Miss Minchin - Éric le Parc - E-Book

Miss Minchin E-Book

Éric le Parc

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Beschreibung

L'histoire de Sara Crewe, fille d'un riche Anglais, mise en pension, nous est racontée par miss Minchin, la directrice.

Réécrire de manière personnelle et novatrice un grand classique de la littérature jeunesse du XIXe siècle, il fallait le faire. C'est là le pari audacieux d’Eric Le Parc, qui revisite sous un angle différent « Une Petite Princesse », chef d’œuvre intemporel de Francess H. Burnett mille fois traduit et adapté.
Beaucoup connaissent déjà l’histoire de Sara Crewe, jeune demoiselle née aux Indes que son père tant aimé, un richissime gentleman Anglais, place le cœur lourd dans un pensionnat huppé de Londres. Et là, dans ce lieu presque étrange, les choses finissent par prendre un tour plus sombre… Avant que « la magie » n’opère.
Ce roman, plutôt destiné à un lectorat adulte, explore les coulisses de cette histoire du point de vue de Miss Minchin, la directrice du pensionnat. Il brosse sans concessions les dessous d'un établissement pour jeunes filles de l’époque victorienne où sous le vernis des conventions sociales, se dévoilent tous les mensonges d'un univers obsédé par le paraître, le pouvoir et l'argent...
La sévère Miss Minchin de l’œuvre originale, s’y dévoile comme une femme complexe et tourmentée et finalement… Humaine… Elle est là avec son histoire, ses rêves, ses sentiments, ses doutes et ses obsessions… C’est une femme que la vie a malmenée et qui, à force de travail est parvenue à se hisser seule, envers et contre tout… À une place où elle n’est que trop consciente d’avoir un rôle à jouer.

Découvrez ou redécouvrez ce classique de la littérature jeunesse du XIXe siècle, adapté du point de vue de miss Minchin, directrice d'un pensionnat pour jeunes filles à l'époque victorienne.

EXTRAIT

Voyons Sara... Il est entendu que ces livres sont bien dans mon appartement mais... Je les restituerai dûment en l’état à Monsieur votre père dès son retour et sachez bien que... Ma petite Sara, veuillez immédiatement cesser de me regarder de cette façon !
— Bien Mademoiselle la Directrice... répondit tristement Sara en baissant les yeux et en reprenant son expression de petite fille.
Maria ne chercha pas à en savoir plus. Elle fit une courte leçon de morale à la gamine, mais sans se montrer discourtoise et avec toutes les formes voulues pour une telle enfant.
En cet instant Maria se sentit coupable. Elle serra les dents d’un air courroucé mais c’était bien elle qui était à blâmer et non cette petite fille qui baissait docilement la tête devant ses remontrances. Que lui avait-il pris d’aller fouiller dans ces livres et d’aller exhiber ainsi ce qu’elle y avait trouvé ? Et maintenant on allait parler de l’école avec curiosité. On parlerait des mystérieux manuscrits de Mademoiselle Minchin. On parlerait bientôt des activités de Mrs Bayle et du concours qu’elle avait pu y apporter ne serait-ce qu’en laissant faire. Bientôt la police débarquerait et même si elle n’avait personnellement rien à se reprocher, les murmures courraient si vite dans le tout Londres que sa réputation s’effondrerait la conduisant à la faillite. Il ne pouvait en être question...

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

De belles descriptions, un vocabulaire riche et plaisant à lire, un livre à découvrir. - Isabelle-142, Book Node

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en Bretagne en 1977, juriste de formation, Eric Le Parc est marié et père de deux enfants. Il a écrit et publié plusieurs romans ainsi qu’un livre touristique consacré à la ville de Vannes (56).

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Seitenzahl: 291

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Éric Le Parc

Miss Minchin

Roman

© Lys Bleu Éditions – Éric Le Parc

ISBN : 9 782 378 772 796

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

D’après le roman « Une Petite Princesse » de Frances H Burnett (1888) dont le présent ouvrage est une réécriture avec changement de point de vue

Chapitre I 

Une tasse de Thé

Il était tout juste dix-sept heures. Le soleil d’automne irradiait de sa lumière pourprée à travers les vitres bien propres de la grande pièce. Miss Minchin pénétra dans le salon de son appartement pour prendre une tasse de thé. Elle en avait pris l’habitude et cette habitude lui tenait à cœur. Son pas sonnait sur le plancher de chêne, élégant et rythmé, il était reconnaissable entre mille et tout le monde ici le connaissait bien. C’était un son familier et hautain, comme une petite musique militaire qui rappelait à l’ordre sans que nul n’ait à le faire. Maria. Maria Minchin. Elle venait de dispenser la dernière leçon de la journée et sentait une pointe de langueur l’étreindre. Elle dormait mal ces jours-ci. Il y avait ces douleurs et ces migraines dont elle faisait un point d’honneur de ne jamais se plaindre, même s’il lui en coûtait. Et il y avait cette réunion prévue le lendemain avec Maître Hodges pour le bilan annuel d’activité de l’école. L’année 1879 avait été plutôt bonne, mais Maître Hodges l’impressionnait... Sans que personne ne le sache... Évidemment...

