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Mars 2060 : sous les yeux ébahis de milliards d'êtres humains, une nouvelle planète apparaît dans le ciel, en un simple claquement de doigts.
Baptisé Cratyle, cet astre apporte plus de questions qu'il ne fournit de réponses. C'est un nouveau monde à explorer, à découvrir... il faut donc envoyer une mission pour fouler son sol et tenter d'en apprendre un peu plus.Dans les bureaux de Média+, Isodore Sax, le grand patron de l'overland audio-visuel mondial, saute sur l'occasion. C'est le moment de lancer une grande opération à l'occasion de ce voyage d'exploration, en créant un nouveau concept de télé-réalité. Il choisit ainsi sept personnes, selon des critères tenus secrets. Sept personnes qui ne se connaissent pas. Sept personnes qui n'ont, à part pour l'un d'entre eux, quasiment aucun lien avec l'espace.
Est-ce donc pour leurs capacités à faire de l'audience qu'on les a envoyé à l'assaut de cette étrange planète ?
La mission ne cache-t'elle pas d'autres buts plus obscurs ?
Se montreront-ils à la hauteur de l'enjeu ?
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Seitenzahl: 485
Veröffentlichungsjahr: 2020
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MISSION CRATYLE
Bernard Léonetti
Le 10 mars 2060, la navette low cost de la transystème Compagnie, effectuant le trajet Terre-Mars, fut attaquée par un dragon d’apparence vaguement orientale. Selon les témoignages, la créature ressemblait au monstre des « Derniers Temps », film multi-sensoriel qui connaissait alors un franc succès sur les écrans plasmiques.
L’inspection effectuée sur la navette miraculeusement revenue à sa base dut admettre qu’elle avait bien été endommagée par des griffes et des crocs. A si haute altitude, cela semblait invraisemblable. Le communiqué officiel préféra donc évoquer une agression météoritique. Effectivement, les données vidéo ne signalèrent aucune créature se prétendant être un dragon ou tout autre monstruosité. Le compte-rendu de l’équipage ne pouvait être raisonnablement pris en considération au regard de l’énormité de la chose. Les enquêteurs conclurent à un incident dans le dosage de l’atmosphère interne de la navette, qui aurait généré ce qui ne pouvait être qu’une hallucination. L’origine chinoise de l’équipage expliquait les archétypes ayant décidé de la tonalité de la vision. La ressemblance de l’apparition avec un monstre cinématographique s’expliquait, aux dires des néo-jungiens, par l’imprégnation des produits multimédias sur l’imaginaire collectif. De plus, l’année 2060 était celle du Dragon. Les néo-freudiens raillèrent leurs confrères néo-jungiens en signalant que si l’année avait été celle du Rat, la navette aurait été agressée par un ou plusieurs rongeurs spationautes. Ils rirent encore plus franchement lorsqu’ils évoquèrent l’année du Cochon, et ce trait d’esprit avait sans doute un rapport avec leur inconscient.
Seuls les tenants de la séquantique hochaient la tête d’un air entendu.
L’événement en précéda un autre plus magistral : l’apparition d’une nouvelle planète dans le système solaire. Du jour au lendemain. Par un curieux hasard, personne sur la Terre n’assista à son surgissement du néant. Le ciel était vide à cet endroit. Le temps d’un clignement de paupière et un nouveau corps céleste s’imposait, visible nuit et jour comme en position géostationnaire. Sa taille avoisinait celle de la lune. La planète se positionna à une distance équivalente et, depuis ce jour, les habitants de la Terre purent s’adresser à deux déesses à la fois. La planète ne subissait aucune attraction des corps voisins. Elle demeurait stable dans l’espace, sans rotation ni révolution. Elle semblait posée là comme le point d’interrogation, d’une interrogation ayant l’intention de le rester. Une couche de brume recouvrait la totalité de sa surface, avec un épaississement au niveau des pôles. Elle se présentait telle une sphère blanche qui évoquait un globe oculaire sans pupille ni iris. Les observateurs évoquèrent cette brume, mais rien ne leur permettait de déduire qu’il s’agissait bien de cela.
Les astrophysiciens notèrent aussitôt quelques aberrations. L’apparition donnait l’impression de suivre la rotation de la Terre en demeurant fixe au niveau de l’observateur. La chose avait déjà été remarquée. Le problème était que la planète distribuait cette impression à tous les observateurs où qu’ils se trouvent sur la Terre. Comme si la planète était à la fois une et multiple. En définitive, il était impossible de la localiser dans l’espace, bien qu’elle demeurât au-dessus de chaque tête.
La planète restait opaque aux investigations. Les instruments d’exploration reçurent une fin de non-recevoir. Elle apparaissait à l’œil nu à quiconque levait la tête, mais se refusait à être saisie par les télescopes de haute technologie autogérés par des ordinateurs dernière génération — le genre à détecter une mouche sur Pluton, en supposant qu’il pût y en avoir une. En revanche, ceux moins perfectionnés comme une simple lorgnette ou un jouet pour enfant parvenaient à la scruter avec plus de bonheur. C'est-à-dire un zoom réduit sur une couche de brume peu loquace. Allez donc comprendre ! Les plus grandes sommités scientifiques se grattaient la tête jusqu’au cuir chevelu. Aucune donnée ne put être récoltée. Les appareils restaient muets. Ce qui était en soi un grand mystère dans un mystère encore plus grand — de la taille d’une planète. Le Sénat décida donc de programmer une expédition pour le résoudre.
Il y eut une première expédition, puis une deuxième, et on disait qu’une troisième était en préparation. Rien ne se passa comme prévu. Le Sénat imposa la censure, mais les rumeurs en contournèrent les effets.
Sur terre, on ne parlait plus que de cela. En soi, l’apparition de la nouvelle planète était une incongruité, mais elle n’était pas la seule. Les événements qui en découlèrent jetèrent le trouble dans la population, et ce n’était pas une simple façon de parler. S’il pouvait exister des dragons attaquant des navettes entre la Terre et Mars, rien n’interdisait alors la survenue de phénomènes inexpliqués. Les services psychiatriques notèrent une recrudescence de bouffées délirantes et d’épisodes psychotiques chez des sujets n’ayant jamais été portés à ce genre de perturbations. Certains rencontrèrent des morts, d’autres parlèrent à des créatures étranges venues du fin fond de leur psyché, les plus chanceux eurent droit à ce que des lutins fassent leur ménage.
Des théories du complot furent chuchotées. Du LSD dans les réservoirs d’eau des mégapoles. Diffusion de produits perturbateurs à partir des chemtrails. Intoxication subliminale d’une campagne méga-publicitaire, programme d’ingénierie sociale, voire attaque d’extra-terrestres — depuis qu’on les attendait, ceux-là ! Les plus politisés, c’est-à-dire une frange infime de la population, voyaient au travers de ces évènements une magouille du Sénat en vue de détourner l’attention sur son incompétence. Puis les citoyens reprirent leur habituelle consommation de produits multimédias et s’accordèrent le bonheur d’avoir deux lunes à leur disposition, dont l’une ne cessait jamais d’être présente au-dessus de leur tête.
Média + appela la planète la Planète du Dragon, ce qui laissait supposer qu’il existait une relation entre le corps céleste et l’hallucination d’un équipage chinois. Ce fut ce nom qui s’imposa dans les sphères médiatiques et dans l’esprit de leurs clients.
Un autre circula bientôt dans les milieux proches du Pouvoir. Sa provenance demeura longtemps incertaine, mais cela devint comme un nom de code pour une affaire réservée aux hautes sphères.
Cratyle !
Le Sénat s’affolait.
