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La veille du Festival International du Mime de Périgueux, son directeur artistique, Axel Blancard, est retrouvé sauvagement assassiné dans un jardin du centre-ville. Le monde artistique est en émoi et la police piétine dans son enquête. Il n’en fallait pas plus pour revigorer Gregorio Valmy, détective privé déprimé, en vacances dans la capitale périgourdine au moment des faits. Quelques discussions avec des érudits locaux et quelques rencontres insolites suffisent à l’enquêteur pour comprendre que cette affaire n’est pas banale. D’autant qu’Axel Blancard n’est autre que le petit-fils d’une des figures locale de la Résistance et frère du candidat socialiste à l’élection législative partielle locale : il n’en faut pas d’avantage pour qu’un passé douloureux ressurgisse… De surprises historiques en rebondissements, le privé Valmy et ses compères du moment, le libraire Laval Palindrome, l’anar atypique Léopold Turlan et le Polonais de passage Wlad auront fort à faire face à des évènements intimement liés depuis 1944 jusqu’à aujourd’hui en plein cœur de la Dordogne.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Passionné d’Histoire – particulièrement la Seconde Guerre mondiale –, de faits et d'événements peu connus dans des lieux qu’il apprécie, Patrick Amand aime les chassés-croisés historiques. Tout cela dans un esprit noir et avec un zeste d’humour… Il est également directeur de la collection Noires Nouvelle des Éditions du Caïman.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2025
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« Nul homme n’est assez riche pour racheter son passé. »
Oscar Wilde
« On n’a pas avancé d’un Yalta ! Je suis pitoyé. »
Léopold Turlan, dit « Tutu la praline »
« If you ever wanna to know / what’s going on inside my head. / Just give me a call and forget / everything we said.
Well, your love for me / was like the morning sun. / So bright, so clear, but now all over and done.
No sweat, no blood, no tears / please dont cry. / It’s better this way, now that we said goodbye. / Baby bye bye / baby bye bye / bye bye / baby bye bye. »
It’s better this way, now that we said goodbye… Pas sûr que Gregorio Valmy ait choisi la bonne discographie avec cette chanson de Kitty, Daisy and Lewis pour foncer à cent cinquante kilomètres heure sur cette nationale. Baby bye bye… Mais en période de déception amoureuse, tout devient possible. Largué par sa petite amie après un an de vie commune, il avait peu de refuges pour oublier. Même son Clairet favori avait des effets limités sur déprime. C’est pourquoi il n’avait pas hésité un instant à l’invitation de son ami Jean-Paul de venir passer quelques jours en Dordogne pour se changer les idées.
— Tu verras Grego, cette semaine, c’est « Mimos », le Festival International du Mime de Périgueux. Tu pourras y aller avec Gaëlle et les enfants.
Autant pour le dépaysement Valmy n’avait pas hésité, autant la perspective de se payer des spectacles de mimes avec la femme de son ami flanquée des deux infernaux moutards Jacques et Rodolphe jumeaux de dix ans ne l’enchantait guère. Jumeaux que Valmy avait qualifié un soir de repas bien arrosé de « conflits de canard » – ce qui valut une brouille de quelques années avec ses amis. Mais las ! Quelques jours hors de Poitiers et de sa platitude estivale seraient son unique thérapie.
Le dimanche 30 juillet, deux radars et quatre points en moins sur son permis plus tard, Gregorio Valmy arrivait à Trélissac, banlieue Est de Périgueux, pour oublier ce qu’il croyait être l’amour de sa vie. Mais quand on est con et sentimental, on y croit.
C’est avec cet état d’esprit qu’il fut accueilli par Jean-Paul Sitruc, ancien camarade de banc de la Faculté de Droit de Poitiers, journaliste au quotidien La Dordogne Libre.
Sitruc avait une maison splendide et immense : 300 m² avec la terrasse, piscine, parc ombragé d’au moins 30 hectares. Soit La Dordogne Libre payait bien ses journalistes, soit il faisait du black… La soirée d’accueil fut joyeuse le temps des retrouvailles qui durèrent environ quinze minutes, et morose par la suite, les trois heures suivantes. Valmy et son blues en étant les principaux responsables. Seul le chat lui permit de rigoler trente secondes, lorsque les jumeaux le balancèrent dans la piscine et le repêchèrent avec une épuisette.
C’est à vingt-trois heures et le moral dans les chaussettes qu’il monta se coucher dans la chambre aménagée dans les combles où il devait faire un bon 30°.
***
Réveillé à 7 heures par une bataille rangée entre Jacquot et Roro, Valmy débutait la journée dans le même état que la veille, sans goût à rien.
Il perçut le signe discret que fit Gaëlle à son mari pour l’inciter à secouer son ami.
— Bon Grego, tu ne vas pas rester dans cet état et tirer la tronche tout ton séjour, non ? Il va bien falloir que tu te secoues les puces mon vieux ! Tu vas venir avec moi à l’inauguration du festival Mimos aujourd’hui. Tout le journal est sur le pont cette semaine et je le couvre aussi pour filer un coup de main aux collègues.
Le Festival International du Mime était une institution à Périgueux depuis plus de 30 ans. Des dizaines de compagnies investissaient tous les lieux emblématiques de la ville pour proposer spectacles en tout genre à des milliers de visiteurs : du clown comique amateur aux professionnels aguerris alliant imagination dans les spectacles et moyens spectaculaires, en passant par d’athlétiques acrobates et esthètes des arts visuels. Ce festival faisait pendant une semaine la joie des petits et grands. Et des cafetiers.
C’était donc grâce à ce monde merveilleux que Jean-Paul Sitruc comptait redonner la pêche à son pote Gregorio.
La journée marathon commença par une rencontre artistes / public / presse au centre culturel de la Visitation à 11 heures. S’ensuivit un cocktail déjeunatoire cette fois avec un public trié sur le volet. Tri qui faillit être fatal à Valmy qui, sans invitation manqua de peu de se faire expulser par le contrôleur, un peu sur les nerfs, prêt à en découdre avec les habituels pique-assiettes de cocktail. La respectabilité de son ami et de sa carte de presse lui permirent finalement de franchir l’entrée.