Il était tout juste dix-sept heures. Et à cette heure exacte, comme chaque jour, l’une des femmes de chambre se présentait à sa porte, frappait et elle, assise sur son fauteuil, droite comme un i, invitait majestueusement à entrer. Alors la domestique entrait à pas balourds, saluait Mademoiselle la Directrice et lui servait dans une belle tasse de porcelaine, la divine infusion préparée juste pour elle dans une théière d’argent. La discrète fumée blanchâtre s’échappait du bec avec une douce impression de chaleur bienfaisante. Le breuvage ocre doré gagna finalement la tasse blanche décorée de motifs floraux. Maria resta impassible face à la domestique qui lui portait également un petit plateau du même métal, sur lequel cinq biscuits, pas un de plus, pas un de moins étaient disposés avec un luxe de soin et de précaution. Mademoiselle la Directrice, assise en toute sa hauteur d’une grande dame, remerciait augustement et priait de prendre congé. La femme de chambre fit une courte révérence et se retira comme elle était venue.

Et puis, elle observa ses élèves, toutes descendues avec Amelia pour un moment de détente dans le petit parc arboré, qui emplissait la place carrée sur laquelle donnait sa fenêtre. Ou alors, elle observait la ville. En cette heure qui lui était si importante, elle se remémorait parfois le chemin parcouru depuis ses premières années au service de Lord Swansworth où c’était elle, la petite Maria qui en cette heure précise, servait cette boisson à ses puissants employeurs.

Elle regarda les maisons de briques rouges, régulièrement alignées de part et d’autre de la place et des rues adjacentes. Elle observa les jeunes filles de son pensionnat, qui s’amusaient gaiement dans le parc. Tiens, la petite Lottie était tombée et pleurait abondamment, consolée par Amelia et quelques-unes de ses camarades. Il avait plu une bonne partie de la journée. Le sol devait en effet être glissant. Dans ses jeunes années, elle aussi avait fréquenté un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille. Jusqu’à ses douze ans. Jusqu’à ce que les revers de fortune connus par le commerce de son père ne l’obligent à offrir ses services à Lord Swansworth. Comme bonne à tout faire dans un premier temps. Puis comme nourrice, ses maîtres ayant constaté son abnégation, sa persévérance et son dévouement... Sans compter les bonnes manières acquises, malgré la mauvaise fortune ultérieure, dans un établissement extrêmement réputé. Et enfin, il y avait eu ces études poursuivies malgré tout. Seule, après ses longues et exténuantes journées de travail, le plus souvent avec des ouvrages empruntés à l’impressionnante bibliothèque domestique... Elle se souviendrait toujours de l’admiration qu’elle avait pu lire dans le regard de Lord et de Lady Swansworth, quand ils s’étaient mis bille en tête d’éprouver ses connaissances. Et malgré ses études et ses longues journées de travail, Maria faisait toujours en sorte d’être disponible, souriante et dévouée. Ils avaient alors pris le parti de lui adjoindre une seconde nourrice pour lui permettre de passer plus de temps à étudier. Et c’est ainsi que tout naturellement, de gouvernante, la jeune Maria devint la préceptrice particulière des enfants dont elle avait eu la garde.

Et pendant ce temps, la petite Amelia, elle, avait vécu choyée de leurs deux parents tandis qu’elle assurait l’essentiel de la subsistance familiale. Son père passait alors des journées entières à ruminer son amertume et sa disgrâce. Même sur la paille, le monsieur avait toujours voulu rester grand prince! Et c’est ainsi qu’il s’était offert le luxe de décliner un poste de valet de ferme qu’elle, Maria qui suait sang et eau tout le jour et une bonne partie de la nuit, avait personnellement prié Lord Swansworth de lui offrir.

Elle serra les dents, elle ne voulait plus penser à tout cela. Maintenant elle était à la tête de l’un des pensionnats pour jeunes filles les plus réputés de Londres et ce n’était pas à cet homme qu’elle le devait!

Elle but avec grâce un peu de thé bien chaud. Ce petit moment était à elle. Ce petit moment était une petite récompense. Une petite récompense rien que pour elle. Une petite récompense à laquelle, chaque jour, à cette heure, elle savourait d’avoir chèrement gagné le droit de goûter enfin.

Elle jeta un nouveau regard sur le parc et sur la rue. Cette grosse balourde d’Amelia venait de se joindre à une partie de chat perché. Elle serra les dents. Non, elle n’allait pas ouvrir la fenêtre pour lui commander de rester à sa place et de faire plus attention aux plus petites qui se chamaillaient dans un coin. Non, elle serra juste les dents et se répéta encore une fois que ce n’était pas sa sœur cadette qui se serait hissée à la seule force de sa volonté à la position qu’elle occupait ce jour. Sans elle, cette pauvre Amelia ne serait définitivement rien devenue. À peine aurait-elle pu faire un petit mariage dans la mesure où elle ne brillait pas plus par la beauté que par l’intelligence.

