Les lampourdes de Magellan - Patrick Amand - E-Book

Les lampourdes de Magellan E-Book

Patrick Amand

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Beschreibung

Attachée de presse dans une maison d’édition, Jessica de Floirac se retrouve au chômage technique en Normandie. Ce break lui permet de retrouver sa cousine dans la commune de Saint-Vaast-la-Hougue, agitée par une série de décès aux origines suspectes. Tout en tombant amoureuse d’une historienne locale, Jessica utilise son temps libre comme enquêtrice épaulée par un agent immobilier pigiste au quotidien La Manche Libre et va côtoyer quelques personnages haut en couleur, tel l’original amputé des doigts Mange-mains. Ces morts prétendument accidentelles vont plonger la jeune femme dans les méandres de la Seconde Guerre mondiale, des camps de concentration de l’île anglo-normande d’Aurigny à la fuite des nazis en Argentine ! Tout ce cela sur fond d’ésotérisme du Troisième Reich et d’un événement lié à la lance de Longinus et à Heinrich Himmler, le Reichsführer-SS, en personne. Un sujet suffisamment exceptionnel pour que le Mossad, les services secrets israéliens, s’en mêlent directement…

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Passionné d’Histoire – particulièrement la Seconde Guerre mondiale –, de faits et d'événements peu connus dans des lieux qu’il apprécie, Patrick Amand aime les chassés-croisés historiques. Tout cela dans un esprit noir et avec un zeste d’humour… Il est également directeur de la collection Noires Nouvelle des Éditions du Caïman.

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Seitenzahl: 216

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

à Sandra, of course !

1

Comme tous les jeudis matin, Germaine Pansard se rend à la chapelle des marins entre 9 h et 9 h 15. Un rite immuable qu’elle accomplit depuis 15 ans sans jamais y avoir dérogé une seule fois. Ni le mauvais temps – et Dieu sait si ce coin de Normandie était exposé à tous les vents –, ni la maladie n’avaient eu raison de sa volonté, de son obstination mémorielle. Cette petite chapelle permettait à toutes les familles de marins disparus en mer de bénéficier d’un lieu de recueillement pour ces hommes ne disposant pas, la plupart du temps, de sépultures.

La chapelle des marins était le chœur de ce qu’il restait de l’ancienne église paroissiale de Saint-Vaast-la-Hougue. Elle était située à l’extrémité du port, dans un environnement calme, vite envahi par les touristes pendant les vacances. Construite au début de la jetée, elle était le point de départ pour aller jusqu’au phare d’un côté et pour longer la côte, de l’autre, jusqu’au fort de la Hougue, une des fortifications Vauban du littoral de la Manche. Et puis il suffisait de monter sur un des restes de blockhaus du Mur de l’Atlantique dans le jardin de la chapelle pour avoir une vue imprenable sur l’île Tatihou qui possédait elle aussi son fort Vauban, classé au patrimoine de l’Unesco.