Quelque temps avant l’apparition de Cratyle, la partie nord de la mégapole Occident connut une panne d’électricité qui dura plusieurs heures. Dans l’excitation générale, personne ne s’en alarma outre mesure. Les techniciens rétablirent le réseau. Le contenu des congélateurs put être sauvé. Un rapport d’intervention fut envoyé aux autorités compétentes, mais dut s’égarer dans les mémoires informatiques. Certains citoyens plus sensibles aux ondes ou plus fragiles psychologiquement se plaignirent que, depuis cette coupure, ils percevaient une étrange vibration qui se glissait au travers des bruits quotidiens. Comme le murmure d’un frigo de l’ancien temps, comme un générateur au ralenti, comme un chant de sirène. Les gens avaient de ces idées !
Seuls les Créas hochaient la tête d’un air entendu.
Number One, number One,
I am the number One...
Lady Gogol
Chanson sponsorisée par Soda-Cola.
Numéro Un.
Le vaisseau file vers la planète. Je dois me contenter des vibrations transmises à travers la coque jusqu’à mon siège pour comprendre que j’ai quitté ma terre natale. Aucun hublot ne me permet d’apprécier le spectacle. Seul le pilote y a droit pour des raisons de non-interférence psychique. J’avoue ne pas savoir ce que ces mots recouvrent vraiment. La Prod n’a guère été explicite.
Je ne peux donc m’empêcher d’être inquiet. Je suis allé plusieurs fois sur la Lune — la première, serait-on tenté de dire à présent — et le voyage en lui-même n’a pas lieu de m’angoisser. C’est plutôt l’incertitude qui s’attache à cette aventure. Je ne sais à quelle aberration je vais être confronté. Mais le pire qui pourrait m’arriver, au point de vue de ma célébrité future, c’est qu’il ne se passe rien. Que ce soit un bide.
Nous sommes sept. Je suis le number one comme on dit àBabywood. J’ignore tout de mes compagnons. Je sais seulement que numéro Quatre est notre caméra-woman. Puisque nous portons des casques au verre opaque, je ne connais même pas leur visage. Qui se cache derrière ? Je ne peux que supposer qu’il s’agit de scientifiques émérites, de journalistes célèbres, de personnalités médiatiques, peut-être de Lady Gogol en personne. Comment pourrait-il en être autrement ? Une telle opération ne saurait se dispenser de mettre en avant quelques sommités.
Et, parmi eux, me revient le statut de number One.
D’après ce que m’a assuré la Prod, tout a été organisé de sorte qu’il n’y ait aucune affinité entre nous. Pas de lien d’amitié, encore moins de relation amoureuse – trois femmes sont parmi nous et je n’ai jamais rencontré Lady Gogol. La Prod en a décidé ainsi pour des raisons qui demeurent obscures. Elle a veillé à ce qu’il n’existe aucune accointance de quelque ordre que ce soit entre nous. Ce sont des gens efficaces. Je ne peux faire autrement que leur faire confiance. Pas d’interférence donc. Il fallait une relation la plus neutre possible entre nous, et qu’elle le demeure le plus tard possible.
Anonymat complet.
Pourtant il faudra bien que, tôt ou tard, les masques tombent, ne serait-ce que pour amener un coup de théâtre dans un scénario qui n’est pas encore écrit. Je saurai alors qui sont les seconds rôles.
Nous avons abandonné nos noms sur la terre. Nous arborons de simples numéros de un à sept, tagués au laser dans la texture de nos combinaisons mauves aux reflets argentés. Je suis numéro Un, j’aime à me le répéter. Je suis le numéro Un et, comme dit la chanson, tout le monde me suit, tout le monde m’admire. Vie et mort, tout dépend de moi, … la, la la !
Près de moi, sanglée sur son siège, une femme détient le numéro Deux et ainsi de suite. Quatre hommes et trois femmes. La prestation à accomplir est simple, presque simpliste. Nous devons rallier le pôle en partant de l’équateur. Sur cette trame doit se développer notre performance.
Nous portons chacun une caméra, fixée à notre poitrine et spécialement mise au point pour les besoins de l’aventure, un appareil de technologie archaïque puisque élaboré à partir d’un procédé à base de nitrate d’argent et de bandes magnétiques — l’ancêtre des technologies audiovisuelles de notre temps. Les ingénieurs nous ont suffisamment fournis en bandes pour que nous puissions enregistrer nos péripéties jusqu’à la fin de l’aventure, évaluée de façon très large à une année terrestre, et en temps continu. Numéro Quatre possède une caméra supplémentaire et plus perfectionnée, qu’elle peut manipuler à sa guise ou placer sur un trépied. Pour l’heure, elle balaie l’habitacle de la navette d’un geste que je considère négligent pour la professionnelle qu’elle est censée être. Quant aux images de notre arrivée sur la planète, seule la caméra intégrée à la navette en détient la primeur.
Nous sommes partis pour la Montée des Marches et pour le trophée de la meilleure télé-réalité.
En tête d’affiche, le number One.
La Prod nous a conseillé d’éviter toute conversation superflue. Mieux, de parler le moins possible, avec un souhait difficile à atteindre : contrôler ses pensée, penser à minima, ne plus penser du tout. Ma formation — je ne sais pas pour les autres — a principalement été axée sur ce contrôle. J’ai passé trois mois à l’Institut Korzibsky à contenir mes pensées dans les rets d’un langage dépourvu de subjectivité. On appelle ce langage le novglais. Depuis, je me répète souvent que le mot « chien » ne mord pas, que la carte n’est pas le territoire et, formule plus hermétique, quoi que je dise d’une chose, elle ne l’est pas. Mais la vieille langue est toujours là, prête à réinvestir mon champ psychique. « Soyez vigilant », m’ont dit mes formateurs.
C’est sans doute pour cette raison que nous n’avons pas de sponsor, ni aucun slogan, ni logo publicitaire sur nos accoutrements. Cela pourrait nous perturber. Seule exception : numéro Deux, qui pavoise pour le compte de MacFood. Un MacFood pour la faim, un Soda-Cola pour la soif. Devant, derrière, sur le côté, avec de petits dessins stylisés représentant une canette et un hamburger. MacFood a dû payer cher cette dérogation.
J’ai eu aussi droit à des séances de relaxation qui n’en étaient pas. Je me retrouvais branché par des électrodes à une machine bourdonnante. Je sentais alors pénétrer en moi une vibration trop proche d’un son primordial pour s’abaisser à être un mot. Chaque fois que je me sens débordé par le flux de mon psychisme, lorsqu’une émotion trop vive me perturbe, je sens cette sonorité agir en moi. J’en ai déjà expérimenté les effets sur terre. Cela agit comme un tranquillisant. J’ai la sensation, dans ces moments-là, que mon esprit se vide de sa négativité et se répand par ondes dans le monde environnant. Sont-ils intervenus dans mon cerveau d’une façon irréversible ? Ont-ils joué avec mes connexions neurologiques ? M’ont-ils programmé pour une finalité qui m’échappe ? J’ai toutes les raisons d’être inquiet et l’obligation de ne pas en tenir compte.
Car il est primordial, sur cette planète, de savoir gérer ses affects.
Le novglais et le conditionnement que j’ai subi sont là pour m’y aider.
Cela durera le temps que cela durera.
Une pensée indocile m’a traversé comme une flèche. Ne pas en tenir compte. Ne pas la formuler. Se méfier. Le mot « flèche » ne pique pas.
Le vaisseau mis à notre disposition par la Prod est une simple navette à commande manuelle, en soi une antiquité même si tous les systèmes de sécurité semblent être à jour. Le design de l’appareil me rappelle mes années de jeunesse. Je me suis posé la question de savoir par quel moyen nous allions nous rendre sur une planète qui ne peut être localisée. Étant toutes parts, elle n’est nulle part. La Prod a trouvé la solution et n’a pas jugé bon partager son secret.