Amelia allait faire ce qu’elle savait faire : faire rentrer les élèves après cette courte pause et les conduire à l’étude du soir. Elle avait une réunion à préparer avec Maître Hodges son notaire pour le bilan annuel de son établissement. Maître Chris Hodges du cabinet Hodges, Martin et Associés était également le notaire londonien de Lord et Lady Swansworth. Cet homme était dans le Tout-Londres, les yeux et les oreilles de ses anciens maîtres. Elle, l’ancienne « petite Maria » devenue au fil du temps l’une de leurs vitrines, se devait à chaque entrevue avec lui, de faire la meilleure impression. Il devait avoir à peu près son âge, environ quarante et un ans. Il avait de beaux yeux bleus, une belle allure et d’excellentes manières...

Elle pensa à autre chose. Les jeunes filles étaient rentrées pour leur étude du soir. Elle allait maintenant se plonger encore une fois dans ces documents comptables qu’elle connaissait déjà presque par cœur. Ensuite elle irait aux cuisines voir Mrs Bayle... Elle se leva donc et s’approcha de sa table de travail. Les documents étaient parfaitement classés dans une chemise de cuir beige qu’elle ouvrit, encore une fois. Elle eut une sueur froide. Tout était en ordre. Les résultats étaient bons. Elle savait parfaitement ce que contenait chaque feuillet de papier étalé devant elle... Mais elle avait peur... Encore une fois, de faire mauvaise impression... Il n’y avait plus rien à faire... Alors elle décida de se rendre aux cuisines. Mrs Bayle lui tirerait les cartes et elle serait enfin rassurée. Maria ouvrit donc sa porte et descendit avec grâce. Elle traversa le couloir du deuxième étage puis arriva au premier où se trouvaient les salles de classe. Et de cet endroit... On percevait très distinctement un léger brouhaha de conversations frivoles et de menues clameurs, qui persistait aux demandes de silence réitérées par cette pauvre Amelia. Maria serra les dents et une fois de plus son regard s’empourpra. Elle s’approcha de la porte et avant même qu’elle ne l’ait franchie... Le seul bruit de son pas sur le parquet de chêne même garni de tapis suffit à plonger tout l’étage dans un silence parfait.

Amelia était assise, penaude, au bureau du professeur. Les jeunes filles étaient, quant à elles, toutes plongées dans leurs leçons. On entendit un fiacre passer dans la rue. On n’entendit plus rien d’autre. Les jeunes filles se levèrent en voyant la directrice entrer. Maria serra les dents. Elle lança un regard strict à sa sœur. Amelia, toujours assise, baissa les yeux et ramena ses bras contre sa poitrine.

— Amelia, me risquerai-je à vous demander si ces demoiselles connaissent leurs leçons ?

— Elles y travaillent ma sœur je vous assure. Mary et Jennyfer avaient juste besoin d’explications pour un exercice d’arithmétique et...

— Et vous avez bien sûr pu leur apporter dans le calme tous les éclaircissements utiles.

— Ma sœur je...

— Taisez-vous Amelia ! J’exige que l’étude du soir se fasse dans le silence et il vous incombe d’y veiller !

— Mais ma sœur je...

— Il n’y a pas de « mais » ! Nous en reparlerons Amelia. Je veux le silence et il me serait désagréable d’y veiller personnellement lors de la prochaine étude !

Maria eut un rictus rageur, elle sortit en claquant la porte dans un silence de cathédrale et descendit encore jusqu’à atteindre les marches de pierres qui menaient à l’entresol.

Elle passa par l’office, où les conversations qui alors allaient bon train se turent immédiatement. Puis elle gagna la cuisine où plusieurs domestiques étaient affairés à la préparation du repas du soir. Maria s’arrêta, comme hésitante, tenant toujours d’une main l’un des pans de sa longue robe. La cuisinière, affairée à ses marmites lui tournait le dos. Elle toussota, une fois, puis deux. Mrs Bayle émit un léger grognement. Elle posa ses ustensiles. Puis elle se dirigea vers une pièce voisine après avoir vertement commandé à une certaine Dorothy de bien surveiller son bouillon. Elle eut un regard menaçant et ordonna que cette fois on ne laisse pas la soupe brûler.

Maria la suivit, toujours hésitante et presque fébrile. La cuisinière ferma la porte, alluma une chandelle, puis elle se retourna et la considéra avec de petits yeux.

— Qu’est-ce que j’peux faire pour vous Mademoiselle la Directrice ? demanda-t-elle narquoise. Maria toussota une fois, puis deux.

— Je vous ai parlé de mon rendez-vous de demain avec...

