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Le docteur Jules Lavigne est chirurgien pour une association humanitaire. Envoyé dans la ville de Misrata en Libye lors du tout début des Printemps arabes, sa mission va se révéler très périlleuse et dangereuse face à l’aggravation de la situation politique. Il mettra un point d’honneur à accomplir son travail malgré les mises en garde répétées de sa hiérarchie. Imprudent et aventureux, sa mission lui permettra-t-elle de se remettre en question ?
Si la terrible aventure qu’il va vivre est imaginaire, elle s’inscrit en revanche dans un cadre authentique, scrupuleusement respecté, celui de la guerre civile en Libye durant les quatre premiers mois de l’année 2011.
Après le succès de
Moi, Ambroise Paré…qui retrace l’histoire de la chirurgie moderne et nous immerge dans le Paris du XVIe siècle, Daniel Picard nous entraîne dans la guerre civile de Libye, en plein cœur d’un système en profonde mutation, dans une société où tout se remet en cause en quelques mois.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Chef d’un service de chirurgie viscérale au sein d’un hôpital de la région parisienne durant trente ans, Daniel Picard est né en 1945 à Paris. Au titre de la coopération, il a passé deux ans au Maroc comme chirurgien adjoint à l’hôpital de Beni Mellal, séjour qui l’a profondément marqué sur le plan professionnel et social. Par la suite, au fil des années, plusieurs de ses collègues ayant participé à des missions humanitaires se sont confiés à lui. Leurs récits, souvent poignants, ont réveillé les souvenirs de son époque marocaine, l’incitant finalement à écrire ce roman.
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Seitenzahl: 454
Veröffentlichungsjahr: 2021
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ISBN : 978-2-37586-112-7
© 2021, Éditions Parole
Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer
Courriel : [email protected]
www.editionsparole.fr
Tous droits réservés pour tous pays
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Daniel Picard
Mission libyenne
à l’aube du Printemps arabe
À Françoise
Avertissement au lecteur
La mise en garde très classique prévenant que : Toute ressemblance avec des personnages ayant vraiment existé ne serait que pure coïncidence, est parfaitement adaptée à ce roman. Je me dois d’ajouter que l’aventure utopique contée ici s’inscrit toutefois dans un cadre historique bien réel, celui de la guerre civile survenue en Libye au début de l’année 2011. Certains évènements générés par ce conflit ont réellement eu lieu, ils ont servi de fil conducteur à cette histoire imaginaire.
Précisons que plusieurs amis médecins et chirurgiens expatriés, missionnés eux, par une authentique association humanitaire, ont contribué par leurs souvenirs à étoffer ce récit. Je les en remercie mais n’écarte pas la possibilité, contraint par les nécessités de l’intrigue, d’avoir quelque peu interprété leurs confidences. Je l’ai fait cependant sans affectation et dans l’unique intention de plaire au lecteur. Si j’ai pu y parvenir, ils me le pardonneront certainement.
Première Partie Le Yémen
I
Une jolie petite fille, toute tremblante, est transportée vers le bloc opératoire. L’épais foulard qui lui couvre la tête laisse voir son visage émacié par la fièvre et la dysenterie, tandis qu’un chat trottine sous son brancard en miaulant gentiment. Je me demande s’il sera un jour possible de faire respecter des règles d’hygiène simples, même si je note l’effort réalisé par les infirmiers pour tenter d’y parvenir. Manifestement, ce sont les coutumes qui restent les plus fortes, ainsi il n’a pas été question de déshabiller l’enfant dans la salle d’hospitalisation pour la doucher ni lui mettre un pyjama propre, sans demander l’autorisation aux parents. Je leur ai longuement expliqué pourquoi je devais opérer leur fillette et pourquoi, dans le cas contraire, elle risquait de mourir, mais j’ai préféré déléguer aux infirmières la tâche délicate de les prévenir qu’elle devait être lavée et totalement dévêtue en vue de l’intervention. À mon premier examen, cette enfant tremblait comme une feuille à cause d’une fièvre en plateau à 39°, même si la trouille y était sûrement pour quelque chose. J’avais palpé un ventre contracturé sur toute sa moitié droite qui aurait pu évoquer le diagnostic d’abcès appendiculaire, cependant l’interrogatoire poussé de sa famille, avait plaidé en sa défaveur. Cette forte fièvre s’était en effet déclarée longtemps avant la recrudescence de ses douleurs abdominales.
Mes deux panseuses, vêtues de longues robes bleu nuit et de cagoules noires fendues à hauteur des yeux, vont vers le brancard pour saisir le drap sur lequel la fillette est couchée, puis transportent le tout sans effort sur la table d’opération, en lui prodiguant à voix basse des paroles apaisantes. L’enfant nous concède un petit sourire. Mouloud, l’anesthésiste, qu’on appelle El Hajj Mouloud, parce qu’il a eu la chance d’aller en pèlerinage à La Mecque, commence à techniquer1 sa malade tout en continuant de la rassurer.
Je me décide pour une incision horizontale que je pourrai agrandir à mon gré vers la ligne médiane si le diagnostic que j’envisage se confirme : d’après moi, cette fièvre élevée, débutée bien avant les signes cliniques, ne colle pas avec une appendicite même abcédée.
Le spectre des perforations typhiques de l’intestin grêle commence alors à me hanter et je demande à Mouloud s’il a entendu parler d’endémies récentes de typhoïde à Khamir ou dans les environs. La petite vient de la montagne, des salmonelles ont pu infester l’eau, surtout qu’il n’a pas plu une goutte dans la région depuis plusieurs semaines. J’entame en cette fin d’année 2010 mon deuxième mois de mission à Khamir, novembre étant la saison sèche dans le nord du Yémen, que l’on surnomme l’Arabie heureuse. Si l’on est encore baigné par une douce chaleur durant la journée, on gèle un peu dès la nuit tombée.
Khadija est la panseuse en titre et l’autre, Zohra, fait fonction d’aide opératoire. Notre étroite promiscuité durant les interventions me donne l’impression de la connaître physiquement et j’espère ne pas être trop déçu si j’ai un jour la chance de la contempler entièrement. J’ai à peine le temps de m’asseoir contre la table, lorsque la porte du bloc s’entrouvre pour laisser passer la tête du docteur Abderrahmane Touhami, notre médecin référent local. Il semble ému et nous crie une phrase en anglais : « An airstrike is just happening on the Abs hospital!2. Considérant nos mines incrédules, il ajoute : It’s not a joke3, OAllah !4
— Et alors ? So what ? On est censé faire quoi ?
Mouloud m’explique qu’Abs est à l’ouest de chez nous, également dans le gouvernorat de Hajjah mais plus au nord. Il échange quelques mots avec Touhami puis passe la tête au-dessus du champ stérile qui nous sépare :
— We wait, A.M.E.5 s’en occupe. We’ll get soon some news!6 »
Les responsables d’Action médicale européenne à Paris et le chef de la mission à Aden doivent être en ébullition. En ce qui me concerne, c’est simple : j’opère la fillette, certes parce qu’elle dort déjà mais avant tout parce qu’elle a une péritonite évidente et je redemande à ce sujet si l’enfant a bien sa perfusion d’antibiotiques. Mouloud me répond, agacé, qu’il l’a déjà posée.