Lorsqu’elle entre dans la chapelle, Germaine sent tout de suite que quelque chose a changé. Ce qu’elle éprouve est indescriptible. L’atmosphère est étrange. Pourtant tout est là. La statue de Saint-Vaast, les cierges, les bancs, les fleurs alignées devant l’autel. Même la bouteille d’eau qu’elle laisse discrètement le long d’une colonne, pour éviter d’avoir à l’apporter à chaque fois, est à sa place. Les ex-voto sont aussi tous là, accrochés aux murs pour la plupart. À droite du vitrail représentant un bateau de façon allégorique, les plus anciens évoquent la mémoire des marins ayant péri en mer au cours des années 60-90. Ceux de gauche sont dédiés aux disparus plus récents. C’est là qu’elle et son mari ont fait accrocher une plaque en marbre noir avec la photo de leur fils Philippe disparu en mer à bord du chalutier Le Solitaire le 5 janvier 1995. C’était un jeudi. Il faisait très froid, la mer était dans le brouillard, mais pas très agitée. Cela n’a pas empêché le drame. Cette sensation de mal être lui rappelait celui qu’elle avait eu la veille du départ de Philippe, un pressentiment, une inquiétude que seules les mères peuvent ressentir et qui s’avéra prémonitoire. Pourquoi ressent-elle cela aujourd’hui ? Son regard se fixe sur la plaque, que parfois elle ne voyait plus, tout absorbée par la nostalgie des 23 années de vie de son fils adoré. La plaque est rayée. Son adrénaline monte d’un cran. Le mois dernier le cadre avec la photo d’un autre marin, disparu en 1983, avait été brisé. Encore un coup de satanés gamins de touristes irrespectueux ou de jeunes en état d’ébriété. Elle attrape le petit escabeau de deux marches dont elle se sert de temps en temps pour nettoyer l’ex-voto, pour constater les dégâts. Elle fulmine. En fait la plaque n’est pas rayée mais les voyous ont écrit dessus ! Elle chausse ses lunettes et colle son nez sous les lettres dorées, décrypte la phrase : JE NE SUIS PAS MORT EN MER. La surprise provoquée par ces mots lui envoie une décharge électrique en plein cœur. Mais c’est lorsqu’elle voit le dessin gravé dans le marbre sous la phrase qu’elle se sent partir : un sabre et un canon, croisés sous une tête de mort couronnée. Le roi-pirate ! C’était exactement le même motif que Philippe dessinait et gravait partout lorsqu’il était enfant et s’inventait, comme tous les enfants nés dans la commune où s’était déroulée la gigantesque bataille de la Hougue en 1692, des histoires de pirates, corsaires et autres flibustiers. Philippe, lui, s’était autoproclamé le roi-pirate, roi de l’île Tatihou et apposait sa marque sur ses cahiers d’écolier, la gravait sur les arbres, les portes des granges. En imaginant une fraction de seconde que ces paroles et ce dessin étaient de Philippe, Germaine Pansard s’évanouit, chute de son escabeau et s’étale inconsciente sur le sol en pierre de la petite chapelle.

2

Jessica de Floirac se nommait en réalité Jessica-Désirée Hautemain de Floirac. La jeune femme avait rapidement décidé de laisser tomber ce qui était inutile dans son identification patronymique. Surtout que « Désirée et Hautemain » suscitaient uniquement des remarques salaces que la gent masculine ne manquait pas de lui infliger. Jessica de Floirac serait parfait et une particule ne pouvait pas nuire à ses relations professionnelles, particulièrement dans le domaine de l’édition. Jessica de Floirac, Attachée de presse – Relations libraires & salons aux Éditions HXF, du groupe appartenant à Henri-Xavier Florimont. Cinq ans après son arrivée, elle s’était imposée dans le milieu, notamment pour dénicher de nombreuses plumes obtenant des prix plus ou moins prestigieux ou redondants, mais assurant à HXF une visibilité de premier ordre au milieu des mastodontes de l’édition. La communication était aussi son point fort – ainsi qu’une certaine appétence pour tous les cocktails de la Terre – et les relations savamment entretenues avec la presse littéraire lui permettaient de jouir d’un certain crédit. De mauvaises langues et autres jaloux avaient tenté de faire passer ce succès à d’éventuelles aventures qu’aurait eues la jeune femme avec quelques hommes d’influence. Elle balayait cela d’une main et restait professionnelle jusqu’au bout des ongles, mais ferme : son caractère lui avait valu l’assertion selon laquelle il ne fallait pas chercher des noises à « la de Floirac ».

C’est au nom de son efficacité que la jeune femme de 30 ans fut personnellement choisie par le directeur de la collection Black tendance pour lancer la carrière d’un nouvel auteur de thriller, Mirko Martins. La littérature noire n’était pas son sacerdoce, mais on lui expliqua gentiment que cet auteur était le fils d’un ami proche du boss Henri-Xavier Florimont, himself.

— Bon, tu verras, ce n’est quand même pas le top du top. Ça ne nous rapportera rien, mais le patron insiste. À mon avis c’est un petit plaisir avant de passer la main. C’est la première et j’espère la dernière fois. Je te laisse gérer, j’ai confiance.

Ayant quelques ambitions professionnelles, Jessica de Floirac manifesta un enthousiasme à la hauteur des désirs de HXF, qui à 80 ans avait une santé assez précaire au point que sa succession était ouverte, et se promit de faire de Mirko Martins, un héraut de la littérature noire et des plateaux télé. Il lui fallait rapidement rencontrer cet auteur, dont le pseudo masquait autant son identité que quelques gages de succès : Jean-Paul Couillerot habitait, en plus, à Cherbourg…

***

— Bonjour monsieur Couillerot, Jessica de Floirac des Éditions HXF.