— Avec vot' fringant notaire, Mademoiselle la Directrice ? Vous voulez que sa femme attrape un mal incurable c’est ça ? Hin ! Hin !

— Oh ! Certes non Grand Dieu ! Je voulais juste savoir si...

— Si tout va bien se passer pour vous demain ? Allez, z'en faites pas Mademoiselle, j’vais vous tirer les cartes.

Mrs Bayle s’installa sur une vieille table qui meublait le réduit et sortit de sa blouse son éternel jeu de tarot... D’après la cuisinière, le rendez-vous du lendemain se passerait sans incident. Maître Hodges lui offrirait peut-être une légère collation et ferait un rapport élogieux à Lord et Lady Swansworth. Maria remonta donc rassurée les escaliers de pierre et arriva au rez-de-chaussée. Cette fois son regard s’ouvrit un peu. Elle esquissa un pas de danse dans le couloir. Elle savait qu’elle ne serait pas observée. Elle avait une petite demi-heure devant elle avant le souper. Elle esquissa donc un autre pas de danse et remonta à son appartement. Mrs Bayle avait été claire et univoque. Tout allait se passer pour le mieux et l’année suivante serait encore meilleure... Pour peu qu’elle sache « considérer au mieux une pierre fine venue d’un pays lointain ». Mrs Bayle n’avait pu se montrer plus explicite sur cette dernière prédiction mais « elle en saurait plus dans les prochains jours. » Miss Minchin s’était piquée de rire... Elle considérerait forcément au mieux toutes les pierres fines qui viendraient enrichir sa bourse, qu’elles viennent de loin ou non. Mais sa situation n’était maintenant plus à faire...

Comme chaque soir le repas débuta à dix-neuf heures précises. Les domestiques avaient disposé le couvert dans le réfectoire et les pensionnaires firent leur entrée, en rangs parfaits deux par deux encadrées par miss Amelia, sous le regard inflexible de Mademoiselle la Directrice qui avait pris place à l’extrémité de la petite table. Maria resta là, debout, jusqu’à ce que chacune ait pris place devant sa chaise en attendant le commandement de s’asseoir. De cet endroit, Maria avait l’œil sur les deux grandes tables rectangulaires destinées aux jeunes filles. Elle resta impassible. Amelia, elle, veillait à ce que chacune s’installe au bon endroit et se tienne convenablement et en silence. Une fois toutes les demoiselles placées, Maria récita le bénédicité et pria aimablement ses élèves de s’asseoir. Les domestiques qui attendaient debout commencèrent alors à distribuer le potage.

Amelia aidait parfois les plus petites. Même ce temps du repas était l’occasion d’enseignements. Comment se tenir à table... Comment manipuler au mieux chacun des couverts... Ce qui se disait ou pas dans un repas entre personnes de bonne condition. Les demoiselles avaient le droit de se parler, mais élégamment, avec un langage choisi, sans éclats de voix et gare à l’oreille de miss Amelia ou de la directrice toujours à l’affût en cas de bavardage trop futile ou de récalcitrance trop visible à absorber tel ou tel plat. C’était un pensionnat huppé pour jeunes filles de la haute société, où l’on payait fort cher pour une éducation impeccable. Maria regarda la petite Lottie manger sa soupe avec un peu de pain. Ce soir-là, elle ne fit pas d’esclandre. Margareth en revanche se fit poliment reprendre à deux ou trois reprises pour avoir horriblement taché sa robe bleue avec cette soupe chaude. Elle avait demandé à pouvoir aller se changer mais la directrice lui avait refusé ce privilège.

— Cela vous apprendra à souper sans vous salir ! lui avait dit Maria de toute sa hauteur.

Il y eut un rire discret de l’ensemble des élèves.

— Prenez donc exemple sur les manières de Mademoiselle Lavinia, elle ne tache pas ses vêtements de pareille façon, compléta-t-elle.

Il y eut un autre rire étouffé.

Le repas se poursuivit dans le calme et les élèves gagnèrent leurs chambres pour vingt heures. Maria, elle, regagna son appartement du troisième étage.

Chapitre 2

Chez le notaire

Comme prévu depuis longtemps, un fiacre l’avait le lendemain conduite chez son notaire dans le centre-ville de Londres. Comme ce trajet lui avait semblé inconfortable ! L’attelage était noir. Le cheval était noir. C’était un fort beau cheval, sans doute merveilleusement entretenu par un propriétaire conscient de sa valeur... Mais il était noir, noir comme un corbillard. Elle avait eu une moue... Puis elle s’était piquée de rire de cette sotte réflexion. À l’intérieur, une étroite banquette rouge n’attendait plus qu’elle. Elle monta et elle prit place ses documents sous le bras. Ce trajet fut l’occasion de multiples vérifications. Tous les documents étaient-ils bien là ? Perdrait-elle la face devant Maître Hodges en devant s’excuser de tel ou tel d’entre eux fâcheusement omis sur son grand bureau ? Il y eut au moins cinq ou six inventaires angoissés... Il y en aurait certainement un ou deux dans l’enceinte de l’étude notariale... De peur que l’un ou l’autre de ces précieux feuillets ait glissé dans le fiacre au cours de l’un de ces décomptes. Et il y avait eu le pas du cheval. Le contact incessant, frappé et répété des fers de ce cheval sur le pavé. Frappé et répété... Sur le pavé qui vibrait sous les roues de la calèche. Le pas du cheval sur le pavé avait résonné dans sa tête déjà migraineuse, accentué par les chaos de la chaussée à peine amortis par cette banquette où elle avait pris place. Et il y avait cette peur de décevoir. Cette peur irrationnelle de faire mauvaise impression qui s’accentuait chaque minute, à mesure qu’approchait le lieu de ce rendez-vous.