Comme c’est la règle avant d’inciser, nous prononçons tous d’une seule voix, l’incontournable Bismillah7. Dès l’ouverture du péritoine, sourd un liquide purulent immédiatement aspiré par Zohra mais l’appendice est sain, donc le pus vient d’ailleurs. Je m’agrandis pour explorer la cavité péritonéale dans de bonnes conditions et je découvre exactement ce que j’appréhendais : une perforation bien ronde située sur la fin de l’iléon8 à vingt centimètres environ du cæcum9.
« Bravo, docteur Lavigne ! », me dit gentiment Zohra dans ma langue. Je la remercie tout en continuant l’exploration et je retrouve deux autres perforations, quelques centimètres plus loin.
On va bien entendu traiter dès maintenant cet intestin perforé mais le pronostic sera réservé, car une récidive dans les prochains jours est toujours possible, malgré le traitement chirurgical et les antibiotiques. La conduite à suivre est simple mais angoissante : il faut continuer à surveiller de très près la petite malade et réintervenir aux premiers signes d’une éventuelle péritonite post-opératoire. Je simplifie l’intervention en réséquant le long segment d’iléon contenant les trois perforations, lorsqu’au milieu de cette opération classique avec ses inévitables travaux de couture, se produit une nouvelle intrusion de Touhami dans le bloc.
Il échange quelques phrases avec Mouloud. La tension est évidente, le référent ressort du bloc. Mon Mouloud a l’air tout chose, très contrarié, cela se devine à son regard et à sa charlotte de travers sur son crâne. Il me fait une traduction circonstanciée.
— A.M.E. évacuera dans les jours qui viennent les principaux hôpitaux du nord Yémen, dont le nôtre. Il est 16 h 30, l’attaque a eu lieu vers 15 h 40. Avant ce soir les survivants seront évacués de l’hôpital d’Abs. Le bilan est lourd : 18 morts parmi les 73 malades présents, dont un membre du staff d’A.M.E. Les responsables de l’association sont très inquiets.
« Pourquoi faut-il aussi évacuer notre hôpital ?
— On ne sait pas si les rebelles sont dans le coup. Si c’est le cas, ils peuvent débarquer chez nous, cela mettrait alors notre équipe en danger. On se planquera dans les pièces sécurisées en attendant qu’on vienne nous chercher. »
Je termine en enlevant systématiquement l’appendice de la fillette et en nettoyant soigneusement la cavité péritonéale. Avant de refermer la paroi sur une lame de drainage, je répète à Mouloud qu’il est impératif de surveiller cette enfant de près pendant les dix jours qui viennent. « Bessif !10 »
Lorsque je quitte le bloc opératoire, tout le monde est dans le sas, suspendu à la radio locale et au téléphone satellitaire du bloc, un Thuraya, le seul modèle à passer correctement dans ces régions montagneuses d’Arabie. Mouloud me conseille d’ailleurs de garder mon téléphone sur moi durant ces périodes troublées, pour rester au courant des évènements.
« Les choses peuvent évoluer très vite », me dit-il en prenant son air de conspirateur.
Les parents de la fillette s’accrochent au brancard pour l’accompagner jusqu’aux salles d’hospitalisation des femmes, un mélange d’espoir et d’inquiétude se lisant sur leurs visages. Je leur annonce que tout s’est bien passé en ajoutant l’indispensable Hamdullah11, la mère m’embrasse les mains et les hommes remercient le Seigneur. Je demande à Mouloud de rester avec moi pour que la famille ait une explication claire du traitement prodigué, mais aussi une vision saine du pronostic. Ce peuple se fait une représentation poétique de la médecine ou des maladies et il est facilement heurté par notre esprit cartésien dans ce domaine. Nous devons avoir en tête qu’Allah est le seul à gérer leurs existences et il ne faut pas minimiser son rôle en renseignant une famille.
Je donne rendez-vous au Hajj à la base de vie afin d’avoir les dernières nouvelles de l’hypothétique évacuation, tout le monde ne parle déjà plus que de ça. Celle de l’hôpital d’Abs est toujours prévue vers 18 h pour les malades survivants, un peu plus tard pour l’équipe d’A.M.E. amputée de l’infirmier qui a été tué.
Mouloud m’explique que ce bombardement représente un incroyable acte criminel car les coordonnées GPS de l’hôpital sont bien connues de toutes les forces politiques engagées dans le conflit et le logo d’Action médicale européenne écrit sur le toit, de deux mètres sur cinq, est parfaitement visible depuis un avion volant à basse altitude. Les communiqués d’excuses officielles devraient rapidement se multiplier car les rebelles Houthis, qui sont des chiites, n’ont pas de frappe aérienne à leur disposition. Cette attaque n’a donc pu être que le fait de la coalition saoudienne sunnite, alliée au gouvernement yéménite en place. C’est une autre cible proche qui a été visée par méprise, un véhicule privé transportant des malades qu’ils ont probablement pris pour des rebelles. Tout s’est accéléré durant cette année 2010, il y a eu de nombreux attentats dans le pays. Les rebelles Houthis sont certainement responsables d’une bonne partie d’entre eux, mais certains sont le fait de la mouvance d’Al-Qaïda installée récemment au Yémen, comme par exemple la tentative d’assassinat de l’ambassadeur britannique à Sana’a, la capitale.
« Dis-moi, Mouloud, veut-on nous évacuer parce qu’il y a un risque d’attaque de l’hôpital par des rebelles ou des terroristes, ou bien parce qu’on peut encore être bombardés ?
— Les deux, Jules. Mais il est peu probable qu’une telle méprise se reproduise aussi rapidement de la part de la coalition. En revanche, personne n’est en mesure de prévoir les agissements des rebelles et encore moins ceux d’Al-Qaïda.
— Ce sont les raisons de notre futur séjour en pièce sécurisée ?
— Exactement, même si les Houthis sont conscients qu’on n’est pas là pour leur faire la guerre mais plutôt pour soigner la population de leur pays. Je te rassure, la porte de cette fameuse pièce est dans un métal soi-disant à l’épreuve des balles.
— C’est très rassurant, en effet… Si cet enfermement devait durer, je serais quand même amené à sortir de la pièce sécurisée pour voir mes malades et notamment la petite péritonite. Toi aussi, je suppose ?
— Évidemment. Mais nous n’y serons enfermés que sur ordre de notre chef de mission, suite à la décision initiale qui sera prise par les responsables d’A.M.E. L’évacuation aura lieu dans deux ou trois jours et nous ne passerons que quelques heures dans cette pièce, juste avant le déménagement. Nous continuerons à nous occuper de nos patients.
— Voire à les réopérer, si la typhoïde de notre petite malade continuait d’évoluer sur le mode aigu, cela ne se produirait certainement pas dans les trois jours qui viennent mais plus tard, en plein transfert !
— C’est en effet préoccupant. Elle devra se joindre aux autres malades à surveiller et nous la ferons transporter dans une vraie ambulance.
— J’espère qu’on est censés déménager vers des centres équipés pour la chirurgie ?
— Les hôpitaux de Sana’a sont parfaitement équipés et on les a déjà sollicités pour nous accueillir puisque, pour l’instant, l’évacuation est confirmée. Comme tu le sais, il y a au nord de la ville l’aéroport international El Rahaba d’où nous pourrions être rapatriés en quelques heures si A.M.E. le décidait.