Sorti de l’aire de l’attraction terrestre, numéro Cinq, notre pilote, a pris le contrôle de l’engin et, quittant le faisceau de guidage qui nous a menés jusqu’à la haute atmosphère, est passé en manuel. J’ai cherché quelle Médiatique avait les compétences nécessaires à la conduite d’un vaisseau spatial, même archaïque. Je n’en ai pas trouvé. Nous en aurons la surprise lorsque les masques tomberont.
Le lancement a eu lieu dans le plus grand secret. Le peu que j’ai entrevu des alentours de la base m’avait fait penser aux Zones Interdites.
Pour le pilote et lui seul, la planète Cratyle doit grandir sur l’écran de navigation. Faute de mieux, je ne peux que me l’imaginer. Une planète qui apparaît blanche comme de la craie… Je dois rectifier. Éviter les comparaisons, les métaphores, les figures de style. Décrire de façon neutre. La planète est blanche à cause des brumes qui l’ensevelissent et s’épaississent aux pôles. Voilà du novglais descriptif sans aucune subjectivité !
Les nuages blancs sont des nuages blancs.
Les collines bleues sont des collines bleues.
La tautologie pour traiter l’information. Le novglais à l’état pur. Telle peut se résumer en somme la formation que j’ai subie.
La planète doit occuper à présent la totalité de l’écran. Soudain, les hublots s’ouvrent au niveau des passagers. La cible étant atteinte, il n’y a plus lieu de nous maintenir en état de cécité. Mais je ne vois pas grand-chose. Le vaisseau pénètre la masse brumeuse et s’y engloutit. Puis la surface de Cratyle apparaît. Un aspect lunaire, une plaine désertique sans particularité aucune. Une bonne chose en somme. Nous sommes au niveau de l’équateur. Le vaisseau actionne ses rétro-réacteurs et entame sa descente. Un léger choc. Nous voilà à pied d’œuvre.
J’ai à ma disposition pour réaliser notre objectif un briquet, un thermomètre, une boussole et une montre. Cela semble une plaisanterie.
Je ne sais pas ce qui nous attend.
N’aurais-je pas dû décliner la proposition de la Prod ? Les deux premières expéditions ne sont jamais revenues. Elles étaient programmées par le Sénat, et le Sénat n’a pas l’habitude de faire les choses à la légère. Bien sûr, la Prod n’a pas évoqué ces tentatives, mais j’en avais entendu parler au Grand JT avant que les communiqués laissent place à d’autres informations. Censure sénatoriale.
Si cette aventure était un piège ? Quel genre de piège cela serait ?
Il me semble le savoir intuitivement.
Nous sommes sur la planète que les habitants de la Terre appellent la Planète du Dragon. Moi qui suis dans le secret, je la connais sous un autre nom.
Cratyle !
Et cette planète est un monstre !
Maintenant il est trop tard. Si l’offre était à décliner, il fallait le faire il y a trois mois.
Silence,on tourne…
Trois mois auparavant.
Gérard Pardieu levait les yeux sur la tour de la Bouche à l’Oreille. Elle ressemblait au mégalithe d’un vieux film de Kubrick. Il ne connaissait pas encore les raisons de sa convocation — non, il devait dire « invitation », c’était plus valorisant — et il n’osait trop décider des conséquences.
Cela avait plutôt mal commencé. Il se trouvait dans un bar de rencontres lorsque deux hommes étaient venus le voir. Il était accoudé au comptoir, considérant du coin de l’œil les nouvelles recrues du Bateau Ivre. C’étaient pour la plupart des femmes encore jeunes, fraîchement débarquées de l’Économie par une vague de licenciement. Chômeuses, elles n’avaient pas d’autre choix que d’offrir leurs services à ceux qui bénéficiaient toujours d’un emploi. C’était le cas de celui qui allait devenir numéro Un. Il bénéficiait d’un second rôle récurrent dans une série interminable, un job sans aucun intérêt et peu payé, mais qui lui assurait le continu d’une petite rente. Il craignait qu’un jour le scénariste ne décidât de son inutilité et, par conséquent, de son licenciement. Pour le moment, il avait encore les moyens de s’offrir les prestations d’une déclassée. Il avait remarqué une brune un peu âgée, donc moins onéreuse, et s’apprêtait à entamer les manœuvres d’approche. Les deux hommes étaient alors intervenus.
Deux gaillards en costume noir, avec l’arrogance assurée par un pouvoir lointain. Des avocats sans doute, car cette profession était devenue omniprésente dans le monde des Overlands, et présentait une nuisance grandissante. Ils intervenaient en tout domaine en tant qu’huissier d’injustice, percepteur d’impayés, conseiller occulte et entremetteur. Quelquefois seulement ils étaient des avocats, et ni victimes, ni délinquants n’avaient grâce à leurs yeux. Avoir affaire à eux n’était pas de bon augure et leur entrée ne fut pas des plus discrète. Chacun, dans l’établissement de rencontres, trouva en lui-même des raisons d’être ennuyé, surtout les chômeuses dont beaucoup n’avaient pas l’autorisation administrative de se prostituer. Mais les deux hommes en voulaient à Pardieu, qui devint la personne suspecte de la soirée. Ce n’était pas ce soir qu’il trouverait un peu de tendresse à se mettre sous la dent. Déjà les femmes s’étaient éloignées de lui. Il chercha quel problème pouvait lui valoir l’intervention des deux hommes. Il était à jour de ses taxes sur la vie courante. Il avait bien payé le loyer de son petit studio, n’avait commis aucun délit devant une caméra de surveillance, ne pensait pas avoir péché en un domaine quelconque. Pourtant les hommes étaient là comme des vautours autour d’une charogne.
— Gérard Pardieu, dit l’un des hommes.
Il ne pouvait s’échapper. Il hocha humblement la tête.
— Notre client désirerait vous entretenir d’une affaire de grande importance.
Il lui fallait réagir, ne pas rester tétanisé par la menace que représentaient ces deux hommes.
— M’entretenir ? Mais de quoi parlez-vous ?
— Vous devez vous présenter à la Bouche à l’Oreille demain à 14 heures précises.
— La Bouche…
— Vous avez bien compris.
Sur ce, les deux hommes disparurent, laissant leur victime sous le regard suspicieux des clients du Bateau Ivre. Il comprit qu’il ne pouvait plus rester ici, que sa soirée était gâchée et que personne ne tenterait de s’approcher de lui.
Il se retrouva dans la rue sous une pluie fine et pénétrante. Les nuages dissimulaient la lune et sa nouvelle compagne. LaBouche à l’Oreille, avaient dit les hommes. Donc l’overland Média +. Que lui voulait-on ? Avait-il bien compris ? Jusqu’à présent, il n’avait eu affaire qu’à des cabinets d’impresarii un peu miteux, à des agents sans envergure, jamais avec la maison mère. Il en avait des sueurs froides. Il était si facile de perdre son emploi. Allait-on supprimer son rôle ? Lui annoncer la mort prochaine de son personnage ? Lui retirer sa licence d’acteur ? Il était tout de même au 32ème épisode de la saison trois. Il était temps qu’un producteur le remarquât.
Il passa une nuit difficile. Le lendemain, en bon citoyen obéissant, il entra dans la tour où s’élaborait la majorité des programmes plasmiques à l’usage du public planétaire. « La Bouche à l’Oreille ! Quelle consécration cela pourrait être ! » rêva-t-il. Aussitôt, les vigiles cyborgs l’entourèrent. Il leur présenta son code universel greffé sous la peau de son avant-bras. Ce ne furent que formalités. Il passa le barrage et se retrouva de l’autre côté de la barrière de contrôle. Les autres visiteurs semblaient subir des vérifications plus poussées. Il en conclut que des ordres avaient été donnés à son égard, et il en ressentit une certaine fierté, ce qui en soi était absurde.