Laissant Jean-Paul dans son rôle de « public relation », Valmy s’amusait à observer ce qui se faisait de mieux en matière d’intelligentsia culturelle. Ça devait être son premier cocktail déjeunatoire, raison pour laquelle il ne comprit que tardivement, six coupes de champagne plus tard, qu’il fallait aussi manger… C’est euphorique qu’il attaqua le buffet, bousculant sciemment au passage le responsable de l’action culturelle de la mairie de Paris dont la préciosité l’avait un tantinet agacé. Le « cultureux » en fut pour ses frais, contraint d’aller changer sa chemisette blanche maculée d’œufs de lompe non sans avoir lâché un « Péquenot, va ! » à son agresseur. Il était vrai que Valmy détonnait un peu au milieu de ce gotha avec une tenue pantalon kaki de jardinier et polo de marin de Cronstadt. C’est peut-être ce côté décalé qui plut à une certaine frange féminine. Une femme, dont il était difficile de dire si elle était belle, mais voulant se donner l’air classe, 1,60 mètre agencé sur des talons hauts qui la perchait quinze centimètres de plus, la crinière blonde tout en désordre organisé dans un vrai-faux style Arielle Dombasle et les ongles rouges rutilants, accosta le seul hôte qui n’avait rien à faire dans ce pince-fesse.
— Bonjour bel inconnu. Je me présente, Lysanne Langle, dite « LL », attachée culturelle au Consulat du Luxembourg de Bordeaux. À qui ai-je l’honneur ?
— Gregorio Valmy, détective privé, mais chuuut…
Il mit à ce moment son index sur sa bouche et s’approcha de l’oreille de la femme, qui très intriguée attendait la révélation.
— Je suis en mission SD, chère LL…
— …
— Secret Défense.
Valmy lui susurra les deux mots si proches de l’oreille qu’il l’effleura du bout des lèvres. « LL » resta bouche bée en le regardant s’éloigner vers le buffet.
La scène n’avait pas échappé à une autre convive qui interpella Valmy.
— Détective privé ? Impressionnant !
La jeune femme était à l’opposé de l’attachée culturelle avec sa coupe de cheveux style Louise Brooks. Ce côté garçonne agrémenté d’un regard noir terriblement charmeur tapa dans l’œil de Valmy.
— Vous êtes sur une affaire ?
— Pas encore… Mais chaque convive de cette salle est un futur client. Vivant ou mort, allez savoir.
— À part ça, vous êtes ici par obligation ou par intérêt pour ce festival ?
— Mmh, vous êtes bien curieuse. Vous me draguez ou vous êtes de la police ?
Avec un sourire ravageur, la belle brune lui répondit du tac au tac :
— Ça dépend de la forme de mes menottes.
Sitruc s’immisça dans la conversation à ce moment :
— Ah ! Tu ne te trompes pas galopin. Je vois que tu sympathises avec les forces de l’ordre !
— Bonjour monsieur Sitruc.
— Bonjour capitaine, comment allez-vous ?
— Très bien, merci.
La jeune femme se tourna vers Gregorio Valmy qui avait l’air hébété.
— Capitaine Saint-Martin, enchantée. Je vous souhaite une bonne journée.
Saluant les deux comparses, la belle brune se dirigea vers la sortie de la salle, non sans se retourner et lancer à Valmy :
— Je crois que vous avez la réponse à votre question, cher monsieur…
Sitruc interrogeait son ami qui semblait gêné aux entournures.
— Alors mon grand ? On est sous le charme de notre jolie sous-officier ?
— Va savoir… Tu la connais ?
— Oui. Elle est arrivée il y a un mois. C’est son premier poste de capitaine au sein de la Brigade Anti-Criminalité. J’ai fait son portrait dans La Dordogne Libre lors de sa prise de fonction. Une personne très sympathique qui m’a l’air d’avoir la tête sur les épaules.
— Tu sais si elle est célibataire ?
— Dis donc, je vois que Laëtitia est déjà oubliée !
— Ta gueule.
***
Le rendez-vous suivant de cette journée inaugurale de Mimos n’était pas avant 18 h. Jean-Paul proposa à son ami une visite du centre de Périgueux. Il était vrai que la ville recelait quelques joyaux architecturaux. L’impressionnante cathédrale Saint-Front surplombait la vieille ville. À ses pieds se trouvait le jardin du Thouin avec ses deux canons Pompadour retrouvés par hasard lors de travaux à proximité en 1979, installés à cheval sur le rempart et dirigés vers la ville. Les ruelles alentour n’étaient pas non plus pour déplaire au touriste baguenaudant dans le centre historique. Les vieilles pierres couraient de la tour de Vésonne au Parc Gamenson en passant par la place du Marché au Bois au travers d’une ville qui semblait être un peu figée sur son histoire… C’était du moins l’impression laissée lors de cette déambulation sur les pavés périgourdins.
Passée la visite express du centre historique de Périgueux, Sitruc devait retourner à la rédaction de La Dordogne Libre pour formaliser quelque article. Mais coincé entre les obligations professionnelles et celle amicale le contraignant à s’occuper d’un Valmy déprimé il lui fallait trouver un sérieux compromis.
Ce compromis s’appelait Laval…
— Laval Palindrome ? Tu déconnes ? C’est pas possible un nom comme ça !
— Si ! Mais c’est toute une histoire ! Lorsque Gaston Palin s’installe au début du 20ème siècle en Dordogne il ne sait pas qu’il trimballe derrière lui un paquet d’exactions de sa famille, nobles locaux, contre les paysans depuis la Révolution Française. C’est le grand-père Guy, maréchal-ferrant de son état, qui décide de raccourcir les noms et titres de la famille « Engueran Palin de la Drôme » en « Palindrome » au moment où il s’installe en Périgord. Mais lorsque son fils, Antelme, facétieux esprit, découvre la signification du mot « palindrome » – un mot qui reste le même qu’on le lise de gauche à droite ou de droite à gauche – il décide de poursuivre la plaisanterie à travers sa progéniture. Laval est son premier « coup ». Viendra ensuite sa sœur Anna. Facile… Malheureusement pour le troisième fiston, Antelme découvre les anacycliques, qui, contrairement aux palindromes, sont des mots qui ont une signification différente selon le sens de lecture. Comme par exemple Léon, anacyclique : Noël.