— Ah ! J’attendais l’appel. Bonjour, appelez-moi Mirko SVP.

— Entendu. Je suis chargée de promouvoir votre livre, Nous entrerons dans les ténèbres, et…

— Non ! Ils entreront ! Ils entreront dans les ténèbres.

—Désolée. Quand pouvons-nous nous voir ?

— Quand vous voulez, j’ai tout mon temps disponible.

— Mercredi prochain ?

— Très bien. À quelle heure arriverez-vous ?

— Heu ! Je vous retrouve au siège des Éditions HXF, Paris, XIVe arrondissement ?

— Hein, là-haut ?! Non, non, non. Vous venez chez moi à Cherbourg. Je ne vais pas à Paris.

— Mais monsieur Couille… Mirko, il faut que l’on se voie pour programmer cela avec mes équipes et…

— Ce n’est pas que je ne veux pas vous voir, c’est que je ne veux pas vous voir à Paris. On peut faire ça à Cherbourg. Vous avez quelque chose contre Cherbourg ?

— Pas du tout, et je ne connais pas. Je n’ai même pas vu Les parapluies…

— Raison de plus ! Alors rendez-vous mercredi prochain, fin de matinée à Cherbourg.

— Pfff… OK, je vous préviens de mon arrivée, une heure avant, ça vous va ?

— Bien sûr. Hé, j’ai le DVD !

— De quoi ?

— Des Parapluies de Cherbourg.

***

— C’est quoi ce type ? Il faut en plus que j’aille à Cherbourg, Couillerot, pardon Sir Mirko, ne se déplace pas à Paris. Ça va être compliqué.

— Je sais. Fais ce que tu peux, j’en parlerai à HXF, mais là c’est un oukase.

3

« Salut Flo, c’est Jess. Tu sais quoi ? Mon boulot m’amène à Cherbourg ! Qui l’eût cru ? Je ne suis pas très bonne en géographie, mais je crois bien que je vais passer pas loin de ton jardin. Je viens mercredi prochain. Si tu es dispo ma cousinette, je viens te faire un coucou on se fait une bouffe. Biz. »

Florie, c’était cousine et copine. L’une n’avait que l’autre comme cousine. Elles avaient le même âge, et avaient fait les quatre cents coups dans leur enfance. Originaire du Sud-Ouest, la famille s’était dispersée entre Normandie et Paris et les occasions de se voir étaient peu fréquentes. Mais elles avaient gardé le lien tant bien que mal. Florie passait parfois à Paris en se rendant dans sa belle-famille dans le Nord, mais depuis son divorce c’était plus rare. Jessica était moins prompte à aller en Normandie dont la région et le climat étaient pour elle une espèce de fantasmagorie, voire d’apocalypse.

« Salut Jess ! Cool si tu passes ! Dis-moi à quelle heure mercredi ? Pour tout te dire, je suis à un enterrement d’une voisine, dont j’étais assez proche, à 16 h. Ça risque de durer avec la famille. Pas trop dispo le soir. Mais si tu arrives tard ça le fait ? Sinon jeudi, libre !! Bizettes. »

***

Paris-Cherbourg. Pourquoi tant de haine ? 3 h 46 via le GPS, plus une heure due aux bouchons et travaux. Pourquoi la pluie forme-t-elle un mur d’un seul coup ? Pourquoi la France s’est-elle dotée d’une presqu’île ? Pourquoi Guillaume-le-Conquérant n’a-t-il pas cédé la Normandie aux Anglais ? Pourquoi Couillerot habite-t-il à Cherbourg ?

— Bonjour monsieur Couillerot.

— Appelez-moi Mirko !

— Ah oui c’est vrai…

— Comment trouvez-vous Cherbourg ?

— Pour l’instant humide, mais je dois dire que mes motivations sont loin d’être météorologiques.

— Vous voulez le voir maintenant ou un peu plus tard ?

— Heu… De qui parlez-vous ?

— Bah ! Du DVD Les parapluies de Cherbourg !

Il fallait avouer que Couillerot-Mirko habitait un bel appartement Quai Alexandre III, à côté de la boutique… Le parapluie de Cherbourg ! Couillerot avait 56 ans, n’était pas très grand, rondouillard, avec une calvitie bien prononcée, une barbe pelée et des binocles style cul-de-bouteille… ça allait être dur d’en faire un people.