Le fiacre noir s’était arrêté devant le prestigieux hôtel particulier, dont les deux premiers étages étaient occupés par l’étude Hodges Martin & Associés. Sa visite était attendue. Maria enveloppée de ses plus beaux vêtements descendit avec l’aide du cocher. Elle avala sa salive. Elle serra les dents avec une moue dédaigneuse. Et puis elle respira. Elle prit une grande respiration. Elle inspira. Elle expira. Ses mains tremblaient. Elle eut une migraine. Elle respira encore et encore. Et puis... Elle avança le long de cette courte allée pavée qui la séparait de l’entrée du bâtiment. Elle serra sa pochette de toutes les forces qui étaient siennes. Ainsi, on ne verrait pas qu’elle tremblait. Tout était impeccable. Tous les documents voulus étaient bien présents dans cette serviette de cuir beige. Ses résultats étaient bons à tous points de vue. Son établissement était réputé. De quoi avait-elle donc si peur ? Le savait-elle seulement ?

Après un terrible effort, elle frappa à la porte à l’aide de l’anneau de bronze sis en son milieu. Et fort aimablement, une jeune personne vint lui ouvrir. Un jeune garçon fort élégamment vêtu.

— Bonjour, Miss Minchin, soyez la bienvenue ! Entrez donc je vous prie, lui fit très chaleureusement le jeune homme.

— Bonjour Monsieur, répondit-elle aussi aimablement que possible. J’ai rendez-vous avec Maître Hodges mais pardonnez-moi, je crois avoir un peu d’avance sur l’horaire fixé.

— N’ayez crainte, Mademoiselle. Je vais l’avertir de votre présence. En revanche il m’a dit devoir s’entretenir avec l’un de ses confrères avant de vous recevoir. Je crois que cette entrevue n’est pas encore terminée. Je vais vous introduire dans le petit salon et vous faire apporter une tasse de thé en attendant. Maria eut une pointe d’angoisse. Elle se raidit d’un coup et dévisagea le jeune homme.

— Mais de quoi doit-il s’entretenir avec un confrère avant de me recevoir ? demanda-t-elle sèchement. Son interlocuteur eut une seconde d’étonnement mais demeura courtois.

— Maître Hodges traite de nombreuses affaires, Mademoiselle Minchin. Il s’agit très certainement de l’une d’entre elles sans rapport avec les vôtres. Mais soyez sans crainte, il vous recevra sans retard déraisonnable.

Face à l’évidence de cette réponse, Maria se prit à un rire convenu. Grande dame, elle suivit son interlocuteur jusqu’à un salon tapissé de vert profond rehaussé de lignes rouges. Il y avait plusieurs fauteuils luxueux et une table basse. Il y avait deux grandes fenêtres qui encadraient majestueusement une belle bibliothèque garnie de nombreux volumes. Et il y avait quatre ou cinq autres bibliothèques en tous points identiques dont les pieds se tenaient fermement sur le plancher de chêne orné de plusieurs tapis d’Orient. Une domestique lui apporta une tasse de thé. Elle savoura cette légère collation et jeta un dernier regard sur les documents contenus dans sa pochette. Tout lui sembla parfait... Tout était parfait. Maria avait pris grand soin du choix de sa tenue. Elle s’était montrée aussi affable que possible avec toutes les personnes croisées dans cette étude. Grande dame et cliente choyée elle but une gorgée puis deux de ce breuvage fumant et réconfortant à souhait. Ses migraines la faisaient toujours souffrir. Mais elle fit semblant de rien. Ses angoisses la tenaillaient toujours. Elle ferma les yeux et respira profondément... Sachant que personne ne la voyait. Et elle récita une courte prière...

Des pas familiers retentirent rapidement près de la porte entrouverte, pressants et distingués. Elle ouvrit les yeux et respira encore une fois en affûtant son plus beau sourire. Et la porte s’ouvrit pour laisser place à Maître Hodges en personne. Maria se leva avec grâce tandis que l’homme la saluait. Maria tremblait, mais cela ne devait pas se voir. Elle salua respectueusement et prit sa pochette qu’elle serra aussi fort que possible tout en gratifiant Maître Hodges de son plus merveilleux sourire.