— Donc, le fiston donnera ?
— Luc.
***
Laval Palindrome était un grand bonhomme à la soixantaine joyeuse. C’était un bon ami de Jean-Paul Sitruc. Agrégé d’histoire, professeur au lycée Jay de Beaufort de Périgueux, il avait démissionné en 2004 de l’Éducation Nationale plus écœuré par les circulaires ministérielles que par les élèves.
Contrairement à quelques collègues qui l’avaient imité cette année-là, Laval Palindrome, avait eu la démission facile ; d’héritage en transmissions familiales, il n’avait jamais eu à se soucier du lendemain.
Une année sabbatique plus tard, au cours de laquelle il avait arpenté les lieux emblématiques des civilisations aztèques au Mexique et enterré sa femme, sa passion pour les livres le poussèrent à devenir bouquiniste ambulant. Après en avoir vivoté, son capital aidant, Laval investit dans un des immeubles les plus prestigieux de la capitale du Périgord, l’hôtel Salleton au pied de la cathédrale Saint-Front, boulevard Saumande et qui constitue avec la maison des Consuls et la maison Lambert les bâtiments appelés Maisons des quais. Durant cinq ans, le prof défroqué fit rénover cet hôtel en pierre assez abîmé majestueusement situé le long de la rivière l’Isle à l’angle du pont des Barris, le pont reliant la cité au centre.
On entrait dans la bouquinerie par une porte voûtée de l’avenue Daumesnil et on se prêtait à une déambulation dans les étages aménagés en caverne d’Ali-Baba. Un vrai labyrinthe, la grotte de Lascaux du livre. Mais la partie privative du bâtiment valait son pesant de cacahuètes… Laval avait aménagé deux appartements indépendants au deuxième étage et surtout une terrasse de 20 m² avec vue sur l’Isle, complètement protégée par un auvent en bois supporté par des colonnes torsadées. Les voilures donnaient à ce lieu un côté intimiste malgré le passage sur le pont.
C’est sur cette terrasse que Laval Palindrome reçut son ami Jean-Paul flanqué de Gregorio très fatigué par le cocktail du centre culturel de la Visitation.
— Aleksandra ?! Je suis en terrasse !
— Oui szef !
Aleksandra parlait le français à la quasi-perfection mais se faisait un malin plaisir à glisser quelques mots en polonais à son patron pour lui rappeler sa condition de travailleur détaché…
Laval accueillait ses hôtes dans ce lieu magique dont le mobilier – fauteuils et canapés moelleux agrémentés d’un bar garni de chez garni – ne pouvait qu’inciter au farniente, voire à la luxure.
Les chemins de Laval Palindrome et Jean-Paul Sitruc s’étaient souvent croisés ces dernières années à Périgueux. Leur rencontre remontait à juin 2003 où le jeune journaliste Sitruc qui avait couvert les manifestations contre la réforme des retraites avait interviewé à plusieurs reprises le chevronné délégué du syndicat SUD-Éducation, le « camarade » Palindrome.
Par la suite, Laval – érudit local – avait plus d’une fois éclairé la lanterne du journaleux. C’est ainsi que Jean-Paul Sitruc se fit vite un nom dans le milieu journalistique de la PQR, la Presse Quotidienne Régionale, grâce à la complicité de Palindrome. Ce dernier ne rechignait pas à aider le jeune journaliste dans la rédaction d’articles de fond, notamment empreints d’histoire locale, qui firent de belles ventes de la Dordogne Libre. Laval Palindrome se faisant un point d’honneur à ne collaborer qu’avec un journal issu de la Résistance et surtout pas d’un quotidien du groupe Hersant ! Les deux hommes travaillaient actuellement ensemble sur une série de portraits de femmes et d’hommes ayant marqué l’histoire du Périgord : le troubadour Bertran de Born, Étienne de la Boétie, Eugène Le Roy – « père » de Jacquou Le Croquant –, Joséphine Baker, André Malraux, le résistant Roger Ranoux, Yves Guéna le politique…
— Alors mon ami, quel bon vent t’amène ?
— Une visite de courtoisie cher Laval. Je te présente mon grand copain Gregorio Valmy, détective privé poitevin de son état.
— Mazette ! Enchanté l’ami. J’espère que notre cité vous sera d’une quelconque utilité.
— Ça dépend, pour les chagrins d’amour, vous avez quoi ?
— Ah, pour ça c’est la « colline charmante ».
— C’est une maison close ?
— Non ! C’est un de nos meilleurs vins, le Pécharmant, puissant et généreux qui allie à merveille trois de nos quatre cépages – cabernet-franc, cabernet-sauvignon, malbec ou merlot. Des vignes travaillées depuis le XIe siècle par les moines du monastère de Saint-Martin de Bergerac avec tout l’amour qu’il se doit. Un vin avec de subtils effets secondaires.
— C’est ce qu’il me faut. Je prends.
Laval disparut quelques minutes pour rapporter une bouteille de Pécharmant, Château Corbiac 2008 qui fut liquidée en moins d’un quart d’heure. Ce qui l’amena à retourner à la cave en chercher, non pas une, mais deux autres. Au cas où. La terrasse était sublime aux yeux de Valmy qui commençait à s’enfoncer jusqu’aux épaules dans un fauteuil design, bercé par les mélodies de l’Orquesta sinfonica nacional de Mexico.
— Bon on y va Grego ?
— Heinnn ???
— Désolé pour le réveil !
Sitruc et Valmy allaient partir lorsqu’un nouveau rayon de soleil illumina la journée de ce dernier.
— Chef, je peux m’absenter dix minutes ?
Valmy eut une vision féerique… Dans l’entrée de la terrasse, une magnifique jeune femme blonde se dressait tout autant que sa poitrine.