— Je ne quitterai pas ce pays sans la certitude de la guérison définitive de mes malades.
— Of course, Jules. Je m’en doute ! »
Ma chambre est située parmi celles du premier étage de la maison tenant lieu de base de vie à l’équipe d’A.M.E. Elle n’est pas franchement spacieuse mais sa petite surface au sol est largement compensée par une confortable hauteur sous plafond. Cette maison est typiquement yéménite, en zabour, c’est-à-dire construite par superposition de boudins de boue argileuse mélangée à de la paille, chaque boudin faisant environ cinquante centimètres de haut et près d’un mètre de large. Depuis notre terrasse, la vue de toutes ces demeures d’un ocre assez clair, rehaussées de blanc au niveau des bordures des toits et des oculi12, est superbe. Je me laisse chaque fois envahir par la magie de cet endroit, admirant la ville éclairée par les lueurs orangées du soleil couchant.
La sonnerie de mon Thuraya retentit dans le silence. Mouloud me prévient de son arrivée et me dit qu’il a des nouvelles fraîches. Je descends aussitôt dans le grand salon où se trouvent déjà de nombreux médecins, avec en plus quelques infirmiers invités, dont deux femmes. C’est exceptionnel mais les évènements le sont aussi. Tout le monde est assis sur des coussins autour d’une grande table basse pour une qat-session13, afin de se laver des soucis de la journée. Le thé pris en mâchouillant cette plante euphorisante est idéal en ces moments troublés. Les discussions vont bon train, je ne les suis pas toutes mais y participe de mon mieux, aidé par les traductions des médecins du staff.
Les deux infirmières n’ont évidemment pas quitté leurs burqas et ne vont pas rester longtemps, bientôt reconduites à leurs domiciles respectifs par les infirmiers mâles soucieux de leur bonne réputation. Hajj Mouloud fait son entrée peu de temps après son coup de fil, la base de vie étant très proche de l’hôpital, à cinq minutes à pied.
À son Es Salam aleykoum14 traditionnel, répond une salve de questions fusant de toutes les bouches mâchouillant du qat. Mouloud prend le temps de se faire servir un thé et attrape dans le grand plat en métal placé sur la table quelques feuilles qu’il mastique avant de parler : l’hôpital d’Abs a bien été évacué comme prévu à partir de 18 h. Cinq autres hôpitaux ou centres de santé seront évacués dans les deux jours qui suivent. Notre tour viendra au troisième jour, en même temps que celui de la ville d’Hajjah.
« On continue notre activité comme si de rien n’était, jusqu’à notre évacuation, sans qu’il soit dégagé d’horaire précis pour l’instant, dit-il en anglais. Il traduit ensuite cette information en arabe pour qu’elle soit bien comprise de tous les infirmiers.
Je demande s’il est possible que des rebelles ou autres cherchent à perturber ces évacuations sanitaires et la nôtre en particulier.
— C’est une éventualité que l’on ne peut exclure. Dans trois jours, on investit la grande pièce sécurisée et on attend les ordres… Bon, il faut fêter ça ! ajoute-t-il avec un grand sourire.
Je regarde d’un air inquiet les autres médecins, tous musulmans, mais il me précise qu’il n’y aura pas d’offense car ceux-ci continueront au thé… D’un signe de tête, il m’invite à le suivre dans la petite pièce attenante où il ouvre un grand placard fermé par un cadenas à code. Je n’en crois pas mes yeux, il est presque entièrement constitué d’un râtelier d’armes où sont alignés des kalachnikovs, des magasins de balles et quelques armes de poing. Un vrai arsenal. Dans le fond trônent trois bouteilles de whisky, dont une seule est entamée.
— Mais, c’est illégal ! lui dis-je, sidéré.
— Pas du tout, ici les armes sont en vente libre et il y a deux magasins en ville où tu peux en trouver.
— Elles servent à quoi, vos mitraillettes ?
— Pour nous défendre des terroristes, s’ils voulaient nous massacrer. On ne va pas se laisser tuer sans rien dire ! Tu saurais t’en servir ?
— Absolument pas, j’ai fait mon service national dans la coopération et je n’ai jamais touché à une arme. En plus, la chartre de notre association nous l’interdit formellement : ne pas s’immiscer dans les conflits politiques est une règle d’or. Tu le sais d’ailleurs, puisque tu en fais également partie.
— OK. Mais là, je ne te parle que de légitime défense. Tu dois savoir qu’être armé fait partie de la tradition chez les yéménites. Tu les as bien vus dans leurs fêtes traditionnelles, mariages ou autres, avec leur grand poignard à la ceinture, la jambiya, une belle arme à lame courbe, richement décorée en rapport avec leur statut social.
— Tu es Égyptien, tu fais partie du staff. Tu ne dois pas prendre parti dans leurs conflits.
— Seulement si on me tire dessus. J’ai eu une formation militaire avant de faire ma médecine au Caire.
— Eh bien, tu resteras près de moi pour me montrer.
— Tu peux compter sur moi, OAllah ! Sauf lorsque nous serons dans la pièce sécurisée à attendre qu’on nous évacue, on se contentera de suivre les directives. »
Le lendemain, Mouloud m’emmène à l’hôpital en 4x4 avec le pédiatre et deux infirmiers. On apprend que les évacuations prévues sont en cours et, apparemment, cela semble bien se passer. Les salles d’hospitalisation sont en effervescence mais cela n’affecte pas ma petite montagnarde qui est tranquillement étendue dans son lit et me suit de ses petits yeux brillants lorsque je m’approche d’elle. Sa mère est assise par terre en bas du lit et se lève à mon arrivée. Je suis, bien entendu, en binôme avec une infirmière, en l’occurrence avec Khadija, car il n’est pas question d’examiner une femme ou une enfant sans la présence d’une infirmière et sans en demander l’autorisation à son mari, à sa mère ou à son père. Je fais un grand sourire à ma petite malade et lui demande son petit nom. La fillette me le dit d’une voix si faible que je suis obligé d’approcher mon oreille tout près de ses lèvres : « Yasmina. » Elle me dit autre chose que j’entends mal, mais la mère complète les paroles de sa fille : « Yasmina Driss. »
Elle a un petit 37° 8, son ventre est certes douloureux mais souple et l’appréhension qu’elle avait manifestée en début d’examen s’envole vite, laissant place à un semblant de sourire sur ses lèvres. Après avoir vérifié qu’elle a toujours ses antibiotiques et sa bonne dose d’antalgiques, je lui dis au revoir avec un Bslama Alik prononcé du mieux que je peux, avant de passer aux autres malades, toujours flanqué de ma panseuse qui s’amuse beaucoup de mes timides tentatives linguistiques.