En pénétrant dans le hall, de la taille d’une cathédrale, de la Bouche à l’Oreille, Gérard Pardieu se sentit intimidé par la somptuosité des lieux. En bon acteur, il avait le trac. Tout n’était que murs de marbre et parterres de pseudobsidienne, agrémentés ça et là de fontaines ruisselantes. S’il avait pu se hisser de quelques mètres au-dessus du sol, il aurait pu découvrir l’emblème de la filiale de Média + — la lettre aleph, ce X un peu déstructuré — mosaïque précieuse insérée dans les dalles. Quel artiste n’aurait pas rêvé travailler dans un cadre pareil ! Surtout que Pardieu était sensible à la grandiloquence.
Depuis que chaque citoyen était pucé, donc ramené à un code-barre, changer de nom ne présentait aucun inconvénient, l’identité réelle étant détenue dans les banques de données ADN. Il avait acheté le sien en souvenir d’un vieil acteur français sur la tombe duquel, un jour de dévotion, il avait déposé une rose. Il avait espéré que ce nom, telle une formule magique, lui accorderait gloire et renommée. Hélas, Pardieu n’avait été de toute sa carrière qu’un second rôle. Pourtant, il avait travaillé d’arrache-pied. Il connaissait tous ses classiques, de Molière à Jimmy B, mais il n’avait jamais rencontré l’opportunité de voir son talent reconnu. Molière n’était plus joué et Jimmy B avait été discrédité pour ses rapports avec la Dissidence. De plus, comme il œuvrait essentiellement dans le domaine de la francophonie, les propositions se trouvaient limitées. Être acteur devenait une gageure, surtout passé un certain âge qu’il hésitait à chiffrer pour s’éviter une bouffée d’angoisse. Par chance, le comprimé qu’il avait avalé avant de venir le maintenait dans une relative ataraxie biochimique.
Une charmante assistante le prit en charge. La femme, vêtue d’une robe moulante en synthélatex, joua des hanches en le précédant. N’avait-il pas aperçu son photogénique décolleté et sa bouche butox au hasard d’une émission, indispensable bibelot près du commentateur vedette ? Il songea aux filles du Bateau Ivre. Ce n’était pas le même registre. La créature s’effaça pour le laisser passer dans le tube ascensionnel. A peine la porte fut-elle refermée qu’ils s’élevaient déjà vers les étoiles, c’est-à-dire vers le dernier étage de la tour.Par les immenses baies vitrées, il découvrait la mégapole comme jamais il ne l’avait vue — il n’était jamais monté si haut. La ville s’étalait à ses pieds comme une immense maquette avec les taches de verdure des parcs, la ligne droite de ses artères à circulation programmée où, comme des moustiques, filaient à vive allure drones et autoplanes, les blocs de verre des bâtiments administratifs et les pieux des buildings. Il reconnut au loin la coupole du Sénat. Au-delà de la première ceinture, s’étalaient les quartiers de vie. Il chercha sans le trouver le lieu où il habitait. Il lui semblait qu’il s’agissait d’un autre monde, lointain et dérisoire, et il éprouva un sentiment de honte à vivre là. Plus loin, au-delà du périphérique, se répandaient les bidonvilles où échouaient tous les demandeurs d’emploi de la planète. Dans les campagnes, inaccessibles à sa vue, protégés par un no man’s land appelé « zone protégée », existaient les luxueux complexes résidentiels où les grands acteurs se prélassaient.
Là où il aurait dû trouver la place qui lui revenait…
Comme tant d’autres, il était monté à la mégapole. Jadis, comme son acteur fétiche, il se serait contenté de monter à la capitale. Il avait échappé à l’ultime exclusion en jouant au bonimenteur publicitaire et en exerçant la fonction épisodique d’escort-boy auprès de rombières défraîchies. C’était tout. Aucun metteur en scène ne lui avait proposé le rôle de sa vie. Il songea au rêve qu’il avait fait quelque temps auparavant. Le souvenir était confus, mais pouvait se résumer ainsi : d’immenses grilles d’or s’ouvrant devant lui alors que le chant des anges l’acclamait… Il ne pouvait qu’espérer que ce rêve était prémonitoire.
L’ascenseur s’ouvrit. Son accompagnatrice l’abandonna, l’invitant par un grand sourire sans chaleur à sortir de l’habitacle. Elle ne lui avait adressé aucune parole. La porte du tube ascensionnel se referma, emportant la femme. Il se trouvait dans une coursive qui lui évoqua tout d’abord une galerie antique récemment découverte par des archéologues. Cela devait être dû aux résidus mnésiques d’un documentaire sur la redécouverte de Ninive après la 6ème Guerre du Golfe, et devant lequel il s’était endormi quelques jours auparavant. La peinture dorée qui recouvrait les murs et qui s’écaillait accentuait cette impression ainsi que les divers tubes en métal destinés à quelque échafaudage, des caisses à outils et des cartons au contenu indéterminé. Cette impression ne dura pas. Il y avait comme un bourdonnement continuel dans l’air, qui ne cadrait pas avec une ambiance de ruine. Au plafond couraient diverses canalisations et installations électriques qui, contrastant avec le clinquant délabré des parois, conféraient définitivement aux lieux une ambiance d’usine. Un panneau avertissait : Soyez vigilant. Ne touchez pas aux câbles. Une seule porte, d’aspect banal comme la porte de son studio, s’offrait à lui au bout de la coursive. Il sentit son cœur battre plus fort. Des caméras étaient-elles braquées sur lui et dévoilaient-elles son inquiétude sur des écrans de contrôle ? N’était-il pas confronté à une affaire qui risquait de le dépasser ? Il respira profondément pour ne pas succomber à un trouble qui aurait été invalidant. Ce n’était pas le moment de flancher. Le décor le déroutait aussi. Il ne pensait pas que le sommet de la tour ressemblerait à ça. Il avait plutôt fantasmé un immense bureau directorial couvert de marbre et d’art contemporain.
Deux cyborgs de type Excel montaient la garde et qu’il n’avait pas aperçus, car ils se cachaient dans un renforcement du mur qui leur servait de guérite. A son approche, comme des coucous sortant de la pendule, ils s’étaient placés devant la porte. Il trouva que leur uniforme ressemblait à un bleu de travail. Il passa sous un dernier portique de détection — « Même les VIP le font », pensa-t-il — et sous leur regard morne d’humain robotisé.
La porte s’ouvrit. Il entra.
Deux hommes dans un train. Le premier au second : « Vous avez l’heure ? » Le premier sort un thermomètre et répond : « Il est mercredi. » « Merci, c’est là que je descends. » D’ouvrir la porte et de sauter du train.
Histoire absurde.
Numéro Deux.
J’ai faim.
Les voyages m’ont toujours ouvert l’appétit. Quand je dis voyage ! Tout m’ouvre l’appétit. Lorsque le vaisseau s’est posé sur la planète, je n’ai pu m’empêcher de me dire que nous étions venus pour un pique-nique, une idée un peu bête. Les blouses m’ont dit de me méfier des idées un peu bêtes. Une autre idée : ces hommes en blouses blanches me faisaient penser à des ouvriers-bouchers de l’agro-alimentaire. On a les références qu’on peut. J’ai longtemps travaillé en tant que chimiste pour l’overland MacFood. Mon rôle consistait à définir les quantités de glucides proposables à la gourmandise des clients sans porter atteinte à leur intégrité physique. Il faut lire le cahier des charges pour comprendre la problématique. Ce que j’aimais dans cet emploi guère valorisant, c’était que je pouvais goûter à tous les produits que je définissais. Une étude attentive aurait pu démontrer que, durant mon activité, la plupart des produits labellisés MacFood avaient connu une augmentation conséquente de sucre et de graisse saturée.