— Avez-vous lu mon livre ?

— Je suis en train.

— Vous plaît-il ?

— Je vous découvre.

Couillerot flaira-t-il un peu de mensonge ? Son ton devint professoral.

— Connaissez-vous des auteurs comme Jean-Christophe Grangé, Bernard Minier ou Philippe Paternolli ?

— Oui bien sûr.

— Eh bien ce n’est pas du tout ma tasse de thé, ni mon style. Voyez-vous, chère Jessica – si vous me le permettez –, je m’inscris plus dans la lignée des Stieg Larsson, Arnaldur Indridasson, Åsa Larsson, Sonny Anderson…

— Ah ? oui. Très bien.

— C’est tout ?

— Tout quoi ?

— Le piège !

— Là je ne vois pas, désolée.

— Les auteurs que je vous cite. Un piège : Sonny Anderson est un footballeur, pas un auteur.

— Hu hu ! Bon, si on allait dans le concret.

— Pour cela il faut bien me connaître. Ils entreront dans les ténèbres se démarque de tous les thrillers déjà vus. J’ai en effet inventé le concept du turnover. Le lecteur s’y perdra, c’est le but. Mais j’enchaîne avec un genre de remove-before ; là aussi j’en suis le géniteur. Mais je préfère vous laisser achever la lecture : vous serez bluffée ! Quant aux ténèbres « Historiques », là je ne vous raconte pas.

L’entrevue ne donna vraiment rien. Jessica de Floirac se demandait bien dans quelle galère elle s’était fourrée, pourquoi HXF publiait ce tocard et comment elle allait s’en sortir pour la promotion de ce mytho. Cela relevait du paranormal. Mais il fallait faire le job et elle verrait ça avec son équipe plus tard. Pour l’heure, repos avant de voir la cousine Florie le lendemain.

4

Elle y était déjà venue, mais Jessica n’avait pas le souvenir d’une ville aussi charmante. Florie avait bien eu raison de s’installer à Saint-Vaast-la-Hougue. Enfin, elle n’avait pas trop eu le choix avec son ex-mari gérant de supermarchés. À présent, elle y restait pour ne pas trop perturber les enfants et leurs gardes alternées. Elle avait trouvé un travail de serveuse dans le restaurant-brasserie Le Débarcadère qui lui permettait de vivre, sans folies, mais d’être indépendante de son ex. Jessica trouva d’ailleurs sa cousine radieuse.

— Tu t’embellis ma bibiche ! Le divorce te fait du bien.

— Merci cousinette ! Je suis hyper-contente de te voir ! Tu es là pour combien de temps ?

— Disons que je repars demain ?

— Oh ! Trop court. Reste jusqu’au week-end.

— Je vais négocier avec mon chef. Je ne te promets rien.

— Je bosse toute la semaine, mais ce week-end je suis libre. La période est tranquille. Tiens, toi qui travailles dans l’édition, il faudra que je te présente une historienne qui s’est installée dans le coin. Historienne et écrivaine… elle est sur un projet, une histoire locale et je crois qu’elle cherche un éditeur.

— Ho ! Ho ! Là, pas boulot cousine. On se prend du bon temps, on verra après.

— Retrouve-moi ce soir à la brasserie vers 22 h, on pourra causer et grignoter. Voilà un double des clés de l’appartement. Bonne journée.

Jessica avait déjà fait cette petite promenade depuis le port de Saint-Vaast en direction du fort de la Hougue, en longeant la mer. Avec le vent, l’oxygénation était régénératrice. Le fort était toujours aussi majestueux et il était possible d’en faire le tour. Site militaire abritant un sémaphore, la présence d’antennes multidirectionnelles dénotait dans le paysage. Vauban aurait été content de voir que l’emplacement qu’il avait choisi avait toujours une destination guerrière. Merde à Vauban quand même !

— Tu bois quelque chose ?

— Bloody Mary !

— Alors, tu travailles sur quoi en ce moment ?

— C’est une commande du big boss : il veut promouvoir un auteur, un gros naze, mais qui est une de ses connaissances. Un thriller qui semble une belle daube d’après le peu que j’ai lu. Un mec qui a un ego surdimensionné, qui se prend pour un cador. Si j’ai bien compris, le premier relecteur de la maison a failli faire un infarctus en apprenant qu’on allait le publier. Et j’ai été missionnée pour faire sa promotion, vu que je suis la meilleure. Tu vois je me la pète !