Touhami m’apprend que les consultations extérieures à travers le district sont annulées jusqu’à notre évacuation. La consigne vient de Gilles Guittard, notre chef de mission installé à Aden. À ma question : que va-t-on faire des malades en attente depuis une semaine, il me répond que si nous n’avions pas été missionnés au Yémen, il n’y aurait pas eu de consultation de chirurgie du tout. C’est affligeant mais terriblement logique. Une nouvelle équipe reviendra dès que les choses se seront tassées. Cela s’est déjà produit dans le passé et trois semaines après, le site était redevenu en grande partie opérationnel. Les vraies urgences continueront d’être accueillies par des infirmiers et par un des médecins, ce sont tous des locaux qui vivent à Khamir, ils pourront ainsi transférer à la capitale les malades nécessitant une intervention. Je lui exprime à nouveau mon souhait de suivre la petite Yasmina jusqu’à sa guérison, le Hajj lui en avait parlé et il a réussi à obtenir une ambulance privée qui viendra de Sana’a pour s’ajouter au convoi de demain.
1. Techniquer : terme utilisé par les anesthésistes lorsqu’ils préparent un patient en vue d’une anesthésie ou d’une réanimation.
2. Une attaque aérienne vient de se produire sur l’hôpital d’Abs ! N.B. Cette attaque a bien existé le 15.8.2016, mais a été avancée pour les besoins du récit.
3. Ce n’est pas une blague…
4. Je vous le jure devant Dieu !
5. A.M.E. : abréviation de l’association humanitaire fictive (Action Médicale Européenne).
6. On attend, […]. Nous aurons bientôt des nouvelles !
7. Au nom de Dieu.
8. Iléon : nom donné à la moitié terminale de l’intestin grêle.
9. Cæcum : partie initiale du côlon droit où se trouve l’appendice et où s’insère la fin de l’iléon.
10. C’est obligé, indiscutable.
11. Merci mon Dieu.
12. Oculi : pluriel d’oculus (ouvertures pratiquées sur un comble de voûte).
13. Qat ou khat : feuilles d’arbustes qui contiennent des substances hallucinogènes.
14. La paix du Seigneur soit sur vous tous.
II
Je n’ai pu dormir qu’une heure ou deux en patientant que le jour veuille bien se lever, comme d’ailleurs tous les membres de l’équipe. Tout va sûrement bien se passer, l’évacuation des hôpitaux qui nous entourent s’est déroulée sans incident notable. Je suis d’un calme olympien, mais l’angoisse visible dans les yeux de certains confrères pourrait devenir contagieuse. Après un khaoua pris rapidement, ma première pensée va naturellement à Yasmina dont je dois examiner le ventre. Nous sommes à J+3 et elle n’a pas encore eu le moindre signe de reprise du transit. Nous fonçons vers l’hôpital, impatients d’avoir des nouvelles. Mouloud veut également s’assurer que l’ambulance est annoncée et aussi modifier les perfusions de ma malade en fonction de son dernier bilan. Elle a 38° 3 en plateau, ceci joint à l’absence de gaz pourrait annoncer une complication. La palpation abdominale retrouve cependant un météorisme15 peu douloureux, sans défense de la paroi et le drainage ne donne que des sérosités. Le traitement antibiotique devrait finalement avoir raison de sa typhoïde mais il est possible que des perforations se reforment et continuent d’évoluer pour leur propre compte.
Dès le premier temps mort, nous rejoignons la base pour préparer nos affaires selon le protocole en vigueur lors des évacuations : un sac est prévu à cet usage dans chaque chambre et il faut recopier, sur une feuille fixée au mur, la liste de toutes les bricoles auxquelles on tient : médicaments, livres, portables et autres. Touhami ne tarde pas à nous rejoindre, passant d’une chambre à l’autre pour vérifier que nos affaires sont prêtes dans les sacs et rappeler à chacun qu’il va falloir regagner l’hôpital.
Tout le monde quitte en même temps la base de vie dans les trois véhicules disponibles. Je monte dans celui de Mouloud avec trois autres médecins ; notre référent prend la tête du petit convoi.
« Nous faisons une visite rapide pour fixer définitivement le nombre de malades qui nous accompagneront, l’évacuation doit débuter vers 13 h et tout devra être prêt pour qu’on attende sagement en zone sécurisée », nous dit Touhami, conscient de l’impact produit sur nos petites personnes, vierges jusque-là de tout conflit armé. Je parle surtout pour moi.
Les infirmiers ont déjà prévenu les familles et c’est la grande pagaille en chirurgie : les femmes crient, les enfants pleurent, les hommes donnent de la voix pour se faire obéir, tout cela ponctué de prières à Allah pour qu’il leur accorde sa divine miséricorde. À l’issue de cette grande visite, je décide pour ma part d’emmener deux malades en plus de Yasmina : un adulte opéré d’une plaie abdominale par arme blanche – un coup de jambiya pour une histoire d’adultère – qui reste fébrile sans explication, et une fracture ouverte septique de la jambe, immobilisée par des fixateurs externes. Le pédiatre et le médecin emmèneront quatre malades. La petite Yasmina bénéficiera de la seule ambulance privée obtenue par Touhami, les autres seront transportés par des taxis venus d’abord des gares routières de Saada, plus proche, puis de Sana’a, toutes reconnaissables à leurs carrosseries barrées de bandes marron. Nous avons commandé six taxis, chacun ne pouvant allonger qu’un malade par véhicule avec son accompagnant.
Touhami convie tous les membres du staff à un débriefing avec répétition générale du protocole d’évacuation. Pendant le topo, son Thuraya se met à sonner. Il s’excuse de ce contretemps et prête une oreille attentive à son interlocuteur. Assez rapidement, son visage change totalement d’expression, pâlit, puis il s’assoit, comme s’il venait par exemple d’apprendre le décès d’un proche. Après avoir coupé la communication, il se relève et tourne en rond en se frottant le front, ce qui est, chez lui, la marque d’une grande préoccupation. Il s’immobilise enfin, le regard un peu perdu.
« On me signale que des rebelles Houthis en armes ont été aperçus à quelques kilomètres de la ville et il est à craindre qu’ils veuillent investir notre hôpital. Il ajoute : si vous n’avez plus de questions, nous allons donc pouvoir occuper la zone sécurisée. »
En cinq minutes à peine, le staff au complet se retrouve dans la fameuse pièce dite sécurisée qui, au premier coup d’œil, ne paraît pas très différente des autres, excepté qu’elle est fermée par une grande porte métallique rouge foncé, assez austère. Elle est située au plus profond de l’hôpital, donc moins accessible, mais ses murs ne sont pas plus épais que ceux des autres pièces. Une bonne roquette bien placée n’en ferait qu’une bouchée. Sur un buffet en bois peint a été prévu de quoi se sustenter en cas d’attente prolongée. Il y a des graines, des galettes de pain sans levain, de l’huile et des bouteilles d’eau minérale, des jus de fruits et du Coca.
Des bruits d’engins motorisés viennent à nos oreilles, associés à des cris lointains dans la langue du cru. Ils font lever brutalement Touhami qui se tourne vers nous en sortant de la pièce : « Ne bougez surtout pas, je vais voir. Don’t move ! » Il referme aussitôt la porte sur lui. Les bruits de moteur continuent de plus belle comme si les engins tournaient en rond dans la cour de l’hôpital. Tout le monde se regarde en affichant un sourire coincé ou en prenant l’air faussement détendu. À ce moment, on entend deux ou trois salves brèves de mitraillettes, ce qui fait sursauter la moitié d’entre nous, dont moi. Plus personne ne moufte. La porte s’ouvre brutalement, créant un mouvement de recul général. Touhami entre et la referme très vite en nous disant que deux pick-up bourrés de rebelles en armes tournent dans la cour et certains tirent en l’air.