— Si je puis me permettre de vous inviter à me suivre, fit-il très cordialement en lui présentant la direction de son bureau qu’elle connaissait déjà. Je suis confus d’avoir dû vous faire patienter quelques instants chère amie. Il me fallait m’entretenir avec un confrère d’une affaire urgente. J’aimerais d’ailleurs vous le présenter avant que nous n’en venions au sujet qui vous amène.

Maria eut une réponse convenue. Elle se demandait bien pourquoi Maître Hodges voulait lui présenter ce confrère mais n’eut pas le temps de se perdre en conjectures. Le notaire la précédait d’un pas rapide et la fit entrer dans son bureau où un petit homme au crâne dégarni, vêtu d’un complet noir attendait assis dans un grand fauteuil.

— Mademoiselle Minchin, je vous présente Maître Barrow. Cher confrère, Mademoiselle Minchin qui dirige l’établissement dont nous nous entretenions à l’instant. Maître Barrow se leva et salua d’un baisemain.

— Chère Mademoiselle, je suis heureux de faire votre connaissance. Je suis le notaire de Lord et de Lady Edelton que je crois vous connaissez bien.

Maria était tendue comme un arc. Mais entendre parler de Lord Oliver et Lady Meredith la soulagea d’un coup.

— En effet, leurs deux filles Martha et Josepha ont séjourné dans mon établissement lorsqu’ils étaient aux Indes. Lady Meredith et moi-même sommes restées en contact étroit depuis leur retour. En quoi puis-je vous être utile cher Maître ?

— En fait je représente également à Londres les intérêts de l’un de leurs amis proches, le Capitaine Ralph Crewe qui lui, réside toujours aux Indes. Maître Hodges et moi-même collaborons à l’une de ses affaires qui nous réunissait ce jour. Comme je l’expliquais en aparté à mon confrère Hodges, Monsieur Crewe a une fille unique dont il souhaite qu’elle puisse bénéficier de la meilleure éducation possible. Lady Meredith lui ayant recommandé votre établissement, Monsieur Crewe m’a prié de prendre votre attache à cette fin. Il y a quelques instants, voyez-vous, je demandais précisément à Maître Hodges s’il savait par le plus grand des hasards où je pouvais vous joindre... Les deux hommes échangèrent un rire convenu. Je ne me doutais pas que par une heureuse coïncidence, vous vous trouveriez précisément dans le petit salon de son cabinet. Maria eut un rire plein de convenance.

— Mais cher Maître, vous me voyez flattée de la confiance que me témoigne Lady Meredith Edelton. Elle ne m’a encore jamais parlé de ce Monsieur Crewe, mais je me ferai naturellement un honneur et une joie d’accueillir sa fille au sein de mon école.

— Comme me l’indiquait Maître Barrow, fit Maître Hodges, notre client commun dispose d’énormes moyens et souhaite permettre à sa fille Sara de recevoir une éducation digne de son rang, dans un établissement à même de lui prodiguer tous les privilèges qu’il requerra pour elle. C’est pourquoi je m’associe en toute quiétude à cette recommandation de votre établissement chère Maria. Elle eut un sourire gêné. Gêné mais satisfait.

— Mais très certainement cher Maître, je serais ravie de recevoir Mademoiselle Crewe et de satisfaire au mieux toutes les exigences de votre client. Vous me voyez honorée, cher Maître Hodges, de la confiance que vous me témoignez à votre tour.

— Mais c’est bien naturel chère Maria. Vous avez assuré l’éducation des enfants de Lord et de Lady Swansworth. Ainsi que celle des nombreuses jeunes filles qui n’ont jamais eu qu’à se féliciter de vos méthodes d’instructions et de la qualité des prestations offertes par votre pensionnat... Dont il semble que mesdemoiselles Edelton que je n’ai pas le plaisir de connaître fasse partie.

— Oh ! Maître Hodges, vous me flattez ! répondit-elle. Si vous le souhaitez, Maître Barrow, je serais ravie de vous recevoir vous ou votre client au sein de mon école un jour à votre convenance. Je pourrais ainsi vous présenter les lieux. Et si cela vous convient, nous pourrons nous entretenir plus avant sur les désirs de Monsieur Crewe.

— Monsieur Crewe se trouve encore à ce jour aux Indes. Il m’a confié tous pouvoirs pour traiter directement avec vous. Il m’a précisé le détail de ses exigences au nombre desquelles se trouve la possibilité pour sa fille de disposer d’un appartement particulier garni de tout le mobilier propre à sa condition, ainsi que d’un attelage et d’une femme de chambre spécialement affectée à son service.

— Il me semble que cela puisse s’arranger, répondit-elle sans réfléchir.

— Fort bien chère Mademoiselle. Dans ce cas il me semble que nous n’ayons, en effet, plus qu’à nous rencontrer dans vos locaux pour mettre au point les détails pratiques de notre future collaboration.