— Ah, je vous présente Aleksandra, mon employée et également colocataire.
— Employée ?
— Eh oui mon petit Jean-Paul, je m’embourgeoise, je deviens patron. D’ailleurs ça amuse bien Aleksandra de m’appeler chef ; ou szef… C’est une étudiante polonaise qui est à l’Institut Universitaire Professionnalisé, Management des équipements touristiques. Pour ses études elle est venue pas mal dans ma boutique chercher des vieux bouquins et revues sur l’histoire du tourisme.
Valmy était sous le charme de la beauté slave qui n’était pas avare de sourire à l’attention des hôtes de Laval Palindrome.
— Aleksandra m’a d’abord demandé si je ne cherchais pas quelqu’un pour le ménage. Après s’être occupée de mes caleçons et chaussettes, je lui ai proposé de m’aider à la librairie. Ça l’a évidemment bottée tout de suite. Et puis je me suis pris d’affection pour cette petite. Je lui ai proposé un des deux appartements au-dessus avec un loyer en deçà de celui de sa chambre de bonne mais surtout en contrepartie de quelques services.
Cette dernière phrase sortit Valmy d’un songe où il se voyait convoler en justes noces avec Aleksandra lors d’un mariage grandiose sur les bords de la Vistule avec beau-papa et belle-maman dansant la célèbre Krakowiak, devant 150 convives repus de Kiełbasa (non moins célèbre saucisse blanche accompagnée de concombre mariné) ivres de vodka Żubrówka… Effectivement le Pécharmant avait des effets secondaires insoupçonnés.
— Hé, ho ! Le détective, c’est pas la peine de me regarder avec ce regard inquisiteur ! Les services c’est lié à la boutique !
— Ah, oui mais non… C’est juste que je rêvais. Un truc tout bête, je me mariais avec Aleksandra…
— Ah ah ah ! Les french lovers, vous êtes vraiment impayables !
C’est en riant à gorge déployée qu’Aleksandra quitta Laval et ses amis en faisant virevolter sa robe légère qui dévoila des jambes sublimes. Valmy se resservit un verre de Pécharmant et lança à Laval :
— Tu m’en mets trois caisses avant que je ne rentre chez moi…
***
Gregorio Valmy avait souhaité faire une pause avant de rejoindre son ami journaliste au dernier rendez-vous Mimos de la journée. Le vernissage de l’exposition des photos de Marc Sbolth, esthète du spectacle vivant devait être un must dans l’inauguration du festival. Positionné à la terrasse du café du Théâtre pile en face du théâtre l’Odyssée Valmy regardait les invités triés sur volet entrer pour ce nouveau pince-fesses. Il put donc à loisir apercevoir « LL », nouvelle tenue et nouveau chapeau tout aussi ridicule que le matin qui s’engouffrait dans le hall d’entrée. À cela s’ajoutaient quelques énergumènes tout droit sortis de cases de bandes dessinées… Quelques officiels sur leur 31 et un uniforme style Préfet vinrent compléter le tableau. Mais point de capitaine Saint-Martin.
Une bonne demi-douzaine de bières plus tard, Valmy rejoignit cette joyeuse bande. Sitruc était affairé à scribouiller les articles du lendemain. « LL » était en extase devant les photos de Sbolth, lui-même en transe devant l’attachée culturelle.
Valmy épongea sa journée à grands coups de toast de foie gras et rillettes de canard. Les rillettes trop salées l’amenèrent à se rabattre sur le Bergerac bien frais.
Le reste de la soirée fut plan-plan et cul-cul à souhait. Valmy trouva juste le moyen de renverser une verrine de mousse de crabe sur la chemisette du Directeur des Affaires culturelles de la ville de La Rochelle qui vantait sa programmation, la meilleure de l’Ouest de la France, ce qui commençait à gonfler son auditoire.
C’est dans un coin de la salle en fin de soirée que le vernissage s’anima lorsque plusieurs éclats de voix vinrent troubler la quiétude du ronron ambiant. Quelques loustics légèrement éméchés s’insultèrent copieusement, deux de ceux-là en venant presque aux mains devant un auditoire médusé. C’est un grand escogriffe costard-cravaté qui s’interposa avant que la première mornifle ne partît…
Valmy retrouva alors Sitruc qui n’avait rien loupé de la scène et avait l’air bien content d’y avoir assisté.
— Alors, un scoop ?
— Non mais une confirmation : l’adjoint à la culture et le conseiller artistique de Mimos ne peuvent plus se blairer…
— Tonton Gregorio !!! Il y a un meurtre, viens faire ton enquête !!
— Putainnnn… les deux chiasses, barrez-vous !
Valmy maudissait Jacquot et Roro qui venaient de le réveiller à l’aube.
Sa colère se radoucit après un rapide coup d’œil à sa montre qui indiquait 10 h 53… L’aube était donc assez tardive dans le Périgord ; sûrement le troisième effet du Pécharmant.
C’est la tête dans le sac que Tonton Gregorio se présenta à Gaëlle qui devait traînasser elle aussi ce mardi matin, se baladant allégrement en nuisette devant son hôte.
— Bien dormi Gregorio ?
— Jusqu’à ce que les deux terreurs me sautent dessus violemment.
— Oui, enfin les pauvres biquets, ça fait plus de trois heures que je les tiens.
— Ils devraient éviter les séries policières le soir. Ça leur éviterait de me parler de meurtre au réveil.
— Enfin bon, je te rassure, ils ne sont pas complètement abrutis ! Jean-Paul a reçu un appel du journal à 7 h 30. Axel Blancard, le conseiller artistique de Mimos a été retrouvé mort cette nuit en plein centre-ville.
— Mort de quoi ?
— A priori, mort violente. Jean-Paul ne m’a pas encore appelé.
— Sûrement un coup de l’adjoint à la Culture de Périgueux.
— ? …
***
Le capitaine Saint-Martin avait été sortie du lit à 5 h 45 par le commissaire divisionnaire Delannoy, chef de la Sécurité Publique de la Dordogne qui l’enjoignait à se rendre Jardin du Thouin au centre de Périgueux pour le meurtre d’une personnalité locale.