« Je pense que c’est pour nous impressionner et nous faire comprendre que ce sont eux qui commandent. J’ai vu des lance-roquettes brandis par plusieurs Houthis, des mitraillettes et il m’a même semblé apercevoir une mitrailleuse légère fixée sur un des deux véhicules. »
Touhami s’est arrangé avec les infirmiers pour qu’ils viennent nous prévenir quand les discussions avec les Houthis auront progressé et que ces derniers se seront calmés. Tout le monde se tait. On entend encore tirer deux salves très courtes et rapprochées, puis le silence revient et en prêtant l’oreille, on perçoit de mieux en mieux le bruit de leurs discussions. Abderrahmane est très attentif à ce qui se dit au dehors et du coup, je finis progressivement par me détendre, car la forte tension qui l’avait envahi diminue à vue d’œil et il ébauche même un sourire, ce qui devient franchement rassurant. Comme pour me donner raison, la porte s’ouvre, deux infirmiers entrent, suivis par un grand type en djellaba dont le capuchon, rejeté en arrière, laisse voir un beau visage buriné avec une courte barbe grise. Un homme fier, visiblement un chef. Un autre rebelle le suit, légèrement en retrait, c’est normal lorsqu’on suit son chef. Il est habillé de façon hétéroclite, vêtu d’un blouson Nike par-dessus son habit traditionnel avec, en plus, l’air méchant. Tous deux portent des cartouchières croisées autour de leur thorax ou faisant office de ceinturon. Un des infirmiers nous présente le premier comme étant le chef des rebelles qui a investi l’hôpital. Celui-ci s’avance dans la pièce. Touhami vient à sa rencontre en se présentant mais ensuite, je ne comprends plus ce qu’ils se disent. Mouloud me traduit l’entrevue :
« Le chef explique à Abderrahmane qu’il ne comprend pas pourquoi nous avons reçu l’ordre d’évacuer puisque les Houthis ne sont pas les ennemis des médecins étrangers. Ce n’est pas le cas mais s’ils avaient eu des blessés, ils auraient souhaité que notre chirurgien – donc toi ! – s’en occupe avant de quitter les lieux. Ils respecteront néanmoins la décision de nos chefs et nous laisseront partir pour montrer qu’ils ne nous sont pas hostiles. »
L’entrevue s’achève par une série d’invocations à Allah puis les rebelles se retirent en direction de la cour de l’hôpital. L’homme au blouson Nike nous jette un dernier regard noir avant de tourner les talons. Décidément, en voilà un qui ne nous aime pas.
Les deux pick-up sont toujours dans la cour, transportant ces fameux guerriers Houthis qui sont environ huit par véhicule. Deux d’entre eux sont près de moi lorsque je traverse la cour, chacun trimbalant son lance-roquettes, une arme à usage unique mais impressionnante qui coupe court à toute discussion. Le fier guerrier qui leur sert de chef monte dans le pick-up de tête, le Houthi qui ne nous aime pas s’assoit, comme pour imiter son chef, sur le siège passager du deuxième pick-up. Dès qu’ils ont franchi les portes de l’hôpital, les six taxis accompagnés de l’ambulance y pénètrent à leur tour, ils sont donc au complet. Les voitures des médecins, du biologiste et des quelques soignants de l’équipe, en majorité des 4x4, attendent sagement garées dans la cour. Le déménagement des malades va pouvoir commencer.
En accompagnant ma petite malade sur son brancard avec le tuyau d’aspiration débranché qui lui pend au nez, j’aperçois Touhami en discussion avec un petit groupe composé d’un Européen et de trois Arabes. Ils discutent à côté d’un van sur lequel est peint le logo d’A.M.E. Je les rejoins.
« C’est l’équipe administrative d’Aden, elle est presque au complet sauf Guittard, son chef, qui est resté là-bas, me dit Touhami.
Jacques Rigault en est le responsable :
— Nous sommes là pour superviser cette évacuation en urgence, décidée par le siège de notre association sous l’influence de notre chef de mission, Gilles Guittard. Cette décision a été difficile à prendre, elle n’a été prise que pour des raisons politiques.
— Nous venons de rencontrer le chef des rebelles. Il nous a dit ne pas comprendre notre décision d’évacuer, il avait l’air tout à fait sincère.
— Ce qu’ils vous disent et ce qui se passe en réalité peut être complètement différent, tout est fonction du climat politique du moment. Les alliances entre les différentes tribus et leur opposition avec le gouvernement en place peuvent se modifier à tout moment et bouleverser nos relations avec eux. C’est après mûre réflexion que Guittard a pris cette décision d’évacuer et je peux vous dire qu’il ne l’a pas prise à la légère ! »
Chacun semble bien installé dans son véhicule privé, la plus gâtée étant sans conteste Yasmina, couchée à plat dans son ambulance avec ses perfusions en hauteur. Le malade qui nous a donné le plus de mal a été la fracture de jambe, à cause de son matériel encombrant et de la grande taille de ce montagnard. Absorbé par ces tâches subalternes, j’entends dans mon dos une voix féminine prononcer mon nom. En me retournant, je tombe sur le regard pénétrant de Zohra qui insiste en me tapotant l’épaule : « Suivez-moi dans l’hôpital, docteur Lavigne. Je voudrais vous montrer un malade. »
J’emboîte le pas à Zohra. Elle va vers les urgences que l’on traverse sans rencontrer âme qui vive, puis me conduit vers un des box, tout aussi vide. Là, elle s’arrête, se retourne et retire sa cagoule puis se retient de rire en voyant mon air idiot car je ne saisis pas bien où elle veut en venir. Elle me parle lentement en anglais, introduisant à l’occasion les quelques mots de français qu’elle connaît et pose ses deux mains sur mes épaules. Son sourire persiste en me parlant, ce qui éclaire les traits de son visage, aussi joli que je l’avais imaginé dans mes rêves.
« Jules, vous serez parti dans moins d’une heure et je ne veux pas vous quitter sans vous dire ce que le personnel du bloc et moi pensons de vous après ces deux mois passés ensemble. Je parle très mal français et vous ne parlez pas bien anglais – elle ne peut retenir son petit rire cristallin. Le meilleur moyen que j’ai trouvé pour vous le dire est de vous embrasser en mon nom et au nom de mes collègues. »
Elle passe à l’acte et ses mains posées sur mes épaules glissent vers ma nuque comme pour me retenir, puis elle s’approche tout contre moi et dépose sur mes lèvres un très doux et très chaste baiser. « Pour vous remercier, docteur Lavigne, Jules, d’avoir si bien traité nos malades, de l’avoir fait with kindness and competence16, de m’avoir appris plein de choses, sans vous énerver, dans les moments difficiles et de m’avoir parfois lancé des regards qui m’ont fait rougir – nouveau petit rire. Soyez assuré, Jules, que tous les malades que vous avez opérés pensent comme moi, OAllah ! »
Je suis tellement ému que je ne trouve d’abord rien à répondre et cela a l’avantage de m’éviter une phrase nulle. Constatant mon léger malaise, Zohra m’explique pourquoi elle m’a entraîné dans cet endroit désert :
« Un simple remerciement tel que je viens de vous l’adresser n’aurait surpris personne dans votre pays, alors qu’il est inconcevable de le faire chez nous devant tout le monde. »
Pour illustrer ce qu’elle vient de dire, elle remet sa cagoule. Lorsque je reprends mes esprits, je réponds « très touché », en prenant l’accent british, puis je dépose prestement un baiser à travers la fente de sa cagoule, entre ses petits yeux noirs et brillants. Son rire retentit une dernière fois puis elle s’enfuit en courant. Je ne pense pas me tromper en disant que l’avènement de la parité homme-femme dans ces contrées de la péninsule arabique n’est pas pour demain.