Bien évidemment, cette expédition n’est pas l’occasion d’un déjeuner sur l’herbe. D’ailleurs, il n’y a pas d’herbe. Le décor autour de nous ne semble guère s’y prêter. La terre est grise, terne, recouverte d’une fine poussière qui fait penser à du sucre glace dégradé — même dégradé, j’en raffole. Nous nous trouvons au centre d’une plaine qui ne semble pas finir, sinon qu’elle va buter sur une brume écœurante qui nous encercle comme dans une arène de crème fouettée.
Je jette un regard à mes compagnons, un à droite, un à gauche. Ils sont tous cachés derrière leur casque opaque. Je ne connais ni leur nom, ni leur visage. Je ne comprends pas pourquoi MacFood a tenu à cet anonymat. Une seule chose nous distingue : leur combinaison ne porte pas de publicité. Numéro Un est le chef de l’expédition, le maître des fourneaux en somme. C’est tout ce que je sais de lui. Je suppose que chacun aura son rôle à jouer dans cette excursion. Le mien consiste à promouvoir les produits hautement caloriques de mon employeur. Un Mac-Food pour la faim, un Soda-Cola pour la soif ! Je suis la femme-sandwich. Les rondes redeviendraient-elles à la mode ? « Soyez vous-même, m’avait-on dit. Lorsque vous dégusterez un hamburger nouvelle génération, n’hésitez pas à vous placer devant l’objectif de la caméra ». Par contre, avec ma tenue de cosmonaute, je ne vois pas comment me livrer à cette dégustation. Je veux bien mourir d’indigestion, mais pas d’asphyxie. Sponsoriser un vol spatial pour se poser sur la planète du Dragon afin de réaliser quelques spots aléatoires, je ne crois pas que mon employeur ait fait une bonne affaire.
J’ai laissé dire. Je suis une simple chimiste de catégorie C. Pourtant MacFood m’a choisie. C’est pour moi un grand mystère. Je ne pouvais refuser sans craindre le licenciement définitif. Je ne travaillais plus depuis des mois — chômage technique — mais je restais toujours à la disposition de mon employeur. Ces périodes d’inactivité me poussaient vers de graves crises de boulimie qui me rendaient malade. Chez MacFood, j’avais faim, bien sûr, mais le contexte professionnel et l’œil vigilant des superviseurs m’empêchaient de me livrer à mes bâfreries. C’était toujours cela de gagné pour ma silhouette, car j’espérais bien ma promotion à la classe B. Encore que ma silhouette, avec la liposuccion, le vibromodelage et les nouvelles techniques de laser lipovore — on en avait parlé chez Média + Santé/Beauté — pouvait toujours se maintenir dans les normes de la mode. Je maigrissais pour grossir par la suite. Une drôle de vie tout de même, faite de gros et de gras !
La dernière crise avait vraiment été mémorable. C’était le lendemain de l’apparition de la planète. J’ai rencontré un ogre. Je ne plaisante pas, un ogre, un vrai avec de grosses dents et un corps assez poilu. Rien de très séduisant. Il m’attendait dans la cuisine, à l’entrée du frigo. Il avait noué une serviette autour de son cou. Il a annoncé qu’il allait me dévorer. La peur de ma vie ! Puis je me suis retrouvée dans ma chambre en train de mordre ma main et de mâchouiller les lambeaux de peau que j’y avais arrachés. J’en ai encore les cicatrices. « Mange ta main et garde l’autre pour demain », me disaient mes parents lorsque j’étais enfant. Ils sont morts à présent. Par chance, les pompes funèbres proposaient des cercueils adaptés aux obèses.
J’avais fait un mauvais rêve.
— C’est à cause de la planète, m’ont dit les blouses blanches.
Ils ont ajouté que le danger résultait de l’influence que la Planète du Dragon — ils l’appelaient Cratyle — provoquait sur l’esprit humain. Au point de voir des ogres et de se dévorer soi-même.
Jamais je n’aurais supposé qu’un jour je fasse partie de ce genre d’excursion. L’entraînement que j’avais subi dans un centre dont je ne connais ni l’emplacement ni les gestionnaires m’avait paru étrange. Bonne pâte, je n’avais pas fait de vagues. Il faut dire que la nourriture était délicieuse.
Tandis que les bruits du moteur baissent d’intensité, par les hublots dés-occultés, nous regardons tous le morne paysage. Tous, pas exactement. Numéro Sept — le numéro est écrit en gros sur le devant de la combinaison — ne cesse de me surveiller de biais. Y a-t-il quelque chose qui cloche dans ma tenue ? Suis-je trop grosse à son goût ? Suis-je bête ? Bien sûr, il lit les publicités qui me tatouent ! La campagne promotionnelle fait sa première victime.
Le moteur a cessé de vrombir et le silence s’abat sur nous. Tout le silence de la planète. Personne ne dit mot. Puis, comme si un ordre muet nous avait été donné, nous nous dégrafons de nos sièges et nous levons tous. Nous gagnons la soute arrière du vaisseau et nous installons dans le véhicule tout terrain qui s’y trouve. J’ai l’impression de suivre une procédure d’évacuation incendie. Peut-être nous a-t-on programmé cette procédure dans notre cerveau. Deux rangées de sièges face à face et le conducteur aux commandes dans un cockpit aux dimensions étriquées. Nous nous retrouvons dans la même situation que dans le vaisseau.
L’engin hissé sur ses deux chenilles rappelle les gros 4X4 électriques du début de siècle. Aucune informatique. Tout est vintage dans cette excursion. A l’intérieur, j’ai l’impression d’être dans un frigo. Ainsi est résolue l’énigme qui me tenaillait lorsque j’étais enfant. Lorsque la porte s’est refermée, la lumière ne s’est pas éteinte. Derrière le vaste pare-brise, la planète.
Qu’est-ce que je fous ici ? Quelle est cette planète ? Les explications des blouses blanches ne m’ont pas satisfaite. Surveillez vos pensées. Restez dans la neutralité psychique. Interdisez-vous de gamberger ! Mais moi, qu’est-ce que je suis censée faire ? De la pub pour MacFood ? Pour son hamburger nouvelle génération à destination des obèses en puissance ?
— Pourquoi ? avais-je demandé aux blouses blanches.
— Contentez-vous d’être là. Numéro Un sait ce qu’il doit faire. Ayez confiance.
Confiance, pourquoi pas ? Mais avoir faim, ça, jamais je ne le supporterai…
Numéro Trois.
J’ai refait mes comptes durant le voyage. J’aurais dû demander un salaire plus conséquent, et en or par-dessus le marché, pas de la monnaie électronique qui change de cours toutes les secondes. Apparemment, cette affaire comporte certains risques qui n’ont pas été clairement formulés dans le contrat. Je devrais donc avoir droit à une prime de risque. Toute peine mérite salaire, bien que l’inverse ne soit pas vrai. J’ai la désagréable sensation de m’être fait arnaquer. Il existe des clauses qui demandent réflexion et sont sujettes à interprétation, par conséquent à magouille. Il suffit d’avoir un bon avocat. Déjà, cette planète n’est pas sympathique. Elle est morne, triste, grise. Elle est pauvre. Il faut espérer qu’elle possède des filons dans ses entrailles, des métaux rares parce que d’origine extraterrestre, sinon, pourquoi suis-je venu ? Pourquoi avoir envoyé un géologue ? Les organisateurs de cette prospection ne m’ont pas parlé de droits sur d’éventuelles découvertes. Ils ont sûrement prévu de garder tout pour eux. J’ai toujours la possibilité de garder secrètes mes trouvailles et voir venir. Un jour, la planète sera mise en vente par parcelles, comme le Sénat l’a organisé pour la Lune et Mars. J’achèterai les bons lots en toute connaissance.