— Tu as quand même un beau palmarès !

— Oui mais là avec Mirko Martins, de son vrai nom Jean-Paul Couillerot, petit bedonnant et chauve je n’en ferai pas un Prix Goncourt. C’est pas bien de se moquer, hein ?

— Mais c’est marrant !

***

— Bien dormi cousinette ?

— Nickel ! Ce calme !

— Ah oui, sans mari et sans les enfants, j’avoue que c’est le pied. Et pour l’instant, pas de mec en vue ! Et toi, tu en es où ?

— Bah moi, un coup un mec, un coup une nana. Les mecs une fois, les nanas pas plus de deux fois. Et jamais en même temps ! Voilà, voilà…

— Tu as bien raison. Bon je file à la brasserie, passe à midi. Enfin vers 14 h si tu veux qu’on soit peinardes.

— OK. Je vais aller faire un tour sur l’île Tatihou.

L’île Tatihou, au nom qui fleurait bon l’exotisme, était située à quelques centaines de mètres de Saint-Vaast. On s’y rendait à pied à marée basse ou en bateau. Réserve ornithologique, parsemée de fortifications Vauban et de bunkers allemands, cette île de 29 hectares était reposante. Un peu hors du temps, la nature y prenant tous ses droits, en faire le tour rafraîchissait les neurones.

Jessica en revint très décontractée, passa à la librairie de la ville, histoire de voir si les livres des Éditions HXF étaient en bonne place, ce qui était moyennement le cas. Le rayon histoire locale était quant à lui bien garni. Une femme d’une quarantaine d’années, très belle rousse comme les aimait Jessica était en grande discussion avec la libraire. Leurs regards se croisèrent, et ce ne fut pas simplement anodin. Le village était petit, elles seraient amenées à se recroiser, c’était certain.

***

Jessica était motivée pour réclamer quelques jours de vacances à Jean-Pierre, son boss.

— Jipé, c’est Jess. Bon j’ai vu Couillerot. Et bah, c’est pas gagné. Il va falloir développer des talents pour en faire une star. Bref, par contre j’ai une requête STP, et ne me dis pas « non » mon chou.

— Tu n’as pas vu la nouvelle ?

— Là tu vois, je reviens d’une île où l’objectif est de ne pas effrayer les gravelots. Les « gravelots à collier interrompu » pour être précise, un oiseau qui est un indicateur de bonne santé des plages et il ne faut surtout pas les dér…

— Jessica ! Écoute, tu me raconteras tes histoires de garev… gravelots une autre fois. HXF a fait un malaise cardiaque hier soir, assez compliqué. Il a été plongé dans un coma artificiel. Je croyais que les prédateurs qui attendent son départ allaient déjà se manifester, mais le vieux avait tout prévu. Immédiatement après cette mise hors d’état, l’administrateur a balancé un document à tous les actionnaires et les cadres de la boîte. HXF a tout verrouillé, comme dans la BD Largo Winch. Tant qu’il n’est plus capable, la maison d’édition cesse toute activité. Tout est gelé avant qu’il ne réapparaisse en bonne santé d’ici… six mois ! Sympa, il a constitué un fonds de réserve financière spécialement pour continuer à payer nos salaires. Donc, jusqu’à nouvel ordre – et je pense que les actionnaires ne vont pas laisser cette situation perdurer – vacances ! Les autres employés sont mis en chômage partiel, économique ou je ne sais quoi. Je m’occupe de l’intendance. Je te laisse annoncer la nouvelle à Mirko Martins. Là j’avoue qu’avec ce qui nous tombe dessus, ça m’arrangerait que tu gères ce pétrin.

— Pas de soucis Jipé.

— Au fait, tu voulais me demander quoi ?

— Non rien. Bon courage. Bisous.

Ça c’était la tuile XXL ! Pas de bol pour HXF et grosse panade pour la maison d’édition. Jessica ne voyait pas un redémarrage après six mois d’interruption. Il y avait de la reconversion dans l’air. En attendant, c’étaient quelques semaines de vacances en perspective, même pas aux frais de l’Assurance chômage. Et Couillerot attendrait un peu avant d’apprendre la bonne nouvelle.