Je grimpe dans la voiture de Mouloud placée en queue du convoi A.M.E. Derrière nous, suit celui des malades avec l’ambulance de Yasmina précédant la file des taxis. On sort rapidement de la ville et tout ce petit monde prend la route de la capitale. Nous avons un peu plus de 100 km à faire sur une jolie route assez facile. Lorsque nous quittons Raydah, petite ville située à mi-distance entre Khamir et Amran, Abderrahmane m’appelle pour me prévenir qu’un arrêt est prévu dans un des centres de santé d’Amran pour s’assurer que nos malades, adultes ou enfants, supportent leur transport en voiture.
Yasmina n’est pas en forme. Comme je m’y attendais, elle a vomi plusieurs fois pendant le trajet et l’infirmier qui l’accompagnait a eu la bonne idée de lui retirer son tube d’aspiration devenu inutile dès les premiers spasmes. On lui réinstallera une vraie aspiration en arrivant à l’hôpital. Le grand gaillard à la jambe fracturée, malgré sa robuste constitution, a été tout aussi malade. Après nous être réhydratés, notre convoi quitte la ville sous le regard attentif de nos amis rebelles qui démontrent ainsi, par leur présence à Amran, leur hostilité au gouvernement. Celui-ci est accusé de mauvaise gestion interne à l’origine d’un effondrement économique, il est de connivence avec les Américains et les Saoudiens, d’où l’existence de cette guerre civile ininterrompue du nord Yémen. Le bombardement d’Abs est la cause de la tension de ces derniers jours et menace de danger mortel les associations humanitaires de toute la région.
La route est belle, large, et nous mettons moins d’une heure pour atteindre Sana’a, ville dorée encerclée de montagnes. Avec sa gigantesque mosquée toute blanche aux six minarets, on la surnomme la ville des Mille et Une Nuits. Mouloud y a déjà travaillé, il m’explique qu’il y a deux hôpitaux principaux dans Sana’a : Al-Gomhoury, un hôpital général de grande capacité et Al-Thawra, un hôpital plus spécialisé en pédiatrie. À ce moment- là, mon téléphone retentit et Touhami me dit justement que nous nous dirigeons vers Al-Thawra qui a accepté tous nos patients, adultes et enfants. Le Hajj m’explique que l’hôpital devant nous accueillir est soutenu par une association du genre de la nôtre et il n’est pas impossible que j’y retrouve des copains.
Yasmina est en salle commune de chirurgie, elle côtoie des gamins immobilisés pour des fractures qui jouent avec leur plâtre dans une ambiance de jardin d’enfants. Elle bénéficie enfin d’une aspiration digestive que nous sommes soulagés de lui réinstaller et sa mère a retrouvé avec bonheur une petite place par terre, au pied du lit. Je n’ai pas refait aujourd’hui le pansement de la plaie du montagnard, je décide donc d’aller moi-même au bloc pour mettre mon malade au programme.
15. Météorisme : abdomen distendu par des gaz intestinaux, sonore à la percussion.
16. Avec gentillesse et compétence.
III
Nous passons les deux jours qui suivent dans une bonne ambiance, relogés dans deux maisons du même genre que notre précédente base de vie. J’y retrouve en effet un copain d’internat, Bernard Léger, perdu de vue depuis belle lurette. Il est membre d’une autre association et a dû partir pour le Yémen un peu avant moi. Nous avons suivi un cursus parallèle après avoir achevé notre clinicat dans des services parisiens différents. Ensuite, il est probable que nous ayons tous deux entendu les mêmes sirènes nous susurrer à l’oreille qu’il y avait plus exaltant qu’un boulot à plein temps dans les brumes de la région parisienne.
On ne s’improvise cependant pas chirurgien expatrié du jour au lendemain. C’est pourquoi j’ai été amené à revoir ce cher Bernard lors de deux stages de formation imposés par nos associations et destinés à nous familiariser avec les techniques chirurgicales de guerre qui n’ont pas cours dans la pratique civile. Par exemple, le tri en cas d’afflux massif de blessés (Damage Control) et savoir sauver la vie d’un blessé grave en ne lui faisant, dans l’urgence, qu’un traitement simple qui sera complété ultérieurement.
Je revois Yasmina le lendemain de notre arrivée, après une nuit censée être réparatrice suite à son fatigant voyage, mais son état, pourtant inchangé, me laisse un certain malaise. Il m’inquiète parce qu’il n’évolue strictement pas.
À J+5, je suis de nouveau au chevet de Yasmina et le drame attendu se produit. Elle a eu en fin de nuit des douleurs importantes, une poussée de fièvre à plus de 40° et, preuve irréfutable : issue de liquide fécaloïde par sa lame de drainage. Sa mère me regarde, l’air résigné, mais je décèle au fond de ses yeux une petite lueur d’espoir qu’il ne faut pas décevoir. Je profite de la présence d’une infirmière pour qu’elle traduise fidèlement mes arguments en faveur de la réintervention et la mère finit par l’accepter avec fatalisme, grâce au secours d’une intense prière. J’en ferais bien une aussi pour que cette reprise soit la dernière et que Yasmina guérisse. Je dois interroger Bernard pour qu’il me donne son avis sur la qualité de la réanimation pédiatrique dans cet hôpital. Après avoir programmé cette intervention en urgence, je pars à la recherche de mon pote. Je le trouve dans un box, en train de confectionner un plâtre à un gamin pour une fracture du poignet.
« Salut, Jules ! Bien dormi ?
— Moyen. Une nuit dans l’inquiétude, pour découvrir au matin la triste réalité.
— C’est ta gamine, je parie ?
— Nouvelle péritonite, elle a fait d’autres perforations. Après un temps, j’ajoute : ou alors, c’est mon anastomose17 qui a lâché…
— Oh là, oh là ! Jules, arrête ! Ce pessimisme ne te ressemble pas.
— Quand tu auras terminé, j’aimerais en discuter avec toi. On a été tous les deux échaudés par ce genre de pathologie et une petite réflexion sur le sujet ne sera pas inutile.
— D’accord, je te rejoins en salle de chirurgie, devant un petit café. »
Je vais l’attendre dans le poste des infirmières. J’en trouve une, Hafida, elle nous a déjà servi deux cafés à la turque. Bernard rapplique et me confirme que le réanimateur pédiatrique est un gars bien, un yéménite très bien formé en Égypte, à qui il confierait ses propres enfants, s’il en avait… Avec un peu de chance, Mouloud le connaît.
« S’il s’agit bien de nouvelles perforations, les antibiotiques devraient finir par agir et empêcher qu’il s’en produise d’autres, lui dis-je.