Claire Saint-Martin n’avait pas eu grand mal à sortir du lit, insomniaque chronique qu’elle était. Cet état remontait au jour où elle n’avait plus habité à proximité de ses parents. Fille de militaire, elle avait connu onze déménagements depuis sa plus tendre enfance. Jusqu’à la mutation de papa au 5ème groupe logistique du commissariat de l’Armée de Terre à Essey-lès-Nancy. C’est là qu’étudiante, elle trouva sa voie en devenant une brillante élève de l’ISCRIMED, l’Institut de Sciences Criminelles et de Droit Médical de l’Université de Nancy 2. Sans papa et maman, mais avec des insomnies.
Le passage du concours externe de capitaine fut une formalité pour elle. La formation de dix-huit mois à l’École Nationale des Officiers de Police à Cannes-Écluse en Seine-et-Marne fut un bonheur. Les stages dans l’hexagone lui permirent de rencontrer à l’École Nationale de Police de Périgueux celui qui aurait pu être l’amour de sa vie. Son premier échec. Pour être certaine de ne plus rencontrer sur son chemin son ex, Claire Saint-Martin resta dans cette ville où elle fut nommée responsable de la BAC, la brigade anti-criminalité en mars de cette année. Au grand désespoir de certains vieux grognards. L’hostilité des uns avait permis au capitaine Saint-Martin de constituer une équipe solide dont deux lieutenants apparaissaient comme des fidèles parmi les fidèles. Maxime Levrault et Furkan Güleken étaient devenus les âmes damnées de la jeune, jolie et compétente capitaine. Au point d’en perdre quasiment leur identité. Güleken, Turc d’origine, était plutôt taciturne et très peu bavard. Levrault, dont l’attitude professionnelle relevait un côté justicier au grand cœur, avait un physique à l’opposé, blond aux yeux bleus. La paire ne fut pas sans rappeler à un de leurs collègues fan de Pif-Gadget, le duo Teddy Ted et l’Apache, les deux cow-boys mythiques nés dans Vaillant, « le journal le plus captivant » en 1963. Le clin d’œil plut aussitôt à Saint-Martin qui joua sur cette légende naissante pour devenir « la chef » de la BAC. Jusqu’à présent, les résultats étaient plutôt positifs, sur les sept communes d’intervention, mais sans grande affaire sur ses cinq premiers mois d’activité.
Elle pressentit dans l’appel du commissaire Delannoy des moments exaltants.
***
Saint-Martin fut accueillie par Delannoy lui-même.
— Grosse affaire : Axel Blancard, conseiller artistique de Mimos trucidé à coups de couteau, strangulé, noyé… On ne sait pas. De toute façon pas de conclusion avant le rapport du médecin-légiste et le boulot de la police scientifique. Vous me faites les interrogatoires d’usage pendant 48 h. On bétonne avec la presse : déclarations types, banalités. Je tâte le pouls et je vous dis. Dans mon bureau à midi.
Saint-Martin commençait un peu à connaître son commissaire divisionnaire. « Tâter le pouls » signifiait bien une vérification politico-judiciaire de l’affaire. La négligence de ce paramètre par Delannoy dans un précédent poste avait été la raison de sa mutation. Mais là, les neuf kilos pris en un an au contact des magrets, confits et autres aiguillettes de canard farcies au foie gras lui interdisaient tout nouveau changement de poste.
Güleken, l’Apache, était lui aussi présent sur les lieux. Saint-Martin lui avait laissé un message sur son portable ; il était arrivé avant elle. Teddy Ted Levrault était en vacances. Mais elle se doutait que l’Apache l’avait contacté et qu’il serait bientôt dans le coup. Sa petite amie du moment en souffrirait sûrement. Ça n’était pas pour déplaire à Teddy.
Le jardin du Thouin était sous contrôle de la police. Le corps d’Axel Blancard était allongé sur le dos au bord du bassin, le visage violacé. Des traces de sang étaient visibles, un peu partout, dans la partie du parc la plus éloignée de la route.
La victime présentait des marques de violence, des coups de couteau, des signes de strangulation. Aucun papier ni signe d’identification n’étaient présents sur lui. Le corps sans vie d’Axel Blancard avait été découvert vers 5 h 30 par des fêtards venus finir une soirée bien arrosée dans le parc. Les premiers policiers présents sur les lieux avaient rapidement identifié la victime.
Le corps fut aussitôt sous la garde du médecin légiste pendant que bon nombre de policiers s’affairaient à traquer le moindre indice sur les lieux du crime.
En l’espace de quelques heures le jardin du Thouin révéla ses secrets…
Bien qu’entretenu quotidiennement par le service des espaces verts de la Mairie, les entrailles du parc public livrèrent 98 mégots (dont 12 joints), 6 canettes et 9 bouteilles de bière, 2 bouteilles de vin rouge. La poubelle du jardin fut très prolixe… avec entre autres : quatre emballages de McDo, trois couches Pampers pleines et deux préservatifs usagés. De joyeuses perspectives pour l’investigation policière.
Patrice Doutey, Directeur général du festival, effondré, fut le premier auditionné par l’équipe du capitaine Saint-Martin. Il avait quitté Blancard le soir après la réception au théâtre de l’Odyssée vers 22 h. Doutey était parti un peu avant la fin, fatigué par une dure journée. Il mit à la disposition de la police la liste des quelque 150 invités, futurs témoins, potentiels criminels…
Ce fut alors le défilé des interrogatoires et le capitaine Saint-Martin allait vite découvrir ce petit monde si particulier.
Les larmes de crocodiles des amis de Blancard n’arrivaient pas à égaler en quantité les litres de champagne ingurgités par les amis bobos du feu directeur artistique.
L’audition de LL fut un grand moment dans la carrière de Claire Saint-Martin.
« C’est l’art qu’on assassine ! Les Talibans de la culture d’aujourd’hui sont les nazis d’hier ! C’est un tsunami de l’âme ! C’est la gangrène sur la jambe de Rimbaud ! Qualis artifex pereo !1 ».