5

— Tu en fais une drôle de tête !

— Yes cousine ! Je te raconterai, quelques soucis structurels au boulot. Par contre bonne nouvelle, je peux rester quelques jours de plus ici.

— Cool !! Sinon, bonne journée ? Tu bois quelque chose avant de dîner ?

— Vu que j’étais sur une île ce matin, je vais continuer dans la thématique : Mojito !

— Va le récupérer au bar, j’ai une tablée à servir.

Le barman lui servit le cocktail, sans eau gazeuse, à la cubaine.

— Très bon choix !

— Tiens, Miss rouquine de la librairie… Quel hasard !

— N’est-ce pas ?

— Je vous offre un Mojito ?

— Avec joie.

Marianne Manicourt et Jessica sympathisèrent rapidement. Le point culminant de l’attirance physique qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre était déjà consommé. Marianne était professeure d’histoire-géographie en région parisienne, en disponibilité, faisait des recherches liées à la Seconde Guerre mondiale dans la Manche, souhaitait publier un livre et par la suite vivre de sa plume.

— Ah tiens ! Jess, c’est de Marianne, l’historienne dont je te parlais hier.

— J’avais un peu deviné, merci cousinette. Nous avons fait connaissance.

Le clin d’œil de Jessica fut reçu cinq sur cinq par Florie qui poursuivit son service.

Une heure plus tard, elle rejoignit Jessica et Marianne qui avaient éclusé quelques Mojitos

— Marianne, vous avez parlé à Jess de votre publication ?

— Je crois qu’on peut se tutoyer. Mais non, je n’en suis pas là.

— De toute façon, la maison d’édition va être amenée… disons… à restreindre un peu son activité.

— Ah, c’est ça ta tête ?

— Oui oui.

— Bon les filles, désolée, mais il va falloir y aller, on range, on ferme. Jess on se retrouve chez moi ?

— Non.

— OK ! (clin d’œil).

L’appartement de Marianne donnait sur le port. Un T2 au deuxième étage avec une vue sur Tatihou. Le pied ! Le pied, ce fut aussi cette nuit d’amour, de caresses, d’étreintes entre ces deux femmes dont la rencontre avait matché immédiatement. Marianne, un peu enfermée dans ses recherches et interviews, Jessica avec ses soucis professionnels et son Couillerot à gérer avaient trouvé là, toutes les deux, un moyen très naturel et jouissif d’évacuer le quotidien.

— Tu restes combien de temps à Saint-Vaast ?

— C’était prévu jusqu’à dimanche. Ça sera jusqu’à dimanche je pense. À moins que…

— Que je te demande de rester plus longtemps ?

— Peut-être.

— Tu restes chez moi au moins jusqu’à dimanche.

— Je vois avec Florie et les moments qu’elle avait prévus que nous passions ensemble.

Île anglo-normande de Jersey

14 mars 1945

L’Oberleutnant zur See1 Otto Wermuth, officier qui venait de prendre le commandement de l’Unterseeboot 530, sous-marin U-Boot 530 ne décolérait pas. Ordre, contrordre et finalement désordre ! On lui avait annoncé une mission secrète, capitale pour l’Allemagne qui jouait son va-tout.

Stationné dans le port norvégien d’Horten depuis le 23 février, il avait pris connaissance de sa mission le 2 mars : récupérer un « paquet » : des personnes à exfiltrer en toute discrétion dans les îles anglo-normandes. Cela ne devait sûrement pas être Hitler ou Eva Braun, Goebbels ou Goering. Mais une huile, à coup sûr. Bormann ? Speer ? Ils se terraient à Berlin. Il devait s’agir de personnes moins voyantes. Cela sentait la fin du Reich. Le U-530 avait quitté Horten le 3 mars. Toujours est-il que la mission était périlleuse, en territoire ennemi. La Norvège était parfaite… Et pourquoi lui avoir demandé d’embarquer les 56 hommes qui constituaient l’équipage complet ? Il le comprit plus tard : donner le change pour la mission bis, le leurre, au large des côtes des USA. En attendant, l’objectif premier était qualifié de hautement important. Pour cela il prenait tous les risques avec son U-Boot en passant entre les îles Feroé et l’Écosse. Sur place, il lui fallait rester à distance de la côte, un bateau amènerait les passagers. Les Alliés ne se douteraient pas un instant de cette opération au large de la Normandie. Il fallait juste veiller à ce qu’un radar ne le détecte pas, lui-même étant équipé d’un système pouvant localiser les navires à 7 km et les avions à basse altitude à 20 km.