— Je suis d’accord, elle ne va tout de même pas continuer à nous faire des trous, comme ça, sans arrêt ! Je sais bien qu’on s’est tous fait avoir par ce type de complication et leurs suites diaboliques. Je te propose donc d’aller voir Achak, mon copain réanimateur, pour lui présenter ta malade et ensuite, je t’aide pour te soutenir le moral. Sois certain que je t’aurais demandé la même chose si les rôles étaient inversés.
— Je te remercie, on ne sera pas trop de deux. »
Voilà. Le petit corps de Yasmina est sur la table, son abdomen distendu contraste avec l’amaigrissement de ses membres, secondaire aux troubles digestifs dus à sa typhoïde. Mouloud s’est mis aux manettes à la demande de l’anesthésiste en titre qui le connaît depuis longtemps et il s’est avéré que Mouloud et Achak avaient bien travaillé ensemble au Caire. On est donc quasiment en famille... Il est plus rassurant d’opérer un malade difficile sachant qu’on n’a pas d’ennemi dans la salle ! Comme d’habitude, je répète ma question favorite à Mouloud :
« Est-ce que Yasmina a eu suffisamment d’antibiotiques actifs contre sa typhoïde depuis son intervention ?
— Évidemment, oui ! Efficaces sur la salmonelle et sur les colibacilles les plus agressifs répertoriés par ici. On en a parlé avec Achak, il aurait prescrit les mêmes. »
Mouloud doit en avoir marre que je lui pose cette question, mais je pense qu’il comprend parfaitement mon stress. En manipulant avec d’infimes précautions le grêle distendu et fragile, je suis satisfait de constater que mon anastomose précédente est intacte, l’origine de sa péritonite provenant d’une seule perforation située deux ou trois anses iléales en amont. Je propose une résection a minima de la perforation, suivie d’une suture transversale simple. Tout le monde est d’accord et la bonne humeur s’installe. Nous faisons une toilette soigneuse des anses intestinales devenues inflammatoires et friables à cause de la péritonite. Après ce traitement, l’anse iléale perforée retrouve une paroi de bonne qualité, permettant de réaliser la suture prévue avec de solides chances de succès. Nous passons ensuite cinq bonnes minutes à laver méticuleusement la cavité abdominale, jusqu’à obtenir un liquide de lavage clair comme de l’eau de roche, pour terminer en refermant la paroi sur un bon drainage.
« Voilà ! Il n’y a plus qu’à prier nos dieux respectifs pour que Yasmina s’en sorte. Elle est sur la bonne voie, tout repose maintenant sur les épaules de notre copain Achak. À lui de jouer ! »
La réanimation postopératoire est bien tenue : Achak voit chaque petit malade à fond, l’un après l’autre et chacun son tour, en s’asseyant à côté de lui et en écrivant tout. Le tour de Yasmina est déjà passé et son traitement est en cours. Elle est encore intubée, sous respirateur, son aspiration digestive est très productive et ses perfusions passent correctement à travers une veine dénudée au creux de l’épaule. Sa mère semble rassurée, elle cherche à m’embrasser les mains à peu près toutes les dix secondes et prie sans cesse pour que la miséricorde d’Allah descende enfin sur sa fille. Je pense qu’elle doute fortement que nous puissions interférer sur la maladie de son enfant. Elle est convaincue qu’Allah gère dans le détail la vie de chacun de ses fidèles et décide de tout, selon des voies évidemment impénétrables : par exemple, si une intervention doit ou non réussir.
Je profite de quelques instants de liberté pour solliciter un entretien avec l’équipe administrative. Rigault me reçoit tout de suite et vient au-devant de moi, la main tendue et le sourire aux lèvres. Il me tutoie d’emblée puisqu’on est maintenant dans le même bateau.
« Alors, Jules, je parie que tu vas me demander dans combien de temps tu pars !
— Eh bien ça alors, Jacques, quelle perspicacité ! Tu dois être au courant de la reprise de ma petite malade typhique. Je ne voulais simplement pas repartir avant d’être certain que cette dernière opération soit la bonne.
— Je comprends évidemment, tu t’en doutes bien. Mais c’est toute l’équipe qui va être dégagée et je ne pourrais pas te laisser tout seul ici, tu serais hors mission. Ce n’est d’ailleurs pas notre boulot de fixer le moment du départ, la décision vient de Paris après validation par Guittard.
Je me fous totalement d’être “hors mission” et je m’apprête à protester gentiment quand il ajoute, probablement en voyant mon air contrarié :
— Tu sais qu’une des règles citées dans notre charte stipule qu’après l’évacuation d’un site humanitaire, le travail laissé en suspens, et cela se produit fréquemment, doit être achevé par les remplaçants. J’ajoute que cette règle est commune à toutes les autres associations médicales. C’est logique, nos missions sont limitées dans le temps et cette durée est fixée à l’avance, assujettie à de nombreuses contraintes. Fréquemment des traitements restent ainsi inachevés, comme c’est le cas lors de départs en catastrophe.
— C’est logique en effet, mais je me suis aussi fixé une règle, ne pas laisser de malade difficile entre les mains d’un successeur car ce n’est pas un cadeau à lui faire et, crois-moi, Yasmina en est l’exemple type !
— Jules, tu prêches un convaincu. Cette règle t’honore car c’est celle de tous les bons chirurgiens. Parmi ceux qui sont actuellement en place, je crois savoir que tu as un ami, le docteur Léger. Je suis certain qu’il prendra soin de ta petite malade et te tiendra au courant des suites qui, j’en suis sûr, seront simples. »
Réponse imparable. Je lui dis qu’il doit avoir raison et le quitte en le remerciant. Tout en me serrant la main, il ajoute qu’aucune date de départ n’a encore été fixée mais il est en contact permanent avec Guittard.
Le lendemain, Yasmina va aussi bien qu’on puisse l’être à 24 heures d’une réintervention pour péritonite postopératoire. Le liquide de drainage est clair et sa température est tombée pour la première fois en dessous de 39°. Un fond de superstition, qui me vient de ma mère, m’interdit de me réjouir trop tôt et je ne la quitterai pas d’une semelle jusqu’à ce qu’on m’arrache d’ici. Lorsque je passe voir Yasmina quatre jours après, Achak me barre le chemin pour m’annoncer qu’elle vient juste de reprendre son transit. La fillette en est très fière, elle le confirme d’un joli sourire.
« Si c’est une bonne nouvelle pour un chirurgien, ce n’est qu’une étape de bon aloi pour un réanimateur, dit Achak l’air avenant. Nous avons néanmoins de bonnes raisons d’être optimistes puisqu’elle n’a plus de douleurs spontanées et que son bilan est bon. Surtout, elle reste stable à 38°. »
Je nettoie pour la xième fois la plaie résiduelle de l’ancienne fracture ouverte du montagnard et je sifflote en terminant le pansement, quand Jacques Rigault fait irruption dans la petite salle d’op des urgences où je me trouve.
« C’est pour demain ! me crie-t-il depuis la porte. Toute l’équipe quitte le Yémen en avion avec une escale à Aden, une autre au Caire et ensuite, direction Paris. À l’escale d’Aden, Gilles Guittard viendra nous accueillir. Alors, qu’en dis-tu ?
— Eh bien, je dis d’accord. S’il faut partir, je pars. Certes, j’ai maintenant l’esprit plus tranquille, mais je me plais bien dans ce pays et j’y prolongerais volontiers mon séjour.