Maître Barrow consulta un petit calepin sorti d’une poche de sa veste et considéra à nouveau Maria. Il se proposa de se rendre à l’école dès le vendredi suivant, ce qu’elle accepta bien volontiers. Maître Barrow retint donc le rendez-vous fort satisfait avant d’interroger son confrère Hodges sur d’éventuels autres points à lui soumettre. Maître Hodges lui répondit que cela était tout.

— Parfait ! répondit Maître Barrow. Dans ce cas je crois donc pouvoir vous laisser en compagnie de Mademoiselle Minchin. Je vous remercie encore une fois d’avoir pu vous rendre disponible aussi rapidement.

— Mais c’est tout naturel cher confrère et c’est à moi de vous remercier pour votre confiance !

Maître Barrow se leva et salua Maria avec tous les égards dus à son rang.

— Mademoiselle Minchin, nous nous verrons donc vendredi prochain dans les locaux de votre établissement. Ce fut un plaisir d’avoir pu vous rencontrer.

Maître Hodges se leva de même et le raccompagna très confraternellement après avoir prié Maria de patienter quelques minutes.

Une jeune pensionnaire venue des Indes... Un homme aux moyens illimités et aux exigences à la mesure de sa fortune... Une enfant unique qui plus est, habituée à ce que l’on cède sur l’instant aux moindres de ses caprices même les plus extravagants. Une telle élève était certes toujours bienvenue en termes de réputation... Et en termes de rentrées financières bien sûr... Mais les jeunes filles élevées de la sorte exigeaient toujours un subtil équilibre entre les indispensables à inculquer... Et la nécessaire satisfaction des petites princesses, en la supériorité que leur procurait leur état. Maria était experte en la matière. Elle maîtrisait comme personne l’art de la poigne de fer et du gant de velours. Elle avait pratiquement fait l’instruction des trois enfants de Lord et Lady Swansworth, comme on ne se privait pas de le lui rappeler et pour la dernière fois il y avait tout juste quelques minutes. Et les deux demoiselles Edelton gardaient de même un excellent souvenir de leur séjour au sein de son pensionnat. Maria conçut immédiatement le projet d’aller dès que possible, visiter Lady Meredith pour se renseigner sur ce bien étrange Capitaine Crewe et sa si douce enfant.

Maître Hodges entra à nouveau dans son bureau après ces cinq ou dix minutes passées à raccompagner son confrère. Maria tenait toujours cette pochette beige dont le souvenir lui revint subrepticement avec la vision de son notaire reprenant place devant elle.

— Eh bien chère, Maria, je crois que notre entrevue d’aujourd’hui se présente sous les meilleurs auspices !

Elle eut une boule à la gorge. Elle serra les dents, avala sa salive, puis respira et sourit à nouveau.

— En effet cher Maître, répondit-elle doucement.

— Très bien chère amie ! Je vous propose que nous en venions à notre affaire !

Maria serra les dents, puis respira avant de s’obliger à un sourire de circonstances. Maître Hodges ouvrit une chemise de cuir noire sanglée dans laquelle se trouvaient un certain nombre de documents. Maria prit quant à elle sa serviette de cuir beige.

— Votre cabinet comptable m’a fait parvenir les bilans du dernier exercice financier de votre établissement et j’ai bien reçu la note de synthèse que vous avez eu la diligence de m’envoyer. J’ai comme à chaque fois étudié ces éléments avec toute l’attention requise. Et je prends par ailleurs bonne note de nos échanges de l’instant avec maître Barrow. Il s’interrompit quelques secondes avec un sourire malicieux. Maria ne dit rien. Je constate que vous êtes bénéficiaire pour la huitième année consécutive et que vos bénéfices se sont encore accrus avec la renommée de votre école. Vous avez ainsi accueilli plusieurs nouvelles élèves dont la petite Lavinia Herbert dont les parents se sont, comme vous me l’avez dit, montrés particulièrement attentifs au soin porté à l’éducation de leur fille unique et peu regardants à la dépense. Il s’interrompit encore avec un geste de circonstance. Et nous parlerons certainement l’année prochaine dans des termes au moins aussi élogieux, de votre collaboration à l’éducation de Mademoiselle Crewe. Je dois également noter au crédit de votre gestion que nous nous sommes rencontrés à deux reprises au cours de cette année pour des remboursements anticipés du prêt consenti par Lord Swansworth pour l’immeuble dans lequel vous exercez.

— En effet. Euh... Mais si je puis me permettre...

— Oui Maria ?

— Rien. Il me semble que cet exercice fut convenable, rit-elle doucement, consternée par la platitude de son propos.

— Votre gestion de cette école est comme toujours digne de tous les éloges. Il s’interrompit dans un geste d’une solennelle approbation. Et sachez bien que j’en ferai part à Lord Swansworth.