A rupin, rupin et demi !
Pourquoi être venu ? Moi, je le sais. L’appât du gain, le pognon, le flouze, le grisbi… J’en ai, bien sûr, au chaud dans des placement efficaces, mais on ne sait jamais. Une banqueroute est si vite arrivée. Le plus sûr, mais aussi le plus agréable, c’est d’avoir son magot près de soi, le tenir dans ses bras en quelque sorte. C’est comme un rat — méfiez-vous des lapsus, un lapsus n’est jamais anodin, me disaient les traders — comme un chat qui ronronne.
Toujours est-il que je me retrouve dans cette cagnotte. Quand j’étais gamin, j’avais une tirelire qui avait cette apparence. Les pièces tombaient dans l’habitacle avec un bruit plaisant. Ici, je suis entouré d’inconnus — combien y a-t-il de géologues, donc de concurrents ? — qui sont là pour les mêmes raisons que moi : l’appât du gain. Et qu’ils ne me sortent pas une explication généreuse pour le cacher ! Même les humanitaires cherchent le pognon.
Ce qui m’a vraiment décidé à partir, c’est cette inexplicable présence de rats dans mon coffre-fort homologué Fort Knox. Je gardais toujours une somme confortable à portée de main au cas où les Overlands décident de nous ponctionner en cas de difficultés financières — leurs difficultés. Nous n’y pouvons rien, c’est la loi sur la sécurité bancaire. J’aimais aussi contempler et caresser les billets, les avoirs, les actions, les reconnaissances de dettes. Que du papier, c’est là mon erreur.
La dernière fois que j’ai ouvert mon coffre, j’ai découvert de gros rats noirs qui déchiraient mes devises et mes titres. Enfer et damnation ! Ma cassette ! J’ai voulu les chasser et l’un d’eux m’a mordu la main. Curieusement, face à la destruction de mon capital disponible, je renonçai à le défendre. Les rats étaient si menaçants. Ils semblaient grossir à vue d’œil, emplir l’intérieur du coffre de leur masse musculaire que je devinai empli d’une rapacité immense. Je l’avoue. Je pris peur, une peur qui dépassa mon instinct de propriété. J’ai refermé le coffre. J’étais désespéré. J’avais vu ma fortune éparpillée en petits bouts de papier sans valeur. Ce fut comme si on m’arrachait les entrailles, et je sais que je ne devrais pas dire les choses ainsi. Cela me fait mal aux entrailles. J’étais dans l’état du joueur qui a accumulé les jetons toute la soirée et qui, en un dernier banco, voit la totalité de ses gains disparaître du tapis vert.
Je décidai de me venger. Puisque j’étais dans l’impossibilité d’affronter l’adversaire face à face, j’ai tenu les rats enfermés dans le coffre pour qu’ils meurent de faim. Entre temps, l’Énergie m’avait contacté pour affaire et m’offrait l’occasion de revenir sur mes pertes. Prospection sur la planète du Dragon, que nous préférerions que vous appeliez Cratyle pour des raisons de sécurité.
Combien ? OK, je signe.
Et je me retrouve dans la tirelire.
Lorsque j’ouvris le coffre trois mois plus tard, mes valeurs n’en étaient plus. Je ne vis aucun rat, comme s’ils avaient réussi à sortir d’une boîte d’acier hermétique hautement sécurisée de la même façon qu’ils y étaient entrés. Seule trace de leur passage, des crottes insolentes à base de papier. J’avais la haine.
La morsure n’est plus qu’une cicatrice. Elle me démange par moment et les gants m’empêchent de me gratter. Depuis que les canines de la bestiole m’ont meurtri, je ressens une étrange vibration qui glisse comme un archet sur mes nerfs. Ça existe, les rats-garous ?
Dans cette opération, des éléments demeurent sujets à caution. Méfiance donc. Il paraît que j’ai l’esprit rigide, alors que je me contente de gérer mes intérêts avec lucidité et quelquefois du mordant. L’Énergie m’a dit : « Explorez la planète. Trouvez les filons et vous serez riche. »
La consigne était claire comme de l’argent de roche. Pourquoi, alors, les gens qui m’entourent ? Quelle est leur fonction, leur utilité ? Quel est leur contrat ? Que leur a-t-on promis ? Pas question de le demander à numéro Un. Je ne veux pas me découvrir. Je reste dans mon coffre, dans mon scaphandre.
Les consignes sont strictes. Pas de question. Conversation minimale. Si nous devons énoncer une parole, la rendre la plus neutre possible. Aucun procédé littéraire. Une économie de signifiant. Le moins de subjectivité possible. Il fallait dire : les oiseaux chantent et ne surtout pas dire : le chant des oiseaux conversant dans les arbres étendent une trame sonore sur le paysage et en nos âmes émerveillées.
Bien compris. Soyons économes.
Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’oiseaux, donc pas de chant, encore moins d’arbres. Il m’a semblé voir une silhouette sombre au loin dans la plaine grise, mais cela ne doit être qu’un effet d’optique.
Le ronronnement du turbo de notre tirelire tout terrain nous enveloppe de sa litanie monotone. Pour l’heure, il n’est pas question de prospecter. Nous roulons peut-être sans le savoir sur des monceaux de richesse. Nous avançons dans cette plaine immense dont on ne voit pas le bout. L’horizon se cache derrière un rideau de brume couleur papier monnaie.
Numéro Quatre.
Number One, number One, c’est moi la number One.
Je voudrais bien connaître l’identité de celui qui nous dirige. Cela m’écorcherait la bouche de dire numéro Un. Quelle qualité possède-t-il que je ne possède pas ? Sûrement un pistonné, un chouchou de Média +, un fils de … Et moi, dans tout ça ? Si le reportage réussit, il en tirera tous les honneurs, tous les avantages, tous les bénéfices. Il pourra alors ôter son casque et offrir sa face bouffie aux écrans télé. Pourquoi bouffie ? Avec la chance que j’ai ! Il est peut-être beau, séduisant même. Il pourrait être un bon mari, même en CDD. Mais n’y crois pas trop, ma vieille. Tu as vu comment cela s’est terminé la dernière fois.
Je suis la caméra-woman de la bande — non pas caméra-man, mais caméra-woman, comme l’exige la loi sur la marité. Je suis là pour les mettre en valeur, à commencer par numéro Un, le mauvais numéro. Moi, je reste dans l’anonymat derrière mon objectif. Comme une bonniche derrière son balai. Même si leur caméra individuelle peut m’enregistrer, je ne serai considérée par le public que comme une simple technicienne qui, par hasard, traverse le plan. Je n’aurai aucun rôle majeur lors d’éventuelles péripéties. Je ne suis là que pour faire un reportage sur cette planète. Et moi ? N’ai-je pas droit aussi à de la considération ? De toute façon, il n’y a rien à filmer sur cette planète. Dériver le reportage sur notre équipe me déplaît au plus haut point, car j’y serai absente.