— Le calme n’est pas revenu, on ne peut pas retourner à Khamir. Guittard t’expliquera tout ça. En tout cas, on part demain matin pour l’aéroport d’El Rahaba, c’est à une demi-heure d’ici en reprenant le trajet de l’autre jour. »
Il s’en va, je considère donc que ce n’est pas négociable.
Je m’assure d’avoir récupéré tous mes bagages, puis nous embarquons dans les véhicules mis à notre disposition par A.M.E, direction plein nord. Vingt minutes plus tard, nous arrivons à l’aéroport d’Al Rahaba. Des cordons de soldats ont investi le site et on me précise que ce sont cette fois les troupes gouvernementales qui ont mission de protéger l’aéroport international.
Retourner à Paris signifie pour moi : revoir Virginie. À chaque retour de mission, j’ai l’impression que ce sont nos premières retrouvailles, comme si les semaines passées loin l’un de l’autre ne comptaient pas, mais aussi, comme si j’avais la stupidité de croire qu’elle veuille m’attendre une fois de plus. Elle ne doit certainement pas voir les choses de la même façon… Vouloir me rester fidèle n’est évidemment pas une sinécure !
La situation de la piste d’Aden est impressionnante vue d’en haut car son extrémité se jette littéralement dans la mer depuis une large presqu’île. Après le passage obligé de la police, Rigault me montre du doigt un petit groupe, parmi la foule, où il me semble reconnaître Gilles Guittard. Son accueil est très cordial et, après s’être inquiété du bon déroulement de notre voyage, il nous prie de l’accompagner sans tarder dans les locaux de l’association qui siège au centre d’Aden, à 9 km de là. Les avenues sont bordées de maisons yéménites à trois étages, collées les unes aux autres, souvent construites en briques avec quelques balcons, ce qui leur confère un semblant de raideur haussmannienne. Les locaux d’A.M.E. sont tout entier contenus dans l’une de ces maisons, les chambres et les bureaux sont aux étages, la pièce du rez-de-chaussée servant de salle de réunion. Notre chef de mission nous fait asseoir pendant qu’une femme en tenue traditionnelle nous apporte thé et pâtisseries.
« Je vous dois des explications. Vous avez compris que les rebelles, en l’occurrence la tribu des Houthis dans votre région, cherchent à s’engouffrer dans la moindre brèche au sein de la structure gouvernementale et l’intolérable bévue représentée par la destruction de l’hôpital en est une. Vous savez que l’armée saoudienne et les Émirats soutiennent le gouvernement yéménite en place. Cela insupporte les rebelles qui considèrent justement que l’état ne contrôle plus son propre territoire. Bien entendu, Al-Qaïda, née en Afghanistan à la fin des années 80, profite de ce chaos et son organisation salafiste s’insinue de plus en plus au Yémen. Encore une fois, l’attaque d’Abs a eu un rôle catalyseur au sein de cette ambiance déjà instable, c’est pourquoi j’ai pris de telles mesures, le nord du Yémen étant en passe de se transformer en une vraie cocotte-minute. »
Gilles Guittard, depuis quinze ans à A.M.E., est un homme de la quarantaine, grand, plutôt maigre et le menton volontaire. Il est médecin de formation, parle couramment l’arabe et est très au fait de l’évolution politique des pays du Moyen-Orient ; je lui ferais donc aveuglément confiance en cas de pépin.
J’ai évité de poser certaines questions à cet homme qui enchaîne les missions les unes après les autres, notamment mener de front une vie de famille normale et ce genre d’activité professionnelle. Ce problème est crucial pour moi, il torture ma copine et repousse toujours et encore l’hypothétique vie familiale qu’elle espère. J’approche de la quarantaine, je suis célibataire, et cette situation l’exaspère. J’interrogerai sûrement un jour Guittard sur ce sujet brûlant et capital pour moi, car nous avons forgé des liens lors de cette évacuation en urgence et les occasions de nous revoir ne manqueront pas.
J’attends patiemment la fin de la réunion pour empoigner mon Thuraya et appeler Bernard, tant que je peux me servir encore de ce téléphone. Sans attendre ma question, il répond : « Toujours subfébrile mais à nouveau des selles aujourd’hui… »
Ces messieurs nous ont retenu des chambres dans un hôtel de la ville moderne, à cinq minutes en voiture du siège d’A.M.E., afin que nous puissions profiter d’une bonne nuit de repos avant le décollage fixé à demain 10 h. Guittard remet à chacun une liste d’adresses mail, elle nous permettra de rester en contact avec eux. Nous montons cette fois dans un jet de la compagnie nationale Yemenia, dont Felix Airways était une filiale, en direction du Caire où nous déposons quelques amis au passage, notamment Mouloud que je remercie chaleureusement de s’être aussi bien occupé de Yasmina, comme de tous mes malades d’ailleurs. Un autre jet, cette fois de la compagnie régulière Egyptair, nous ramène à Paris. Je suis toujours en compagnie des deux médecins avec lesquels nous avons fui Khamir. J’aurai le temps de mieux les connaître car le voyage va être long.
17. Anastomose : abouchement, chirurgical ou spontané, de deux vaisseaux sanguins, de deux viscères creux ou de deux filets nerveux.
IV
Home, sweet home ! Il fait un froid de gueux dans mon modeste appartement du 8 rue Lacépède, où l’on est loin du délicieux climat de l’hiver yéménite. Je suis gelé. J’essaye sans succès d’avoir Virginie sur son portable, ce qui ne contribue pas à me réchauffer le cœur. Je sais qu’elle a un métier absorbant – hématologue à l’hôpital Cochin – mais cela ne justifie pas qu’elle éteigne son téléphone comme on le fait avant le début d’un spectacle. Je tente le fixe du service où l’on me dit de patienter le temps de voir si elle est disponible. J’ai toujours été agacé par les précautions que prend le personnel hospitalier lorsqu’il doit prévenir un médecin, comme si celui-ci était en permanence occupé à sauver des vies. En fait, je suis prêt à attendre une éternité, tellement je suis impatient de la revoir. Inquiet surtout, car je n’ai reçu d’elle que deux mails durant ces deux derniers mois. Comme d’habitude, au moment fatidique, pointe la même incertitude : veut-elle toujours de moi ?
« Oui ? Qu’est-ce que c’est ?
— C’est moi, Jules. Ton jules !
— Ah, mais c’est vrai ! Tu m’as prévenu de ton retour pour aujourd’hui. Comment vas-tu ?
— Cache ta joie ! Tu me parles comme si je t’avais quittée la veille.
— Mais, mon amour, le temps ne fait rien à l’affaire, je suis aussi heureuse de te retrouver, que ce soit après une nuit, une semaine ou plusieurs mois, ce qui est bien plus fréquent. Tu vois, je compte les jours, moi aussi !
— La fin de séjour a été très tendue, c’est pourquoi je suis revenu plus tôt. Je t’expliquerai tout ça à tête reposée. Veux-tu que je vienne te prendre à ton boulot ?
— Oh ouiii, Jules ! Prends-moi à mon boulot, c’est mon vieux fantasme, comment as-tu deviné ?
— Parce que justement, je connais tous tes fantasmes. À ce soir. »