L’adjoint à la Culture fut bien évidemment un des « clients » les mieux soignés au regard de l’altercation qui l’avait opposé à Blancard la veille. Gilles Chauvet expliqua qu’un différend grandissant existait entre les deux hommes. L’objet était leur conception du festival Mimos. Si Blancard était parvenu depuis trois ans à fidéliser un large public et accroître l’audience du festival, l’adjoint au Maire lui reprochait la prépondérance des spectacles gratuits – avec autant de recettes en moins – mais surtout ses choix de compagnies étrangères présentées comme avant-gardistes. Chauvet s’en était ouvert au Directeur général Doutey, qui avait toute confiance en son conseiller artistique.
Les divergences entre Blancard et Chauvet n’étaient toutefois pas de nature, pour la police, à se terminer dans un bain de sang.
Le journaliste Sitruc et son ami Valmy furent auditionnés par l’Apache, au grand dam du détective qui espérait à cette occasion taquiner le capitaine. Quoique ça ne devait pas être le moment vu la tête que tirait le condé qui les interviewait.
Les interrogatoires se poursuivirent toute la journée à un rythme effréné pour Saint-Martin et ses hommes. Les mêmes questions revenaient immanquablement. Du grand classique.
— Pourquoi étiez-vous présent à cette soirée ?
— Connaissiez-vous personnellement la victime ?
— Quels liens entreteniez-vous avec elle ?
— Avez-vous remarqué quelque chose ou quelqu’un de suspect au cours de cette soirée ?
Valmy laissa son ami Jean-Paul à son journal. Le moment était tout trouvé pour faire un peu de tourisme.
***
Après un quart d’heure de déambulation dans les rues du centre de Périgueux, Valmy avait la confirmation d’un vieux pressentiment : il n’aimait pas les vieilles pierres. Et puis se promener dans les rues piétonnes donnait soif. Une halte salutaire s’imposa donc au Café de la Place, place du Marché au Bois. La Grimbergen Ruby aux fruits rouges fut parfaite pour lui faire reprendre des calories inutilement perdues à admirer des moellons idiots scellés à la chaux.
Le regard évasif sur les sculptures de la maison des Francs-Maçons, Valmy savourait le climat périgourdin. Il parvint même à s’assoupir avant d’être réveillé par quelques touristes anglais émerveillés par lesdites sculptures présentées par le « gwide verte Micheline » comme « détrouites par le gouvernemente de Vichy, restitouées en 1987 ».
Valmy regarda sa montre. Il devait retrouver Jean-Paul d’ici une heure. Le temps pour lui de faire une petite virée chez Laval Palindrome, histoire de voir si les effets secondaires du Pécharmant n’étaient pas un rêve.
Avant cela, l’instinct du professionnel qui dormait en lui mais qu’il ne voulait pas déranger, se manifesta. Il fit un crochet par le jardin du Thouin. Ce lieu d’apparence simple, avait l’air tout droit sorti d’une ambiance d’un livre de Léo Mallet : il manquait un peu de brouillard, un ciel bas, quelques « Apaches » qui roderaient. Valmy fit un petit tour du parc, s’arrêta devant les canons et la vue dominante sur la ville. Il passa un peu plus de temps face à la fontaine murale du 17ème siècle, juste placée sous la perspective du clocher de la cathédrale Saint-Front. Un lion en bronze était au centre de cette fontaine. Un lion qui laissait couler de sa gueule l’eau de la fontaine. Un lion qui avait les yeux bien en retrait sous de proéminentes paupières lui donnant un regard en diable profond. Le haut du front était froncé comme si la bête semblait soucieuse, fixant devant elle le temps qui passait avec sa cohorte de malheurs. Si l’artiste qui avait sculpté cette tête avait voulu la rendre mystérieuse, chargée de secret et même antipathique, c’était une réussite. Ce lion était beau, puissant. Mais avait une sale gueule selon Valmy.
— Toi mon coco, tu dois en savoir des choses. Tu dois en avoir vu et des trucs pas beaux. Quand je pense que tu pourrais tout nous raconter comme ça. Quoique avec ta tronche de fourbe, pas sûr que tu te mettes à table. En plus, c’est sûr, tu…
Valmy stoppa net. La fontaine venait de s’arrêter de couler. Il avait l’impression de voir le lion bouger les mâchoires, que l’orbite des yeux avançait sous les paupières. Soit c’était dû à l’accumulation des effets secondaires du Pécharmant, soit aux effets secondaires dus au manque de Pécharmant. Valmy déserta la place sans demander son reste. Le surnaturel n’était pas son truc.
***
Il passa la porte de la librairie face à une Aleksandra qui reconnut immédiatement le french lover de la veille. Elle l’invita à prendre l’escalier de service qui menait à la terrasse.
Laval fut à peine surpris de voir débarquer l’ami de son ami.
— Ah ! Cher ami ! Une nouvelle fois bienvenue dans notre domaine. Je savais qu’un homme d’une telle trempe reviendrait baguenauder dans nos lieux impossibles…
— Oui, enfin je passe juste avant que…
— Un verre de Pécharmant ?
— C’est pas de refus. J’ai eu des émotions.
— Je suppose que Jean-Paul est accaparé par « l’affaire » ?
— Oui, il prépare la feuille de chou de demain.
— Mmmhh… Qu’en pense le détective ?
— Le détective en vacances pas grand-chose. Je dirais à vue de nez que c’est un coup de l’adjoint à la Culture.
— Suite à l’esclandre de la veille ?
— Élémentaire mon cher Laval.
— C’est du Derrick que tu me fais là ?
— Non, mais je m’en tape un peu de cette histoire. Et je sens que Jean-Paul va me brouter avec ça pendant un couple d’heures. En plus le lion de la fontaine du jardin du Thouin ne m’est guère sympathique. Je crois que je vais rejoindre mon Poitou natal plus tôt que prévu.
— Pas avant d’avoir découvert tous les mystères du Périgord ; ou plutôt des Périgords : le vert, le noir, le blanc, le pourpre…
— Il s’agit d’appellations de vin ?