Sans sortir de la navette, nous nous sommes entassés dans le tout terrain. J’ai fait un plan général sur l’engin encore dans son compartiment à l’arrière du vaisseau. Par pur réflexe professionnel. Puis de l’équipe. Nous ne sommes guère élégants avec notre barda de spationautes et nos réservoirs d’oxygène qui nous obligent à nous tenir sur le rebord de nos sièges. Avec ces vieilles machines, le confort n’est pas au rendez-vous. D’un geste prétentieux, numéro Un a sorti une boussole. C’est un des rares instruments qui fonctionne sur Cratyle. Nous nous sommes donc dirigés vers le nord, vers le pôle.
Ce n’est pas ainsi que j’aurais procédé. Personne ne m’écoute. Je ne suis que celle qui tient la caméra. J’aurais d’abord analysé le sol, l’atmosphère, tout ce qui pouvait être analysé en somme. Quitte à utiliser des méthodes archaïques, sans informatique, ni assistance technique. Nous aurions ainsi pris connaissance de notre aire de jeu. Ensuite, le reportage aurait pu commencer. Nous aurions pu marcher et j’aurais déployé d’immenses panoramiques, nous aurions pu voler et j’aurais lancé un palpitant travelling aérien d’une planète inconnue… De quoi rafler le Prix Doc ! Mais non. Au détriment de tout romanesque, nous filons bêtement vers le nord, enfermés dans une carcasse métallique.
Pourtant, cette planète est ma chance.
Je ne veux plus me retrouver devant une porte close.
Le jour où la planète est apparue, la porte de mon appartement a refusé de s’ouvrir. Sans raison aucune. Le code déclenchait le refus. Ce n’était qu’un problème électronique, une interférence, ou un blocage de mon cerveau concernant la restitution du code. Il ne fut donc pas normal que je connaisse une telle période d’affolement. Les raisons objectives de l’incident étaient présentes dans mon esprit. Pourtant, l’espace d’un instant qui me parut fort long, je me vis errant dans les couloirs de mon Centre de Vie sans espoir de rentrer chez moi. J’enviais tous ces gens, moins méritants que moi, qui jouissaient paisiblement de leur intérieur tandis que moi, je me traînais comme une âme en peine dans le no man’s land de mon immeuble. Demeurent en moi les traces d’un traumatisme.
C’est moi qui tiens la caméra, la vraie, celle qui est autonome, celle qui détient le scénario. Donc, en priorité, si je ne veux pas être effacée du générique, je dois chercher à discréditer le mauvais numéro. Lui se pavane devant la caméra et moi, je l’immortalise. Pas question. Vue générale sur le paysage. Nous ne sommes pas une émission people. De toute façon, qu’est-ce qu’il a que je n’ai pas ? C‘est parce que je suis une femme ? Et que je suis moche ? Une tronche que même la chirurgie esthétique ne peut améliorer à moins de dépenser des sommes considérables. Un physique à rester derrière la caméra. Dois-je seulement compter sur les progrès de la science ? Avec un karma différent, j’aurais pu vivre au XXème siècle où les normes esthétiques étaient plus tolérantes.
Mais être belle, ça sert à quoi ? A devenir une pute. Il faut être riche aussi. Serai-je riche un jour en plus d’être belle ? Il faut aussi rester jeune. Mais qu’on me reconnaisse aussi maintenant pour mes qualités présentes ! Personne n’a daigné me reconnaître. C’est ainsi depuis l’école minimale. Il y a toujours une erreur de casting. Il se trouve toujours quelqu’un pour me passer devant. A l’université, cette garce de Julie Junior m’a évincée du Prix de l’Étudiant qui devait me revenir à moi, et seulement à moi. Évidemment, c’est si simple quand on couche avec l’examinateur.
Je serai toujours le dindon de la farce tandis que les autres tireront les marrons du feu.
Que suis-je en train de dire, de proférer, — même s’il faut avoir peur des mots — d’invoquer ? De penser tout simplement ! La Régie m’a demandé de surveiller mon cerveau. Comment surveille-t-on un cerveau ? La Régie m’a glissé quelques suggestions subliminales par intraveineuse, mais est-ce suffisant ? A supposer qu’une partie de ce qu’ils m’ont dit soit vrai, que la planète peut nous égarer, nous perdre, je ne dois pas oublier que je suis là pour réaliser un reportage, mon reportage, le Reportage. Et je vise haut. Atmosphère empoisonnée, ondes novices, radiations non répertoriées, je serai là. Prête à filmer sans trembler l’agonie de ceux qui m’accompagnent. Je serai à la hauteur. J’aurai mon heure de gloire, la restitution de tout ce qui m’est dû. Je signerai des autographes avec un stylo en or. Je serai riche, je serai belle.
La montée des marches et ma gueule décrépite sur les écrans plasma… Mon physique, mon apparence, mon style deviendront des impératifs de mode. Je serai quelqu’un d’autre. Je suis quelqu’un d’autre. Je est un autre, comme disait l’autre. La Régie me l’a promis, et Cratyle est mon impresario.
Elle m’a glissé un atout dans la manche. Je suis la dame de pique.
Numéro Cinq.
J’enrage.
Je suis un ancien pilote de la Space Navy. Cela me revenait donc de conduire le vaisseau. Maintenant, je conduis ce tank d’ancienne génération avec sa cargaison de grosses têtes. Je ne vois pas ce que cela pourrait être d’autre. Au final, je suis le chauffeur attitré. « Firmin, nous rentrons au château. » J’ai l’impression de trimbaler un groupe de touristes sur une planète qui ne mérite aucun intérêt. Grosses têtes et touristes, tout pour plaire !
L’état-major m’a forcé la main, sinon je ne vois pas ce que je ferais ici. C’était participer à cette mission ou j’allais en détention. Tout ça pour avoir corrigé un olibrius qui me cherchait des poux dans la tête. Mes cheveux sont rasés, il n’était pas près d’en trouver. Cela méritait bien un coup de poing dans la gueule. Ce n’est pas la fin du monde. Le problème, c’est que pour lui cela a été la fin du monde. Il est mal tombé sur le trottoir et il m’a foutu dans un pétrin de boulanger en agonisant devant témoins. Les services de nettoyage militaire ont étouffé l’affaire. Un homme des commandos d’élite n’a pas à se comporter de la sorte. Cela fait mauvais effet auprès de la population civile. J’ai passé quelque temps en forteresse, puis j’ai été libéré pour aller mater une rébellion dans un bidonville d’Afrique. Pas un mot sur cette altercation. Que Média + n’en sache rien. Il y a la bande de commentateurs qui aiment bien nous cracher dessus. Espérons que nous réglerons nos comptes le jour d’un prochain putsch.
L’état-major avait besoin d’un homme polyvalent, sachant piloter les appareils aériens et terrestres. Il leur suffisait de faire remonter l’affaire d’un tiroir dont elle n’était pas censée sortir en vertu des lois sur l’impunité militaire.
Des maîtres-chanteurs ! Avec de très bons avocats.
S’il existe une divinité quelque part dans l’univers, j’ai l’impression qu’elle cherche la merde. Déjà, avait-elle besoin de rajouter une planète ?
C’est comme ça et pas autrement. Je me retrouve avec une bande de pékins, à les balader sur une lune pourrie.
Et tout ce cinéma pour venir ici ! Du cinéma, c’est le cas de le dire. Avec toutes ces caméras qui ne cessent de filmer. On me vole mon image. Et cet entraînement sans queue ni tête. M’apprendre à me taire, à surveiller mes pensées, à ne pas penser. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je fais ce que je veux. J’ai bien été obligé de jouer le jeu et d’obéir aux ordres. Je risquais tout de même trois ans de détention, sans compter la programmation neurologique d’insertion. Avec Média + ironisant sur mon sort de vétéran, l’armée m’aurait laissé tomber comme une vieille chaussette, comme ça, pour l’exemple. J’aurais fini mercenaire pour le compte d’une guérilla urbaine.
