu faire appel à des privés de grande envergure, mais je n’ai pas confiance dans ces gens-là ; j’ai déjà eu une mauvaise expérience. Mon instinct me dit que ces professionnels ne seront pas à même de s’adapter à cette situation. L’enjeu est important pour moi, mine de rien. Je suis une des plus grosses fortunes d’Europe et je souhaite de la discrétion. Dans ce milieu des détectives, tout le monde se connaît. Tout le monde a entendu parler de truc qui a couché avec untel, surveillé machin-chose… A la limite, je dirais qu’ils sont trop professionnels. Je les imagine à Mexico avec leur mentalité rigide d’occidentaux dominateurs. Ils iront droit dans le mur dans ce pays de fous. Il me faut un vrai anonyme comme vous, qui n’a peut-être pas l’expérience pure d’un détective, mais qui a la carrure et le sang-froid nécessaires, à ce que m’a dit Lebeaupain. Vous n’êtes jamais allé au Mexique ? En Amérique Latine ?

— En Andalousie, mais ça ne compte pas.

— Donc, à part le parcours de l’équipe de France de foot en 1986, vous ne connaissez rien d’autre ?

— Si : grâce à la lecture de Lucky Luke, Tortillas pour les Dalton en écoutant Pulque, mescal y tequila d’Hubert-Félix Thiéfaine.

— Eh bien pour vous, ça sera « Tortillas pour Jacques Balton »… Ha ! Ha ! Ha ! Vous parlez espagnol, cela vient de vos origines… basques, je présume ?

— Oui.

— Parfait. Voilà comment vous allez prendre pied au Mexique.

***

Balton avait tout préparé, certain qu’Agirretxumetegi ne refuserait pas la mission. Le billet d’avion était retenu. Le départ était prévu pour cinq jours plus tard. Vol 4203 de la Lufthansa, avec escale à Francfort, histoire de se blinder l’estomac avec une petite choucroute avant d’affronter les fajitas infernales. Départ neuf heures quinze le jeudi 15 février de Paris, arrivée vingt-trois heures à Mexico. Les directives viendraient directement du bras droit mexicain de Balton qui l’accueillerait à l’aéroport avec une pancarte « Mexico Tour », au milieu des autres voyagistes. Pour préparer son périple, Balton avait donné une carte bancaire à Agirretxumetegi.

— Ayez l’air du touriste de base. Achetez un appareil photo, des guides, des bermudas. Il faudra vous fondre dans la foule touristique. Toutes les autres questions matérielles seront réglées à votre arrivée lors de votre prise en charge par mon collaborateur de l’usine de Mexico. Écoutez bien ses recommandations. Le Mexique n’est pas un pays facile.

Eneko Agirretxumetegi se doutait qu’il allait être de plus en plus sollicité pour des affaires de ce type. Quand on commence à y goûter, difficile de s’arrêter. L’expérience développe l’appétence. Parallèlement à son boulot d’avocat, déjà entamé par une déontologie franchissant régulièrement la ligne rouge, grâce à ses relations dans le patronat et la jet-set, il avait déjà fricoté avec les grands de ce monde. Désormais affranchi de ces contraintes, « avocat défroqué », il y avait de quoi se faire un paquet de thunes. On peut dire qu’il se lançait dans les affaires. Là, avec le père Balton, c’était du lourd. La réussite de cette affaire lui ouvrirait sûrement des portes du côté du patronat.

2

Le taxi déposa Agirretxumetegi devant la porte E de l’aéroport d’Orly, au moment où deux flics finissaient d’expulser manu militari un SDF qui squattait l’entrée et s’arsouillait consciencieusement au vin rouge cinq étoiles.

Eneko Agirretxumetegi se présenta au guichet de la Lufthansa avec ce refrain lancinant de Thiéfaine qui ne le quittait plus : « Pulque mescal y tequila / Cuba libre y cerveza / Ce soir je serai borracho / Hombre ! / Que viva Mejico / Borracho ! / Como no ? ».

Le vol Paris – Francfort fut plutôt calme. Mais Francfort-Mexico lui parut durer une éternité. Son voisin allemand passa la plupart de son temps à tripoter la radio et les écouteurs intégrés aux fauteuils de l’avion, et prenait une bière à chaque passage du bar ambulant. Et se levait toutes les heures pour aller pisser. Son voisin de gauche était un compatriote d’une cinquantaine d’années, plongé dans un bouquin. Curieux, Agirretxumetegi tentait d’en voir le titre jusqu’à ce qu’il lui mette la couverture devant les yeux.

— ¡Ya Basta ! du sous-commandant Marcos.

Il se redressa.

— Vous vouliez voir le titre de mon livre, non ?

— Simple curiosité.

— Je vous en prie. Vous connaissez le sous-commandant Marcos ?

— J’en ai vaguement entendu parler.

— Vous risquez peut-être d’en entendre parler plus que vaguement au Mexique. C’est un sujet qui ne laisse personne indifférent. Vous allez où ?

— Je bénéficie d’un voyage dégriffé de dernière minute. Je connaîtrais le détail de mon voyage en arrivant.