Elle ne sut que dire alors elle ne dit rien. Maître Hodges était en possession d’exemplaires de tous les documents qu’elle s’était fait une montagne de ne pas oublier. Un clerc entra et en sa présence, le notaire dicta ses actes. Il s’interrompit à l’occasion pour une plaisanterie, une demande de précision ou d’accord et au bout d’une heure ou deux, ils n’eurent plus qu’à relire l’ensemble en vue d’éventuelles corrections... Mais tout sembla parfait... Alors les actes furent envoyés à la copie et elle n’aurait plus qu’à venir en parapher et signer les différents exemplaires... Dont l’un était destiné à Lord Swansworth, un autre pour ses archives, un troisième pour les minutes de l’office notarial et les deux derniers pour les formalités de droit.

Ce rendez-vous s’était comme toujours déroulé à merveille et un nouveau fiacre put la raccompagner au pensionnat. Rien ne distinguait cet attelage de celui qui l’avait prise pour le voyage aller. Le cheval était toujours aussi noir, noir comme un corbillard... Sauf que cette fois cette réflexion la fit sourire comme une bonne boutade. Et ces migraines, ces si fâcheuses migraines s’étaient enfin décidées à lui laisser un peu de répit. Maria souriait, assise sur cette étroite banquette elle regardait les rues défiler devant elle au rythme de ce pas frappé sur le pavé qui enfin, ne l’incommodait plus.

Chapitre 3

Un appartement pour Mademoiselle Crewe

Maître Barrow le lui avait bien précisé : la fille de Monsieur Crewe devait pouvoir bénéficier d’un appartement privatif. Maria serra les dents. Les deux coudes posés sur sa table de travail, elle se massait nerveusement le crâne comme pour mieux distraire ses angoisses. Les jeunes filles étaient toutes logées, selon les places disponibles, en chambres individuelles au troisième étage pour les plus fortunées, ou pour les autres au deuxième étage par chambrées de deux ou trois garnies de tout le nécessaire. Il lui restait bien une chambre inoccupée au deuxième étage, laissée libre pour de toujours possibles nouvelles pensionnaires... Mais ce n’était pas un appartement... Maria eut un sourire glacial. Elle se dit, ironique, qu’il y avait bien le grenier où un vaste espace restait disponible ainsi que deux chambres de bonnes encore inoccupées. Mais cet espace était parfaitement impropre à une jeune fille de ce rang, même au prix de longs et coûteux aménagements qui y seraient, certes éventuellement réalisables... Mais Maître Barrow visiterait l’école dans à peine trois jours. Le troisième étage se composait bien de deux appartements et de trois chambres individuelles auxquels s’ajoutait un local qui servait à tout et rien. Ce local pouvait être aménagé en chambre supplémentaire... Mais ce n’était pas un appartement... Il y avait plusieurs chambres dans l’entresol, rit-elle encore une fois et un petit espace encore libre, mais ces lieux, tous destinés aux domestiques étaient bien sûr impropres à loger une petite demoiselle porteuse de telles exigences. Maria serra les dents et se mordit la lèvre d’amertume. Elle s’était personnellement engagée auprès de Maître Barrow et qui plus est, en présence de Maître Hodges. Maître Barrow viendrait visiter l’établissement dans tout juste trois jours... Elle s’imagina lui expliquer s’être engagée trop vite et ne pas avoir d’appartement privatif pour accueillir Mademoiselle Crewe. Elle s’imagina, faute de mieux, lui proposer une petite chambre pour elle toute seule... « Et pourquoi pas le grenier ?! » s’exclama-t-elle en frappant des deux poings sa table. Maître Barrow ferait part de sa déception à Maître Hodges qui se plaindrait d’elle à Lord et Lady Swansworth ! Et que dirait Lady Meredith ? Il était INENVISAGEABLE que Maître Barrow reparte déçu de sa visite à l’école !!! Il était INENVISAGEABLE qu’elle ne puisse lui faire visiter un appartement privatif qu’elle serait en mesure de mettre, sur simple demande, à la disposition de Mademoiselle Crewe !

Maria réfléchit. Elle respira profondément, ferma les yeux et posa le plat de ses mains sur son bureau, pour mieux se concentrer et chasser une migraine qui commençait à poindre. Elle ne disposait que de deux appartements, tous deux situés au troisième étage de l’immeuble : le sien et celui d’Amelia. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : prier Amelia de bien vouloir déménager dans la chambre vide du deuxième étage... Ce qui lui permettrait au surplus d’assurer une meilleure surveillance des autres pensionnaires durant la nuit. Maria eut un remords. Elle avait, il y a peu, fait retapisser cet appartement aux goûts de sa sœur. Elle lui avait fait ce cadeau en gage d’affection. C’était un cadeau d’anniversaire, censé compenser tous ceux qu’elle ne lui avait pas offerts pendant toutes ces années. Ces années où leur père toujours vivant comblait la grosse Amelia de tous les présents avec l’argent qu’ELLE, Maria, se tuait à la tâche pour ramener à la maison. Elle serra les dents et frappa encore ses deux poings sur la table.