Bon, OK, je joue le jeu. Et après ?
Je veux bien admettre que cette planète est un cas. Une planète n’apparaît pas ainsi dans le ciel du jour au lendemain. Il y a des lois physiques à respecter. E égale toujours MC2, que je sache ! C’est l’armée qui aurait dû s’occuper de cette énigme, et pas le Sénat et tous ses politiciens corrompus. Encore moins ceux qui nous ont envoyés ici. Une agence de reportage, à ce que j’ai compris, avec qui l’état-major a fait un deal dont j’ignore les aboutissements. Nous sommes ici pour faire du documentaire, c’est-à-dire des émissions pour veaux à deux pattes qui s’aplatissent sur leur canapé pendant que des gens comme moi assurent le bien-être et la sécurité géopolitique de ces guignols. Une bonne brigade de Marines bien entraînés et l’affaire était réglée. Restait plus qu’à coloniser.
Je conduis. Le chef du groupe, celui que l’on appelle numéro Un, m’a demandé de rouler à allure modérée. Fait chier ! Pour qui se prend-t-il ? Recevoir des ordres d’un civil ! En mettant les gaz à fond, en moins de deux jours, nous serions au pôle. D’ailleurs, pourquoi le pôle ? On aurait aussi pu explorer la planète au niveau des tropiques.
Cette affaire sent le coup fourré.
L’état-major a été avare en information, histoire de bien montrer qui sont les sous-fifres et les exécutants. « Sergent, vous partez pour la Planète du Dragon — nom de code Cratyle. Vous rejoignez le pôle par voie de terre et vous la bouclez. Il est inutile de poser des questions. » Point final. Je suis un soldat et je sais obéir. Cela n’empêche pas que cette mission, je ne la sens pas.
Depuis que la planète est apparue, je n’arrête pas de rêver de massacre, de boucherie. Hier encore, en marchant dans les allées du centre, j’étais entouré de têtes qui roulaient comme des ballons. « C’est la faute à Cratyle », m’a dit l’état-major.
Si Cratyle me cherche, elle trouvera à qui parler.
Numéro Six.
Vivre est une corvée. Être, une galère.
Voilà à quoi j’ai pensé lorsque j’ai posé le pied sur cette planète, ce qui est une façon de parler puisque nous n’avons pas posé le pied sur cette planète, mais seulement les chenilles d’un tortillard.
Les choses ne sont jamais simples. Si elles le sont, tout est fait pour qu’elles ne le soient plus.
N’aurait-il pas été plus judicieux de se poser au pôle, puisque c’est le pôle notre objectif ? Non, on complique. On doit subir cet ennuyeux voyage dans ce corbillard. J’ai l’habitude de m’ennuyer, mais en général, je m’ennuie avec plaisir. Ce n’est pas le cas actuellement. Ils auraient pu prévoir des couchettes. A regarder ce paysage plat comme un lit, je sens le sommeil qui rôde dans mon corps. Je ne peux tout de même pas m’affaler là devant tout le monde. S’il ne faut pas parler, ne pas penser, nous mettre en hibernation aurait été la bonne solution. Il suffit du pilote en état de veille. Vu la monotonie de cette plaine, je ne lui tiendrai pas rigueur s’il s’endort au volant.
Si seulement tout ceci n’était qu’un rêve ! Il me suffirait de me réveiller pour me retrouver chez moi, dans l’ouate de mes draps frais ou sur mon canapé si moelleux. Pourquoi avoir accepté cette corvée ? Pourquoi avoir accepté cette galère ?
Pour éviter un burn out ? Depuis qu’il me pendait au nez, celui-là ! J’étais proche de la rupture. Un boulot de fou, et les exigences toujours plus folles du conseil d’administration — des planqués qui ne savent pas vraiment ce que travailler veut dire. Toujours plus de brevets à déposer dans le cadre de la privatisation du Dictionnaire. Sans compter nos diverses contributions au novglais dans ses multiples versions socioprofessionnelles. Au départ, j’espérais un petit job sympa, pas trop éprouvant, avec horaire libre et pause-café à volonté. Je sais maintenant que ce genre d’emploi n’existe pas, du moins pas au niveau où mes maigres compétences me laissent plafonner. Mes études avaient été laborieuses, et sans le coup de piston de mon oncle haut placé au bureau des homologations, je n’aurais jamais obtenu mes diplômes. Horreur sans nom, j’aurais dû me rabattre sur un travail manuel, avec toute la douleur que cela implique. Si seulement j’étais née rentière, fille de milliardaire, enfant PMA d’une chanteuse à la mode ! Les cigognes gynécologiques en ont décidé différemment. J’aurais pu aussi me contenter des aides sociales, mais elles sont si restreintes que survivre est devenu un véritable travail pour l’assisté de base. Je parle des assistés d’en bas, pas de ceux d’en haut.
Le travail à la Banque Lexicale était devenu l’enfer sur terre. Il était donc temps que je change de planète. C’est ce que je me suis dit, et c’est ce qu’ils m’ont dit pour me pousser à accepter. « Vous verrez. Vous serez assise dans un véhicule durant tout le trajet vers le pôle. »
C’est bien ça !
Cela ne pouvait que me faire le plus grand bien. Et en plus, j’avais une prime. Je n’ai pas envie de m’interroger. On explore la planète. Soit, explorons ! Mon rôle consiste à vérifier l’efficience du novglais en milieu critique. Car la planète présenterait un milieu critique. Je dois prendre quelques notes et faire une synthèse que je présenterai à mon retour au conseil d’administration. Cela ne suppose pas un défi impossible. J’ai tous les logiciels dans mon ordinateur pour pondre une synthèse à partir de quelques données. Face à sa faiblesse, l’homme inventa l’outil. Cette synthèse, je m’y attellerai de retour sur Terre, non pas par procrastination, pour remettre au surlendemain ce que je pourrais faire le lendemain, mais parce que rien d’informatique ne fonctionne sur cette planète. Pas d’informatique, pas d’électronique trop élaborée. Rien ne fonctionne ici. Excuse parfaite pour ne rien faire !
Nous sommes donc enfermés dans ce corbillard archaïque qui s’active essentiellement en mode mécanique. Pourquoi ne pas choisir un corbillard volant, même de fonctionnement mécanique ? En deux heures, nous serions au pôle. Retour au bercail et vacances pour tout le monde.
J’en ai bavé durant l’entraînement. Le terme plus exact serait conditionnement. Levée de bonne heure et couchée tard. Tout ça pour apprendre à maîtriser sa pensée. J’en ai encore mal à la tête. Je me sens suinter. Pourtant, la température qu’entretient ma combi est constante, et cette enveloppe me protège du monde extérieur. Un vrai fœtus en autonomie maximale. Oxygénation assurée par les deux bonbonnes rechargeables à souhait sur les réserves du corbillard, et que je porte comme une bosse sur mon dos. Un peu lourd tout de même. Heureusement que nous n’avons pas à marcher. Un air aseptisé emplit mes poumons. Je peux uriner sans problème dans les poches prévues à cet effet. Je suis une vraie grabataire. Cela a un arrière-goût d’hospitalisation ambulatoire. L’impression d’être dans une flaque, engloutie dans la moiteur de mes sécrétions.
Cela me rappelle l’expérience que j’ai faite, allongée comme une morte dans mon lit où, prise d’un relâchement total, je laissais mes humeurs se répandre sur les draps. Retour à des stades archaïques. Dissolution de l’ego. Liquéfaction. J’aurais pu ne jamais quitter ce lit.
La planète vient d’apparaître.
C’est Cratyle qui décide à présent. Je me laisse aller. Je m’abandonne à sa berceuse de sirène.