Par le périscope, Otto Wermuth scrutait tout mouvement sur l’île pas encore tombée dans les mains de l’ennemi. Il attendait de voir le signal : un court, deux longs, un court. Des minutes interminables jusqu’à ce que le signe intervînt. Un bateau de pêche se dirigeait vers lui. À son bord, deux passagers, deux marins français à la manœuvre flanqués de deux soldats allemands. Le sous-marin était au plus près de la côte. Le transfèrement fut épique, et les deux passagers parvinrent à bord du U-530, au moment où une vague faisait tanguer le bateau. À peine le « paquet » transféré, les soldats mitraillèrent les deux marins. Les ordres devaient être de ne pas laisser de témoins. Ce n’était pas le problème de Wermuth. Le U-Boot opéra une plongée rapide et bifurqua vers l’ouest.

Trempé, le commandant de bord secoua sa casquette et salua ses hôtes – un homme et une femme, d’une trentaine d’années – qui, sans une parole, lui remirent une lettre estampillée du Reichsführer-SS, signée HH, Heinrich Himmler en personne. À sa lecture l’Oberleutnant Otto Wermuth eut une poussée d’adrénaline. Plus qu’une mission techniquement périlleuse, celle-ci prenait une autre tournure avec la nature de ces passagers, Frau Krause et Herr Hahn. L’ordre d’Himmler était de rejoindre l’Amérique du Sud avec cette phrase prophétique : « L’empire renaîtra au royaume du sud 88 ».

Une évacuation pour une destination lointaine, qui sentait l’Amérique du Sud : Argentina ! Apparemment, c’est de ce pays que se relèverait le Troisième Reich pour repartir à la conquête du monde. Wermuth y croyait-il ? Ce n’étaient pas ses états d’âme du moment.

Mais tout d’abord, direction les États-Unis, New-York, pour semer le chaos sur la côte, précisément à Long Island.

1 Premier lieutenant de vaisseau.

6

— Alors cousinette, une bonne nuit ?

Jessica prenait un café serré à la brasserie, 8 h pétantes, non loin d’ouvriers du chantier naval voisin qui dégustaient eux aussi leur petit noir, avant de partir à la rénovation de quelques voiliers.

— Tu l’imagines.

— Je ne sais pas pourquoi, je savais que ça marcherait entre vous deux.

— Concours de circonstances.

— Bien sûr… Sinon, tu es libre, là ?

— Euh… oui. Tu as besoin d’un coup de main pour faire la plonge ?

— Banane ! Tu te souviens que je t’ai dit être allée à un enterrement. Madame Pansard était une mamie adorable. Tout le monde était fan d’elle. Sa disparition tragique nous a tous touchés. Sa fille m’a demandé de l’aide pour faire du tri dans la maison, car elle souhaite que je récupère des bibelots pour le vide-grenier de l’école. Tu ne voudrais pas m’aider ?

— Of course. On y va quand ?

— Je termine à 9 h et je reprends à 11.

Marianne, sortant de son appartement, croisa les cousines en route pour la maison de Germaine Pansard. Jessica lança un regard énamouré à Marianne qui prit leur pas.

— Quelle est cette procession ?

— Déménagement d’une mamie décédée. Florie, Marianne peut se joindre à nous ?

— Bien sûr.

— C’est la dame qui est décédée suite aux inscriptions dans la chapelle ?

— Tu parles de quoi ?

— À l’approche de la maison, Florie coupa le fil de la discussion.

— Jessica, je t’expliquerai. Steup Marianne, on lui dira plus tard.

La fille de Germaine Pansard prit soin de saluer personnellement, en toute amitié, ces trois personnes qui venaient donner de leur temps pour évacuer des souvenirs matériels et émotionnels. Aux abords de la maison, Jessica attrapa Marianne sous un appentis. Cachées de tout regard, elle lui lança :

— C’est quoi cette histoire d’inscriptions dans la chapelle ?

Jessica ne lui laissa pas le temps de répondre et lui enfourna sa langue dans sa bouche.

— Maintenant, tu me dis.

Marianne lui rendit le même baiser avant de répondre.