— Non d’appellations des différents territoires composant le Périgord : le vert pour les chênes clairs, le blanc pour le sol calcaire, le noir pour les chênes sombres et le pourpre la couleur des feuilles de vigne à l’automne.
— Bon, alors on trinque à chaque Périgord ?
— Et à Derrick.
L’après-midi finissait, la soirée commençait. Ce n’était pourtant pas si clair pour les deux compères Valmy et Palindrome qui rangeaient allègrement aux archives leur deuxième bouteille de « colline charmante ». L’hôte des lieux estimant qu’ils en avaient assez bu, sortit de sa cave un Bergerac moelleux. Histoire de marier avec goût les rillettes de canard que venait de servir Aleksandra.
Aleksandra s’était jointe aux deux lurons jusqu’à 21 heures ; heure qu’elle guettait avec impatience sur la pendule de la terrasse. Comme quasiment chaque soir, le rituel la connectait sur Skype pour se mettre en contact avec Wladislaw, son petit ami. L’excitation était à son comble pour Aleksandra, car il avait réussi à économiser sur sa modeste paye de métallurgiste d’une boîte de vente d’acier de Poznań, pour venir passer quelques jours en France.
Palindrome regardait avec bienveillance sa protégée. Valmy, sous l’effet mélangé du Pécharmant et du Bergerac, maudissait les plombiers polonais.
Jean-Paul Sitruc, qui s’était tout naturellement dirigé vers l’hôtel de Salleton pour récupérer Valmy, déboula sur la terrasse avec l’air triomphal.
— On vient d’arrêter le meurtrier de Blancard !
— Rien à foutre, soupira Palindrome avachi sur un canapé.
— Dans l’cul l’adjoint à la Culture ! lui répondit Valmy, vautré dans le canapé opposé.
Le journaliste comprit que son scoop n’intéresserait pas ce soir ses deux amis avinés.
Et pourtant, cela semblait être un sacré coup porté à l’actif du capitaine Saint-Martin.
***
Ayant laissé les auditions à ses lieutenants, Saint-Martin avait lancé l’enquête tous azimuts dans la ville. En toute discrétion, selon les recommandations du commissaire Delannoy.
Blancard ayant été retrouvé sans son portefeuille, elle avait immédiatement fait interroger toutes les banques et les mouvements de retrait aux environs de l’heure du crime.
La carte de Blancard avait été utilisée au distributeur de la Caisse d’Epargne rue Talleyrand-Périgord à 3 h 15. Un premier retrait de 500 euros avait été effectué. Suivi d’un deuxième moins de deux minutes plus tard. Puis un troisième. En tout, 4000 euros – la limite autorisée de la Mastercard de Blancard – avaient été retirés. Tout excité par la somme, le jeune malfrat n’avait pas pris garde à la caméra de vidéo-surveillance qui le filmait sous son meilleur profil. En quelques visionnements et recoupages, la police nationale identifia Kevin Dutourd.
À 7 heures du matin il fut interpellé dans l’appartement de sa mère dans le quartier du Goure de l’Arche.
Le commissaire Delannoy tint une conférence de presse à 9 h pour livrer à la population le nom du présumé coupable et présenter le motif crapuleux de l’acte qui mettait en émoi la cité périgourdine.
***
Valmy passa quant à lui la nuit sur la terrasse de Laval. Une nuit à la belle étoile façon 3 étoiles…
À 11 h, il était peut-être temps de reprendre contact avec ses hôtes. Ce qu’il fit à contrecœur. Le retour à Trelissac ne le motivait pas pour prolonger son séjour en Dordogne. Gaëlle râlait après son mari qui était toujours en vadrouille.
— Il ne se passe jamais rien à Périgueux l’été d’habitude ! Font chier ces criminels !
Là-dessus, Jacquot et Roro s’en donnaient à cœur joie et faisaient tourner en bourrique leur pauvre maman. Même le chat avait eu la bonne idée de faire rentrer une souris dans la cuisine rendant Gaëlle encore plus hystérique.
Gregorio Valmy regroupa ses quelques affaires et déguerpit sans se faire prier.
Laval Palindrome l’accueillit faussement étonné.
— Alors ? On préfère la ville, l’hôtel Salleton aux miasmes de la campagne, aux cris des dégénérés de la playstation et de Benjamin Biolay ? Bravo mon ami. Tu es le bienvenu ici. Tu peux loger dans l’appartement vacant. Welcome ! Je crois qu’on a pas mal de choses à se dire…
Valmy n’en espérait pas tant. La perspective de joutes oratoires arrosées de Pecharmant le motivait sérieusement pour découvrir les différentes couleurs du Périgord.
1 « Quel artiste périt avec moi ! ». Dernière parole de l’Empereur Néron répétée plusieurs fois avant qu’il ne se tranche la gorge. Se considérant comme un immense artiste, sa mort étant selon lui une perte pour le monde des arts.
Kevin Dutourd se demandait ce qu’il foutait là. Ok, il avait piqué une carte bleue, il avait extirpé le code à un mec dans les vapes. Mais il n’avait tué personne ! Ça faisait des heures qu’il le répétait aux flics.
Les lieutenants Levrault et Güleken commençaient à s’énerver sérieusement. Ils étaient à cran et souhaitaient traiter cette affaire à la perfection, non pas par orgueil personnel, mais en raison du loyalisme qu’ils devaient à Claire Saint-Martin.
— Putain, je vous dis que je ne l’ai pas tué ce mec ! Je suis venu dans le parc pour voir s’il n’y avait pas des potes pour faire un joint et se défoncer.
— IL ÉTAIT QUELLE HEURE ?
— 2 h 30 ou 3 h, je sais plus.
— Si tu ne sais plus pourquoi tu dis 2 h 30 ou 3 h ?
— Parce qu’en sortant de boîte je me suis fait sucer. Et vu le temps que ça a duré, c’est comme ça que « j’estime »…
— Avec qui as-tu pratiqué cette fellation ?
— Hu ! Hu ! Alors vous les keufs quel beau langage : « Avec qui as-tu pratiqué cette fell… »
Kevin ne vit pas la main de l’Apache arriver à la vitesse d’un Spitfire fondant sur un V1 au-dessus de Londres en 1944.
BAFFF !
— Putain, enculé t’as pas le droit !
— Et celle-là ?
BAFFF !
— Putain, enculé t’…
— Ta gueule maintenant ! Le nom de ta poufiasse ?
— J’en sais rien moi ! Une salope ! J’la connais pas !
— RÉFLÉCHIS CONNARD !
BAFFF !
— Putain…
— Sinon c’est au trou pour toute ta vie ! En attendant, tu en veux une autre ?
— Fais chier. C’est la fille de la voisine de ma mère. Cindy.
— On va vérifier, connard. Et après ta pipe, ducon tu as fait quoi ?
— Putain je vous l’ai dit ! Je viens au jardin du Thouin pour fumer un pétard. Je trouve un mec bourré allongé sur le dos. Je lui pique sa carte bleue et je lui demande son code.
— Gentiment ?
— Bon, je le secoue un poil et il me lâche son code : 5178. Et là je vais retirer le fric. J’ai presque rien dépensé. Reprenez-le et on n’en parle plus.
— Sauf que le mec bourré que tu as secoué on le retrouve mort 2 heures après. Et vu la gueule du corps, c’est pas un pétard qui lui a fait ça ! Alors ? Tu l’as secoué comment pour avoir son numéro de carte bancaire ?
— Putain j’ai rien fait de plus ! Merde !
— TA GUEULE !
Il n’y avait plus rien à tirer de Kevin qui semblait au bout de ses capacités intellectuelles.
Levrault et Güleken faisaient le point.
— Il faut attendre le rapport du légiste pour faire le lien entre l’épisode de la carte bancaire et la mort de Blancard.
« L’Apache » Furkan ne répondit rien pendant que « Teddy Ted » Maxime continuait son monologue.
— Ce branleur n’a pas la carrure d’un tueur même pour un peu de fric. On fout une branlée à un mec à la rigueur, mais on ne tue pas à la sauvage dans un parc pour si peu.
***
Le rapport du médecin légiste arriva dans la soirée. Le calvaire de Blancard fut décomposé en deux temps.
« Premièrement, il est victime de coups et blessures vers 2 h/2 h 30, laissé inanimé mais conscient. Plusieurs coups lui sont portés au foie, à l’abdomen et au visage (traumatisme facial), ainsi qu’une tentative de strangulation.
Deuxièmement, vers 5 h/5 h 30 il subit quatre coups de couteau, est étranglé et la tête plongée dans le bassin du jardin.
Mort clinique à 5 h 30/6 h ».
Au même moment une information parvenait aux hommes de Saint-Martin : Kevin Dutourd avait acheté plusieurs bouteilles d’alcool dans une discothèque du centre-ville lors d’une soirée privative qu’il avait quittée vers 3h pour y retourner de 4h à 6h. Le patron confirme ces horaires.
— Tu vois Furkan, cela correspond aux dires du morveux : il a bien récupéré la carte et le code, retiré de l’argent mais ce n’est pas lui qui est revenu achever Blancard. Faut qu’on cherche ailleurs.
L’Apache caressa son flingue avec sa main gauche, et passa l’autre dans sa crinière si dense et si noire.
— Il y a un sacré connard qui va morfler, ça c’est sûr…
Le capitaine Saint-Martin était entouré de ses fidèles lieutenants et de tous les membres de la BAC de Périgueux. Le commissaire Delannoy déboula et prit la parole avant que Saint-Martin ne s’exprime.
— Capitaine, n’y voyez aucune intrusion de ma part. Vous savez qu’il n’y a pas de ça entre nous. Mesdames, messieurs, je viens vers vous aujourd’hui pour vous mobiliser en alerte rouge. La victime n’est pas Monsieur-tout-le-monde. Je ne vous fais pas de dessin sur la personnalité d’Axel Blancard, ses liens familiaux et l’actualité politique…
***
— … Car Axel Blancard n’est autre que le frère de Simon Blancard, agent immobilier, conseiller municipal de la commune de Razac-sur-l’Isle située à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Périgueux et surtout candidat à l’élection législative partielle suite au décès du député-maire Isidore Talmont, cacique du Parti Socialiste et à la démission de sa suppléante. Si la succession à la mairie s’est faite sans problème avec l’élection de la première adjointe, la désignation du dauphin-député aura été un peu plus douloureuse et fait pointer les crocs des jeunes loups socialos. Blancard en fait partie. Son nom, lié au passé de résistant du grand-père, aura finalement permis qu’il s’impose.
Laval avait le rictus ironique en dressant ce tableau à Valmy. Il tentait de le motiver pour une grande enquête politique.
— Déconne pas. Je suis en vacances. Du moins en période « ressourcement ». Alors les affaires périgourdines, je m’en tape. La police va bien trouver un joli coupable.
— Tu as peut-être raison… Je croyais juste que cette affaire allait permettre de foutre un peu la zone à Périgueux. Histoire de ne pas trop s’emmerder cet été. Je voulais te montrer quelques documents, mais c’est sans importance…
— Oui, tu as raison. Ne me montre rien. Ou plutôt un verre de…
— … de Monbazillac !
— Par exemple.
Palindrome remonta de la cave avec un Château de Monbazillac quelques instants plus tard.
— Sinon, c’est quoi ces affaires, ces documents dont tu parlais.
Valmy n’entendit pas le « yes ! » qui sortait de la bouche de Laval, couvert par le bruit du bouchon exfiltré de son étroit goulot.
— Je croyais que ça ne t’intéressait pas ?
— Faut voir, lança de façon désinvolte un Valmy sous le charme de la couleur du nectar qui remplissait son verre.
— Des vieilles histoires… dit sur un ton désinvolte le vieux renard.
— Tu veux me faire mijoter ?
— Pas forcément. Mais un jeune Blancard qui se lance en politique avec des visées nationales, son frère qui se fait dessouder de façon violente, tout ça sous l’ombre tutélaire du patriarche.
— Qu’est-ce que vient faire le patriarche là-dedans ?
